jeudi 29 mai 2014

Grace de Monaco d'Olivier Dahan versus Grace Kelly de Sophie Adriansen

J'ai vu le film, Grace de Monaco, et je me suis trouvée dans une forte perplexité. S'il n'y avait eu que ce "biopic", comme on dit désormais, j'aurais fait l'impasse sur le sujet, histoire de ne pas ajouter de la polémique à propos d'une réalisation qui en a déjà assez subi.

Seulement voilà : j'avais lu le livre, Grace Kelly, d'Hollywood à Monaco, le roman d'une légende, l'avais chroniqué et je me sens une sorte de responsabilité morale à exprimer mon point de vue. Sans tout dire, ce qui est impossible, la biographie de Sophie Adriansen est très fouillée, ultra précise et elle a le très grand mérite d'éclairer la vie et la personnalité de la Princesse.

Le film se concentre sur un épisode, et à moins d'avoir un oeil de lynx pour déchiffrer le sous-titre (le plus beau rôle de sa vie) il est logique que le public s'imagine tout autre chose.

Il aurait fallu s'attarder sur le pitch :
Lorsqu'elle épouse le Prince Rainier en 1956, Grace Kelly est alors une immense star de cinéma, promise à une carrière extraordinaire. Six ans plus tard, alors que son couple rencontre de sérieuses difficultés, Alfred Hitchcock lui propose de revenir à Hollywood, pour incarner Marnie dans son prochain film. Mais c'est aussi le moment ou la France menace d'annexer Monaco, ce petit pays dont elle est maintenant la Princesse. Grace est déchirée. Il lui faudra choisir entre la flamme artistique qui la consume encore ou devenir définitivement : Son Altesse Sérénissime, la Princesse Grace de Monaco.
Quand on a écouté attentivement les déclarations du réalisateur on sait que ce qui l'intéressait chez Grace c'était le renoncement à sa carrière d'artiste en raison de la difficulté à concilier son mari, ses enfants, sa vie de femme et son travail. C'est un sujet qui résonne dans l'actualité. Il suffit de penser à ce que vivent les compagnes de présidents de la République.

L'ennui, car on peut employer ce mot, c'est qu'en choisissant cette femme là il apporte une réponse conventionnelle à la question. Et puis, après ce qu'il avait fait en 2007, avec La Môme, où Marion Cotillard incarnait Edith Piaf (et couronnée ensuite Oscar de la meilleure actrice) on était en droit d'attendre un niveau comparable. Surtout pour un film ouvrant le 67ème Festival de Cannes, le 14 mai 2014, et faisant partie de la Compétition.

Du point de vue historique, on peut aussi lui reprocher des inexactitudes, que la famille princière aurait voulu voir corriger, et qui ont valu leur retrait du projet. N’ayant pas eu accès au rocher pour le tournage il a fallu reconstituer un décor monumental (en Belgique pour les appartements), et filmer à Menton et en Italie dans des extérieurs plausibles. Là n'est pas le problème majeur.

Ne me sentant pas de mener une analyse comparative plus poussée et sachant juste que le face-à-face  entre Alfred Hitchcock et Grace Kelly n'avait pas pu avoir lieu en 1962 à Monaco (il terminait le montage des Oiseaux et n'aurait pas pu se rendre sur la Côte d’Azur) j'ai préféré demander à Sophie son point de vue.

Elle approuve le choix d'Olivier Dahan d'avoir focalisé l'action sur l'année 1962 qui fut à la fois le théâtre d'un bras de fer entre Charles De Gaulle et le prince Rainier (ce qu'on a oublié depuis) et d'une crise dans la vie de Grace qui avait du mal à rentrer dans la fonction de princesse. Elle y consacre d'ailleurs un chapitre de son livre, 1962, la tentation Hitchcock (p. 127 et svtes).

Elle ne prend pas part aux polémiques en estimant que le cinéma est prédisposé à n'être que "une fiction inspirée de faits réels", ainsi qu'il l'est rappelé au début du film. Elle concède malgré tout qu'elle n'a pas retrouvé intégralement son héroïne. Rien d'étonnant à ce que j'ai été moi-même désappointée.

Vous retrouverez l'intégralité de ses propos sur MyBOOX dont elle est une des collaboratrices. Et ici ce que j'écrivais à propos de son livre en janvier sur le blog. Vous aurez compris que je vous en recommande la lecture.

Grace Kelly, par Sophie Adriansen, chez Premium, janvier 2014

mercredi 28 mai 2014

Arizona Tom de Norman Ginzberg chez Héloïse d'Ormesson

Il faut aimer les westerns, spaghettis ou pas, pour apprécier comme il se doit Arizona Tom, premier roman de Norman Ginzberg, paru chez Héloïse d'Ormesson. L'intrigue policière est si bien nouée et les phrases si bien ciselées que tout cela tombe implacablement et c'en devient réjouissant.

L'histoire nous embarque pour une petite ville perdue en Arizona, quelque part en bordure de désert d'où surgit un adolescent sourd et muet trainant un cadavre démembré.

Tout semble contre lui mais le vieux shérif alcoolique, Ocean Miller, se prend d'affection paternelle pour ce gamin et n'aura de cesse de prouver son innocence tout en partant à la recherche des (vrais) coupables. La communication entre les deux héros n'est pas facile. Elle se fera essentiellement par le dessin.

Au fur et à mesure que le récit progresse le lecteur doute d'avoir compris qui sont les méchants et les gentils et finit par perdre ses repères. Norman Ginzberg nous sert un objet qui ressemble à du western mais qui n'est pas tout à fait cela quand même, peut-être parce qu'il a des racines américaines, qu'il adore l'Ouest américain mais que vivre en France depuis toujours a modifié sa façon de penser et d'écrire.

Il est le fils d’un soldat américain qui a débarqué le Jour J à Omaha Beach. Longtemps journaliste, il dirige aujourd’hui une société de conseil en communication basée à Toulouse.

Je l'ai rencontré au Salon du livre et j'ai remarqué immédiatement la puissance de son humour, susceptible de masquer quelque chose de mystérieux. J'ai compris quoi depuis. Cela ne devrait avoir aucune influence sur la façon d'aborder son livre et je n'en parlerai donc pas ici.

