mardi 30 avril 2013

La Grande Cuisine, le film de Ted Kotcheff désormais en DVD


Je vous avais annoncé en novembre dernier la sortie du Festin de Babette en blu-ray. Cette fois c'est à un film réalisé en 1978 par Ted Kotcheff que Carlotta films permet une nouvelle vie.

Ce distributeur, spécialisé dans les films de patrimoine, s'emploie à dénicher les grands classiques que nous aurons plaisir à revoir. La Grande Cuisine rassemble une pléiade d'excellents acteurs. Les dialogues donnent l'occasion de faire de jolis numéros d'acteur. Le tournage a eu lieu dans des décors naturels plutôt mythiques, comme les très grands restaurants français que sont Le Pré Catelan, Laperouse, Maxim's, Lucas Carton, La Tour d'Argent et le Lido, ou vénitiens comme le Cipriani et le Danielli.

Voir, ou revoir, cette Grande cuisine fait voyager entre Londres, Paris et Venise. C'est aussi un retour dans le passé tant il est amusant de voir Philippe Noiret et Jean-Pierre Cassel sans une ride, un Jean Rochefort plus déjanté que jamais, et d'autres comédiens formidables comme Daniel Emilfork dont le profil taillé au couteau lui valut d'interpréter des rôles de méchant. Sans parler de Jacqueline Bisset, confondante de naturel.

Le propos est un hommage à la cuisine, plutôt française et hautement gastronomique, tout en menant une comédie policière avec un humour noir ... et anglais, sur une musique d’Henry Mancini qui vous trottera longtemps dans la tête.
Max Vandeveer, patron gargantuesque d’un célèbre magazine gastronomique, fait et défait la réputation des chefs du monde entier tout en satisfaisant son insatiable appétit de gourmet. Hélas son médecin lui annonce qu'au rythme où il se régale (d'autres diraient qu'il se goinfre) il ne peut guère espérer survivre plus de six mois. 
L'homme n'est prêt à aucun sacrifice. Il organise même un banquet pour s'attirer les bonnes grâces de la reine d’Angleterre. Il engage le chef Louis Kohner (Jean-Pierre Cassel), et une surdouée de la pâtisserie, Natasha O’Brien (Jacqueline Bisset). Après avoir été complimentés par la Reine, les deux chefs passent la nuit ensemble. Au petit matin, Natasha découvre le corps calciné de Louis dans le four de ce dernier. Les soupçons se portent alors sur Robby Ross (George Segal), son ex-mari et fondateur d’un empire de fast-food…
Cadavre après cadavre, le nombre de chefs diminue et Natasha elle-même se sent menacée. Le réalisateur se moque de nous en semant des indices que nous ne voyons pas. En attendant nous aurons assisté à une mémorable bataille, non pas de polochons mais de baguettes et autres ingrédients entre Jean Pierre Cassel et Jean Rochefort. Nous aurons ri de voir le placement dans une cathédrale suivre pour des funérailles le même rite que dans un restaurant. Nous adopterons peut-être le tour de main de Jacqueline Bisset pour séparer les blancs des jaunes. Et nous aurons revu la démonstration de la presse à canard de la Tour d'argent qui a fait l'objet d'une épreuve dans un épisode de la dernière saison de Top Chef.

Comme quoi on peut avoir été conçu dans les années 80 et être toujours raccord avec l'actualité !

Le DVD offre en supplément, le cinéma gastronomique de Ted Kotcheff sous-titré les 100 recettes de La Grande Cuisine. Il s'agit là d'un film d'une heure tourné par Robert Fischer en 2011 et dans lequel Ted Kotcheff retrace sa carrière. Il raconte, par le biais des différents lieux de tournage, la production de La Grande Cuisine, depuis la préparation du menu du film jusqu'au choix des acteurs et des restaurants pour les décors.

On y apprend aussi comment les assiettes du générique sont arrivées entre ses mains. C'était il y a plus de trente ans, il y a prescription.

La Grande Cuisine, ou l'art et la manière d'assaisonner les chefs
Comédie policière franco-américaine de Ted Kotcheff de 1978
Avec George Segal, Jacqueline Bisset, Robert Morley, Jean-Pierre Cassel, Philippe Noiret, Jacques Balutin et Jean Rochefort 
DVD 9 – Nouveau Master Restauré
Version Originale, Sous-Titres Français
Format 1.77, 16/9 compatible 4/3 – Couleurs
Supplément : Le cinéma gastronomique de Ted Kotcheff, les 100 recettes de La Grande Cuisine, de Robert Fischer, 2011, couleurs, 60 mn
Sortie en DVD le 6 mai 2013

lundi 29 avril 2013

Une visite surprise de Claudie Pernusch chez Belfond


Personne n'en parle. Et pour cause : voilà une nouveauté qui n'est pas encore "dans les bacs" ... ceux des libraires. Mais je parie que très vite le livre de Claudie Pernusch figurera dans leurs coups de coeur.

Il m'est arrivé samedi matin et je n'ai pas mis 24 heures à m'en rassasier. Ce n'est pas la couverture qui m'a donné envie de l'ouvrir : franchement on aurait pu faire mieux que ce ballon aux couleurs de sucre d'orge échoué sur un rivage trop calme pour être honnête.

La quatrième de couverture annonçait une "émouvante comédie de moeurs, vive et fine, grave et légère (...) un homme obligé d'affronter la réalité".

Le nom de l'auteure m'était inconnu. Et pourtant elle avait écrit une dédicace personnelle qui je l'avoue m'a interpelée ... comme la lettre qu'une petite fille adresse à celui qui n'est pas encore vraiment son papa mais qui peut-être ...

Comment savoir si l'impromptu est un grain de sable dans une existence qu'on a mis tant de temps à forger pour la rendre parfaite ? Pépite ou pacotille ? D'un point de départ qui pourrait être mièvre (l'enfant qui tombe du ciel) Claudie Pernusch a réussi à faire un roman dans lequel on se glisse avec bonheur.

Le livre est écrit à la première personne, et au masculin. Difficile de juger pour moi qui suis une femme mais j'ai eu l'impression que Paulin existait bel et bien. J'ai suivi ses états d'âme et je n'ai pas eu envie un instant de l'abandonner, même si j'avais compris qu'il avait tout de même un très bon ami, Bruno, et surtout sa compagne Lena pour le soutenir.

Je reviens donc d'un week-end à Soulac-sur-Mer et pendant que les parisiens vivaient une météo excécrable je me suis régalée de plats simples, d'une soupe de légumes, de langoustines et de fraises. Une soupe oui mais avec une fragrance acide et fleurie : poireaux, fenouil, rivaux en lutte pour un match nul dans mon vieux fait-tout (p. 88). Ne me dites pas que cela ne vous fait pas envie !

Je connaissais le pauillac. J'ai découvert (avec modération) un château-beychevelle. Je me suis soulée d'air frais et de résine de pin, et j'ai encore du sable dans les cheveux.

Le talent de Claudie Pernusch est de réussir à écrire aussi bien comme un homme que comme une fillette d'une dizaine d'années. Elle a publié en littérature jeunesse, ceci explique sans doute en partie cela. Du coup les mots sonnent justes et on y croit. Je le disais plus haut, d'un point de départ un peu "bâteau" elle parvient à construire un excellent suspense.

L'écriture, vous l'aurez compris, est très panoramique. Les tournures sont belles. Le rythme a quelque chose de maritime. Çà secoue, vous emporte et vous laisse souffler avant de recommencer. Il y a une ponctuation d'adverbes qui permet de pénétrer la pensée de ce papa en devenir : Je me sens nul. Alors. Alors je réfléchis. Et plus je réfléchis, plus je me demande si avant l'arrivée de Lena ma vie ne reflétait pas l'échec total. (p. 75)

Si j'avais un jardin j'y aurais placé des agapanthes, pour la beauté du nom et la gracile fragilité apparente de ses tiges aux hampes bleues. J'ai toujours rêvé d'un avenir qui m'apparaisse plus bleu que ces fleurs devant ma chambre. Alors, en voir surgir une potée (p. 193) ne pouvait pas me rendre insensible.

 Une visite surprise de Claudie Pernusch, Belfond, mai 2013

dimanche 28 avril 2013

Le Palmarès du théâtre ... il y a urgence à faire mieux


On a été privé de Molières l'an dernier pour cause de mésentente entre directeurs de théâtre public et directeurs de théâtre privé. Comme si le théâtre avait les moyens de se diviser... mais passons et saluons l'initiative du Palmarès.

C'aurait pu être une belle soirée. Ce fut une sorte d'ersatz de la cérémonie traditionnelle. Et quand je dis ersatz c'est déjà trop gentil. A tout prendre il aurait mieux valu ne rien faire plutôt que rebuter le peu de téléspectateurs favorables à cet art. Moi la première.

Le Palmarès avait lieu en deux temps. D'abord l'annonce des lauréats à 18 h 50, et ensuite, une fois le Journal télévisé achevé, une soirée entièrement consacrée au théâtre. L'horaire de l'annonce n'était pas favorable, ce qui fut un avantage ... en restreignant l'audience on a en quelque sorte limité les dégâts.

