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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 1 juillet 2026

J'ai jamais … de Rhiannon Collett

C'est à l'occasion d'une avant-première parisienne ouverte aux professionnels et à la presse que j'ai découvert J'ai jamais … de Rhiannon Collett qui va être présenté au festival d'Avignon dans quelques jours, à la Manufacture.

On peut dire qu’il s’agit d’un conte fantastique ancré dans un réalisme magique mais c’est insuffisant pour caractériser cette pièce dont l’écriture est, certes en québécois, mais éblouissante.

Je ne me suis pas attachée à la traduction du titre qui, à la réflexion est très éloigné du texte original, Kissing game, bien plus riche. La pièce a été écrite par une autrice canadienne et a été traduite pour être comprise d’un public québécois. Cependant il n’y a pas eu d’adaptation effectuée pour la francophonie hors Québec. La compagnie a fait le choix de conserver la langue québécoise, et c’est heureux parce que la syntaxe, quoique particulière, est tout à fait accessible, et de plus cohérente avec l’accent de la comédienne qui ne pourrait pas le gommer. Elle peut "juste" intervenir sur l’articulation pour permettre au public de saisir certaines expressions.

J’ai eu la chance de pouvoir lire la version interprétée à Paris et j’ai énormément apprécié, sans doute parce que j’avais encore en tête les images du spectacle. Je dois reconnaître que plusieurs des mots qui m’avaient échappé pendant la représentation ne posèrent aucun problème à l’écrit. Sans doute parce qu’on a le temps de les comprendre dans le contexte. Par exemple une lumière rouge qui semble ne pas poser de problème est en fait une feu rouge. Les boules désignent les seins. La camisole est une chemise. Le bas est une chaussette. Une roche un simple caillou. Sans parler évidemment de mots anglais comme lighter dont sans doute aucun français ne songerait à un briquet. C’est dommage parce que cet objet joue un rôle essentiel. 

Il est donc possible que le public avignonnais entende une version un peu ajustée.

Rhiannon Collett est un.e artiste et auteur.trice dramatique non-binaire dont les œuvres explorent la ritualisation du deuil, la performativité de genre, l’identité queer et les effets psychologiques de l’objectification sexuelle. Il est important de considérer que J’ai jamais … a été pensé pour les adolescents à partir de 12 ans et que la pièce date déjà de 2018.

La comédienne, Pénélope Ducharme, est totalement crédible en jeune lycéenne. Dès notre entrée dans la salle on la découvre allongée sur une civière dans un espace un peu surréaliste ceinturé de lumières et surmonté d’un disque qui parfois évoquera un vitrail d’église, parfois une pleine lune.

Elle porte un blouson en jean dans le dos duquel on devine un grand coeur en patchwork brodé, encadré de deux marteaux, dont on apprendra qu'ils sont les symboles de la justice pour elle et son amie Kate. 

Sam n'a pas une vie familiale très facile. Avec son père elle "prend l'intimité qu'elle peut", faisant preuve de maturité et de résilience. Mais quand elle rencontre une camarade de classe, rousse aux cheveux croches (ébouriffés) qui pourrait avoir les attributs d’une sorcière c'est quasiment un coup de foudre. Quand sa sœur est agressée, Kate sollicite son aide pour la venger. Elles vont retrouver l’homme responsable et l'attirer dans une ruelle. Kate se positionne comme appât, demandant à Sam d’être la justice. Celle-ci, trouvant par hasard un marteau, obéira à son amie qui estime que si on agit comme un sans-cœur on n’a pas besoin de cet organe.

L'organe est volé et jeté au fond d’une rivière. Il continue pourtant de battre ouvrant une brèche étrange dans la réalité et dans leur amitié. La parabole est parfaitement interprétée et déclinée jusqu’au bout, interrogeant des questions qu’on se pose tous : est-il juste de faire justice, le coupable mérite-t-il une seconde chance, le justicier lui-même est-il un être irréprochable ? Qu'est-ce que c'est une "bonne" personne ?

De superbes métaphores nous sont proposées, s’illustrant dans une prose très riche, écrite à coups de phrases qui sonnent, ponctuée par la musique éléctoacoustique de la montréalaise Magnanime (Sara Magnan).
La mise en scène de Véa (ci-dessus) est efficace et évite précisément l’écueil du réalisme. Comme il aurait été beau de faire tomber la neige depuis les cintres (comme Jean Bellorini sait si bien le faire) mais au risque de vider la scène de sa poésie.

Bien qu'écrite en 2018, la pièce résonne à nos oreilles dans le contexte toujours actuel des violences faites aux femmes. J’ai jamais… est un conte fantastique sur la justice, la culpabilité mais aussi sur le pardon et le vertige de se révéler à soi-même.

J’ai jamais… de Rhiannon Collett
Mise en scène Véa
Avec Pénélope Ducharme
Vu le 30 juin 2026 à 13h30 au Théâtre Le Lucernaire à Paris
Au festival d'Avignon, à La Manufacture - Intra Muros du 4 au 21 juillet 2026 à 9 h 40, relâche les 9 et 16 juillet 
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de © Roxanne Ross

mardi 30 juin 2026

Shana de Lila Pinell

Je me doutais que Shana serait un film un peu clivant. Pour ma part j’ai beaucoup aimé la réalisation de Lila Pinell, l’emploi de la métaphore des plaies d’Égypte pour illustrer les soucis du personnage principal, formidablement incarné par Eva Huault .

Alors qu’on a plutôt jusqu’à présent porté sur les écrans des jeunes femmes ayant grandi au sein de la communauté musulmane Shana a ceci de différent que sa famille est juive, et qui plus est pratiquante, même si elle-même ne se reconnait pas dans cette religion. On peut d’ailleurs y voir l’origine symbolique de ses problèmes. Comme si les galères qu’elle va subir sont des punitions divines. Ou une voie vers la liberté …

Le film commence dès le générique et il faut une certaine culture pour y déceler la représentation de chacun des dix châtiments que Dieu a infligé à l’Egypte pour obtenir la libération des hébreux qui y étaient maintenus en esclavage :
- Les eaux du fleuve se transforment en sang pendant sept jours.
- Des grenouilles pullulent dans le pays, puis des poux infestent l'homme et le bétail, et des taons envahissent les maisons.
- La peste anéantit chevaux, ânes, chameaux, bovins et moutons.
- Des ulcères affligent l'homme et le bétail.
- La grêle tue l'homme et le bétail, détruit les récoltes et les arbres.
- Des nuées de sauterelles couvrent le pays et dévorent toutes les plantes.
- Les ténèbres durent trois jours.
- La mort s'abat sur tous les premiers-nés de l'homme et du bétail.

On devine alors qu’on va nous livrer une fable mythologique. Et de fait, tout se confirme avec la première scène qui est le repas de Pessah, par lequel on célèbre la libération des hébreux et la fin de l’esclavage. 