Je compte bien par contre l'interroger sur deux ou trois petites choses à l'occasion de la sortie de son prochain roman dont l'action devrait se dérouler dans le Gers, sa terre d’adoption.

Arizona Tom de Norman Ginzberg chez Héloïse d'Ormesson, juillet 2013

mardi 27 mai 2014

Le cavalier seul de Jacques Audiberti au Théâtre 14 dans la mise en scène de Marcel Maréchal

Comme j'aimerais sincèrement écrire que Le cavalier seul est prodigieux et qu'il faut s'y précipiter. Comme le formule Jacques Audiberti avec malice je suis toute fourbue d'hypothèses.

C'est un détail mais la réduction du décor à une toile peinte, toujours la même pendant toute la durée du spectacle, ne m'a pas aidée à faire l'effort d'imagination pour me représenter les terres étrangères vers lesquelles les héros s'élancent avec leur âme de conquérants.

Les costumes m'ont étonnée par leur profusion de détails. Autant le décor est dans l'épure, autant ils sont dans l'extravagance, et diversement réussis.

Il est surtout probable aussi que le contexte professionnel dans lequel j'exerce (bloguer n'est pas un métier. En tout cas ce n'est pas celui qui me nourrit) a fini par déteindre sur moi. A force d'entendre qu'il faut bannir toute parole connotant de près ou de loin une allusion religieuse je pensais que le sujet était interdit dans tous les lieux publics au même titre que la cigarette.

Il y a tellement de mots censurés dans mon cadre de travail que j'ai développé un réflexe pavlovien à propos de tout ce qui, de près ou de loin, peut être interprété comme un signe religieux, soit disant ostentatoire. Et je ne suis pas un phénomène isolé.

Vous me direz que, puisqu'on voit souvent des acteurs fumer sur une scène on peut bien accepter qu'on y parle de Dieu ou d'Allah. Il faut entendre la dernière réplique de la pièce : Hardi secouons nous les amis. Secouons-nous, nous sommes les chrétiens !

Vous y parviendrez sans doute. Je vous le souhaite. Pour les raisons évoquées plus haut j'ai eu énormément de difficulté à discerner le premier du second degré.

Au début la mère implore son fils en lui disant : pars, pars ! mais ne pars pas. Là je vois où on se situe ... dans un raffinement poétique d'obédience psy. Et force est de reconnaitre que très souvent Audiberti nous sert des dialogues savoureux qui justifient que Marcel Maréchal ait inventé un néologisme pour qualifier sa langue, lyrique et argotique, d'une vivacité extraordinaire qui lui vaut le terme de "baroxysme".

Ils furent très amis, ce qui autorise le metteur en scène a émettre un avis motivé. Audiberti a aussi été très aimé de Claude Nougaro (qui lui dédia une très jolie chanson) et de François Truffaut, avec qui il fut critique dans les Cahiers du cinéma.

Il faut savoir que Jacques Audiberti avait écrit ce texte dans le contexte de la guerre d'Algérie pour le TNP ou l'Odéon. Leurs directeurs n'y ont pas vu un intérêt primordial. C'est Roger Blin qui l'a fait découvrir à Marcel Maréchal et c'est lui qui créa le Cavalier seul en 1963 dans son petit théâtre du Cothurne, de seulement 109 places et qui a eu le bonheur de le faire connaitre dans la profession. Depuis, cette parole a été finalement peu entendue et le metteur en scène a voulu la faire réécouter. Il a mis deux ans pour produire la pièce avec l'idée de travailler avec Marina Vlady avec qui il entretient une longue complicité, depuis qu'ils ont joué ensemble dans la Cerisaie.

La pièce raconte le voyage de Mirtus, à l'époque des Croisades, et son refus de partir avec toute la troupe occidentale. Il veux bien délivrer le tombeau du Christ, mais seul. Il traverse l'Europe, arrive à Byzance, puis à Jerusalem où il rencontre quelqu'un qui est la figuration du Christ, sans être lui. C'est l'Homme, qui va être condamné. Mirtus, soldat, est scandalisé. Le calife lui proposera une alternative, en donnant sa vie pour le sauver.

Cinquante ans plus tard la pièce parle toujours des rapports tumultueux et d'incompréhension entre l'Orient et l'Occident, restituant au texte sa valeur prophétique et sa pertinence.

Le cavalier seul est cette histoire magnifique, à la fois grand roman d'aventures et quête mystique où l'époque des Croisades crève dans la dérision. C'est ainsi que le metteur en scène présente le spectacle. Il faut sans doute être en forme pour en goûter les moindres détails. Lui, en tout cas, est dans une stature olympique et je suis très admirative de son travail.

Audiberti a souhaité que, seul le héros poursuive l'aventure sans changer de nom, et dans les trois régions qu'il traverse. Il a voulu par contre que les personnages principaux soient joués par les mêmes comédiens. Marcel Maréchal est confondant en autocrate et c'est dans ce personnage que je l'ai préféré. Néanmoins, toute la troupe sert admirablement des répliques ciselées tout au long du spectacle. Je regrette d'autant plus de n'avoir pas été la spectatrice qu'ils méritent d'avoir.
Le Cavalier seul de Jacques Audiberti,
Mise en scène Marcel Maréchal
Avec Marina Vlady, Marcel Maréchal, Emmanuel Dechartre, Antony Cochin, Michel Demiautte, Nassim Haddouche, Mathias Maréchal, Céline Martin Sisteron, Julian Peres, Henry Valette
Au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
Du 22 mai ai 5 juillet, les mardis, vendredis et samedis à 20 h 30, mercredis et jeudis à 19 heures, matinée samedi à 16 heures.

lundi 26 mai 2014

Rencontre avec Aharon Appelfeld, Valérie Zenatti, Denis Podalydès et Philippe Dumas à propos de Adam et Thomas


(mise à jour 29 novembre 2014)

Je vous ai parlé il y a très peu de temps de Adam et Thomas, qui est le premier livre de littérature jeunesse de Aharon Appelfeld. Ce soir les auteurs et Denis Podalydès nous ont offerts des extraits et des commentaires qui ont éclairé cette oeuvre.

L'assemblée, réunie au Musée du judaïsme (où se dresse dans la cour la silhouette émouvante du capitaine Dreyfus par le sculpteur Louis Mittelberg, dit Tim), était conquise d'avance mais qu'importe. Nous n'étions venus que pour le plaisir. Et nous avons été servis.

