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mardi 5 mai 2026

37 ème Nuit des Molières aux Folies Bergère

Je dois approcher la 10 ème cérémonie des Molières. Je suis une habituée mais je reste vigilante à mon arrivée en salle de presse parce que chaque année voit de légères modifications vers davantage de professionnalisme, moins d’improvisation et plus d'encadrement. Je suis malgré tout nostalgique du long tapis rouge marquant les arrivées à la maison de la culture de Créteil, plus glamour que les rues voisines des Folies bergère, encombrées de fourgonnettes policières.

Il est vrai que le quartier a été très marqué par des attentants et que la prudence prime probablement. La soirée reste un moment festif sauf bien entendu pour les déçus privés de repartir avec une statuette et à ce sujet David Castello-Lopèz nous servira un sketch d'anthologie quand le nombre de "loosers" de ce soir aura déjà atteint le nombre de 33, recommandant de ne pas s'auto-applaudir, ce qui rendra "mort de rire" Ahmed Sylla (toujours souriant quelle que soit la vanne). David justifiera son ironie par le fait d'avoir été éligible l'an dernier sans aller jusqu'à la nomination, ce qui lui valut d'être un looser parmi les loosers sans avoir même le droit d'échouer en public. L'échec des autres aujourd'hui m'apaise conclura-t-il.

Il m’a semblé néanmoins que les hommes étaient moins bons "joueurs" que les femmes. J’ai vu des perdants s’éclipser prestement avant la fin. Par contre de grandes artistes non récompensées sont restées jusqu’au bout, même au-delà et leur sourire était rassurant. Elles vont continuer à nous éblouir dans leurs prochains spectacles..

Je me suis réjouie de la réception de plusieurs statuettes. Je n’ai pas à m’en cacher. Katia Ghanty (autrice et interprète des Frottements du coeur, mise en scène Éric Bu), est celle qui m’a le plus emballée. Elle méritait tellement cet honneur et je livrerai plus bas des extraits de son émouvant discours, même si, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit, les autres aussi étaient de haut niveau. A-t-on vu d'ailleurs dans l’histoire des Molières l’attribution d’un prix ex aequo ?

Certes il y a des récompenses qui se partagent, comme celle de la mise en scène entre Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget pour leur formidable travail dans Made in France. Mais ils sont de la même équipe. Ou celui du meilleur auteur, en l’occurrence autrices pour Barbara Lamballais et Karina Testa, avec Le Procès d'une vie qui nécessita 8 ans de travail. Et enfin Valérie Lesort et Christian Hecq qui remportent avec le retour de leur Petite boutique des Horreurs trois ans après une première série à l’Opéra-Comique, respectivement leur 7ème Molière pour elle, 10 ème pour lui, ce qui signifie que le duo n'a pas systématiquement fait coup double. Ce soir, si je suis précise, c’est en fait leur spectacle qui est récompensé au titre de la création visuelle et ils ne sont d’ailleurs pas montés sur la scène.

Reprendre un succès (déjà moliérisé) ne garantit pas systématiquement de nouvelles statuettes. Les trois comédiens d'Art l'apprendront à leurs dépends malgré 4 nominations cette année. Aucune nouvelle récompense ne s'ajoutera en 2026 à celles obtenues à la création en 1995. Mais pour l'heure ils sont confiants et souriants au photo-call. On retrouvera François Morel dans le rôle d'Arnolphe de l'Ecole des femmes tout l'été au festival de Grigan.
J’ai lu que la soirée fut calme. Certes il n’y eut pas d’intrusion d’intermittents. Sébastien Thierry n’est pas réapparu dans le plus simple appareil pour interpeler la ministre. La CGT spectacle n’a pas fait son discours habituel (et qui jamais ne surprend).

La fougue et l'originalité sont venues de Laurent Cherer qui salua l'intermittence qui lui a permis ce pari d'écrire Fin, fin, fin (2 Molières) et qui osa un big-up aux comédies émergentes qui prônent non pas l'entre soi mais l'accessibilité et la culture pour tous, méritant des putains de subvention pour continuer à faire vos spectacles qui sont importants en ces temps politiquement dangereux et anxiogènes.

L’émotion fut au rendez-vous avec l’intervention de Aïla Navidi qui rapporta les mots d'une iranienne pour nous interroger sur les exécutions quotidiennes dans un pays dont on doit souhaiter que le régime tombe un jour.

L’hommage aux disparus fut un très beau moment, avec la chanson de Terry Jacks Seasons in the Sun, réarrangée par Jean-Baptiste Soulard à la guitare et sublimement interprétée par Awa Ly. Qui nous manque le plus de Brigitte Bardot, Nathalie Baye, Tchéky Kario, Joffrey Kles, Lynda Mihoub ou de Bob Wilson ? J’ai remarqué de tristes sourires sur les visages des spectateurs …

J'ai aussi été touchée, et sans doute fûmes-nous nombreux à l'être, si j'en juge par la puissance des applaudissements, par Alex Vizorek opposant théâtre et IA, par le franc parler de Paloma avec une belle phrase pour chacun des nominés, par l'hommage d'Alex Lutz à son père (il est ci-contre avec son fils), de Jérôme Kirscher à sa mère, par Elsa LepoivreJeanne ArènesKatia Ghanty
Marianne Pangos et Samuel Valensi dont les discours ont davantage été orientés sur les causes qu'elles soutiennent que sur leur propre personne.

D'une façon générale il m'a semblé que la majorité des spectacles récompensés portait un appel à la résistance contre de multiples formes de violence ou un hommage à la résilience.

J'ai aussi remarqué la reconnaissance de ceux qui sont passés par le théâtre public même (et surtout) s'ils reçoivent aujourd'hui un Molière pour leur travail dans le privé. A ce titre l'enseignement de Michel Bouquet aura été cité deux fois, par Jérôme Kirscher et par Muriel Robin dont il faudrait se souvenir de chaque mot tant ses paroles seront justes, notamment sur le côté malsain à l'encontre des victimes de viol du projet de loi SURE. Je reprends plus loin les extraits les plus signifiants de leurs discours.

La soirée s’est achevée sur les paroles enflammées de Jean-Christophe Meurisse, Molière du théâtre public pour I Will survive rappelant ce qu’il doit au service public. Quand j'avais 19 ans le théâtre m'a appris à lire, à penser, à être citoyen, amoureux, et m'a réconcilié avec l'humanité. J'espère madame la ministre (elle sourit) que vous allez continuer à tous, là et pas là, nous protéger pour l'avenir.

Juste avant, le discours sensible et percutant d’Anne Bouvier, présidente de l'Adami, valait toutes les déclarations syndicales. Elle a pointé un malentendu entre les artistes et les politiques et une partie du public. Nous avons laissé s'installer une image fausse d'un monde de privilégiés. Le revenu moyen d'un artiste dans le spectacle vivant c'est 590 euros par mois. Nous ne sommes pas là pour nous plaindre mais parfois on oublie ce que représente la culture. On la voit comme un luxe et c'est l'inverse. En 2024 les secteurs culturels ont généré plus de 100 milliards de chiffres d'affaires, plus de 53 milliards de valeur ajoutée à l'économie française. C'est plus d'un million d'emplois, soit 3 fois plus que dans le secteur de l'automobile. Partout en France la culture n'est pas un coût, c'est un investissement qui rapporte. La culture est faite d'artisans qui travaillent avec leurs mains, leur coeur, leur esprit. Elle est l'essence même de l'humanité parce que quand vient le chaos c'est tout ce qu'il reste. Charlotte Delbo a survécu aux camps de concentration en récitant dans sa tête des tirades du Misanthrope (…) alors la sauvegarde de l'humanité c'est cela votre ministère (et la ministre opine). Notre patrimoine premier c'est nous, ne l'oublions pas.

