mercredi 21 juillet 2021

Avignon le 21 juillet au Transversal, au Théâtre de l’Adresse, au Girasole et aux Brunes

 Dernier jour de festival en ce qui me concerne mais il se poursuit jusqu’au 31 juillet.

Quel dommage ç’aurait été que je ne trouve pas de créneau pour le spectacle que L'autre Compagnie présente au Théâtre Transversal  à 10 h 45.

Noir et humide est un bijou.

Et surtout n’allez pas vous imaginer que, parce que c’est un conte, il est pour les enfants. J’ai dégusté cette heure comme un moment de grâce.

Ça commence dans un noir absolu, les oreilles en étau dans des sons étranges qui ne sont pas familiers, sans être pour autant désagréables. On devine la comédienne avant de la découvrir, sobrement vêtue d’une robe noire, le visage éclairé, comme serti dans une chevelure qui compose une couronne. assise face à un micro, lequel soutient sa voix car elle est en immersion constante dans un univers sonore composé de nappes de synthétiseurs et de rythmes électroniques traversés parfois de ces notes échappées de ces petits moulins que les enfants tournent à la manivelle. C’est le musicien Vincent Hours, installé à cour avec ses appareils qui joue en direct, ce qui instaure une épaisseur au récit.

Camille Carraz raconte, avec des mots et avec des gestes de main très précis, sorte de langue des signes des émotions qui suivent une chorégraphie captivante. Sa voix est posée, encourageante, sans l’ombre d’une angoisse. Sa prononciation est parfaite et elle dit les didascalies, au rythme des mouvements de ses mains. Le texte se répète par bribes, comme dans un conte de randonnée typique de la littérature jeunesse où le récit avance à la manière d’un crabe, en reculant avant de progresser.

Derrière elle, le décor est un tableau noir et blanc, aux allures de vitrail, qui évolue à l’instar des images de ces albums où l’on perçoit des formes en 3D grâce aux autostéréogrammes qu’on appelle aussi des anaglyphes. Chaque page présente deux images en 2D d'un même objet prises sous un angle légèrement différent, afin que le cerveau puisse reconstituer une vue 3D de cet objet. Il suffit pour cela que le cerveau fasse un effort oculaire de convergence et de mise au point dissociée de l'accommodation. Le cerveau analyse les deux images pour n’en faire qu’une. On appelle ça la vision stéréoscopique.

A ceci près qu’ici c’est la vidéaste-plasticienne, Pauline Léonet, dont la régie est à vue, à jardin, qui opère et qui fait apparaître les objets cités. Le spectateur est ainsi dans un espace qui tient du studio de création et dont il s’évaderait sans y prendre garde, comme pris par la main et conduit par la conteuse dans la maison de la petite fille.

On suit Lene, une petite fille qui profite de l'absence de sa mère pour faire ce qui lui est interdit : descendre à la cave, là où il fait noir et humide et où il y a des choses noires et humides qu'elle ne connait pas. Elle devra surmonter sa peur, dérober la lampe torche de son frère Asle et surtout trouver la force de désobéir ...

Tout est si juste que la mise en scène pourtant très précise de Frédéric Garbe se fait oublier. On est embarqué, par la voix, les gestes, la musique et les images qui, ensemble, exerce un attrait hypnotique qui nous autorise à entrer dans la tête de l’enfant.

Des pauses offrent des moments de respiration pour la comédienne. C’est l’occasion de plonger le regard dans ce que j’ai pris pour des sculptures dans des blocs de glace mais qui sont de superbes œuvres de papier réalisées par la plasticienne. Leur mise en lumière est une ponctuation qui recentre le récit.

Aïe aïe aïe dit Lene a chacune des péripéties retardant sa progression. On la suit pas à pas, tantôt Alice, tantôt Petit Chaperon que la mère n’a pas mise en garde d’un danger qui ne vient peut-être pas de cette cave où tout est noir et humide.

Si ce conte n’est pas mis en scène pour un public d’enfants (tout en leur étant bien entendu accessible) il n’empêche que Jon Fosse l’a écrit en tant que tel en 1994. Il a publié aussi de la poésie, des romans et des pièces de théâtre qui ont été montées entre autres par Claude Rémy, Patrice Chéreau, ou Jacques Lassalle.

Noir et humide est une plongée immersive et sensorielle dans le monde de l'enfance que nous avons peut-être fini par oublier. Il donne envie de re-feuilleter les grands classiques de la littérature jeunesse, notamment les œuvres conceptuelles (sans texte) en noir et blanc de Rascal. Je signale à cet égard que la ville d’Avignon possède depuis plus de quarante ans une librairie spécialisée, riche de plus de 30 000 références, qui s’appelle l’Eau Vive, au 15 rue du Vieux Sextier.
Deuxième spectacle de la journée et nouveau coup de coeur avec une sacrée histoire de vengeance, La visite de la vieille dame, de Friedrich Dürrenmatmontée par la Compagnie Les têtes de bois dans la mise en scène de Mehdi Benabdelouhab. J’avais remarqué leurs affiches l’été 2019 mais je n’avais alors pas eu le temps d’y aller. 

Le retour d’une milliardaire dans son village natal, « Güllen » (trad. « purin ») autrefois prospère et désormais ruiné et délabré est attendu de pied ferme par des habitants qui végètent dans la misère alors que leur ville a connu des heures de gloire. Brahms y a composé un quatuor. Ils comptent bien profiter de l’aubaine pour soutirer de l’argent à la vieille dame qui est leur seul espoir sauf dieu… qui ne paye pas.

Ce qu’ils ignorent c’est qu’elle ne revient pas par hasard mais avec la volonté de se faire justice. Le monde a fait de moi une putain je ferai du monde un bordel dira-t-elle plus tard.

