Il fut projeté une fois, et en avant-première, mais il sera très prochainement de nouveau à l’affiche du Rex de Châtenay-Malabry (92).
À l’origine, ce sont de véritables lettres de suicide publiées dans la presse américaine à la fin du XIX° siècle qui popularisèrent en quelque sorte l’expression que le réalisateur a choisi comme titre.
La formule est ensuite devenue familière. Elle est présente dans Le Kid de Charlie Chaplin comme dans beaucoup de dessins animés, où d’ailleurs le héros exprime souvent un désespoir exagéré face à des situations anodines et rate systématiquement son suicide. Si bien que la formule a souvent été parodiée, notamment par Les Simpson ou Bob l'Éponge.
Dans leur opéra-rock mythique The Wall (1979) les Pink Floyd lui redonne son premier sens. Goodbye Cruel World y est une chanson très courte mais d'une forte intensité dramatique annonçant que le héros décide de se couper définitivement du reste de l'humanité. On peut voir dans le costume (et la coiffure) du jeune Otto une évocation de ce contexte même si nous allons vite constater que lui aussi loupe son suicide sans que l’on soit dans une forme de comédie. On peut se demander a posteriori s’il avait l’intention de mourir ou simplement de disparaître.
Rien n’est donné à voir dans la toute première scène d’introduction. La course poursuite est filmée en panoramique dans la nuit noire comme une carte géographique qu’on déploie alors que retentissent les appels à l’aide du garçon qui très vite se tait pour ne pas se faire repérer. Otto est une victime du harcèlement scolaire mais celui-ci restera hors champ. J’ai beaucoup apprécié qu’on en soit dispensé pour se focaliser sur les conséquences.
En nous prévenant que «ce film commence d’une certaine façon par la fin» on nous interdit l’interprétation immédiate et dirige notre pensée. La question n’est plus de chercher à savoir pourquoi il a été harcelé ni par qui exactement. L’heure n’est pas aux règlements de comptes mais à la manière de se reconstruire après un traumatisme.
Paradoxalement, ce sera la douceur qui va le plus imprégner le film. Les cinéphiles reconnaîtront la voix off au timbre et à la prosodie si reconnaissables, tendre et apaisante, qui va régulièrement intervenir en commentaire. Françoise Lebrun est une figure légendaire, notamment célèbre pour son rôle de Veronika dans La Maman et la Putain, ce qui laisse penser que le réalisateur a voulu rendre hommage à la Nouvelle Vague à travers ce premier film.
Le garçon aurait pu décider de laisser une lettre d’explication collective (par exemple à sa mère, à charge pour elle de la transmettre à l’école) puisque chacun des élèves de sa classe de 3ème recevra le même texte mais il choisit de rédiger 52 enveloppes et de les envoyer par la Poste. C’est encore en voix off qu’on en découvre le contenu et la justification, "Parce que la mort c'est juste une fois, et la vie c'est tous les jours…" alors qu’à l’image le collège nous est montré, vide de sa présence.
Il accuse globalement l’ensemble de ses camarades, à l’exception d’une certaine Léna … qui va jouer ensuite un rôle décisif en lui venant en aide. Mais pour le moment Otto part tranquillement, libère son furet dans les bois et saute depuis un pont ferroviaire métallique désaffecté dans les eaux tourbillonnantes de la Touques, un fleuve côtier qui traverse la ville de Lisieux où se déroulent de nombreuses scènes.
On est surpris de le voir réchapper de cette violente chute et Otto va boiter pendant les premiers jours de sa cavale. À l’instar des Pink Floyd, Otto franchit une frontière entre le monde hostile du collège et le début de sa vie de fantôme. On appréciera la métaphore de se "jeter à l’eau" dans un nouveau monde où il sera compliqué de s’organiser pour survivre, mais différemment.
Nous sommes au tout début de l’automne. La nuit va tomber vers 18 h 30, ce qui va d’ailleurs faciliter sa disparition. Otto apprend sa disparition par la radio et qu’on l’a cherché "partout". Il est contraint de manger des restes dans des poubelles et il m’a semblé que c’était celles de l’hôtel restaurant où travaille Léna, la fille de la propriétaire de l’hôtel de la Basilique.
Léna le reconnait et va lui apporter son aide. Jusqu’à ce que la voix off qualifie la mise en scène de la fugue de « jeu dangereux ». Ce qui ne devait être au départ qu'une farce vengeresse et un appel à l'aide face au harcèlement scolaire pourrait évoluer en un engrenage fatal en échappant au contrôle des adolescents. la fuite devrait-elle devenir définitive ?
Otto réalise l’ampleur de son geste : "Après ce que j'ai fait, je pourrai jamais rentrer chez moi". Léna demeure positive : "Il peut pas se passer que des choses mauvaises. J'y crois pas. Il y a forcément des choses belles qui vont arriver aussi".
Après plusieurs péripéties que je ne raconterais évidemment pas, et quelques incohérences mais acceptables puisque nous sommes dans l’univers du conte, le spectateur est prévenu que la fin n’est pas tout à fait la fin alors qu’Otto reconnait qu’il a voulu devenir quelqu’un d’autre parce qu’il n’arrivait pas à être lui.
Félix de Givry filme superbement la ville de Lisieux (Normandie), un centre ville accidenté (alors que je croyais la région plane) et ses environs jusqu’à Trouville-sur-Mer. Il utilise la symbolique religieuse avec discrétion, avec la présence du parvis de la cathédrale Saint-Pierre et de la Basilique Sainte-Thérèse, cette humble sainte qui ne voulait que "faire le ciel sur la terre".
Il achève son film sur un dénouement suspendu (justifiant que la fin ne soit pas tout à fait la fin) avec un envol de ballons blancs au-dessus des toits, scellant l’abandon de sa vie de fantôme, donnant l’occasion de filmer un joli jeu de cache-cache avec sa mère qui ne le dénonce pas et accepte silencieusement la décision de s'émanciper et de quitter la ville. Espérons qu’il deviendra effectivement quelqu’un d’autre. peut-être un cinéaste puisque Félix de Givry a déclaré en interview combien il s’était inspiré de ses années de collège qu’il a vécues comme un bagne.
Adieu monde cruel a été présenté, hors compétition, en clôture de la Semaine de la critique lors du Festival de Cannes 2026.
À propos des comédiens Jane Beever est une Léna très juste. Otto est Milo Machado-Graner qui a commencé en 2021 dans le rôle du fils du psychiatre, interprété par Frédéric Pierrot, pour la série télévisée, En thérapie, diffusée sur Arte.Puis il incarne Alexandre, aux côtés de son frère Solàn, dans En attendant Bojangles. Deux ans plus tard il est Daniel, le formidable fils malvoyant de Sandra, dans Anatomie d'une chute, Palme d'or de Cannes 2023.
La musique est composée par Arnaud Toulon, qui retrouve Félix de Givry après Arco (2025), film d’animation d’Ugo Bienvenu, qui obtint le César 2026 dans sa catégorie. Félix de Givry en était co-scénariste et producteur et Ugo est producteur d’Adieu monde cruel.
Adieu monde cruel de Félix de Givry
Scénario : Félix de Givry et Marie-Stéphane ImbertMusique originale : Arnaud Toulon
Avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Françoise Lebrun (la narratrice), Emmanuelle Destremau, Maïa Sandoz, Erwan Kepoa Falé …
Film de clôture de la Semaine de la Critique 2026
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