Sans qu'on le lui demande la salle s'est spontanément levée d'un bond. Merci Anne d'avoir mis les mots qui ont davantage leur place en début d'article qu'en conclusion. Puissent ils résonner longtemps !

J'ai suivi la soirée en salle presse et j'ai respecté l'embargo puisque la diffusion se fait en léger différé. J'ai bien entendu pris des notes au fur et à mesure, enregistré mes réflexions. C'est cependant après avoir visionné le replay de l'émission de manière à ne pas vous parler d'un moment qui aurait été coupé au montage puisque Alex Vizorek avait prévenu, avec l'aval de Jean-Marc Dumontet, on se donne le droit de couper les remerciements s'ils dépassent les 45 secondes. Ce fut le cas pour le discours de Jean-Philippe Daguerre qui tenait une dizaine de feuillets entre ses mains, mais il s'agissait peut-être -sans doute- d'un effet convenu et d'une connivence entre eux, même si ce ne fut pas du goût de tous le monde.

Quoiqu’il en soit avec une retransmission de 2 h 47 alors que le conducteur prévoyait 2 h 22 je ne vois pas ce qui a été retranché. La soirée m’a semblé plutôt équilibrée, entre humour et dignité, sérieux et dérision, joie et retenue. Les intermèdes voulus pour distraire n’ont pas du tout occulté la profondeur des paroles des artistes dont la responsabilité en matière d’engagement était tout à fait palpable, y compris jusqu’au Molière de la comédie. Ceci justifierait-il que la soirée ait réalisé la meilleure audience depuis 2015 en attirant 1,2 million de personnes ? Pour mémoire, l'an passé, 779 000 téléspectateurs s'étaient mobilisés le 28 avril 2025.

Revenons maintenant plus en détail sur le déroulé de la cérémonie. 

samedi 18 avril 2026

Potiche dans la mise en scène de Charles Templon

Très forte est la probabilité d’avoir déjà vu Potiche, soit au cinéma avec le film de François Ozon (2010) où Catherine Deneuve interprétait le rôle titre en compagnie de Gérard Depardieu et Fabrice Luchini, ou au théâtre, bien que la création du rôle titre par Jacqueline Maillan remonte tout de même à 1980.

On connait tous l’histoire dont il est impossible de ne pas avoir visionné un extrait de l’une ou de l’autre version.

Nous voici au Théâtre Libre, à deux pas du théâtre Antoine où l’immense Maillan officiait. Par chance la comédie pétillante écrite par Barillet et Grédy il y a plus de 45 ans reste tout à fait entendable, ce qui dénote que nous n’en avons pas fini avec le machisme bien que les femmes ne se laissent plus cantonner à une telle vision (sauf peut-être une certaine épouse d’un certain président outre-Atlantique mais là n’est pas la question. Et c’est sans doute au final une idée judicieuse que d’avoir quasiment repris le décor d’origine, tout à fait daté et ponctué de parapluies. On est en terrain de connaissance …
Dans la ville tranquille de Sainte-Gudule, rien ne semble pouvoir troubler la vie bien rangée de la famille Pujol. Et pourtant… Quand Robert, patron austère d’une usine de parapluies, est victime d’un malaise, son épouse Suzanne se voit contrainte de reprendre les rênes de l’entreprise. Docile et dévouée, Suzanne se révèle finalement une cheffe d’entreprise brillante et inattendue !
Au-delà du décor la super bonne idée est d’avoir fait une distribution au petits oignons, ce qui a sans doute pesé dans la nomination de la pièce aux prochains Molières au au titre de Meilleure Comédie. Avec en tête Clémentine Célarié qui combine intelligemment comédie et sérieux.

On ne se souvient pas de Patricia Karim qui était la Nadège d’origine. Par contre Karin Viard avait fait du personnage une parfaite secrétaire dans la version cinématographique. Ici c’est  l’excellentissime, Hugo Bardin alias Paloma (remplacée dans le rôle de Nadège par Kameliya Stoeva le 23 avril), qui fait le job et qui aurait bien mérité une nomination comme Molière de la révélation. Quel vent de folie douce !

Philippe Uchan, Jérôme Pouly, Benjamin Siksou, Alexie Ribes et Valmont Folcher se donnent admirablement la réplique avec une belle énergie et une complicité évidente … jusqu’aux lapsus et petits incidents rattrapés avec une dextérité jouissive.

On se surprend à trouver que des répliques cultes qui n’ont (malheureusement) pas tant que ça vieilli :
- Ton avis ? Tu as un avis ? Je te demande de partager le mien.
- Je n’ai pas à m’excuser d’être femme.

Côté bande-son, on s’amusera de reconnaître le générique d’Aujourd'hui madame, qui était d’ailleurs utilisé dans le film, et qui « date » l’époque. Ce magazine destiné aux femmes au foyer, ces fameuses « ménagères » a été diffusé sur la deuxième chaîne de 1970 à 1982. Le grand succès de Dalida, véritable ode à la liberté, qu’est Laissez-moi danser, lui fait en quelque sorte contrepoint.

On entend bien à la fin que la France est une grande baraque qui manque de femmes au pouvoirOn pourrait reprocher à Charles Templon de n’avoir pas osé dépoussiérer les dialogues en écrivant une adaptation qui aurait résonné avec les préoccupations actuelles. Et pourtant je lui donne raison. Tout en conservant l’action en 1977 le réalisateur avait glissé dans son film des allusions politiques contemporaines à la sortie du long métrage (se moquant aussi bien de Sarkozy que deSégolène Royal) qui ont terriblement mal vieilli, si bien qu’il en devient incompréhensible. Le journal La Croix avait d’ailleurs titré cruellement à l’époque Potiche un film cruche.

On remarque malgré tout que si au début le chemisier de Suzanne la confond avec le tissu vert des coussins du canapé, signifiant combien elle est ravalée à un niveau d’objet, à la fin elle resplendit en rouge alors que le mari a revêtu un blouson … vert.

Elle est brillamment ressuscitée au Théâtre Libre jusqu’au 14 juin 2026 où le rire contamine la salle entière et ça fait du bien sans prendre la tête.
Potiche de Barillet et Grédy
Mise en scène : Charles Templon assisté de Félix Beaupérin
Avec Clémentine Célarié , Hugo Bardin (Paloma), Philippe UchanJérôme PoulyBenjamin SiksouAlexie Ribes et Valmont Folcher
Lumières : Denis Koransky assisté Mathilde Monier
Décors : Nicolas Delas
Costumes : Emmanuelle Youchnovski assistée de David Rossini
Création sonore : Côme Ranjard, Benjamin Siksou, Camille Vitté 
Perruques : Dorian Jollet
Au Théâtre Libre - 4 bougnats de Strasbourg - 75010 Paris
Du 12 février au 14 juin 2026

samedi 11 avril 2026

Le Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Jérémie Lippman

Les trois coups résonnent sous le plafond du Gymnase Marie Bell qui est tout à fait raccord avec le décor du Bourgeois Gentilhomme, magnifiquement mis en scène et dépoussiéré par Jérémie Lippman et une troupe formidable, danseurs y compris. Mention particulière à la merveilleuse Marie Parouty en Madame Jourdain même si son mari, interprété par Jean-Paul Rouve est touchant de candeur, tout autant que de ridicule, lui valant une nomination comme meilleur comédien aux Molières.

L’ensemble est moderne, respectant malgré tout les codes du passé. La musique est baroque. Les cannes martèlent la mesure. Le lustre brille. Les perruches sont ébouriffées. Costumes et mimiques évoquent joliment Lagerfeld chez le tailleur, et quand la musique suggèrera celle des défilés le public ne retiendra pas ses battements de mains. Les intermèdes dansés sont tous très jolis. Les chorégraphies sont épatantes, et leur place est légitime puisque la pièce est une comédie-ballet.