La langue de Dürrenmatt est d’une grande férocité. Ecrite en 1956, cette pièce attaque au vitriol les vacillements de la conscience et de l’hypocrisie que provoque l’appât du gain particulièrement quand on n’a plus que l’honneur à perdre. Les frontières entre justice et injustice, culpabilité et innocence se brouillent. Les discours versatiles se succèdent, la collectivité corrompue par l’argent perd toute notion du bien et s’engage inexorablement sur des chemins aussi tortueux que malsains. Le rêve tourne au cauchemar.

Le thème se prête admirablement à la caricature et donc au travail du masque en miroir des intentions. Je l’avais d’ailleurs vu il y a cinq ans dans la très belle mise en scène d’Omar Porras où tous les personnages étaient masqués. Ici deux n’en portent pas, la vieille dame et Alfred l‘épicier qui fut son amour de jeunesse. Ils n’ont pas besoin de se cacher derrière de faux-semblants. Leurs intentions sont claires. Par contre tous les autres se cachent.

Sur le plan de la dramaturgie cette « astuce » permet aussi à un même comédien de jouer plusieurs rôles. Également de démultiplier sa présence sur scène avec des sortes de pantins observateurs muets. Enfin un travail sur le corps situe le spectacle à mi-chemin entre théâtre et masque et marionnette puisqu’il est possible de réduire ou de surdimensionner la taille d’un personnage.
Il en résulte des tableaux très oniriques où l’esthétisme s’accorde à la profondeur du texte. Les émotions sont incarnées sans négliger un certain humour car la pièce reste avant tout une tragi-comédie. Les  changements de costumes et de masques s'effectuent à vue, en fond de scène. Les bruitages sont exécutés sans se cacher. La mécanique du théâtre n’est pas cachée. Elle est au coeur du propos.
Il ne sont que 5 pour interpréter une dizaine de personnages, ce qui est une prouesse à saluer car on ne se rend pas immédiatement compte qu’ils sont si peu nombreux. Valeria Emanuele, Laurence Landra, Mehdi Benabdelouhab, Facundo Melillo et Jean Bard sont tous excellents. Ils se métamorphosent et travestissent parfois leur voix. L’un d’entre eux se fait aussi musicien. On entendra notamment la superbe chanson Historia de un amor.
Les dialogues claquent. Tu étais ma panthère noire, susurre Alfred. Tu es devenu absurde, gras, gris et ivrogne répond l’ex-vraie petite sorcière. Le public comprend que le désir de vengeance de la vieille dame sera sans limite. Rien ne pourra la faire changer d’avis.
Après avoir résisté un court moment ils seront prêts à être corrompus, ce qui se matérialisera par le port de souliers neufs, jaune, couleur de la trahison (que l’on remarque sur l’affiche du spectacle). La fin sera terrible, sans appel.
Fondée en 2004, à l’initiative de Mehdi Benabdelouhab et de Valeria Emanuele, la compagnie les Têtes de Bois a réussi à développer un art théâtral contemporain que l’on a bien raison de définir comme « Poesia dell’arte ».
Ensuite, 65 miles, au Girasole, dont je n’avais entendu que des compliments et que j’étais heureuse de découvrir. Étais-je mal placée (juste sous le climatiseur, à l’extrémité d’une rangée) mais je ne suis parvenue à saisir qu’un tiers des dialogues. Était-ce un souci de portée de voix des comédiens ou de leur sonorisation, je l’ignore. Mais du coup je ne peux pas écrire d’avis sur cette pièce dont j’ai remarqué néanmoins de très belles images dans une mise en scène recherchée tout en restant sobre.

C’est l’histoire de deux frères que tout oppose. L’un veut retrouver sa fille de quinze ans qu’il ne connait pas, l’autre veut comprendre pourquoi il n’arrive pas à devenir père.Ils se revoient après plusieurs années de silence, dans la maison familiale, où plane l’ombre de la mère et d’un père qui les a abandonnés. Chacun dans leur errance, ils vont aller à la rencontre de leur histoire pour apprendre à se construire et à se découvrir. Les fantômes du passé vont alors ressurgir pour leur renvoyer leur propre image.
C’est Paméla Ravassard qui a monté la pièce de Matt Hartley. Je l’ai énormément appréciée comme comédienne dans Les filles aux mains jaunes (en ce moment à Théâtre actuel). Nul doute que je retournerai voir 65 miles en cas de programmation en région parisienne.

Et pour finir, car il le faut bien, j’ai choisi le spectacle de Tigran Mekhitarian qui, après Les Fourberies de Scapin, poursuit dans le registre de Molière en toute légitimité puisqu’il a intentionnellement donné le nom de de l’Illustre théâtre à sa compagnie. Et sans doute doit-on s’attendre à une troisième création ultérieurement.

Pour le moment il s’agit de Dom Juan, avec une distribution plus resserrée, composée de seulement quatre comédiens, et une mise en scène disons plus intime, cohérente avec la taille du plateau du Théâtre des Brunes, qui a été créé en mai/juin 2020 et joué quelques dates à Un festival à Villerville en août 2020. 

Les costumes sont contemporains. Le décor est réduit au strict essentiel (selon l’habitude du metteur en scène) avec une toile de fond, peinte par l'artiste Nush. La pièce commence par une très jolie scène d’épousailles enveloppée par la puissante voix de Zara chantant D’le Yaman qui est un air traditionnel arménien.

Le texte de Molière est respecté mais il est enrichi de tournures modernes, d’allusions et de menaces, comme celle de faire appel aux gitans de Montreuil … mais rien n’y fera, le séducteur d’aujourd’hui est aussi impénitent que celui du XVII°siècle.

Cette liberté pourrait choquer mais le talent est là. Donc ça marche. Disons même que ça court, face à un public qui en aurait bien redemandé. L’intrigue reste tout à fait actuelle et la question de l’absence de culpabilité demeure intéressante. Peut-on impunément faire ce que bon nous semble ? J’ignore si les artistes y ont songé mais certains pourraient penser que la pandémie est une sorte de justice divine aux agissements inconsidérés de l’homme en matière d’alimentation. Sans parler des dérèglements climatiques suite à la sur-exploitation de notre planète.

