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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

mercredi 5 juin 2024

Je m’appelle Georges de Gilles Dyrek

Gilles Dyrek est un comédien et auteur de comédies à succès. Je le connais depuis Venise sous la neige qui a été repris dans de multiples lieux. Il aime jouer sur les quiproquos. Il l’a démontré récemment avec Le retour de Richard 3 qui a été nominé aux Molières en 2023 dans la catégorie Meilleure comédie

Sa dernière création, Je m’appelle Georges, a été présentée en avant-première du festival d'Avignon, au Mois Molière, dans la si belle cour de la Grande Ecurie le dimanche 2 juin et sous un soleil timide mais présent alors que la veille la création avait dû se replier à 20 h 30 à l'intérieur en raison du mauvais temps. 

La pièce est un vaudeville contemporain qu’il a écrit pour le plaisir de faire rire, mis en scène encore une fois par Éric Bu que le public versaillais a découvert l’an dernier avec "La voix d’or".

Je m’appelle Georges fait doublement référence, d’une part à la déclaration qui préside à chaque rencontre que l'on fait dans la vie, voulant qu’il faille décliner son identité, ce qui peut poser problème quand on porte un prénom que l’on n’aime pas ou qui a été attribué par exemple à un ouragan, et d’autre part au manque d’imagination des promoteurs à donner à leurs programmes des prénoms féminins, qui la plupart se terminent avec un a.

L’auteur s’en amuse mais il est vrai que dans la réalité on peut être ennuyé d’habiter une rue au nom improbable. Pour ma part, j’ai longtemps résidé route du Bua, qui était une rue et non une route, et dont le terme était si peu connu qu’il était mal orthographié, ce qui a occasionné beaucoup de pertes de courriers et de colis. J’ai aussi logé rue d’Alsace-Lorraine jusqu’à ce que je déménage pour Strasbourg. De là à croire qu’il y a des relations de cause à effet entre les noms des lieux et notre vie personnelle, il n’y a qu’un pas que Gilles Dyrek nous invite à franchir.

Il situe l’histoire dans une riante cité des Hauts-de-Seine, Châtenay-Malabry, par hasard (mais c’est là que j’habite aujourd'hui) où les nouveaux immeubles poussent comme des champignons, tous appelés villas, pas avec un nom de femme comme dans le spectacle, mais avec une dénomination évoquant Voltaire ou Chateaubriand qui furent des résidents de marque de la commune.

Le nom de Châtenay-Malabry est une déclinaison du mot châtaignier (et il est vrai qu'il en pousse en abondance. Avis aux amateurs de confiture s'ils ne craignent pas la corvée d'épluchage !) associé au lieu-dit Malabry, déformation de mal-abri, lieu de chasse battu par les vents. Mais qu’importe. Acceptons l’hypothèse de l’auteur car elle fonctionne. Surtout avec le quintette de comédiens engagés pour tenir la scène. Et même sans les projections vidéo que le metteur en scène Eric Bu nous suggère d'imaginer comme un livre ouvert sur les pages duquel apparaîtraient des dessins à la Sempé en nous promettant que les comédiens mimeront spécialement les décors cette après-midi.
Un beau matin, Georges découvre que toutes les résidences autour de chez lui portent les prénoms de ses ex-compagnes : Villa Christine, Villa Adriana, Villa Clémentine… À peine cherche-t-il à éclaircir ce mystère qu’une nouvelle construction s’annonce : "Villa Emilie". Serait-ce un présage ? Le prénom de son prochain amour ?
L'humour très second degré de l'écriture, s'inscrit dans l'absurde avec tendresse et multiplie les jeux de mots, en reformulant des expressions populaires qui par conséquent prennent un coup de jeune. Par exemple la balle est dans votre camp devient le ballon est sur mon terrain. Il en imagine de nouvelles : être quitté, c'est un peu le concept des relations hommes-femmes. C'est souvent surréaliste et pourtant compréhensible : il décolle le papier peint.

Ça n'arrête jamais. Les gags s'enchaînent pour Marine Dusehu, Stéphane Roux et Etienne Launay qui se livrent à des numéros d'acteur très réjouissants. Ils interprètent chacun 8 à 10 personnages qui, à chaque apparition, surprennent le public. Les changements de costumes, de perruques, d'accessoires font oublier qu'il nous aura manqué les projections vidéo sur les pans des cabanes qui servent de loges et de réserves. Entrées et sorties sont millimétrées. Y compris un sirtaki endiablé dans lequel on se serait volontiers laissé entraîner.
Mélanie Page et Grégori Baquet n'interprètent que leur propre rôle mais ne sont pas en reste pour nous surprendre. J'ai même eu l'impression que nous avons eu droit à quelques gags supplémentaires.

En tout cas, au-delà de la loufoquerie (qui n'est pas sans rappeler l'immense succès du Prénom à ceci près qu'on reste vraiment dans le registre de la comédie) la pièce interroge le hasard soit-disant "prédictif" et nous pose une question essentielle : c'est quoi faire les choses normalement ?