Jérémie Lippman dit avoir envisagé l'espace scénique comme une arène pour évoquer à la fois la piste d’un cirque et le manège des apparences. De fait chaque personnage y vient, tour à tour, présenter son numéro pour défendre ses intérêts. Ce cercle infernal, s’accélère au fil des scènes (et même les saluts sont personnalisés). La scénographie évolue, puis se métamorphose, suivant ainsi l’aveuglement grandissant du protagoniste.

Les costumes, fidèles à l’époque de la pièce, incarnent les travestissements, les ambitions et les mensonges de ceux qui les portent. Tantôt apparats, tantôt déguisements, ils sont au cœur de la supercherie collective.

La musique omniprésente, emprunte à Lully ses fondations baroques. Elle se jouera, elle aussi de ce double jeu : elle guide, suggère, trahit, fait éclater le comique. À des moments clés, elle s’échappe du XVII° pour glisser vers des sonorités plus contemporaines, soulignant par contraste l’absurdité ou la modernité des situations.

Les ballets, accompagnent ces compositions et accentuent la frénésie et l’exaltation du ridicule, où le corps exprime ce que les mots dissimulent. Ils portent à leur paroxysme les illusions de grandeur de Monsieur Jourdain.

Est-ce que les gens de qualité font ci ou çà, portent ci ou çà, aiment ci ou çà ? Ne raillons pas les interrogations de ce bourgeois qui ressemble à s’y méprendre à tous les moutons qui suivent les influenceurs des réseaux sociaux.
"On veut toujours être quelqu'un d'autre, on aspire toujours à ce qu'on nous trouve mieux", a dit en interview Jean-Paul Rouve. Il confie avoir lui-même connu un sentiment d'imposture en arrivant de Dunkerque à Paris et avoir nourri son personnage de son propre parcours : "Tu as l'impression que tu es d'un milieu inférieur, c'est d'autres codes sociaux, d'autres façons de parler, d'autres goûts, d'autres rapports à tout. Donc il m'arrivait de mentir en disant 'oui, j'ai vu ça', de dire 'ça j'ai aimé, alors que je n'avais pas aimé', et de cacher mes véritables goûts".

Le comédien établit un parallèle avec la saga des Tuche, tout en nuançant : "Jeff Tuche ne change pas. Il vient dans un monde qui n'est pas le sien et au lieu de vouloir s'adapter, il vient avec son monde à lui et il va perturber le monde de l'autre. Alors que le Bourgeois, lui, veut s'adapter. Il a l'impression qu'il y a un monde qui est mieux que le sien et il veut appartenir à ce monde. Mais ils ont quand même tous les deux une part d'enfance très présente."

Combien de pères aujourd’hui ne pourraient pas se reconnaître dans le reproche : vous n’êtes pas gentleman, vous n’aurez pas ma fille quand leur progéniture annonce une union en dehors des attentes familiales ? Le désir de s’élever socialement n’est pas aussi ridicule qu’il y parait. C’est universel et près de quatre siècles après sa création au château de Chambord en 1670, Le Bourgeois Gentilhomme continue de faire rire et de questionner notre rapport aux apparences et à la légitimité sociale.

On déguste la conversation débattant de prose et de vers. Le rire de Nicole est contagieux quand elle estime que la maison est Mardi-Gras tous les jours. Le travail sur les voix et les accents est excellent. C'est un très beau travail de troupe longuement applaudi par un public conquis de scène en scène.
Traité avec une forte originalité, des parti-pris esthétiques tranchés sans pour autant dénaturer la pièce que nous connaissons bien. Il ne fait pas de doute que Jérémie Lippmann assisté de Sarah Gellé et Sarah Recht (qui ont également travaillé avec lui sur Les souliers rouges et Bungalow 21) sait s'entourer de talents.

Il n’y a pas longtemps, trois ans seulement Le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Christian Hecq et Valérie Lesort à la Comédie-Française, avait reçu le Molière du Théâtre public. Je me souviens de celui de Marcel Maréchal que je qualifiais de "régal". Il n’empêche que ceux qui bouderont la version de Jérémie Lippman se priveront d’un grand plaisir.
Le Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Jérémie Lippman
Scénographie et décors : Jacques Gabel
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Chorégraphies : Tamara Fernando
Perruques : Catherine Saint-Sever
Musiques : David Parienti
Lumières : Jean-Pascal Pracht
Avec Jean-Paul Rouve, Jean-Louis Barcelona, Gauthier Battoue, Julien Boclé, Taylor Chateau, Michaël Cohen, Hugues Delamarlière, Eleonora Galasso, Audrey Langle, Joséphine Meunier, Florent Operto, Marie Parisot, Marie Parouty, Héloïse Vellard
Au Théâtre du Gymnase jusqu'au 2 mai 2026
Mais aussi pour une date exceptionnelle à l’Olympia le 24 janvier 2027

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est une photo de © Tanguy Mendrisse, prise à la création de la pièce au Théâtre Antoine, en septembre 2025.

vendredi 10 avril 2026

Et les nominations aux Molières 2026 sont …

(mis à jour le 4 mai 2026)
Jean-Marc Dumontet, président des Molières, a profité de la conférence de presse d'annonce des nominations pour rendre hommage au soutien indéfectible de France Télévisions qui diffuse la cérémonie en prime.

Cette prochaine soirée qui aura lieu lundi 4 mai sur France 2, à 21 h 10 et qui sera réalisée par une femme, Patricia Rimond des Anges (Production toujours  Act4 Productions) est plus utile que jamais pour mettre en avant toute la créativité, certes forte, mais malmenée comme jamais avec les coupes budgétaires qui ont lieu un peu partout …

Jean-Marc Dumontet, producteur de théâtre pointilleux et reconnu, possède le théâtre Antoine, le Théâtre Libre, Le Point-Virgule, Le Grand Point-Virgule, Bobino et la Salle Gaveau (où avait lieu la conférence de presse). Il est co-propriétaire des Folies-Bergère. Et surtout, il préside depuis 2013 l’association des Molières. Il considère que malgré tous les aléas le spectacle est plus vivant que jamais autant dans le public que le privé mais que le besoin de relai reste essentiel. Il a souligné aussi qu’un théâtre populaire n’était pas incompatible avec l’exigeance.

De son côté Anna Holmes, directrice des programmes de France télévisions, a confirmé l’investissement du service public avec 150 pièces diffusées -dont 25 inédits- sur l’ensemble de ces chaînes, soit une augmentation de 15% par rapport à l’an dernier. C’est très important puisque chaque diffusion touche environ 7 millions de "spectateurs". Et on peut se réjouir que l’audience de France 4 connaisse en la matière une croissance de 35%.

Après Courgette, Les gros patinent bien, Le retour de Richard 3 par le train de 9h24 on peut citer, rien que pour la semaine du 3 mai Bungalow 21, Une idée géniale, Du charbon dans les veines, Le repas des fauves, Un pas de côté et L’école de danse de Carlo Goldoni, avec la troupe de la Comédie-Française (tout le programme est détaillé ici).

Elle a confirmé qu’étant la vitrine de la création théâtrale française, en mettant à l’honneur celles et ceux qui font vibrer les scènes, la retransmission de la Cérémonie des Molières était le point d'orgue de la place du théâtre sur les chaines publiques. Mais comme dit précédemment l’action ne se limite pas à cet évènement, loin s’en faut. Cette seule soirée vise 1 millions de téléspectateurs, ce qui serait l’équivalent de 840 représentations aux Folies Bergère. Elle sera diffusée en léger différé, à 21 heures, depuis ce magnifique théâtre mais rien ne filtrera de le remise des premières statuettes avant 22 h 30 sur les réseaux sociaux.

Pour la troisième fois (non consécutive) Alex Vizorek en sera le présentateur et s’il n’a rien voulu révéler de particulier nous avons deviné qu’il y aurait des surprises de taille, et de l’humour bien entendu. Pour l’instant tout est encore à l’état de pistes et nous savons simplement que Jim Carrey ne pourra pas venir. faisons confiance à celui qui est tout de même à longueur de temps un jour sur trois sur une scène.

