mercredi 7 octobre 2026

La Semaine des Autres Modes à Paris

En marge de la Paris Fashion Week, qui s’est achevée hier, UAMEP a lancé la 6ème édition de la Semaine des Autres Modes à Paris, un rendez-vous devenu incontournable pour ceux qui considèrent que la transition écologique et une société plus inclusive priment sur la consommation.

C'est donc avec un fort intérêt que je suis allée au Consulat Voltaire, qui est un des partenaires (avec notamment le soutien de Fashion Revolution France et de La Cour des Icônes), à l’ouverture artistique de la manifestation au cours d'une soirée qui a fait se rencontrer l’art, la musique, la culture et bien entendu la mode, au cours d'une soirée animée par la dynamique Arielle Lévy, qui est à l'initiative du collectif, créé à l'origine pour dénoncer l’arrivée de Shein au BHV et défendre un modèle de consommation responsable.

J'y ai suivi un défilé où, certes, manquait la grande Catherine, mais qui était réjouissant par la qualité des modèles présentés, pratiquement tous tout à fait "portables" et surtout en accord avec mes valeurs profondes. J’adore la mode (ce fut le sujet d'un des tous premiers articles du blog) mais je n'en suis absolument pas esclave. Ce que j'ai vu m’a donné envie de repousser la porte d’une boutique. La démonstration a été faite que la mode responsable peut être belle (et accessible en terme de prix d'ailleurs).

En fait c'est plutôt de la confection que je suis attentive et admirative. Alors, forcément je fus sensible à l'accrochage de silhouettes réalisées par les membres du collectif. Parmi elle, à gauche, une robe brodée devant (et derrière) par Anne Sailor, créatrice spécialisée dans le patch, la broderie et la customisation éco-responsable.
Et ce dos de blouson en jean, hommage textile à la célèbre cinéaste de la Nouvelle Vague, sur lequel Céline Dupuy a recréé de manière stylisée le visage iconique d'Agnès Varda (reconnaissable entre mille à sa coupe au bol bicolore), en utilisant une technique de mosaïque textile ou patchwork inversé, d'autant plus pertinent que la réalisatrice a prôné l'art de la récupération dans son documentaire "Les Glaneurs et la glaneuse" dont je vous recommande le visionnage.

Sur la mezzanine, Marie Meerson exposait des photos des membres du collectif "habillés" dans un textile qu'elle a dessiné pour la Semaine.
On reconnait à gauche Marcia De Carvalho, la fondatrice de Chaussettes orphelines dont l'entreprise va fêter ses 18 ans, et Arielle Lévy.

Nous nous sommes rassemblés pour la projection de Manifeste, le défilé des 25 ans de Naco Paris, pionnier de l'upcycling, qui avait été présenté à La Fabrique, à Toulouse. Tout méritait d'être souligné, non seulement les vêtements, mais les mannequins, la musique, la manière de marcher, lentement et suivant des lignes brisées qui permettaient de véritablement voir les créations sous toutes les coutures.
 
Naco Paris est un artiste et un créateur emblématique, partenaire historique de UAMEP dont le travail et les défilés manifestes infusent les événements du collectif.

Place ensuite au défilé de clôture, sous la direction artistique d’Audrey Jehanno, journaliste et styliste, qui fait admirablement se croiser la mode, l’image et la culture. Avec la musique live de Krivers.
Nous avons ainsi pu applaudir des sacs brodés de Sophie Cano, des mi-bas de Chaussettes Orphelines, une jupe de rubans assemblés de Lena Hoschek et deux autres robes.
Il y eu aussi Maison Louis, et Les toiles bleues de Nîmes …
La Suite Jenny Sacerdote…
 Gaelle Constantini et La Suite Jenny Sacerdote…
… Les toiles bleues de Nîmes, et Gaelle Constantini …
… SKFK …

mardi 6 octobre 2026

Nous aussi d'Anne Godard

Je me sens très chanceuse d’avoir eu l’opportunité de lire Nous aussi hier soir en compagnie d’Anne Godard dans un moment de solitude partagée en petit comité sous forme d’une Reading Party dans les locaux de Babelio.