Si le spectateur accepte le contrat implicite il peut profiter pleinement du scénario qui parfois tourne à la comédie, par exemple quand Shana, contrainte à se prostituer, doit s’enfuir parce qu’elle est victime d’un eczéma qui enlaidit son corps entier (plaie de la lèpre).

Chacune des plaies est donc transposée avec plus ou moins d’efficacité. C’est sans doute la raison pour laquelle la réalisatrice a décidé d’intercaler une image du livre sacré pour mieux éclairer le public, ce que je trouve un peu trop didactique.

Le film prend des allures de comédie quand Shana traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d’une bague censée protéger du mauvais œil mais la jeune femme saura-t-elle en faire bon usage ? Au bout du compte on se demande si elle est victime … ou si elle tire avantage, profit, intérêt de toutes les catastrophes.

Lila Pinell nous offre une fable plutôt joyeuse, inscrite dans un contexte d'emprise relationnelle (Moïse, le compagnon de Shanah est en prison pour trafic), d'influence des réseaux sociaux et des codes actuels de la beauté (le Botox n'est plus une option mais une obligation), de difficultés diverses, de relations familiales tendues à l'approche de la BM de sa soeur (sa bar-mitsva), et surtout de la nécessité à se construire en autonomie. Ajoutez à cela des sujets graves comme la judéité, la transmission identitaire ou son rejet, le déterminisme social, toujours avec profondeur mais aussi humour.

Il faudra beaucoup d'énergie et de volonté à Shanah pour devenir elle-même après avoir craqué sa peau de fille de, sœur de, compagne de … Il faudra assumer les choix, payer les pots cassés, résoudre les conflits. Pour finir, peut-être par gagner sa liberté sans perdre l'amour de ses proches.

Une des particularités du phrasé de la comédienne est de maitriser l'usage du lexique de la jeunesse et surtout ce nouveau tic de langage des jeunes qui consiste à marquer de manière excessive les consonnes jusqu'à créer un effet de friction. L'articulation est ainsi modifiée, par exemple : Du coup, genre, Amandjine, sans mentchir elle me djit, genre en mode … Le personnage en devient parfois vulgaire, mais le plus souvent vulnérable.

La réalisatrice connait très bien la comédienne à qui elle a confié le rôle principal (sans doute écrit pour elle). Eva Huault avait six ans et demi quand elle l'a filmée pour la première fois, pour le documentaire qu'elle a tourné dans une colonie de vacances en juillet 2007. Elle l'avait retrouvée en 2021 pour son moyen métrage Le Roi David, directement inspiré de sa vie. Sékouka Doucouré y interprétait un rôle secondaire. Il est Moïse dans Shana.

On retrouve avec plaisir Noémie Lvovsky qui campe une mère juive à l'opposé des clichés habituels puisqu'elle n'est absolument pas possessive.

Lila Pinell est une réalisatrice et scénariste française. Elle a fait des études de philosophie avant d’intégrer le Master de réalisation documentaire de Lussas. Son premier film, Nous arrivons (2009) abordait le quotidien d’une communauté d’enfants dans une colonie de vacances autogérée. Elle collaborera ensuite pendant plusieurs années avec Chloé Mahieu, avec laquelle elle réalisera notamment le documentaire Nos fiançailles (2012) et Kiss & Cry (2017), leur premier long-métrage de fiction (sélectionné à l’ACID). En 2021, Lila réalise seule Le Roi David, Grand Prix de Clermont Ferrand et Prix Jean Vigo.

Shana de Lila Pinell
Avec Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib, Anaïs Monah, Bettina de Van, Sékouba Doucouré, Solal Bouloudnine, Sarah Benabdallah, Anthony Sonigo, Geneviève Krief, Adam Lévy-Zauberman, Lisa Nyarko, Sarah Djourou, Maëva Dahan, Divine Mboyo, Sarah Bramms, Martin Jauvat, Anane Ieléna …
En salles depuis le 17 juin 2026

lundi 29 juin 2026

Fauves de Melissa Da Costa

J'ai hésité avant d'ouvrir Fauves de Melissa Da Costa parce que je n'avais pas été convaincue par son précédent, Tenir debout, auquel j'avais trouvé beaucoup d'irrationalitémalgré l'intérêt du sujet.

Les incohérences étaient énormes dans ce roman. Peut-être pas sur ce qui concerne la santé. J’imagine que l’autrice a tout vérifié. Mais pour ce qui est du théâtre ça ne fonctionne absolument pas comme elle le décrit. On ne joue pas devant un public sans avoir fait moult répétitions préalables.

Et puis je me suis résignée à lire l’auteure la plus vendue, et dont j'avais déjà chroniqué quelques livres, notamment La faiseuse d'étoiles sans connaitre de déception. J'ai été agréablement surprise par Fauves qui nous immerge totalement dans le monde du cirque, il y a certes longtemps puisqu'on s'y exprime encore en francs. Nous sommes dans les années 80. Tout y est cohérent, même si la fin a de quoi décevoir.

Fauves est une histoire de courage tout autant que de folie qui bientôt relèvera totalement de la fiction car en application de la loi n° 2021-1539 du 30 novembre 2021 visant à lutter contre la maltraitance animale et à conforter le lien entre les animaux et les hommes, l'utilisation d'animaux sauvages dans les établissements itinérants sera interdite à partir du 1er décembre 2028. D’ici cette date, ultime échéance de la loi, les cent vingt cirques itinérants de France devront se séparer de leurs animaux sauvages. Que les admirateurs de numéros animaliers se rassurent : chiens, chats, chevaux mais aussi lamas, dromadaires et chameaux seront toujours au rendez-vous, car ils sont considérés comme des animaux domestiques.
Le roman commence par une altercation de grande ampleur entre Tony, 17 ans, et son père. la bagarre tourne mal et le jeune homme s'enfuit. Il se trouve sur la route d'un cirque itinérant et se fait embaucher par Chavo, le maître des fauves. Rapidement, Tony développe l’obsession d’entrer dans l’arène : faire face aux bêtes pour affronter ses propres démons…
La question cruciale qui va courir tout au long du roman sera de déterminer qui de l’homme ou du fauve est la bête ?

Comme très souvent avec cette autrice, la question de la violence est le thème central. Si la mère dit à son fils qu'elle ne résoudra rien. Absolument rien (p. 46) le père à l'inverse offre le modèle opposé d'un homme impressionné par ceux qui cognent ou qui ont de l’argent.

Quoi de plus logique que Tony découvre les fauves avec trouille et excitation (p. 54). Malgré ce qu'il lui a fait endurer le garçon pense régulièrement à André, son père, comme s’il restait sa référence. Se heurtant à la question récurrente : Est-ce qu’on trahit parce qu’on a été trahi ?