L’assemblée étant impatiente de connaitre les nominations ce sont Hugues Leforestier, directeur général et Gaëlle Billaut-Danno, une des administratrices, qui ont donné la liste des 46 spectacles distingués parmi les 225 éligibles et vous constatez que 7 d’entre eux figurent dans 3 catégories. On est loin du trust de certaines années par des pièces qui allaient jusqu’à 7 nominations comme Edmond, Courgette ou encore Le canard à l’orange

Ce sont les 3800 électeurs qui votent, en s’exprimant généralement à 60% au premier tour et 70-75% au second, qui se déroule sur quelques jours, du 13 au 18 avril à 21 h. Il faut savoir qu’on n’est pas votant à vie et qu’on est exclu si on ne vote pas pendant deux ans. Les règles sont, on le constate, très strictes et rigoureusement appliquées.

Il y a des surprises dans la liste des nominations du fait que les spectacles sont soumis par les théâtres ou les producteurs, en justifiant du nombre de dates de représentations nécessaires. Certains ne souhaitent pas le faire et c’est leur liberté. Et s’il n’y a que 3 nominations dans la catégorie spectacle musical c’est parce que les titres proposés cette année étaient au nombre de 5. Il aurait été déraisonnable de tous les retenir.

Suite à la mise à jour du 4 mai 2026, 23 h 30, les gagnants apparaissent en rouge.

lundi 6 avril 2026

Made in France de Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget

(mise à jour 4 mai 2026)
Made in France a été créé au Théâtre de Belleville l'an dernier. Après une belle tournée (passant par Auxerre, le festival Off d'Avignon en juillet 2025, le Théâtre de la Concorde (Paris), Saint-Denis, Alfortville, Conflans Sainte Honorine, Saint Cloud et j'en oublie sans doute) la pièce est revenue à Paris, au Théâtre de la Renaissance et va continuer son bonhomme de chemin jusqu'au 27 avril … à moins que la soirée des Molières (le 4 mai) ne suscite une nouvelle prolongation.

Le spectacle commence à Londres en 1830 avec le rappel de l'évènement ayant amené la municipalité à concevoir le premier réseau de tout-à-l'égout au monde pour endiguer la propagation d'une nouvelle maladie, le choléra, laquelle avait fait 30 000 morts en trente ans.

Faudra-t-il voir dans ce prologue un message d'espoir signifiant qu'à tout malheur quelque chose est bon ?

Le spectacle pose de nombreuses questions sans donner de réponse. Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi revendiquent un théâtre politique mais pas politisé, ce qui fait une énorme différence.

Mais voici Emile qui, après un long temps passé à l’attendre derrière les barreaux, a obtenu sa peine aménagée. Dès demain, il passera ses journées à "faire le ménage" l’usine et ses nuits en centre de détention, de quoi rêver d’une sortie rapide pour bonne conduite. Il suffit que le patron signe son contrat d'engagement. Sauf que l’usine où il s’apprête à travailler délocalise.

Par chance, … pour nous car sinon il n'y aurait pas eu de spectacle, une série de quiproquos vont s'enclencher. Le pauvre Émile va pour se tirer du mauvais pas, devenir le meilleur des syndicalistes, prétendre sauver l’usine, ses collègues et, peut-être, au passage, le pays tout entier.

Made in France est un spectacle qui raconte le combat d’hommes et de femmes prêts à tout pour sauver l’industrie française... enfin... à tout, sauf à faire quelque chose. N'oublions pas que nous sommes dans le registre de la comédie même si les références à des situations dramatiques sont évidentes, à commencer par des fictions théâtrales (Les Frères Lehman et 7 minutes de Stefano Massini, 1336 de Philippe Durand ou encore La Formule du Bonheur de Rainer Sievert), cinématographiques (Ressources Humaines de Laurent Cantet, Un Autre Monde de Stéphane Brizé), sérielles (Baron Noir, House of Cards, Borgen ou encore Parlement) et littéraires (tout particulièrement l’œuvre de John Steinbeck, en toute évidence puisque les deux co-auteurs se sont rencontrés à la création de Des Souris et des Hommes).

Pour ce qui est du ton, ils reconnaissent des inspirations dans le cinéma déjanté des frères Coen, les traitements punk et grinçants d’Albert Dupontel ou de Ruben Östlund, la grande comédie des petits riens si chère à Jacques Tati ... et on pensera aussi à un film qui vient d'être porté à l'écran, le thriller social de La Guerre des prix d'Anthony Déchaux même s'il est trop récent pour les avoir influencés.

Mais la réalité est si noire que chacun aura en tête ses propres sources, depuis Alstom, Arcelor-Mittal … ou sa propre entreprise. La note d'intention des créateurs est un modèle de discours parallèle et j'imagine très bien quel pourrait être elle ton de leur discours en cas d'obtention du Molière du Meilleur spectacle théâtre privé, de la Meilleure mise en scène et/ou du Meilleur auteur, voire des trois.

Ainsi ils précisent que comédiennes et comédiens incarnent chacun plusieurs personnages afin d’en limiter le nombre. Ils ont reçu pour consigne de jouer ce qui est absurde avec sérieux et ce qui est sérieux avec absurdité. Notre monde étant souvent kafkaïen c'était bien la moindre des choses. Le texte est de ce fait hyper dialectique tout en reprenant des formules connues comme trahir c'est la base en politique.

La musique est littéralement au centre de la scène, incarnant le rythme de l’usine. Elle est le chef d’orchestre qui fait régner le désaccord, le système qui impose son tempo au groupe, tord les désirs individuels et précipite des décisions solitaires.

Grâce à la présence de la batterie, les changements de décor s'effectuent tambour battant. les panneaux n'arrêtent pas de glisser dans une chorégraphie complexe qui annonce les entrées du repreneur, d’un conseiller ou d’un ministre. Ils suggèrent le confinement d'un bureau, un couloir ministériel, un hangar, un parking … Au spectateur de faire l'effort de reconstituer le décor.

Des néons suspendus donnent la hauteur de l’usine, redescendent pour nous enfermer en cellule, deviennent élégants et tamisés dans les arcanes du pouvoir.

Outre le pauvre Emile, on croise le directeur d'usine qui n'assume ni les décisions du groupe étranger qui détient l'établissement ni ses propres mensonges. Il y a l'inévitable syndicaliste qui elle aussi tente de tirer son épingle du jeu sous couvert de négociations. Paradoxalement Emile est celui qui met le plus d'énergie à tenter de sauver l'usine et sa bonne volonté met le spectateur dans sa poche alors que nous condamnons autant le patronat que le syndicat … comme le pouvoir politique.

On en ressort sur l'air de Kaät de Roseaux & Blick Bassy avec plus de questions qu'au début sur les causes et les conséquences de notre désindustrialisation, ce qui était le but premier car le théâtre est bien un des lieux qui restent pour réfléchir.