Avant de revenir en région parisienne au théâtre La Bruyère à la rentrée le spectacle sera aussi présenté pendant le festival Off d’Avignon à Théâtre Actuel Avignon du 29 juin au 21 juillet à 17h 40 (relâche les jeudis). Je signale que huit spectacles du festival versaillais, dont Le géniteur, seront quant à eux joués à l’Ancien Carmel d’Avignon, transformé en théâtre de 80 places où la ville délocalisera Le Mois Molière du 3 au 21 juillet.
Je m’appelle Georges de Gilles Dyrek
Mise en scène Éric Bu
Avec Grégori Baquet, Mélanie Page, Marine Dusehu, Stéphane Roux et Etienne Launay
Décor Marie Hervé, Costumes Christine Vilers, Création lumière Cyril Manetta
Musique originale Stéphane Isidore , Réalisation animation vidéo Marion Auvin
Création Mois Molière 2024
Les 1 et 2 juin 2024 à 17 heures aux Grandes Écuries - avenue Rockefeller - 78000 Versailles

Le Mois Molière a été créé en 96 quand François de Mazières, le maire de la ville, était adjoint à la culture. La manifestation se poursuit à Versailles, du 1er au 30 juin, autour de 30 spectacles et 330 représentations dans 62 lieux, accueillant chaque année plus de 150 000 spectateurs. Les habitués sont heureux de retrouver des artistes qu'ils commencent à avoir l'habitude de voir sur scène comme comédien ou en tant que directeur d'acteurs. C'est le cas d'Etienne Launay, metteur en scène du formidable Montespan surpris en plein rangement à la fin du spectacle dans la loge improvisée sur la scène.

mardi 4 juin 2024

J'ai goûté le Gua bao

C'était à la faveur de la Nuit Blanche. Le Centre culturel de Taiwan avait commencé la soirée en fêtant le trentième anniversaire de son implantation parisienne et un buffet avait été préparé par Virginia Chuang, la cheffe du restaurant taïwanais Foodi Jia-Ba-Buay installé rue du Nil.

Elle avait cuisiné des plats traditionnels dont le nom va parler aux connaisseurs comme le Lu Rou Phan (porc braisé aux 5 épices avec un riz blanc), un Boeuf mijoté à la sauce Satay, un Poulet mariné sel et poivre avec un assortiment de légumes, des rouleaux de Boeuf aux 5 épices, et à l'intention des Veggies, des feuilletés à la Ciboule (une herbe très utilisée dans le pays), des Canapés aux cèpes japonais, des Nouilles fraîches à la sauce Sésame, du Tofu aux haricots noir et aux champignons de paille et en dessert de petits Financiers au matcha et aux framboises et un Tapioca au lait de coco et à la mangue.

Cet ingrédient est intéressant à cuisiner. On n'y pense pas souvent et il offre de multiples possibilités comme ici avec aussi ce qu'on appelle les perles du Japon (de plus gros diamètre que le tapioca).

Virginia a monté devant nous des Gua bao qui sont une des spécialités gastronomiques de Taïwan dont il paraît qu'il y figure dans un petit déjeuner typique. Certaines personnes les considèrent comme des sandwichs, parce qu'ils en ont l'allure. C'est un pain brioché fendu (d'ailleurs son nom signifie pain coupé) et fourré de viande et de légumes marinés.

Sa version est au boeuf, longuement cuit dans une sauce aromatique, avec des champignons, de la coriandre fraiche et des graines de sésame. Un régal qui se déguste tiède. J'ai pensé qu'il fallait que je joigne une recette à cette publication.

lundi 3 juin 2024

Le géniteur, une comédie de François de Mazières

Je connais François de Mazières en tant que maire de Versailles et je savais combien il est passionné de culture. Ce n’est pas un hasard si le Mois Molière, qui est une des nombreuses manifestations pilotées par la ville en est aujourd’hui à sa vingt-et-une-ième édition.

Son succès est fantastique puisque toutes les places disponibles ont été vendues en 3 heures de temps après l’ouverture de la billetterie. Du 1er au 30 juin, c’est autour de 30 spectacles et 330 représentations dans 62 lieux, que le festival estime accueillir plus de 150 000 spectateurs.

La programmation est diverse et de qualité. Les têtes d’affiche sont des personnalités reconnues dans le monde du théâtre, sans pourtant être toutes des célébrités. Parce que le talent compte davantage que la notoriété.

On retrouve des noms dont les versaillais apprécient le travail depuis plusieurs éditions comme William et Daniel Mesguich, Stéphanie Tesson, Eric Bouvron, Ronan Rivière, Sophie Forte … qui reflètent la confiance accordée par la ville à onze compagnies accueillies régulièrement en résidence.

J’ignorais que François de Mazières était aussi un auteur. Il a jusque là publié sous pseudo. Pour la première fois une de ses pièces est présentée à Versailles. Intitulée Le géniteur, et écrite sous l’angle de la comédie, elle raconte une histoire de recherche d’identité qui reflète les préoccupations de notre époque.
Un couple marié, constitué d’un homme et d’une femme tous deux issus d’une fécondation artificielle, éprouve des difficultés à avoir un enfant de manière spontanée. Le mari décide de reconstituer sa propre généalogie afin de comprendre l’origine éventuelle du probléme. Il s’adresse à  une banque de données américaines et retrouve ainsi la trace de son père. Le public assistera à une série de rebondissements troublants, difficiles à croire, et pourtant le scénario est inspiré de faits réels.
Il est assez étonnant d'apprendre que la pièce a été écrite à partir d’un fait réel quoique, après tout, il est finalement plausible de ne pas réussir à avoir des enfants alors qu'on ignore soi-même qui sont ses parents biologiques.