Dom Juan (Tigran Mekhitarian) ne croit que ce qu’il voit. C’est un pragmatique refusant de se plier aux règles sociales et morales universelles. Il est infidèle à sa jeune épouse dès le lendemain de ses noces. Il ment et trompe son monde comme il respire. Sganarelle (Théo Askolovitch), son valet, tente sans succès de mobiliser sa conscience. Mais l’homme n’entend aucun argument. Il clame haut et fort que la constance n’est bonne que pour les ridicules. Tout le plaisir de l’amour est dans le changement.

Tigran et Théo seront Dom Juan et Sganarelle jusqu’à la fin et n’interprétèrent pas d’autres personnages contrairement à Éric Nantchouang qui en endosse un grand nombre. C’est la même femme (Marie Mahé) qui sera toutes les femmes, ce qui est astucieux pour démontrer que Dom Juan se fourvoie et s’illusionne. Il croit multiplier les conquêtes mais c’est toujours la même qu’il tient entre ses bras.

On ne sait, à la réflexion, quel crime est le plus répréhensible, est-ce son libertinage ou son refus de croire ? L’homme se moque en effet autant de Dieu, du diable ou des loup-garous. Il lui sera proposé à au moins trois reprises de se repentir mais il campera sur ses positions. Pire encore, il usera de stratagèmes en se livrant à un échange de vêtement avec un spectateur qui n’abusera pas grand monde.

Dom Juan est un beau parleur. Il peut bien railler : C’est quoi le plan ? C’est quoi le concept ? Il débite son texte à toute vitesse mais ne trompe pas le spectateur qui sait qu’à la fin il subira la justice, divine ou diabolique, selon que nous croyons à l’une ou à l’autre. 

On ignore si c’est le personnage ou l’homme qui parle lorsqu’il souligne au cours de la soirée qu’il connait son Dom Juan par coeur, comme s’il s’agissait d’un langage. Il est vrai que le comédien avait joué Sganarelle en 2016 sous la direction d’Anne Coutureau à la Tempête  où je l’avais remarqué pour la première fois.

Mon regret est de n’avoir pas remarqué que Tigran (et Marie Mahé) interprétaient trois rôles différents dans une même journée. J’aurais été curieuse de les voir car c’est aussi cela Avignon, célébrer des performances lorsqu’elle révèle des talents.

Ainsi donc sachez que Théo Askolovitch, Marie Mahé et  Tigran Mekhitarian interprètent Deux Frères à 13 heures aux Brunes. Que vous pouvez les retrouver dans ce même théâtre à 18 h 50 (avec Eric Nantchouang) pour le Dom Juan. Et que Tigran Mekhitarian et Marie Mahé partent ensuite pour la Factory où ils jouent dans ADN à 21 h 45, dans une mise en scène de la jeune femme.
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Pour ma part ainsi s’achève ce périple avignonnais riche de plus de 80 spectacles que j’aurai tous chroniqués, en partageant mon enthousiasme pour au moins les deux tiers. Mais bien entendu ils ne sont qu’une goutte d’eau parmi le millier de propositions faites au public dans une édition moins abondante que celles de 2018 et 2019 mais qui demeure pléthorique, et qui dans sa conception actuelle, ne permet pas de saisir l’essentiel de la création.

Certes j’ai repéré plusieurs futurs succès, et je pourrais parier sur quelques Molières. Beaucoup de spectacles ont affiché complet et j’ai vu des ovations debout. Mais j’ai noté aussi d’énormes déceptions dans des compagnies qui ne sont pas soutenues par de solides productions. 

Espérons que des changements de fond interviendront faute de quoi l’insatisfaction des artistes, particulièrement palpable cette année, ne fera qu’enfler et finira par les décourager d’engager autant d’argent (et de temps) pour n’être pas vu par beaucoup de spectateurs et ne pas réussir à capter des journalistes (qui raccourcissent leur temps de présence au festival) et des programmateurs qui se font désirer.

mardi 20 juillet 2021

Avignon le 20 juillet au Lycée Mistral, à la Manufacture et à l’Espace Alya

 La journée sera marquée par des problématiques liées à la santé, mais je ne le réaliserai qu’à la toute fin. Question de hasard dans ma programmation, mais qui reflète l’ampleur des préoccupations de notre société.

On commence avec Une bête ordinaire de Stéphanie Marchais, mise en scène par Véronique Bellegarde et présentée par le 11 « Hors les murs » dans la salle du cinéclub du Lycée Mistral à 11 h 30.

L’univers du lycée est assez insolite, et pourtant cet établissement est un des plus sollicités à la fois dans le in et dans le off. On y croise des groupes de spectateurs conduits vers l’une ou l’autre salle et il prend des airs d’université d’été.

La metteuse en scène est fidèle à ses préférences qui la portent à monter des textes contemporains et elle a beaucoup travaillé la version scénique en amont avec l’autrice.

Avant de vous parler de ce spectacle (qui est aussi magnifique que troublant et nécessaire, magistralement interprété par Jade Fortineau) il n’est pas inutile de savoir que l'âge de la puberté féminine a beaucoup évolué. Commençant à 16 ans au Moyen-Age, 12-13 ans dans les années 50-70, 11 dans les années 90, on remarque maintenant l’apparition des seins à 10 et parfois 8 ans.

On attribue le phénomène à des causes indirectes comme la monoparentalité, le stress et les contextes de violences familiales, et à des causes directes comme le surpoids car la graisse produit des hormones, et surtout la pollution et l'eau chargée en résidus de pilules contraceptives, et le contact avec les perturbateurs endocriniens présents dans les pesticides, herbicides, fongicides, cosmétiques et emballages alimentaires, qui interagissent avec le système hormonal.

L’enfant qui entre en scène est joué par une adulte, ce qui instaure tout de suite un problème de taille, lequel est accru par l’étroitesse du décor où tout est miniature. On perçoit immédiatement le malaise à vivre dans un corps immense alors qu’on est encore une enfant.