Par la vivacité tranquille d'Aharon Appelfeld qui commença par revisser sa casquette légendaire sur sa tête avant de prendre la parole. Il n'y a pas de répit en terme de "promo" et ce n'est pas son grand âge qui l'empêche de sillonner l'Europe pour présenter son livre. Quitte à s'emmêler un peu entre les langues et à laisser soudainement surgir une phrase en anglais ...

Il n'empêche qu'il est resté concentré toute la soirée, et que nous avons fait de même, suspendus à la traduction de Margit Lipsker, tout à fait bluffante dans sa manière de relater en souriant la pensée de l'auteur en termes choisis avec une grande justesse.

Valérie Zenatti l'interrogea avec pertinence. Ils se connaissent depuis si longtemps qu'elle était la personne idoine même si Geneviève Brisac avait pertinemment lancé la soirée en voyant dans Adam et Thomas l'élixir de l'oeuvre d'Aharon Appelfeld, avec tout de même plus de 43 romans derrière lui.

Trois moments de lecture ont fait office de coupure et c'est Denis Podalydès qui a généreusement accepté de les faire, dans un silence recueilli, alors que la générale de sa nouvelle mise en scène allait démarrer dans moins d'une heure (Lucrèce Borgia sera joué à la Comédie Française jusqu'au 20 juillet).
C'était avec sensibilité que Valérie nous a invités à construire notre petite cabane et s'y mettre à l'abri, comme elle l'a si joliment formulé.

La connivence installée entre les deux auteurs (on me pardonnera d'estimer que Valérie a sa part dans le texte) l'autorisa à l'interroger sur son choix de s'adresser aux enfants alors même que l'enfance est la source de son oeuvre, jusqu'ici destinée aux adultes.
L'artiste a ceci de spécial qu'il a conservé la naïveté de l'enfance
Ce fut la première leçon d'Aharon. Il y a un enfant en chacun de nous qui ne demande qu'à se réveiller. La littérature contemporaine se déplace aujourd'hui parfois trop dans un univers romantique qui pourrait devenir mielleux. Lui, préfère demeurer au plus près des réactions des enfants, spontanées, naturelles, quitte à ce que celles-ci soient qualifiées de naïves.

Adam et Thomas est un livre qui a rapproché leur auteur de l'expérience qu'il a faite à l'âge de ses héros
L'auteur a rappelé que tous ses ouvrages sont fondés sur son expérience même si celle-ci, ayant eu lieu dans la réalité, était forcément différente. La réalité a ceci de particulier qu'elle est anarchique. L'écrivain la transforme en y mettant de l'ordre. Quant à cet épisode là, il a tenu à trouver un chemin qui soit accessible aux enfants, (et à mon avis il y est parvenu sans pour autant éloigner les adultes).

Il a reconnu que dans ce livre là en particulier pointe davantage l'enfant qu'il fut, et dont il perdait la trace à mesure que la rationalité investissait son oeuvre : j'ai voulu re-devenir l'enfant qui a traversé une guerre.

Il a souligné aussi qu'il ne faut pas le chercher dans l'un ou l'autre des personnages. Il est dans chacun de ses personnages.
Tout prenait une dimension existentielle dans la forêt
Si l'écrivain a du faire face seul à l'adversité il a imaginé deux petits garçons qui peuvent s'appuyer l'un sur l'autre. Parce que l'amitié est un concept qui relève de la vie "normale". Dans la forêt tous les mots avaient une autre "température". La citoyenneté, la fidélité, l'amitié étaient quelque chose d'existentiel, comme s'il n'y avait pas de limite entre son corps et celui de l'autre.

S'il fait revenir les parents à la fin de l'histoire ce n'est pas pour satisfaire l'exigence d'une happy end mais pour faire comprendre que c'est parce que les enfants les ont attendus si forts qu'ils finissent par arriver.

La survivance physique n'est rien sans la survivance psychique
Le enfants interrogent en formulant les questions qu'ils se posent. Ce sont souvent des questions philosophiques qui ne peuvent se résoudre par des réponses objectives. l'enfant regarde, s'étonne, exprime sa perplexité sans se censurer. Ce n'est pas à proprement parler une pensée. C'est le miroir d'une forme de naïveté que les adultes ont perdu mais qu'ils pourraient réinvestir.

Quelques-uns en sont capables. Comme Mariana, cette femme, prostituée par nécessité, qui a recueilli Aharon pendant la guerre (cf. La chambre de Mariana) et qui s'interrogeait par moments, se demandant pourquoi elle était ce qu'elle était. Il y a des moments très rares où l'être humain semble sortir de lui-même, qui sont comme des instants de religiosité, et qui témoignent que nous ne sommes pas des miettes dispersées de par le monde.

Les anges ne parlent pas. Ils agissent
Aharon avoue en souriant que les femmes sont sa faiblesse. Dans Adam et Thomas Mina est l'élément féminin, qui se confond presque avec le décor, permettant aux deux enfant de survivre en les nourrissant. L'écrivain justifie l'absence de dialogues en expliquant que Mina est un ange. le concept de miracle, qui arrive comme un cadeau inespéré, lui plait beaucoup.

La conclusion de cette conversation fut très poétique en nous disant que chacun de nous peut devenir l'ange de quelqu'un.
Philippe Dumas, l'illustrateur, n'a pas pris la parole mais il était dans la salle. Il a rejoint Aharon au moment des dédicaces où je fus une des premières puisque j'avais déjà le livre. J'ai eu la chance qu'il me "croque" et Valérie Zenatti ajouta un petit mot personnel.
Adam et Thomas d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas, l'Ecole des loisirs, mars 2014
Elu meilleur livre de l'année par le magazine LIRE

dimanche 25 mai 2014

Tempête sous un crâne, de Jean Bellorini au Théâtre d'Ivry Antoine Vitez

Cela fait plus de quatre ans que la création de Tempête sous un crâne a eu lieu et c'est aujourd'hui la dernière représentation, du moins en France. Il était temps que je vienne voir le spectacle ! D'autant que depuis, Jean Bellorini a présenté une autre mise en scène, la Bonne âme du Setchouan que, elle j'ai vue il y a quelques mois.