Je m'étais imposé de ne rien apprendre de plus sur ce livre pour arriver la plus neutre possible à cet évènement. Mais comment occulter qu’il est dans la première sélection du Goncourt 2026 ?

Nous aussi n'est que le troisième roman d'une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y brosse une grande famille bourgeoise parisienne dont elle dynamite les apparences et les secrets, sans épargner personne. Son écriture est une musique poétique qui, à l’instar d’un jeu de dominos, trace la généalogie de cette famille qui "elle aussi" … 

Alors que l'a première personne du singulier aurait installé la revendication, elle a eu recours à un style particulier puisque tout le roman est écrit à la troisième personne avec le pronom personnel "on" qui, théoriquement, est toujours associé à un verbe conjugué au singulier, y compris lorsque ce on désigne un groupe de plusieurs individus.

Il installe une garantie de sécurité (personne n'est nommé) mais le lecteur devine que ce n'est qu'une façade, un paravent qui protège un moment un microcosme un peu sectaire.

Anne Godard enseigne la littérature créative et applique ses principes à elle-même. Si bien que ses "on" sont parfois singuliers, parfois pluriels, rarement indéfinis mais plutôt renseignés de manière à ce que le lecteur comprenne s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille, d'un jeune ou d'un vieux, ou encore d'un masculin pluriel quand elle aborde la guerre d'Algérie (p.87). Croyez-moi, le lecteur s'y fait très vite, presque flatté que l'autrice sollicite sa sagacité pour saisir la subtilité de chaque phrase.

Depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté (p. 26). Le doute n'est plus permis, c'est un pluriel et il devient choral. Le "nous" peut alors s'infiltrer, nous les filles, nous les garçons (p. 37-38) puis nous aussi le regard et le dos droit (…) quelquefois on rit bruyamment. Le nous enflera au fil des pages, devenant tou un monde. Ce "nous aussi" pourra être interprété comme une sorte de "me too" collectif, allant jusqu'à nous pousser à nous interroger : notre famille serait-elle, elle aussi, un "nous aussi" ? Aucun prénom n'est mentionné, à l'exception d'un seul et on comprendra qu'il s'agit d'un choix stratégique levant toute ambiguïté.

Le découpage est vif. Aucun chapitre n'excède deux pages. Et clac, au suivant. Pour une fois, le format si particulier des livres d'Actes Sud s'accorde au rythme.

Il y a un aspect sociologique qui a son intérêt. Apprenant qu'on place correctement le couteau à fromage au-dessus de l'assiette et le couteau à fruit (p. 19) je sais déjà que je ne fais pas partie du clan puisque j'utilise le premier pour couper (aussi) les fruits.

Les touches d'humour sont nombreuses, frôlant parfois la dérision. Comme cette assurance d'entrer dans les Grandes Ecoles, comme une lettre à la poste, il suffit de ne pas oublier le timbre (p. 15). Ou encore la scène de la déchirure du drap de cent ans (p. 75) que, sans être de "cette" famille j'ai vécu moi aussi.

On sait se moquer des dérapages, … quand ils sont acceptables. Comme de cet arrière grand-père qui, ignorant ce qu'était le caviar, s'en servit une louche (p. 22). Mais la conscience de classe reste forte : On a voulu des enfants (…) des petits nous pour refaire un grand nous (p. 119), depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté (p. 26), nous, patrimoine vivant (p. 42). Impossible de retenir cette expression à charge contre Anne Godard, puisqu'un peu plus loin elle regrette "nos bonnes manières et notre morgue de nantis" (p. 58). On chérit le chien par-dessus tout mais on tient le fils du voisin à l'écart (p. 61-62).

Pourtant, malgré l'abondance des énumérations positives je n'ai jamais décelé la moindre trace de bonheur.

lundi 5 octobre 2026

Lancement de la Cheese and Bordeaux Wine Week

Le lancement de la Cheese and Bordeaux Wine Week en compagnie des partenaires fromages et des vins de Bordeaux a eu lieu au restaurant Les Jalles, 14 rue des Capucines, 75002.

Si les fromages sont présents depuis la création de cette quinzaine ultra épicurienne, les vins de Bordeaux en sont les nouveaux associés, totalement légitimes avec ses 37 appellations (AOP) et ses quelque 300 maisons de négoce.