La remise des prix était en direct, allez savoir pourquoi ... La honte n'en fut que plus flagrante. Pas question de gommer au montage les euh affolés du lauréat pressé de résumer ses émotions en 1 minute chrono. Et si je vous dis une minute ce n'est pas une métaphore. Une sonnerie tapageuse annonçait le passage des 45 secondes avant de retentir comme un couperet 15 secondes plus tard.

Quelle misère ! Prenez la servante et cassez-vous ! Au suivant !

Il n'y eut aucun extrait alors que la bande-annonce est pratiquée dans l'univers du théâtre. le réalisateur n'a même pas concédé l'insertion en arrière-fond l'affiche du spectacle primé, ou le défilement du titre de la pièce sur une bande en sous-titre. Le communiqué de l'AFP ne fait guère mieux puisque les théâtres ne sont même pas cités. Je serais leur directrice ... je m'étranglerais de cette tartufferie. Jugez plutôt :

Prix de la comédienne: Audrey Bonnet ("La Clôture de l'amour" de Pascal Rambert)
Prix du comédien: Grégory Gadebois ("Des fleurs pour Algernon")
Prix de l'auteur: Pascal Rambert ("La Clôture de l'amour")
Prix de la comédie: François Morel ("Carte blanche à François Morel")
Prix du second rôle féminin: Marie-Julie Baup ("Le Songe d'une nuit d'été")
Prix du second rôle masculin: François Loriquet ("Les Revenants")
Prix d'honneur du jury: Francine Bergé ("Le Prix des boîtes")
Prix d'honneur du jury: Robert Hirsch ("Le Père")
Prix "seul en scène": Didier Brice ("Le Journal d'un Poilu")
Prix de la révélation féminine: Sarah Capony ("Femme de chambre")
Prix de la révélation masculine: Félicien Juttner ("Hernani")
Prix "coup de coeur" théâtre public: Romane et Richard Bohringer ("J'avais un beau ballon rouge")
Prix "coup de coeur" théâtre privé: "L'étudiante et Monsieur Henri" (de Ivan Calberac, mise en scène José Paul)
Prix du spectacle privé: "Des fleurs pour Algernon" (Daniel Keyes, mise en scène Anne Kessler)
Prix du spectacle public: "La réunification des deux Corées" (De et mise en scène Joël Pommerat)

Il y a des stages d'initiation à la communication qui se perdent ... Les spectacles se jouent-ils encore ? A vous de chercher ! Faire de l'anti-pub à ce point relève de l'art.

Je ne pointerai qu'un seul, un des coups de coeur, celui qui concerne J'avais un beau ballon rouge, mis en scène par Michel Didym, venu chercher son prix (ils n'avaient pas tous fait cet effort) et qui a fort bien parlé dans le temps imparti. Le directeur de la Manufacture de Nancy voit récompensé le fruit d'un long travail avec Romane et Richard Borhinger qu'il connait de longue date. La pièce est actuellement à l'affiche du Théâtre du Rond-Point ... et jusqu'au 5 mai.

Un mot sur le trophée que l'on disait être une servante. Qui a eu cette idée passablement stupide ? Il faut avoir un certain niveau de culture pour savoir qu'il ne s'agit pas d'un clin d'oeil au personnage récurrent des pièces de Molière mais d'un accessoire. C'est une lampe posée sur un haut pied qui reste allumée quand le théâtre est plongé dans le noir, déserté entre deux représentations ou répétitions. Régulière, permanente, c’est elle qui veille lorsqu’il n’y a plus personne ce qui lui vaut parfois d'être appelée sentinelle.

Nul besoin d'avoir fait un doctorat de psychanalyse pour comprendre le lapsus. Il est inutile de rappeler ainsi combien les théâtres sont désertés. Quant à la sculpture elle même, on la doit à un jeune plasticien, Hubert le Gall, connu pour avoir décoré des restaurants branchés et la salle à manger du maire de Paris.

Je dois subir l'influence de la lecture des 50 Nuances de E.L. James, ou avoir été à mon insu conditionnée par le nom de "servante" ... j'y ai vu davantage un accessoire sado-maso qu'un objet de théâtre.

Il y eut Molière, n'aurait-on pas pu équilibrer avec une Sarah Bernhardt ? la comédienne aurait pu succéder à l'auteur ... parité oblige.

Je ne critique pas le choix du jury du Palmarès, encore que le nombre de votants ne soit pas représentatif. Ils ont couronné des personnes de valeur. Mais ce Prix en a-t-il ... de la valeur ? L'obtention d'une servante aura-t-elle autant d'impact que la remise d'un Molière ? Je le souhaite mais j'en doute. Le repas des fauves dont j'ai rencontré l'équipe en avril 2011 à la dernière Cérémonie officielle des Molières aurait-elle pu attirer autant de spectateurs, d'abord au théâtre Michel puis en ce moment même au Théâtre du Palais-Royal ? Sans parler de l'adaptation prévue pour le cinéma en 2014.
Le Molière jeune Public a été capital pour Vy, de Michèle Nguyen (photographiée au début de ce billet), comme il l'avait été pour Oh Boy l'année précédente.

Passons à la seconde partie avec les mêmes (la présentatrice a eu le temps de changer de coiffure ... à moins que cela n'ait pas été tourné le même jour ... il n'y a pas que Michel Drucker à nous faire le coup. Tout le monde -ou presque- sait que Vivement dimanche est enregistré le jeudi).

Pourquoi le théâtre à la télévision donne-t-il irrépressiblement envie de bailler ? Enfin ... ce théâtre là, qui devient mortel et qui finira par disparaitre si on oublie que sa particularité est précisément d'être du "spectacle vivant".

Il faut faire pour le théâtre l'équivalent de ce qui a été imaginé dans le domaine de la cuisine. On ne peut pas tendre la fourchette pour goûter à travers l'écran et pourtant cette frustration n'éloigne pas du poste de télévision les millions d'aficionados. C'est que les réalisateurs rivalisent d'imagination pour expliquer comment on choisit les ingrédients, dévoiler les dessous des grandes recettes, mettre en compétition des jeunes talents, imposer des contraintes qui rendent créatif, décortiquer les techniques ...

Transposé dans le domaine du théâtre on pourrait montrer comment on effectue un casting, faire un portrait d'un grand comédien, retracer une carrière, raconter des anecdotes, faire visiter des coulisses, mettre en avant des métiers tel que costumier, décorateur, sensibiliser le public aux aspects de la production, organiser des "battles" à l'instar de ce que faisait la ligue d'improvisation canadienne il y a (je n'ose l'écrire) plus de vingt ans ...

Ajoutez des extraits, des interviews bien rythmées, un jeu concours pour gagner des places ... bref tous les ingrédients qui donneraient envie de se lever, d'appuyer sur le bouton et d'y courir ... au théâtre.

Si les organisateurs manquent d'idées, qu'ils sollicitent les bloggeurs et le public, le vrai, celui qui est encore capable de s'enthousiasmer et faire vivre les salles par un bouche à oreille dynamique.

Pour ma part, le premier de chaque mois je récapitule les spectacles qui sont à l'affiche et dont j'ai déjà parlé sur A bride abattue, en veillant à ne pas m'enfermer dans un genre. En mai il y aura des places à gagner pour une comédie. Histoire de rire et de ne surtout pas se démoraliser !

vendredi 26 avril 2013

Une vie plus une vie de Maurice Mimoun chez Albin Michel

« Maurice Mimoun est un chirurgien fameux, aimé fidèlement par ceux qui grâce à lui ont pu retrouver leur apparence physique même après les plus désastreuses blessures. À la compétence médicale est liée chez lui une exceptionnelle connaissance de la vie ; c’est grâce à elle que ce livre a pu naître : le vrai roman d’un vrai romancier. Dans ses personnages il ne faut pas chercher quelque autobiographie dissimulée, mais les grands thèmes de l’existence humaine: le corps, la douleur, l’amitié, la peur, la fatigue, la fidélité, la trahison, la vieillesse… Et la mort - avec une étonnante imagination onirique il s’interroge : sera-t-il possible un jour de la chasser de nos vies ? » 

Cette quatrième de couverture, écrite par Milan Kundera, est une déclaration magnifique pour un premier roman !

Un auteur, dont par pudeur je tairai le nom, m'a récemment fait le compliment de faire de vraies chroniques, intelligentes, sensibles, complètes et objectives. Me voilà ici bien embarrassée parce que je ne me sens pas très libre de livrer mon ressenti, ne sachant pas trop d'ailleurs si l'avis de Milan Kundera est si positif qu'il y parait. C'est ce qu'on appelle en communication une surpromesse. Un chef d'oeuvre ne se proclame pas, il l'est ... ou il ne l'est pas.

Quand une situation est difficile il faut la scinder en petits morceaux, plus faciles à résoudre. Commençons par l'auteur. Chirurgien éminent, et sympathique (très médiatique) le professeur Mimoun dirige le service de chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique de l’hôpital Saint Louis (Paris) et le centre de traitement des brûlés. Un service qui était installé à l’hôpital Rothschild jusqu'en janvier 2010. Il a publié chez Albin Michel des Carnets sur son travail de chirurgien et sur ses actions humanitaires.