Mélissa Da Costa connait le processus à propos duquel elle pointait déjà, dans Tenir debout : c’est terrible comme dans ces moments où on est submergé par la fureur, tout nous revient, le moindre détail oublié, la moindre humiliation subie (p. 548).

Alors Tony veut sentir la peur jusque dans mes os, défier les instincts les plus brutaux. Régner. Triompher. Dominer.

La piste semble être la scène idéale où mettre en oeuvre sa catharsis. La logique de l’émotion y va crescendo. Le rire, la peur, l’émerveillement. Tout au long de la succession des numéros et à l’intérieur même de chacun. Certains font exprès de rater pour devoir recommencer (p. 87) lui expliquera Chavo.

Tony oscille entre tendresse et fureur, expérimentant toutes les émotions du succès et des premiers amours.

Celui qui avoue J’ai mon p’tit coeur qu’est tout bleu parviendra-t-il à conjurer le mauvais sort ? Ne comptez pas sur moi pour vous révéler la fin de cette histoire qui offre de multiples rebondissements et qu'on imagine très vite sur grand écran, traité un peu à la manière d'un Fellini.

Le succès de ce livre est légitime. C'est une lecture idéale pour les vacances parce qu'il ne se lit tout de même pas en une demi-journée.

Mélissa Da Costa est l’auteure la plus lue en France depuis 2023 (Classement Figaro GfK). Elle a déjà conquis plus de 5 millions de lecteurs (tous formats confondus). Les droits de ses romans ont déjà été vendus en 45 langues, tous titres confondus. Tous ses romans sont en cours d'adaptation cinématographique et elle est aussi ambassadrice de l’UNICEF France. elle a été choisie pour l'humanité et l'engagement qui se dégagent de  ses romans et c'est tout à fait juste.

Fauves de Mélissa Da Costa, Albin Michel, en librairie depuis le 7 janvier 2026
Photo prise dans les écuries de Cheverny pendant le 6ème Festival du chapeau

dimanche 28 juin 2026

Bouchra, film d'animation de Meriem Bennani et Orian Barki

La canicule aura eu pour effet (secondaire) de me permettre de voir des films vers lesquels je ne me serais pas tournée spontanément.

Après L'affaire Zanetti voici Bouchra, l'histoire d'une cinéaste trentenaire marocaine vivant à New York, tétanisée par la peur de la page blanche. Un appel de sa mère depuis Casablanca fait ressurgir des souvenirs. Leur échange tendre mais pourtant complexe est le moteur d’une percée créative, ouvrant la voie à un voyage à travers les liens familiaux, la filiation, et le frémissement de l’amour et le désir que son identité queer, révélée dix ans plus tôt mais laissée sous silence, soit enfin acceptée par sa mère.

Le projet a pris racine pendant la pandémie de Covid 19. Orian Barki et Meriem Bennani ont alors réalisé de huit courts épisodes, dans laquelle deux amis new-yorkais, qui étaient des versions lézards humanoïdes anonymes d'elles-mêmes, racontent des anecdotes de confinement dans une atmosphère surréaliste se déroulant à Brooklyn et peuplée d'animaux anthropomorphes.

Intitulée 2 Lizards, la websérie a été réalisée en images de synthèse à destination d'un public adulte et diffusée en ligne sur Instagram entre le 17 mars et le 5 juillet 2020. 

Le succès de cette première oeuvre collaborative leur a donné envie de recommencer, mais à plus grande échelle.

Le résultat est très surprenant pour quelqu'un qui n'a pas visionné un épisode de la websérie (et qui est entré dans la salle de cinéma pour y bénéficier de la fraicheur …) mais j'ai vite été saisie par la beauté des images, bien que je leur reproche une palette graphique très sombre. Ceci étant, étymologiquement, ce qui est sombre est du côté de l'ombre, ce qui sert le propos. Faire son coming-out face à une mère marocaine n'est pas une mince affaire et méritait un traitement particulier.

Et surtout le scénario s'écarte des conventions scénaristiques classiques. Il y a une manière de raconter l'histoire qui est directe tout en restant pudique. Avec sensibilité, parfois un peu d'humour (l'allusion a la madérothérapie pour effacer l'aspect cellulite est fort drôle), et toujours une grande vivacité s'agissant d'un récit autobiographique. De plus le décentrage (positif) apporté par l'emploi de figures animalières, non plus des lézards mais des coyotes, aux  oreilles pointues, aux canines aiguisées et aux yeux de biche, permet d'aborder le sujet avec davantage de finesse alors même qu'on s'adresse à un public d'adultes.

Ouvre-moi ton coeur. Révèle-moi tes secrets. Le spectateur est invité à partager la vie de Bouchra. A l'accompagner à des vernissages, à faire avec elle des rencontres amoureuses, des ballades de nuit dans New-York, et à monter des étages à pied parce qu'elle a la phobie des ascenseurs. On la suit aussi dans ses tentatives de liens avec sa mère, que ce soit au téléphone ou en face à face. La scène du spectacle de la petite nièce est très touchante.

Les décors ne sont pas anecdotiques et comportent une foule de détails qui sonnent justes comme les motifs sur une assiette de dattes, le logo de la compagnie de métro new-yorkais, les publicités dans la rue à Casablanca, les peintures de la mère dans son atelier de Casablanca. On remarquera que tous les personnages évoluent dans l'artistique.

Sur le plan technique on est dans la tradition du mouvement mumblecore qui a été marqué par l'emploi de matériel facilement accessible et abordable (comme des caméras portables et des logiciels de montage) et l'usage de sites de partage de vidéos sur Internet. C'est avec le logiciel Blender, logiciel libre devenu l’outil privilégié d’une génération d’artistes, que les réalisatrices ont travaillé.

Le travail des voix est très intéressant parce que ce sont de véritables voix d'adultes qui ont été utilisées, notamment celles des réalisatrices elles-mêmes, tandis que Yto Berrada joue la mère, avec toutes les nuances qui s'imposent, ce qui confère une forte authenticité. La bande son est magnifique, nous faisant oublier que nous sommes devant un film d'animation lorsque résonnent à la guitare les première notes de Jeux interdits.

Le film a d'autant plus de force qu'il est animé. Le résultat est surprenant mais touchant. Jugez vous-même :

Bouchra, film d'animation de Meriem Bennani et Orian Barki
Italie, Maroc, États-Unis 2025 83 min Arabe, français, anglais
Scénario de Orian Barki, Meriem Bennani, Ayla Mrabet
Avec les voix de Yto Barrada, Meriem Bennani, Dounia Berrada, Bouchra Benzekri, Salima Dhaibi, Orian Barki
En salles depuis le 3 juin 2026

samedi 27 juin 2026

La Fondation Suisse de la Cité internationale universitaire

Le traditionnel pique-nique de l'Association des Journalistes du Patrimoine s'est doublé d'une visite célébrant un bâtiment édifié dans le vaste parc de la Cité Universitaire Internationale.

