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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 14 septembre 2026

Encore une Marilyn mais cette fois-ci la vraie !

Le chemin est long avant d’accéder à la (très jolie) salle du Théâtre Grévin. Nous croiserons notamment Franck Dubosc et Omar Sy et surtout Marilyn Monroe dans son iconique robe doré

Kad Merad nous accueille personnellement mais c’est avec la star d’Hollywood que nous avons rendez-vous … ou plutôt d’abord avec Norma Jeane Baker, née le 1er juin 1926 à Los Angeles.

Elle aurait eu cent ans aujourd'hui ! Elle a fait l'objet de multiples célébrations parmi lesquelles une exposition très sensible de la Cinémathèque. 

On a dit tant de choses à son propos qu'Alice d’Arceaux avait promis Encore une Marilyn mais cette fois-ci la vraie !

Et je lui donne raison. Parce qu’elle nous raconte cette vie hors du commun de son point de vue, ce qui entraine une empathie sans faille. Sans chercher à lui ressembler à 100%, ce qui renforce paradoxalement le côté authentique du témoignage.
 
Sophie Forte a eu raison de s'atteler à écriture et à la mise en scène. Le rôle titre est assuré naturellement par Alice d’Arceaux, qui en a eu l'idée et avec qui elle avait joué dans Mon Isménie au Poche Montparnasse.

Elle incarne Marilyn en compagnie de Guillaume Nocture qui interprète avec brio tous les autres personnages. On avait pu le saluer auparavant dans le très réussi spectacle musical Génération Barber (également mis en scène par Sophie, mais que je n'avais pas vu à l'oeuvre car le soir de ma venue il était remplacé par Damien Dufour).

L’interprétation est sensible et humoristique. La pièce reprend les moments les plus connus, et sur lesquels il n’est pas indispensable de s’appesantir, ce qui rend les choses plus légères, très vivantes. Le texte écrit par Sophie Forte a été mitonné aux petits oignons pour la comédienne et la mise en scène, simple mais bigrement efficace, place le spectateur du côté de cette femme intelligente qu'on a voulu faire passer pour une sotte.

On voit les choses à travers son point de vue, ce qui instaure une forte empathie. En premier lieu pour la gamine ballotée entre onze familles d’accueil et qui bégayait, à la famille biologique de fous qui compose une généalogie affreuse difficile à encadrer. Impossible d’être jalouse de ses mensurations idéales : 95-62-95 pour 1, 66 et 54 kilos. La jeune femme constamment doit s’adapter aux circonstances et on tombe sous le charme. On l’approuve dans son raisonnement : la seule façon de devenir quelqu’une st de devenir quelqu'un d’autre.

En féministe assumée, Sophie lui fait dire qu’il faut être très intelligente pour jouer les idiotes. Et je suis féministe mais une femme qui cherche à être l’égal de l’homme.

Il y a un savant mélange de tendresse et d'espièglerie, d' humour, d'absurde et de désespoir parce que, quoiqu'on en pense, la vie de cette femme fut tout autant extraordinaire que tragique. Avec de belles trouvailles de mise en scène par exemple pour suggérer la fausse couche.

Ajoutez à cela qu'Alice d’Arceaux danse et chante divinement, accompagnée à la guitare par Guillaume Nocture, nous faisant retrouver avec grand plaisir les chansons de Marilyn (la vraie…). Et que la gestion du son est remarquable (rarement micros auront été si bien réglés). La voix de la petite fille est très touchante. Le duo aura même réussi à faire chanter le public qu’il y a un Very bad mood à Hollywood.

La pièce avait été jouée quelques fois à l’Essaion avant d’investir le Mois Molière à Versailles, puis le festival d’Avignon. Je n’ai pu la voir qu’à la rentrée et dans un cadre ultra propice à l’évocation des célébrités puisqu’il s’agit du théâtre du musée Grévin, dont l'acoustique est exceptionnelle et qui est connu surtout pour ses concerts dans une atmosphère intime et féerique, éclairée à la seule lueur des bougies. C'est un lieu tout à fait magique construit en 1900 par l'architecte Eugène-Émile Esnault-Pelterie, à l'occasion de l'Exposition Universelle.
D'une capacité de 210 places, cette salle est inscrite à l’inventaire des Monuments Historiques, notamment en raison de son rideau de scène, une toile originale du célèbre affichiste Jules Chéret représentant des personnages de la Commedia dell'Arte ainsi qu'à un haut-relief intitulé Les Nuées signé Antoine Bourdelle sur son fronton.

La soirée était unique mais rassurez-vous, cette Marilyn reviendra à Essaion à partir du 2 octobre prochain et vous pourrez vous aussi la rencontrer.
Encore une Marilyn mais cette fois-ci la vraie ! 
Théâtre Grévin
10 boulevard Montmartre
75009 Paris

dimanche 13 septembre 2026

Le Procès d’une vie de Barbara Lamballais et Karina Testa

Le Procès d’une vie a été honoré au cours de al dernière cérémonie des Molières de trois statuettes :
- Molière du spectacle de théâtre privé
- Molière des autrices francophones vivantes pour Barbara Lamballais et Karina Testa
- Molière de la comédienne dans un second rôle pour Jeanne Arènes, tour à tour Lucette Duboucheix, une des co-accusées et Simone de Beauvoir, qui recevait ainsi le troisième Molière de sa carrière.
Été 1971, Marie-Claire, 16 ans, tombe enceinte. Bien que ce soit un crime puni par la loi, elle ne veut pas garder l’enfant. Elle veut avorter. Solidaire, sa mère, Michèle puis Lucette, Renée et Micheline mettent tout en œuvre pour l’aider. Mais l’avortement clandestin tourne mal… Automne 1972. Toutes les femmes se retrouvent inculpées. Une certaine avocate, Maître Gisèle Halimi, orchestrera ce procès, le procès de Bobigny. Leur courage a écrit la suite de l’Histoire.
J'avais tellement été convaincue par Hors-la-loi de Pauline Bureau que je n'avais pas, a priori, eut l'envie d'aller voir Le procès d'une vie sachant qu'il s'agissait du même sujet. Je me souvenais encore de répliques entières.
Mais j'avais été troublée par les paroles de Barbara Lamballais et Karina Testa le soir des Molières :  Restez dignes même si vous doutez. Ne cherchons pas à plaire. Ayons confiance en nous. Incroyable mais pas impossible. J'étais admirative de leur détermination puisqu'elles ont  tout de même consacré huit années de travail avant de pouvoir le créer l'an dernier en Avignon au théâtre des Gémeaux. Et puis j'avais très envie de voir jouer Jeanne Arènes (ci-dessus à droite).