C’est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir la diversité de ce vignoble. Une sélection de 12 pépites sera mise à l’honneur pour cette 9ème édition à retrouver dans les restaurants, bistrots, fromageries, cavistes et hôtels de France. Rouges, Blancs secs, Blancs doux, Rosés, Crémants, les vins de Bordeaux se réinventeront : accessibles, modernes et pour toutes les occasions !

Si accorder un vin à un fromage est avant tout une histoire de goût, comme le rappela le fromager-affineur de carrure internationale Patrick Marchand, un des parrains de cette année, le choix est facilité par la diversité des vins de Bordeaux, offrant un grand nombre de possibilités, comme le souligna Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde (et propriétaire du Bistrot du Sommelier à Paris), ce que démontra le déjeuner, même si bien entendu nous ne les dégustâmes pas en totalité et qu'il convient de toute façon d'apprécier avec modération puisque l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.
 
Nous avons été accueillis par un verre de Crémant de Bordeaux, Air de Claret Blanc de Noirs, 100% Cabernet Franc, qui s'accorda merveilleusement avec une Brochette de Tomates Cerises à la Mozarella de Deliziosa, des Pics de Saumon Fumé d'Ecosse crème d'Aneth et une Burrata Deliziosa, allant jusqu'à nous faire oublier l'existence des Champagnes. Une vraie révélation pour moi qui ignorais que cette région avait elle aussi son Crémant.

Je découvrais aussi aujourd'hui la Maison Deliziosa, créée en 1992 par Giovanni D'Ambruoso à Noci, représentée ici par Alessandra Finotto dont je donnerai l'essentiel de l'intervention plus bas, en lien avec les fromages qui nous ont été servis. Pour le moment il suffit de savoir que la Burrata Deliziosa a été élue deux fois meilleure burrata du monde. Elle est produite au cœur des Pouilles, reconnue pour sa texture filée à l'extérieur et son cœur extrêmement crémeux (composé de crème et de fils de mozzarella). Elle est façonnée à la main par des maîtres fromagers avec du lait provenant de 140 éleveurs.

dimanche 4 octobre 2026

Un marché noir de Berenice Pichat

Berenice Pichat avait secoué les lecteurs avec La petite bonne, récompensée ensuite à juste titre par plusieurs prix. On attendait donc avec intérêt son second roman. Il se trouve que Un marché noir se situe dans la même veine émotionnelle et confirme son talent, un an plus tard.

Le "un" à son importance et une fois le livre refermé on pourra y voir du second degré. On va suivre le parcours de Servane -encore une héroïne féminine de condition modeste- puis de Paul entre septembre 1941 et mai 1944. Le récit sera interrompu par la déposition, faite sans prendre de pincettes, en septembre 44, de la concierge du 55 rue Dulong où habite Servane.

J’écris "déposition" parce que le texte en a tout l’air mais je pourrais aussi bien le qualifier de confession. On constatera maintes fois qu'elle a joué un rôle positif. Quand on s'adapte on survit, dit-elle sans juger. Tout le monde traficotait un peu (…) sans ça on serait tous morts de faim (…) le marché noir, le marché gris, qui peut dire qu’il n’a jamais trempé là-dedans ? (p. 38). Les confidences dérapent tout de même un peu de fil en aiguille. 

Servane a été obligée d’intégrer que "il faut se débrouiller avec les moyens du bord" (p. 19).  Elle ne condamne pas davantage les uns et les autres tant que c'est sur le dos des Boches (p. 116). Pouvons-nous cautionner que le marché noir soit vu comme un délit utile, collectif. Trafiquer, c'est résister tous ensemble (p. 70).

Il y a aussi des poèmes écrits à la première personne, qui font entendre un cri déchirant,  mais il va falloir patienter avant d’en connaître l’auteur. Et puis des interventions en italique. Si bien que le roman prend des allures de puzzle et que le lecteur pourrait s'égarer. Bien sûr, je ne vous dirai pas tout.