La mère ne semble pas s’inquiéter. Elle a fait le minimum. Elle a consulté un médecin qui a prescrit un médicament pour retarder la croissance. Tout ce qu’elle attend de sa fille c’est un comportement adéquat à son âge civil, 7 ans. Elle lui donne des ordres en conséquence, plutôt froidement, sans réaliser son désarroi psychique. Quand la gamine demande quelque chose pour lui démonter la tête elle conseille Aspro et dodo. Face à l’incompréhension et à l’absence d’aide elle se repliera : on est une jolie petite fille qui se la ferme.

La môme est désarçonnée par les transformations de son corps qui pourrait bien être habité par un animal monstrueux. Puisque tout est « anormal » elle s’invente une réalité, s’attribuant comme père une sorte de héros atypique, Jacques Mesrine, un as du travestissement, dont les aventures sont racontées au journal télévisé et qui se serait évadé pour venir la chercher. Elle fugue la nuit et chevauche une bête ordinaire sur un manège de chevaux de bois.

Mais rien ne dompte les pulsions qui accompagnent sa transformation. Le cheval n’a rien de Pégase et la gamine reste sur terre. Alors l’école obligatoire sera le terrain de l’expérimentation de son corps d’adulte, qu’elle vendra aux « grands » de CE2 contre une poignée de bonbons en renversant son angoisse sur eux et se faisant menaçante : tu racontes rien à personne !

La petite fille affronte les soucis en gardant la tête haute. Elle répond avec insolence à sa mère. Elle invective le public : ça vous dit quelque chose ? Une petite fille aux seins venus trop vite ? Elle semble habitée, sa voix passant en une fraction de seconde de la mère à la fille-enfant puis à la fille-adulte qui gratte à la porte comme le loup chez les chevreaux.

Mais rien n’y fera. La vie n’est pas un conte de fées qui pourrait bien finir. S’il suffisait de renoncer à son vieux pull (qui est une peau protectrice) et d’enfiler une robe de princesse cela se saurait. Mesrine sera quasiment exécuté et la puberté n’aura pas été différée. Les dommages sont énormes. La môme s’étouffe dans les bras de la pieuvre.

La comédienne est époustouflante, soutenu par la musique interprétée en direct par Philippe Thibault (ou Vassia Zagar) dont elle se sent en pleine connivence. La mise en scène est précise. Le spectacle est parfaitement abouti. Il pourrait être joué aussi bien sur une scène de théâtre que dans un établissement scolaire et être suivi d’une discussion. Véronique Bellegarde les a beaucoup arpentés pendant la crise sanitaire et a rencontré un grand nombre d’élèves dont le corps est étonnement très grand ou très petit pour leur âge. Le phénomène est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit.

L’après-midi, un autre « Hors-les-murs » est programmé à 16 heures par la Manufacture (jusqu’au 25 juillet). Une navette nous emmène jusqu’à la médiathèque de Saint-Chamand pour découvrir Vu d’ici, la dernière création de la compagnie Théâtre à Cru dirigée par Alexis Armengol dont j’avais tant apprécié le travail au dernier festival.

On retrouve quelques personnes de l’équipe de Vilain ! et la signature Armengol est visible avec en toute légitimité un énorme travail sur le son. Mais le spectacle est très différent et au final assez déroutant.

Certes il est malin de nous proposer d’entrer dans la tête de ces deux frères et de nous permettre de le faire à l’envi, en utilisant ou pas le casque que l’on teste en début de représentation. Le spectateur qui porte des lunettes et bien entendu le masque anti-Covid est tout de même très contraint avec cet équipement supplémentaire, même s’il apprécie le théâtre immersif. 

Vingt ans plus tôt, Frédérick (Laurent Seron-Keller), l’aîné, a été hospitalisé à l’initiative de Stéphane (Alexandre Le Nours), son cadet, et diagnostiqué « schizophrène ».

Ils se retrouvent aujourd’hui dans un but précis : créer quelque chose ensemble - un podcast - qui doit leur permettre de dénouer les maux par les mots et ouvrir le champ des possibles. Alexis Armengol pose la question de l’altérité et de la dualité. L’écoute est centrale. On se retient parfois de fermer les yeux pour mieux se concentrer sur les sons, mais la vue est tout autant troublante, comme le laisse « entendre » le titre de ce voyage sensoriel, Vu d’ici.

La soirée se poursuit avec Climax (prononcer Claïmax) à l’Espace Alya à 21h 10. Le spectacle marque le retour de la Cie Zygomatic après le succès de son dernier spectacle "Manger" avec plus de 400 représentations en France et à l'étranger.

Sans les connaître, il suffit de s’attarder sur leur nom pour deviner leur credo. En effet leur nom est celui du muscle de la pommette de la joue, qui se contracte lorsqu’on rit ou sourit. Présenté sur quelques dates au La Bruyère dans le cadre du Phénix Festival en juin dernier, ce spectacle s’attaque cette fois à la question de l’urgence climatique. Le quatuor a, comme à son habitude, travaillé en s’appuyant sur les compétences de chacun. Ludovic Pitorin assure l’écriture et la mise en scène. Benjamin Scampini la musique. Aline Barré la chorégraphie et Xavier Pierre les lumières. Chacun fait ce qu’il doit faire pour ce qui est de la régie qui elle aussi est assumée en interne.

Bien entendu ils sont tous les quatre sur scène, pleinement comédiens. Leur rigueur artistique est à saluer. Ils nous ont offert de très beaux moments de théâtre en réconciliant l’humour et le tragique. Les sujets traités sont graves puisqu’ils démontrent combien l’homme saccage la planète. Mais ils le font avec une dérision qui souvent confine au sublime, n’hésitant pas par exemple à se lancer dans un numéro de patinage artistique (en chaussettes) sur une banquise imaginaire, réquisitionnée pour les futurs (et derniers) Jeux Olympiques. Quel monde laissera-t-on à nos enfants ?
La Cie Zygomatic revendique au rire le pouvoir d’être une arme de réflexion massive. En 20 ans, ils ont donné plus de 1300 représentations en France et à l'étranger, participé à 6 festivals d’Avignon et reçu de nombreux prix (Coup de Cœur Avignon OFF 2014, Prix Tournesol, Prix de la meilleure mise en scène...). 