J'imagine aisément que le travail de la troupe a évolué en quelques années et c'est assez troublant de parler de ce spectacle. Je vais donc solliciter la parole du metteur en scène :
Ce spectacle est une adaptation des Misérables, pour deux comédiens dans la première partie et cinq dans la seconde, accompagnés par deux musiciens qui prennent en charge toute la poésie de Victor Hugo. Tour à tour ils s’écoutent, se coupent la parole ou se mettent à scander ensemble l’histoire des Misérables comme on pourrait se mettre à chanter une chanson. Ils s’obsèdent autant par l’action du récit que par la poésie de la langue. A la manière d’En attendant Godot, ces bonshommes se retrouvent dans un espace qu’ils ne connaissent pas. Ils attendent on ne saura jamais quoi.

Ils comblent le vide grâce à la parole, leur seule arme pour survivre. Parler pour ne rien dire peut-être mais parler pour exister.
Le décor est minimal : un arbre qui fait penser à Godot, de toute évidence, un lit-cage, deux bougies, beaucoup d'instruments (batterie, piano, guitare, accordéon). Ce sont paroles et musiques qui seront essentiels dans cette représentation.
Des paroles qui permettent de raconter ou d'incarner les personnages dont chacun de nous a déjà sa représentation avant d'arriver au théâtre. Qui ne connait pas Jean Valjean, Javert, les Thénardier, Cosette et Gavroche et quelques autres personnages hugoliens ?

Cette connaissance autorise d'ailleurs les adaptateurs (formidable travail de Jean Bellorini et de Camille de la Guillonnière) la liberté de faire vivre plusieurs personnages dans un même corps et de les faire glisser plus tard dans l'Histoire avec un H majuscule. L'apport de la musique (tout aussi formidable création de Céline Ottria).

La longueur de la représentation (3 h 30) n'est pas un handicap. On retrouve avec bonheur des répliques devenues cultes comme Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel. Il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme..., ou encore J'aimerais mieux épouser Louis XVIII ... (que de garder Cosette un jour de plus à la maison dit la Thénardier), le nez dans le ruisseau c'est la faute à ... (Gavroche).

On redécouvre le texte d'Hugo puisque, et c'est parfait, nous n'avons pas un résumé ni une réécriture mais bien les paroles originales, interprétées par des comédiens exceptionnels.

La mise en scène, assez pure, porte néanmoins la "signature Bellorini" avec des pluies de confettis rouges comme des coquelicots, des lumières qui dansent et surtout une association toujours juste entre paroles et musiques. Le résultat est fluide, énergique et immensément poétique tout en respectant la portée épique de l'écriture de Victor Hugo.

Jean Bellorini est nominé pour les Molières avec sa dernière création, Paroles gelées, d'après François Rabelais. Il ne sera pas à Paris le 2 juin pour entendre le verdict et il ne s'en émeut pas le moins du monde. Tempête sera alors en tournée en Palestine pour quatre représentations exceptionnelles et le metteur en scène sera avec sa troupe. De toute évidence.
Tempête sous un crâne, de Victor Hugo/ Jean Bellorini
Qui se jouait du 28 avril au 25 MAI 2014 au Théâtre d'Ivry Antoine Vitez
Production Théâtre Gérard Philipe-CDN de Saint-Denis, Compagnie Air de Lune. Avec le soutien du Conseil Général de Seine-Saint-Denis, d’ARCADI, de la Mairie de Paris, de l’ADAMI, de la SPEDIDAM et du Bureau FormART. La compagnie Air de Lune a été accueillie au Théâtre du Soleil pour la création du spectacle intégral.
avec Mathieu Coblentz, Karyll Elgrichi, Camille de la Guillonnière, Clara Mayer, Céline Ottria, Marc Plas et Hugo Sablic

samedi 24 mai 2014

Cassolette de coeur de saumon façon choucroute de la mer

Des amis à l'apéritif ... on se demande souvent quoi faire d'original, mais qui reste réalisable en un minimum de temps, même si on est prévenu une semaine à l'avance de leur arrivée.

L'important est d'employer d'excellents produits qui,même s'ils sont un peu plus chers que ceux des hypermarchés sont tout de même très abordables comparativement aux prix des traiteurs ou des restaurants.

C'est dans cet esprit que j'apprécie le coeur de filet de saumon de Norvège Comtesse du Barry. Comme il n'a jamais été congelé vous pouvez profiter d'une promotion pour en acheter plusieurs et en congeler en prévision d'une soirée festive. 

J'avais relaté une recette de tartare à la mangue et je sais que certains d'entre vous la font régulièrement. Il se cuisine froid dans la plupart des cas, en tranches épaisses ou en dés, qui fondent littéralement en bouche, mais cette fois j'ai eu envie de tenter une version qui rehausse son goût fumé (au bois de chêne français).

Pour commencer j'ai tranché un poivron vert tranché en rondelles, ai retiré le blanc et les pépins (cela va d'ailleurs plus vite en le coupant de cette manière). Je l'ai cuit au micro onde mais sans aucun assaisonnement. Il sera utilisé comme condiment.
Vous pourriez aussi bien utiliser des câpres mais tout le monde n'aime pas et ma façon de cuire le poivron le rend digeste alors pourquoi s'en passer ?
Ensuite j'ai tranché ultra fin un fenouil à la mandoline qui, lui aussi, a cuit deux minutes au micro-ondes. Je l'ai arrosé de vinaigre de cidre, saupoudré de sel de Hawaii, puis une fois refroidi, d'huile d'olive vierge.
J'ai passé une plaque de coeur, coupée en deux, une minute au micro onde, pas plus, voire moins. Cela renforce le gout fumé sans le cuire vraiment. Il va aussi s'effeuiller facilement.

J'avais des mini-cassolettes. Dans chacune, j'ai déposé le fenouil refroidi. Puis quelques dés de saumon.
On cale des petits morceaux de poivron.
Quelques gouttes de Douceur de basalmique orange Puget avant de reposer le couvercle pour conserver la cassolette dans la tiédeur.
Servir dans de mini cocottes au moment de l'apéritif créé l'étonnement. Les invités ouvrent et songent à une choucroute de la mer. Surprise !
On peut aussi concevoir une version familiale dans un saladier. On ajoutera alors de feuilles de pousses d'épinards.