On cherche toujours à repérer ce qui pourrait être autobiographique dans un tel ouvrage. Maurice Mimoun situe l'action dans le milieu hospitalier et dans l'univers de la recherche et on sent combien tout ce qui concerne les relations patient-soignant sont vraies. La tirade inspirée de Cyrano (page 36) est savoureuse et je souhaite rencontrer un toubib aussi patient que Rania le jour où la fatalité me tombera dessus. Le chapitre (page 131 et suivantes) consacré au clochard qui voulait "simplement changer de vie" est probablement lui aussi inspiré par des situations vécues. Lutter contre la mort en salle d’opération donne aussi de très belles pages.

La tentation de lire un nouveau carnet est présente mais c'est bien d'un roman qu'il s'agit. D'une sorte de Jules et Jim revu et modifié pour ausculter le fameux triangle amoureux. 

Rania, Simon et Tom sont unis par des liens noués dans l’enfance. Ce qu'ils n'ont pas prévu, c'est la complexité de leurs sentiments et leur mutation en amour à l'adolescence.

Simon a été gravement malade et Rania très pragmatique, et ne sachant que faire, jure de donner sa vie pour le sauver. Il se remet et devient un grand chercheur sur le cancer et bientôt sur la possibilité de rendre l’homme éternel. Une piste de recherche qui, à l’âge adulte, provoque la première vraie dispute entre les deux amis. Tom est devenu un homme d’affaires. Il a osé déclarer son amour à Rania, devenue grande chirurgienne. Rania aurait pu ne jamais décider mais voilà, elle a choisi Tom et pas Simon, même si, elle le sait parfaitement, elle est amoureuse de Tom parce que Simon existe.

Simon est un rêveur qui sera un brillant chercheur. Tom est un hypocondriaque. Rania demeure le personnage central et sa promesse la mènera très loin. Combien de temps sa raison lui soufflera qu'on n'échange pas une vie contre une autre ? Est-on tenu de réaliser toutes ses promesses ? L'amour est venu s'en mêler (on aurait envie d'écrire s'emmêler) et peut-être pas pour le meilleur.

Une vie plus une vie est le premier roman de Maurice Mimoun et on devine que d'autres suivront parce que son écriture est bien celle d'un romancier. Il reconnait que l'exercice fut plus difficile que prévu :  ciseler les mots est aussi difficile que faire de la chirurgie a-t-il confié lors d'une interview.

Se serait-il découvert romancier par un heureux hasard alors qu'il écrivait sur un autre sujet ? Lui-même nous souffle la réponse en abordant la question de la sérendipité (page 167). C'est comme cela qu'un navigateur est tombé sur l'Amérique en cherchant un autre continent.

Une vie plus une vie de Maurice Mimoun chez Albin Michel, avril 2013

jeudi 25 avril 2013

Voyager en Australie sans décalage horaire


Le décalage ... car il y a forcément un fossé culturel à franchir quand on s'aventure dans une autre contrée que sa terre natale sera gustatif. Et de taille. Je suis partagée entre la critique et la tolérance tant  les différences sont énormes.

Je sens malgré tout que je n'aurai pas pour Alison Thompson la même indulgence que celle que m'avait inspiré Katie qui a le mérite de cuisiner savamment rétro. Toutes deux australiennes, leurs associations culinaires se situent à l'antipode de notre art de manger.

La pâtisserie australienne est riche en matières grasses et en sucres de toutes catégories. Pour une fois, je parle d'un livre dont je n'ai testé aucune recette. Disons que je vais attendre un peu pour me lancer... les commentaires des uns et des autres me décideront sans doute. Je n'ai rien lu nulle part au sujet de ce livre. Et puis, pour le moment, j'ai d'autres urgences et d'autres motivations à être téméraire.

Ne vous laissez pas abuser par le titre : 180°, 200 recettes au four. La température requise pourra être de 160° ou de 200°. Il conviendra donc de lire jusqu'au bout avant de mettre le four en préchauffage. L'auteure est honnête : cela fait partie de ses conseils, tout comme celui de suivre la recette à la lettre la première fois avant de prendre des notes sur les changements que l'on voudrait lui apporter. Lit-elle dans mes pensées ?

Au cas où cela vous échapperait j'insiste sur la température du four, qui est celle d'un appareil à air pulsé. Arrêtez-vous à ses techniques de pâtisserie (p.3 et suivantes). C'est le genre de chose que l'on zappe un peu trop vite en perdant l'occasion de réviser ses bases et même d'en apprendre davantage, par exemple sur la conservation des gâteaux, pains et brioches congelés, celle des oeufs (on peu congeler les blancs mais pas les jaunes) ou le tempérage du chocolat.

J'ai retenu l'astuce consistant à prendre une passoire pour fariner et uniformément son plan de travail et de l'huile en vaporisateur pour graisser les plats. J'ai appris que la farine avec levure incorporée est une farine avec de la poudre à lever dans les proportions de 2 cuillerées à café de poudre pour 150 grammes de farine.

Par contre j'ai repéré des incohérences. Alison prévient que ses recettes sont élaborées avec des oeufs de 60 grammes mais elle annonce un poids de 50 grammes sur la page "bon à savoir" (p.14). La table des matières est un peu désordonnée. Pourquoi un chapitre "Desserts au four" (p.293) puisque tout est cuit dans cet appareil ?

L'honnêteté me pouse à attribuer quelques bons points. Alison rend au Limousin la paternité du clafoutis (p.301), allant jusqu'à préciser qu'on le désigne là-bas sous le nom de "milliard". J'ai un doute sur sa version ayant recours à la noix de coco et l'intérêt de casser 10 oeufs. C'est beaucoup pour un dessert rustique. On retrouvera aussi la noix de coco sur le crumble. Pas de doute que les Australiens aiment cette noix.

J'ai appris que la Pavlova n'avait pas été inventée en Russie mais en Australie, certes en l'honneur d'une ballerine russe voyageant jusqu'à la Nouvelle-Zélande (p. 305). Nouvelle surprise en découvrant du vinaigre blanc parmi les ingrédients de la meringue. Je guette la réaction de Dorian dont c'est le dessert fétiche.

Son pudding au citron (p. 309) est surprenant lui aussi puisqu'il est sans raisin de Corinthe, graisse de rognon de boeuf ni pain ou gâteau rassis. Le pain perdu au four (p.321) ou le gâteau au pain (p. 332) sont plus proches de l'idée que je me fais du pudding.

Et que dire de ses Florentins (p. 274) que je n'avais jamais vus sous cet angle. Pour être du revisité c'est du revisité.

Ensuite, c'est la rubrique "Gâteaux" (p.323) qui m'a étonnée. En quoi seraient-ils différents des desserts au four ? Le mystère est vite levé : à de très rares exceptions l'intitulé comporte systématiquement le mot "gâteau"

On y trouve le quatre-quarts, plutôt classique, quoique recouvert d'un glaçage, le gâteau à l'abricot au streusel, à la banane et à la crème au beurre ... chacun est surmonté d'un topping, ganache, crème au mascarpone ou autre combinaison du même acabit.

Le livre est lourd, plus d'un kilo, et les pâtisseries sont à son image. Le moelleux aux dattes et à la sauce caramel (p. 318) est un peu trop généreux. Mais d'une certaine manière je suis attendrie par la mollesse de ces énormes gâteaux à étages, richement fourrés et tartinés. A cet égard le Lamington (p. 367) m'a semblé emblématique.

Je salue la compilation de quelques recettes originales comme les gâteaux à la courgette (p.335) que l'on a vu fleurir sur tant de blogs l'été dernier et qui ont étonné plus d'un convive lors de ces pique-nique où les bloggeurs aiment se retrouver. Je en suis pas convaincue par la liste des ingrédients. Il faut mélanger du bicarbonate et de la poudre à lever, des germes de blé et des cacahuètes pilées, du sucre en poudre et de la cassonade (500 grammes de sucre au total pour 375 grammes de farine on glisse dans le cinq-quarts) ... sans parler du quart de litre d'huile végétale. Je vais attendre que quelqu'un se lance avant moi dans l'aventure.

Arrivent ensuite les cakes où là je me suis carrément perdue (p.347 et suivantes). Comment choisir entre le cake aux fruits "absolument sublime" de l'arrière grand-mère, "l'enchantement" du cake aux fruits et à l'ananas de la maman, et la version sans gluten "incomparable" de la page 417 ? Les photos se ressemblent tellement qu'on les dirait sorties du même moule.

Autre interrogation avec le gâteau aux carottes, visuellement identique page 352 et 409. Si j'ai bien compris qu'il y avait la version "normale" et celle sans gluten j'aurais aimé qu'on explique en quoi cela modifie autant les proportions de sucre, de raisin et de carotte. Je ne peux pas me déterminer entre les deux, d'autant que je ne sais pas à quoi pense Alison quand elle suggère l'emploi de "farine blanche sans gluten"... 