Leurs clowneries nous font effectivement rire autant que réfléchir. Ils assument pleinement d’être ceux qui se pendent à la sonnette d’alarme et répondent favorablement aux propositions des scientifiques et des enseignants d’organiser des bords de scène pour prolonger avec les spectateurs ce qui était naturel au siècle dernier pour tous eux qui étaient dévoués à ce qu’on appelait « éducation populaire ».

lundi 19 juillet 2021

Avignon Thelonius et Lola, Josef Josef et les spectacles vus le 19 juillet aux Halles, à la Chartreuse et à la Luna

 Il n’y a pas de dimanche qui tienne, je me suis levée de bonne heure le 18 juillet pour aller voir à 10 heures ce Thélonius et Lola dont on m’avait dit le plus grand bien (et comme on a eu raison !). Mon mérite n’est pas très grand car je loge à deux pas du Chêne noir. Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas eu besoin de sortir le vélo.

Le mystère des badges est éclairci. Ce sont toutes les façons de dire ouaf–ouaf dans diverses langues que j’ai vues sur les vestes des festivaliers sans oser leur en demander la signification. Voilà qui réjouirait Pépito Mateo. Il faut que je lui en transmettre un.

Thélonious et Lola a été créé à la Maison de la culture d’Amiens en octobre 2019 et a pas mal tourné jusqu’en février 2020. Le spectacle a récemment été repris à la Comédie de Picardie avant d’être présenté au Chêne noir. Il est déjà programmé à la rentrée à Compiègne, Lieusaint, Saint-Étienne, Albertville et Macon.

On pourrait dire que c’est l’histoire d’une fille –pas si petite que ça– qui fugue un soir et rencontre un chien–chanteur, sans collier ni vrai domicile, et qui parle chien, chat et français.

Lola est interprétée par Sarah Brannens. Elle était la fragile Ania dans la Cerisaie de Nicolas Liautard et je l’avais applaudie aussi dans Hors-la-loi de Pauline Bureau. Elle joue, avec beaucoup de crédibilité, une fille de huit ans et demi. Qui n’a pas de métier, puisque, à part en Inde les enfants ne travaillent pas.

Le chien des rues (excellent Charly Fournier) slame sur une musique aux accents tziganes. J’aboie, je cours, je vole (…). Je voudrais un peu d’amour dans ma niche–niche niche (et on pense à Joey Starr). Dommage qu’il soit sonorisé. Sa voix est agréable, mais elle vient de nulle part, comme dématérialisée. Il chante sur une musique qui me semble familière, et pour cause puisque j’ai appris depuis qu’elle a été composée par le violoniste Éric Slabiak (le leader du groupe Josef Josef dont j’ai assisté au concert samedi et dont je parlerai à la fin de ce billet).

Qu’on soit enfant ou adulte il est facile de se projeter le personnage si naturel de Lola. Elle se comporte avec bienveillance avec Thélonius, qui représente l’étranger, celui qu’on désigne désormais par le terme de « migrant ».
La rencontre a lieu dans un univers graphique formel, loin du naturalisme, propice à l’évasion, et à la découverte de cette histoire parce que la scénographe, Salma Bordes (dont j’avais vu le travail notamment pour La mort de Tintagiles n’a pas cherché à faire une réplique de la vie–vraie mais une interprétation décalée, donc une évocation. Le moment où les deux compères se parlent dans la nuit et que l’on voit juste leurs paires d’yeux rouler des pupilles est très réussi. Et celui où, assis sur une branche d’arbre, ils contemplent la ville, est d’une sublime beauté. Zabou Breitman a eu raison de faire ce choix de mise en scène en argumentant que lorsqu’un personnage nous dit qu’il fait ceci ou cela on le croit. parce que c’est le miracle du théâtre, quand il est bien fait.

Thélonius est bougon. La chapka lui bat chaque côté du visage comme des oreilles. Il traîne un caddie plein d’objets hétéroclites. Les dialogues sont de petits bijoux. J’avais pas remarqué que vous étiez un chien. Je parle pas chien : c’est vous qui parlez français. Je me sens pas bien dans mes poils. Tout est occasion de jouer sur les mots, de prendre les expressions au pied de la lettre, de tordre les idées reçues.

On peut (et on le doit) questionner la vérité, la peur et les a priori. Une grande poésie se dégage au fil du déroulement, sans empêcher la montée d’une tension dramatique car on comprend que derrière ses fanfaronnades (il prétend qu’il a un contrat, pour écrire pour un autre chanteur, célèbre, et que pour cela il doit prendre le bus pour Londres), se cache une grande misère. Quand il se plaint d’être victime de rumeurs je pense à No et moi, elle aussi intime d’exclusion, en ayant oublié que Zabou Breitman en a assuré l’adaptation cinématographique.

On comprend qu’on ne peut pas tout expliquer. La réponse est le malheur de la question. Mais on retiendra qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Les saluts chorégraphiés comme une danse enthousiasment le public. Thélonius et Lola est un spectacle au poil !

Serge Kribus est comédien et auteur. Il a reçu en 2006 le prix théâtre de la SACD pour l’Amérique, qui fut nominé aux Molières en 2006. Il anime depuis plus de 20 ans des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires. Les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution, je ne crois pas qu’elles sont faites pour ça, dit-il. Mais elles nous permettent l’essentiel. Nommer les événements vécus ou traversés de manière à ne pas les subir. Par ce partage, elles nous accompagnent et nous aident à avoir envie de continuer et parfois nous ouvrent l’accès à l’idée du choix.