Outre l’inscription du thème dans des faits dont les actualités se font régulièrement l’écho, la pièce brille par la qualité de l’interprétation. Je salue la vivacité des comédiens qui composent devant nous une famille qui finira par devenir tout à fait crédible.

Les dialogues sont vifs, faisant régulièrement mouche. Le sens de la répartie est partagé par chacun des trois personnages. Les scènes s'enchainement avec dynamisme, entrecoupées par un extrait joyeux de l'Allegros du concerto brandebourgeois n°3.

J'avais fait la connaissance de Martin Loizillon il y a quelques jours mais je ne savais rien de Salvatore Ingoglia ni de Mylène Bourbeau … dont l'accent québécois (léger mais présent) apporte une note de fantaisie supplémentaire qui rend finalement tout à fait logique la présence de chaussons animaliers insensés (il faut les voir pour le croire).

On a envie de retenir certaines expressions pour les ré-employer à bon escient comme : avec toi je relativise non-stop. Je pourrais faire un arc électrique en passant sous une ampoule.

Que François de Mazières soit remercié de nous faire rire sans jamais céder au piège de la facilité. Il a intégré des notes de suspense aux bons moments. Et il nous démontre combien pèse le déterminisme social.

C'est une bonne chose que le spectacle soit ensuite présenté pendant le festival Off d’Avignon à l’Ancien Carmel d’Avignon, transformée en théâtre de 80 places où la ville délocalisera Le Mois Molière du 3 au 21 juillet, avec huit spectacles du festival versaillais.

Les bonnes comédies sont plutôt rares. Alors ce serait également souhaitable que Le géniteur soit repris à la rentrée dans un théâtre parisien afin de rencontrer un public encore plus large. 
Le géniteur de François de Mazières
Mise en scène : Nicolas Rigas
Avec Mylène Bourbeau, Martin Loizillon et Salvatore Ingoglia
Création Mois Molière 2024 au Conservatoire de Versailles
Auditorium Claude Debussy - 24, rue de la Chancellerie - Versailles
Le dimanche 2 juin et le samedi 22 juin 2024 à 19 heures

dimanche 2 juin 2024

Taïwan à la Nuit Blanche 2024

La Nuit Blanche a été instaurée à l'initiative de la Ville de Paris en 2002 pour célébrer l'art contemporain sous toutes ses formes, et cela en accès libre le temps d'une nuit entière.

Cette manifestation, qui s'est désormais étendue à la Métropole du Grand Paris prévoit différents parcours thématiques, combinant plus de 200 lieux artistiques et culturels importants de la ville et des lieux moins accessibles au public qui, cette nuit-là, ouvriront leurs portes. Elle a permis à près de 4 000 artistes français et internationaux, reconnus ou émergents, de présenter leurs travaux et leurs interprétations de l'univers de la nuit autour d'un thème qui est différent chaque année.

La directrice artistique guadeloupéenne Claire Tancons avait choisi pour 2024 celui de  l’Outre-mer et de l'ultramarin. L'intention était d'améliorer la compréhension par la France des pratiques artistiques des territoires des océans pacifique, atlantique et indien, qui accueillent tous des territoires français. Dans un tel contexte, la participation de Taïwan était légitime en tant qu’État insulaire au rôle essentiel au niveau commercial, stratégique et culturel dans l'océan Pacifique.

Voilà pourquoi, cette année, et pour la première fois, le Centre culturel de Taïwan à Paris (CCTP) a reçu une invitation de la Mairie de Paris pour participer à la 23ème édition le 1er juin 2024. La soirée fut l'occasion pour le Bureau de Représentation de Taipei en France de fêter ses 30 ans de présence dans la capitale.

J'ai été invitée à ces deux événements qui m'ont fait (aussi) découvrir un pan du patrimoine taïwanais à travers sa gastronomie. Virginia Chuang, du restaurant Foodi Jia-Ba-Buay (rue du Nil à Paris) avait préparé un buffet comprenant diverses spécialités de son pays et elle a terminé devant nous le fameux sandwich taïwanais Gua bao dont on se régale dès le petit déjeuner, et dont je donnerai dans quelques jours la recette.

A partir de 21 heures, et bien que le ciel ne soit pas encore très sombre, nous avons regardé les projections sur les murs de la cour intérieure rappelant les célébrations traditionnelles de souhait de prospérité et de bénédiction des divinités.

En effet, prenant en compte la propagation des épidémies, des conflits et des catastrophes naturelles de ces dernières années, le Centre culturel avait choisi le thème Tsiò (醮) (parfois orthographié Jiào en français), signifiant en mandarin festival, cérémonie ou célébration, visant également à "chasser les malheurs" donc à transmettre un message de paix et de prospérité qui s'est progressivement formé sur la façade.
Pour cette première participation, les institutions culturelles officielles de Taïwan avaient fait appel à l’équipe Bito. Cette agence, créée en 2013, se concentre sur le design de marque, l’animation vidéo et l’art numérique. Son fondateur, Liu Keng-Ming, a été lauréat du 6ème Presidential Innovation Award, décerné des mains de la présidente Tsai Ing-Wen. Elle a également remporté de nombreux autres prix et exécuté des projets de grande ampleur tels que la coordination visuelle de la 59ème cérémonie des Golden Horse ou du pavillon de Taïwan à la Biennale de design de Londres.
La performance a pris la forme d’une expérience immersive multisensorielle à une conception multisensorielle pour traduire des éléments représentatifs de Taïwan à travers des images colorées qui ont permis au public venu nombreux tout au long de la soirée d'approcher la culture taïwanaise autrement que sous l'angle industriel. Chacun sait sans doute que Taiwan occupe une position stratégique dans la chaîne de production des semi-conducteurs dont elle assure 92% de la fabrication mondiale et 100% des puces utilisées par l'Intelligence Artificielle.

