dimanche 28 mars 2010

Les douze pianos d'Hercule .. et de Jean-Paul Faré

(billet mis à jour le 14 juillet2010)
Après le festival d'Avignon en 2008, et la tournée de 2009, Jean Paul Faré exécute les douze pianos d'Hercule à Paris depuis janvier!

Superbe prouesse d'acteur et de musicien qu'il nous offre en multipliant les facéties avec une énergie débordante.

Cela commence comme un cauchemar : un concertiste arrive dans une salle de piano, et découvre que son instrument est fermé à clé. La première difficulté sera de réussir à mettre la main sur la dite clé. Vous aurez compris que l'on va jouer non seulement de la musique mais des mots.

Deuxième épreuve : la découverte que le piano est " en travaux". Qu'à cela ne tienne, rien n'empêchera notre homme de poursuivre sa mission et de revisiter sérieusement l'histoire de la musique en faisant rire le public.

Le spectateur s'interrogera d'abord forcément sur la véracité des propos en commençant par ne pas prendre très au sérieux ce clown qui voudrait se faire passer pour Beethoven ... à moins qu'il ne soit un descendant de Chopin. Sauf qu'il joue si bien de son instrument qu'on abandonne vite toute comparaison et parallèle.

On accepte de bonne grâce l'analyse de l’œuvre unique de Frédéric Pincho, compositeur méconnu et qui l'est resté jusqu'à maintenant, « Dernier Noël en famille…d’accueil ».

J'ai passé un moment musical très agréable, ne cessant de rire de bon cœur. Je vous salue chapeau très bas Monsieur Faré !

Et j'applaudis aussi votre complice-metteur en scène, Jean-Claude Cotillard (le papa de Marion) qui a si bien su doser la portée des gags pour qu'ils sonnent justes.

Allez vite le découvrir. Vous pouvez y emmener les enfants qui en profiteront pour apprendre en s'amusant l'essentiel d'une année de solfège. Les prolongations sont déjà annoncées jusqu'au 25 avril et peut-être au-delà puisque les Douze pianos d'Hercule sont nominés pour le Molière du théâtre musical et qu'en cas de victoire il se pourrait que l'on programme quelques bis.

Le dimanche 25 avril, quelques heures après la "dernière" Jean-Paul Farré annonçait, Molière à la main, sur la scène de la Maison des arts de Créteil, que le spectacle reprenait le 1er juin. Il est prolongé jusqu'au 31 juillet 2010.

Les Douze pianos d'Hercule
De et par : Jean-Paul Farré
Mise en scène : Jean-Claude Cotillard
Au Théâtre du Petit Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 PARIS
Du mardi au samedi à 19h30 et le dimanche à 15h00. Relâche le lundi.
Location et renseignements: 01 55 63 96 06

crédit photos Didier Pallagès

jeudi 25 mars 2010

Le livre tient Salon

Drôle d'atmosphère pour un Salon aussi prestigieux : je n'ai pas retrouvé l'ambiance de l'an dernier. Et pourtant j'avais la chance d'être invitée cette fois-ci à l'inauguration alors que en mars 2009, j'étais venue un jour de semaine ordinaire. Observez bien le logo : ne dirait-on pas que la figurine traine ses trente ans comme un boulet ...

La soirée a commencé tranquillement. Mon badge presse m'a permis d'entrer directement sans faire la queue. Les allées étaient presque vides et me semblaient immenses. Mais les problèmes de repérage ont immédiatement rendu pénible la recherche d'un exposant du rang G.

Ne comptez pas sur l'amabilité des hôtesses pour vous orienter. Elles ne sont manifestement pas là pour cela ou elles n'ont pas appris à le faire. Le pire du pire est de chercher à rallier une manifestation dont l'intitulé ne correspond pas au nom d'un stand comme la remise du Prix de la poésie par Lire faire lire ...

J'ai tout de même vu beaucoup de monde. A commencer par le Ministre, Frédéric Mitterrand, ponctuel à 19 heures tapantes, zigzaguant d'une allée à l'autre en suivant les indications de son staff. Ne cherchez pas à décrypter ma photo : il était juste en face de moi et c'est la seule que j'ai prise ! Il y a comme cela des hasards amusants ...

Le ministre de la culture a voulu défendre le rôle du Salon dont tout le monde comprend qu'il est au cœur d'une polémique sur son coût et sur son utilité. Sans compter les nostalgiques qui aimeraient le retrouver au Grand Palais comme à ses débuts. On comptera probablement le nombre des visiteurs avec appréhension en guettant la barre des 200 000 de l'an dernier.

Pour ma part j'ai remarqué la présence de plus en plus visible des régions (sans que la Lorraine y soit ... !) et regretté l'absence de nombreuses maisons d'édition, en particulier Jean Claude Lattès. Aucune chance de me trouver nez à nez avec Hervé le Tellier dont l'espoir d'une dédicace m'échappe une seconde fois (lire ma chronique pour le prix ELLE).

Chez Philippe Rey on regrettait l'absence de Camille de Villeneuve, retenue pour cause de maternité. Le succès de son livre les Insomniaques, sélectionné pour le prix ELLE, réjouissait néanmoins l'équipe. Apprenant ma position de juré on aurait aimé que je puisse faire un pronostic mais ce ne sont pas les avis de mes "consoeurs" bloggeuses qui suffiraient pour deviner de quel coté penchera la balance.

J'ai honnêtement donné mon avis sur l'ouvrage. (Je crois savoir que nos commentaires sont envoyés aux auteurs par la rédaction ce qui est plutôt une bonne chose). L'éditrice m'a confirmé que Camille de Villeneuve n'avait pas voulu porter de jugement sur ses personnages, et que l'on pouvait comprendre que le lecteur attend d'un auteur qu'il prenne davantage partie.

Cette conversation m'a consolée de ne pas pouvoir discuter avec l'auteur qui ne viendra au salon que demain, pour voir les jurés ELLE. Mes contraintes professionnelles me privent de ce moment privilégié mais la frustration est supportable car je sais déjà que je pourrai aller à la remise du Prix. L'important est d ene pas perdre l'envie de lire. J'ouvrirai dès que possible l'essai que Camille a écrit avant ce premier roman, une réflexion sur la place que l'église consent aux femmes, et intitulé "Vierge ou mère". Je pense aussi que je relirai les Insomniaques cet été avec le recul suffisant pour l'apprécier davantage.