Merci à Maeva de m'avoir inspiré cette recette.

vendredi 23 mai 2014

Soirée Biérologie au Carreau du Temple

Je l'annonçais il y a quelque jours. Les résultats du concours de biérologie ont été donnés ce soir au Carreau du temple. C'est Charles Leteissier, élève du Lycée hôtelier Médéric à Paris, qui remporte le premier prix avec l’excellente note globale de 15/20. 

Le marseillais Pierre Algarra, du lycée hôtelier Bonneveine de Marseille, arrive deuxième avec 14,1 et Mathilde Collinet, élève en sommellerie au lycée Albert Bayet de Tours se classe troisième avec 13,9. Tous les trois effectueront  un stage dans un établissement de prestige qui va booster leur CV.

Le grand gagnant l'effectuera à l’hôtel Marriott (4 étoiles) de Bruxelles, et il pourra emmener sa compagne en voyage à Amsterdam.

L'an prochain le concours aura dix ans et il est probable que les épreuves seront légèrement modifiées. Vous pouvez malgré tout vous y préparer tout de suite en prenant en compte les conseils que je donnais ici.

Christian Etchebest, parrain de l'opération, se réjouit pour ces jeunes qu'il voit si passionnés qu'ils donnent envie qu'on les engage, ce qui est le plus beau compliment qu'on puisse leur faire.

Pascal Sabrié, Président d'Heineken France, a bien raison néanmoins de souligner que l'objectif principal du concours est atteint : sensibiliser les professionnels du CHR à mieux faire connaitre l'univers de la bière.
La soirée et le week-end vont s'étendre au grand public de partager cette passion du métier et du produit aussi bien avec les grands que les petits brasseurs.

Les sollicitations ne manquaient pas. En premier avec le parcours sensoriel pour reconnaitre les ingrédients qui composent une bière, comprendre le processus de fabrication, apprendre à situer les saveurs et à associer les plats avec les bières.
Libre au visiteur de faire les mariages qui lui convenaient le mieux. Pour moi ce fut l'Affligem avec une saucisse bretzel et de la choucroute dans un petit pain façon hamburger, selon la recette imaginée par Henri Gagneux, du restaurant la Palette (68920 Wettolsheim).

On le remarque à peine sur la photo mais cette bière est désormais servie dans un nouveau verre, très élégant, intégrant les éléments identitaires de la marque comme les clés de Saint Pierre du nouveau blason juste en haut du pied. On devine aussi, en bordure du verre, le bouclier et l’épée de Saint Paul, sur un fond bleu couleur officielle des moines bénédictins.

Autre association proposée : le maki à la bière à déguster avec une Fischer Réserve ambrée (vous savez celle que nous préférons, Christian et moi). Allez comprendre pourquoi c'est malgré tout avec une Pelforth blonde que je l'ai croqué. Le verre doit avoir son importance dans mes choix. C'est un sujet à creuser et dont je me promets de discuter avec Hervé Marziou, le spécialiste es-biérologie.
Ce maki a été créé par Hisayuki Takeuchi, le chef (à la caquette) de la Maison Kaiseki du XV° arrondissement que j'ai eu plaisir à retrouver. Il avait quasi littéralement mis le feu à une soirée incroyable au Salon du blog culinaire de Soissons en nous offrant une glace déstructurée au yuzu. Ce fut un vrai plaisir de le revoir ce soir avec sa femme (et complice) Elisabeth.
Ce fut amusant de voir ce soir son second porter le tee-shirt de Soissons qu'il a conservé (depuis tout de même trois ans). Pour lui aussi le souvenir était plus que mémorable.

Nous avons été quelques-uns à pouvoir réaliser la recette sous les indications d'Hissa. Il avait cuit une base de riz rond japonica complet (un produit pur nous précise-t-il) dans un mélange de bières Heineken et Desperados. Il avait ensuite ajouté des haricots, de la betterave cuite et de la carotte pour ajouter une note sucrée et du parfum.

C'est d'ailleurs une habitude dans son pays d'origine d'agrémenter le riz pour en faire une nourriture équilibrée. Il est rare d'y servir le "riz blanc" que nous consommons en France.

Il avait aussi préparé un condiment associant raifort (très piquant) et spiruline, une algue bleu-vert qui apporte de la fraicheur. Là encore il fait tomber une idée reçue qui voudrait qu'on emploie du wasabi. C'est rarissime.

Et puis des oeufs de saumon marinés dans du saké. Ne restait plus qu'à associer le tout avec une feuille d'algue verte, plutôt noire et coupée au carré, dans une présentation ultra simple relevant plus de la chiffonnade que du rouleau. Voilà le résultat en image ci contre.

Nous étions prêts pour découvrir le marché des Saveurs avec notamment le traiteur italien DaNilo de la rue Corvetto venu du 8ème arrondissement de Paris. Son Pecorino à la truffe vaut bien une majuscule.

Un peu plus loin Origine Gourmet présentait un jambon Ibérico de Bellota ultra fondant que personne ne pourrait oublier.
Le pain de Thierry Breton, du Fournil de la Pointe du Grouin (8, rue de Belzunce, Paris 10°) est tout autant exceptionnel. Pas étonnant qu'on traverse la capitale pour un sandwich.

Mélodie Asseraf avait imaginé pour l'occasion des muffins à la bière, aussi girly que ce qu'elle fait d'habitude dans sa boutique de l'avenue de Versailles où je suis allée la voir en automne dernier.
Xavier Thuret était là aussi. Quel plaisir de le revoir avec son sourire qui lui vaut bien son surnom de Big Cheese et son ultra compétence jamais démentie de Meilleur Ouvrier de France. Sa facétie est sans limite ... comme en témoigne la couronne qu'il brandit au-dessus de ma tête. Il avait apporté notamment un cheddar sublime pour témoigner de la qualité des fromages étrangers.

Impossible comme souvent dans ce genre de manifestation de tout voir, tout tester. Il y avait aussi le marché des Brasseurs et beaucoup de personnes que je connais et apprécient suffisamment pour avoir envie de faire une pause et discuter avec elles.
La fête continue demain et après-demain. Elle reprendra l'an prochain. Je vous en ai parlé aujourd'hui pour que vous songiez aussi à la noter fin mai dans votre agenda 2015.