Et surtout la revue est faite que la création théâtrale ne connait pas l'essoufflement.
Samuel Valensi a fondé la compagnie La Poursuite du Bleu en 2014. Au sein de cette dernière, il a écrit et mis en scène L’Inversion de la courbe, puis Melone Blu créé en 2019 au Théâtre 13 – Seine. En 2019, il est lauréat du prix Jeune Talent FoRTE de la Région Île-de-France. Il travaille au plateau avec Paul-Eloi Forget (ci-dessous à droite) depuis près de dix ans. Depuis 2021 et la création de Coupures, qui traite d’écologie et de démocratie, ils co-écrivent, jouent et mettent en scène ensemble.
Made in France de Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget
Mise en scène Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget
Avec June Assal, Michel Derville en alternance avec Bertrand Saunier, Thomas Rio en alternance avec Paul-Eloi Forget, Valérie Moinet, Samuel Valensi
Batterie Mélanie Centenero ou Chloé Denis
Assistanat à la mise en scène Alice Helfing & Alexandre Babey
Lumières Geoffroy Adragna • Costumes Carole Nobiron
Direction musicale Lison Favard et Léo Elso • Création sonore Timothée Langlois
Scénographie Bastien Forestier et Sandrine Lamblin
Production Cie La Poursuite du Bleu, Lucy Decronumbourg, Margaux Grégoir, Jumo Production
Jusqu'au 27 avril 2026 au Théâtre de la Renaissance

Le Molière du Metteur en scène dans un spectacle de Théâtre privé a été décerné à Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget au cours de la cérémonie du 4 mai 2026. Il avait été nominé aussi au titre de Molière du Théâtre Privé et Molière de l'auteur francophone vivant.

dimanche 5 avril 2026

Cochons d’inde de Sébastien Thiéry, Mise en scène Julien Boisselier

Cochons d’Inde n’est pas une nouveauté. La création eut lieu en 2009 dans une mise en scène d’Anne Bourgeois. Elle fut nominée à trois titres et obtint le Molière de la Meilleure Comédie et Patrick Chesnais celui du meilleur comédien. Cette année, dans la mise en scène de Julien Boisselier, cochon s'écrit au pluriel et est de nouveau en lice pour la même récompense.

Ce n'est pas la seule "ancienne" pièce à se trouver dans une telle situation puisqu'elle est en concurrence avec Potiche, qui fut créée en 1980, ce qui pose la question de savoir si ce qui faisait rire autrefois peut avoir le même potentiel aujourd'hui lorsque le propos est inscrit dans une époque.

L'interrogation n'est pas nouvelle. On sait que les sketchs de Coluche ou de Thierry Le Luron, pourtant extrêmement bien écrits et désopilants, ne seraient pas jugés "politiquement corrects" de nos jours. Les propos misogynes et racistes ne sont plus acceptables. Or Cochons d'Inde en est truffé et il convient d'avoir un certain détachement pour ne pas s'en choquer, par exemple en se concentrant sur le jeu des acteurs.

Il m'a semblé que les stratagèmes seraient plus drôles si le spectateur pouvait prendre parti. Au départ, ils sont tous épouvantables, le client imbu de lui-même (Arnaud Ducret) comme les employés psycho-rigides, Maxime d'Aboville, le guichetier qui ne sait que "faire patienter" et Brigitte, la directrice d'agence par intérim Emmanuelle Bougerol, finement manipulatrice. Le public est venu pour rire, mais il ne sait pas trop au dépens de qui ?

Mais par moments une angoisse diffuse fait même frissonner le public qui se souvient avoir entendu au journal télévisé des mises en garde appuyées par des faits divers insensés d'épouvantables arnaques avec usurpation d'identité. On se sent alors menacé et on ne rit plus.

Ne manquait-il pas un indice pour se placer d'un côté ou de l'autre ? Une réplique comme "le voilà, il arrive". Ou un geste comme la fixation d'une jambière qui apporterait la preuve que tout a été anticipé par les deux complices ? Parce que des employés de banque intraitables on en en tous connus. Je pourrais témoigner que j'appréhende davantage un rendez-vous avec ma banquière qu'une visite de contrôle chez le dentiste. J'ai subi sa mauvaise foi à maintes reprises et j'ai appris à mes dépens son pouvoir de nuisance si je ne la note pas 10 sur 10 quand la banque m'envoie l'enquête de satisfaction annuelle (l'organisme vient pile de m'envoyer un rappel à l'ordre alors que je croyais m'être acquittée de cette corvée).

Ceci pour dire que la situation dont est victime Alain Kraft est quasi plausible, surtout avec la dématérialisation grandissante, la mondialisation et les rachats-ventes tous azimuts. La pièce s'inscrit dans une longue lignée, de Kafka à Ionesco, dénonçant l'absurdité de certaines situations et il y a aussi quelque chose de l'ordre de la caméra invisible.

jeudi 12 mars 2026

La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob

(mise à jour 2 avril 2026)
C’est fou un destin. Parfois les circonstances s’enchaînent en créant d’heureuses coïncidences. Par exemple hier soir je rencontre Julia, la petite fille de Louis de Funès au théâtre Montparnasse (en sortant de Voltige dont je vous parlerai bientôt). 

Au cours de mes trajets en RER j’avais réussi à progresser dans la lecture de Trois fois Jacqueline, un livre que je vais lui aussi prochainement chroniquer. J’avais tiqué sur l’histoire incroyable d’une femme pirate de l’air abattue sauvagement par la police française et qui arrivait page 67 comme un cheveu sur la soupe.

Assise sur les bancs du théâtre pour mon second spectacle de la soirée, tout a brutalement fait sens. Danielle a joué de malchance en choisissant pour mari Georges Cravenne, le "fameux" créateur des César, des Sept d'or et des Molière. Passionnée de théâtre, elle a poussé son grand ami Louis de Funès à remonter sur les planches pour jouer une pièce de Jean Anouilh, la Valse des toréadors, qui fut réellement un triomphe à la Comédie des Champs-Elysées.

Utopiste, si on considère que désirer plus que tout la paix entre israéliens et palestiniens en est une, tout autant que préférer les fleurs naturelles à celles qui sont arrosées de glyphosate. Son destin nous est restitué par tout le talent de Jean-Philippe Daguerre et de son équipe. C'était La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob

Elle ne l'aimait pas, a priori, parce qu'elle estimait qu'il était dangereux de rire de tout. Mais elle aurait peut-être changé d'avis après avoir vu la dernière scène du film, montrant la poignée de main de réconciliation (émouvante) entre le juif et l'arabe.

Malheureusement elle ne fut pas dans la salle où son mari (très inventif, il faut lui reconnaitre cette compétence) avait organisé la première projection-test, devant 400 spectateurs invités au hasard, pour voir comment ils réagissaient et modifier le cas échéant le montage du film.

Danielle n’aura jamais vu ce film qui nous a tant fait rire et qui lui a coûté la vie. Le destin de cette femme est si fou qu'on peine à croire l'histoire exacte. Et pourtant si !

Tout est exceptionnel. Le travail d’écriture, de mise en scène, d’interprétation (chaque comédien joue juste, y compris et c'était un défi, Julien Cigana qui évite la caricature de Louis de Funès), de scénographie, de  costumes (les reconstitutions d'Alain Blanchot sont parfaites) … bref … tout est prodigieux.

Le travail de l'artiste-vidéaste Narcisse est remarquable et sert parfaitement le propos. Il a eu l'excellente idée d'appliquer à une scène de théâtre le procédé du split screen (écran divisé en plusieurs écrans plus petits), que le réalisateur Norman Jewison fut le premier à utiliser à quatre moments différents de son film L'affaire Thomas Crown, sorti en 1968, soit cinq ans avant la rencontre entre Danielle et Georges Cravenne.

Plusieurs images sont d'une grande beauté et racontent bien davantage que ce qu'elles montrent. Par exemple lorsque Danielle traverse l'écran et que sa silhouette se confond dans la neige.

J'ai rarement l'habitude de joindre une bande-annonce mais ce travail est si particulier, si novateur dans l'emploi des effets numériques qu'il me semble que cette vidéo apportera davantage que quelques photos.
Sans être le texte de la pièce, le roman, écrit lui aussi par Jean-Philippe Daguerre, est paru cette année chez Albin Michel. On peut tout aussi bien le lire avant ou après avoir assisté au spectacle.

Les personnes dubitatives y comprendront peut-être encore davantage que si cette femme était incontrôlable, elle n'était pas folle. Ce qu'elle dit, ce qu'elle fait, relèvent du bon sens. Selle eut le malheur d'être incomprise par ceux qui abusent de leur autorité en pensant qu'elle cherche à la leur voler.