Chez Liana Lévi l'effervescence était à son comble avec le couronnement de Kim Thuy. J'avais entendu Philippe Labro annoncer le résultat sur le chemin me conduisant Porte de Versailles. Le roman a été salué par les libraires. Preuve qu'on peut faire de très grands livres qui font moins de 150 pages. Le Grand Prix RTL LIRE 2010 couronne donc Ru, un livre que Kim Thuy a composé comme le lumineux kaléidoscope de sa mémoire fragmentée en racontant l'épopée d'une petite fille s'enfuyant en 78 du Vietnam communiste avec sa famille. Après 4 mois dans un camp en Malaisie elle fait partie des premiers "boat people" à arriver au Québec. Elle se souvient du formidable accueil, dans ce pays qui n'avait jusque là pas rencontré beaucoup d'asiatiques.

Les choses ne sont néanmoins guère faciles pour cette famille, de caste sociale aisée qui redevient rien ou presque, et qui, après avoir tout perdu doit recommencer à moins que zéro. Elle explique en effet que ses parents parlant français ont été privés du salaire que le Québec versait aux immigrés pour leur laisser le temps d'apprendre la langue.

Elle parle du passé sans aucune pathologie ni même la moindre rancune, disant s'être développée par petites gouttes successives, d'où le titre de son livre qui signifie aussi Berceuse en vietnamien. Elle se définit comme une femme très ordinaire vivant une vie ordinaire, pas encore écrivaine, mais toujours mère. Elle raconte des tas de petites choses de la vie courante en excellant dans l'art du détail et de la description des odeurs.

J'ai été happée par son dynamisme, sa pulsion de vie et son rire si joyeux. Après cette rencontre je ne pouvais que fuir les mondanités et les hordes de pique-assiettes effrontés prenant la place des serveurs pour mieux se goinfrer sans délai.

J'avais reçu le matin même un mail d'information d'un petit éditeur au nom signifiant son intérêt pour les auteurs en tant que personne puisque son nom est Quidam éditeur. J'ai découvert sur le stand une pléiade d'écrivains inconnus (de moi en l'occurrence). Je suis repartie avec une Brève histoire de pêche à la mouche dont j'ai entamé la lecture avec appétit sur le chemin du retour et que je vais recommander à mes libraires et bibliothécaires favoris.

Au stand des éditions Zulma on était encore sous le choc de la disparition de Pascal Garnier et j'apprends que mes billets ont été mis en lien sur leur site. Deux nouveaux livres de ce formidable auteur vont malgré tout pouvoir sortir prochainement et la télévision s'apprête à tourner deux adaptations, dont celle de l'excellent roman par lequel j'ai connu l'univers de l'auteur : lune captive dans un œil mort.

J'ai croisé l'étrange personnage de Nanie Iscuit arpentant les allées. Pour un peu je me serais crue à Disneyland. N'empêche que j'ai été poussée à feuilleter un livre de leur collection bilingue ... qui ne s'est pas avérée être ma tasse de thé mais dont je salue l'initiative. L'éditeur des Sentes saura captiver l'intérêt du jeune public.

Le stand des Prix Sorcières était cette année situé au bout du bout du Salon, derrière une haute cloison, discrètement à l'abri des regards, mais aucunement protégé du bruit dès que la grande scène sera prise d'assaut par des visiteurs qui ne s'intéresseront probablement pas au livre pourla jeunesse. C'est bien regrettable. Les Prix Sorcières, décernés depuis 1986 par l’association des librairies spécialisées jeunesse, en collaboration avec l’ABF (les bibliothécaires) depuis 1989, portent sur une sélection d’ouvrages pour la jeunesse ayant le plus marqué les professionnels dans leur pratique quotidienne.

Je peux vous dévoiler les lauréats sans attendre qu'ils reçoivent leur distinction lundi 29 mars, 11 heures 30 :

* Prix spécial Sorcières à Thierry Dedieu pour l'ensemble de son oeuvre.
* Tout-petits : Ouaf miaou cui-cui de Cécile Boyer, Albin Michel Jeunesse. Un livre magnifiquement conceptuel.
* Albums : La petite casserole d’Anatole d’Isabelle Carrier, Bilboquet
* Premières lectures : Vérité, vérité chérie de Valérie Zenatti, ill. Audrey Poussier, L’école des loisirs (Mouche). L'actualité de Valérie Zenati, à l'honneur aussi pour la parution d'un roman adultes est décidément très riche cette année.
* Romans jeunes : Cascades et gaufres à gogo de Maria Parr, dont c'est le premier roman, trad. Jean-Baptiste Coursaud, Thierry Magnier (Roman)
* Romans adolescents : Genesis de Bernard Beckett, Gallimard Jeunesse (Hors série littérature)
* Documentaires : À quoi tu joues ? de Marie-Sabine Roger, ill. Anne Sol, Sarbacane / Amnesty international.

La soirée avançait. Les organisateurs ont du menacer de faire évacuer le hall car un épais nuage de fumée menaçait la sécurité : les fumeurs indélicats ne voulaient pas perdre leur place au premier rang des buffets le temps d'aller dehors fumer leur cigarette. Ils naviguaient verre à la main, clope au bec, dans des stands n'ayant rien à envier aux wagons du RER à une heure de pointe.

Les allées ont fini par se vider. Malgré la fatigue j'ai voulu saluer quelques éditeurs de ma connaissance (je ne ferai pas de pub intempestive) et faire un dernier tour de piste. Bien m'en prit, je découvris des stands qui n'étaient pas accessibles quand ils étaient noirs de monde. Comme par exemple l'initiative de la chaine de télévision Tiji qui exposent quelques portraits de personnalités sur le thème du doudou, réalisés par le légendaire Studio Harcourt, pour sensibiliser le public à la cause des Toiles Enchantées. Une jolie initiative dont je peux vous montrer la bande-annonce :

Bande Annonce Opération Doudous Enchantés
envoyé par marctoiles. - Regardez des web séries et des films.