Les biscuits et bouchées rassemblent des surprises alléchantes. Je me lancerai bien dans une fournée de Lavash (p. 226)vpour un prochain apéro histoire de changer des gressinis. J'ai été amusée par les Anzacs (p. 238), acronyme d'Australian and New Zealand Army Corps, unissant des soldats qui combattirent les Turcs pendant la Première Guerre mondiale. Ces gâteaux étaient censés leur rappeler la douceurs de leur patrie. Je l'aurais parié ... il y a de la noix de coco dedans.

Si la mélasse ne vous effraie pas, risquez vous dans les Brandy snaps (p. 261), version australienne des cigarettes russes. Et puisque vous avez renoncé à compter les calories, poursuivez avec un Panforte au chocolat (p. 265) ... et au miel, à la cannelle, aux figues et aux amandes ... Ou pourquoi pas un Garibaldi (p.266) qui serait un gâteau de régime, enfin tout est relatif.

J'ai retenu la Babka au chocolat et aux noisettes qui rappelle la Pologne (p. 208) et je passe sur la tarte aux noix et au caramel, à la mélasse, ou à la citrouille. Au final cette promenade parmi les recettes préférées d'enfance, de la famille et des proches d'Alison Thompson m'a plutôt réjouie et bien fait voyager.

Voilà un livre qui serait fort utile aux 17 candidats français en lice pour le "meilleur job du monde". En effet l'Australie offre cette année 6 emplois dans le tourisme à qui saura le mieux faire la démonstration qu'il connait le pays par coeur et qu'il est prêt à le défendre becs et ongles. Le jury s'attendant à être bluffé a donné pour seule contrainte : the sky is the limit .

180°C – 200 recettes au four d'Alison Thompson , Photographies : Adrian Lander, Hachette cuisine, Février 2013, Prix : 29,90 €

mercredi 24 avril 2013

L'écume des jours, superbe film de Michel Gondry mais ...


Voilà un film étonnant, que l'on connaisse ou pas le roman que Boris Vian a écrit en 1947 en hommage à Michelle, sa première épouse.
Colin a une vie très agréable. Il profite de sa richesse. Il aime les plats de Nicolas, son cuisinier. Il épate son ami Chick avec son pianocktail et toutes ses trouvailles, jusqu'à ce que cet ami lui apprenne qu'il a rencontré une jeune fille prénommée Alise avec qui il a une passion commune : l'écrivain Jean-Sol Partre (allusion au philosophe très médiatique à l'époque, Jean Paul Sartre)

Colin rencontre Chloé lors d'une soirée par l'entremise de Chick. Ils tombent amoureux, se marient mais Chloé tombe très malade pendant le voyage de noces. Au fur et à mesure que le temps passe, la jeune femme va de plus en plus mal ...
Le roman est surréaliste. La description du pianocktail (contraction de piano et cocktail) est relativement facile en mots sur une page blanche. La traduire en image est une toute autre affaire. Le livre plonge littéralement les personnages dans un bain surréaliste, faisant de son adaptation au cinéma un pari insensé.

Michel Gondry, le réalisateur, a prodigieusement réussi à rester fidèle à l'oeuvre originale. Les effets spéciaux sont époustouflants sans être jamais gratuits. On devine l'ampleur du budget (budget de 20 millions d'euros pour être précise) et on voudrait que ce film français soit un succès.

Tout est gag et on pourrait le voir dix fois qu'on n'aurait encore pas tout repéré. Voilà pourquoi il me semble qu'il sera (hélas) davantage apprécié en version DVD que sur grand écran où on ne peut pas faire d'arrêt sur image ni revenir en arrière.

Autre écueil me semble-t-il, avec le casting. Certes les acteurs sont formidables. Mais ce qui m'a dérangé, ce n'est pas tant que Romain Duris, alias Colin, Audrey Tautou, alias Chloé et Gad Elmaleh alias Chick, aient largement dépassé l'âge des rôles, mais que leur propre célébrité vienne interférer avec des personnages devenus mythiques.

Omar Sy est excellent mais ce n'est pas Nicolas. Et même si Alain Chabat campe un Jules Gouffé drolatique à souhait j'aurais préféré une distribution d'acteurs moins connus.

Je n'aurais gardé que Philippe Torreton, dans le si difficile rôle de Jean-Sol Partre, Sacha Bourdo dans celui de la souris, Aïssa Maïga (Alise) et Charlotte Le Bon (Isis).

Qu'on me comprenne bien. Ce n'est pas une question de talent mais de processus identificatoire. Et je respecte le travail des acteurs qui sont allés jusqu'à accepter un salaire revu à la baisse.

Si personne n'avait jusque là songé à adapter l'Ecume des jours ce n'était peut-être pas un oubli. Fallait-il pour autant renoncer ? Chapeau bas à Michel Gondry pour l'avoir fait, même si le mieux est l'ennemi du bien.

Nous connaitrons dans quelques semaines le verdict final, car c'est le public qui fait le succès ou l'échec d'un film, et en aucun cas les critiques inconstructives du genre : film inventif mais pas émotif ... qui me fait penser au minaudage des enfants devant un plat trop sophistiqué pour leurs papilles : c'est bon, mais j'en veux pas.

Ce qui sera perdu à court terme sur le plan financier (on peut le craindre) sera gagné ultérieurement en notoriété. La consolation est maigre mais ce n'est pas tout le monde qui pouvait faire un film aussi abouti sur un tel script et Michel Gondry a de quoi être fier. Le voilà dans la cour des grands, des Jacques Tati et des Jean-Pierre Jeunet dont il partage les univers.

Beaucoup de scènes figureront dans les anthologies et je parie que les extraits seront très largement utilisés par la télévision. Vous regretterez alors de ne pas avoir été le voir sur le grand écran.

mardi 23 avril 2013

Cuisine à ciel ouvert, le nouveau programme de Cuisine+


Les chefs sont devenus de véritables acteurs. Si le théâtre pouvait prendre modèle sur l'univers de la cuisine pour faire l'apologie de ses auteurs, les salles obscures ne seraient plus à moitié vides comme je le constate avec tristesse. Je reviendrai sur le sujet le 28 avril en relatant le Palmarès qui sera présenté sur France 2 en lieu et place de la Cérémonie des Molières dont on a été privé l'an dernier.

Le scoop du jour c'est l'annonce du nouveau programme de Cuisine+ qui sera à l'antenne tous les lundis et mardis à 12 heures à partir du 6 mai.

J'ai eu l'opportunité de voir un épisode, et par la même occasion de découvrir un chef que je ne connaissais pas. Christopher Aarvik est un globe-trotter un peu fou, très sportif (il est fan de long-board) et sans complexes, un peu à l'instar de Jamie Oliver que l'on connait et aime beaucoup.

Il installe sa cuisine à ciel ouvert sur le port, en bordure de plage ...au gré de ses envies et en se mettant à la portée des gens. Sa personnalité  chaleureuse le rend sympathique et on lui pardonne ses facéties. Son passage sur les marchés ne laissera personne indifférent. Il renifle à gauche et à droite. Il goûte tout. Il est folklorique, c'est le moins qu'on puisse dire.

Je ne sais pas si ses recettes feront date. Mais son savoir-faire est appréciable. Sa décontraction est à imiter sans modération. Il n'est pas du genre à imposer des diktats : vous n'avez pas d'estragon sous la main, prenez de la ciboulette !

Cette manière de cuisiner, avec ce que l'on trouve et ce dont on dispose, c'est ce que je fais tous les jours et j'apprécie de voir qu'un chef peut travailler avec cette contrainte. Parce que c'est facile de faire de la grande cuisine avec des produits exceptionnels. C'est une autre histoire pour le commun des mortels. Christopher, que vous appellerez bientôt Chris, revendique d'être autodidacte. Il cuisine depuis l'âge de 14 ans et compose ses plats au jugé, sans se soucier des codes et des conventions.

La gastronomie est pour lui une occasion d'échanges et de rencontres. La série qu'il a enregistrée pour Cuisine+ l'a conduit dans le Sud de la France. Pour cet homme, certes francophone, mais d'origine norvégienne, le contraste est puissant.

Ce n'est pas un hasard si j'invoquais plus haut le théâtre parce que le jeune sportif joue de son charme et de son accent pour redécouvrir le terroir marseillais ... de sa maman. Et son enthousiasme est communicatif. 

Manifestement, tous ceux qui sont passés devant sa planche devenue table de cuisine, ont été conquis par la saveur de ses plats. il a une manière toute personnelle de préparer le taureau de Saintes-Maries-de-la-Mer, le maquereau de Marseille, la dorade et le thon de Porquerolles, le porc de Roussillon, les moules d'Arles, l'agneau des Alpilles, le poulet d'Hyères, la truite de Bauduen, le veau d'Aups et le calamar de Sanary.

Ces dix rendez-vous vont changer le regard que l'on porte sur la cuisine méditerranéenne et on souhaitera ensuite que le globe-fooder promène son long-booard sur toutes les côtes françaises.

Cuisine à ciel ouvert, sur Cuisine+, une série de 10 épisodes de 13 minutes, tous les lundis et mardis à 12 heures, à partir du 6 mai 2013.

lundi 22 avril 2013

Plein soleil de Valérie Clo chez Buchet-Chastel


On ne lit pas toujours les livres dans l'ordre de leur parution. J'avais découvert Valérie Clo avec les Gosses, un bouquin très joyeux qui m'avait apporté une bouffée de plaisir dans un mois d'avril qui s'avérait plutôt revêche.