L'entrée est gratuite. Mais attention, elle est réservée aux personnes majeures uniquement, ce qui est logique et dans la limite des places disponibles. Il faut "juste" procéder à une inscription préalable que ce soit pour la journée de samedi comme celle du dimanche, soit sur place aux bornes d’entrée (avec le risque de devoir attendre qu'une place se libère) soit sur le site de Tendances Bière où vous aurez aussi toutes les informations en temps utile sur l'édition 2015.

L'an dernier c'était au centre Pompidou. Rien ne dit que ce sera encore au Carreau du Temple l'année prochaine. Alors profitez dès maintenant de l'endroit pour apprécier sa rénovation et notamment les très belles verrières.
Le Carreau du Temple – 4 rue Eugène Spuller - Paris 3ème

jeudi 22 mai 2014

Album [s] de Sophie Van der Linden chez Actes Sud Junior

C'est un de mes sujets favoris. J'adore l'album, même quand il est difficile à mettre au pluriel en respectant la casse de l'auteure. Sophie ne nous facilite pas la tâche avec son titre au drôle de pluriel [s] mais, quand on cherche on trouve, même sur Mac, ces fameuses parenthèses un peu raides.
Aux origines de l’album est le blanc. Celui de la page, sur laquelle s’inscrivent du texte et des images. De leurs combinaisons naissent des réalisations quasi infinies, qui ouvrent grand le champ de la création. Partant de ce blanc initial, Album[s] explore les multiples aspects de la création. En s’appuyant sur la diversité de l’album par de nombreux exemples, il offre une synthèse novatrice de ses principes fondateurs, de ses mécanismes profonds comme de ses évolutions, jusqu’aux plus récentes.
Véritable beau livre sur l’album, l’ouvrage relève d’un concept innovant, mise en scène visuelle d’un propos critique original.
Outre les professionnels du livre et de la lecture, les étudiants et les illustrateurs, cet ouvrage à la conception graphique inédite, d’une grande richesse iconographique, attirera tous les amateurs d’images et leur fera découvrir, le cas échéant, ce support d’expression exceptionnel.
Sophie Van der Linden est une spécialiste de la littérature jeunesse. Elle est rédactrice en chef de la revue Hors-Cadre[s] Observatoire de l'album et des littératures graphiques (d'où sa signature avec les fameuses parenthèses). Et pourtant c'est par son roman adultes, un premier roman, La fabrique du monde, que j'ai fait sa découverte. Et j'attends avec impatience son second, l'Incertitude de l'aube, dont elle m'a déjà dit quelques mots.

Aujourd'hui c'est l'auteure jeunesse que je rencontrais, dans un sympathique et très vivant Salon du livre qui se déroule au Plessis-Robinson (92).

Album - alba - page blanche ... c'est tellement évident (et mes leçons de latin sont si loin) que je n'y avais pas pensé auparavant. L'album comme support d'expression bien sûr. Et les collections d'albums, en tant que tels, ne vont se généraliser qu'à la fin du XIX° siècle en raison des innovations techniques.

1878, apparition du premier "album"
Si on suit le point de vue de Maurice Sendak, maitre en la matière, l'inventeur de l'album moderne serait Randolph Caldecott avec the House that Jack built en 1878, hélas jamais traduit en français. Il est le premier à associer texte et image en interaction cohérente et relevant d'un enchaînement de page en page. C'est pourquoi il demandait une maquette en blanc.

Et Sophie est la première à définir ce qu'est un album 126 ans plus tard dans ce livre au format inhabituel dont l'objectif est de donner une grille de lecture pour mieux comprendre la création contemporaine et faire des choix en conscience.

mercredi 21 mai 2014

Le réveil du coeur de François d’Epenoux reçoit le 44ème Prix Maison de la Presse


(mis à jour juin 2014)

Je comprends que le jury ait élu le roman de François d'Epenoux. Il mérite de recevoir  le 44ème Prix Maison de la Presse, créé en novembre 1970. Dommage que la coutume n'ait pas été instaurée que ce soit le gagnant de l'année dernière qui honore celui de l'année nouvelle car Agnès Ledig l'aurait fait avec un large sourire. D'ailleurs c'est elle qui présente le livre sur cette photo. Elle vient de terminer son prochain qui paraitra toujours chez Albin Michel, en octobre 2014.

Juste avant le bonheur est dans la même veine que le Réveil du coeur. Et on peut lui prédire un succès comparable avec, je crois, 130 000 exemplaires ... pour le moment.

François d'Epenoux écrit dans une langue soignée mais ultra vivante, aérée de parenthèses qu'il ouvre pour s'adresser à un de ses personnages (le Vieux surtout).

Ce qu'il nous raconte du monde de la pub sent le vécu à plein nez. C'est normal, il y bosse. J'y ai navigué quelque temps et je constate que les crabes sont toujours féroces dans le panier.

Son lectorat peut être heureux que les nuits blanches de charrette sous les néons (j'ai failli écrire néants) n'empiètent pas méchamment sur sa (double) vie d'écrivain. Comme on se régale à le lire !

Après le monde du travail, c'est celui de la vie de couple qui en prend pour son grade. Il témoigne finement du désamour, avec tendresse et émotion.  Il analyse les nouveaux rapports de séduction avec mordant mais sans caricaturer. Et puis surtout le sens qu'on donne à sa vie, à la vie en général et à celle, en particulier, de l'enfant qu'on s'apprête à mettre au monde. Et quel monde, là est bien la bonne question.

C'est le Vieux qui lui met la puce à l'oreille mais l'interrogation est assez féminine il me semble. Je me revoie, en pleine annonce de la guerre du Golfe, téléphoner à l'imprimeur pour lui demander de stopper les faire-parts de naissance de mon ainée. J'avais fait reproduire pour la double page centrale un dessin du Petit Prince s'envolant, tiré par une horde d'oiseaux, et pour la première page un extrait du dialogue de Saint Exupéry :
- Que me conseillez-vous d'aller visiter ?
- La planète Terre, répondit le géographe. Elle a bonne réputation.

La citation complète ne "passait" plus. Nous avons supprimé "elle a bonne réputation". Un an plus tard, plus sobrement encore, ce fut cette autre phrase, toujours inspirée de Saint Ex pour annoncer l'arrivée de son frère : vous imaginez ma surprise au lever du jour quand une drôle de petite voix m'a réveillée.

