mercredi 14 août 2013

La vie critique d'Arnaud Viviant chez Belfond

Coup de bol pour cet auteur qui est aussi critique, ceci expliquant peut-être cela, ... son livre sort en faisant une queue de poisson à tous les autres coincés derrière le péage de l'autoroute de la rentrée littéraire. Elle aura lieu le 21 août pour les plus chanceux, le 22 pour les autres. Il n'y a pas à revenir dessus. Encore heureux qu'il ne faille plus attendre début septembre, comme il se devrait pour une "vraie" rentrée.

Conscient que toute complaisance lui serait reprochée, Arnaud Viviant se cache derrière ses lunettes, et la troisième personne de son héros sans chercher à le rendre foncièrement sympathique. Il parvient par ce subterfuge à mettre sa propre identité à distance et alléger son érudition. C'est qu'il a une image à entretenir. Ceux qui le connaissent ne seront pas surpris. Ceux qui ne l'ont jamais entendu parler (c'est possible, ne lui en déplaise) finiront par comprendre de quels livres il se chauffe.

Personne ne sera dupe très longtemps de son petit jeu. La vie critique est d'abord un avis critique sur tout ce qu'il a lu et sur tous les auteurs qu'il a approchés, sous couvert de raconter une année de la vie d'un critique de fiction.

En général je lis un livre dans sa continuité et plutôt vite, en respectant l'objet que je ne corne ni ne biffe jamais. J'emploie une multitude de marque-pages et je prends des notes sur des bouts de papier que je glisse aux endroits qui me semblent essentiels. Je n'ai même pas détaché le signet que l'auteur a eu la délicatesse de faire imprimer dans le rabat de la quatrième de couverture, sans doute parce qu'en bon critique il mesure tout l'intérêt de cet accessoire.

J'ai pour habitude de traverser les livres sans effraction aucune. Je n'allais pas changer ... Ce qui va être différent dans ce billet c'est que, pour une fois, j'oserai dire "je" alors qu'en général mes articles sont ponctués de "il". Aujourd'hui chacun sa place. Je vais assumer la critique.

Branche déclinante du journalisme (p. 63) peut-être ..., je lui préfère le terme de chronique qui me parait contenir la prudence et la méfiance avec laquelle je m'attelle au clavier. Et surtout, ce mot m'évoque la régularité, le rendez-vous que j'ai avec les écrivains dont je "suis" les livres au fil des années comme autant de cailloux blancs ou noirs, c'est selon.

L'envie de vérifier, qui est à mon avis une manie de critique, me passa brutalement. Je décidai de tout gober comme je l'aurais fait d'un plateau de fruits de mer dégustés à St Germain. La virée en scooter du chapitre 3 dans un Paris que je connais très bien pour l'avoir sillonné à bicyclette (nous n'avons pas les mêmes moyens) m'a convaincue de l'authenticité des anecdotes.

Pour aller au Salon du livre, une fois repue de coquillages, je n'aurais pas suivi le même trajet. Chacun ses fantômes. Je ne serais pas passée par la rue Pigalle devant l'école primaire de la rue Blanche où Serge Gainsbourg avait appris à lire et à écrire mais j'aurais pu remonter quelques rues en arrière pour juger de la progression des graffitis au 5 bis de la rue de Verneuil. J'aurais constaté avec soulagement que mon grigri était intact. J'aurais mis cap au sud par la rue des Saints Pères, en jetant un oeil sur la gauche pour voir quels livres Sonia Rykiel avait mis en vitrine. Arrivée à hauteur de la Closerie des Lilas la blondeur commune de Fabienne Berthaud et de Renaud m'aurait fait sourire. J'aurais attendu, pour obliquer à l'ouest, rue d'Alesia, dont les stocks me rappellent une conversation avec Françoise Sagan.

Arrivée porte de Versailles, je n'aurais pas osé espérer me trouver au bon endroit au bon moment. Et pourtant cela m'est arrivé plusieurs fois. Comme en 2010 où le ministre de la culture du moment, qui est aussi celui auquel l'auteur fait allusion, s'est placé derrière un ouvrage dont la couverture était à elle seule une manchette assez corrosive.

En 2013 je fus coincée entre Michel Serres et un ministre de l'éducation nationale empêtré dans la défense de sa réforme auprès du grand philosophe, et dont par discrétion je ne ferai pas écho.

Donc je chronique, n'en déplaise à Arnaud Viviant qui s'appuie sur Virginia Woolf pour en mépriser le terme. Je n'écris pas à toute vitesse et j'apprécie volontiers les livraisons, autrement dit "l'évaluation des livres à peine sortis de la presse", comme elle le disait si justement (p. 81) parce que c'est presque grisant d'exprimer son point de vue avant d'avoir la tête tournée par l'opinion des autres.