Le jeu de l'alternance (et à ce titre je regrette que le théâtre n'affiche pas les noms de la distribution du jour) a voulu que ce soit une autre comédienne le soir de ma venue, de même pour le rôle de Gisèle Halimi, repris par Emilie Chevrillon (qui en a tout à fait la carrure). Ils sont tous méritants car ce n'est pas une mince affaire que d'incarner 28 personnages quand on n'est que 7, mais offre à chacune de beaux moments, par exemple à celle qui interprète la mère de Marie-Claire Chevallier. Mention spéciale d'ailleurs au seul homme qui en joue 6. 

La principale différence avec la version de Pauline Bureau consiste à davantage attirer le regard sur Gisèle Halimi (c'est elle que l'on voit au centre de l'affiche, reprenant un cliché de l'époque) que sur les accusées, même si le spectacle s'inscrit bien dans une dynamique en faveur de la cause féministe. D'ailleurs il commence par une adresse au public en reprenant l'assemblée générale historique moment historique du 5 avril 1971 qui fait suite à la parution de l’illustre Manifeste des 343 salopes, appelant à la dépénalisation de l’avortement et qui a ouvert la voie à la légalisation de cet acte en France.
On apprend beaucoup de choses sur la vie et la personnalité de l'avocate, en particulier sa difficulté à se faire admettre comme l'égal de son frère au sein de sa famille. Il fallut une grève de la faim pour que son père cède.

La scénographie est inventive et permet, par le biais de miroirs coulissants de voir en quelque sorte l'envers de chaque scène. Les changements se font à vue, comme nous y a habitué Alexis Michalik. Et parfois trois actions se déroulent simultanément, imprimant à l'ensemble un rythme soutenu qui provoque de la tension.

Les dialogues sont parfois brutaux, probablement fidèles à ce qui s'est réellement passé. On désigne une femme enceinte contre son gré comme étant "ennuyée", une formule qui prend des allures de nom de code. Quand le petit ami de la jeune fille s'offusque qu'elle ne veuille pas poursuivre la grossesse : Avorter ! C'est dégueulasse … C'est la tôle si ça se sait.

J'espère que chaque spectateur aura compris que c'est lui (violeur de Marie-Claire, seulement 16 ans) qui la dénoncera à la police pour s'éviter des poursuites après un vol de voiture.

La fin apporte un dénouement positif (sans surprise puisque nous connaissons l'histoire) mais qui est bien amené en rappelant d'une part que l'intention de Gisèle Halimi n'était pas de justifier qu'on puisse enfreindre la loi mais de convaincre qu'elle devait avancer. Et d'autre part en donnant la parole à toutes les femmes qui, s'exprimant d'une même voix, créé une chaine de sonorité qui provoque des applaudissements nourris.
Le Procès d’une vie
De Barbara Lamballais et Karina Testa
Mise en scène Barbara Lamballais assistée d’Armance Galpin

samedi 12 septembre 2026

Palmarès du 24ème festival Paysage de cinéastes

L'heure est venue de dresser le Palmarès du 24ème festival Paysage de cinéastes.

Rarement nous aurons eu l’occasion de tant voyager, depuis les États-Unis jusqu’en Chine, en passant par la République Centrafricaine et en faisant une halte à Barcelone, une autre en Belgique flamande.

Partout les adolescents vivent des moments fondateurs. Certains peut-être un peu plus que d’autres en raison du contexte politique comme on le constate en Afrique ou en Chine. C’est sans doute une dimension à laquelle nous avons tous été sensibles.

Georges SiffrediPrésident du conseil départemental des Hauts-de-Seine avait raison de souligner qu'en racontant la jeunesse on raconte aussi la société et on incite à mieux comprendre le monde, en invitant les différents publics au dialogue.

Pour sa part, Carl Segaud, maire de Châtenay-Malabry de comparer l'adolescence avec notre époque. Elle est le temps des projets tout autant que des incertitudes, de vulnérabilité autant que d'enthousiasme. Carline Diallo, la déléguée générale avait fait un choix judicieux pour éviter une image figée ou idéalisée de la jeunesse en insistant sur le fait qu'il y a non pas une mais des adolescences. Sa programmation l'a amplement illustré et nous a amené à regarder les autres avec bienveillance et humanité.

Mais rappelons d'abord la liste des longs en compétition (par ordre chronologique de sortie) :

. Congo Boy de Rafiki Fariala, présenté en avant-première mondiale le 15 mai 2026 lors du Festival de Cannes dans la sélection Un Certain Regard et qui sortira en salle en France le 25 novembre 2026.

. Barça Zou réalisé par Paul Nouhet, présenté en avant-première au Festival de Cannes 2026 (sélection ACID) sortira le 25 novembre 2026. 

. I'll Be Gone in June, présenté lui aussi en avant-première dans la section Un Certain Regard, et dont la sortie officielle est prévue pour le 9 décembre 2026.

. La Deuxième Fille (titre original Wu Ming Nü Hai) réalisé par Zou Jing sortira en salles en France le 27 janvier 2027.

. Skiff de Cecilia Verheyden est sorti le 4 février 2026 en Belgique. Il circule activement sur le territoire français depuis le début de l'année 2026 à travers des festivals, des projections spéciales et des avant-premières en présence de la réalisatrice mais aucune date de sortie nationale n’est encore annoncée pour la France.

Pour la deuxième année consécutive le public et le Grand Jury ont fait le même choix alors que bien entendu ce ne sont pas les mêmes votants, qui s’est porté sur le très sensible film de Zou Jing tandis que les jurys des Femmes et celui des Jeunes ont élu celui de Rafik Fabiala.
La sélection faite par Carline Diallo, la déléguée générale du festival, était très pointue. Chacun traitait du thème de cette édition consacrée à l'adolescence. Il suffisait de laisser traîner une oreille pour saisir les compliments accordés à quatre des cinq films. N’en choisir qu’un était difficile et la compétition fut très serrée. Voilà d’ailleurs pourquoi le Grand Jury a tenu à décerner une mention spéciale à L'actrice Naomi Cosma pour le film I'll Be Gone in June.
Les critiques des films en compétition seront publiées un peu avant la date de leur sortie nationale. Le présent article sera donc régulièrement mis à jour. J’ajoute que tous ces films, y compris les avant-premières devraient faire l’objet d’une re-programmation au Rex, vous donnant ainsi une seconde chance pour les voir.
Palmarès complet :
Longs-métrages en compétition
           * Prix du Public et Prix du Grand Jury : La Deuxième Fille de Zou Jing
        * Mention spéciale du Grand Jury : L'actrice Naomi Cosma pour le film I'll Be Gone in June
        * Prix du Jury des Jeunes et Prix du Jury des Femmes : Congo Boy de Rafiki Fariala