J'ai rencontré l'auteure et ce qu'elle m'a dit de son précédent ouvrage m'a donné envie de le lire sans délai. J'avais compris combien Plein soleil était un livre capital pour elle tant il est vrai que l'empreinte du père pour une fille est très importante, qu'il ait été présent, absent, bon ou mauvais....

La narratrice a tout juste un an quand son père meurt d’un accident du travail. Ce choc a été une grande douleur pour Valérie Clo jusqu'à ce qu'elle puisse écrire sur le sujet. Parce que l'écriture est à la fois un partage et un moyen de prendre de la distance. Je me doutais que cette lecture me toucherait moi aussi.

Je ne m'attendais pas à retrouver les formules qui m'avaient distraites dans les Gosses. Je savais que le sujet était grave mais que le roman s'achevait sur des pages positives. Valérie a traqué les maigres souvenirs qu'elle avait de la disparition de son père pour en faire un récit sensible sur les répercussions qu'un tel choc ne cesse de provoquer.

Plein soleil est un très beau livre. Pour sa sincérité, évidemment, mais aussi pour la justesse de l'analyse qui y est faite, non seulement de l'absence du père mais aussi du processus d'identification. Le livre est très personnel et pourtant il en émane une universalité qui touche le lecteur. Chacun y trouvera un écho avec sa propre histoire. J'ai envie de faire un parallèle avec  Jean-Philippe Blondel qui publie lui aussi chez Buchet-Chastel et qui alterne la comédie et le tragique avec un talent très comparable. Et rester vivant est d'une certaine manière comparable.

Les adultes s'imaginent préserver les enfants en les écartant des évènements douloureux, en particulier le décès du père, ou de la mère. On croit qu'avec le temps tout "rentrera dans l'ordre" et c'est le contraire qui se produit. La culpabilité s'ajoute au chagrin de l'absence :
Comment aimer ce père dont je ne me souviens pas ? Comment trouver le chemin qui me conduise à cet amour-là ? Il doit bien exister quelque part en moi mais je n'y ai plus accès. J'ai tout oublié. J'éprouve de la culpabilité devant ce manque d'amour, cette absence de sentiment. je fais des efforts. j'essaie. Mais rien. Je ne ressens que du froid. Obligée d'emprunter un autre chemin, un chemin de traverse. (...) C'est un amour dévié de sa trajectoire, qui fait des détours pour atteindre sa cible, un amour par procuration. (p.22)
L'auteure tricote les chapitres à la manière d'un roman policier, évoquant des hypothèses à partir du moindre souvenir, vécu ou raconté, échafaudant des scenarios, resituant le récit dans le contexte historique.

Inévitablement surgit le "si" : Et s'il n'était pas mort ? (p.57) qui provoque deux très belles pages sur ce que serait sa vie si le chemin ne s'était pas arrêté. Et qui explique aussi la trajectoire que Valérie a suivie parce qu'on comprend que l'écriture est née de ce manque là.

La manière dont nos parents vivent leur place dans le monde de l'entreprise impacte notre façon d'être en rabotant en quelque sorte la part de liberté que l'on pense avoir quand on prend une décision. L'analyse de sa vie professionnelle (p.112) m'a fait réfléchir sur mon propre parcours.

N'allez pas croire que Plein soleil est un livre qui plombe le moral. Il y a des éclats de rire possible. Le protocole de l'annonce de la catastrophe (p.82) donnerait à un humoriste matière à un sketch fort savoureux. Jusque là je n'avais pas perçu les avantages et les inconvénients d'une mort brutale.

Valérie Clo dénonce aussi les phrases toutes faites comme cette assertion qui prétend que ce qui ne tue pas rend plus fort. (p.95) La question de la force est relative. La force de l'auteure sera de savoir plier au moindre coup de vent.

Elle confesse avec humilité qu'elle est incapable de fluidité pour évoquer son père. Elle juge son texte fragmenté à la manière d'un puzzle (p.106). ... pourquoi pas ... mais il m'a semblé complet et abouti.

Plein soleil de Valérie Clo chez Buchet-Chastel, janvier 2011

dimanche 21 avril 2013

Cuisiner avec des enfants, pari gagné pour Thomas Feller et Anne-Sophie Pic


J'étais régulièrement interpelée par des lecteurs et des lectrices du blog . On appréciait que j'y présente des livres de recettes, mais on aurait aimé que j'en conseille qui soient accessibles aux enfants.

Le souci était qu'à part le très vieux livre de Michel Oliver, la Cuisine est un jeu d'enfants, je ne voyais pas de quoi parler. L'édition date de 1963 et il n'est plus facilement trouvable.

A force de guetter ... j'ai fini par en dénicher deux. Celui de Thomas Feller dans la collection fait maison d'Hachette cuisine et puis une version plus sophistiqué d'Anne Sophie Pic.

J'ai donné les deux ouvrages à tester à de petites mains de bonne volonté, histoire d'être la plus objective possible. Alix s'est portée candidate.

La petite fille s’est littéralement emparée de l'ouvrage de Thomas Feller. Sa maman m'a rapporté qu'elle l’avait couvé un certain temps dans sa chambre avant de répertorier les divers ingrédients des recettes choisies.

Las ! Il manquait toujours quelque chose dans les placards mal organisés de la petite famille. Alix a donc relu les recettes, vérifié quelle épice rare était absolument nécessaire ou pas, quel fruit confit était décoratif ou essentiel pour le goût du dessert ... Vous apprécierez au passage le bénéficie en terme de lecture (message aux enseignants qui cherchent de bonnes idées pour donner le goût de lire à leurs élèves).

Alix s'est lancée. Elle a commis (selon les termes de sa maman) un délicieux gratin pâtes/légumes, influencée par sa petite sœur qui ADORE les pâtes.

La mère et la fille ont apprécié le coté pratique du livre. Ses explications techniques ont été les bienvenues même pour les parents (tout est dans le geste, on vous dit !!!).  Les recettes ont été jugées accessibles à qui les lit attentivement (comme toutes les recettes, d’ailleurs).
En cuisine, on fait du français (lecture, compréhension de texte), des maths (mesure, lecture de chiffres, calculs), de la chimie, un peu de sport parfois (pour qui pétrira une pâte et fera travailler ses biceps, pronateurs et longs fléchisseurs)… c'est ce qu'on appelle un bon programme de révisions pour touts niveaux.

En plus, la récompense est à la fois immédiate (du moins, pour qui patiente jusqu’au dessert !) et différée pour qui va voir son bulletin s’améliorer.

Alix a également effectué un crumble en suivant la recette du crumble aux pommes et framboises… sans les framboises qui étaient déjà englouties par la petite soeur. Il faudrait inventer un frigo à reconnaissance d’iris pour limiter les dérobades d'ingrédients réservés.

Et même une tarte aux pommes, preuve en photo fournie par la maman ...
J'ajouterai que le point fort de ce livre est d'aborder les techniques de base, en donnant des conseils pratiques qui seront très utiles aussi à tous les débutants, quel que soir leur âge. Le ton n'est pas bêtifiant et préserve les susceptibilités. Il est le cadeau parfait à faire à ceux qui veulent se lancer en cuisine et qui ne savent pas par quoi commencer.

De la salade de riz à la crème au chocolat, en passant par la tarte à la tomate, les papillotes de saumon, les nuggets ou encore la tarte Tatin tous les classiques y sont, et dans une présentation qui n'est pas bêtifiante. Les pages techniques donnent tous les secrets pour tenir un couteau, couper les aliments, préparer une crème Chantilly ou une sauce au chocolat et bien entendu apprendre à séparer les blancs des jaunes ou à mélanger les ingrédients pour obtenir la consistance voulue.

Je ne suis pas sûre que les enfants puissent se débrouiller tout seuls en cuisine mais c'et un tel plaisir que de partager ces moments que les parents ont tout intérêt à rester à porter de cuillère.
Forte de son expérience Alix a ensuite parcouru le beau livre d’Anne-Sophie Pic. Les photographies ont un souci d’esthétique. Les recettes sont plus complexes mais ce sont les recommandations techniques qui font la différence. Tout est dans le geste, Alix et sa maman l'ont bien compris et elles ont compris aussi que la pratique est nécessaire pour développer les compétences ... en cuisine comme dans tout.

Elles ont trouvé que Nathan ressemblait beaucoup à sa talentueuse maman. Les gestes et «trucs» techniques de la chef triplement étoilée ont été appréciés mais Alix n'a pas cherché à troquer "son" Thomas Feller contre celui là.

Elle garde ce premier livre de recettes précieusement dans sa chambre et ne l'emmène en cuisine que le temps d'y faire une préparation.

J'ai expérimenté une recette, et je n'ai pas choisi la plus difficile en décidant de faire une compote. Cinq minutes de cuisson en cocotte minute et l'emploi de fève tonka.

Le résultat est joli. Les pommes étaient bien dorées, pas trop cuites, ni pas assez.

