mardi 23 février 2010

La délicatesse de David Foenkinos

Changement de registre par rapport à hier. Voici qu'un souffle de légèreté apporte de l'oxygène au blog avec ce livre que bien des lecteurs ont trouvé charmant.

Il a manqué le Goncourt de peu. Il n'a pas franchi le barrage du jury des lectrices de ELLE du mois de février (qui lui a préféré le Testament caché ... c'est à n'y rien comprendre ...) et même si David Foenfinos prend les choses avec humour, se moquant de lui-même comme étant le Poulidor de la littérature, ce n'est tout de même pas par hasard s'il s'est tant de fois positionné dans la liste des derniers en lice pour un Prix, n'en déplaise à ceux qui estiment qu'il manque de profondeur.

C'est d'ailleurs pour cela qu'on l'aime. Sa lecture est joyeuse et rares sont les livres qui peuvent prétendre à distraire tout en ayant un niveau élevé de culture. Ceux qui l'aiment apprécieront aussi Assez parlé d'amour d'Hervé le Tellier ou, dans un autre registre, les derniers albums de Claude Ponti. Voilà des auteurs qui se préoccupent de leur lectorat qui le leur rend bien. Quand nous avions discuté de son succès à Nancy, en septembre, au Livre sur la Place, David Foenkinos avait évoqué le Club des Nathalie (c'est le prénom de l'héroïne de l'histoire) de son mur Facebook. Il compte près d'une centaine de membres.

L'auteur commence très habilement par pointer le manque de délicatesse, faisant observer combien l'adjectif "délicat" est à double tranchant. Il ne craint pas de faire les demandes et les réponses, comme cette interrogation sur l'invention de la moquette par Nathalie (p.71) et sa réponse sous forme de pirouette deux pages plus loin : on ne sait pas, ce qui justifie le caractère minable de son existence.

On relève l'incongru dès la première page. Ce seront des remarques entre parenthèses (la discrétion est une sorte de féminité suisse), des notes de bas de page (il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie p.100), l'enchainement des 117 chapitres sans saut de page ... David Foenkinos convoque tout l'arsenal du possible aussi bien en terme de narration que de ponctuation.

Il multiplie les digressions qui explosent comme des bulles de champagne : il nous révèle (p.16) les trois livres préférés de Nathalie, dans un ordre codé. Il tricote des éléments du réel (comme p.91 les allusions au second tour de l'élection du premier secrétaire du PS en novembre 2008) avec de la pure fiction (p.42 la discographie de John Lennon s'il n'était pas mort en 1980), instaurant ainsi à la fois une complicité intellectuelle tout en maintenant la distance nécessaire au genre romanesque.

Il donne ma recette du risotto aux asperges, celle-là même que j'ai réalisée dans un concours de cuisine il y a un an ... (mais comment a-t-il su puisque je n'avais pas publié la formule ??? ) enfin pas tout à fait : il ne livre que les ingrédients. Je comprends que le lecteur soit conquis ou déconcerté.

Il y a pourtant plein de choses à apprendre, comme la boisson idéale à commander avant de tomber amoureux(se), un jus d'abricot, ou encore les meilleurs mots pour composer un texto de remerciement après une belle soirée, et surtout pour remercier du remerciement (p.105).

Le livre n'est certes pas parfait. Il vieillira ... Qui comprendra dans 20 ans, à l'exception des Muriel, la subtilité de cette phrase (p.119) qui est jetée sur le papier sans la moindre astérisque explicative : en véritable concierge, sans la moindre élégance du hérisson ... ?

Qui peut savoir que le titre de la pièce à laquelle il est fait allusion page 93 est (probablement) En attendant Godot, montée par Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête à Vincennes en 1992 ?

Personnellement c'est une autre inférence que j'ai attendue tout le long, celle à 1964, l'année du titre phare du répertoire de Gilbert Bécaud et qui atteint en quelques mois des scores de ventes exceptionnels. Les nostalgiques regarderont avec tendresse cette vidéo désuète par rapport à ce qui se fait aujourd'hui dans le domaine du clip.

Mais il serait réducteur de conclure que la force de David Foenkinos est dans la maitrise du style et de ses artifices. Elle est dans les idées et le décryptage de ce qui fonde aujourd'hui famille, société et tradition. Nathalie n'a pas la bosse du commerce, son fiancé François n'a pas celle de la finance. C'est dit sans détour, suggérant le poids de la dictature du concret qui contrarie en permanence les vocations (p.17). Les contraintes sociétales sont bien pesantes. Pas étonnant que son bonheur puisse, oui, faire peur, à l'ensemble du premier cercle de la pression sociale.

Après François, dont je ne dirai pas comment il sort de sa vie, place à Charles qui, lui, manque cruellement de délicatesse (p.39). Et puis Markus, aussi discret qu'un point-virgule dans un roman de huit cents pages (p. 83) et dont le surgissement a du réjouir Erik Orsenna.

David Foenkinos a de l'imagination mais également le sens des réalités et l'art de piocher sur la toile ce qui peut nourrir son roman, comme (p.178) les rencontres du Cercle des Paradoxes qui force les DRH à se pencher sur les contradictions qui secouent le cœur des entreprises. Il existe bel et bien. J'ai vérifié. Et si vous me suspectez d'allégeance allez-y voir vous-mêmes ici.

L'auteur a un humour qui passe ... ou pas (p. 95) :
- On va pas en faire un roman tout de même ?
- Pourquoi pas, moi je serais pas contre l'idée de lire une telle histoire.

La délicatesse de David Foenkinos, 201 pages, Gallimard, 2009, 16 euros

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