Prix de la Compétition Jeune Public : Petite Casbah d'Antoine Colomb
Compétition des courts-métrages
           * Prix du Public : Pourquoi pas nous de Christopher Delva (ci-dessus)
           * Prix des Scolaires : Fort comme un lion de Nathan Villanneau
Je voudrais par ailleurs indiquer que la soirée qui a eu lieu à la Cité-jardin a battu tous les records de fréquentation et saluer la performance de la Compagnie Guet-apens Bgirlz qui a assuré une brillante première partie lors de la soirée d'ouverture du festival, juste avant la projection en plein air du film de Rudi Rosenberg.
Films du 24ème festival Paysage de cinéastes, déjà chroniqués :
Quelques mots d'amour, réalisé par Rudi Rosenberg, film d'ouverture
Adieu monde cruel de Félix de Givry, présenté hors compétition
Mémoire de fille de Judith Godrèche, film de clôture
Le corset, film d'animation de Louis Clichy, en complétion jeune public
La pampa, premier film d'Antoine Chevrollier, carte blanche aux jeunes ambassadeurs des ciné-jeunes

Cet article sera régulièrement mis à jour.

vendredi 11 septembre 2026

Mémoire de fille de Judith Godrèche

Mémoire de fille avait été projeté au Festival de Cannes 2026, dans la Sélection Officielle Un Certain Regard. Ce fut le film choisi par Carline Diallo pour clôturer la très belle 24 ème édition du festival Paysages de cinéastes avec beaucoup de pertinence puisque le thème était l'adolescence.

Judith Godrèche a fait un travail remarquable d'adaptation. On comprend qu'elle y ait consacré plusieurs années (avec de multiples aller-retour avec l'autrice Annie Ernaux qui est mentionnée comme co-scénariste) mais tous ses efforts sont pertinents. Et il faut saluer ce succès d'autant plus que ce n'est "que" son second film, après Toutes les filles pleurent en 2010. 
Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
J'ai lu le roman juste avant de découvrir le film au cinéma et j'ai retrouvé l'essentiel, parfois au mot près alors que, franchement, je pensais l'exercice impossible. Une des bonnes idées est d'avoir recours à une voix off en évitant l'écueil de l'explication par l'image.

Le film est ainsi fidèle au type d'écriture d'Annie Ernaux, qui le caractérisait dans La place, prix Renaudot 1984 comme excluant la poésie du souvenir. Pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement (p. 24).

Etant un récit autobiographique il était important de respecter la volonté de l'autrice. Il est d'ailleurs amusant de la reconnaitre dès les premières images, floutée, descendant les marches conduisant à la librairie où aura lieu la séance de dédicace. On retrouve aussi avec plaisir, dans le rôle de Claudine, Maïwène Barthèlemy qui avait été révélée dans le film Vingt dieux où elle était la jeune Marie-Lise et qui lui valut le César de la meilleure révélation féminine. 

Ajoutons une direction d'acteurs d'une grande finesse. Tess Barthélemy est remarquable de naturel, espièglerie et d'intelligence. Tout le monde sait que c'est la fille de la réalisatrice, ce qui ne retire rien à son talent. Elle avait déjà tourné sous la direction de sa mère dans la série Icon of French Cinema en 2023 et le court métrage Moi aussi en 2024. Victor Bonnel (venu presque en voisin puisqu'il est originaire de Châtenay-Mallabry, et ci-dessous avec Esther Archambault qui interprète Marie-Thérèse) est d'un machisme au naturel désarmant, correspondant à ce qu'on imaginait du personnage de H.
Le choix des musiques a été fait parmi celles qui sont citées dans le livre. Les reconstitutions historiques sont vraiment intéressantes et réussissent à restituer l'atmosphère des années 60, y compris par l'abus de la cigarette (la loi interdisant de fumer dans les lieux publics est encore loin d'être votée). 

La caméra de Judith Godrèche est toujours respectueuse des artistes. Elle a bien entendu filmé les scènes d'amour avec une coordinatrice d'intimité bien qu'elle soit elle même probablement compétente pour en assurer les prises de vue. Après être devenue l'une des porte-paroles du mouvement #MeToo en France depuis 2017, on pouvait l'attendre au tournant car Annie Ernaux exprime en toutes lettres dans le roman son plein accord avec Simone de Beauvoir affirmant que "la première pénétration est toujours un viol", ajoutant plus loin "avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer" (p. 120).

Elle a conçu des scènes extrêmement pudiques en combinant de très gros plans, du floutage avec l'emploi d'une ampoule qui pend au-dessous d'un fil.

J'avais un petit doute à propos du personnage de la mère avec laquelle Arnie Ernaux n'est pas tendre. Ici c'est une femme digne, et plutôt positive (jouée par Ariane Labed) qui incite sa fille à être forte : regarde au-dessus de toi, pas en dessous.

On retrouve naturellement les thèmes chers à l'autrice : la question de la place et l'évolution de la condition féminine. Ce n'est pas un biopic de celle qui a été couronnée prix Nobel de littérature (en 2022) en ce sens qu'il se concentre sur "la fille de 58" mais il s'en approche et répond à la question fondamentale de dialoguer avec la jeune personne que nous avons été en interrogeant les souvenirs.

Mémoire de fille de Judith Godrèche
Scénario : Judith Godrèche et Annie Ernaux d'après le roman autobiographique éponyme paru en 2016
Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel, Ariane Labed, Anja Verderosa, Esther Archambault …
Sortie prévue en salles le 30 septembre 2026

jeudi 10 septembre 2026

Les marchands d'étoiles d'Anthony Michineau

Je suis sans doute très naïve, ou trop premier degré, mais je n'ai compris le titre de la pièce que le lendemain tant le mot "étoile" est pour moi positif. Je m'attendais à une pièce porteuse d'optimisme et j'ai découvert un coup de projecteur sur de la grande tragédie.

Je ne suis pas la seule spectatrice à être sortie plus bouleversée qu'amusée par ce spectacle qui est pourtant effectivement pimenté de scènes qui provoquent le rire. Mais le sujet, lui, ne prête pas vraiment à la fantaisie.