C'est vrai que tout adulte un peu responsable s'interroge sur le sens à donner à la famille en souhaitant pour son enfant qu'il soit plus heureux qu'un glaçon dans l'eau (p. 96) parce que les poissons ... François d'Epenoux a quatre enfants. On peut lui faire confiance sur l'art du bonheur en kit pour meubler le living et la conversation (p. 67).

Après avoir laissé Jean s'épancher, l'auteur laisse s'exprimer le Vieux en direct. Cela a tout de suite été une évidence pour moi que c'était celui qu'on avait laissé à la fin du film Deux jours à tuer, tiré de son livre éponyme (paru chez Anne Carrière en 2001) et adapté au cinéma par Jean Becker. Eric Assous avait rédigé la première partie du scénario mais François d'Epenoux avait écrit la seconde partie, très différente du livre, en créant le personnage du père. Pierre Vaneck en faisait un ours positif qu'on avait envie de retrouver.

S'il dit de lui qu'il est un vieux con qui râle tout seul dans son coin, on ne peut pas être d'accord pour valider la description. Il est touchant quand il exhorte son fils à tenter la douce poésie du quotidien, quelque chose de ténu, de douillet, de précieux.

C'est un personnage essentiel, pas si brut de décoffrage qu'il y parait. Sa philosophie est solide : Ne jamais avoir à regretter de ne pas avoir tout tenté. Ne pas réussir, ce n'est rien, tant qu'on n'a pas essayé.

Je n'ai vu ni misanthropie ni gouffre générationnel. Nombre de bobos s'accorderaient à la perfection avec lui et je partirais illico dans sa maison de bois au bord de l'étang de Lacanau. Au fur et à mesure que j'avançais dans la lecture je me voyais en vacances.

Les dialogues entre père et fils sont de vrais échanges. L'un et l'autre vont évoluer. Entre les deux, l'enfant, Malo, sera plus que le catalyseur de la relation. Les personnages féminins sont plus estompés mais cela ne gêne en rien le plaisir que l'on prend à cette lecture.

L'essentiel concerne la transmission qu'un grand-père peut offrir en héritage à son petit-fils, toutes ces choses qu'on n'enseigne plus, ou mal, l'observation d'un monde en sursis, avec un regard un peu désenchanté mais réaliste.

L'enfant apporte la fraicheur, ravive un optimisme qui couvait sous les souvenirs, et le réveil du coeur devient mutuel dans les deux sens, dans le respect des sensibilités respectives. 

François d'Epenoux croque notre monde, présent, passé et à venir avec drôlerie et un zeste de provocation. Son livre est un devoir impératif de vacances. Mais il n'est pas interdit de le lire avant ... pour se préparer à voir la vie sous un autre angle comme d'autres préparent leur peau au soleil en avalant des capsules de carotène.

Dominique Gil, le président du Syndicat des Dépositaires de presse qualifie ce roman comme "le rayon de soleil de l'année" et par voie de conséquence le best-seller de l'été.

Philippe Labro était le président du jury cette année. Il a loué le potentiel du Réveil du coeur à émouvoir et passionner le grand public qui, à ses yeux est la seule cible qui vaille l'a peine. Il a salué la compétence de l'auteur à construire un trésor de dialogues en prenant si brillamment le relai de son père, Christian d'Epenoux, qu'il a bien connu comme journaliste à L'Express.

François d'Epenoux s'est montré très heureux et très fier de cette récompense en remerciant les votants et en la partageant avec toute sa famille et sa maison d'édition, à laquelle il est fidèle depuis déjà presque 20 ans.

Sans nous faire un discours digne de la remise d'un César on le sentait touché par la bienveillance qui l'entourait. Son éditrice, Anne Carrière, à gauche sur la photo, peut se réjouir de l'avoir dans son écurie. Et François peut être rassuré : son coeur va palpiter avec nous.

Beaucoup d'écrivains étaient présents ce soir. Comme Dominique Dyens (lisez la Femme éclaboussée), Frédérique Deghelt (qui concourrait avec les Brumes de l’apparence, publié chez Actes Sud et dont je vous parlerai bientôt. En attendant je recommande La vie d'une autre).

Et Lorraine Fouchet, qui reçu ce prix en 2003, pour l'Agence, publié chez Robert Laffont, réédité par j'ai lu. Elle résume bien les enjeux de cette récompense : un rêve absolu. On ne vous offre ni argent ni médaille, mais une mise en place spéciale dans les Maisons de la Presse, donc des lecteurs en plus, un superbe cadeau pour un écrivain !

J'ai commencé à découvrir son dernier livre, J'ai rendez-vous avec toi, paru chez Héloïse d'Ormesson et que je vous présenterai lui aussi bientôt.

Le réveil du coeur de François d’Epenoux chez Anne Carrière, janvier 2014

mardi 20 mai 2014

Laura Gonzalez signe la nouvelle Gare

C'était tout noir. C'est tout clair. Le bar a migré sur le mur d'en face. Le chef, lui, ne changera pas. Il y aura toujours un espace au rez-de-chaussée, et le restaurant reste au sous-sol, sur les anciennes voies de chemin de fer de l'ex station Passy-La-Muette. La Gare n'a pas de gare que le nom.

Laura Gonzalez a créé son agence il y a 5 ans et ils sont 5 personnes à la faire vivre. Je me demande comment cette jeune femme parvient à être encore ultra souriante et sembler sortir d'un joli rêve avec tout le boulot qu'elle supervise.

Elle est "partout". C'est l'architecte qu'on s'arrache et on a bien raison. Après le Jules (certains trouveront un air de famille aux deux endroits), au Carreau du Temple, où elle est parvenue à conjuguer boboïsme et élégance, la voilà qui investit la Gare pour la transformer radicalement en à peine quatre semaines de travaux.