Nous y avons visité où la Fondation suisseclassée Monument historique pour partie en 1965, totalement en 1986, et qui fête d'ailleurs les dix ans de son inscription à l’UNESCO, conjointement avec 16 autres sites du "Corbu".

C'est en effet Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965) qui l'a édifiée avec son cousin Pierre Jeanneret. Connu sous le pseudonyme de Le Corbusier, pris en hommage à son arrière-grand-mère Caroline Le Corbésier, il cumulait les fonctions : architecte, urbaniste, designer, peintre, sculpteur, homme de lettres, poète et théoricien.

Né en Suisse il fut naturalisé français en 1930, un an avant de poser la première pierre de la Fondation suisse qui porte le numéro 42 sur le plan de la Cité et qui a été achevée en 1933. Elle se trouve juste à côté de la Maison de la Suède (1932).

La commande du pavillon suisse lui était parvenue par le biais du mathématicien Rudolf Fueter, chargé de constituer un consortium représentant l'université helvétique en vue de réaliser un lieu l'hébergement pour une quarantaine d'étudiants suisses méritants et qui témoigne de la modernité de la Suisse comme de son ouverture au monde. Il n'y a curieusement pas eu de concours en raison de la notoriété du Corbusier; Il fut répondu aux détracteurs : on peut choisir soit la médiocrité, soit le génie.

A l'origine, dès l'été 1221, l'ambassade de Suisse avait interrogé le gouvernement qui n'en avait pas perçu l'intérêt. La grosse communauté suisse parisienne a repris le flambeau, levé des fonds privés, si bien que la confédération suisse a fini par se rallier au projet. Le bâtiment n'appartient pas à la Suisse mais, comme toutes les maisons, à la Chancellerie de Paris.

Le pavillon s'est imposé comme le premier édifice de facture moderne construit à la Cité internationale et on peut considérer que c'est l'une des réalisations les plus marquantes de l'entre-deux-guerres.

Avec cet édifice aux volumes simples, correspondant chacun à une fonction, et dépourvu de décors, les architectes introduisent une rupture dans le cycle des constructions de l'entre-deux-guerres. Ils y mettent en oeuvre la théorie dites des "5 points d'une architecture nouvelle" formalisée en 1927  : pilotis pour dégager le rez-de-chaussée, toit-terrasse, plan libre dans l'édicule d'accueil, fenêtres en longueur et façade libre en mur-rideau.

C'est Monica Corrado, directrice de la Fondation suisse qui nous a accueillis et qui nous a informés sur le fonctionnement de la maison avant de nous faire visiter une chambre-témoin, encore meublée par des objets désignés par Charlotte Perriand (1903-1999), à qui la Fondation Vuitton avait consacré une remarquable exposition en 2020.
Nous avons pu admirer la fresque qui couvre le mur du fond du Salon courbe du rez-de-chaussée, caractérisée par une palette de couleurs vives. Elle a été faite, elle aussi par Le Corbusier qui est revenu spécialement en 1948 pour réaliser cette grande peinture murale afin de remplacer l'ancien mural photographique détérioré pendant la seconde guerre mondiale. 

À l’origine, le mur courbé du salon était conçu pour empêcher l’accrochage de tableaux, mais cette surface devant tout de même être décorée. Elle avait été recouverte d’une cinquantaine d’images agrandies issues des archives de Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Durant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment a été utilisé par l’armée allemande, entraînant le retrait de la fresque murale. Elle sera remplacée par Le Corbusier par une nouvelle forme d’art, qui le passionne pendant les années d’après-guerre. Il s’agit de la "peinture murale", appliquée sur des panneaux d’Isorel, à laquelle il travaille à partir de 1948 et qui est directement inspirée des travaux de Fernand Léger et de Pablo Picasso. Elle sera intitulée La peinture du silence à cause du silence qui l’entourait et qui l’entoure encore depuis sa création.

mercredi 24 juin 2026

Eux deux de Luc Blanvillain

Eux deux est un des 40 ouvrages figurant dans la bibliothèque du Prix Hors Concours que j'ai annoncée il y a quelques semaines.
Comment créer une bonne histoire en s’inspirant de faits réels dont on est le héros ?
Basile et Grégoire sont les stars d’une série télévisée autobiographique haletante. Leur success-story est un modèle pour tous les scénaristes. Un jour pourtant, Basile rentre chez lui et Jean-Paul Belmondo est assis sur son canapé. Jean-Paul l’attend, lui, personnellement. Il n’est plus de ce monde, mais il a quelque chose à lui dire.
Quand la réalité du roman devient pire que la fiction télévisée, que faut-il écrire ?
Luc Blanvillain est né en 1967 à Poitiers. Agrégé de lettres, il enseigne à Lannion en Bretagne. Il a écrit sur l’adolescence, aime faire se rencontrer les grands mythes littéraires et la novlangue de plusieurs catégories de personnes. Il est l’auteur de Nos âmes seules (Plon, 2015), Le Répondeur (Quidam, 2020) et Pas de souci (Quidam 2022).

Eux Deux est un tableau déjanté de la création télévisuelle contemporaine en général, de la télé-réalité en particulier. On y pratique le scrolling. On est à cheval sur la question du consentement. On est dans la parodie ou le sarcasme, mais en poussant le bouchon si loin qu’il m’est arrivé de décrocher. Je me suis promis en refermant ce roman d’ouvrir d’autres ouvrages pour affiner mon opinion. 

Le niveau de lexique de l’auteur est hors normes, aussi bien en langage soutenu qu’en argot, ce qui en soi est un atout. Il a le sens de la formule mais à force de les multiplier il m’a perdue à de multiples reprises, et ce n’est pas franchement agréable de lire un livre dont une partie du sens nous échappe même si on peut prendre le temps d'aller consulter un dictionnaire. J’ai renoncé à analyser l’hipocoristique bisyllabique (p.114). 

Quel intérêt à multiplier à longueur de journée les termes techniques : side, call-back, essai caméra, plot twist, reversal, game changer, deepfake  et autres threads ? 

On devine à peu près à quoi correspondent des calembredaines (p. 55), l’action d’agonir d’épigrammes cathartiques (p. 23), le verbe trimballer (p. 31), peut-être aussi ourdir (p. 81) et trémuler (p. 85). Qui sait, hormis quelques privilégiés en quoi consiste une éducation à la Summerh
ill (p. 94) et en dehors de certains "territoires" que kichta (p. 80) est employé par les rappeurs pour désigner l’oseille, … pardon … l’argent ? Quant à aposiopèse (p. 148) ou hyper triggering (p. 150) ces expressions n'ont rien déclenché en moi.