Pourtant la bande-son accueillant le public installe une joyeuse ambiance. Berthe Silva chante "Frou-frou", créée en 1897 et Maurice Chevalier enchaine avec "Prosper Yop la Boum", qui est plus récente (1935).
Nous voici dans un dépôt de tissus parisien, un soir d'inventaire de juin 1942, et il s'agit de faire vite pour ne pas sortir après le couvre-feu imposé par la guerre. Car malgré tout la vie poursuit son cours. 
Raymond Martineau, le patron, ne réussit pas imposer son autorité à sa fille. A sa femme non plus, d'ailleurs. 
Et puis il y a aussi Joseph, son plus jeune employé, dont le père est breton mais dont on apprend brutalement que la mère est juive. 
Et enfin il y a Louis, son plus vieil employé, dont le nouvel ami pourrait bien être un collabo de la pire espèce.
 Mais à part ça… la vie poursuit son cours
Vous savez tout, ou presque. Les voilà qui entrent en scène, s'activent, s'invectivent un peu. L'atmosphère est bon enfant. Mais surviennent les premiers grincements.
Rien de grave, mais tout de même. La situation se complexifie de fil en aiguille. Heureusement, il y a Marcel, toujours prêt à "dissiper les malentendus" au prix de quelques billets. L'homme devient gourmand. Il tape et retape à la porte de l'atelier, flairant la bonne affaire.

Il s'incruste, devient harcelant, donne furieusement envie de le remettre à sa place sauf que le provoquer n'est pas un acte de résistance, mais juste une connerie.

Régulièrement une scène apporte un souffle récréatif et il se pourrait que plusieurs deviennent cultes à l'instar du Père noël est une ordure. La blague sur Hitler est plutôt drôle mais ne gomme en rien le caractère odieux de cet homme.

Sera-t-il possible de faire cesser le chantage ? Et si oui, à quel prix ? Qui en aura le courage ? 

Quand Yvette, la mère de famille estime qu'en temps de guerre on est juste tributaire du hasard d'une bonne ou mauvaise situation la salle se tait, songeuse.

Anthony Michineau a écrit des dialogues qui claquent à chaque réplique et qui continuent, quatre-vingt dix ans après les faits, à nous interroger sur le pourquoi du comment des horreurs de la guerre, lorsque la lâcheté l'emporte sur le courage.

Il interprète le rôle de Louis, le plus vieil employé, celui en qui on a toute confiance, et auquel il insuffle toute l'ambiguïté nécessaire.

Le spectateur ne sait quel parti adopter. Bien évidemment pas celui du maître chanteur mais peut-on soutenir ceux qui ont fait fortune en approvisionnant l’ennemi en tissu de couleur jaune ?

Et cette question insidieuse de s'interroger sur le risque que l'histoire puisse se répéter.

La pièce a été acclamée au festival d'Avignon en 2023 comme en 2024. Elle a été nominée à quatre titres aux Molières en 2025 : meilleur auteur francophone, meilleur spectacle de théâtre privé, meilleur second rôle masculin (pour Anthony Michineau) et meilleur premier rôle dans un spectacle de Théâtre privé, que reçut Guillaume Bouchède pour son rôle de père.

Ce n'était pas lui qui jouait ce soir. Une alternance s'opère entre des comédiens qui sont tous brillants, qu'on se rassure.
Les marchands d'étoiles d'Anthony Michineau
Metteur en scène : Julien Alluguette
Avec Nicolas Martinez (ou Romain Thunin), Guillaume Bouchède (ou Eric Collado), Anthony Michineau (ou Thibaut Gonzalez), Julien Crampon (ou Vianney Fayard), Stéphanie Caillol (ou Clotilde Daniault) et Axelle Dodier (ou Justine Teulié). 

Scénographe : Georges Vauraz Affiche : Florian Le Priol 
Création sonore : Yohann Roques
Au Théâtre du Splendid
48 rue du Faubourg Saint-Martin - 75010 Paris
Du mardi au samedi à 19 heures

mercredi 9 septembre 2026

A la découverte de The House of Us Spirits

J’ai eu l’opportunité de rencontrer des producteurs américains venus spécialement des États-Unis pour partager leur passion et leur savoir-faire dans l’atmosphère feutrée d’un speakeasy parisien au charme clandestin, évoquant la prohibition des années 1920, lorsque la vente d'alcool était totalement interdite.

La soirée, baptisée "House of U.S. Spirits" eut lieu pour la seconde fois à l'initiative du Distilled Spirits Council of the United States (DISCUS) et fut placée sous le signe de la découverte, de l’échange et de la convivialité.

Rendez-vous nous avait été donné au sous-sol du Bar Nonsense, 3 rue du Mont-Cenis - 75018 Paris.

Nous n’étions pas à proprement parler dans un bar caché ou clandestin quoique le look du barman, Constantin, soit plutôt raccord avec cet esprit. On ne peut pas dire non plus que nous avons fait l’effort de parler à voix basse selon la recommandation de l’époque. L’entrée se faisait sans mot de passe mais tout de même sur invitation, et l’ambiance était jazzy à souhait.

La prohibition est loin mais on sait que l’abus de l’alcool est dangereux pour la santé, et qu'il convient de consommer avec modération. Sans goûter à tout cette édition m’a permis de découvrir de belles marques et de nouveaux univers. Ce fut une occasion pour approfondir mes connaissances en terme de spiritueux américains, à l’instar de celle-ci, consacrées aux whiskys de Virginie.

Une des originalités fut de construire la dégustation autour d'accords entre fromages, alcools et cocktails, histoire de pousser un peu plus loin encore la lecture des spiritueux présentés. Je connaissais Charlène Bouy, la patronne de la crèmerie-fromagerie Charlicot située au 6 rue de la Folie Méricourt dans le 11e arrondissement de Paris et qu’elle a baptisée du surnom que lui donnait son père dans son enfance. J’y avais déjà succombé à plusieurs fromages alors que je me rendais à la Folie Théâtre qui se trouve juste à côté, au même numéro de cette rue, mais dans la cour. J’y ai chroniqué plusieurs spectacles.

Après des années passées dans la finance, elle a tout plaqué pour suivre une formation et des stages auprès d'artisans fromagers avant d'ouvrir sa propre boutique en 2015. Elle l’a pensée comme un appartement chaleureux ou une grande cuisine ouverte, associant une belle sélection de fromages (plus d'une centaine de références), du vin et de la charcuterie locale. Elle est également active au sein de l'Union des Fromagers d'Île-de-France et formatrice pour l'École Française du Fromage.