On retrouve la sensibilité de Se souvenir des belles choses, le premier long-métrage (2001) de Zabou Breitman, récompensé par trois César mais également celle des Hirondelles de Kaboul (2019). Il est prévu qu’à l’automne 2022 Zabou Breitamn créé une comédie musicale d’après Zazie dans le métro de Raymond Queneau à la Maison de la culture d’Amiens.
Lundi 19 juillet, à 11 h du matin, se joue Incandescences au Théâtre des Halles. J’étais impatiente de le voir parce qu’il est programmé à l’Azimut (Chatenay-Malabry) les 17 et 18 janvier prochains. C’est le troisième volet d’une trilogie intitulée « Face à leur destin » mais il peut tout à fait être vu indépendamment.

Hasard de l’attribution des places, qui sont numérotées dans ce théâtre (je n’ai jamais compris l’intérêt de cette pratique qui occasionne des trous quand les spectateurs ne viennent pas et qui impose de se lever sans cesse pour laisser s’installer les retardataires des places centrales) je suis en bout de rang, ce qui va me permettre d’étendre mes jambes (certains autres théâtres sont à cet égard très inconfortables). Par contre, j’ai la malchance d’avoir un voisin qu’il a fallu rappeler à l’ordre pour le masque … sans effet puisqu’il le retirera définitivement, n’ayant fait semblant que le temps d’entrer dans la salle.

Le spectacle commence avec Virgil, debout sur le plateau nu, qui raconte le coup de foudre de ses parents, alors qu’on devine que son père et sa mère se trouvent derrière lui, sur la toile où seront régulièrement projetées les vidéographies parfois hypnotiques de Nicolas ClaussOn dirait des photos mais on comprend qu’il s’agit de films au moment où par exemple la mère de Virgil baisse une paupière en guise d’approbation aux paroles du jeune homme. Voulant témoigner de la puissance de leurs sentiments il précise :  je suis né de cette incandescence.

Le titre est au pluriel parce que chaque histoire de chacun des jeunes qui sont sur la scène en est une. C’est du théâtre et ce n’est pourtant pas de la fiction.  Enfin pas complètement. Ahmed Madami a rencontré et auditionné, une année durant, une centaine de filles et de garçons issus de la troisième génération de l’immigration post-coloniale et résidant dans des quartiers populaires. L’écriture du spectacle ne commença qu’après ce collectage et une fois que les 9 comédiens (non professionnels mais qui le deviennent par le travail) ont été choisis. Il faut saluer le résultat car tous les mots sont vrais et sonnent justes. Hélas, a-t-on envie d’ajouter parce qu’aucune de ces vies n’a été facile jusqu’à maintenant.

C’est leur rendre justice que de mentionner leur nom sur la fiche technique au-dessus de ceux du metteur en scène et des autres membres des équipes artistique et technique : Aboubacar Camarade, Ibrahima Diop, Virgil Leclair, Marie Ntotcho, Julie Plaisir, Philippe Quy, Mermouha Rahmani, Jordan Rezgui et Isabella Zak.

On est tout de suite dans le bain, leur bain, et c’est très fort. Que ce soit Julie, le bébé « accident », comme elle le dit elle-même, qui ne sait pas lequel de ses pères est le biologique mais qui ne fera jamais de test de paternité. Aboubacar dont l’énumération des prénoms de ses 21 frères et sœurs donne le tournis. Ils sont 9 sur la scène à partager avec nous, et par bribes, les récits déjà bien remplis de leurs vies ordinaires qui ne le sont pas du tout. 

Beaucoup d’émotions surgissent comme un bouillonnement. Le point commun de ces jeunes, c’est la vitalité avec laquelle ils se jettent dans l’action. Même le plus calme d’entre eux, l’ancien geek capable de rester scotché 15 heures durant devant un jeu vidéo, nourri par bouchées par sa mère inquiète. Leur témoignage est bouleversant parce qu’il est exempt de révolte. Comme le dit Jordan avec fatalisme, il y a la loi et il y a la vie, quitte à être hors-la-loi.

Je ne sais pas si c’est par philosophie qu’ils ne sont pas dans la pure révolte ou si c’est l’effet du théâtre. Car témoigner est une expression forte.

Derrière chacun il y a des moments sombres et de purs éclats de lumière. L’une d’elles réalise que dans sa famille, on est violée de mère en fille. La confidence arrive sans être soutenue par la moindre musique. Mais plus tard la même comédienne chantera un Ave Maria de toute beauté.

Ils ont vécu des drames, un kidnapping, plusieurs viols … Ils se plient au poids des traditions, ou plutôt ils sont pliés par elles. Quitte à subir un mariage forcé, même si tu es un garçon. Quitte à se taire plutôt que de risquer la honte du quartier et de toute ta famille. Ils supportent la loi du « quartier » où porter un jean moulant est carrément un acte de bravoure. Alors imaginez la bombe que pourrait être la révélation d’une orientation sexuelle qui irait à l’encontre de la conformité sociale … Ils participent eux-mêmes au système qu’ils dénoncent, vivant sur le qui-vive dès que leur petite soeur dépasse l’âge de 14 ans.

Et pourtant ils ont gardé intacte une part de romantisme qui transpire dans leurs échanges bombardés à coups de SMS bourrés d’émoticômes au cours d’une scène très visuelle. Ce n’est pas par hasard s’ils dansent sur la musique des Rita Mitsouko, et s’ils chantent que tous les mots d’amour sont dérisoires, leurs maux ne le sont pas.

Il faut les écouter pour comprendre ce que peut cacher l’arrogance que l’on reproche parfois à une jeunesse qui reste soumise au diktat de la réputation. Sur le plateau ils dégagent de la noblesse. Ils s’expriment sans filtre mais avec élégance. Ils pourraient candidater maintenant à des concours d’éloquence. Une fois résolue la question fondamentale : Quand allons-nous vivre dans le présent et changer l’avenir ? Et comment ?
Incandescences est à voir deux fois. La première pour entendre leur parole. La seconde pour prendre du recul et se réjouir avec eux de leur vitalité et les libérer de la case dans laquelle, telles des chenilles, ils se transformeront en papillons.
Elliot Jenicot commence dans un fauteuil de velours chocolat, le dos calé contre un coussin rouge, assis sous un œillet ou une rose rouge qu’il n’utilisera d’ailleurs jamais. Il a choisi une chanson de Mireille Mathieu pour lancer son spectacle parce qu’elle lui donne foi en lui.