Ces photos seront ensuite exposées au palais de Tokyo du 24 mars au 14 avril 2010. Malgré la volonté de Pierre Arditi de refuser le mot "fin" l'heure était venue d'aller retrouver doudou à la maison et de se remettre aux choses sérieuses, lecture et écriture.

mercredi 24 mars 2010

Au jardin des merveilles des Lalanne …

Les Arts Décoratifs proposent depuis le 18 mars 2010 une exposition de 150 pièces signées Claude ou François-Xavier Lalanne, couple d’artistes connu pour avoir fait de la nature et des animaux le support de leurs créations. Sculpteurs inclassables, ils exposent ensemble depuis 1964, avec l’idée commune de donner le plus possible une fonction à leurs sculptures. De ces œuvres souvent hybrides, naissent l’étonnement, l’amusement, une poésie empruntée de surréalisme guidée par le jeu de mots, des formes et des matières. Leur travail est montré sous des multiples aspects, de la sculpture monumentale aux objets du quotidien.

J'avais annoncé l'ouverture exceptionnelle du musée pour les 18-25 ans en regrettant de ne pouvoir en profiter, devant alors me contenter de jeter un œil à l'installation de la scénographie. J'ai visité l'exposition aujourd'hui et suis revenue enchantée.

Dior s’est séparé, le temps de l’expo, du banc feuilles de ginkgo en bronze, que Claude a conçu en 2007 pour la boutique de l’avenue Montaigne. De magnifiques amaryllis rouge vermillon composent un splendide bouquet. L'artiste aime particulièrement le ginkgo qui est un arbre fossile, seul rescapé des bombardements atomiques de Nagasaki.

Le visiteur est ensuite saisi par deux sculptures encadrant l’escalier d’honneur de la nef du musée : sur la gauche un Homme à la tête de chou de François-Xavier, pour lequel Serge Gainsbourg eut un coup de foudre et qu’il acheta en 1968. Il lui inspirera 8 ans plus tard l’album du même nom. Sur la droite Caroline enceinte, qui est l’œuvre de Claude en hommage à la fille qu’ils ont eu en commun.

La scénographie imaginée par Peter Marino fait vivre l’univers si particulier des artistes en installant leurs œuvres dans une sorte de château imaginaire un peu magique, directement inspiré par l’exposition qui a eu lieu au château de Chenonceaux en 1991. Il faut dire que cet homme connait bien les artistes dont il est un grand collectionneur et qu’il a fait découvrir à des clients prestigieux. Il n’a pas hésité à végétaliser les espaces presque à l’excès. Levez la tête vers les corniches pour en juger : des pigeons y sont même postés en vigie.

A 85 ans aujourd’hui Claude n’a pas hésité à forger spécialement des grilles aussi légères que des brindilles pour marquer l’entrée dans un jardin à la française empreint de poésie et de surréalisme. De part et d’autre du bassin elle a prêté du mobilier de jardin où les visiteurs peuvent s’asseoir en appréciant leur confort après avoir été bluffés par leur beauté.

La cour du château a été investie par un troupeau de moutons. François-Xavier avait commencé la série en 1965, et ils étaient alors en ciment et en bronze patiné. Quelques-uns ont émigré à New York en novembre dernier. Les taxis jaunes circulant sur Park Avenue croyaient être victimes d’une hallucination. Ici, ils sont recouverts de véritable laine sur une structure de menuiserie traditionnelle. Le travail du sculpteur se limite donc cette fois à la tête et aux pattes, où il a dissimulé des roulettes pour les déplacer facilement. Ils interrogent les nouvelles manières de s’asseoir : soit adossé à leur tête, soit à califourchon.










François-Xavier a souvent travaillé les séries, avec d’infimes détails de différenciation. Le mouton marron foncé a des proportions différentes. Il me rappelle le mouton noir que la princesse Diana avait tricoté sur un pull parmi un troupeau de blancs.

A l’autre bout un couple de chameaux, qui sont de confortables banquettes recouvertes de laine de mouton.

Le grand bassin, rectiligne, accueille le jumeau de l’hippopotame acheté par la fille de Marcel Duchamp pour en faire sa salle de bains. La gueule s’ouvre sur un lavabo et l’arrière-train devient baignoire. Il rappelle l’hippopotame de terre cuite émaillée bleue qui se trouve aux Antiquités du Louvre où François-Xavier fut gardien. L’ibis est une autre référence au répertoire égyptien.
A l’instar des mots-valises, ces néologismes nés de la fusion entre deux termes (par exemple information et automatique pour informatique) les sculptures de François-Xavier sont des jeux de mots grandeur nature. Le fauteuil crapaud a nécessairement un dossier bas, des formes arrondies et des pieds invisibles. A première vue c’est là une grenouille …

A l’exception de l’hippopotame et du crapaud François-Xavier refuse les matériaux modernes et revendique le travail avec la matière qu’il aime transformer. Il avait épousé en premières noces une parente éloignée de Pompon qui l’a inspiré. Mais si l’animal sculpté par Pompon semble stoppé net dans son élan, on dirait chez Lalanne qu’il va se mettre en mouvement.

Un autre sculpteur a exercé une influence. C’est Brancusi qui fut son voisin d’atelier, à Montparnasse et qui le fit bifurquer vers la sculpture en 1952, délaissant la peinture qui était sa formation initiale. Il lui doit son goût pour les formes rondes et épurées de ses formes.

Quelques commandes publiques sont exposées, comme le canard aux nénuphars (en 1978 pour Sèvres) qui est un surtout destiné à décorer un centre de table. Très populaire de Louis XIV au second Empire, ce type d’objet a été ensuite remplacé par le serviteur, de taille plus modeste.