Que de chemin parcouru depuis 30 ans, quand le nom de Taïwan était quasiment tabou ! Paris est le deuxième centre culturel taïwanais implanté à l’étranger par le ministère de la Culture de Taïwan, et le CCTP promeut la culture de Taïwan en Europe depuis 30 ans. Sa directrice, Hu Ching-Fang, a partagé sa joie d'organiser un événement au sein même de l’ambassade de Taïwan, dans le cadre des Olympiades Culturelles de Paris 2024, et a considéré cette initiative de la Mairie de Paris comme une opportunité pour développer le dialogue avec le public francilien en contribuant à la connaissance de la culture taïwanaise.

J'ai croisé ce soir quelques (rares je dois dire) fashionistas qui utilisaient en sac à main le fameux "Vuitton Taïwanais" dont je donnais l'origine au début du mois.
Une autre "première" aura lieu au festival Off d'Avignon où Taïwan sera invité le premier pays invité d'honneur de l'édition 2024.
Nuit blanche 2024
Représentation de Taïwan en France (B.R.T.F.) et Centre Culturel de Taiwan à Paris (C.C.CT.P.)
Cour intérieure du 78 rue de l'Université - 75007 Paris
Samedi 1er juin 2024 de 21 heures à 3 heures du matin

samedi 1 juin 2024

Le Théâtre de la Ville donne la parole aux artistes camerounais pour la troisième année

L'événement s'appelle Focus Cameroon III et, pour la troisième année consécutive, combinait un programme éclectique composé d'expositions de photographie, musique, danse, poésie, théâtre, lecture musicale, humour et d'hommages, mais aussi de défilés de mode, accessible ici.

J'ai suivi la présentation en avant-première de la nouvelle collection de Donald Chindjou et quelques autres moments.

Agé de 26 ans, le créateur est diplômé d’un Master professionnel en stylisme-modélisme et arts textiles de l’Institut des Beaux-Arts de Foumban. Lauréat du concours talent jeune créateur du Centre des Créateurs de Mode du Cameroun (CCMC), artiste IFC en création mode 2022, il a effectué une résidence à la Cité internationale des Arts de Paris.

Cette reconnaissance lui a ouvert la porte de Cameroun II où il avait présenté  l'année dernière sa collection NEKANG. Avec des pièces réalisées avec les textiles d’origine naturelle tels que le Ntu'tuere des peuples Bamoun, sachant que le daim provenait de Chine, la soie de France, les broderies de l'ouest du grand nord du Cameroun.

Le choix de la chanson de Daniel Balavoine, Quand on arrive en ville (1978) était tout à fait propice à donner du rythme aux mannequins (tous bénévoles, c'est à préciser).
Aucun doute que ce n'était pas un défilé ordinaire. les spectateurs battaient des mains alors que les longues nattes sautillantes de la plupart des modèles féminins marquaient la mesure.
On voit ici comment il emploie le Ntu'tuere, autrefois réservé aux rois et hauts dignitaires du royaume Bamoun. Chaque fibre de ce tissu encore fabriqué artisanalement, chaque nuance de couleurs exprime une tradition ancienne perpétuée au fil des générations avec des fibres végétales comme le coton ou le raphia.

vendredi 31 mai 2024

Du domaine des murmures, adaptation et jeu de Jessica Astier

Impossible de tout dire dans un titre, et je regrette de ne pas y avoir mentionné les noms de Carole Martinez, qui est l'auteure de ce roman dont la lecture m'avait bouleversée il y a plus de dix ans, et celui de William Mesguich car il est non seulement à l'origine de ce projet théâtral mais aussi le metteur en scène (signant également les lumières, comme à son habitude).

J'ai choisi de mettre en avant Jessica Astier parce que son adaptation est rigoureuse et belle et que son interprétation est exactement celle que j'aurais imaginée si j'étais comédienne, et si j'avais son talent.

Je vois beaucoup d'excellents spectacles mais peu qui laissent une trace indélébile comme le fera Du domaine des murmures. L'enjeu était de taille et le travail, d'adaptation, comme de scénographie et de mise en scène aboutissent à un moment de grâce.