Je me suis fait tout seul et je me suis raté. Je me faisais mal en croyant bien faire. Le voilà maintenant debout sur le vaste plateau. Les rires sont immédiats non pas tant en raison des jeux de mots mais de l’espèce de candeur naïve de l’homme et de la tendresse qu’il dégage, suscitant l’empathie. On a envie de le prendre dans nos bras, de nous attabler avec lui pour boire un verre.

On met un moment à reconnaître le texte de Raymond Devos qui pourtant est joué à la lettre près. Quelle prouesse de faire oublier l’humoriste en costume bleu, son phrasé particulier et ses instruments de musique. Elliot Jenicot démontre qu’un bon texte peut connaître plusieurs interprètes, pourvu que ceux-ci soient à la hauteur.

Il restitue à merveille toutes les voix qu’il a dans la tête. Plus tard Il imitera celle du metteur en scène et deviendra un labrador aux aguets dans le célèbre sketch du chien. Il fait aussi bien celui qui ne fait rien. Mine de rien, ce n’est pas si simple d’être successivement mime et ventriloque. Son aisance corporelle est un atout supplémentaire. On n’a pas de mal à suivre, quel que soit le registre, franchement drôle ou tragique, absurde ou surréaliste.

Combien de temps les artistes se tiendront-ils encore debout sur la planche pourrie de la culture avant de couler avec les subventions et réapparaître aussi sec ? Les fous ne sont plus ce qu’ils étaient, … le titre du spectacle est emprunté à l’émission de radio parodiée par Devos. Les paroles du grand auteur n’ont rien perdu de leur puissance humoristique.

 Le soleil tape dur alors que je me rends à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon pour assister à Royan, la professeure de français. Aucun fléchage ne permet de repérer le moment où il convient de quitter la route principale pour monter dans le centre ville. Je confonds avec le Fort Saint André où personne ne pourra me renseigner.

J’imagine qu’il va de soi que le public sait et qu’il n’est pas nécessaire de flécher, ni hors les murs, ni à l’intérieur de la chartreuse. Il était cependant inutile de se précipiter puisque la représentation commencera avec 15 bonnes minutes de retard.

Nicole Garcia avait insisté au cours de la conférence de presse. Il ne faut surtout rien révéler de la pièce. Je ne comprends pas pourquoi parce qu’en fait l’intrigue est limpide mais sans doute voulait-elle préserver l’image de son personnage.

Et pourtant le résumé officiel agit comme le spot que l’officier de police pourrait diriger sur cette femme si elle était en position de garde à vue : C’est une belle fin d’après-midi à Royan, une femme rentre chez elle, venant du lycée où elle enseigne le français, quand elle perçoit les signes de la présence d’un couple, là-haut, sur son palier (le public remarque une ombre parfois mais jamais deux). Bien qu’ils ne parlent pas, elle les reconnaît. Ce sont les parents d’une de ses élèves. Elle ne veut pas les voir, pétrifiée tant par sa détermination que par les souvenirs qui la traversent. Dans ce double effort pour dire et mettre à distance une tragédie, elle parle de Dalila (j’ai toujours entendu Daniela) telle qu’elle l’a vue et beaucoup aimée et, plus encore, d’elle-même.

Partant d’un fait divers, le suicide d’une adolescente victime de harcèlement scolaire, la romancière et dramaturge Marie NDiaye a composé un monologue intérieur écrit spécialement pour la comédienne en instillant quelques éléments physiques ou biographiques.

Le dispositif scénique est complexe, à la fois entrée d’immeuble avec son mur de boites aux lettres, son hall et ses escaliers, mais aussi une évocation de la salle de classe. La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia en utilise toutes les ressources.

Sortez de ma vie. Je vous veux morts, délivrée de vous. Je ne suis pas une sainte. Je ne vous aime pas. Le texte écrit pour la comédienne ne lui donne pas un rôle sympathique. S’il est un exercice de style et donc un défi à relever, il n’apporte pas d’idées neuves dans les préoccupations sociétales en matière de harcèlement et de prévention des souffrances qu’endurent certains collégiens et lycéens. Il est probable qu’on ne s’en souvienne pas longtemps, bien qu’il soit signé par une lauréate du Goncourt.

Son intérêt est davantage de permettre à Nicole Garcia de déployer son art de l’interprétation pour incarner une sorte de Médée moderne, quitte à se faire détester car il n’est pas commode d’habiter une femme qui ose fièrement revendiquer sa liberté de pensée et d’action.

La question de la culpabilité, assumée voire revendiquée dans Coupables, interrogée dans Terreur, est ici écartée, laissée au libre-arbitre du spectateur qui ressort secoué par les justifications de Gabrielle. On peut porter le prénom d’un ange et être un monstre. Sacré, peut-être …
Royan, la professeure de français, fera couler beaucoup d’encre car le spectacle part pour une longue trounée. Les parisiens pourront le voir du 17 janvier au 3 février 2022, à l’Espace Cardin.
Grand bien m’a fait de m’accorder ensuite  une pause dans les jardins de la Maison Bronzini, tout près du cactus qui me rappelle le Mexique. Leurs pâtisseries sont délicieuses. Elles sont au même prix à emporter ou consommées sur place, servies par la charmante Pauline qui ajoutera un grand verre d’eau fraîche.
Le spectacle que je devais voir ensuite était en relâche et j’ai donc eu un trou dans mon emploi du temps jusqu’à 21 h 35 avant d’assister à la création mondiale des Raisins de la colère à La Luna.
Depuis le film de John Ford en 1940 avec Henry Fonda, réalisé du vivant de John Steinbeck, jamais les ayants droits de John Steinbeck n’ont autorisé la moindre adaptation complète de ce roman au cinéma ou au théâtre ! Trois ans d’efforts tenaces et de discussions ont permis de vaincre toutes les appréhensions et de franchir des obstacles incroyables pour parvenir à présenter une adaptation de ce roman sur une scène française. Première mondiale donc !