Sans expliquer qui est Paul, le second personnage principal, car je ménage le suspense, je dirais qu’on devine assez vite sa véritable identité. Le procédé utilisé par l’autrice de couper le livre en deux parties permet de rembobiner l’histoire et de reprendre les faits en changeant de point de vue. Certaines scènes de la première partie bénéficient d'un nouvel éclairage. En tout état de cause il faudra retenir que Paul fut un enfant harcelé par ses camarades d'école et très frustré à la maison : ne jamais rien acheter que le nécessaire, ne pas posséder de superflu, à peine exister (p. 158).

Il est complexe de débusquer la vérité pure. Je crois qu'on ne peut pas l'approcher parce que très peu d'entre nous ont vécu cette période de l'Histoire. On ne peut qu'imaginer, à travers les récits de nos grands-parents, des romans et des films … mais on peut croire qu'en ces années de trouble immense la hiérarchie des bonnes choses était perturbée. Ainsi, ce devait être un vrai plaisir de traverser paris désert à vélo comme l'apprécient Servane et Paul, se pensant un instant de nouveaux libres.

Nous faire ressentir en long, en large et en travers les conséquences des privations nous impose l'indulgence. Qu'aurions-nous fait de mieux ? On comprend lentement que Servane est prise dans un engrenage, qui restreint son libre-arbitre.

A peine sa première mission achevée Servane se promet de faire mieux la prochaine fois. Cette pensée machinale la foudroie. C'est donc vrai : les principes ne tiennent pas longtemps face à la douceur des billets et la promesse de rapporter de quoi revivre enfin (…). Elle connait désormais le prix exact de la honte, mais pour l'instant elle refuse absolument d'y penser (p. 59).

Moins on en sait (et moins on se pose des questions de conscience). La jeune fille choisit (ou se résout) de croire son "amie" Rosa. Et Servane, alias Fleur de mai, est persuadée d'agir pour la bonne cause.

Si le lecteur n'a sans doute pas connu la faim il sait les abominations commises en déportation. Pas Servane qui s’interroge sur le pourquoi du comment "les gens peuvent ils disparaître du jour au lendemain" (p.33) et on comprend l’allusion à la rafle de l’été 42. Toute l'horreur de la situation est dite à mots couverts. Fedor est déplacé "vers un pays où seraient rassemblés les gens comme lui" (p. 32)

Berenice Pichat confirme avec ce deuxième roman le potentiel que La petite bonne avait révélé.

Un marché noir de Berenice Pichat, Les Avrils, en librairie depuis le 20 août 2026

samedi 3 octobre 2026

Quel menu composer autour du Valençay, cuvée Les Griottes

J'avais rencontré Francis Jourdain à la fin de la cérémonie de remise des Lentilles d'or de la photographie culinaire au ministère de l'agriculture en décembre dernier.

Je n'avais alors pas eu l'occasion d'apprécier sa cuvée Les Griottes et je m'étais promis de l'accorder un jour. Il a été parfait sur un rôti de porc fumé au bois de hêtre, braisé avec du chou blanc et des pommes de terre. Ses arômes de fruit rouge et de poivre furent les bienvenus.

Mais il aurait pu tout autant être servi sur une viande grillée au barbecue. Peut-être parce qu'il est composé avec du Gamay (qui est un de mes cépages de prédilection, en toute logique car je privilégie les vins peu tanniques).
Il est le résultat d'un assemblage avec le Côt et le Pinot noir, réputé pour exprimer des tanins discrets..

Ensuite, et bien que théoriquement je privilégie le vin blanc sur les fromages, il s'est très bien comporté avec un fromage frais de chèvre ou de vache. Bien entendu en toute modération sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Le terroir du Valençay, et tout particulièrement ces parcelles riches en silex blond ou rouge, produit un vin rouge friand à la finale épicée. Mais c'est surtout les notes de fruits rouges mûrs, voire de noyau, qui dominent ce vin. Francis Jourdain raconte que la dégustation lui fait revenir en mémoire des saveurs d'enfance, celles de la cerise à l'eau de vie de son grand-père. Pour moi c'est le bocal que ma grand-mère ne manquait jamais de préparer avec les cerises du verger.

