Mais ce n'était rien par rapport à Dans la jungle.
Une jolie villa, l’été à la mer, l’hiver au ski, deux enfants : Aurélie et Arnaud se sont construit une vie qui leur ressemble. Pourtant, un soir d’été, Arnaud prend une arme et assassine les siens avant de se suicider. Adeline Dieudonné rembobine le film de l’histoire de ce couple, du premier regard à la mise en place d’un quotidien bourgeois. À chaque étape, la mécanique prend forme sous nos yeux, insidieuse, inéluctable. Chronique d’une mise à mort annoncée, ce roman haletant nous entraîne au cœur de la bourgeoisie belge, où il est courant de tutoyer son banquier et où la violence se dissimule derrière les façades de briques blanches.
Plus j’avançais dans le découverte du drame plus j’étais certaine que le scénario su dernier film de Géraldine Nakache était une adaptation de ce livre.
Pas du tout. Si tu penses bien est un scénario original. Et pourtant les trajectoires se ressemblent, sans doute parce que les deux femmes ont très bien compris les mécanismes de l'emprise psychologique et de la domination au sein du couple. On peut en déduire qu’il y a des centaines de femmes qui vivent semblable enfer … et qui en meurent.
Les chiffres ne mentent pas. Une trentaine chaque année en Belgique, 120 à 160 en France. C’est évidemment beaucoup trop. On ne devrait pas être en insécurité au sein de sa famille.
La réalisatrice a précisé qu'elle s'était inspirée de témoignages réels et de situations dont elle a elle-même été le témoin dans son entourage. Adeline Dieudonné a choisi elle aussi de traiter l'implacable fatalité en la situant dans un milieu dont elle connaît les codes, celui de la petite bourgeoisie résidant dans le Brabant wallon (elle écrit évidemment en français mais sans retenir quelques expressions typiques qui ont une touche d’exotisme (nonante-deux p. 33, le cortège des navetteurs p.273) et démontre qu’un féminicide n’a rien à voir avec la misère sociale. Et je me demande combien il faudra encore de films et de romans pour que de telles affaires deviennent rarissimes. Faut-il chercher une amorce de réponse dans la citation d cette phrase de Pierre Rabhi c’est dans les utopies d’aujourd’hui que sont les solutions de demain (p. 82) ?
Je suis très attentive, dans mes chroniques, à ne pas spoiler la fin d’une pièce, d’un film, d’un livre, pensant préserver le libre arbitre de mes lecteurs. Adeline Dieudonné surprend en révélant tout de suite la mort de son héroïne. Le procédé retire tout suspense pour forcer le lecteur à analyser cliniquement comment une femme intelligente et issue d'un milieu privilégié peut se retrouver sous emprise. De fait, on s’interroge régulièrement sur la psychologie des personnages, sur le silence de l’entourage ou son inefficacité à venir en aide … en admettant qu’on n’aurait sans doute pas réussi à faire mieux, ce qui rend le roman d’autant plus poignant..
Le fait de savoir la fin me libérait d’une certaine pression et me permettait de me concentrer sur ce qui empêchait Aurélie de se sauver. Et aussi sur ce qui ne tournait pas rond dans la tête d’Arnaud. Mais cela n’évitait pas pour autant l’angoisse. Et je confesse d’avoir souvent reposé le livre en m’accordant un peu de répit avant de poursuivre.
Car j’ai à plusieurs reprises été bouleversée par une scène dont le déroulé ressemblait à s’y méprendre et au mot près à des moments que j’avais vécus et auxquels j’avais été sans nul doute insuffisamment attentive. Elle laisse son héroïne piocher au hasard dans la bibliothèque de sa grand-mère un roman de Daphné du Maurier dont ma grand-mère aussi raffolait. (p. 74).
Régulièrement les scènes décrites par l’autrice réactivaient mes angoisses. Je ne vous en donne que deux exemples. Chaque fois qu'Aurélie voulait essayer quelque chose de nouveau, une voiture hybride, un compost dans le jardin, du chocolat équitable, diminuer leur consommation de viande, faire installer des panneaux solaires sur le toit de la maison, c'était un truc de bobos. Il lui lançait toujours ce regard de pitié, comme si elle était encore tombée dans un piège à cons, tendu par des lobbies payés pour exploiter les fantasmes à la mode. (…) Du fait de ses coliques à répétition Diego est exclu des bébés nageurs. La grand-mère, pédiatre expérimentée évoque une allergie au lait de vache mais le père s’oppose au changement d’alimentation, même à titre d’essai (p. 230).
A chaque dispute, sa boussole intérieure se détraquait, et l'idée que le problème venait d'elle, qu'il lui suffirait de corriger ses propres travers et de se montrer plus tolérante envers Arnaud se réinstallait comme un loir dans les combles d'une longère (p. 350).
Je ne pense pas qu’Adeline Dieudonné cherche à mettre en haleine à l’instar d’une fiction policière. Elle ne nous laisse simplement jamais espérer que les choses vont s’arranger, même quand la mère de la jeune femme l’aide à quitter ce mari toxique. On sait que ça ne sera pas efficace et qu’il ne faut pas rêver. Alors on poursuit la lecture, sidérés nous aussi par le processus.
En nous donnant la réponse finale elle ne nous prive pas de la question fondamentale : mais comment est-ce possible ? Ils avaient tout pour être heureux.
Dans la jungle d’Adeline Dieudonné, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 2 avril 2026
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