samedi 3 janvier 2026

Visite de la Villa Cavrois

Je m'étais inscrite à une visite commentée de la Villa Cavrois le 24 décembre qui fut finalement annulée mais j'ai été accueillie par Arnaud Devin qui m'a communiqué l'essentiel de ce qu'il fallait savoir pour apprécier aussi bien la modernité, exceptionnelle à son époque, de cette habitation que le travail de restauration colossal qui y a été entrepris, complété par une politique d'acquisition des meubles d'origine (dispersés après la vente) afin de redonner vie aux lieux. Je l'en remercie infiniment.

Natif de Roubaix, l'administrateur adjoint de la Villa l’a connue abandonnée, et il est heureux de la voir désormais quasi miraculée. Il n'est pas le seul à ressentir la nécessité de maintenir le souvenir des heures noires. Une salle a été conservée en l'état et c'est très émouvant de constater l'ampleur des dégradations qu'un film présente également dans le sous-sol. Mais je ne commencerai pas cet article par cet aspect.

Robert Mallet-Stevens a imaginé d’autres maisons, prestigieuses elles aussi, mais celle-ci est la plus aboutie, ce qui justifie sans doute qu'il ait dédié en février 1934 le bâtiment à Madame et Monsieur Cavrois qui m'ont permis, grâce à leur clairvoyance, leur mépris de la routine et leur enthousiasme, de réaliser cette demeure. Avec toute ma gratitude et la fidélité de mon amitié.

Plutôt que de restituer un parcours de visite strictement chronologique je me suis attachée à rendre compte du travail architectural en pointant ses spécificités et tout ce qui en fait un acte original amenant à qualifier la villa Cavrois d'oeuvre d'art totale.

J'aborderai donc les thèmes suivants :
Les extérieurs, l'entrée et les escaliers, les salons de réception, les pièces à vivre (chambres, salles de bains), les espaces de travail des domestiques (la cuisine et la buanderie) et enfin la question de la restauration.

Tout commence quand Paul Cavroisun riche industriel textile, à la tête des tissus Cavrois-Mahieu à Roubaix, désire faire construire une (grande) maison ici, à l’écart des 5 usines, où il employait près de 700 employés. Sa Société, Cavrois-Mahieu & fils de Roubaix, fondée en 1887, fabrique des draps de laine pour costumes d’hommes, en plus des activités de filature et teinturerie.

L'industriel désire vivre dans un environnement plus sain là où il n’y avait que des champs sur cette colline de Beaumont. Il avait initialement songé à faire bâtir une maison régionaliste, dans un style anglo-normand avec colombages comme en font alors construire les autres grandes familles bourgeoises et dont on peut encore voir des exemples dans ce quartier. Sa rencontre avec l’architecte au salon international des arts décoratifs de 1925 à Paris où il y avait un pavillon dédié au textile change tout. Il lui parle de son projet dont il a déjà les plans d’un autre architecte. Les deux hommes se lient d’amitié. Mallet-Stevens l’emmène aux Pays-Bas voir l’hôtel de ville d’Hilversum, construit avec cette même brique jaune. M. Cavrois décide de faire confiance à son nouvel ami.

Mallet-Stevens imaginera pour cette famille une œuvre singulière, emblématique de son art, figure du courant moderniste, à la pointe de l'avant-garde … qui est à tort parfois caractérisée comme s'inscrivant dans les arts décoratifs.

La construction prendra trois ans (1929-1932). Malgré des avancées technologiques majeures et un confort de vie évident elle ne fut pas habitée très longtemps puisque la Seconde guerre mondiale arriva assez vite, provoquant l’exode de tout le monde. La famille se réfugia en Normandie. La villa fut alors occupée par les officiers allemands. Si on peut considérer que la Wehrmacht pris globalement soin des intérieurs par contre le miroir d’eau fut comblé pour accueillir des canons anti-aériens afin qu'il ne puisse pas servir de signal à l’aviation. en renvoyant la lumière. Sa suppression était inéluctable.

