Je vous ai promis de vous le raconter, ce que je fais aujourd'hui, sans illustrer l'article de la maison de mes parents, bien qu'elle existe encore, qu'elle est très bien entretenue, et attrayante, même si, à en juger par les images que j'ai consultées sur le web elle semble plus petite que dans ma mémoire.
Vous n'alliez pas imaginer que j'allais illustrer cette publication avec un cliché de l'endroit, dont je ne donnerai pas davantage l'adresse exacte. J'ai choisi une image que j'ai prise récemment à Disneyland, de l'attraction It's a small world, parce qu'à bien y réfléchir l'endroit était une sorte de microcosme paradisiaque.
Dans le lotissement de mon enfance, dix ans plus tôt que dans le livre, chaque maison était différente, ce qui pimentait les promenades du soir qui auraient pu vite devenir rébarbatives pour la gamine que j’étais. Faire le tour du quartier avec notre petite chienne ne fut jamais une corvée.
Comme la mère de l'héroïne, Maman aussi y jouait un rôle de premier plan, mais elle n’était pas dominatrice. Toujours prête à rendre service, elle y était très populaire. On sortait sur le pas de sa porte en la voyant venir. On avait toujours un service à lui demander, une question à lui poser. Je réalise qu'elle aussi prenait du Valium. Etait-ce une manie des médecins pour anesthésier la conscience féminine et/ou leurs envies d'émancipation ?
Les plus proches voisins étaient les seuls à posséder une télévision devant laquelle nous regardions La piste aux étoiles, … en noir et blanc. Mes parents étaient les seuls à 300 mètres à la ronde -et pour des raisons liées au travail de mon père- à posséder le téléphone (qui n’était pas encore automatique) ce qui provoquait certains jours un vrai ballet d’aller et venues que j'ai déjà raconté dans "Téléphoner dans les années soixante".
Un immense et généreux abricotier ombrageait le jardin d’en face. Une simple porte séparait notre cour de celle d’une autre voisine chez qui nous allions sans prévenir. C'est dans leur garage que, dans les dernières années, je connus ma première surprise-partie.
Tous les propriétaires avaient fait construire en même temps, achetant leur terrain en bénéficiant de prêts à taux avantageux, pourvu de se "serrer la ceinture" et de terminer soi-même leur pavillon (avant de les agrandir bien des années plus tard). Le besoin de logements était crucial, l’agglomération sénonaise passant de 22 257 habitants en 1946 à plus de 30 000 en 1965, et on vit bientôt s'élever des immeubles dans la première Zup de Bourgogne à voir le jour fin 1960 (zone à urbaniser par priorité, à l'origine). Un hypermarché GEM à l'architecture oblique sortit de terre en 1970 à quelques centaines de mètres de chez nous. Conçu par Paul Parent, il est le seul en France à avoir été classé monument historique (en 2011, aujourd'hui d'enseigne Carrefour).
Longtemps après que ma famille avait déménagé, j’avais revu un des habitants. Il avait été le meilleur ami de mon père. Ensemble ils avaient installé le chauffage central dans le pavillon de l'un, puis de l'autre. Lui et sa femme avaient, comme mes parents, deux enfants, mais un peu plus grands. Les premières années, ils n'avaient pas de voiture et c'était dans celle de mon père qu'on partait pique-niquer le dimanche dans la proche campagne. Sa femme prêtait des revues féminines à ma mère qui me laissait les feuilleter.
Lorsqu'on la surprenait à descendre l'escalier avec sa mini robe vert pomme (c'était la mode) on savait qu'elle partait rejoindre un amant fortuné, médecin renommé. C'était de notoriété publique mais puisque que son mari ne se plaignait de rien personne n'allait être plus royaliste que le roi et on ne faisait jamais de commentaires. J’ai appris un jour la mort prématurée et plutôt tragique de cette femme, suite à un AVC. Quand j’ai revu son mari j’ai été surprise de le trouver en compagnie d’une autre femme. Elle était l’opposé de la première, timide, simple et ménagère, manifestement amoureuse. Cela m’avait semblé incongru, comme si je l'avais pensé incapable de connaitre un foyer paisible, même si je m'en réjouissais pour lui qui était la bonté même.
La maison de mes parents, bâtie dans un angle, bénéficiait curieusement de deux adresses, chacune dans une rue différente mais toutes deux portaient le nom d'un grand médecin et d'un chirurgien renommé. Personne n'y avait vu d'indice annonciateur de la construction d'un l'hôpital dans les champs voisins. Le lotissement était encore -et plus pour longtemps- un immense terrain de jeux qui se prolongeait par des pâturages pourvu qu’on s’aplatisse en rampant sous les barbelés de leur clôture.
La seule interdiction concernait la petite rivière qui coulait à découvert en formant une frontière naturelle que les adultes estimaient plus dangereuse que la rue demi-circulaire qui en quelque sorte isolait le quartier. Contrairement à Mare-les-Champs, nous y vivions en bonne intelligence, respectant les différences des uns et des autres, et nous étions heureux.
Mais, comme dans cette petite ville (néanmoins fictive) le cadre n’a pas été épargné par les poussées architecturales anarchiques de logements collectifs et l’empreinte apaisante de la nature s’y est effacée.
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