Quoique lectrice attentive il m'arrive de survoler l'oeuvre, d'en faire une lecture flottante à l'instar de l'écoute du psy, pour mieux en percevoir les richesses. Le critique plonge en apnée et je ne pourrai jamais me mesurer à ses records. Quand je comprends qu'il oeuvre en bon obsédé textuel malheureux de ne pas écrire (p. 18) lisant gisant (p. 20) ou quand je lis qu'un bon critique est plus un bourreau professionnel qu'un bon juge (p. 73) je ne regrette pas ma position de médiatrice. A tant lire il y a un risque de passer à coté du livre qui vous fera du bien. Il y a quelque chose de l'ordre de la Grande Bouffe dans ce gavage là.

Je n'ai pas le sentiment d'être une très grande liseuse comparativement aux quelque 600 ou 700 livres qui paraissent annuellement. Je ne tiens pas de comptes. Lire est d'abord un plaisir. Le roman n'est plus, comme au temps de Stendhal, réservé aux happy few (p. 25). N'empêche que le français ne lit en moyenne que 1, 2 livre par an (p. 50).

J'ai quand même eu l'idée saugrenue de dénombrer combien d'ouvrages j'avais chroniqués depuis le 1er janvier de cette année. Le résultat m'a surprise avec 30 romans et une douzaine de livres de cuisine. Quelle prise de conscience alors que l'année est loin d'être finie et que le nombre est en deçà de la réalité puisque je ne rédige pas un billet sur tous les livres que je lis. 

J'ai lu cette Vie comme j'avais parié sur les premières "infos ou intox" de Double jeu, en supposant que tout était vrai, forcément, partageant l'analyse sur l'état dépressif de Deleuze (p. 29), ou reconnaissant illico Michel Onfray derrière l'expression tripale du philosophe à la mode de Caen (p. 75).

J'ai autant apprécié la traversée de Paris à scooter que celle de la France en train (p.79). Arnaud Viviant est passé à coté d'une vocation de guide touristique.

J'ai souri à l'énumération délirante des listes d'auteurs dont il fait son marché, appréciant au passage que 6 H41 figure dans l'une d'elles, tout comme m'a plue la référence à John Berger (p. 32). L'érudition de notre homme ne fait aucun doute. Elle est même communicative. Je pourrai recycler quelques citations, comme celle-ci de Pierre Vidal-Naquet : on est passé de la République des lettres à la non-République des médias (p.77).

J'ai souri encore à son oreille sarcastique à propos des Variations Golberg de Glenn Gould (p. 42) ou de l'évocation nostalgique de la dédicace répétitive dont Amélie Nothomb le gratifie systématiquement (p. 143).

La question de savoir si on peut être écrivain et critique mérite d'être posée, autrement que sous l'angle purement financier. Cela me semble plus difficile que la conjugaison écrivain et nègre. Une chose est sûre, le Masque et la plume ne pourra qu'évoquer le livre. Et ce n'est pas une raison pour parler de l'émission à l'imparfait (p. 113). C'est toujours un programme diffusé le dimanche soir sur France Inter. Et Arnaud Viviant y reste actif, en bon obsédé textuel (p. 18) pour se consoler de ne pas écrire.

J'ai beaucoup moins aimé les passages sado maso, même si je sais que l'auteur les affectionne. Il doit y avoir une relation de cause à effet entre les deux activités dont il fait profession. Je ne partage pas non plus son avis sur Sukkwan Island (p. 92) dont je maintiens que ce fut une lecture accablante.

Et sans prétendre être une blogueuse influente (dont il aurait tendance à sourire ... p. 126) je lui apprendrai que le terme de "calva" est depuis longtemps dépassé au profit du mot entier "calvados". Rien n'est plus distingué que d'hésiter entre la centaine d'étiquettes de cet alcool au bar de l'Intercontinental de New-York.

Je souhaite en tout cas tout le succès que cette Vie critique mérite possiblement et je remercie bien sincèrement son auteur d'avoir catalysé une certaine prise de risque dans la rédaction de cet article.

La vie critique, Arnaud Viviant, Belfond, ISBN 978 2714 4562 36, sortie le 14 août 2013

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Françoise Sagan, avec qui j'ai réellement discuté, quoique très brièvement, m'a inspiré une critique décalée de son biopic en août 2008.
Quant à Sonia Rykiel, c'est un de ses défilés qui fut l'élément déclencheur de ma "vocation" de blogueuse, en mars 2008.
Les murs de la maison où Gainsbourg habita rue de Verneuil ont été repeints en blanc immaculé cet été, laissant le champ libre à de nouveaux graffitis.
J'ai rencontré Fabienne Berthaud pour Un jardin sur le ventre en février 2012 dans un café en face de la Closerie des Lilas dont le chanteur Renaud fut longtemps un habitué.
Double jeu était une émission de Thierry Ardisson.
6 H 41 est un excellent roman de Jean-Philippe Blondel, sorti en janvier 2013.
J'ai chroniqué De A à X de John Berger, en avril 2009.
Sukkwan Island de David Vann, une lecture accablante, en juin 2011.
Le calvados, une AOC du Pays d'Auge, un billet de mai 2012.
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