A la Libération, la famille revient mais les besoins ayant évolué des modifications importantes sont apportées, sous la conduite d’un autre architecte, P. Barbe, pour adapter l’intérieur au regroupement nécessaire des enfants, tous sous le même toit. Dans les années 1940-1950, il réorganise l'espace pour accueillir les familles de Paul et Francis Cavrois, transformée en trois appartements autonomes, chacun doté d'une entrée et d'un escalier. Cette adaptation entraine des modifications majeures : des meubles d'origine sont transformés, et le salon, seule pièce commune, voit sa hauteur divisée pour aménager des espaces au premier étage, perdant ainsi son rôle central. Les parents, Paul et Lucie Cavrois, conservent l'aile est, tandis que l'aile ouest est attribuée à la famille de Paul. Au deuxième étage, la salle de jeux devient un salon, et la pergola est partiellement démantetée. Ces transformations s'étendent sur 12 ans et sont achevées en 1959.

Paul Cavrois meurt à Ville-d'Avray le 10 octobre 1965. Le tissage fut arrêté en 1976, tandis que la filature a persisté, tout en déclinant, jusqu’en 2000. Pendant vingt ans Madame Cavrois poursuivra l'entretien de la villa et les volontés du commanditaire jusqu'à son décès à Croix le 29 avril 1986 à l'âge de 94 ans. Ses enfants ne voulurent ensuite pas poursuivre. Le mobilier fut dispersé, la maison vendue à un promoteur intéressé pour lotir le parc, et peut-être même démolir la villa pour gagner encore davantage d’espace à bâtir. Une association de défense du site se constitue et s'y oppose. Des recours sont formulés qui provoquent l’abandon du projet. Hélas la villa est déjà pillée, squattée … et vandalisée.

Considérant son aspect patrimonial elle est classée monument historique en 1990, puis achetée par l'État en 2001. Sa restauration a été pensée dans le style des années 30.
Malgré le soleil, la température était fraiche le jour de ma visite et je n'ai pas arpenté le parc dont l'ordonnancement n'était pas laissé au hasard. Tout a été tracé au cordeau, avec symétrie par Mallet-Stevens, justifiant sa réputation d'architecte de la précision. Et comme il avait publié en 1934 des indications en matière de hauteur, de matériaux, de dimensions en décrivant ce qu’il faisait ces informations permirent de restaurer Das le respect de l'oeuvre.

Autrefois déployé sur 3 hectares de terrain, aujourd’hui réduit à la moitié, il était ordonné en plusieurs vergers, potagers, basse-cours et une roseraie qui ont tous disparu. On y produisait ce que l'on consommait.

L’arrivée des invités était  mise en scène conformément au souhait de Monsieur Cavrois. Les véhicules devaient suivre une allée en arc de cercle à l’instar des limousines déposant les milliardaires devant la porte à tambour d’un cinq étoiles, même si à l’époque la villa n’est évidemment pas un "monument". On notera que les fournisseurs entrent eux aussi par le Nord, mais en amont sur la droite, par un escalier qui leur est spécialement dédié et que l'on voit sur la photo ci-dessous à gauche. Quant aux enfants, ils disposent eux aussi de leur propre accès, visible au centre de la photo de droite.
Les dimensions du perron sont impressionnantes. On y est bien entendu abrité des intempéries. Les invités descendent de voiture et leur chauffeur contourne le bâtiment pour se garer dans l'immense sous-sol.
La lumière traversante éblouit avant même qu’on soit entré dans le bâtiment. Sitôt la porte franchie, l'espace et le luxe sautent aux yeux.
Le grand hall s'ouvre sur le Grand salon rétabli dans sa configuration des années 30 (en 1950 ses proportions étaient réduites par une mezzanine installée pour accueillir des nouvelles chambres d’enfants comme précisé plus haut) et laisse apparaître le miroir d'eau. L'ensemble donne sur le sud.

vendredi 2 janvier 2026

Les mots modernes de David Delabrosse

Commençons l'année par un équilibre délicat, de petites choses hors format, celui du prochain album de David Delabrosse et qui ne sortira que le 6 février prochain.

Il a griffonné sur des petits bouts de papier des mots modernes, ceux qui marquent, ceux qui claquent, (piste 1) sur une musique qui donne envie de danser en tournant comme un derviche.

Toi, tu s’rais plutôt quoi, footing ou yoga ? nous lance ensuite le chanteur (piste 2) dans un titre qu'il interprète en duo avec Denis Piednoir. Les questions n'appellent pas de réponses catégoriques, et l'image est brouillée à l'instar de la pochette. Et les deux artistes sont si complices, si en équilibre qu'on ne saisit pas à la première audition que ce sont deux voix qui s'intercalent.