Je suis pourtant d’accord avec l’auteur qui reconnaît qu’il est difficile de sourcer toutes les allégations (p. 54) mais il me semble qu’une fois qu’on a compris l’objectif (la critique de notre société) le sujet s’épuise. On devine qu’il va nous inventer un énième retournement de situation et ça n’est plus drôle du tout. 

Voulez-vous que je vous déverse un exemple ? Le synopsis et la beat-sheet provisoire, réduit au ticket clock, déroge au chekhov's gun, argutie, pay-off, plot twist, un reversal ou un game changer, tryharder, une leak (p. 140-141).

Je n’ai pas ressenti d’empathie pour Basile et Grégoire ni lorsqu'ils s'embarquent pour Fleury-les-Aubrais, ville voisine d'Orléans (qui n'a aucun charme) ni pour les plaindre de devoir pondre un putain de scénar à la Monte-Cristo (p. 76). Et si le but est qu’on se moque de ce duo, alors à qui allons-nous nous identifier ? 

Il est plaisant de se cogner à l’évocation de célébrités qui nous sont plus ou moins sympathiques, à commencer par Jean-Paul Belmondo, Noel Mamère ou Michel Blanc, d’apprendre si on l’ignorait que le véritable nom d’Eddy Mitchell est Claude Moine, de voir surgir le désormais célèbre Raphaël Quenard. Croyez-vous que cela intéressera quelqu’un dans cinquante ans ? Il n’est pas nécessaire d’être devin pour prédire la fugacité de ce roman qui commence un premier avril comme une blague. Et c’est dommage.

A défaut de s’interroger sur l’avenir de l’homme, qui est condamné, on a bien compris, on s’interroge sur ce qui pourrait sauver le livre. Sans doute pas l'hypothèse d'une transformation en cafard à la mode de Kafka, ni l’évocation de Schrödinger puisque qu’on nous prévient qu’on se perdra dans la démonstration (p. 195). Ni encore Pascal affirmant un premier mai, comme on l’a si souvent entendu, que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (p. 225).

On se dit en tournant la dernière page : tout ça pour ça …

Eux deux de Luc Blanvillain, Quidam Editeur, en librairie depuis le 3 avril 2026
Sélection Hors concours 2026

mardi 23 juin 2026

L'affaire Zanetti, un film de Leonardo di Costanzo

C’est totalement anecdotique mais le cadre de L'affaire Zanetti est une première source de dépaysement. Le film se situe en Italie, et en hiver. Le décor enneigé de Moncaldo, le centre de réhabilitation pénitentiaire modèle (mais imaginaire) est en soi irréel en cette période de super canicule. D’ailleurs j’ai vu ce film parce que le cinéma était, pour cette raison, un lieu d’accueil.

Il n’empêche que c’est un excellent film pour interroger les racines de la responsabilité d'un coupable. Car, si la jeune femme a toujours clamé être amnésique des faits, elle ne les nie pas. Elle est bel et bien responsable de la mort de sa soeur, et elle a failli assassiner aussi sa mère.

La motivation des crimes reste par contre opaque. Dix ans après les faits, alors qu’elle continue de purger sa peine, refusant d’ailleurs de solliciter une liberté inconditionnelle, le professeur Alaoui, criminologue de renom, lui propose une série d'entretiens pour tenter de reconstruire une vérité intime et personnelle avec pour seule consigne d'exclure le mensonge

Les détenus sont habitués à recevoir une certaine considération. La liberté à l'intérieur de l'établissement est la base de la confiance avec eux souligne le directeur (Hippolyte Girardot). Un face-à-face tendu s’engage entre Alaoui et Zanetti. Peu à peu, les souvenirs enfouis refont surface, et avec eux, une vérité bien plus complexe qu’il n’y paraît. Sera-t-il possible de faire totalement la lumière sur les faits ?

Leonardo di Costanzo s’est appuyé sur la véritable histoire de Stefania Albertani, vingt-six ans en 2009, au moment des faits. Géomètre, fille d’entrepreneurs de la région de Côme c’est une jeune femme d’une intelligence remarquable, mais habitée de façon sinistre par une double personnalité. Un alter ego clandestin qui la possède, la domine, et oriente à son insu ses actes, même les plus féroces. Condamnée à 20 ans de prison, assortis de 3 ans d’hôpital psychiatrique, elle avait initialement été jugée pénalement responsable, avant qu’une expertise neuroscientifique ne diagnostique chez elle un dysfonctionnement du lobe frontal et une forme de semi-irresponsabilité mentale.

L'intrigue suit cette femme condamnée dix ans plus tôt pour le meurtre inexpliqué de sa sœur. Bien que le cinéaste soit italien, il a choisi de tourner en grande partie en français pour s'éloigner de l'affaire d'origine. Tout l'intérêt de ce scénario réside dans l’incertitude permanente de savoir si Elisa joue la comédie pour manipuler son entourage, et en premier lieu le criminologue qui l’interroge, ou si elle est elle-même victime de ses propres illusions.

L’essentiel est dit dans la bande-annonce qui cependant ne spoile pas du tout le film. La vérité fait surface à son rythme alternant les entrevues entre Elisa (Barbara Ronchi) et le criminologue (Roschdy Zem) avec des flashbacks reconstituant les évènements et des scènes de la vie quotidienne dans cet environnement hors normes que les détenues traversent, en capes rouges (pour faciliter leur repérage par les caméras de surveillance ?) comme une armée de petits chaperons rouges dans une forêt enneigée, perdue au bout d’une très longue route en lacets qui est filmée de haut, et dont les sinuosités évoquent sans doute les méandres du souvenir.

Ce cadre peu ordinaire exclut les bruits habituels des films du genre avec claquements de porte, et les hostilités entre prisonniers comme avec le personnel, qui au contraire est plutôt neutre et bienveillant, rendant la tension entre les deux protagonistes principaux particulièrement forte. Les visites du père elles-mêmes s’inscrivent dans un contexte presque chaleureux, en tout cas paisible, du moins jusqu’à ce qu’Elisa retrouve une partie de sa mémoire.

La nourriture occupe une place importante. Celle qu’on prépare, celle qui restaure, celle qu’on offre, celle qu’on refuse de prendre, celle qu’on partage. Elisa travaille d’ailleurs au réfectoire.

Le film s'ouvre sur une conférence menée par le professeur Alaoui qui analyse la photographie -horrible de violence- d'une scène de lynchage, prise le 18 décembre 1965, cent ans après l'abolition de l'esclavage aux Etats-unis. La conclusion du criminologue ébranle son auditoire : La responsabilité du coupable se cherche dans son humanité.

De fait, il n'y a aucun sensationnalisme intentionnel dans le film. Les dialogues s'enchainent dans le calme alors qu'on devine que les entretiens secouent la jeune femme. Les moments d'échange avec son père restent dans la pudeur. Il n'est pas question de règlement de comptes, ni de remise en cause de la décision des juges, mais de comprendre, surtout de la part de la coupable jusqu'à ce qu'elle soit capable de reprendre son histoire en main, au sens littéral lorsqu'elle se saisit du carnet dans lequel elle a écrit.