Il serait prétentieux de prétendre que j'ai acquis une compréhension approfondie de la richesse et de la diversité des terroirs américains, ainsi que du savoir-faire artisanal, souvent transmis de génération en génération, qui façonne ces spiritueux exceptionnels.

Mais la sélection premium de whiskeys américains, de bourbons et d'autres spiritueux était vraiment remarquable à travers 12 marques participantes qui chacune présentait plusieurs produits :  Proof and Wood, Middle West, Old Elk, Virginia Distillery, Hush & Whisper Distilling Co., BroVo Spirits, Maker’s Mark, Jim Beam, Jack Daniel’s, Woodford Reserve, Karahiyo Cocktail et Westland Whiskey.

Sans goûter chaque marque, et sans découvrir tous les spiritueux de chaque marque goûtée, je peux dire que j'ai fait de belles découvertes. Les voici, selon un ordre qui n'a rien d'un classement.

Le hasard, qui fait sans doute bien les choses, a voulu que je goûte 5 des 6 marques actuellement distribuées en France : Virginia Distillery, Maker’s Mark, Jack Daniel’s, Woodford Reserve et Westland Whiskey, sachant que je n'ai pas eu le temps de m'arrêter chez Jim Beam.
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Je me suis d'abord orientée vers ce que je connaissais, Jack Daniel's et son flacon carré très reconnaissable introduit en 1897. C'était logique puisque c'est la plus ancienne distillerie enregistrée des États-Unis, fondée en 1866 à Lynchburg par Jasper Daniel. Cependant j'ai goûté une autre marque du même groupe, Woodford Reserve :
Née en 1812 au cœur de Versailles, dans le Kentucky, Woodford Reserve incarne l’excellence du whiskey américain. Classée site historique national, la distillerie perpétue un savoir-faire artisanal d’exception sous l’égide de la Master Distiller Elizabeth McCall. Sa singularité repose sur une maîtrise absolue des cinq piliers aromatiques : de la sélection rigoureuse des grains au vieillissement en fûts de chêne neuf brûlés, en passant par une triple distillation en alambics en cuivre. Chaque flacon offre une complexité rare, transformant la dégustation en une expérience sensorielle sophistiquée.

Mon choix s'est porté sur le Woodford Reserve Distiller Select dont j'ai apprécié les arômes de vanille, de bois de chêne un peu toasté, les douces nuances d’épices, de cacao et de fruits secs en bouche et la finale longue et chaleureuse, légèrement sucrée.
Je l'ai trouvé parfait avec la vieille mimolette et plus tard j'ai approuvé le choix de Constantin de le suggérer pour son cocktail Old Fashioned, composé de Whisky américain, sirop d'érable, Agostura et Orange amère pour un résultat épicé, gourmand et agrumé.
Autre marque provenant du Kentucky, Maker’s Mark cultive depuis 1953 une approche du bourbon authentiquement artisanale (catégorie des bourbons premium). Dès l’achat de leur distillerie, Bill Sr. et Margie Samuels ont imaginé ensemble un whisky aussi reconnaissable par son style que par son goût. C'est Margie qui façonna l’identité de la maison, en scellant, comme on peut le voir sur la photo, chaque bouteille à la main d’une cire rouge devenue emblématique.
La singularité du goût est imputable à Bill Sr. qui, plutôt que d’utiliser du seigle, préfère le blé rouge d’hiver, qui apporte au bourbon plus de souplesse et de rondeur. Cette recherche d’un goût équilibré se poursuit durant le vieillissement, avec des fûts déplacés dans les chais afin de favoriser une maturation régulière et harmonieuse. Une exigence qui s’accompagne d’une forte conscience environnementale, aujourd’hui ancrée dans l’identité de la maison et reconnue par sa certification B Corp.

J'ai apprécié les notes délicatement boisées avec des nuances de caramel et de vanille, la douceur, l'équilibre et la finale crémeuse. Voilà pourquoi il peut s'associer avec un Brie. Quant au 46, vieilli 9 semaines de plus en fut de chêne français, il se révéla superbe avec le Langres.

mardi 8 septembre 2026

Adieu monde cruel de Félix de Givry

Adieu monde cruel est un film franco-belge dont le thème colle parfaitement à celui de la 24 ème édition du festival Paysages de cinéastes mais, étant donné la proximité de sa date de sortie, le 9 septembre, il ne pouvait pas faire partie de la sélection de longs-métrages en compétition.

Il fut projeté une fois, et en avant-première, mais il sera très prochainement de nouveau à l’affiche du Rex de Châtenay-Malabry (92).

À l’origine, ce sont de véritables lettres de suicide publiées dans la presse américaine à la fin du XIX° siècle qui popularisèrent en quelque sorte l’expression que le réalisateur a choisi comme titre.

La formule est ensuite devenue familière. Elle est présente dans Le Kid de Charlie Chaplin comme dans beaucoup de dessins animés, où d’ailleurs le héros exprime souvent un désespoir exagéré face à des situations anodines et rate systématiquement son suicide. Si bien que la formule a souvent été parodiée, notamment par Les Simpson ou Bob l'Éponge.

Dans leur opéra-rock mythique The Wall (1979) les Pink Floyd lui redonne son premier sens. Goodbye Cruel World  y est une chanson très courte mais d'une forte intensité dramatique annonçant que le héros décide de se couper définitivement du reste de l'humanité. On peut voir dans le costume (et la coiffure) du jeune Otto une évocation de ce contexte même si nous allons vite constater que lui aussi loupe son suicide sans que l’on soit dans une forme de comédie. On peut se demander a posteriori s’il avait l’intention de mourir ou simplement de disparaître.

Rien n’est donné à voir dans la toute première scène d’introduction. La course poursuite est filmée en panoramique dans la nuit noire comme une carte géographique qu’on déploie alors que retentissent les appels à l’aide du garçon qui très vite se tait pour ne pas se faire repérer. Otto est une victime du harcèlement scolaire mais celui-ci restera hors champ. J’ai beaucoup apprécié qu’on en soit dispensé pour se focaliser sur les conséquences.

En nous prévenant que «ce film commence d’une certaine façon par la fin» on nous interdit l’interprétation immédiate et dirige notre pensée. La question n’est plus de chercher à savoir pourquoi il a été harcelé ni par qui exactement. L’heure n’est pas aux règlements de comptes mais à la manière de se reconstruire après un traumatisme.

Paradoxalement, ce sera la douceur qui va le plus imprégner le film. Les cinéphiles reconnaîtront la voix off au timbre et à la prosodie si reconnaissables, tendre et apaisante, qui va régulièrement intervenir en commentaire. Françoise Lebrun est une figure légendaire, notamment célèbre pour son rôle de Veronika dans La Maman et la Putain, ce qui laisse penser que le réalisateur a voulu rendre hommage à la Nouvelle Vague à travers ce premier film.

