Rendez-vous avait été pris pour la visiter le lendemain matin. La nuit était claire. Difficile de résister malgré l’effort de grimper la rue Saint-Etienne qui devient rue Saint-Pierre pour la contempler.
Il faudrait des heures et des heures, des pages et des pages, pour restituer l'exhaustivité de chaque détail. Le présent article n'y prétend pas. Je vais juste tenter de partager les explications qui nous ont été données par la théologienne Anne-Marie Boulongne.
Après avoir travaillé plus de vingt ans comme laïque en mission ecclésiale dans le diocèse de Nanterre elle a enseigné à l’ISPC, Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique pendant dix ans. Aujourd'hui à la retraite, elle a décidé de s'installer à Vézelay et elle connait la basilique dans le moindre détail.
Nous avons contourné l'édifice et commencé par l'extérieur qu'elle nous a demandé d'imaginer noir de lichen. Les murs ont retrouvé leur blancheur au bout de quinze années de restauration, à raison d'une tranche par an, (aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur). Après le choeur, la façade et l'avant-nef c'est maintenant la nef qui fait l'objet de soins. On remarque les échafaudages devant la tour Saint-Antoine.
Il faut se placer dans le contexte de l'an 1000 qui était très anxiogène. Le Christ ayant enchainé Satan pour (seulement) 1000 ans l'effroi d'une catastrophe domine. C’est une époque de forte ferveur religieuse qui donne naissance à de grands pèlerinages vers Rome, Jérusalem ou Compostelle. À Vézelay, on se souvient alors qu'un moine est allé jadis chercher en Provence les reliques de Marie-Madeleine qui se trouvent sous l'autel et on va ajouter son culte à ceux de Jean Baptiste, saint Pierre et saint Paul. Libérée de sept démons, ayant tout connu, elle comprendra tout et s'adressera directement à Jésus en votre faveur… Dès lors, les pèlerins affluent et la petite église carolingienne ne suffit plus à accueillir les foules.
La construction de la nouvelle église commence à la toute fin du XIe siècle. Elle se poursuivra tout le long du XII°. L'ensemble était gigantesque, avec un dortoir, une salle capitulaire (qui sera transformée en chapelle), plusieurs bâtiments utilitaires (détruits depuis), un réfectoire dont on aperçoit encore le mur au fond. Hélas le temps a dégradé les bâtiments. Quand arrive sur place Prosper Mérimée, qui n'était pas seulement écrivain mais aussi inspecteur général des Monuments historiques, il constate que les murs sont imprégnés d'eau, les pierres tombent, les arbres poussent à l'intérieur. Nous sommes en août 1834 et aucun architecte n'accepte le défi… sauf Viollet-le-Duc, un tout jeune homme, pas encore diplômé, et qui restaurera ensuite Notre-Dame.
Il est facile de se moquer de certains ajouts qu'il a faits comme ces modillons représentant l'idée qu'on se faisait alors du Moyen-Age. Certains visiteurs jurent y reconnaitre le visage de Shrek au bout à droite. Toujours est-il qu'il a sauvé le monument.
Le tympan de la façade extérieure provoque souvent l'admiration. C'est pourtant (là encore) une invention. On ne reprochera pas d'avoir imaginé un jugement dernier, à ceci près qu'il ne pouvait pas être représenté de cette manière. Si l'on veut admirer un tympan nous devrons attendre de nous trouver à l'intérieur.
Les choix théologiques de la basilique s'inscrivent dans le contexte rappelé plus haut. Elle est destinée à des chrétiens qui sont des pécheurs. Le pèlerin est ainsi la figure du pauvre ; il devra louer ses bras en route et son trajet s'étalera sur des années (aujourd'hui il ne faut "que" deux mois et demi). Il reviendra de Compostelle en bateau uniquement s'il a de l'argent pour se l'offrir.
L'abbatiale est construite pour des pauvres. Le chœur roman s'élève vite, au-dessus de l’église carolingienne (la crypte actuelle). Il sera consacré en 1104. Les moines (une soixantaine vivront ici contre 300 à Cluny) entreprennent ensuite la construction de la nef, en partant probablement de la façade intérieure en direction du choeur. Mais en 1120 un incendie interrompt le chantier et donne l’occasion d’actualiser le projet initial.