De nombreux plans disent ce que les mots ne racontent pas. Avec notamment des images  capturées dans le reflet des vitres. Un film à voir, assurément.

L'affaire Zanetti, un film de Leonardo di Costanzo
Avec Barbara Ronchi, Roschdy Zem, Hippolyte Girardot, Diego Ribon, Monica Codena …
Présenté en compétition à la Mostra de Venise où il reçut le Prix œcuménique.

lundi 22 juin 2026

Dracula, la version parodique

Dracula aura été présenté en avant-première deux soirs à l’Appolo théâtre pour qu’on pense à recommander cette comédie ultra déjantée à la rentrée à partir du 21 septembre 2026, le temps que le bouche-à-oreille fasse son chemin parmi les amateurs d’humour, de spectacles décalés et de la communauté LGBT.

L'ambiance était survoltée bien avant le début de la pièce. Les comédiens circulent dans la salle avec des lumières et prennent la pose pour exciter les spectateurs. Pour un peu on se croirait au Gibus voisin.
Jonathan Harker, agent immobilier anglais, part en Transylvanie pour finaliser la vente de plusieurs appartements à Londres. Il y rencontre le comte Dracula, un vampire excentrique et pansexuel, qui a décidé de quitter sa terre natale pour s’installer en Angleterre. Là, il jette son dévolu sur les deux soeurs Lucy et Mina, ainsi que sur Jonathan lui-même, semant le chaos dans leur entourage.
Face aux ravages de Dracula, une petite équipe se forme autour du Dr. Van Helsing, la grande spécialiste des créatures surnaturelles. Ensemble, iels partent en chasse…
Inutile de tergiverser, le spectacle s’inscrit dans un courant segmentant, selon l’expression consacrée dans le marketing. À la sortie de la Première il était évident qu’il n’allait pas plaire à tout le monde. Le sujet est déjà en lui-même plutôt clivant, ce qui fait que j’estime que le parti pris artistique est cohérent, 

J’ai trouvé l’interprétation excellente. Les comédiens font preuve d’une folle énergie pour interpréter autant de rôles à si peu, avec une succession infernale de changements de décor qui se font l’espace d’un éclair … que le public se prend en pleine face, dans un éblouissement jaune, rouge ou bleu selon les scènes. Une fois qu’on a compris le processus on aimerait quand même cesser d’être puni.

Certes, l’ensemble mériterait d’être resserré, comme on le dit dans le jargon théâtral. Laissons à la troupe le temps de s’approprier la mise en scène qui est menée à un rythme d’enfer. Applaudissons la performance en lui faisant confiance. La grande majorité des spectateurs était acquise d’avance à la cause, cela devrait encourager à progresser.

Mon avis est-il clair ? Ce Dracula mérite sa place dans une programmation humoristique. Raconter en une heure trente une histoire de 416 pages est déjà une prouesse.

Dracula est un récit mythique écrit par un anglais. La version mise en scène à l’Appolo est fidèle à l’esprit et sera pour la première fois jouée en France. Il ne faut pas oublier que le personnage principal n’est pas ordinaire et que confier le rôle à un(e) drag est une vision plutôt contemporaine. Il be faut pas être devin pour prédire un succès comparable à celui que la pièce a déjà enregistré à New York et à Londres.

Il y a mille petits détails drôlissimes. Si l'ail est censé protéger des vampires autant qu'il soit bio. Le cocher réclame à ses passagers de "ne pas oublier les étoiles" prouvant leur satisfaction. On prévient un personnage qu'il est entré de son plein gré, question de responsabilité juridique. La spécialiste allemande prie le ciel que Gott soit avec eux. O entend les premières notes de He comes the Sun, d'une chanson de Madonna, de Mamma Mia!, et on reconnaitra dans un tableau la posture des 4 Beatles traversant Abbey Road.

Il y a sûrement beaucoup d'autres références qui m'ont échappé ou que j'ai oubliées. Les références alimentent une énergie folle et joyeuse qui unit les six acteur.ices jouant les 18 rôles. La pièce mêle parodie, comédie physique et clins d’œil à la pop culture dans une ambiance délirante, brouillant les frontières entre le XIX° siècle gothique et le monde contemporain. C’est une célébration théâtrale, joyeusement irrévérencieuse, de l’un des héros les plus célèbres de la littérature !
Dracula de Gordon Greenberg et Steve Rosen
Mise en scène par Gaspard Legendre
Avec Caroline Aïn, Robin Ganacheau, Cyril Guillou, Naig Ledaim--Olivier, Aurélien Mallard, Valentin Nerdenne 
Musique originale de Christian Auer
Chorégraphies de Clement Wohrer
22 et 23 juin 2026 puis à partir du 21 septembre
19H30 / 21H00 / 21H30
Appolo théâtre
18 rue du Faubourg du Temple - 75011 Paris - 01 43 38 23 26

dimanche 21 juin 2026

Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel de Ruth Kvanström-Jones

Vous savez combien je ne raffole pas des pavés. Sauf quand, comme Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel, il se lit avec fluidité.

Ruth Kvanström-Jones a composé une histoire captivante, inspirée de faits réels qui m'a fait voyager dans la capitale suédoise au siècle dernier. Je me suis aperçue à cette occasion que je ne connaissais pas grand chose à l'histoire de ce pays dont j'ignorais les liens historiques avec la Norvège.
Stockholm, 1901. Ottilia est embauchée au Grand Hôtel, l’établissement le plus prestigieux de la ville. La jeune femme quitte sa famille le coeur lourd mais empli d’espoir, consciente que ce travail lui offre une chance unique de commencer une nouvelle vie. Mais derrière la façade de luxe se cache une dure réalité : l’hôtel est en difficulté.
Pour le redresser, c’est une femme, Wilhelmina Skogh, qui est nommée à sa tête. Une décision qui fait trembler les fondations de cette vénérable institution. Lorsque le personnel masculin se rebelle, la nouvelle directrice doit s’entourer d’une équipe féminine.
Aux premières loges de cette révolution, Ottilia tente de faire sa place dans un monde où se croisent les destins d’humbles servantes et de riches héritières, leurs secrets et leurs amours. Un monde où, pour toutes ces femmes fabuleuses, les rêves semblent désormais à portée de main… si ce n'est pas une apparence.
J'ai été satisfaite de trouver un plan (je me plains souvent qu'il en manque). Et la liste des personnages est plutôt utile.

Ce qui est le plus déroutant dans ce roman c’est ce qui touche à la condition féminine dont on voit poindre les premiers grands mouvements. La femme pas encore le droit de vote même si elle est chef d’entreprise. Mais surtout l'autrice interroge la place de la femme dans toutes les couches sociales.