Le garçon aurait pu décider de laisser une lettre d’explication collective (par exemple à sa mère, à charge pour elle de la transmettre à l’école) puisque chacun des élèves de sa classe de 3ème recevra le même texte mais il choisit de rédiger 52 enveloppes et de les envoyer par la Poste. C’est encore en voix off qu’on en découvre le contenu et la justification, "Parce que la mort c'est juste une fois, et la vie c'est tous les jours…" alors qu’à l’image le collège nous est montré, vide de sa présence.

Il accuse globalement l’ensemble de ses camarades, à l’exception d’une certaine Léna … qui va jouer ensuite un rôle décisif en lui venant en aide. Mais pour le moment Otto part tranquillement, libère son furet dans les bois et saute depuis un pont ferroviaire métallique désaffecté  dans les eaux tourbillonnantes de la Touques, un fleuve côtier qui traverse la ville de Lisieux où se déroulent de nombreuses scènes.

On est surpris de le voir réchapper de cette violente chute et Otto va boiter pendant les premiers jours de sa cavale. À l’instar des Pink Floyd, Otto franchit une frontière entre le monde hostile du collège et le début de sa vie de fantôme. On appréciera la métaphore de se "jeter à l’eau" dans un nouveau monde où il sera compliqué de s’organiser pour survivre, mais différemment.

Nous sommes au tout début de l’automne. La nuit va tomber vers 18 h 30, ce qui va d’ailleurs faciliter sa disparition. Otto apprend sa disparition par la radio et qu’on l’a cherché "partout". Il est contraint de manger des restes dans des poubelles et il m’a semblé que c’était celles de l’hôtel restaurant où travaille Léna, la fille de la propriétaire de l’hôtel de la Basilique.

Léna le reconnait et va lui apporter son aide. Jusqu’à ce que la voix off qualifie la mise en scène de la fugue de « jeu dangereux ». Ce qui ne devait être au départ qu'une farce vengeresse et un appel à l'aide face au harcèlement scolaire pourrait évoluer en un engrenage fatal en échappant au contrôle des adolescents. la fuite devrait-elle devenir définitive ?

Otto réalise l’ampleur de son geste : "Après ce que j'ai fait, je pourrai jamais rentrer chez moi". Léna demeure positive : "Il peut pas se passer que des choses mauvaises. J'y crois pas. Il y a forcément des choses belles qui vont arriver aussi".

Après plusieurs péripéties que je ne raconterais évidemment pas, et quelques incohérences mais acceptables puisque nous sommes dans l’univers du conte, le spectateur est prévenu que la fin n’est pas tout à fait la fin alors qu’Otto reconnait qu’il a voulu devenir quelqu’un d’autre parce qu’il n’arrivait pas à être lui.

Félix de Givry filme superbement la ville de Lisieux (Normandie), un centre ville accidenté (alors que je croyais la région plane) et ses environs jusqu’à Trouville-sur-Mer. Il utilise la symbolique religieuse avec discrétion, avec la présence du parvis de la cathédrale Saint-Pierre et de la Basilique Sainte-Thérèse, cette humble sainte qui ne voulait que "faire le ciel sur la terre".

Il achève son film sur un dénouement suspendu (justifiant que la fin ne soit pas tout à fait la fin) avec un envol de ballons blancs au-dessus des toits, scellant l’abandon de sa vie de fantôme, donnant l’occasion de filmer un joli jeu de cache-cache avec sa mère qui ne le dénonce pas et accepte silencieusement la décision de s'émanciper et de quitter la ville. Espérons qu’il deviendra effectivement quelqu’un d’autre. peut-être un cinéaste puisque Félix de Givry a déclaré en interview combien il s’était inspiré de ses années de collège qu’il a vécues comme un bagne.

Adieu monde cruel a été présenté, hors compétition, en clôture de la Semaine de la critique lors du Festival de Cannes 2026.

À propos des comédiens Jane Beever est une Léna très juste. Otto est Milo Machado-Graner qui a commencé en 2021 dans le rôle du fils du psychiatre, interprété par Frédéric Pierrot, pour la série télévisée, En thérapie, diffusée sur Arte.Puis il incarne Alexandre, aux côtés de son frère Solàn, dans En attendant Bojangles. Deux ans plus tard il est Daniel, le formidable fils malvoyant de Sandra, dans Anatomie d'une chute, Palme d'or de Cannes 2023.

La musique est composée par Arnaud Toulon, qui retrouve Félix de Givry après Arco (2025), film d’animation d’Ugo Bienvenu, qui obtint le César 2026 dans sa catégorie. Félix de Givry en était co-scénariste et producteur et Ugo est producteur d’Adieu monde cruel.

Adieu monde cruel de Félix de Givry
Scénario : Félix de Givry et Marie-Stéphane Imbert
Musique originale : Arnaud Toulon
Avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Françoise Lebrun (la narratrice), Emmanuelle Destremau, Maïa Sandoz, Erwan Kepoa Falé …

Film de clôture de la Semaine de la Critique 2026

lundi 7 septembre 2026

Le musée de la Toile de Jouy met en valeur le travail d’Amédée Couder

J'ai visité Le Musée de la Toile de Jouy il y a trois ans à la suite de laquelle j'ai publié un article très complet sur, d'une part, l'exposition capsule Paul et Virginie et sur celle qui était intitulée Motifs d'artistes, et sur le parcours historique du musée reprenant tout le processus de fabrication.

Je reviendrai en fin d'article sur l'éblouissant parcours de Christophe-Philippe Oberkampf dont Daniela Ortenzi-Quint, élue depuis 2014 et aujourd'hui première adjointe au maire de Jouy-en-Josas, nous a retracé la biographie dans les grandes lignes.

L'essentiel de cette publication est consacré à un des designers mis en valeur dans Motifs d'artistes, Amédée Couder (1800-1864) auquel une exposition spécifique est consacrée en ce moment, Amédée Couder, dessinateur pour étoffes. Aux sources du design textile au 19e siècle .

Elle met en lumière le travail de dessinateur qu'il a effectué pour les manufactures d’impression textile et notamment pour celle de Jouy au début du 19e siècle. A l’aune de l’essor industriel de la France, l’artiste est ainsi connu pour avoir transposé les motifs tissés de palmettes et boteh des châles cachemires, très à la mode au 19e siècle, pour l’impression sur étoffes, ce qui prouve qu'on aurait tort de restreindre la Toile de Jouy aux toiles de scènes à personnages.