On avait eu l'idée de placer un porche devant la façade (comme à Saint-Benoit-sur-Loire) mais on jugea plus utile de s’inspirer de Cluny et de construire une avant-nef fermée qui permettrait d'accueillir une foule, de lutter contre le froid, de célébrer des liturgies, d'en faire le point de départ de processions. Or à Cluny, cette avant-nef est nommée la Galilée. Les pèlerins vont donc être invités à parcourir un itinéraire symbolique depuis les "ténèbres" de la Galilée jusqu’à la grande lumière du chœur qui figure à la fois la Jérusalem terrestre où le Christ, l’Agneau de Dieu, a été immolé et la Jérusalem céleste où siège l’Agneau glorieux, au milieu de tous ceux qui "sont passés par la grande épreuve" et célèbrent désormais la victoire du Crucifié ressuscité.
Cette invitation est lancée par st Jean-Baptiste, celui qu’on appelle le Précurseur, figuré en avant du grand tympan. Jean-Baptiste est celui qui désigne l’Agneau de Dieu, puis s’efface : Il faut que lui grandisse et que moi je diminue.
On notera que la fête de la Saint Jean a lieu le 24 juin, en plein solstice d'été, quand le soleil est au plus haut dans le ciel. Il entre alors à la verticale dans la nef (par des vitraux qui pour cette raison ne sont pas décorés mais translucides) et marque au sol des flaques de lumière qui tracent un chemin. Aujourd'hui celui-ci est nettement repérable mais décalé puisque nous sommes au mois de mai (photos ci-dessus). Quand à Noël les jours sont les plus courts, le soleil entre à l'horizontale et éclaire les ténèbres du bas-côté nord. "Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière, et sur les habitants du pays de l’ombre une lumière a resplendi". Ainsi, la basilique ne se contente pas de rappeler les Écritures : elle les "accomplit", ici et maintenant, participant ainsi à la grande sacramentalité de l’Église.
Les travaux reprennent après l’incendie : la nef et l’avant-nef sont achevées vers 1250, en conservant l’unité du style roman. On construit les tours qui encadrent la façade extérieure. Mais en 1265, alors que le travail semble achevé, un incendie détruit le chœur roman. On est alors en pleine période "gothique", et le nouveau chœur sera reconstruit dans ce style, qui permet de faire entrer un maximum de lumière et de souligner le contraste entre l’ombre du début de l’itinéraire et l’éclatante clarté de son aboutissement. Vézelay est alors au sommet de son rayonnement.
Le déclin ne tardera pas. Les Provençaux parviennent à persuader le pape de revenir sur les confirmations des siècles passés. Une bulle sera publiée, qui affirme que les reliques de Marie-Madeleine se trouvent en Provence. Les pèlerinages se détournent de Vézelay.
Suivront les vagues de destruction des guerres de religion puis de la Révolution. Finalement, quand Vézelay pourra de nouveau s'ouvrir au culte, la cathédrale de Sens redonnera une partie des reliques qui lui avait été offertes au moment de sa construction, si bien qu’il subsiste aujourd’hui dans la crypte un modeste fragment de côte de la sainte.
Le motif du centaure (à gauche) est une déclinaison sauvage de l'homme. Si celui-ci a péché c'est parce qu'il a raté sa cible. Il n'y a pas d'explication morale à y voir. En face un ange qui semble prêt à quitter la basilique se retourne et lance un coup de pied par derrière à un homme qui le retient par le col. C’est Jacob, qui a lutté toute la nuit avec Dieu et qui le supplie : je ne te lâcherai pas que tu ne m'aies béni. Le pèlerin est ainsi averti du combat spirituel qu’il engage en entrant dans la basilique et encouragé à le mener avec ténacité. Car à la fin, il en sortira marqué, mais l’ange le bénira.
Quatre rats attaquent le pied de la colonne de gauche. L'interprétation de la présence de cet animal, voleur, pilleur et porteur de maladies graves comme la peste est sans doute négative. Mais c’est en vain qu’ils s’attaquent aux colonnes de l’église.
Scrutons les trois tympans, le principal et les deux secondaires. Ça papote beaucoup, commente notre guide avec sa manière bien à elle et ô combien passionnante de nous amener à décrypter le message des sculptures.
A droite la Nativité classique avec l'Annonciation, la Visitation et (au-dessus) l'Adoration des mages.
A gauche c'est Emmaüs et la manifestation de la résurrection. Le Christ y explique aux pèlerins comment lire toutes les Écritures à la lumière du mystère pascal. C’est de cela que parlent toutes les écritures que le pèlerin va méditer, contempler : écriture des chapiteaux, écriture de sa propre vie. Il entre par le nord, le côté de l’ombre, pour se confronter à la violence des histoires et des monstres représentés sur les chapiteaux. Il va suivre la lumière comme s'il s'agissait d'un bain baptismal, pour ressortir par le sud, éclairé, transfiguré, pour prendre le chemin de celui lui montre comme vivre désormais en humain.
