
Nouvelle journée, jeudi 19 février, à
l’Ecole des loisirs, à fouiller le patrimoine littéraire, cette fois celui d'un des plus singuliers et des plus libres, multipliant les irrévérences avec une fantaisie provoquant le pardon et forçant l’admiration.
Les amateurs de littérature jeunesse auront compris qu'il s'agit de
Philippe Corentin, un auteur "renversant" que j'avais rencontré le mercredi
31 octobre 2012.
L’équipe s’est appuyée sur l’excellente et rarement si complète exposition que lui avait consacré le
Musée de l’Illustration Jeunesse (MIJ) de Moulins (Allier), intitulée
Scrogneugneu, enrichie par les fonds de
l’Heure Joyeuse que conserve
la Médiathèque Françoise Sagan, un havre de paix et de découverte, proche de la gare de l’Est, que je recommande chaudement. J’y étais d’ailleurs déjà venue à propos de la publication de
Bonjour Tristesse en bande dessinée.
Après Moulins, Paris consacre donc une très grande exposition à Corentin sur plusieurs étages de la médiathèque Françoise Sagan que nous ont présentée Hélène Vallotteau, responsable jeunesse et patrimoine de l'établissement et Binh Chaumont amie de Philippe et de son épouse Michèle (ci-dessous à droite) qui y a apporté tout un repas d'ingrédients mystère que sont les jeux qu'elle a conçus à partir des albums et dont les enfants (et les parents) peuvent s’emparer.
Auparavant nous avons eu le bonheur et la chance d'écouter la grande spécialiste Yvanne Chenouf (ci-dessus à gauche) présenter les caractéristiques de l'oeuvre de Corentin qui pour elle est un des auteurs les plus libres, les plus singuliers et dont l'humour est irrévérencieux permettait de désarçonner son interlocuteur à coup sûr, ce dont il était très fier.
Et ça commence quand on l'interroge sur sa biographie qui sera vite expédiée. Né dans les années 40, en région parisienne, il passe son enfance à Quimper, fait des études qui sont qualifiées de très secondaires ... En 1968, ses premiers dessins sont publiés dans "L'Enragé". Il a collaboré à "Elle", "Marie-Claire", "Jardin des Modes", "Vogue"... avant d'arriver aux albums pour enfants.
C'est un auteur renversant à double titre : tomber par terre et être ému. Le poème Dans Paris de Paul Eluard lui correspond à merveille (voir en fin d'article). Le poète y joue avec les éléments comme avec un château de cartes ou les cubes d'une pyramide construite par les enfants. Tout va tomber dans un ordre logique, anticipante, et réjouissant.

C'est représentatif de ce que fait Corentin en ce sens que tout rate chez lui.
Pipioli le souriceau estime que ce qu’une hirondelle fait il peut le faire, mais il choisit comme modèle l’oiseau le moins migrateur qui soit, un merle qui s'appelle Zigomar, et qu'on retrouve dans plusieurs albums.
Quand on chante Joyeux anniversaire c’est la partition de Malbrough s’en va en guerre qui est dessinée (dans Patatras). Il bouleverse l'ordre familial mais ne rigole pas pour autant avec les traditions. La mère confirmera systématiquement la cohérence du monde. On ne change pas ce que la nature nous a donné.
Il venait du dessin politique et érotique et trouva malgré tout sa place à l'Ecole des loisirs, même si Ungerer était déjà là. Il y entre avec Mademoiselle-tout-à-l’envers, orpheline de deux parents tués par crime. Chiffonnette est une cousine d'Amérique qui arrive dans la famille des deux souriceaux Trottinette et Totoche, des noms qui viennent de l'univers de la Bande Dessinée. Comme Cosette et Gavroche. Ni chauve, ni souris, elle a par contre le museau chiffonné et n'est pas comme tout le monde, jouant un peu la vamp (comme vampire).
Mais quel est le vrai monde ?
Pas d’ironie sans conflit de valeurs, démontrant qu’un autre ordre est possible. Par exemple rejoindre l’Afrique, avoir un dessert, ce que réclame un personnage, fourchette à la main, goûter une petite fille.
Corentin a un frère jumeau, Alain Le Saux, également auteur jeunesse, dont il ne porte pas le même nom. La gémellité traverse l’œuvre (un des albums est Les deux oiseaux). Tout le monde est dans l’inconfort de sa position et les obstacles au changement sont multiples :
- une erreur de calcul dans l'Afrique de Zigomar (comme Colomb),
- la question de l'offre et de la demande,
- l'instabilité du désir qui est débordant.
Quand le point de vue change, le monde change.
Alors on conclut de nouvelles alliances : Chien/lapin, lapin/loup, Grenouille/merle/souriceau. On cherche à régler le problème par la métamorphose mais les choses ne se font pas par simple bonne volonté. Il faut suivre une formation, ce que fait le lapin pour guider Le chien qui voulait être chat. Il faut accepter de s'ouvrir aux autres, de jouer, lire, bouger, se remuer. Malheureusement Biplan, le moucheron rabat-joie ressasse Je sais pas quoi faire. Qu’est-ce que je peux faire ? Comme le demande Anna Karina et le crocodile lit dans son bain comme Belmondo, toujours dans Pierrot le fou le film de Godard.
On remarque une autre allusion au cinéaste dans Zigomar n’aime pas les légumes, quand les oiseaux se posent sur la branche à bout de souffle. Il y a une forte inter-conicité chez Corentin. Un petit être tenu dans un gros poing poilu évoque King-Kong. Une chute dans le ruisseau, voilà Gavroche, les pieds battant l'air et c'est l'Icare de Bruegel. Des volailles en panique, une haie d'honneur de lapins, c'est l'hommage à Rabier. La tête du Père Noël sur un plateau, c'est Saint Jean-Baptiste du Caravage ...
On deale beaucoup chez Corentin qui semble prôner la pédagogie du détour. (Zygomar n’aime pas les légumes).
Il aime mettre en scène des rois (des légumes, des gâteaux) qui peuvent tout aussi bien être un loup ou un escargot, pourvu de porter une couronne, et des reines de carnaval comme la reine des fourmis. Il s'inspire du discours du Dictateur de Charlie Chaplin en 1940. Nous pourrons tous être heureux mais nous avons perdu le chemin.
Il met en garde. On ne s’assoie pas à la table d’un loup. On ne joue pas avec le feu. C'est le propos de Mademoiselle Sauve-qui-peut.
Il nous fait entrer dans l'histoire, comme au théâtre, par une interrogation : dis, maman pourquoi ... ? ou bien bille en tête par une affirmation : voilà, c'est l'histoire de ... en détournant ensuite les personnages principaux des contes (le père noël, le petit chaperon rouge, le loup), c'est encore l'histoire d'un ogre, mais celle-là elle est rigolote.
Ses héros portent des noms de personnages de dessins animés : Pipioli Pissenlit, Zigomar, Scroneugneu, Trottinette, Totoche, Routoutou, Bouboule, Baballe, Machin Chouette, Loustique et Chiffonnette ... Ils sont aussi sympathiques lorsqu'ils n'ont pas de patronymes comme la Mère Souris (avec des majuscules tout de même) ou la grenouille qui parfois même se contente d'être spectatrice muette de l'aventure, comme dans Plouf !
Dans un second temps, Hélène Valotteau et Binh Chaumont ont dialogué pour donner le cadre de l'exposition dont elles sont les deux commissaires.
Bin explique que l’idée de fabriquer des jeux à partir des albums a germé en 2020 dans son tout petit appartement pendant le Covid avec aussi un travail de marionnettes.
Chacun tient dans une palette et il y en a une par album.