Il s'attache avec son épouse Sophie à préserver la biodiversité de leur vignoble situé au sud de la Touraine par une culture raisonnée et respectueuse de la nature et de l’environnement.
J'ai pris les photos sur fond de papier peint motif Coffee Blue de la marque polonaise Plastiflora qui édite aussi de très jolis rubans sur d'anciens métiers à tisser que j'ai découverts sur le dernier salon Maison & objet.

Valençay, Appellation d'Origine Contrôlée
Les Griottes 2023
1958 route de Lucioux, 36600 Lye
Téléphone : 02 54 41 01 45

vendredi 2 octobre 2026

Berlin, Berlin de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras

Si vous n'avez pas encore vu Berlin, Berlin (créé en janvier 2022 au Théâtre Fontaine), ne vous lamentez pas. Le Théâtre des Nouveautés reprogramme ce bijou où le rire est garanti du début à la fin.
Berlin Est. Emma et Ludwig veulent s’enfuir et passer à l’Ouest. Emma se fait engager comme aide-soignante chez Werner Hofmann pour s’occuper de sa vieille mère sénile. Elle n’est pas là par hasard, cet appartement possède un passage secret qui mène de l’autre côté́ du Mur. La situation est déjà̀ suffisamment compliquée mais si en plus, Werner est un agent de la Stasi, qu’il tombe fou amoureux d’Emma, et que l’appartement est un nid d’espions, on bascule dans l'absurde et le délire.
La distribution a changé. Vous ne verrez pas Maxime d'Aboville qui était si merveilleux qu'il eut un Molière d'interprétation pour le rôle qu'il y assurait. Mais, je reprends ses paroles le soir de la cérémonie : Berlin Berlin est d'abord un spectacle de troupe de 8 comédiens. Je salue le capitaine de ce navire, José Paul, le coauteur de la pièce Gérald Sibleyras, et celui qui en est l'âme, Patrick Haudecoeur qui est un très grand clown.
Vous avez de la chance, Patrick n'a pas lâché son bébé et il joue très finement Ludwig, le simple d'esprit qui provoque bourde sur bourde. A ses côtés Anne Charrier, succède à Lysiane Meis. Elle était déjà formidable dans En attendant Bojangles, l'adaptation théâtrale du roman d'Olivier Bourdeaut dont la performance poignante lui avait valu sa toute première nomination aux Molières en 2018. Elle exécute dans le rôle d'Emma, une traversée sans faute, dynamitant carrément le quatrième mur tant elle est naturelle.

Marie Lanchas (la mère et Birgit, l'agente impayable de la Stasi), Guilhem Pellegrin (pauvre général inconsolable du départ de sa chère Greta), Claude Guyonnet, Loïc Legendre et Gino Lazzerini sont toujours là.

Guillaume Bouchède reprend le rôle de Werner Hofmann (initialement joué par Maxime d'Aboville, actuellement Napoléon au Poche Montparnasse) qui, bien entendu, change de nature, mais reste très savoureux.

J'ai beaucoup aimé ce spectacle où tout est pensé pour faire rire une fois passée l'introduction, avec une évocation filmée de la construction ce "joyau de  l'ingénierie est-allemande" qu'était le mur de Berlin nous mettant illico et très intelligemment dans l'atmosphère de l'époque ne nous faisant passer du noir et blanc de la reconstitution à la couleur de la scène du théâtre. J'ai brièvement reconnu des façades devant lesquelles je me suis promenée (lire ici mes articles sur cette ville). L'inévitable chanson de Marlene Dietrich ouvre véritablement le spectacle.

Le décor évoque à jardin un monde fracturé. La dissimulation du paysage secret fait penser -ce qui est forcément intentionnel- à la cachette de la famille d'Anne Frank. Plus tard le portrait accroché au mur de la Stasi est sans nul doute celui d'Erich Honecker, l'ancien dirigeant de l'Allemagne de l'Est (RDA).

Tous les types de comique sont à l'oeuvre. Le lexique, la répétition, les mimiques, l'absurde, les allusions, les quiproquos … jusqu'à la chanson originale et humoristique (écrite spécialement pour la pièce par Patrick Haudecœur) du général mélancolique devant le rideau de scène pendant le changement de décor par les machinistes pour la seconde partie.