Le décor, qu'on doit à la jeune femme (qui a aussi conçu l'affiche, et qui est allée jusqu'à suggérer des costumes à Alice Touvet) installe le spectateur devant un retable alors qu'une voix off s’élève sur un brouhaha de murmures étouffés. Nous serons tantôt en intérieur, tantôt dans la campagne.
Tous les personnages sont là. Esclarmonde bien évidemmentl, Lothaire le jeune époux éconduit dont William fait la voix), le père d'Esclarmonde et seigneur du domaine des murmures (c'est Daniel Mesguish qui parle en son nom), Douce, sa seconde épouse, belle-mère de la jeune fille, Bérengère, sa servante (ce sera une soeur de William), et puis Jehanne, Ivette, un bébé, et même la foule … si bien qu'on oublie qu'il s'agit d'un "seule en scène". Par le biais de la magie de la vidéo, Mehdi Izza a brillamment réussi à créer les atmosphères des scènes principales du roman, même si j'ai été aidée par ma connaissance de la région où se déroule l'intrigue dans la tour seigneuriale qui déploie ses ailes dépareillées au sommet d'une falaise abrupte au pied de laquelle coule la Loue, (…) depuis la source bleue, qui coule près du champ de la fée verte à Malbuisson, tranquille rivière qui lèche l'escarpement rocheux, s'appliquant à dessiner depuis toujours les mêmes boucles vertes sur la terre.
On ne voit que le résultat, sans réaliser la prouesse technique que représente un spectacle qui comporte 120 tops techniques, mais il est utile de le souligner.

Cette proposition est loin de la version (que je ne juge en aucune façon) présentée pendant le festival d’Avignon au Théâtre des Halles en 2015 dans l’adaptation, la scénographie et la mise en scène de José Pliya
, où son actrice, Leopoldine Hummel, était tout à fait enfermée.
Ici la closure est suggérée et prend davantage de force. Car la comédienne est si sensuelle que l’idée de la savoir contrainte est une offense. Esclarmonde est toutes les femmes qui de Marie-Madeleine à Jeanne d’Arc en passant par Olympe de Gouges et Louise Michel auront cheminé sur la ligne étroite de la résistance poétique en refusant le diktat des hommes.

Esclarmonde l'exprime avec sensibilité : J’aurais tant aimé ne pas déplaire à mon père. Son refus n'est pas un caprice mais la revendication de décider d'elle-même. C'est ce qui est beau et qui demeure universel même si son histoire nous est rapportée depuis le XII° siècle sous forme d'un conte. Et si le roman est au passé, le théâtre se déroule dans une forme de présent. Enfin il faut souligner que les personnages masculins évoluent positivement au cours du récit, bien que la fin soit extrêmement tragique.
La vie des recluses est peu connue. Et pourtant elles furent des milliers à choisir de vivre emmurées pour prier Dieu jusqu’à la fin de leurs jours. C’est en 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, que la jeune Esclarmonde refuse de dire "oui". Elle veut faire respecter son vœu de s'offrir à Dieu, et se fait emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle pourvue de barreaux. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entré avec elle dans sa tombe … ni du voyage que sera sa réclusion.
Loin de gagner la solitude à laquelle elle aspirait, Esclarmonde sera témoin et actrice de son siècle, et soufflera depuis son réduit sa volonté sur le fief de son père, inspirant pèlerins et croisés sur leurs chemins.
Se cloîtrer ne signifie pas se taire. Esclarmonde est emmurée mais pas muette. Cette affirmation sera réitérée avec différents mots avant qu'à la fin elle redevienne stèle pour l’éternité, Victime de ceux qui craignent davantage les sorcières que ceux qui les brûlent.

William Mesguich est souvent sur scène en tant que comédien (il sera encore au Mois Molière à Versailles les 3 et 4 juin prochains pour interpréter Le souper avec Daniel Mesguich). Il est autant à l'aise dans le registre tragique (Dans les forêts de Sibérie, ou Le dernier jour d'un condamné) que dans la comédie (Mon Isménie). Il a déjà mis en scène de nombreux spectacles comme Opérapiécé, Lettre d’une inconnue, Soie, Liberté ! (avec un point d’exclamation), Les Hauts de Hurlevent, Fluides, Les misérables. Plusieurs seront joués cet été pendant le festival d'Avignon.

Jessica Astier alterne comme comédienne au théâtre, à la télévision, la publicité et comme voix off. Elle est aussi artiste peintre, graphiste et actrice.

Bercée par les récits de sa grand-mère, une pied-noir d’origine espagnole qui exerce la fonction de concierge, la jeune Carole Martinez a écrit ses premiers poèmes à 12 ans. Après s’être d’abord illustrée sur les planches de théâtre en qualité de comédienne, elle est devenue professeure de français. Elle a déjà publié, toujours chez Gallimard,  Le Coeur cousu (plusieurs fois primé, notamment du  Prix Renaudot des lycéens 2007), Du domaine des murmures (Prix Goncourt des lycéens 2011, Prix Marcel-Aymé 2012), La terre qui penche, et Les Roses fauves. Elle sortira le 20 août prochain un nouveau roman.
Du domaine des murmures, adaptation et jeu de Jessica Astier
D’après du roman de Carole Martinez Du Domaine Des Murmures, publié chez Gallimard en 2011 (Prix Goncourt des Lycéens 2011)
Mise en scène et lumières William Mesguich
Création musicale et sonore Tim Vine et Création vidéo Mehdi Izza
Costume Alice Touvet
Scénographie et affiche Jessica Astier 
Spectacle tout public à partir de 14 ans. 
Au Lucernaire 53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
Du 29 mai 27 juin 2024 du Mercredi au Samedi à 19h et Dimanche à 16h
Au Théâtre du Roi René à 10 h pendant le festival d'Avignon 2024

jeudi 30 mai 2024

à quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ? de Gaëlle Josse

J’ai lu seulement deux livres de Gaëlle Josse, mais chacun de style différent, Une femme à contre jour et La nuit des pères. Son dernier ouvrage m’en fait découvrir un autre, la poésie.