La situation des femmes à Stockholm telle qu'elle est décrite par Ruth Kvanström-Jones m'a surprise et surtout le fait que les violences conjugales soient alors en quelque sorte permises même s'il y a dans ce livres des hommes qui sont extrêmement respectueux. Elle dénonce le manque de considération de la police et de la justice vis à vis des victimes en leur refusant en premier lieu ce statut. C’est tout juste si elles ne sont pas poursuivies comme coupables. Nous n'en avons plus l'habitude, encore que des faits récents ont hélas prouvé que la justice française dysfonctionnait très gravement.

Ce que je veux dire c'est que sous couvert d'un roman qui semble léger et facile à lire des sujets graves sont abordés, et c'est une bonne chose, ce qui n'exclut pas de nous parler du début des grands magasins et de rappeler que le Prix Nobel a été créé par un suédois.

La Suède demeure en ce début de XX° un pays en avance par rapport à la France. Les femmes y ont obtenu le droit de vote et d'éligibilité aux élections législatives en 1919 alors que les premières françaises à voter l'ont fait en 1945.

Les chapitres sont courts, écrits d'une plume alerte. Les descriptions donneraient envie d'aller vérifier sur place. Les personnages (positifs) sont attachants. La solidarité entre femmes est touchante, jamais mièvre. Et la directrice du Gran Hotel est une femme remarquable même s'il y a une grande part de fiction dans cette histoire dont la lecture devient très vite addictive.

Ruth Kvarnström-Jones a grandi en Angleterre, mais vit depuis plus de trente ans en Suède. Pour écrire Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel, elle s'est inspirée d'un prestigieux hôtel où elle a travaillé. Le roman est devenu un phénomène dans le monde entier et a séduit des centaines de milliers de lecteurs.

Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel de Ruth Kvanström-Jones, traduction (Anglais) : Rosa Bachir, City Editions, en librairie depuis le 15 janv. 2025, en Poche depuis le 1er janvier 2026

samedi 20 juin 2026

Leandro Erlich au Grand Palais

C'est par hasard, et pour tout dire pour faire plaisir à ma fille, que j'ai visité l'exposition des oeuvres de Leandro Erlich, dont je connaissais le travail sans savoir que c'était lui.

Les installations, présentées au Grand Palais tout l'été sont purement bluffantes, même lorsqu'on nous en a dévoilé les coulisses. Il faut dire que l'illusion est pensée avec intelligence en suivant des règles architecturales et en appliquant les lois de l'optique comme le font nombre de magiciens.

A la fin du parcours le spectateur est confronté à une citation de Cao Xuegin, tirée du Rêve dans le pavillon rouge, vers 1791 : Lorsque le faux est pris pour le vrai, le vrai lui aussi devient faux. C'est assez amusant car, de fait, j'ai cru que l'escalier qui reconduit au rez-de-chaussée était une installation alors qu'il était tout à fait réel. A s'y méprendre, photos à l'appui en fin d'article !
Le parcours commence dans le noir, si bien que le contexte nous fait perdre nos repères. Port of Reflections (2014) est une pièce d'eau sur laquelle flottent des barques. Malheureusement une personne expliqua à voix haute quelle astuce permettait cette illusion qui, pour moi n'en était pas une, si bien que je fis le tour de l'ensemble tant j'étais incrédule. Je ne vous gâcherai pas le plaisir.
Pièce suivante ce sont des nuages emprisonnés depuis 2018 dans une vitrine qui semblent flotter. On peut y reconnaitre des animaux … comme cela nous est arrivé à tous. Cette fois le truc est vite mis à jour.
Cela reste une prouesse technique. Chaque sculpture de The Cloud (Amérique du Sud, La Flèche et Gros Poisson) est réalisée à l'encre céramique numérique imprimée sur plusieurs plaques de verre superposées, éclairées par led, le tout placé dans une caisse de bois.

vendredi 19 juin 2026

J'ai goûté le rosé de Tavel cuvée spéciale du Château d’Aqueria pour le Festival Off d'Avignon

J'ai goûté le rosé de Tavel cuvée spéciale du Château d’Aqueria pour le Festival Off d'Avignon et si je ne vais pas dans le Sud cet été j'aurais eu un avant-goût de ce qui attend les festivaliers, en toute modération sachant que l'abus d'alcool nuit à la santé.

À ce propos voici mes recommandations pour cette prochaine édition.

Il a été agréable en tout début de soirée, en accompagnement d'une gougère ramenée de Vézelay.

Niché au cœur de la garrigue et adossé à une colline où s’épanouissent de multiples essences méditerranéennes, le Château d’Aqueria étend son vignoble sur les appellations Tavel et Lirac. Deux crus, pour trois couleurs que le domaine produit avec passion et fierté : Lirac Blanc, Lirac Rouge, Lirac L'héritage mais aussi le Tavel Château d'Aqueria.

L’encépagement exceptionnel des terres d’Aqueria offre des vins singuliers qui s’expriment avec caractère et élégance. Ce fleuron méridional est l’objet de toutes les attentions de Marcel et Philippe Guigal, qui suivent avec passion l’élaboration des vins du Château en collaboration avec Ralph Garcin et Brice Vienne.

Ralph, Directeur du Château d’Aqueria, est ingénieur agronome et œnologue. Son parcours professionnel l’a guidé auprès de maisons prestigieuses, du nord au sud de la Vallée du Rhône. Brice, Maitre de chai du Château d’Aqueria, a suivi des études en microbiologie et à l’Institut Technique de la vigne et du Vin avant de compléter son cursus par une formation d’œnologie. Il a su poser sur le Château d’Aqueria une vision transversale, de la parcelle à la cuve, afin de venir révéler toute la finesse et la délicatesse de ce terroir sablonneux si particulier de Tavel et de Lirac.

Le Tavel du Château d’Aqueria est un Rosé de terroir et de caractère par excellence, issu de cépages noirs et blancs cultivés sur un sol sablonneux d’une extrême finesse. Le terroir sablonneux du Château d’Aqueria est propice à l’élaboration de grands vins rosés à l’équilibre parfait entre fraîcheur et maturité. Six cépages, noirs et blancs confondus, contribuent à sa complexité : Grenache noir, Syrah et Mourvèdre lui confèrent une couleur et un support tannique exceptionnels tandis que Clairette, Bourboulenc et Cinsault viennent habilement compléter l’assemblage en offrant une palette aromatique généreuse ainsi qu’une note finale sur la fraîcheur.
La robe est étonnamment d’un rubis intense aux reflets brillants. Le nez est élégant et complexe aux notes épicées et fruitées (framboises, fraises des bois, grenade). En bouche la structure est élégante, avec des arômes de fruits rouges et d’épices qui s’expriment pleinement et persistent jusqu’à la note finale dont la fraîcheur remarquable apporte un bel équilibre.