Quittant la cour du château, nous entrons dans le cellier, les salons puis la salle à manger. Claude a prêté plusieurs pièces de son mobilier personnel si bien qu’on a l’impression de nous trouver chez elle, dans sa propriété d’Ury, près de Fontainebleau. Ils avaient là chacun leur atelier parce qu’ils avaient tous les deux besoin de beaucoup de place pour travailler.
Ils s’étaient rencontrés en 1952 à un vernissage et ne sont plus quittés. Ils vivaient ensemble, mais travaillaient rarement sur les mêmes commandes, préférant faire « atelier séparé » car ils n’avaient pas les mêmes méthodes tout en s’accordant parfaitement. En regardant le singe sur la pomme on pense à une œuvre unique alors que c’est le scénographe qui les a rapprochés.
François-Xavier dessine quand Claude improvise. Il créé avant de chercher à vendre quand elle travaille sur commande. Il monumentalise quand elle sculpte grandeur nature, sur le sujet. Il stylise quand elle soude et agence des éléments en abondance. S'ils doivent travailler à une pièce unique ils procèdent séparément. Ainsi François-Xavier a-t-il fait le dessus de la petite table tandis que Claude préparaient les pieds de son côté.

Il pratique la métamorphose utilitaire (l’hippopotame salle de bains, le lit oiseau, les toilettes mouche …). La sienne est plus onirique (le chou pattes, le fenouil main, la pomme en morceaux intégrant une montre, les chaussons-pieds, cette pomme encore marquée par l’empreinte d’une bouche interrogeant sur la finalité : parle-t-elle ou est-elle croquée ?).

Les références de Claude sont des hommages à Dali, à Magritte, à Lewis Caroll, à Claude Gallée. On est tenté de lui attribuer la même devise que lui qui disait : mon atelier c’est mon jardin. Mais elle refuse toute parenté avec l’Art nouveau alors qu’elle démarre sa production artistique au moment même où l’on redécouvre le mouvement, dans les années soixante.

La sobriété d’une table ou d’un secrétaire de récupération tranche avec la richesse des matériaux, le raffinement des sculptures, leur humour aussi. Avec Claude on n’a plus peur des souris. On voit les choses autrement, comme ces bijoux-bouts de doigts.

Leur maison était constamment animée de cris d’enfants et Claude se laissait inspirer par eux. Elle a sculpté sa petite fille Olympe, fait un trône pour Pauline et les couverts sortis de son imagination ont séduit Dali.

En 1968 elle a moulé directement sur le corps des mannequins d’Yves Saint Laurent des ceintures, des bustiers … pour des robes visibles actuellement au Petit Palais. Elle a composé des miroirs immenses pour le salon de musique de l’appartement parisien qu’il habitait avec Pierre Bergé. Ils furent de grands collectionneurs des Lalanne et Claude a honoré de multiples commandes pendant une quinzaine d’années. Le bar de maillechort acquis en 1965 a été acheté 2 700 000 euros lors de la vente aux enchères qui a suivi le décès de YSL par Mme Fendi qui l’a prêté le temps de l’exposition.

On peut voir un autre bar célèbre, qui appartient au mobilier national. C’était Georges Pompidou qui en avait demandé la réalisation en collaboration avec la manufacture de Sèvres. L’œuf des autruches renferme la glace.
Dans le patio, le Minotaure trône en clin d'œil personnel à celui que Peter Marino possède dans le jardin de sa maison de Southampton. François-Xavier, obsédé par la volonté de faire « utile », a dissimulé un tiroir qui s’ouvre par un dispositif caché dans le nombril. La chouette est un prêt d’Agen, qui est sa ville natale.
Dans le bureau on remarque deux pièces de François-Xavier : une table de réunion ergonomiquement agençable devant un tapis de la Savonnerie. Le lustre conçu par Claude est identique à celui qui se trouve au Conseil d’État.
Nous traversons ensuite la ménagerie qui est la traduction des enclos zoologiques qui furent en vogue dans les riches propriétés.
Là encore des objets qui peuvent servir : un rhinocéros secrétaire dont les oreilles font tirelires, un babouin-cheminée, un autre coffre-fort, un oiseau-lit ... Les inventions sont diversement utilitaires.

J'avoue ne pas avoir été convaincue par la chatte-poisson-truie qui a servi de bar à Gilles Aillaud, ni par la sauterelle-bar qui fut offerte à la reine d’Angleterre, ou la boite à sardines-divan, ni même par l'âne-secrétaire (le secrétaire dos d’âne est aussi pourtant le nom d’un type de meuble). Je préfère l'oiseau-siège de marbre provenant du jardin d’Yves Saint Laurent.
Et surtout cet oiseau à bascule qui ravirait n'importe quel enfant, pourvu que ses parents soient fortunés car il s'est vendu la coquette somme de 682 000 euros.

Tout cela se regarde, s’admire et fait rêver.

L'exposition les Lalanne est programmée jusqu'au 4 juillet
Les Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris www.lesartsdecoratifs.fr
Métro : Palais Royal, Tuileries ; Velib : 1015
Les photos non mentionnées A bride abattue proviennent du Studio Bailhache à l'exception de la Vue d’atelier, 2008, attribuée à Paul Kasmin. © ADAGP

samedi 20 mars 2010

Scoop sur les Fausses Confidences

Je peux l'annoncer : la diffusion sur une chaine du service public est programmée le mardi 30 mars. Et ce sera en direct sur France 2. Autant dire que vous allez vibrer à l'unisson des spectateurs qui seront ce soir là dans la salle du Théâtre de la commune d'Aubervilliers.

Tous ceux qui rêvaient d'avoir une place et qui n'ont pas réussi vont donc se consoler.

J'invite ceux qui ne savent pas s'ils vont allumer leur poste de télévision à lire ou relire le billet que j'ai écrit après la représentation à laquelle j'ai assisté. C'est une pièce superbe, magnifiquement interprétée par Pierre Arditi, Anouk Grinberg et tous leurs camarades.

Décidément on vit de beaux jours au théâtre ces temps-ci ! C'est le printemps !
Et arrêtez de vous lamenter sur la pluie qui tombe en rafales depuis quelques heures ...
photo © Brigitte Enguérand

vendredi 19 mars 2010

La crème de Saint Joseph

Vous la connaissez tous. c'est la "fameuse" crema catalana dont on se régale à Barcelone. C'est celle dont Amélie Poulain aime casser le dessus caramélisé de petits coups secs de petite cuillère.

Mais vous ignorez peut-être qu'autrefois les jeunes espagnoles la réalisait spécialement le 19 mars, le jour de la Saint-Joseph. Voilà pourquoi on trouve ce dessert en Catalogne sous le nom de Crema de Sant Josepha.