On m'a reproché d'avoir trop sucré. Il est vrai que j'avais habitué jusque là les palais familiaux à manger la compote sans aucun ajout de sucre et que la proportion d'Anne-Sophie (150 grammes de sucre pour un kilo de pommes) pourrait être réduite.

J'aurais du le deviner ...

Ce qui me déstabilise dans son livre c'est la table des matières qui s'organise autour de grand principes comme les classiques, la gastronomie, la rapidité, la santé et la diversité ou enfin le partage.

Si je veux retrouver la recette de la compote je vais spontanément à "rapidité" et je ne la trouve pas. Il faut que je lise tout le sommaire pour la voir en cuisine "saine et diversifiée".

Il manque une liste logique entrées, plats, desserts ... ce qui n'enlèverait rien au goût. J'ai noté le même travers dans les autres livres d'Anne-Sophie Pic, notamment dans ses Recettes classiques (un livre fondamental à offrir à Alix dans quelques années) où là, bien malin qui distingue les classiques familiaux des classiques de la cuisine française et des classiques du bistrot, sans compter les classiques ... d'Anne-Sophie elle-même.
Enfants, mon premier livre de cuisine ! de Thomas Feller, photographies Natacha Nikouline
Hachette Pratique, collection Fait maison , numéro 15, février 2013
Scook, Recettes pour les enfants : leçon de cuisine par Anne-Sophie Pic, Hachette cuisine, mai 2010
Scook, Recettes classiques pour tous : leçon de cuisine par Anne-Sophie Pic, Hachette cuisine, octobre 2010

samedi 20 avril 2013

Tomi Ungerer, éternellement Esprit Frappeur


J'ai partout lu et entendu que Tomi Ungerer était une figure archétypale de la subversion. Cette étiquette masque une réalité plus subtile. Ce n'est pas l'adjectif "subversif" qui me serait venu spontanément pour le qualifier. Facétieux serait plus juste. Ses actions de rebellion sont toujours au service d'une cause et l'homme est un pacifiste convaincu.

Quand il prétend faire sauter les tabous c'est pour mieux focaliser l'attention sur le beau et le bon.

Cet amoureux des mots et des formules pourrait faire le bonheur des tweetophiles mais j'ai constaté qu'il demeurait sur la réserve. Quand Bernard Pivot tweete à tout va, et trouve même le moyen d'en faire un livre, Tomi est peu bavard. On pouvait lire il y a tout juste deux mois : Wash your tongue before you start a conversation!

Je prends le conseil à mon compte et j'avance prudemment dans l'écriture de ce billet avec pour principal objectif de vous faire découvrir quelques facettes de ce créateur de génie.

Si vous cherchez une biographie complète de Tomi Ungerer (Son nom se prononce Ounguéraire) ce n'est pas ici que vous la trouverez. Il me faudrait plusieurs chapitres et d'autres se sont livrés mieux que moi à l'exercice. Je vous recommande de commander le numéro spécial que l'Ecole des loisirs lui a consacré en remplissant cette fiche, rubrique "mon écrivain préféré". Elle vous sera adressée gratuitement.

Un homme qui travaille sans relâche

L'affiche du film ne trompe pas : on le voit un crayon à la main. Il reconnait en interview travailler de façon presque maladive. Quand on le regarde dessiner on surprend des gestes de chef d'orchestre. On pourrait expliquer cette boulimie par son obsession de la mort et ses angoisses, j'y reviendrai. On pourrait aussi invoquer son souci de la perfection. Plutôt que d’avoir recours à une gomme il préférera prendre une nouvelle feuille blanche et refaire le dessin. Jusqu'à ce qu'il estime le résultat satisfaisant, encore qu'il prétende ne jamais avoir atteint la perfection. Il commente avec humour que chaque dessin réussi (et encore) est l'aboutissement d'une série d’avortements.

Il faut le voir maugréer devant ses premières oeuvres, leur trouvant de multiples erreurs que notre oeil ne perçoit pas du premier coup. Et pourtant il estime qu’un dessin parfait est ennuyeux. Et il aurait aimé conserver la fraicheur et l’innocence de ses débuts. Il craint même de savoir trop bien dessiner aujourd’hui , estimant que les planches naturalistes qu’il a faites sur l’Irlande seraient trop parfaites. Si le complexe d’infériorité, très alsacien au demeurant, reste ancré dans sa nature, il n'est pas à une contradiction près.

Ce qui est significatif, c'est aussi sa manie d'accumuler. Il ne détruit rien. Tout est conservé, on se demande pourquoi, peut-être pour se rassurer sur la quantité de travail fourni. Du coup il a des milliers de croquis.

Un collectionneur dans l'âme

Il garde ses esquisses et il thésaurise tout ce qu'il trouve. Sa collection de jouets dépasse 6000 pièces. Surtout des mécanismes. Là encore nul besoin d'être féru en psychanalyse pour deviner le poids familial. Il est le fils d'un fabricant d'horloges historien et astronome. Tomi a perdu son père à trois ans, bien avant d'avoir épuisé les jeux de l'enfance avec lui. Alors c'est tout seul qu'il faisait rouler ses modèles réduits sur le toit de son appartement new-yorkais. Il affectionne particulièrement les automates et tout ce qui s'actionne avec des rouages.
Ce sont ses propres jouets qui lui ont servi de modèle pour Jean de la lune.

Il fait le bonheur des musées car il donne beaucoup. Le Musée de l'image d'Epinal dispose de quelques oeuvres. Thérèse Willer, directrice du musée qui lui est consacré à Strasbourg, a reçu sept mille dessins originaux, plusieurs centaines d’affiches et de sculptures, sa collection personnelle de trois mille cinq cent jouets et jeux, des archives familiales, des articles de presse et des photographies, constituent ainsi un fonds documentaire d’une grande cohérence.

Autant international que régionaliste

Jean-Thomas, dit Tomi, est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg. Son enfance est marquée par les difficultés d'être Alsacien pendant la seconde guerre mondiale. Un mot d’alsacien, prononcé même hors de l’école, pouvait valoir deux heures de retenue, et surtout le mépris des camarades plus jeunes de quelques années.

On peut très bien apprendre une langue avec un couteau sur la gorge. C’est ce qu’il a fait en trois mois avec l’allemand. Loin d'être devenu réfractaire à la langue de Goethe il la parle parfaitement et il oeuvrera à rapprocher la France et l'Allemagne dès que sa position d'artiste lui en fournira l'occasion.

Lassé d’être balloté entre l’Allemagne et la France, où sa parfaite maitrise de la langue allemande lui vaut d'être traité de sale boche, il s'expatrie aux Etats-Unis. Son geste relève davantage de la fuite que de la révolte. Et l’amour du jazz et du blues ne sont pas étrangers à sa détermination.

Il y a quelque chose de très personnel dans le personnage de Jean de la Lune qui déguerpit dans la forêt pour fuir les militaires soviétiques des forêts norvégiennes.
Il part tenter sa chance en Amérique avec un carton de dessins et quelques dollars en poche. Rien de plus. Ayant été élevé dans une atmosphère protestante, il croit alors tout savoir du puritanisme. C'est d'ailleurs sûrement de là qu'est née sa passion pour les paillardises, en vieux françois de préférence.

On a  une fausse image de la liberté qui règne soit-disant aux States. L'Amérique est ultra conservatrice. Elle n'apprécie pas les remises en cause de l'affichiste. Son nom est inscrit sur la liste noire des bibliothécaires et ses livres (pour enfants) seront exclus du prêt. C'était une époque où les philatélistes américains n'avaient pas le droit de posséder des timbres chinois. On ne peut pas imaginer une telle censure et pourtant Tomi Ungerer était encore banni dans les années 90 alors qu'il reçoit le si prestigieux Prix Andersen en 1998. Quelle revanche !

Tomi demeure reconnaissant à la ville de New York de lui avoir permis de faire éclore son talent. Sa fascination pour l'Amérique est restée intacte. Il a cédé une partie de ses oeuvres à un musée du Massachusetts. Mais il partira désormais vivre en Irlande où il se sent davantage en paix que nul part ailleurs : toutes mes facettes ont trouvé place ici, dit-il les larmes aux yeux.

Une identité forgée par le traumatisme


Ce fut la mort du père, dont il dit n'avoir jamais fait le deuil. Est-ce un hasard si son père était lui aussi dessinateur. Même si ce n'était pas son métier il avait un talent remarquable, dans un style très figuratif et romantique.

Ce fut aussi l'empreinte du nazisme qui l'a rendu réfractaire à toute forme de totalitarisme. Il est donc choqué de voir les français brûler la bibliothèque de Strasbourg après la guerre au motif qu'elle a été constituée par des nazis. La guerre est absurde répète Tomi qui la dénonce dans ses affiches et dans ses livres.

Il dit avoir connu la foudre et affirme être la première victime de sa paranoïa qui l'entraine chaque nuit dans des cauchemars. Le documentaire que lui consacre Brad Bernstein le montre en pleine crise de panique. Trop d'idées continuent de l'assaillir et l'âge n'a rien arrangé même si la mort ne l'effraie pas.