Toutes ces qualités ont permis de le servir aussi sur un plat principal, une viande de boeuf poêlée et une assiette de crudités autour du fenouil et de l'ail des ours, ce qui apportait des saveurs complémentaires à ce vin.
Il aurait également été parfait sur des poissons grillés, une tapenade ou une bouillabaisse. Vous aurez remarqué la présence de l'affiche du festival qui fête cette année son 60 ème anniversaire.

Château d'Aqueria, 30126 Tavel - 04 66 50 04 56

jeudi 18 juin 2026

La vie de Château à la Roche Guyon

Le château de La Roche-Guyon est le site culturel le plus visité du Val d’Oise (près de 90 000 visiteurs en 2025) et il est malgré tout inconnu de beaucoup, moi la première, alors que le Pass Navigo est suffisant.

Le village est accessible en voiture, situé à environ une heure de Paris. Par les transports en commun, il faut prendre un TER depuis la gare Saint-Lazare jusqu'à Mantes-la-Jolie (direction Evreux), puis une ligne de bus (ligne 95-11).

Emmanuel Morin, directeur de l'établissement public de coopération culturelle du château depuis presque un an, ne manque pas d'idées pour donner envie de découvrir ce lieu inspirant. Il a offert la liberté à deux artistes et trois duos, accueillis en résidence de plusieurs mois pour s’approprier l’histoire du Château et de ses habitants, pour y créer des œuvres et des installations inédites avec pour seule consigne de faire vibrer les pierres… et sans l'objectif d'en faire un centre d'art contemporain.

Résultat : une saison La Vie de château qui s'articule autour d'un nouveau projet culturel et artistique. A commencer par une  meilleure expérience de visite avec 
- une nouvelle identité visuelle (Anne-Dorothée Schulz - graphiste) que je présenterai en désignant ses sources d'inspiration et qui est déjà présente sur les transats installés dans la cour,
- une nouvelle boutique (l'architecte Noël Picaper),
- de nouveaux documents de visite (Mathilde Arnaud - illustratrice) sous forme d'un plan d'exploration qui permettra aux adultes comme aux enfants de s'amuser, seuls ou ensemble, tout en apprenant.

Ces trois points sont en quelque sorte des préalables. Je constate combien les boutiques des lieux culturels ont évolué. J'en ai de nouvelles preuves chaque année à Museum Connections. On peut désormais y trouver une belle offre littéraire (et notamment ici les ouvrages pour enfants de Mathilde Arnaud) tout autant que des gourmandises comme les délicieux jus de fruits élaborés avec la production du Jardin-Potager … qui seront accommodés aussi en cocktails en accompagnement d'autres produits du terroir labellisés Île-de-France pour ceux qui viendront aux apéros gourmands des 17 juillet, 21 août, 23 septembre et 16 octobre et qui profiteront aussi d'une ambiance jazz & blues au coucher du soleil...
  
La vie de Château commencera le 20 juin. Pensé comme un nouveau format d’expérience de visite, ce dispositif invite à découvrir le château vu par des artistes à l'issue de résidences de création in situ.

L'endroit est en lui-même plutôt insolite, avec un des plus vieux donjons de France, qui s'élève à flanc de falaise, et qui est repérable de loin. Le château et les bâtiments XVIII° font face à la forêt de Moisson sur l’autre rive de la Seine coulant à ses pieds et que borde un jardin-potager de 4 ha de 603 arbres fruitiers qui est le plus grand après celui de Versailles. A cela il faut ajouter plusieurs cours, des souterrains, d'immenses écuries et un ancien jardin anglais.
L'oeil est surpris par une cigogne qui guette les arrivées, un lapin qui manifestement a des problèmes pour lire l'heure et une cistude qui traverse nonchalamment la cour d'honneur, tous trois sculptés par Yoshikazu Goulven Le Maître que je présenterai plus bas.
Je confesse que la canicule, naissante mais déjà sévère, m'a contrainte à renoncer à faire m'ascension du donjon et à arpenter le jardin qui pourtant m'intéressaient énormément. 
L'actuelle façade d'entrée du château et l'escalier d'honneur ont été dessinés par Louis Devillars vers 1733. La façade est plaquée sur l'ancien rempart du XIVe siècle, dont on voit encore le chemin de ronde, encadré par deux tours. Elle forme un arc de triomphe sur trois niveaux encadrés de pilastres et de colonnes, avec une composition qui évoque l'architecture du Grand Siècle.
L'escalier d'honneur est un espace grandiose destiné à impressionner le visiteur. Une fois désencombré il est devenu deviendra l’écrin de Boutures minérales (2026-2030), destinées à y demeurer cinq ans. C'est une composition imaginée par l’atelier Baptiste & Jaïna, en coproduction avec le merveilleux Centre International d’Art Verrier à Meisenthal. Baptiste Sévin et Jaïna Ennequin, designers et plasticiens, travaillent ensemble depuis 2017 pour imaginer des projets animés par des références naturelles et théâtrales, véritables activateurs d’histoires impliquant réalité et fiction. 
Les sculptures en céramique  (grès et faïence) et verre soufflé, aux formes inspirées du végétal, ont été conçues pour dialoguer avec le décor minéral de l’escalier, métamorphosé en un jardin suspendu dans les niches et sur les corbeaux. Leur place est cohérente là où d'habitude on trouve des statues et font en quelque sorte entrer à l'intérieur le végétal, souvent réduit à des boules de buis le long des parterres.
A l’instar d’un organisme vivant ou d’une plante, le développement de l’œuvre se décompose en trois temps : la semence, le bourgeonnement et la récolte. À l’entrée de l’escalier, le temps des semences est marqué par la présence de deux grandes formes à l’image d’un fruit et d’une graine posées sur les deux corbeaux en vis à vis. On reconnait la pomme est la poire qui sont les fruits les plus récoltés au verger. Nichés dans les alcôves de l’escalier, le temps du bourgeonnement s’incarne par des grappes de pierre molle évoquant des bourgeons. Au balustre de l’escalier une torchère en forme de vasque se fait l’écrin minéral de bourgeons et de fruits en verre soufflé. Sa couleur se modifiera en fonction de la météo et le point de vue sur l'oeuvre diffère selon que l'on monte ou descend l'escalier.
Présentée dans les salons du Pavillon d’Enville, l’exposition Menus plaisirs renvoie à la devise de la famille La Rochefoucauld qu"on peut encore lire sur des poutres de la Galerie : C’est mon plaisir.
Les lieux étaient quasiment vides de leurs meubles et de leur ornementation à l'arrivée d'Emmanuel Morin, qui a su transformer ce défaut en double avantage. Un partenariat est en cours de signature avec le Mobilier national pour des prêts. Et surtout cet espace était un écrin possible pour permettre à des créations artistiques de prendre place au cœur des décors XVIII°.

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