Personne ne peut la bâillonner en tentant d'associer ses soucis psychiatriques avec ses excès en matière d'engagement politique. C'est vrai qu'elle ne fait pas ce qu'on appelle "la part des choses". La société traditionnelle et misogyne du début des années 70 qui régentait le monde des affaires, de la politique et du show-business ne pouvait pas accepter un esprit aussi libre et idéaliste que le sien. Danielle n'est pas naïve. Elle a compris quand elle réplique à Raymond Marcellin, après des échanges qu'on dira "musclés", vous appartenez à un vieux monde, monsieur le ministre. Un monde patriarcal rempli d'autosatisfaction et de certitudes (…) mon mari sait que vous avez le pouvoir de faire le mal, de me faire du mal.

Elle avait tenté de défendre son point de vue face à la "lâcheté de la France dans le conflit israélo-palestinien" quelle argumenta en tentant de plaider que les Palestiniens ont le droit de vivre normalement comme les Israéliens.

Il ne fait aucun doute qu'aujourd'hui encore son courage ne serait pas du goût de tout le monde. Il y a toujours la guerre au Moyen-Orient mais il fut une fois une femme extraordinaire qui avait gagné une autre bataille, celle de la réconciliation d'un fils avec son père.

La scène finale de la pièce est déstabilisante et bouleversante. Charles Cravenne, le fils prodigue, pointe une dizaine des aberrations de cette affaire qui n'aurait pas dû si mal finir.

L'émotion est palpable dans le public qui, tout à l'heure tapait dans ses mains sur la musique que Vladimir Cosma avait composée pour le film de Gérard Oury, comprend alors que c'est "vraiment" une histoire vraie. Même moi, qui savais que ce n'était pas une fiction, j'ai cru, parce que nous étions dans un théâtre, qu'on me racontait malgré tout des cracks. Ou du moins qu'il y avait exagération. Alors que non !

La détermination de cette femme idéaliste méritait un hommage de ce niveau. La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob est un monument et c’est au Théâtre Montparnasse.
La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob
De et mis en scène par Jean-Philippe Daguerre
Avec Bernard Malaka, Charlotte Matzneff, Julien Cigana, Bruno Pavios, Elisa Habibi et Balthazar Gouzou
Scénographie et vidéo Narcisse
Costumes Alain Blanchot
Lumières Moïse Hill
Au Petit Montparnasse - 31 rue de la Gaité - 75014 Paris jusqu'au 7 juin 2026

Trois nominations pour les Molières 2026 :
Molière de la Création Visuelle et Sonore : Narcisse, Alain Blanchot, Olivier Daguerre et Moïse Hill
Molière de la Comédienne dans un spectacle de Théâtre privé : Charlotte Matzneff
Molière du Comédien dans un second rôle : Julien Cigana

mardi 18 novembre 2025

Les frottements du coeur de et par Katia Ghanty

(mise à jour le 4 mai 2026)
Je voulais voir Les frottements du coeur pendant sa programmation au festival du S en S des Gémeaux parisiens. J'ai découvert beaucoup de spectacles mais mon emploi du temps ne m'a pas permis d'y caser celui de Katia Ghanty.

Il est de nouveau à l'affiche. Ne faites pas comme moi. Courez-y !
Comme c’est étrange, à 29 ans, d’avoir le cœur qui flanche… La grippe, quoi de plus banal. Mais la maladie s’aggrave, et elle est transportée d’urgence à l’hôpital. Son pronostic vital est engagé, son cœur très affaibli. Elle est en danger de mort. Les premiers soins et traitements ne suffisent pas alors l’équipe médicale décide de lui greffer une machine de circulation extra-corporelle.
Une plongée dans l’univers surréaliste, épique et désespérément drôle de la réanimation. Une histoire belle et forte de montagne à gravir, de brouillard à traverser,  de résilience et d’amour.  
Poussée par son entourage, la comédienne a accepté de porter son histoire (car c’est une histoire vraie) sur la scène à partir du livre qu’elle avait publié peu après les évènements, quand ils étaient encore frais à sa mémoire (Les frottements du coeur, journal hospitalier, aux éditions Métropole, en librairie depuis le 7 juin 2022).

Car autant vous le dire, personne n’aurait envie de se souvenir de ce qui lui est arrivé tant ce fut tragique. Mais comme bien souvent, la comédie s’est infiltrée dans chaque épisode du feuilleton et elle réussit à faire rire la salle en racontant ses déboires.

Il lui suffit d’adopter la posture du médecin, se prenant le menton en geignant que "la situation est très compliquée" pour que le public rit. Elle connait bien son sujet. Alors quand elle mime le malaise on a envie de faire signe au pompier de service pour qu’il se porte à son secours.

Tous les patients ne sont pas à égalité de prise en charge. Mieux vaut ne pas arriver en fin de semaine dans un service hospitalier épuisé. Entendre le médecin coordonnateur se plaindre "Franchement, là, si on se tape encore un décès" … n’a vraiment pas dû mettre du baume au cœur de cette jeune femme. Et justement, c’était son coeur qui flanchait, suite à une "méchante" grippe qui a bien failli la faucher net.

Pour une grippe, c’était une belle grippe. Elle ne le dit pas aux spectateurs mais je vous le conseille : faites-vous vacciner parce que si vous chopez le même virus vous n’êtes pas sorti … de l’hôpital.

Katia Ghanty suscite évidemment toute notre compassion mais aussi notre reconnaissance de si bien nous distraire. Son seule-en-scène a des vertus thérapeutiques tant il provoque les réactions et les rires fusent nombreux. Le comique est essentiellement de situation (il faut par exemple la voir écartelée, ou encore aspirer un jus d’orange à la paille) et de paroles : On va peut-être vous perfuser un peu de morphine, on n’est pas des tortionnaires.

La liste des médicaments et de leurs effets secondaires nous amuse tout simplement parce qu’on pense qu’elle exagère. Mais non.

La comédienne réussit même le tour de force de nous apprendre quelques trucs, comme l’hypnose conversationnelle quand on détourne l’attention en posant une question incongrue. Une pratique dans laquelle le corps médical excelle. Et que penser de la question qui après tout n’est pas stupide pour évaluer une situation : sur une échelle de 1 à 10 …  ? sauf quand on est déjà rendu à un niveau 15 de douleur.

Elle a appris ce soir à beaucoup de personnes innocentes que chaque durée annoncée par un médecin doit être multipliée par 7 ou 8 pour obtenir la réalité. Personnellement ça fait longtemps que je double systématiquement leurs promesses "d’être sur pied d’ici une quinzaine". Il faut croire que son cas était proche de la désespérance pour devoir appliquer un coefficient 7.

On vit aussi avec elle des instants d’une douceur improbable. Parce qu’il en existe, même en réa. Elle nous offre un joli moment dansé après l’arrivée de l’amoureux. Et elle chante admirablement.

On se demande comment elle a réussi à trouver la force de tout réapprendre (elle nous en donne un aperçu debout sur la chaise). Et d’accepter que ce soit si long.

Elle nous confie s’être fait la promesse : Si je survis je n’aurai plus peur jamais. C’est sans doute cette même force qui l’anime sur scène, qui lui permet de jouer aussi juste autant de personnages. D’être à l’aise en racontant, en mimant, en dansant, en chantant.

On se demande évidemment comment le personnel soignant a pu réagir au spectacle si tant est qu’il ait eu le courage, ou a minima, la curiosité de se déplacer. Fort bien paraît-il. Et il se pourrait même que des comportements aient évolué. Les médecins auront en tout cas appris que la soif surpasse la douleur.

Cette affirmation ne vous dit peut-être rien mais je l’ai vécue moi-même, jusqu’à supplier d’au moins pouvoir prendre un peu d’eau dans la bouche en promettant de ne pas l’avaler, mais juste me rafraîchir un peu.

La mise en scène d’Éric Bu est sobre mais efficace, évitant l’écueil du stand-up et des larmes. Et pour jouer tant de personnages pendant 1 heure 30, toujours dans la même robe, et devant un décor réduit à trois morceaux de voile il faut revenir de loin. Parce qu’il faut force talent.