Quand il exprime que la ségrégation qu'il a découverte aux USA est d'une gravité comparable au fascisme (le père de sa première compagne était shérif dans le Texas et lui a fait part de scènes horribles) ou qu'il relate que par le bouche à oreille on savait que les nazis fabriquaient du savon avec de la chair humaine en Pologne ... les faits sont dits avec émotion et pudeur.

Je les entend encore résonner quand je regarde les affiches qu'il a dessinées contre la guerre du Vietnam et je ne les vois pas subversives mais nécessaires, tout simplement.

Ses mots sont aussi incisifs que ses traits de crayon. En voici un petit florilège témoignant de sa force de caractère : Don't hope, cope ! que l'on pourrait traduire par Ne te satisfait pas d'espérer, réussis ! Les livres doivent donner le goût de la vie aux enfants même si ce goût est amer.

Voilà pourquoi on ne trouve pas de gentils petits lapins ni des petites souris craquantes dans ses albums.  Il choisira de donner une belle place au serpent, au crocodile, à la chauve-souris ou au vautour. Et la peur est un sentiment constitutif de chacune des histoires qu'il écrit.
Les êtres humains sont des machines et je ne m'étonne pas de sa vision érotique du corps de la femme. Ce n'est pas du goût de tout le monde ... mais il ne faut pas s'arrêter au bord de la feuille. Tomi est un formidable conteur, éternellement charmeur et le sourire s'entend dans les confidences qu'il fait à la caméra.
L'humour est caustique mais il peut aussi être tendre.

Il cumule les talents
On a le sentiment que Tomi Ungerer sait tout faire. Il s'est imposé comme illustrateur de presse, de livres pour enfants, de publicités commerciales et de posters militants, et dans tous les domaines. Je ne donnerai que deux exemples dans le secteur de l'affiche. Il a conçu toutes celles du film le Docteur Folamour. C'est lui aussi qui a imaginé ce joyeux bonhomme pour la Fête de la musique en 1985.
Un homme de valeurs et de défis

Tomi affirme vivre dans le doute pour rester ouvert à l'imprévu. S'il était un bateau on pourrait le baptiser le Pourquoi pas. Je suis un homme de contradiction toujours prêt à avoir une autre opinion. J’ai beaucoup de préjudice (il se trompe avec le mot préjugés, joli lapsus).

Il faut donner au destin une destinationLes langues n’ont pas de passage à niveau (rien ne les arrête).

Il a contribué à permettre aux allemands de réapprendre à chanter après la guerre en leur rappelant leur patrimoine avec un livre de chansons illustrées.

Il est responsable que le français soit la première langue étrangère enseignée dans le pays de Bade et non l’anglais, au motif que la France est le pays frontalier. Il estime que ce principe devrait être généralisé pour permettre une meilleure communication entre deux pays voisins.

Un homme qui est resté simple

De sa vie privée on sait très peu de choses. Il s'est marié une première fois aux Etats-Unis pour obtenir la fameuse carte verte. Il raconte en riant ce mariage blanc avec ... une certaine Nancy White. Ce serait difficile d'inventer plus drôle.

Il a épousé Miriam Strandquest en 1959 et de leur union naîtra Phoebe. Il rencontre Yvonne Wright à New York en 1970. Ils décident en 1971 de s'installer dans une ferme d'une presqu'île de la Nouvelle-Ecosse au Canada.

Ils s'installeront ensuite en Irlande où naîtront Aria, Lukas et Pascal. Tomi vit toujours paisiblement en Irlande. Le succès ne l'a pas amené à se prendre au sérieux et il n'est pas devenu un enfant gâté. Il n'a jamais arrêté de travailler. Pas question pour lui de s'endormir sur un lit de lauriers.

Grand amateur de mots croisés, il s'attelle chaque jour à ceux du New York Times et du Herald Tribune. Cette gymnastique le pousse à inventer des mots, une habitude qui est ancrée dans l'enfance car la langue allemande est familière de l'exercice. Il note dans un carnet les petites phrases qui lui viennent à l'esprit. je l'ai entendu donner en exemple au cours d'une interview : tous les tiroirs ne sont pas commodes. Je vous le disais au début de ce billet, il aurait du succès s'il tweetait davantage.

Il vient de terminer un nouvel album Maître des brumes qui est un hommage à ces irlandais qu'il aime tant : « Ce livre est dédié à l’Irlande et à tous les gens qui nous ont accueillis à cœur ouvert ». On espère qu'il est heureux en Irlande mais rien n'est sûr quand on découvre la définition qu'il donne du mot bonheur : c’est une illusion avant qu’elle soit perdue.

Maître des brumes m'a semblé être un prolongement de Jean de la Lune. J'avais présenté ici en janvier le film de Stephan Schesch, Jean de la Lune, adapté de son conte graphique. C'est une réussite, tant par sa fidélité à l’esprit et au graphisme du conte, que par sa poésie et c'est l'occasion d'entendre la voix si particulière de Tomi qui interprète le narrateur.
Sans oublier bien entendu le long métrage que Brad Berstein lui a consacré et qui est remarquable. Cette personnalité hors du commun mérite bien le surnom d'Esprit Frappeur. Il est sorti en décembre 2012 au cinéma, juste après Jean de la Lune et je vous le recommande aussi bien en DVD que sur grand écran.
*
*    *
Bibliographie sélective en français :

1968, Les Trois Brigands, L’Ecole des loisirs
1969, Jean de la Lune, L’Ecole des loisirs
1971, Le Chapeau volant, L’Ecole des loisirs, en Lutin poche
Guillaume l'apprenti sorcier Albums  LP 1971
Géant de Zeralda (Le) Albums  LP 1971
Grosse bête de Monsieur Racine (La) Albums  LP 1972
1974, Allumette, L’Ecole des loisirs, en Lutin poche
Pas de baiser pour Maman Mouche   1976
1978, Les Mellops font de l’avion, L’Ecole des loisirs
1978, Cricor, L’Ecole des loisirs

Émile Albums  LP 1978
Orlando Albums  LP 1980
Crictor Albums  LP 1980
Adelaïde Albums  LP 1980
Papaski Lutin poche   1992

Flix Albums  LP 1997
Trémolo Lutin poche   1998
1999, Otto, L’Ecole des loisirs
2000, Le Nuage bleu, L’Ecole des loisirs
A la guerre comme à la guerre Médium   2002
Amis-amies Albums   2007
Aventures de la famille Mellops (Les) Albums   2008
Rufus Albums  LP 2009
Zloty Albums  LP 2009
Ogres, brigands et compagnie Albums   2011
2011, Abécédaire en 26 chansonnettes, textes Boris Vian, Formulette
2012, Où est l'escargot ?, L’Ecole des loisirs
2012, Où est ma chaussure ? L'Ecole des loisirs
2013, Maître des brumes, L'Ecole des loisirs

en littérature adultes :

1964, Les carnets secrets de Tomi Ungerer, Denoël
1976, Une soirée mondaine, Albin Michel
1978, Fornicon, Jean-Claude Simoën
1985, Les Grenouillades, Herscher
1985, Testament. Recueil de dessins satiriques, Herscher
1998, Les Chats, Le Cherche-midi

Les dessins en noir et blanc qui illustre l'article sont extraits des Carnets secrets.

Je signale que la Médiathèque du Plessis-Robinson (92) est centre ressources documentaire sur cet artiste. Vous pourrez y consulter ou y emprunter de nombreux livres.

Musée Tomi Ungerer Villa Greiner | 2, avenue de la Marseillaise à Strasbourg  | tél. 03 69 06 37 27 | fax 03 69 06 37 28

Tomi Ungerer, l'Esprit frappeur, documentaire de Brad Bernstein, sorti en salles le 19 décembre 2012

vendredi 19 avril 2013

Je cuisine asiatique avec ce que j'ai

(mis à jour le 2 août 2013)
Cela faisait un moment que j'avais envie de saveurs asiatiques. L'éventail des produits japonais repérés à Omnivore avait excité ma curiosité. Le coriandre vietnamien acquis à Saint-Jean-de-Beauregard se développait dans ma jardinière et je pouvais commencer à prélever des feuilles.

J'avais à ma disposition le superbe livre Indochine, les Meilleures recettes d'Asie rassemblées par Stéphan Lagorce, et même le livre de  Kirita Gallois, les Recettes du Cambodge. C'est ce qui s'appelle avoir du choix. Je ne savais plus avec quoi commencer. J'ai été tirée d'embarras quand on m'a donné de la sauce soja sucrée de Tanoshi.
Je me suis souvenue que j'avais dans le frigo des boulettes de viande, qui ressemblent d'ailleurs davantage à des tranches de saucisson qu'à des boulettes et j'ai eu envie de les cuisiner ... enfin ... La DLC était dépassée de 9 jours, était-ce bien raisonnable ?

Mikael Jonsson, le désormais célèbre chef londonien du Hedone, rencontré à Omnivore, emploie du boeuf de 90 jours alors je me dis que ce ne sont pas 9 "petits" jours qui seront catastrophiques. Et j'ai confiance dans la marque de mes boulettes puisqu'il s'agit de Charal dont je connais la qualité. J'estime néanmoins prudent de mariner la viande avant.

Je ne suis pas en train de vous recommander de m'imiter. Je vous raconte juste la vérité en vous rassurant illico : personne n'a été intoxiqué.