Elle apporte une trentaine de réponses à la question formulée dans le titre à quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ? On notera l’absence de majuscule qui marque assez souvent le premier mot d’un vers en poésie moderne. On pourrait aussi y voir une marque de familiarité indiquant modestement une pensée intérieure.

Elle utilise le biais de la microfiction sous forme de nouvelles très courtes, de souvent deux-trois pages, qui se dégustent comme des bouchées et qu’on enchaine sans parvenir à reposer le livre.

On se rafraichit le cerveau avec quelques mots là encore uniquement en minuscules, en référence au code de la poésie. Ils sont posés sur une page intermédiaire (exemple la nuit indifférente, obstinée et mon front contre la vitre p. 183) qui ne sont pas nécessairement des indices caractérisant le prochain texte.

Aucun n’a de titre. C’est au lecteur de l’attribuer. Certains sont évidents. Sur la route de Madison (p. 163!  ou La soirée d’anniversaire (p. 185) qui est un de ceux que j’ai trouvé le plus beau.

Ça n’aurait aucun sens de résumer un recueil de nouvelles. Je peux juste dire qu’on y découvre, des hommes et des femmes, jeunes ou vieux, qui tombent les masques (p. 52) pour interpréter des notes d'espoir, des drames, de la mélancolie, rarement de la joie. Si, justement, dans la plus longue, très touchante, qui commence en agitant une guirlande de fanions, élément indispensable pour rendre joyeux un anniversaire.

On se reconnaît parfois. On y voit aussi nos voisins, nos parents. Quelques questions ponctuent ce recueil de poésie en prose. J’ai beaucoup aimé celle-ci : quand fond la neige, où va le blanc ? (p. 197)

à quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ? de Gaëlle Josse, collection Notabilia chez les éditions Noir sur Blanc, en librairie depuis le 1er février 2024

mercredi 29 mai 2024

La BD s'expose à tous les étages du Centre Pompidou

Alors qu'il est beaucoup question de sa fermeture (seulement en septembre 2025), le Centre Pompidou donne un coup de chapeau gigantesque au neuvième art, à savoir la Bande dessinée. Montrer de BD dans un tel lieu est vraiment un geste important.

Intitulé La BD à tous les étages, cet art se décline à travers 5 expositions.

Commençons par la Galerie des Enfants qui a été transformée en un campement de têtes-tentes par la romancière et illustratrice Marion Fayolle qui aura presque entrepris un travail de scénographe. Cette galerie était un défi pour elle qui fait des dessins de la taille d'une main et qui sont dessinés avec un rotring fin comme une aiguille.

L'autrice d'une dizaine d'ouvrages parus aux éditions Magnani, depuis dix ans après La maison nue, déploie les thèmes qui lui sont chers en proposant au public d'entrer dans sa tête par le biais d'un dispositif et d'une activité :

- Dans la première tente-tête, en manipulant des marionnettes dans un théâtre d'ombres,
- Dans la deuxième, en contemplant une trentaine de dessins qui sont animés, en étant allongé sur un gros coussin,
- Dans la troisième, en se glissant dans un duvet imprimé qui s'ouvre comme une page et en complétant le personnage avec notre tête. On peut se regarder dans le miroir du plafond.
La première m'a fait penser, peut-être en raison de l'obscurité et du choix de l'ombre du cerf, au festival des Nuits de la Mayenne.je me suis prise au jeu. Car c'est bien de cela qu'il s'agit pour stimuler notre propre créativité et celle des enfants des villes qui n'ont pas eu la chance de pouvoir jouer dans la nature. Il est amusant de savoir que son propre fils lui a donné quelques idées. 
La deuxième offre l'occasion de partager l'univers des Les Amours suspendues, prix spécial du jury au Festival d'Angoulême en 2017. Et la troisième est plutôt amusante à tout âge. Le spectateur devient acteur car il est là pour faire partie de la composition.

mardi 28 mai 2024

Connaissez-vous la pomme Kiku produite en Grèce ?

Le pommier est l'un des arbres fruitiers les plus cultivés au monde et la pomme est le troisième fruit le plus consommé après les agrumes et la banane.

On croit que la pomme est vieille comme Mathusalem. C’est vrai et faux à la fois. Il existerait environ 2000 variétés et la recherche agronomique ne cesse de trouver des améliorations afin d’obtenir des fruits plus résistants aux maladies (donc demandant moins de traitements) et aux qualités organoleptiques supérieures.

C'est ainsi qu'est née au Japon, en 1932, une nouvelle variété, issue d'un croisement de Ralls Janet et de Red Delicious, de couleur rouge, bicolore, dont la chair est très sucrée, riche en jus et à la texture ferme et croquante. On l'appela Fuji, abréviation du nom de la ville où elle a été élaborée en premier lieu : Fujisaki, circonscription de la préfecture d'Aomori, au nord de la péninsule. Elle y représente désormais 80 % de la consommation nationale. On a commencé à l'exporter à partir de 1962. 