Certes, elles l'ont rendue célèbre, mais qui n’ont représenté qu’une toute petite part de sa production estimée à plus de 30 000 motifs, pour l'essentiel floraux ou géométriques (créés durant la période d'activité de la manufacture Oberkampf entre 1760 et 1843), même si le musée lui aussi leur consacre la priorité comme en témoignent les motifs sur les parasols, la vaisselle et le mobilier de jardin (édité par Les Gambettes).

L’affiche est une métaphore très réussie pour dire combien le dessin est à l’origine de la création textile, ici le cachemire, mais c’est vrai pour tous les styles.

Le motif cachemire fut la spécialité de Couder. Il tire son nom d'étoffes produites dès le XV° en Inde et Perse (actuelle Iran) à partir de fibres cachemire (race de chèvre de la région) portées à la fois par les hommes en turban et drapé par les femmes. La mode s'est répandu en Angleterre (qui domine l'Inde) puis en France sous l'impulsion de l'impératrice Joséphine.

L'exposition retrace le parcours d'un des premiers représentants du métier de designer textile qui, de dessinateur industriel va devenir indépendant en fondant un cabinet de création de motifs destinés à l’industrie et aux manufactures textiles et décoratives, où travaillaient de nombreux artistes. Il aura été le premier à être cité dans la presse en 1823 et exercera ses talents dans le textile mais aussi le tissage et l'orfèvrerie.

Sept ans plus tard il a embauché une centaine d'élèves qui deviendront des ouvriers, des collègues et dont certains n'hésiteront pas à le plagier. Voilà sans doute pourquoi il mourra dans la misère, rattrapé par ses concurrents, pour la plupart des anciens élèves. mais il aura planté les premiers jalons du design textile industriel.

Le premier châle qui est présenté est un Châle Ispahan, 1834, Textile (soie et laine cachemire tissées) de la Manufacture Gaussen Aine et cie. Il a été dessiné par Couder juste après la création de son atelier de dessin pour les manufactures marquant le développement de sa carrière. Il le propulse sur le devant de la scène, dès son exposition en 1834, en raison de son iconographie originale qui lance une mode appelée "châle Renaissance".
Couder a puisé son inspiration dans des manuscrits illuminés persans consultés à la Bibliothèque Royale pour rompre avec le décor traditionnel de boteh (palme) des châles cachemire. Il crée une composition inédite faite de motifs architecturaux (minarets, tours à coupole) et de riches parterres floraux stylisés et colorés, ainsi que de lettres arabes. Ce châle porte ainsi le nom de l'ancienne capitale de la Perse (actuel Iran) : Ispahan. La signature de l'artiste n'est cependant pas facile à repérer.
A côté, un dessin réduit d'un châle brodé en cachemire, antérieur à1823, exécuté à la plume, la gouache et le crayon de papier et appartenant au Musée des Arts et Métiers, témoigne de la finesse de création. On remarque que les motifs floraux sont stylisés sous la forme de motifs de beauté qu'on désignera en France sous le nom de palmette et qui évoluera avec le temps vers davantage de complexité.
L'exposition Motifs d'artistes présentait déjà ce Châle carré à double pointe en soie et laine de cachemire tissées, attribué à Amédée Couder, de la Manufacture Lagorce fondée par le fabricant Jean-César Lagorce (1786-1820) auquel le jeune Amédée (dont le frère était peintre d'histoires), formé par son père au dessin des broderies dès l'âge de dix ans, avait vendu son premier dessin de châle en 1810Son attribution à Couder repose sur l'analyse de son décor et des formes serpentines de la palme, au moment où les fabricants cherchent à se détacher des formes indiennes. 

dimanche 6 septembre 2026

Un jour sans femme de Laetitia Colombani

L’Iconoclaste serait-il en voie de devenir un éditeur féministe? Plusieurs de ses dernières publications éclairent la cause des femmes. Après La bonne mère, je me suis plongée dans Un jour sans femme.
Islande. À la mort de sa meilleure amie, tuée par son compagnon, Katla se lance un défi inédit : organiser une grève des femmes dans le monde entier, pour dénoncer les violences et les inégalités.
Au Japon. Michiko, jeune salariée enceinte, est harcelée par son patron.
Au Salvador. Ana María, ouvrière à l'usine, se bat pour sa fille, condamnée à trente ans de prison pour suspicion d'avortement et lutte contre l’injustice sociale.
Au Sénégal. Hawa, urgentiste, tente de sauver une enfant victime d'excision quand le trauma de son passé ressurgit.
Ces femmes ne se connaissent pas, mais toutes vont décider un jour de dire non.
Elles ne sont que quatre mais on a le sentiment d'en entendre des centaines, et bien davantage à la fin.

Laetitia Colombani s’est inspirée de la grève des femmes qui a eu lieu en Islande le 24 octobre 1975. Ce jour-là, neuf islandaises sur dix se sont arrêtées de travailler dans les usines, au bureau et à la maison. Elles ont réussi un tour de force qui a changé les lois et la vie politique de leur pays. Ainsi l’Islande a voté une loi instaurant en 2017 une parfaite égalité des salaires entre hommes et femmes et les entreprises qui l’appliquent à la lettre ont de meilleures performances. 

Ensuite c’est une femme qui, pour la première fois au monde, a été démocratiquement élue au suffrage universel direct. Vigdís Finnbogadóttir a marqué l'histoire mondiale. Elle fut présidente de 1980 à 1996. Ce ne fut pas un épiphénomène puisque c’est une autre femme, Halla Tómasdóttir, qui est à la tête de ce pays depuis 2024.

Ce roman est passionnant déjà sur le plan sociopolitique, s'appuyant sur des faits réels qui sont souvent glaçants. Les conditions de travail au Salvador sont épouvantables. Elles le sont aussi à l’autre bout du monde, au Japon, et particulièrement pour les femmes enceintes, honteuses de l’être parce que la grossesse impacte négativement la productivité de leur entreprise. Du coup, porter le badge rose et blanc des femmes enceintes peut aussi bien leur faciliter la vie qu’être perçu comme digne de vanité. La condition de la femme semble paradoxale dans ce pays où l’ambition d’une fille passe pour de l’arrogance.

Si le propos de Laetitia Colombani est ouvertement féministe il n’oppose pas les unes contre les autres. Le roman traite de condition humaine, au sens large, et cherche à démontrer que tout le monde sortira grandi par l’égalité. Beaucoup d’hommes y apparaissent d'ailleurs avec de fortes qualités. On va réaliser que chaque femme peut trouver du soutien auprès d'un homme et que celui-ci la respecte.