C'est plus facile à faire qu'on ne le croit.

150 grammes de sucre battus avec 4 jaunes d'oeufs (vous ferez des meringues ou des macarons plus tard avec les blancs)
1 cuillère à soupe de fécule (voilà le secret)
1 bâton de cannelle
1 zeste de citron (on est dans la recette originale ...)
1/2 litre de lait

On fait chauffer lentement, jusqu'à frémissement.
On répartit dans 4 ramequins bien larges et pas très hauts.
On laisse refroidir.

Au moment de servir, on saupoudre de sucre (compter 50 grammes pour les 4) et soit on caramélise au grill du four, soit on fait comme à Barcelone en approchant un fer spiralé brûlant.

mercredi 17 mars 2010

Vous cherchez un bon spectacle en région parisienne ...

Je ne dis pas qu'il n'y a que ces deux spectacles qui soient dignes de vous. Certains autres, excellents, affichent complets. D'autres n'ont pas besoin que j'en fasse l'apologie. Et je ne vois pas tout ... Je veux juste pointer deux coups de cœur qui vous réjouiront parce que les occasions de se distraire vraiment et en toute intelligence me semblent tout de même rares.

Le premier c'est coup double à Antony (92) avec les deux pièces de J.M. Synge dans la très belle mise en scène de Guy-Pierre Couleau et la formidable interprétation de sa troupe. J'ai suffisamment raconté ma soirée d'hier en leur compagnie que je ne vais pas radoter. Suffit d'aller lire l'article. Mais je vais quand même vous donner un bonus avec cette petite vidéo que je viens par chance de dénicher :

Si vous avez jusqu'au 28 mars pour vous rendre à Antony attention, mon second coup de cœur ne passe que deux soirs, les jeudi 25 et vendredi 26 mars au théâtre de l'Onde de Vélizy (78). Il s'agit de l'Augmentation de Georges Pérec, dans la mise en scène incroyablement inventive d'Anne-Laure Liégeois dont je ne serais pas surprise qu'elle remporte un Molière le dimanche 25 avril prochain lors de l'édition 2010.

J'avais fait une critique argumentée de l'Augmentation le 23 novembre 2008.
Espace culturel de l'Onde, 8 bis av Louis Breguet, 78140 VELIZY VILLACOUBLAY, Tél.: 01.34.58.03.35, www.londe.fr
Pour tout savoir des spectacles de la Scène conventionnée d'Antony-Châtenay : 01 41 87 20 84 et www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr

mardi 16 mars 2010

Les Noces du rétameur et la Fontaine aux saints

Guy Pierre Couleau, directeur depuis juillet 2008 de la Comédie de l'Est -Centre dramatique régional d'Alsace à Colmar- a choisi de monter deux pièces de John Millington Synge qui est devenu son auteur de prédilection depuis que le Baladin du monde occidental a été unanimement salué par la profession.
Après la création à Colmar la troupe s'installe à Antony (92) pour une quinzaine de jours, bien décidée à faire vibrer le théâtre à un rythme irlandais, entendez "effréné et joyeux". Le public qui connait bien le metteur en scène, régulièrement invité à le surprendre, a été conquis dès la première représentation dont je reviens à l'instant.
Les deux pièces qui nous sont données à voir ont rarement été jouées en France et on a beau aimer Shakespeare ou Marivaux cela fait grand bien de découvrir des textes que l'on ne connait pas.
J'avais des réserves sur la scénographie, sur le thème, sur la traduction ... mais j'étais prête à quitter le campement de mes a priori. La présentation que Guillaume Clayssen, assistant à la mise en scène, et René Agostini, spécialiste de littérature irlandaise, avait faite samedi dernier à la médiathèque (et dont je rendrai compte ultérieurement) avait ébranlé mes convictions. Je continuais à craindre qu'il soit difficile de percevoir tout l'intérêt des dialogues et je pensais que les séquences de théâtre d'ombres collaient étrangement à la mode actuelle.
Mea culpa, mea culpa. C'était extra.

Le décor symbolise la croisée des chemins, métaphore de l'instant où tout peut basculer. Les ombres évoquent les croyances druistiques qui nourrissent l'imaginaire irlandais. La musique (originale) semble familière, tour à tour enjouée et mélancolique, donnant envie de claquer des doigts ou des cuillères (pendant les Noces) ou de taper des talons comme les danseurs de Riverdance (pendant la Fontaine)
Les costumes sont déjà marqués par le fardeau des années. La traduction de Françoise Morvan est incroyablement fidèle et suggestive. Les acteurs sont prodigieux. Les ingrédients sont réunis pour passer une belle soirée.
Une première partie menée à un rythme d'enfer avec les Noces du rétameur
Sarah Casey s'est mis en tête de se marier avec Michael Byrne et de faire bénir l'union par un prêtre, ce qui est loin d'aller de soi. Pour qui connait l'obstination farouche des rétameurs à vivre selon le rite gitan, en dehors de la norme et des contraintes sociales cette volonté relève de l'aberration.
Une énergie folle circule sur le plateau étroit comme une bande de terre. On y marche à grandes enjambées. On y court. On s'empoigne. On y danse la gigue. On se laisse tomber dans la terre quand on est au bord de l'épuisement. On ne s'assoit jamais : on s'accroupit pour être toujours prêt à se dresser comme un ressort.

Une joyeuse pause-dîner
Le foyer du théâtre a été transformé en taverne irlandaise. On s'installe à de grandes tables de ferme pour boire une Kilkenny et déguster un irish stew tout en écoutant un orchestre infatigable.
Une seconde partie plus chorale avec la Fontaine au saint
C'est une histoire simple et merveilleuse qui démarre comme un rêve avant de virer au cauchemar.
Un couple d'aveugles traverse la scène comme ils ont traversé leur vie, dans un amour fusionnel, en sublimant leur handicap et en partageant une même richesse intérieure : il y a un grand savoir dans l'aveuglement de nos yeux.