Il se trouve que dans les années 90, alors que je travaillais dans le marketing, j'ai été amenée à tester les intérêts des consommateurs français pour différentes variétés de pommes, dont la Fuji, à la suite de quoi les fruiticulteurs de Garonne de l'entreprise Blue Whale ont cherché à se diversifier en plantant des pommiers de cette variété. C'est à peu près à la même époque qu'un arboriculteur tyrolien fit la découverte au Japon d'une branche de pommes Fuji dont descend la Kiku actuelle, un nom qui sonne comme un personnage de dessin animé.

J'ai eu l'opportunité de la goûter, crue et cuite et de l'apprécier.

Sa chair est ferme, croquante, délicatement parfumée, juteuse mais sans excès. Elle est plutôt douce car faiblement acide et point trop sucrée donc rafraichissante. Pour être plus précise je dirai que le fruit dans lequel j'ai croqué m'a semblé moins sucré que la Golden et moins acide que la Granny.

Elle convient à la consommation fraîche, à la cuisine et à la pâtisserie. Ses qualités ont motivé le chef étoilé Andreas Mavrommatis à composer un menu en exploitant ses caractéristiques. Le résultat a si bien conquis l'assistance qu'il est plus que probable que deux plats rejoindront bientôt la carte de son établissement gastronomique, le homard et le second dessert.
Voilà en images ce que le chef avait préparé dans son nouveau restaurant Osmosis du 70, avenue Paul Doumer, dans le 16ème arrondissement de Paris.

Cette pomme permet d'obtenir un jus équilibré qui sera la base idéale de cocktail, avec ou sans alcool comme ci-dessous. Elle a inspiré Vassilis à associer son jus avec la liqueur de Mastiha (pour ses arômes de miel, de pin, de vanille et de menthol, à de la cannelle et un espuma de yaourt grec, avec un trait de miel de Crète et cannelle.
Le repas a commencé avec un Poulpe en carpaccio, tartare de tomate, soupe de concombre-pomme kiku servi avec un vin blanc que j'avais précédemment goûté et apprécié, du vignoble du Domaine Papagiannakos qui s'épanouit sur des sols calcaires pauvres en matière organique, dans un climat chaud, avec une faible pluviosité. Cet IGP Attiki domaine Papagiannakos Malagousia Kalogeri est obtenu avec 100% cépage Malagousia, très aromatique, mais malgré tout "droit" en raison du sol calcaire. Il dégage de formidables arômes de fleurs blanches.
Cette proposition est non seulement d'une élégance folle mais le mariage entre poulpe et pomme est très réussi.

lundi 27 mai 2024

Mexica, des dons et des dieux au Templo Mayor s'expose au Quai Branly

J'ai visité le Temple Mayor de Mexico en août 2017 et je me souviens parfaitement du choc que j'ai ressenti face à certaines oeuvres. Elles sont aujourd'hui au quai Branly et l'émotion demeure.

Il s'agit des restes de la grande pyramide à degrés de Tenochtitlan, capitale des Aztèques, ainsi que du centre cérémoniel sacré dans lequel elle se situait, au centre de la capitale mexicaine, sur l'actuel Zócalo (place centrale) de Mexico, à deux pas de la cathédrale alors que la plupart des pyramides sont plutôt en pleine nature.

On a du mal à imaginer la grandeur de l'édifice qui a été détruit après la prise de la ville par Cortés en août 1521, et la disparition de l'Empire aztèque. Les espagnols ont "si" bien rasé la ville primitive qu'on avait même oublié son existence bien que des fouilles plus anciennes avaient pourtant eu lieu.

On doit à des terrassiers de la Compagnie d’électricité, la mise à jour d’un énorme monolithe circulaire figurant la déesse de la lune Coyolxauhqui qui inaugura alors un demi-siècle de fouilles archéologiques d’une ampleur inédite. Car si l’histoire de l’Empire mexica (1325-1521) était largement connue et documentée, sa culture demeurait ignorée dans les domaines des rituels, de l’art et de l’architecture.

L'endroit est d'ailleurs peu engageant, en raison de la présence de bâches et de la couleur noire de la pierre volcanique comme on peut le voir sur la photo que j'ai prise du site.
L'INAH (Institut National d'Anthropologie et d'Histoire) transforme alors son projet de création d'un musée de Tenochtitlan en un programme de fouilles de grande envergure, qui permettra d'excaver environ 1,2 ha des ruines monumentales du Templo Mayor, sur un carré d'environ 350 m de côté. Le Museo del Templo Mayor est inauguré en octobre 1987 et j'ai pu y voir des pièces magnifiques.

Cependant, avec le temps et la progression des recherches j'avoue avoir mieux compris l'usage du centre religieux de Tenochtitlan en visitant l'exposition parisienne, Mexica, des dons et des dieux au Templo Mayor au Quai Branly organisée en association avec l'INAH, unique dans l’histoire de l’archéologie mésoaméricaine et présentée pour la première fois en Europe.
L'exposition est très bien conçue en associant des sculptures et des offrandes du Temple Mayor avec d'autres objets prêtés par le musée d'Anthropologie de Mexico et bien sur d'autres encore issus des collections du Quai Branly, le tout dans une scénographie extrêmement didactique ponctuée de films restituant la philosophie et les croyances mexicas.

En premier lieu je voudrais illustrer l'article par les quelques clichés que j'ai faits en 1979 des 6 pièces qui me semblaient spontanément les plus déterminantes. Au moins 3 sculptures ou céramiques sont présentées au quai Branly, dont celle qui a été choisie pour l'affiche. Je comprends pourquoi elle me semblait familière quand j'ai appris par elle l'existence de l'événement.