Chapeau madame ! On veut vous garder près de nous très longtemps.

Les frottements du coeur de et avec Katia Ghanty
Mise en scène Éric Bu
Assistante à la mise en scène Sophie Bouteiller​
​Lumières Moïse Hill, assisté de Pierre Mille
Chorégraphie Florentine Houdinière
Création sonore et musique Agnès Imbault et Caroline Geryl
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Jusqu'au 14 mars 2026
Les lundis à 19 h et les samedis à 15 h jusqu'au 20 décembre
Les 22, 23 et 29 décembre à 19h
Les 24, 26, 27, 30 et 31 décembre à 17h15
Les 02 et 04 janvier 2026 à 17h15
À partir du 05 janvier de nouveau les lundis à 19 h et les samedis à 15 h
Molière 2026 catégorie Seul(e) en scène

mercredi 5 novembre 2025

La disparition de Josef Mengele adaptée et jouée par Mikaël Chirinian

(mise à jour 2 avril 2026)
En quittant le théâtre de la Pépinière, abasourdie par le flot et le débit de paroles de Mikaël Chirinian, je m’interroge sur l’échelle du pire. Sont-ce les horreurs commises par Joseph Mengele à Auschwitz ou son absence de remords ?
En 1949, Josef Mengele débarque à Buenos Aires. Caché sous une fausse identité, l’ancien médecin-chef du camp d'Auschwitz, qui avait envoyé près de 400 000 homes et enfants en chambre à gaz, croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie. L’Argentine est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis.
Ce spectacle est l’adaptation du roman éponyme d’Olivier Guez et l’histoire de la cavale de l’un des plus grands criminels de guerre du vingtième siècle, en Amérique du sud qui s’achèvera par sa mort sur une plage au Brésil en 1979. Au plus près de cet homme insaisissable, cette traversée intime et historique raconte l'impunité totale dont il a bénéficié.
Il est difficile d’assimiler toutes les informations tant l’acteur les déverse. Ça va très (trop?) vite et nous n’avons aucune envie de chercher la moindre circonstance atténuante au personnage. La cavale de l’ange exterminateur (pourquoi ange ?) n’inspire que le mépris, ce qui est sans doute le but recherché par le metteur en scène Benoit Giros.

Le décor est simple bien que le fond de scène soit saturé de photos, de pages de journaux, de portraits … Plusieurs valises rappellent que le personnage passe le reste de sa vie en cavale. Le comédien est arrivé par la salle, s’adressant à nous avec détachement comme l’aurait fait un conférencier dans un musée pour mettre en valeur un objet du patrimoine, un matériel agricole de la marque Mengele. Cela semble invraisemblable mais ce fut une entreprise florissante, d’abord dans le domaine des moissonneuses batteuses, puis -on peine à le croire tant c’est un signe- dans les machines pour épandre le fumier. Les choix stratégiques furent mauvais et le site de production a été rasé au début des années 2000 pour y construire un centre commercial, un cinéma et des parkings.

L’adresse au public bascule sur une tonalité emphatique, passionnée. L’homme devient volubile, enflammé, intarissable, … n’exprimant ni remords ni compassion mais s’apitoyant sur son sort, obsédé par la volonté d’échapper à ceux qui sont à ses trousses pour éviter la condamnation dont il sait d’avance qu’elle aboutirait à une épine de mort.  On pourrait le voir comme un délire … à ceci près que l’on s’agit que ce qu’il dit est vrai.

Protégé et soutenu pendant près de quarante ans par sa famille, ses compatriotes et les gouvernements des pays qui l’ont accueilli, Josef Mengele mourra sur une plage brésilienne sans avoir jamais affronté la justice en 1979 et San jamais avoir exprimé le moindre regret.

Dégoût et mépris s’étendent à tous les réseaux complices, aveugles ou volontairement intéressés, qu’ils soient allemands, argentins ou paraguayens. Tout ce qui est dit est de notoriété publique pour peu qu’on ait un minimum de conscience politique. Il n’empêche que notre conscience est secouée comme si nous subissions un tsunami.

Bien qu’intitulé La disparition de Josef Mengele le spectacle rappelle qu’il n’était pas le seul à échapper à la justice. Son système de défense, invoquant avoir fait son devoir de scientifique par loyauté envers l’état allemand démontre que c’est tout un système qui méritait d’être condamné. Il faut donc, paradoxalement, que Josef Mengele ne disparaisse pas pour que cet homme devienne notre Jimmy Cricket s’adressant directement à nos consciences.

Le sujet est historique mais d'une actualité encore brûlante puisqu'au même moment ce récit a été porté à l'écran par Kirill Serebrennikov et sous le même titre. le film est sorti le 25 octobre et suscite une certaine polémique à propos du parti-pris artistique.
La conclusion prononcée par Mikaël Chirinian est on ne peut plus juste : il faut se méfier des hommes. En particulier de ceux qui confondent ce qui est légal (ou autorisé, voire encouragé) avec ce qui est légitime parce que le sentiment d’impunité conduit à la toute puissance et tous les débordements sont alors envisageables.

On connait bien Mikaël Chirinian qui a autant travaillé au cinéma qu'au théâtre, et même à la télévision. Je l'avais découvert dans un seul en scène mis en scène avec Anne BouvierRapport sur moi (en mars 2009) et son talent s'était confirmé dans La liste de mes envies toujours sous la direction d'Anne Bouvier. Je l'avais revu avec plaisir pendant le festival d'Avignon au Chêne noir dans le grand succès que fut Changer l'eau des fleurs où il jouait et consignait la mise en scène.

La disparition de Josef Mengele 
D'après le livre d'Olivier Guez, publié aux Editions Grasset, Prix Renaudot 2017
Adaptation et jeu Mikaël Chirinian 
Mise en scène Benoit Giros
Créé le 29 juin 2024 au Théâtre du Chêne Noir (Avignon Off 2024)
Création sonore Isabelle Fuchs
Création costume et scénographie Sarah Leterrier
Création lumière Julien Ménard
Prolongation tous les lundis à 21h jusqu'au 22 décembre 2025.
A la Pépinière Théâtre
7 rue Louis Le Grand, 75002 Paris

Le spectacle sera ensuite en tournée en janvier 2026 aux 3 Pierrots de Saint-Cloud, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Cyr-l'Ecole, au Centre Culturel Albert Camus d'Issoudun, à l'Espace Saint-Exupéry de Franconville, en février 2026 au Théâtre Antoine Watteau de Nogent-sur-Marne, au SEL de Sèvres, aux Scènes Mitoyennes de Cambrai, en mars au Théâtre de Haguenau, à l'Espace Rohan de Saverne, L'Acqueduc de Dardilly, l'Auditorium de La Louvière d'Epinal, Le miroir de Gujan-Mestras, la Fabrique de Saint-Astier, le Vesinet et Antibes, en avril à L'Embarcadère de Saint Sébastien-sur-Loire.

Nominé pour les Molières 2026 catégorie Seul(e) en scène

dimanche 1 juin 2025

Le Chant des Lions de Julien Delpech et Alexandre Foulon

(mise à jour 4 mai 2026)
Le Mois Molière est devenu un rendez-vous qui s'inscrit rituellement sur mon agenda pour la quatrième année consécutive (même si je l’avais découvert en 2014 au Potager du Roi mais à l’époque Versailles me semblait être au bout du monde).

J’essaie désormais chaque année de voir quelques créations. Impossible d’assister à toutes les représentations, elles sont "trop" nombreuses (330 cette année sur 62 lieux) mais j’approuve totalement la volonté de François de Mazières créateur du Mois Molière et désormais maire de Versailles de vouloir ce festival accessible à tous les publics, et dans tous les quartiers. Une des preuves en est la gratuité de multiples séances, ou leur tarif symbolique fixé à 2 €.