Certes elle a tout de même cogité deux mois pour tordre le cou aux contraintes qui lui étaient imposées. L'enjeu consistait à donner une nouvelle vie, et un aspect plus contemporain, à ce lieu qui devait malgré tout demeurer classique et dénoter une touche de contemporel. (tout le contraire d'intemporel)

Pour satisfaire les amateurs de classique, Laura a travaillé les matières. Le bois du plancher a été décapé. Le velours des fauteuils est jaune soleil. Des dorures ponctuent l'espace, avec discrétion cependant. Les rideaux sont grège.
La première chose qu'elle a considéré est la situation dans le 16ème arrondissement, dans la verdure, à deux pas du Ranelagh. Il faut entendre les habitants du quartier dire : on habite à la campagne. Il était donc important qu'ils retrouvent cet état d'esprit en entrant dans le restaurant. Le côté végétal a été repris sur les murs par d'immenses fresques évoquant l'univers botanique du Douanier Rousseau. Il y aura plus tard des jardins extérieurs.
L'équipe a travaillé en commençant par faire une planche en associant des couleurs, des matières. Le bleu de Prusse s'est vite imposé pour sa dualité de douceur et de force, jamais ostentatoire. La paille recouvre les murs.

Le résultat est harmonieux, déjà patiné (c'est un compliment). On se sent sur le pont d'un paquebot, d'inspiration "1930- colonies" et surtout pas dans un de ces spots à la mode, formaté années 40-50. Au final la Gare est un lieu éclectique.

Il reste encore un peu à agiter sa baguette magique : les toilettes ne sont pas encore refaites (mais elles sont très correctes en l'état), la terrasse non plus. Que les habitués se rassurent : tout cela est bel et bien prévu au programme. Les critiques sur ce sujet n'ont pas de sens.
Laura n'a pas dormi pendant tout le chantier. Elle a dessiné elle-même chaque pièce du mobilier, les tables, chaises, poufs et tabourets depuis le motif du tissu qui recouvre les fauteuils jusqu'à la moquette qui descend à la salle de restaurant.
La nature et la géométrie ont été ses sources d'inspiration.

Elle a travaillé d'arrache-pied pour en sortir lessivée, essorée, le jour de la livraison le 20 avril dernier. Ceux qui la connaissent s'accordent à dire que son style a évolué, ce qui est sans nul doute lié à la naissance de son premier enfant il y a trois ou quatre mois.

Elle continue à réfléchir sur de gros projets mais elle travaille aussi pour une clientèle de particuliers.
Laura peut être fière d'avoir dessiné le mobilier en lui donnant des arrondis très doux. C'était pour elle une première et c'est très réussi. On a envie de s'installer dans les fauteuils comme sur les canapés. les petites tables sont élégantes. Bref, il n'y a pas un couac. On a l'impression que l'endroit a toujours été comme cela et c'est sans doute le plus beau compliment qu'on puisse lui faire en cette époque où règne trop souvent le bling bling éphémère ...

Ne reste plus qu'à descendre l'escalier pour vérifier si le contenu des assiettes satisfait comme on le suppose la promesse ...

La Gare, 19, chaussée de la Muette - 75016 - 01 79 97 31 59

lundi 19 mai 2014

Des canards trop bizarres de Cecil Castellucci & Sara Varon Rue de Sèvres

Pour un intitulé étrange, c'est étrange. Chaque lettre compte, et la majuscule aussi. Rue de Sèvres est le nom d'un éditeur de BD (remontez quelques jours en arrière si vous débarquez sur le blog aujourd'hui). Et les canards sont les personnages dessinés par Sara Varon, une illustratrice considérée comme une des étoiles montantes de la bande dessinée américaine.

L'histoire a été imaginée par Cecil Castellucci, auteure enfants et jeunes adultes qui a reçu en 2007 le pris Shuster à titre de meilleure auteure canadienne de bandes dessinées.

Vous savez que je peux exprimer des réserves, avec sévérité, je le concède, comme je l'ai fait pour les Tchouks, même si tout n'y est pas critiquable. Alors si je vous dis que j'adore le livre que Rue de Sèvres vient de publier avec ces deux auteures dans la série Premières Bulles ce n'est pas une litote.

J'écris "série" parce que ce n'est pas à proprement parler une collection même s'il y aura d'autres titres et d'autre auteurs qui vont rejoindre ce type de publication qui se réclame être un tremplin vers la Bande Dessinée destiné aux jeunes lecteurs. On pourrait, pour caricaturer, dire que ce sont des albums conçus selon les codes de la BD. De tous ceux que je viens de découvrir c'est celui-ci qui est le plus réussi.

Ces canards trop bizarres m'ont fait fondre comme un sucre dans une tasse de tisane d'églantier. Si j'avais encore 6 ans je bricolerais une étiquette pour mon mug comme Gwendoline le propose aux lecteurs à la fin de l'histoire.

Si ! J'ai bien un petit reproche à faire : il n'y a pas de pagination. On n'a pas pensé à ceux qui écrivent sur les livres et qui aiment appuyer leurs commentaires de références précises en mentionnant le numéro de la page, histoire que leurs propres lecteurs puissent aller vérifier en cas de doute. Cette chronique va être plus vague, mais tant pis !

J'ai aimé :
  • la deuxième de couv (jargonnons un peu) qui se prolonge sur une troisième page, et qui arrive avec une page d'avance à la fin du bouquin,
  • la parité enfin chez Premières Bulles avec une cane et un canard,
  • le fourmillement des illustrations. Il y a tant à voir, à chercher, à découvrir !
  • l'abondance de détails et leur foisonnement en réseau.
La première des deux canards est Gwendoline, heureuse de vivre, un modèle d'équilibre, une explosion d'originalité, une créativité débordante, bref sympathique.

L'autre est Elvis, grossier, brut mais pas brute, ni méchant d'ailleurs, bref d'un autre genre.

Ce serait trop rapide que de conclure que ces deux là ne pourront pas s'entendre. Une très belle phrase résume la situation : bien qu'ils soient différents, ils voient la plupart des choses de la même façon.

Au fil des pages Gwendoline et Elvis ne deviendront pas seulement des amis mais les meilleurs amis du monde. Cette BD aux allures d'album pose la vraie question : qu'est-ce qui, au fond, est bizarre ?

Ce livre irradie de valeurs comme le partage, la tolérance, l'honnêteté (intellectuelle, une des plus précieuses). Les auteures ne prônent pas une leçon de morale. C'est drôle. Cela fait du bien. On salive à espérer la suite. Ne me dites pas qu'il n'y en aura pas !

Des canards trop bizarres de Cecil Castellucci & Sara Varon, éditions Rue de Sèvres, sortie en librairie le 14 mai 2014

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