samedi 8 mars 2014

Variations sur Hiroshima mon amour au Lucernaire

Hiroshima mon amour fut d'abord un film avant d'être un livre. C'est devenu ensuite du théâtre.

Un film pensé et voulu par Alain Resnais qui a demandé à une femme, écrivain en vogue à l'époque, d'en écrire le scénario. Il s'est tourné vers Françoise Sagan que le challenge effraya. Marguerite Duras accepta. C'était en 1959.

Contrairement à ce qui se passe habituellement avec le 7ème art, ce n'est pas Resnais qui a "monté" le livre de Duras mais Duras qui a écrit le film de et pour Resnais.

Si elle exécuta la commande il n'empêche que l'on sent qu'elle puisa dans son expérience personnelle des éléments pour nourrir les dialogues. Vous me direz que c'est facile de l'entendre, près de 50 ans plus tard, en sachant qu'elle publia ensuite la Douleur et l'Amant.

Resnais situait l'action au Japon, mais les rives de la Loire, fleuve sans navigation, toujours vide, tellement beau à cause de sa lumière tellement douce, sont bien présentes et comment ne pas sentir apparaitre en filigrane celles du Mékong et la Chine. J'ai vu la pièce à travers un jeu de miroirs.

De toute évidence cette rencontre, à Hiroshima, entre cet homme et cette femme, rallume le feu d'un ancien volcan qu'elle croyait éteint.

De l'homme on sait peu de choses. Qu'il est heureux en ménage ... L'histoire est racontée du point de vue de la femme et c'est une comédienne qui interprète tous les rôles, seule en scène.

On entend parfois sa voix, à lui, mais tout se passe dans le cerveau féminin.

Appelons le Hiroshima. Appelons la Nevers. La rencontre d'Hiroshima et de Nevers est une déflagration. Duras nous interroge sur un amour qui dura ... qui dura au-delà de la séparation des corps.
Ce sont deux épaules, deux épaules différentes. Deux épaules de deux couleurs, deux couleurs différentes, presque choquantes.
- Tu n'as rien vu - J'ai tout vu
La comédienne, en déshabillé de soie, assise au centre de ce qui pourrait être un jardin zen, mains sur les genoux joints, intervient dans le dialogue, devient l'un, et/ou l'autre. Les répétitions composent une musique, embarquant le spectateur dans la chorégraphie de leurs pensées, celle de Resnais dont les images surgissent dans un ralenti extrême, composant des plans presque fixes, montrant une ville fossilisée, comme dévoilée par un documentaire hypnotique, celles de Duras qui prend le relai.

Son écriture, nous la connaissons tous. Déjà en 1959 elle était marquée par l'accumulation des mots, l'économie de verbes. Ce sera "sa marque de fabrique", qui apparaît partout dans ses textes, romans, films, pièces de théâtre (comme L'Amante anglaise, que j'ai vue en 2009 au Théâtre de la Madeleine).

Il y a cette histoire d'amour impossible, qui ouvre le champ sur un possible amour.

Il y a les propos politiques, s'élevant contre l'inégalité posée en principe par certaines races, contre d'autres races, contre l'inégalité posée en principe par certaines classes, contre d'autres classes.

Il y a le questionnement sur l'évidente nécessité de la mémoire. Parce que ça recommencera, dit-elle, 200 000 morts en 9 secondes.

Cette interrogation sur ce qu'on a nommé "le devoir de mémoire" était sans doute originale dans les années soixante où ce que souhaitait tout un chacun était précisément d'oublier. On pense, depuis, les choses autrement. Et les paroles du film peuvent résonner en nous aussi par rapport à une histoire plus proche. Par exemple je me souviens parfaitement de l'endroit où j'étais quand j'ai appris qu'un avion avait percuté le World Trade Center, ce que je faisais, à qui je parlais, et de ce que j'ai alors ressenti ...

Ce qui nous est raconté va au-delà d'une brève rencontre, d'une histoire d'amour, ou d'un pamphlet anti-américain. Il suffit d'écouter les dialogues :

- De bien regarder je crois que ça s'apprend. (...)
- As-tu remarqué que c'est toujours dans le même sens que l'on remarque les choses ?

Chacun ferait donc d'un même événement une lecture différente ? A la fin elle a ces mots : L'histoire personnelle l'emportera sur l'Histoire.

La passion se nourrit toujours des mêmes braises. Il ne s'agit pas de comparer, ni de revivre à l'identique, mais de poursuivre.

Tout est magnifique. L'interprétation plurielle entre les comédiens (le metteur en scène a repris des extraits d'un enregistrement ancien) et Dominique Journet Ramel. Cette impression d'entendre différemment le texte du livre, les dialogues du film, est très troublante. Le décor, très juste, évoque le Japon, mais aussi  le cadre de la création originale faite par le même metteur en scène en 1997, avec un caillebotis comparable.

Une boule rouge descend des cintres, semblable à celle du Musée de la Paix d'Hiroshima, symbolisant l'explosion de la bombe à 400 mètres au-dessus de la ville.

Une chaine stéréo, des micros à jardin et à cour, créent des espaces de temps différents. Jusqu'à la fin où la comédienne dialogue avec le clavier d'une machine à écrire dont les lettres s'impriment sur un écran, provoquant la résurgence du passé dans le présent, et reconvoquant les choses.

Tout le texte de Duras y est, même les didascalies.

Et puis il y a Orfeu Negro, la chanson d'Orphée, créée cette même année 1959, qui est fredonnée. L'air nous est si familier qu'on a l'impression de le connaitre depuis toujours.

Le travail de Patrice Douchet, le metteur en scène, et de Dominique Journet Ramel, la comédienne, est exemplaire. C'est un spectacle qu'il faut absolument aller voir (et entendre).

Son prochain travail portera sur Océan mer de Alessandro Baricco mais il ne cessera pas de monter des textes de Duras dont je rappelle que 2014 marque le centenaire  de sa naissance.

Variations sur Hiroshima mon amour au Lucernaire
53 rue Notre Dame des Champs - 75006 Paris
jusqu'au samedi 26 avril
du mardi au samedi à 18 h 30

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