Il avait insisté au cours de la conférence de presse d’annonce du Mois Molière sur la place accordée au théâtre contemporain … et à la musique, ce qu’illustre parfaitement la création de la nouvelle pièce de Julien Delpech et Alexandre Foulon Le Chant des Lions (ci-contre à coté de Charlotte Mazneff).

Traditionnellement le festival ouvre dans la Cour de la Grande Écurie du Roi, donc en plein air et même si l’endroit ne permet pas l’installation de lumières comme dans une salle de spectacles ni la projection d’images dont les metteurs en scène adeptes de lapping sont du coup privés, j’avoue que l’extérieur apporte une dimension particulière, une atmosphère que nous apprécions tous comme un moment hors du temps.

La météo était incertaine hier, pour le premier soir de création. La metteuse en scène Charlotte Mazneff a fait pression pour ne pas faire courir de risque au décor et au dispositif technique. Le Théâtre Montansier a dû ouvrir spécialement pour accueillir l’équipe. On comprend pourquoi quand on découvre la scénographie d’Antoine Milian, à la fois sophistiqué et simple.
Elle permet au spectateur de passer en un claquement de doigt de l’appartement de Kessel à une salle de restaurant ou une scène de cabaret, tout autant qu’un wagon de restaurant pour finalemetn se retrouver dans le bureau de De Gaulle puis dans les studios d’enregistrement de la BBC.
A cour, une sorte de standard téléphonique sera le quartier général d’un curieux ingénieur du son, artiste en bruitages (Thierry Pietra ci-dessus avec Elodie Colin) qui, outre une infinité de second rôles lui donnant l’occasion d’un joli travail sur les voix et les imitations, nous révèle les coulisses de plusieurs bruitages : battements de coeur, déflagration, train, …, une averse et des claquements de bottes allemands, et même de la musique avec un verre. C’est Mehdi Bourayou, compositeur et acteur (ci-dessous à droite de Charlotte Mazneff), qui a imaginé cet univers sonore dans lequel il a même réussi à intégrer un extrait de la Symphonie de la machine à écrire de Leroy-Anderson, qui annoncerait presque le spectacle suivant, Les dactylos, qui sera créé au Conservatoire (et auquel je consacrerai un article très bientôt).

Côté lumières nous avions été prévenus que le temps avait manqué pour installer le dispositif tel que Moïse Hill l’avait prévu (et la difficulté aurait encore été supérieure en extérieur en fin d’après-midi) mais le résultat était déjà très prometteur.

Ce spectacle raconte la genèse du Chant des Partisans qui fut composé dans le but d’unir et de motiver les résistants afin qu’ils jouent un rôle décisif lors du Débarquement sur les plages normandes. C’était l’air préféré de son père, ce qui explique son émotion lorsque les deux auteurs, Julien Delpech et Alexandre Foulon, lui ont proposé de le monter. Ayant monté récemment avec eux Les téméraires à propos de l’affaire Dreyfus, elle ne pouvait qu’être partante pour cette nouvelle aventure.

Il ont travaillé un an à l’écriture en jouant avec la chronologie et en faisant de cette chanson, qui fut écrite par Maurice Druon et Joseph Kessel une double déclaration d’amour. Celle de Joseph, surnommé le lion à Germaine Sablon (1895-1985), et celle de Lazare Kessel, le frère de Joseph (1899-1920) à Léonilla Samuel, parents de Maurice. Ce dernier couple apparaît régulièrement par le biais de flash-backs.

C’est un spectacle de théâtre qui accorde une place de choix à la chanson, ce qui donne l’occasion aux auteurs de nous faire entendre quelques-unes de la trentaine qu’enregistra Germaine Sablon et dont nous n’avons guère conservé en mémoire que le Chant des partisans.

Une part importante est aussi consacrée au travail de l’armée des ombres à laquelle appartenait Katia Gangardt, la deuxième épouse de Joseph Kessel (avec d’autres célébrités qui n’apparaissent pas dans la pièce comme Marcel Pagnol ou Gastion Gallimard). On devine le rôle que Germaine a joué dans la Résistance. Engagée dans la France libre, elle poursuivit la guerre en tant qu'infirmière jusqu’en Italie et en France. Elle sera décorée après la Libération de la médaille de la Résistance et de la Croix de guerre, et plus tard la Légion d’honneur, ce qui fait d'elle la plus décorée des chanteuses. Elle méritait bien que sa mémoire soit honorée un jour sur une scène de théâtre !

Les dialogues se concentrent sur un moment de la vie amoureuse du Lion, partagé entre Katia et Germaine, bien avant qu’il ne rencontre Michèle Winifred O’Brien à Londres en 1944, la fameuse "beautiful darling" et qui sera sa troisième épouse.

La vie de Kessel a sans doute été simplifiée par les auteurs en raison de sa complexité. Ils ont conservé l'essentiel pour servir le propos du spectacle. Ceux qui sont voudront absolument démêler l’authentique de l’invention trouveront les clés, scène par scène, dans le livre qui publie le texte de la pièce.

Ils ont en tout cas réussi à ciseler de jolis dialogues pour des comédiens qui s’en emparent avec délice. Kessel (Eric Chantelauze) refuse de se laisser enfermer dans un livre comme une fleur dans un herbier. Katia (formidable Élodie Colin qui incarne aussi la Carpe, une résistante d’un courage exemplaire) accepte qu’on ne mette pas un lion en cage mais qu’on le laisse gambader jusqu’à ce qu’il revienne.

Après plusieurs péripéties inspirées par les évènements historiques, qui permet à Thibault Pinson d’incarner plusieurs personnages savoureux, viendra l’instant de la création d’une chanson qui unisse, rassemble, fédère. Un lyrisme sans borne est à l’œuvre : Je veux sentir siffler les balles au-dessus de ma tête (…) Ton arme c’est ta plume, ta chance c’est de pouvoir (encore) écrire.

On connait les qualités de Vanessa Cailhol autant à l’aise comme comédienne (sa dernière apparition dans Maupassant Inside était prodigieuse) que comme chanteuse (on se souvient de sa présence dans Courgette, qui lui valut un Molière l’an dernier). Il faut saluer sa présence joyeuse et sa voix superbe. Elle nous a offert une magnifique interprétation de Mon homme et bien entendu le fameux Chant des partisans qu’elle démarre presque a capella pour la finir en chœur. Nous sommes le 30 mai 1943, et ce morceau est enregistré pour le film de propagande Three Songs about Resistance (d'Alberto Cavalcanti).

C’est lorsque les choses ne sont pas raisonnables que tout devient possible. Ce spectacle est intentionnellement émouvant mais il présente aussi beaucoup d’instants humoristiques, dosés avec précision.
Le Chant des Lions de Julien Delpech et Alexandre Foulon
Mise en scène et dramaturgie de Charlotte Matzneff
Avec Mehdi Bourayou, Vanessa Cailhol, Éric Chantelauze, Élodie Colin, Thierry Pietra, Thibault Pinson
Scénographie Antoine Milian
Musique Mehdi Bourayou
Lumière Moîse Hill
Costumes Corinne Rossi
Création Mois Molière 2025 le 31 mai à 20h30 et le 1er juin à 17h00
Théâtre Montansier - 13, rue des Réservoirs - 78000 Versailles
Tarif : 2 € • Réservation obligatoire

Festival Off Avignon 2025
Du 5 au 26 juillet à 14h40, Relâches les mercredis 9, 16 et 23 juillet
Au Théâtre des Gémeaux - 10 rue du Vieux Sextier - 84000 Avignon

Trois nominations aux Molières 2026 :
Molière du Metteur en scène dans un spectacle de Théâtre privé : Charlotte Matzneff
Molière de la Comédienne dans un second rôle : Élodie Colin

Et le Molière de la Révélation féminine  a été attribué à Marina Pangos

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