C'est une très belle et très subtile exposition qui a démarré à la Bourse du Commerce où François Pinault a sorti de l’ombre un grand nombre de pièces de sa collection, jamais encore montrées au public.Clair-obscur traverse, de l'obscurité à la lumière, l'héritage du chiaroscuro dans les enjeux du temps présent.
L'exposition rassemble des oeuvres qui forcent le regard à accepter de s’adapter, à la grande lumière de l’or de James Lee Byars, à la transparence des toiles gigantesques de Sigmar Polke, ou à la pénombre des tous petits tableaux de Victor Man, à qui on doit celui de l’affiche.
Souvent il faut patienter plusieurs secondes avant que nos yeux discernent ce que notre appareil photo aura saisi instantanément, incitant à plusieurs lectures de cette exposition qui surprendra ceux qui viennent d’admirer Georges de la Tour au musée Jacquemart-André. Et pourtant bien des comparaisons sont envisageables. Démonstration est faite qu’il faut parfois accepter de baisser la lumière pour mieux voir.
L’exposition emprunte son titre au fameux chiaroscuro, popularisé par Le Caravage à la Renaissance. Il exprime à la fois la matérialité de la lumière et les zones d’ombre de l’inconscient, transformant notre rapport au visible et à l’invisible.
Commençons par le Salon où deux œuvres majeures de Sigmar Polke (1941-2010) se répondent par leurs trames, l’entrecroisement de leurs motifs et leurs gammes chromatiques : Treppenhaus (Escalier) réalisé en 1968 et Boucle - Le livre de prières de Maximilien (1986).
Cette toile illustre sa pratique de la "peinture tramée", réalisée à partir d'images récupérées, agrandies puis peintes point par point, ne se recomposant que par le contraste clair-foncé. Sur un tissu imprimé industriel, une gravure du Grand Escalier de l'Opéra de Paris, est à la fois citée et déjouée avec l'ironie caractéristique de Polke : les figures se brouillent et l'escalier se dissout en une abstraction instable sapant la monumentalité du décor et ridiculisant ce symbole du divertissement de la bourgeoisie française. On y voit transparaitre la sérigraphie et on y reconnait des zones de blanc de Meudon.
Sigmar Polke, Schleife — Gebetbuch Maximilian, 1986, résine, graphite, pigment, émulsion sur toile, 250,2 × 250,2 cm. Pinault Collection.
Comme nous l'a souligné Emma Lavigne, directrice et conservatrice générale de la Collection Pinault qui a mené la visite ce matin, Polke reprend les motifs ornementaux du célèbre Livre de prières de l'empereur Maximilien ler, illustré par Albrecht Dürer, maître de la Renaissance, au 16° siècle, qui imite les enluminures réalisées à la main, avec une alternance de fioritures et de formes pointues, qui se transforment en courbes élégantes et élancées. Le vernis semi-transparent rappelle la résine et fait surgir la lumière.
Polke reprend le motif à la main, brouille ainsi les frontières entre original et copie. Les dessins de Dürer, considérés comme l'un des sommets du raffinement artistique germanique, évoquent une Allemagne "ancienne", à son apogée culturelle, en contraste avec celle de l'après-guerre dans laquelle Polke a grandi. Il faut préciser que né en Allemagne de l'Est, Sigmar Polke a quitté la RDA avec sa famille au début des années 1950 pour s'installer en Allemagne de l'Ouest. Sa pratique repose sur une expérimentation protéiforme des images, des techniques et de la matière et son atelier s'apparente à un laboratoire alchimique.
On le retrouve dans la Galerie 2 avec les neuf panneaux composant Axial Age (2005-2007) réalisés en résine artificielle, pigment sec sur tissu, à l’occasion de la 52e Biennale de Venise en 2007. L'artiste est féru d'alchimie, ce qui explique son emploi de la malachite et de la couleur violette comme le recours à des techniques de peinture ancienne.
















