David Delabrosse s'interroge sur tout, la faute parait-il à la crise de la cinquantaine dont il fera un tableau assez sombre mais si réaliste (Super Quinqua, piste 11). Mais pour l'instant il pointe avec ironie l'usure de la relation amoureuse au fil des années (On a beau se connaitre, piste 3). Il regrette qu'on a beau s'aimer, on ne s'prend plus dans les bras. Et c'est hélas si vrai.

C'est son quatrième disque tout public et il ose aussi l'humour à propos de ses soucis capillaires (Une longue lignée, piste 4) en scrutant son arbre généalogique, dans une tonalité qui évoque les années 80. 

Les bouts de cervelle (piste 5) filent avec tendresse la métaphore entre les mots et la vaisselle, comme si nos pensées composaient une mosaïque.

Les cordes de guitare crissent sur Comme des fantômes (piste 6) et le ton bascule dans la nostalgie tout en affirmant la volonté de garder le cap en se prémunissant des écrans pour profiter des moments suspendus en dehors du temps. On sent là que l'auteur de textes pour enfants n'est pas loin derrière celui qui écrit pour les adultes.

Peter Pan (piste 7) confirme cette analyse. Il y aborde avec pudeur les angoisses de tous ceux qui subissent des humeurs en dents de scie. Chacun pourra plus ou moins s'y reconnaitre.

Une vie en l'air (piste 8) semble être la suite du précédent. On comprend en tout cas la nécessité de gagner un supplément d'oxygène, quel que soit le risque encouru, que l'on devine dramatique.

Envie de changer (piste 9) voudrait rebattre les cartes dans un rythme pop très engageant dans un dialogue engagé de nouveau entre David et Denis. Il est probable que ce désir de transformation a été déclenché par leur rencontre en juin 2023 aux Rencontres d’Astaffort, les ateliers initiés par Francis Cabrel.

Si David Delabrosse reste fidèle à la poésie de sa plume la présence de son nouveau complice apporte une couleur vocale complémentaire et renforce l’intimité du morceau, créant un dialogue musical qui donne au titre davantage de profondeur.

Ta Story (piste 10) poursuit en positivant. L'accompagnement de frappés de main apporte une belle énergie, sans omettre un petit clin d'oeil pour rappeler qu'on peut fort bien se passer de wifi.

Le bilan est posé là : y a rien d'autre à la ronde que la sortie. Ça pourrait être noir mais tout est une question de vision (En cinquantaine, piste 12) et on est heureux d'apprendre qu'il est enfin devenu zen. La lucidité reste malgré tout de mise et il faut soutenir la jeune génération qui elle n'a pas le choix.

La réalisation de Denis Piednoir (Clio, Bruno Putzulu) est irréprochable. Guitares acoustiques et claviers analogiques installent une atmosphère feutrée et les arrangements laissent toujours respirer les mots. Cette collaboration est si réussie qu'on souhaite qu'elle s'éternise.

Les Mots Modernes sont des mots d'aujourd'hui posés sur des problématiques actuelles qui résonnent en écho à nos propres vies. Ce n'est pas si fréquent.

jeudi 1 janvier 2026

Meilleurs voeux pour 2026

Je vais respecter la tradition en vous présentant à vous lecteurs, qui que vous soyez, mes meilleurs voeux pour 2026.

A vous lecteur d’un jour ou de toujours.

A vous dont je parle ou à qui je m’adresse.

Ayant de droit de formuler moi aussi un vœu ce sera celui de galoper ensemble de concert.

Avec à tout instant le droit de ne pas terminer la lecture d'un article et tout autant celui d’y revenir à votre envie.

Je vous invite à sortir de vos sentiers battus. Si vous montez sur le manège pour découvrir un restaurant pourquoi ne sauteriez-vous pas sur un film ou un livre ? Si vous arrivez ici pour chercher de l’aide à la visite d’une exposition serait-il envisageable d’aller grappiller un de mes secrets de cuisine ?

Vous m’avez vue venir avec mes gros sabots. Je cherche à valoriser les actions éco-responsables, et surtout à éviter l’écueil des fake news, ce qui est de plus en plus difficile. Et de célébrer sans relâche ce qui touche au patrimoine, qu’il soit culturel, culinaire ou industriel.

N’hésitez pas à faire un commentaire ou poser une question. Mais soyez juste patient parce que toute remarque est modérée et ne s’affichera jamais sans ma validation. C’est une question de prudence et de responsabilité éditoriale. 
Photo prise au Musée des arts forains, 53, avenue des Terroirs de France 75012 Paris