Ils passent de belles heures avec de belles histoires à dire. jusqu'à ce qu'un jour, alors qu'ils ne demandaient pas à y voir, un saint arrive au village avec une eau miraculeuse qui pourrait leur rendre la vue. La proposition est aimable et sans contrepartie. La pression sociale contraint les deux aveugles à accepter.

On les disait beaux. Ils le croyaient. Ils se découvrent d'une laideur extrême. Leur clairvoyance s'exprime avec humour : qu'est-ce que vous venez là nous rompre le répit ?

Le mal est fait. Ils ne se supportent plus et se séparent. Une réalité épouvantable va bientôt les accabler , à commencer par l'obligation de travailler.

De belles questions d'humanité
Les deux pièces interrogent sur la violence accompagnant l'assimilation, sur la notion de handicap et de différence, sur le bonheur, sur la règle, sur l'expression des émotions.

On finit par se laisser infiltrer par la syntaxe particulière des répliques et à se mettre soi-même à parler comme Synge écrit : ce qui pour sur est vérité c'est qu'on se pense le spectacle facile à plaire à vous autres si vous êtes pareil comme moi et que cela vous mènera grand bien de le voir.
(évidemment faudrait que vous puissiez l'entendre avec le ton). Plaisir garanti !

Deux pièces de John Millington Synge, Texte français Françoise Morvan
Mise en scène Guy Pierre Couleau
Interprètes Les noces du rétameur
Xavier Chevereau Pascal Durozier
Flore Lefebvre des Noëttes Carolina Pecheny
Interprètes La fontaine aux saints
Xavier Chevereau, Pascal Durozier
Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Mauberret
Philippe Mercier, Carolina Pecheny
Collaborateur artistique à la mise en scène Guillaume Clayssen
Scénographie Raymond Sarti, Costumes Laurianne Scimemi
Lumières Laurent Schneegans
Jusqu'au dimanche 28 mars 2010

Pour tout savoir des spectacles de la Scène conventionnée d'Antony-Châtenay : 01 41 87 20 84

et www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr
Les photos non mentionnées A bride abattue sont de Christophe Urbain

lundi 15 mars 2010

Heureux les 18-25 ans ... la nef des Arts décoratifs leur sera ouverte

Si jeunesse savait ... si vieillesse pouvait ...

L'adage se vérifie au Musée des Arts décoratifs qui invitent les 18-25 ans à découvrir l’exposition « Les Lalanne » gratuitement le jeudi 18 mars 2010.

Ne formant qu’1 aux yeux du public, ce couple d’artistes est connu pour avoir fait de la nature et des animaux le support de leurs créations.

Sculpteurs inclassables, Claude et François-Xavier Lalanne ont toujours exposé ensemble, avec l’idée commune de donner parfois à la sculpture une fonction.

De ces œuvres souvent hybrides, naissent l’étonnement, l’amusement, une poésie empruntée de surréalisme guidée par le jeu de mots, des formes et des matières.

Leur travail est montré sous des multiples aspects, de la sculpture monumentale aux objets du quotidien autour de plus de 150 pièces sont mises en scène par Peter Marino dans la nef du musée.

L'endroit sera donc réservé aux 18-25 ans de 18h30 à 20h30. Ils bénéficieront d'un accueil privilégié avec visites guidées par des conférenciers. Suivra une déambulation costumée des élèves du lycée Paul Poiret. Ils pourront admirer des vêtements d’inspiration animale réalisés par les élèves de terminale DMA costumiers. Et il y aura même un jeu de piste !

Je pourrais être jalouse car je vais devoir attendre (puisque je n'ai plus 25 ans) une semaine pour voir de près cette exposition qui m'a semblé tout particulièrement fascinante la semaine dernière. Elle en était encore au stade de l' installation, mais c'était si prometteur que je ne ne me suis pas retenue de prendre quelques photos.
Le Fauteuil Crapaud (77 X 115 cm), que François-Xavier Lalanne a fait mouler en stratifié en 1969 s'offre à la gueule ouverte de l'Hippopotame I en résine de polyester et cuivre (120 x 285 x 95cm), du même François-Xavier, qui semble, lui, intriguer un échassier.N'avez-vous pas davantage envie de caresser ces moutons en bronze, bois et laine ?

Voici maintenant quelques œuvres de Claude Lalanne :

















De gauche à droite ce sont le Trône de Pauline, Bronze, 1990 (201 X 108 X80 cm. Collection particulière, photo DR, © ADAGP), les Singes attentifs S II, (collection particulière,1999 , photo Alexandre Bailhache© ADAGP) puis Petit Lapin debout à Collerette, (35,5 x 14,5 x14,5 cm, collection particulière, 2006, photo DR, © ADAGP).

Profitez sans remords de l'aubaine !
Et je donne RV à tous dans une semaine avec un reportage plus complet, des commentaires et de nouvelles photos.

Réservation souhaitée par e-mail : adac@lesartsdecoratifs.fr
Tarif : entrée libre exceptionnellement le 18 mars dans l’exposition pour les moins de 26 ans
L'exposition les Lalanne est programmée jusqu'au 4 juillet
Les Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris www.lesartsdecoratifs.fr
Métro : Palais Royal, Tuileries ; Velib : 1015

samedi 13 mars 2010

Le Grand loin de Pascal Garnier et quelques autres de ses livres

J'avais décidé d'attaquer les romans de la rentrée littéraire, non plus celle de septembre 2009, mais la nouvelle de janvier 2010 en commençant par le Grand loin parce que j'avais beaucoup aimé l'humour décapant de Lune captive dans un œil mort dont l'adaptation cinématographique était en chantier. Et puis je m'étais trompée de livre en prenant la Théorie du panda.

Ce roman m'avait tout autant réjouie. J'allais écrire un billet enthousiaste quand, voulant vérifier quelques informations sur l'auteur, je tombe sur une manchette étonnante : Pascal Garnier a rejoint le grand loin.

J'ai mis quelque temps à comprendre que cette nouveauté de la rentrée serait le dernier de ses romans noirs emballés dans du papier de soie rose. J'ai regretté de n'avoir pas lu plus vite, de n'avoir pas écrit plus rapidement. N'étant plus à quelques jours près j'ai lu le dernier livre et puis Chambre 12 dans la foulée ... et sans doute avec un autre regard.