J'ai adoré Patrick s'effrayant du bruit de la porte qu'il claque lui-même disant sur tous les tons possibles : quelle est la teneur de ce message  ? Il est inoubliable dans la scène du violon jouant Le goujon de Schubert. Et Loïc Legendre reprenant la réplique culte de Robert de Niro Are you talking to me ? dans Taxi Driver, en faisant semblant de dégainer un pistolet caché sous sa veste à l'intention d'un adversaire imaginaire.

On est dans le registre d cela comédie et on pense pourtant parfois que ça va se terminer mal. Mais vous vous en doutez, le mur tombera à la fin et l'Ode à la joie pourra résonner. Berlin, Berlin est entré dans les classiques du genre. La pièce a été publiée à la Librairie Théâtrale (collection Les Classiques du Boulevard), le 24 mars 2022
Berlin, Berlin de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras
Mise en scène José Paul
Avec Guillaume Bouchède, Anne Charrier ou Lysiane Meis (selon les périodes), Patrick Haudecœur, Marie Lanchas, Guilhem Pellegrin, Michel Lerousseau, Loïc Legendre, Claude Gyonnet et Gino Lazzerini
Décors Édouard Laug, Lumières Laurent Béal
Costumes Juliette Chanaud, Vidéo Sébastien Mizermont
Musique Michel Winogradoff
Au Théâtre des Nouveautés
24 boulevard Poissonnière, 75009 Paris
www.theatredesnouveautes.fr
Depuis le 17 septembre 2026
Du mardi au samedi à 21h Samedi à 16h30, dimanche à 16h
A 19h ou 18h30, voir le calendrier

jeudi 1 octobre 2026

Divorce à la française au théâtre avec Caroline Vigneaux

Je suis un peu perplexe au moment d'écrire ma chronique à propos de Divorce à la fançaise.

Certes, la qualité de jeu de Caroline Vigneaux laisse augurer d'autres grands moments de théâtre. Certes, l'humoriste fut aussi avocate, dans une vie antérieure, et on peut supposer que non seulement elle a vérifié chaque point judiciaire mais aussi qu’elle a toute compétence pour camper une juge, une avocate ou une plaignante. Certes, j'ai compris qu'Eliette Abécassis avait elle-même adapté son roman pour le théâtre sous la forme d'un seule-en-scène.

Elle intervient régulièrement en off pour donner son point de vue (comme elle le fait tardivement dans le roman tandis qu'ici elle affirme d'emblée son soutien).

Je me souvenais parfaitement du livre, que j’avais lu et chroniqué à sa sortie il y a un an, et pour lequel j’avais exprimé de nombreuses réserves. Malgré le témoignage charmant et positif de Véronique, la nouvelle épouse d’Antoine, tout allait dans le sens d’une culpabilité sans doute possible de cet homme, dont la perversité me semblait sans limites au fur et à mesure des différents autres témoignages, y compris ceux des enfants. Il faut reconnaitre qu'en matière de violences conjugales la production littéraire est abondante, avec tout dernièrement l'exceptionnel Dans la jungle d'Adeline Dieudonné tout en spoilant la fin sans ambiguïté.

Le spectacle se focalise sur Margaux. Encore une fois, et sans remettre en cause la qualité d’interprétation de Caroline Vigneaux, il me semble que le résultat aurait gagné en puissance si le spectateur pouvait avoir un doute sur la culpabilité de cet homme. Pour cela, il aurait fallu qu'on l'entende autrement qu'en paroles rapportées par son ex-épouse. Evidemment c'aurait été un tout autre spectacle. Peut-être davantage semblable, trop peut-être, aux fameux duos Palmade/Laroche. Et qui aurait pu interpréter Antoine ? 

En tout cas, les artistes ont choisi une autre approche tout en conservant du roman ce qui qui concerne les difficultés rencontrées dans le monde de l'édition (depuis 10 ans les ventes de livre baissent, c'est un fait de société dont tous les éditeurs se plaignent) et la critique de la garde alternée. Le sujet a tenu à coeur à la comédienne dans sa carrière d'avocate, et à juste titre. Si c'était les parents qui changeaient de domicile une semaine sur deux et pas les enfants combien de temps tiendraient-ils ?