En alternant les voix des quatre héroïnes principales ce roman choral, traversé par plusieurs drames, témoigne aussi de la puissance des solidarités invisibles, en démontrant qu'une seule journée peut suffire à faire basculer l’Histoire.

La lecture de ce livre est donc essentielle. Comme le dit la jeune islandaise : Celui qui veut trouve un moyen. Celui qui ne veut pas trouve une excuse (p. 24).

Réalisatrice, scénariste et romancière, Laetitia Colombani a été révélée en 2017 avec La Tresse, succès mondial traduit en plus de quarante langues. Elle propose une écriture accessible et engagée, attentive aux destins de femmes. Avec Les Victorieuses puis Le Cerf-volant, elle a confirmé son goût pour les récits de femmes qui se relèvent et prennent leur destin en mains. Puisse-t-elle avoir vertu d'exemple !

Un jour sans femme de Laetitia Colombani, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 7 mai 2026

samedi 5 septembre 2026

Quelques mots d'amour, second film réalisé par Rudi Rosenberg

C'est Quelques mots d'amour, le second film réalisé par Rudi Rosenberg, dont c'est le deuxième long métrage, et qui a été présenté dans la section "Un certain regard" au Festival de Cannes 2026, qui a été choisi pour la soirée d'ouverture du festival Paysages de cinéastes dont le thème de la 24 ème édition est l'adolescence.
Sarcelles, 1995. Erika fait de son mieux pour élever seule ses deux enfants mais la quête obsessionnelle de son aînée Abigaëlle pour retrouver son père va bouleverser tout l'équilibre de la famille.
La gamine se persuade que son père, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en silence quelque part. Lorsqu’elle se met en tête de le retrouver, Erika se sent obligée de l’aider, tout en cherchant à la protéger.
En grandissant, la quête d’Abigaëlle se transforme en obsession, entraînant avec elle sa mère, sa meilleure amie, et tout son entourage.
La première scène est troublante car on connait la voix singulière et rocailleuse de la gardienne d'immeuble sans pour autant reconnaitre son visage. C'est Liliane Rovère, (la célèbre Arlette Azémar de la série Dix pour cent) qui nous offre un caméo vocal. On aperçoit la silhouette du père à une fenêtre, confirmant que son existence n'est pas un fantasme. Son refus d'accepter tout contact avec son ancienne compagne (Hafsia Herzi) et la fille qu'ils ont eu ensemble est malheureusement très net mais totalement inacceptable par l'enfant.

Erika a toujours su qu'il ne souhaitait pas de cette paternité et accepte la situation. Abi ne peut y croire. Elle est même persuadée que sa mère cherche à l'écarter de son père. La petite fille (Ella Bedoucha pour le rôle à 7 ans) est touchante de spontanéité et d'authenticité, en particulier lorsqu'elle lui écrit, tout autant que sa copine qui après l'avoir lue lui promet "Ton père va te donner une chance".

Bien qu'il comprenne l'importance de cette quête pour la gamine, le spectateur est totalement du côté de cette maman célibataire qui fait de son mieux pour soutenir sa fille tout en essayant de lui faire entendre raison. C'est la meilleure mère possible, s’efforçant de maintenir le cap et l’autorité avec beaucoup d'empathie est de compréhension. A tel point qu'elle cède devant le désir d'Abi d'adopter un chien trouvé dans la rue, malgré les complications que cette arrivée va causer.

Elle va jusqu'à solliciter les conseils d'un psy qui, plein de bon sens, lui répondra : montrez lui que vous êtes de son côté.

Avec un tel sujet, qui doit concerner une large audience, Rudi Rosenberg aurait pu construire un film hyper sérieux, triste, voire pathétique. Mais le rire permet de faire craquer des barrières. Le réalisateur insuffle du sourire dans presque chaque scène. On sourit aussi en entendant résonner la comédie musicale Les Dix Commandements que le jeune garçon écoute à plein tube. Le personnage du psy est totalement "insensé", recevant ses patients dans une pièce qui ne garantit pas l'intimité minimale. Mais ce qu'il dit est néanmoins juste.

Il y a des retournements de situation inattendus, notamment avec le chien qui nous fera verser une larme. Vous les découvrirez par vous-même. Et vous comprendrez qu'à défaut de mots on pourra peut-être recevoir des preuves.

Il faut signaler un casting plus vrai que nature, auprès des habitants de Sarcelles. Hafsia Herzi est la seule comédienne professionnelle, ce qui confère au film un aspect presque documentaire. Sa patience (elle aussi a commencé sans avoir fait d'école) et son immense professionnalisme (y compris dans la direction d'acteurs puisqu'elle est elle-même une excellente réalisatrice) a sans doute permis la justesse de jeu des enfants, Aïdan Djouadi et Mateo Danila pour interpréter son fils Yoni à 5 et 12 ans, Charlie Lugassy et Eden Sarfati pour Chloé, l'amie d'enfance de sa fille à 7 et 14 ans et bien entendu Nour Salam qui est Abigaëlle à 14 ans, et qui est elle aussi une petite exception car elle était déjà en agence, mais sans avoir une forte expérience.

Quand on sait qu'il est interdit de faire tourner les enfants à de multiples reprises et que donc Hafsia a interprété plusieurs scènes en donnant la réplique à une personne imaginaire ou un assistant on ne peut que saluer son travail car rien ne laisse supposer de telles contraintes de jeu.

Le film est un bijou de pudeur, de tendresse et de naturel. Il est autant sensible que personnel. Nul doute que Rudi Rosenberg est un cinéaste à suivre. Carline Diallo, la déléguée générale du festival, ne pouvait pas mieux choisir pour la soirée d'ouverture de cette édition consacrée à l'adolescence.

L’an dernier nous avions découvert, dans un genre semblable, Des preuves d’amour, qui avait intégré la compétition longs-métrages.

Quelques mots d'amour, réalisé par Rudi Rosenberg
Scénario : Rudi Rosenberg en collaboration avec Bruno Tracq
Avec Hafsia Herzi, Nour Salam, Ella Bedoucha, Aïdan Djouadi, Mateo Danila, Charlie Lugassy, Eden Sarfati  …
Sortie nationale 28 octobre 2026

Les critiques des films en compétition seront publiées un peu avant la date de leur sortie nationale mais le bilan de l'édition (prévu dans une semaine) les évoquera bien entendu. 

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