Il est probable que le tympan était peint. Le Christ y occupe la place centrale, bras ouverts (nous ne sommes pas du tout dans un Jugement). Des rayons s'échappent de ses doigts et diffusent l’Esprit saint sur la tête des apôtres. Il est saisi dans un geste éternel promettant à tous ceux qui entrent de potentiellement recevoir eux aussi l'Esprit saint. Ses vêtements sont soulevés par le souffle. La tunique de Pierre présente les mêmes plis que celle du Christ que l'on voit en train de se lever. Le trône (représenté sous forme d'une petite église) vacille. Le Christ est déjà dans le Père. C'est une représentation de la théophanie trinitaire avec l'amande (mandorla en italien) symbolisant la tendresse de Dieu qui entoure le Fils.
L'ensemble désigne le mystère pascal reconnaissable à la croix monumentale de la composition. Au centre se trouve saint Jean-Baptiste tenant le plat sur lequel on devine la trace de l'agneau. Au-dessus du Christ ce sont les peuples de la terre en conversation et se montrant la partie douloureuse de leur corps. Il y est question de guérisons somatiques, psychiques, morales, de contrôle des émotions.
Sur le linteau, du côté gauche (non photographié), des hommes, ouvriers ou paysans apportant des offrandes, avancent en une procession bien ordonnée, miroir de celle des moines. De l’autre côté, grands et petits personnages étranges sont tournés dans toutes les directions. Plusieurs désignent le Christ de leur bras, placé derrière eux, comme pour dire : ne serait-il pas le Christ ?. L'Esprit soulève là encore les tuniques. À l'extrême droite, un couple et un enfant munis d'immenses oreilles rappellent les premiers mots de la règle de saint Benoit : Écoute, mon fils, prête l’oreille de ton cœur. Tout monstrueux qu’ils soient, ces gens ont tout ce qu’il faut pour commencer un chemin spirituel. Deux grands personnages accueillent cette procession improbable : il s’agit de Pierre, reconnaissable à sa grande clé et de Paul, qui ouvre aux nations les portes de la foi en les accueillant par le baptême.
A l'intérieur on compte 4 chapiteaux sur chacun des 10 piliers qui, additionnés avec ceux des bas-côtés s'élèvent à 99, signifiant que la perfection n'est pas de ce monde.
Le plus connu est celui que réalisa le maitre-sculpteur de Vézelay et qui se trouve en fin de parcours. Deux personnages s’affairent au moulin. Celui de gauche verse le grain. Après avoir traversé une petite roue, la farine tombe dans un sac tenu par le second.
Le personnage de gauche porte une cape élégante, un bijou sur l'épaule, et au poignet de sa tunique, un motif de ruché - symbole d’écoute attentive de la Parole. Il dégage une grande dignité. L’esquisse de spirale qui se devine sur sa hanche le rapproche du Christ du tympan. Il s’agit de Moïse, qui nous a donné la Torah, l'Ancien Testament. On observe qu'il y a 4 rayons au centre de la roue (qui devrait en compter au minimum 6). C'est donc une croix, qui évoque l'auréole du Christ. L'Écriture est moulue par la vie du Christ, et se transforme en une fine farine qui deviendra pain de l'eucharistie. Sur la droite saint Paul, avec son grand front, une double barbe car il s'inspire de l'Ancien Testament pour composer le Nouveau après avoir relu les Écritures à la lumière du mystère pascal. Il semble nu sous un grand paréo, allusion au baptême.
Sur chaque colonne, l'art du sculpteur le pousse à aller le plus loin possible dans la forme sans altérer la solidité de l'ensemble puisque le chapiteau a pour objet premier de soutenir les voûtes. Certains ne "racontent" pas d'histoire mais sont une ode à la nature avec leur décor de feuillages, fleurs et fruits. Ils nous rappellent que nous, visiteurs, sommes en train de déambuler, émerveillés, heureux, dans ce jardin planté d’arbres qu’on appelle Paradis.
Quelle chance d'avoir pu effectuer cette visite incarnant le précepte divin : je fais descendre sur terre toute cette révélation pour la rendre accessible.
Au retour nous sommes redescendus en marchant à l’envers sur le chemin qui est ponctué de coquilles dorées.
Je remercie infiniment Anne-Marie Boulongne pour sa relecture attentive.
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