En théorie, le spectateur est pris à parti et placé dans la posture du juge face à une bataille déchirante pour la garde des enfants. Mais leurs voix sont discordantes et épouvantables, finalement peu crédibles, et surtout ne donnant pas envie d’en demander la garde (ce n’est que mon ressenti).

Connaissant déjà le roman, je savais que je serais privée de l'effet "waouh" auquel tient particulièrement Caroline Vigneaux et qui tombe comme un couperet après qu'on ait lu le rendu du jugement sur le rideau de scène.

Je me suis donc concentrée sur son jeu et j'ai davantage eu le sentiment d'assister à un moment de stand-up qu'à une pièce de théâtre. Ceci posé, et au risque de me répéter, Caroline Vigneaux est absolument irréprochable dans sa partition, qu'elle interprète avec de multiples nuances, et je reviendrai très volontiers la revoir sur une scène de théâtre.

Elle raconte -et c'est plutôt drôle- la cystite qui lui a fait faire connaissance avec son ancien mari. L'homme ne lit pas. Ç'aurait dû être direct un red flag (élément rédhibitoire comme l'emploient les humoristes) se reproche-t-elle. Elle mime incroyablement une belle-mère odieuse en déformant son visage.

Contrairement au roman, il me semble que le spectateur ne peut pas avoir le moindre doute par rapport à la perversité du mari. Même si Margaux est hors d’elle, invectivant le public, hurlant J'ai le droit de vivre!?, on ne peut que prendre son parti et la croire totalement. A constater la pression qu'elle subit nous aussi on craquerait.

Les détracteurs, y compris son propre père, voudraient la faire passer pour folle. Le doute n'est pas permis pour le public. Elle justifie très bien tout par le fait qu'elle écrit des romans policiers. On ne va pas reprocher à un boucher de savoir découper la viande !

Nous sommes dans une empathie profonde avec elle. Avec pour conséquence le soulagement apporté par la lecture du jugement à la fin de la pièce, qui rend d’autant plus tragique le dénouement final (que je vous laisse découvrir). Cependant, on a tellement lu de romans sur le thème des violences conjugales et tellement vu de films qu’on sait bien comment ça se termine … hélas. Sur ce point le suspense n’est plus plausible.

C’est pourtant ce que le metteur en scène Jean-Louis Benoit a tenté de construire. Et c’est sans doute pour cela que le décorateur, Jean Haas, bien connu pour l’inventivité de ses scénographies, a cherché à concrétiser en imaginant deux décors quasiment identiques, à la couleur près, pour chacune des deux parties. Quant au choix des musiques il est formidable.
Au début, une femme emménage joyeusement dans son nouveau chez-soi, qu’elle pense être un havre de paix. Elle pend les vêtements sortis de cartons. Jusqu'au choc de la découverte de sa robe de mariée (celle avec laquelle elle pose pour l'affiche).

On apprend qu'elle a été libraire, pianiste, enseignante, et puis écrivaine, mais c’est surtout une femme "éprouvée par son divorce" qui s’adresse au public comme à des amis. Pourtant elle a conservé sa capacité à danser et chanter et son désir d'écrire : De sa boue je vais faire de l'or, se promet-elle.

En apparence, son mari Antoine était l’homme idéal : chirurgien reconnu, père aimant et attentif. Il réclame lui aussi la garde des enfants. Tous deux s’accusent mutuellement des pires comportements, y compris de vouloir tuer l’autre. Le texte d'annonce du spectacle dit clairement qu'un seul ment. A vous de voir … mais vous n'aurez à votre disposition que la version de Margaux.
Divorce à la française
D’après le roman d’Éliette Abécassis Divorce à la française (paru en 2024 chez Grasset)
Mise en scène Jean-Louis Benoit
Assistante à la mise en scène Ninon Brétécher
Décors Jean Haas
Lumières Olivier Oudiou
Costumes Aurore Gasnot
Au Théâtre des Nouveautés - 24 boulevard Poissonnière - 75009 Paris
www.theatredesnouveautes.fr
À partir du 24 septembre 2026 jusqu’au 15 janvier 2027
A 19h ou 18h30, voir le calendrier