Avant de poursuivre avec l'exposition parisienne il me semble essentiel de partager avec vous un pan de mur qui évidemment n'a pas voyagé et dont l'existence est déterminante.

Il s'agit du grand tzompantli qui mesurait 35 m de long pour 12 de large et 4 à 5 m de hauteur, soit à peu près deux terrains de tennis. On empalait sur la structure de poteaux en bois les crânes humains des victimes sacrifiées en Mésoamérique dont le nombre est estimé à 136 000.

Il aurait été construit entre 1486 et 1502, environ une vingtaine d’années avant l’arrivée des conquistadors qui ont presque tout détruit. Il en reste des traces qui à elles seules font froid dans le dos.
Les suppliciés étaient invités à grimper en haut de la grande pyramide de Tenochtitlan, où se trouvaient les deux grands temples des dieux tutélaires des Aztèques, celui de la guerre et du soleil, Huitzilopochtli et celui de la pluie, Tlaloc.

Les prêtres aztèques, après avoir ôté le cœur des victimes étendues sur la pierre sacrificielle convexe (techcatl, "pénitence"), leur tranchaient la tête à l’aide de lames en obsidienne. Les corps étaient jetés jusqu’en bas des marches, sur un monolithe couché – toujours visible de nos jours à Mexico – représentant la déesse de la terre, Tlaltecuhtli, qu’ils étaient censés nourrir.

Les têtes étaient écorchées, le cerveau et les muscles retirés. Les crânes étaient ensuite enfilés par deux trous au niveau des tempes, le long de baguettes, aux côtés de milliers d’autres qui se décomposaient lentement et qui, une fois tombés à terre, devenaient des offrandes ou qui pouvaient finir encastrés dans deux piliers de chaux qui flanquaient le tzompantli.

Des analyses sont encore en cours pour en savoir davantage sur les victimes et sur les techniques de décapitation, qui semblent parfaitement maîtrisées et uniformes.

La visite de l'intérieur du Temple est tout autant surprenante. Je me souvenais particulièrement des sculptures de taille humaine en céramique et stuc peint de Mictlantecuhtli, le dieu de la mort (ci-dessous à gauche) et de l'Aigle Guerrier (ci-dessous à droite)
Le premier est un être semi-désincarné en position d'attaque, avec des griffes qui tiennent lieu de main des cheveux bouclés, qui étaient probablement placés dans les perforations de sa tête. Ces deux caractéristiques sont des particularités des êtres de l'inframonde. De ses côtes apparentes, pendent le foie et la vésicule au-dessous de sa cavité thoracique, car selon les croyances des Mexicas, ces viscères contenaient l'ihiyotl, l'âme associée aux pouvoir du monde souterrain et dont dépend la vigueur physique et une grande partie des passions et des sentiments et étaient étroitement liés au Mictlan autrement dit aux Enfers.

Le second conserve des restes du stuc qui le recouvrait, simulant le plumage des costumes authentiques. Les aigles guerriers comme les Jaguars guerriers composaient les deux corporations les plus importantes au sein de l'armée mexicaine, les premiers se rapportant au Soleil et les seconds à la Terre et à la nuit.

Ils ont tous les deux été trouvés en 1994 dans le bâtiment connu sous le nom de Maison des Aigles, au nord du Templo Mayor. Les deux effigies étaient disposées à l'époque de Motecuhzoma I (1440-1469) sur des bancs qui flanquaient l'entrée du bâtiment et où se déroulaient les cérémonies liées à l'intronisation. du Hueitlatoani, le plus haut dirigeant de Tenochtilan, décrites plus haut dans l'article.

Je me rappelle aussi d'autres pièces, non transportables, comme ces Guerriers en procession en basalte polychrome 1469-1481
J'avais aussi retenu ce Pot à l'effigie de la déesse du maïs Chicomecoatl en céramique polychrome et une sculpture du dieu du Feu Xiuhtecuhtli en basalte polychrome datant tous deux de1469-1481
Curieusement, peut-être en raison de l'émotion provoquée par la déambulation dans ce lieu autrefois sacré, je n'avais pas retenu des objets qui ont par contre attiré mon regard au quai Branly.
Il faut saluer la scénographie, qui évoque cette période troublante comme un conte, avec pour commencer la présence de vitrophanies représentant les principales divinités. On les admire en faisant la queue pour visionner un fil résumant le contexte. J'ai choisi Quetzalcoatl, dieu créateur de l'univers et de l'humanité,  souvent désigné sous le nom de Serpent à plumes et qui est représenté de plusieurs manières. Le voici, mi-oiseau, mi-serpent, sculpté dans une roche volcanique appartenant au Quai Branly.
Il est le dieu créateur de l'univers et de l'humanité, né de la fusion des deux pôles opposés, souterrain et céleste. Il exprime ainsi les principes fondamentaux de dualité, d'opposition et de complémentarité qui régissent la pensée mexica. Franchissant inlassablement les limites spatiales et temporelles de l'univers, il fait circuler les substances entre le monde des dieux et celui des hommes et favorise la succession des jours. Sur cette sculpture, la tête est ornée d'une natte symbole de pouvoir.

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