J'ai fait un Lok Lak à ma façon.  Stéphan Lagorce fait mariner sa viande (p. 168) au moins une heure j'ai limité à 30 minutes en suivant le conseil de Anne Sophie Pic, qui recommande de ne pas dépasser une demi-heure sinon la viande deviendrait trop salée. C'est d'ailleurs ce que fait Kirita (p. 58).

L'un comme l'autre utilise des citrons.  J'étais en rupture. j'ai appliqué le raisonnement de Picasso qui mettait du rouge lorsqu'il n'avait pas de bleu. A défaut de citron, l'orange fera l'affaire. Je me suis souvenue d'avoir oublié dans un placard un flacon "d'ail dans sauce soja", dont Benjamin Darnaud, ex candidat de Top chef m'avait vanté la saveur, à condition d'attendre au moins un mois. .Six mois plus tard il était temps de l'expérimenter.

La marinade fut une alliance de la sauce soja sucrée, avec ma sauce soja ail, du sel vanillé, du poivre, de la moutarde d'Orléans au ketchup, des échalotes émincées, du vinaigre balsamique, un jus orange pressée, une cuillerée d'huile d'olive, le tout dans des proportions raisonnables, c'est à dire à vue d'oeil, comme dirait le chef norvégien Christopher Aarvik dont je vous parlerai bientôt (sa Cuisine à ciel ouvert sera diffusée sur Cuisine + à partir du 6 mai).

Pour patienter pendant une demi-heure, j'avais, heureuse initiative, des crackers au wasabi, histoire d'être déjà dans l'ambiance, et une bière ... parfumée, au goût de griotte, très intéressante servie on the rocks, d'autant que les glaçons dynamisent la production de mousse.

J'obtiens mes glaçons en recyclant un emballage de bouchées de chocolat. les formes sont plus jolies et le démoulage est encore plus aisé qu'avec un moule en silicone.
Une demi- heure plus tard,  j'égoutte et je fais frire au wok. Je fais réduire la sauce, et j'ajoute le coriandre vietnamien émincé.

J'avais un reste de riz providentiel. Nouvelle hésitation sur le dressage. dans un bol à la manière de Kirita ? Anne-Sophie Pic aurait opté pour des brochettes. Il y eut les deux modes. Des pousses de bambou sont venues en alternance entre les boulettes sur les brochettes.

Et si je n'avais pas de riz ? Nous nous serions tout aussi bien satisfait de pâtes.

J'ignore ce que Kirita Gallois aurait pensé de ma manière de faire. J'ai respecté la règle d'or qu'elle met en avant : trouver dans chaque plat les trois saveurs: sucré, salé et acide. Je manque de références gustatives pour me rendre compte de l'écart entre le plat traditionnel et ma version.
Je me doute néanmoins que je ne devrais pas me vanter et je me promets d'aller juger sur pièces et sur place dans son restaurant. Parce que si le Cambodge est bien son pays d'origine c'est avant tout en référence au nom de son restaurant qu'elle a choisi cet intitulé pour son livre.

La jeune femme est ultra modeste. L'adresse ne figure pas dans le livre mais très sobrement sur la jaquette qu'il ne faudrait pas perdre ...  : 10 avenue Richerand, 75010 Paris. Et si par mégarde il était complet vous pourrez toujours aller voir du coté du 20 rue Alibert, dans le même arrondissement. c'est là qu'elle a ouvert un deuxième restaurant, le Petit Cambodge, qui lui a permis d'élargir sa carte et de proposer de nouvelles spécialités.

Le Bo Bun (p. 68) est un des plats qui ont fait son succès. Elle avoue elle-même avoir composé avec la tradition en inventant une version végétarienne. Je me suis lancée dans cette aventure quelques jours plus tard.
On commence par cuire les nouilles de riz en versant une grande quantité d'eau bouillante sur les nouilles dans un saladier. Elles vont devenir très blanches. On égoutte et rince à l'eau froide 4 minutes plus tard.

Pendant ce temps on fait caraméliser un oignon émincé dans une cuillerée à soupe de sucre, autant de sauce de poisson et de glutamate (l'emploi de cet ingrédient n'est pas indispensable, Kirita souligne par deux fois que l'on peut s'en passer. Il faudra donc éclaircir son intérêt à la première occasion).

En théorie on servira avec des légumes croquants mais des panais, des navets et des carottes braisés ont fait l'affaire, avec le reste de pousses de bambou.
Dans un grand bol j'ai disposé des feuilles de salade et le coriandre ciselé. La menthe n'était pas encore assez haute pour être coupée. La ciboulette est venue en substitution (toujours selon le principe de Picasso), puis les nouilles, les légumes ...
... pas de cacahuètes sous la main, je mets des noisettes.

Et le dessert ? On ne peut pas dire qu'on ait de vastes possibilités. c'est ... tapioca ... ou tapioca ...

J'ignore pourquoi ma grand-mère en faisait souvent. Chez elle c'était en soupe que l'on découvrait les petits yeux. Je n'en étais pas "fan" parce que cela manque de goût. A tout prendre je préfère les perles du Japon, qui sont elles aussi à base de manioc, mais plus grosses. La texture compense à mon avis la fadeur.

Etant de bonne composition je me risque à travailler en dessert. Kirita le fait systématiquement tremper une heure dans l'eau froide. Une chose de plus à éclaircir. Sa recette préconise (p. 78) 30 grammes de tapioca 1 heure dans l'eau froide.
On fait cuire 8 minutes à l'eau bouillante sucrée de 20 grammes de sucre. On sert avec des lamelles de fruits du jacquier et on arrose de lait de coco froid.

Vous commencez à me connaitre : les choses ne se sont pas passée exactement de cette façon. Ma première erreur, je dis bien erreur parce que je n'avais pas compris le mode opératoire, fut d'égoutter le tapioca une fois cuit, croyant en toute bonne foi qu'on avait omis cette étape dans l'écriture de la recette (il n'était pas mentionné qu'il fallait égoutter après trempage alors que là c'était obligatoire).

Seconde erreur j'avais cuit dans une "certaine" quantité d'eau bouillante ... puisque je pensais égoutter. On distinguait plus le tapioca dans l'eau. Il s'était comme dissous. Et je n'ai jamais réussi à extraire l'eau. Le dessert n'avait pas grand goût.

Je n'avais pas de fruits du jacquier mais ce n'était pas très grave de remplacer par de la mangue et des kiwis.
Ne voulant pas rester sur un échec, même relatif, j'ai récidivé le lendemain en respectant les proportions. La photo témoigne d'un progrès. La compote de pommes ne s'effondre pas dans le verre et j'ai renforcé les arômes en ayant versé un peu de miel dans le fond.

Autant je peux improviser à partir des ingrédients que je connais bien parce que je sais "depuis toujours" comment les associer, autant le résultat n'est pas à la hauteur de mes espérances quand ce sont des produits inhabituels. J'ai une marge de progrès conséquente ...
Je ne dirai pas que je me suis régalée davantage à la seconde tentative. Mais j'étais prête à changer d'avis en dégustant celui que prépare Kirita. J'ai donc profité d'aller au théâtre un soir pas très loin du Cambodge pour y faire une halte. La cuisine y est réellement très savoureuse, pour un prix très très raisonnable (j'ai dîné pour 15 € c'est imbattable). J'avais apporté le livre avec moi pour m'aider à choisir sur la carte et noter les conseils de la spécialiste.
Je me suis arrêtée sur le Bo Bun végétarien, copieux et parfumé. Rien à voir avec le mien.

J'ai poursuivi avec un dessert au tapioca qui a confirmé mes "soupçons". Il est fait à base de perles du Japon et non le tapioca qu'on trouve sous la célèbre marque bretonne qui commence par un T. Il vaut mieux le savoir. Néanmoins je ne jette pas la perle à Kirita parce que j'ai vérifié en cuisine (c'est fou ce qu'on est gentil dans ce restaurant) et la mention tapioca figure sur le sachet. De toutes façons tapioca comme perles du Japon sont à 100% du manioc mais le rendu n'a rien à voir.
A savoir aussi, Kirita cuisine le midi et c'est sa maman qui officie le soir. Bravo Madame !
J'aime l'ambiance du Cambodge, tout près du canal Saint-Martin, dans une avenue qui a le calme d'une rue et qui est le premier restaurant ouvert dans le quartier. Mais s'il affiche complet vous pouvez risquer votre chance au Petit Cambodge, une rue plus loin. C'est la même carte, dans un décor disons plus moderne. J'y suis retournée dîner en août 2013. Quand c'est bon, on est fidèle. La lumière était meilleure pour prendre des photos. Vous allez saliver ...
Indochine de Luke Nguyen, Hachette pratique, octobre 2012
Le Cambodge, les Recettes du restaurant, de Kirita Gallois, Hachette cuisine, collection Eat Place, février 2013
Les Meilleures recettes d'Asie de Stéphan Lagorce, Hachette cuisine, mars 2013
Le Cambodge, 10 avenue Richerand, et le Petit Cambodge, 20 rue Alibert, tous deux dans le 10° arrondissement.

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)