Commençons par celui-ci, écrit en 2000 et paru chez Flammarion, qui s'ouvre sur une double citation prémonitoire : "C'est l'histoire d'un mec, il meurt" Libé, puis celle-ci page suivante "A la nôtre! ..." C'est l'histoire de Charles, 55 ans, qui subit les ravages d'une santé déclinante et que l'on sent proche d'être englouti par une catastrophe naturelle.

Un fond dépressif imprègne le récit tout entier. De la naissance ou de la mort on se demande vite quelle est la pire fatalité. Si le héros marche à coté de ses pompes depuis la prime enfance c'est sans doute qu'il n'est jamais revenu de ses premiers pas (p.14). Les dés sont jetés sur une route qui ne sera pas vue autrement que faite de pavés glissants. Çà ne s'attrape pas facilement le bonheur (p.78) et ni Arlette, ni les copains, ni la gentillesse de la patronne, ni gagner au Loto n'y changeront quelque chose. Il se sent l'éternel figurant d'un film dont le scénario ne varie pas d'une ligne (p. 115)

Dans la Théorie du Panda, parue en 2008 chez Zulma, Charles, rebaptisé Gabriel, n'est pas davantage un ange. Il navigue lui aussi entre un hôtel et un café. Le Balto est devenu le Faro. L'hôtel du Grand vals annonce le futur Grand loin. Les rencontres sont similaires. Il y a toujours un anniversaire à fêter. Un bord de mer où le héros finit sa course. Les personnages sont en fuite permanente d'un passé douloureux et houleux et le dénouement n'est jamais moins noir. L'idée sous-jacente est que si on s'arrête on mourra mais inversement on peut s'épuiser à force de courir.

Pascal Garnier n'est pas un joyeux. Il est obnubilé par le temps qui passe et par l'issue fatale. Mais il a des formules si belles qu'on aurait bien supporté de tourner les pages d'une vingtaine d'autres romans, au moins. J'en veux pour preuve : s'installer dans une conversation comme on ouvre un livre au hasard, gratter le globe (jardiner), les raies anorexiques (cerfs-volants), le temps se compte en évènements, pas en années ... le paysage est supposé, on n'est pas obligé d'y croire ... Il fait de belles références littéraires (le Journal d'une femme de chambre, Ainsi parlait Zarathoustra), cinématographiques (les vacances de Monsieur Hulot, avec l'hôtel de la plage de Saint Marc sur mer) ou musicales (Gainsbourg, Bashung) qui vont au-delà de la simple citation.

Il vivait (lui aussi) en Ardèche et écrivait (aussi) pour la jeunesse. Il était également peintre. Il appartient à cette catégorie d'auteurs qui donne vie au néant, qui décrit les petits riens qui font tout, qui pourrait vous convaincre que le carré blanc sur fond blanc de Malevitch recèle plus de paysages que n'importe quel Cézanne.

Avec le Grand loin Pascal Garnier, alias Marc, met en scène un "jeune" retraité accompagné d'une Chloé encore active et plutôt très sympathique. Malgré son état dépressif il semble faire quelques efforts pour la satisfaire et garder la tête hors de l'eau. La gratinée à l'oignon n'est pas une solution. Plutôt foutre le camp pour échapper, mais sans succès ... tant au passé dont le souvenir craque comme file un bas, qu'au futur avec lequel la collision est inévitable.

Mourir n'est pas un projet immédiat, mais allez savoir ... En fait de bout du monde Marc échouera au Touquet. Pascal Garnier est toujours mordant mais il m'a semblé grincer un ton en-dessous, nettement, comme s'il avait déjà baissé le son.

Les éditions Zulma consacrent un chapitre à Pascal Garnier. On peut notamment y lire la biographie de l'écrivain par lui-même, dans le style acide et tendre à la fois qui lui était si particulier. Il avait reçu le grand prix de l'humour en 2006.

vendredi 12 mars 2010

Things Moving d'Emmanuel Lagarrigue à l'Onde

C’était vendredi 12 mars, à Vélizy (78), sur la Grande Scène de l’Onde qui rarement aura paru si grande. Un spectacle qui tient à la fois de la performance et de l’installation, qui n’est pas tout à fait de la danse ou du théâtre mais qui en frôle constamment les limites.

C’est inracontable et insaisissable tout simplement parce que c’est une expérience qui ne peut qu’être vécue intimement par le spectateur. Pourquoi alors écrire sur le sujet ?

Parce qu’il me semble important de relater d’autres évènements que ceux dont tout le monde parle. Et qu’il serait bon que vous ayez en tête le nom d’Emmanuel LAGARRIGUE dont la jeunesse et le talent laissent augurer beaucoup d’autres belles surprises.

Cet artiste avait étonné les habitués du Centre d’art contemporain de l’Onde en janvier 2007 avec la présentation de It is just in your mind, en plaçant le spectateur en état de fragilité. Le trouble pousse à réfléchir. L’Onde s’est donné pour objectif de rapprocher des mondes, des pratiques et des publics qui se méconnaissent, à savoir les arts plastiques et le spectacle vivant. C’est donc « naturellement » qu’une scène ouverte à été offerte à l’artiste, le mettant au défi de créer cette fois une œuvre qui comporterait un début et une fin et qui serait produite sur et pour la scène.

Emmanuel Lagarrigue s’est emparé de la proposition pour construire plusieurs configurations qui racontent un paysage d’évènements dans l’espace et dans le temps. Il a mobilisé ses compétences de plasticien et de compositeur. Il a choisi de très beaux textes de Julien Thèves, fabriqué du son, de la vidéo et des objets-sculptures. Et surtout il a offert la belle place à deux danseurs magnifiques (Line Tormoen et Dimitri Jourde) qui ont évolué sous le regard d’un acteur (Nicolas Jorio) qui est aussi musicien.

La perception de chacun est aiguisée et on peut réagir de diverses manières en fonction de sa sensibilité et de son background culturel mais on peut aussi se laisser porter par ses intuitions et ses sentiments.

J’ai perçu une atmosphère de fonds sous-marins avec une évocation du féminin et du masculin, juste avant un souvenir de nuit d’été en ville, une mélancolie envahissante, une narration en suspension, une suggestion de déplacements à l’instar d’un diaporama en 3D, et toujours je me suis sentie interrogée quant à la place que j’occupais, parfois inconfortablement sur mon fauteuil si moelleux. L’attention et la tension de tous les spectateurs étaient palpables.

« Finalement je n’aurai pas raconté grand-chose » confesse l'artiste en guise de conclusion. Attend-il que nous partagions vraiment cet avis ? L’expérience est en tout cas à poursuivre.

Things moving a été donné les 12 et 13 mars. Si vous n'avez pas pu le voir ne manquez pas cette autre manifestation, sous forme d'exposition-installation d'Anne Laure Sacriste intitulée ET IN ARCADIA EGO que j'ai présentée le 1er mars

Micro Onde – centre d’art contemporain de l’Onde
8 bis, avenue Louis Bréguet 78140 Vélizy-Villacoublay Tél : 01 34 58 19 92
jusqu'au 20 mars 2010 du mardi au vendredi de 13h à 19h - le samedi de 10h à 16h
et les dimanches de spectacle de 15h à 16h

Site d'Emmanuel Lagarrigue ici

jeudi 11 mars 2010

20 ans et plus pour Anne Roumanoff

Elle se pointe toujours à la maison juste avant l'heure du déjeuner le samedi et nous dînons ensemble un dimanche sur deux. Çà créé des liens. Je me demandais dans ces conditions si cela valait le coup d'aller la voir sur une scène. S'agirait pas que l'approcher "en vrai" casse le mythe.

Le one-woman show affiche complet quasiment partout. Coup de chance j'ai obtenu une place, et bonne de surcroit. Avis aux concepteurs de logiciel de gestion de billetterie il faudrait inventer un système permettant de revendre les places déjà vendues et non occupées. C'est tout de même idiot de devoir refuser des spectateurs alors qu'il y a des sièges vides.

Elle porte sur scène un jean tout simple ... noir. Avec au-dessus une blouse, rouge, forcément rouge. Si elle n'avait pas le micro on pourrait se dire : tiens elle a envoyé un sosie. Parce qu'elle est pas chichiteuse pour deux sous. On sent bien que dans la vraie vie elle ne ressemble pas du tout, mais alors pas du tout aux personnages qui peuplent son répertoire.

Elle est arrivée presque à l'heure. Peut-être un petit peu moins souriante et un soupçon plus speed que j'ai l'habitude de la connaitre. Elle démarre sur les chapeaux de roue pour nous faire peur avec la crise. Heureusement que ce n'est qu'un déséquilibre temporaire.

La description de la mammographie sent le vécu. Et on ne peut pas lui donner tort quand elle estime que les femmes sont décidément désavantagées par rapport aux hommes qui n'ont pas à souffrir de couillographies.

Chacun en prend pour son grade. Depuis l'instite de Moyenne section qui effraie la pauvre maman en lui assénant que cette année scolaire (que son bout de chou est malheureusement en train de rater) est l'année vitale de sa scolarité. En passant par le postier imbibé : Kronembourg à la Poste, Chronopost à la bourre ! Jusqu'aux politiques qui ne règleront aucun problème. A commencer par Roselyne qui n'a qu'une solution pour boucher le trou de sécu : s'asseoir dessus.

Sa vision du monde du travail donne le frisson. Aujourd'hui dans l'entreprise on se demande chaque matin qui va quitter l'aventure.

Les séquences s'enchainent à un rythme cadencé en faisant valser les caricatures, les accents et les mimiques. Malgré son aversion pour le sport Anne Roumanoff arpente la scène en long et en large, se moquant d’elle-même comme de son prochain, alignant les traits d’esprit et les franches grossièretés, glissant avec précision un mot tendre ou s'indignant entre deux accélérations loufoques. Mais là où elle excelle c'est lorsqu'elle s'accoude au décor, le verre à la main, qu'elle veux parler du seul média libre et indépendant de ce pays qui réfléchit en profondeur aux problèmes et qu'elle boit à sa santé, Radio Bistrot ! Écrits avec la complicité active de Bernard Mabille, ces commentaires ont fait grandir le succès de l'artiste. Elle s'incarne elle-même à ce moment là.

La jolie surprise c'est la simplicité avec laquelle elle mobilise le public, ne ménageant pas sa peine pour lui donner des leçons d'humanité, de féminisme et d'éducation. OUI nous acceptons d'apprendre à dire NON. On sent chez elle une volonté militante. Là c'est vraiment une bonne copine !

On ne pourra rien lui refuser. De gentils spectateurs choisis au hasard dans la salle (je vous garantis qu'ils ont été les premiers surpris) sur leur bonne mine se retrouvent illico sur scène à faire des confidences osées sur leur mode de vie, prouvant combien il est facile de faire dire n'importe quoi à n'importe qui.

Et juste monnaie de la pièce, Anne nous offre un morceau inédit en fin de rappel car tout ce qu'elle écrit, elle le teste en public. L'entourage serait trop complaisant ou trop critique.

Elle fête sur scène ses 20 ans de carrière qui l'ont conduite au succès après beaucoup de travail et beaucoup de remises en question pas toujours confortables. On lui souhaite de continuer la route plusieurs autres fois 20 ans. Et surtout, surtout de rester comme elle est : une grande dame toute simple, qui gentiment discute d'une chose et d'autre avec quelques spectateurs attardés alors que des macarons délicieusement tentants l'attendent probablement dans sa loge.

Anne , 20 ans et plus était à la Piscine de Chatenay-Malabry le jeudi 11 mars
Pour connaitre les dates de la tournée et les dernières actualités: site de l'artiste
Il reste quelques places en mars le 18 au Théâtre Alexandre Dumas de St Germain-en-Laye 01 30 87 07 07 le 25 au Théâtre de Calais (62), le 27 au théâtre Luxembourg de Meaux (77) 01 64 36 40 10, le 30 aux trois Colombes de Notre Dame de Gravenchon (76)

Pour tout savoir des spectacles de la Scène conventionnée d'Antony-Châtenay : 01 41 87 20 84 et www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr
Photo d'Anne signée Sébastien Rabany

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