Après avoir adapté en 2011 L’Or de Blaise Cendrars, qui décrivait l’authentique odyssée du suisse, Johann August Suter, vers les Etats Unis naissants du XIXème siècle, Jean-Jacques Milteau (pour la direction musicale) et Xavier Simonin (pour le texte et la mise en scène) ont voulu se pencher sur le chef d’oeuvre de Steinbeck évoquant les Etats Unis du XXème siècle et la grande migration interne du Dust Bowl vers la Californie.

L’histoire commence dans le noir absolu pour permettre aux spectateurs de mieux imaginer le cadre que la famille Joan va devoir abandonner. Les terres rouges et les sombres terres grises de leur ferme située en Oklahoma, sont devenues vertes au printemps lorsque le maïs a poussé. Mais la férocité du soleil et la violence des orages a compromis les récoltes et le sol n’est plus que poussière. Les terres sont justes bonnes à être convoitées par les grandes firmes bancaires qui y feront de la culture intensive et mécanisée. Que peuvent faire les fermiers ruinés ?

La lumière montera doucement, ainsi que la musique, et le public impuissant assistera à leur exode en suivant la route 66, la grande route de la fuite et des migrations vers une terre soit disant promise, qui ne révèlera que désillusions et exploitation économique et humaine. Vont alors se succéder des épisodes de générosité et de mesquinerie, de fol espoir à l’évocation de cueillir un fruit juteux pou apaiser sa faim, d’amour et de résignation … jusqu’à ce que se rompe le fil mince séparant la faim de la colère.

Xavier Simonin occupe la position du conteur. Il est en connivence réciproque avec les trois musiciens qui sont sur la scène et qui expriment beaucoup d’émotions avec leurs attitudes muettes, … et leur musique. L’harmonie est parfaite entre eux quatre. Les musiciens ont une présence très juste. Stephen Harrison (contrebasse, violon et chant), Claire Nivard (guitare et chant) et Glen Arzel (multiples-instrumentiste et chant) qui jouera en alternance avec Manu Bertrand, ne sont pas que des exécutants mais de vrais personnages. Ils portent d’ailleurs des costumes (d’Aurore Popineau) qui rappellent l’époque.

Les effets d’échos avec les enjeux actuels sont saisissants de prémonition et tendent un miroir fulgurant sur notre époque. Il est déjà question de désastre écologique, de crise économique, de violence sociale et bien sûr de migration. Cette pièce est tristement d’actualité même si le travail des artistes transcende le drame en un superbe cantique.

Quelques objets suffisent à camper le décor. Les lumières sont sobres et précises. On est presque dans une ambiance de feu de camp qui convient au propos. Une seule chose m’a dérangée, la sonorisation du comédien qui me semble excessive pour une salle aussi modeste que celle de la Luna. Est-ce pour lui permettre de soutenir sa voix lorsque jouent les musiciens ? Toujours est-il qu’il prend parfois des intonations « anormales », trop fortes et comme dématérialisées puisque le son ne semble pas sortir de son corps. Et les effets d’écho sont un peu trop puissants, lui faisant alors perdre l’humanité de sa position de conteur.
Pour finir je voudrais dire quelques mots de Josef Josef dont le concert est programmé à 21 h 50 au Théâtre du Roi René et qui est un excellent choix pour clôturer une journée de festival comme je l’ai fait samedi denier.

Josef Josef fait référence à une chanson yiddish écrite par Nellie Casman en 1923 : Yossel Yossel... Lorsque le père d’Eric Slabiak entendait cet air-là, son visage s’illuminait parce que c’était une de ses chansons préférées.Voilà pourquoi il a choisi de nommer ainsi son nouveau groupe.

Il assure le violon et le chant et s’est entouré de Frank Anastasio, Guitare & chant, Dario Ivkovic, Accordéon, Rémi Sanna, Batterie et Jérôme Arrighi, Basse, qui sont tous des musiciens ayant joué avec les plus grands chanteurs de notre temps. Le groupe aura donné le meilleur de lui-même avec presque une vingtaine de morceaux qui ont tous réjouit le public de ce soir. 
Chacun des cinq musiciens occupe chacun dans un cercle de lumière. Le violon commence. L’air est familier. C’est Opinka Hora de Mana. L’accordéon et la guitare prennent la suite avant que la batterie et que la basse ne s’y mettent. On se retient de danser. On imagine et c’est déjà très bien. Les musiciens ralentissent puis le violon reprend et j’entends les premiers claquements de mains, encore discrets. Si on dansait, la tête nous tournerait.

Éric Slabiak exprime sa joie de retrouver le public à qui il dédie la prochaine chanson, A Glezele Lekhayn en levant symboliquement un petit verre à la vie pour célébrer le retour de la lumière. Le groupe enchaîne avec Unter Dayne Vayse Shternsous les étoiles blanches, mes larmes coulent dans ta main. Le texte a été écrit en 1943 dans le ghetto de Vilno. L’accordéon résonne en notes cristallines mais on est davantage dans la mélancolie et si l’on voulait danser ce serait une valse.

Les lumières deviennent orangées et le rythme s’affole soudain. C’est une course avec un mélange de joie et de gravité, propre au tempérament tzigane. Les instruments dialoguent entre eux et la musique est entraînante car bien sûr il n’est pas question de céder à la mélancolie.
On dit en yiddish qu’une femme est Belle comme la lune, Sheyn Vi Di Levone. On pourrait aussi dire d’une autre qu’elle est aussi moche que la nuit car on peut tout dire dans cette langue. C’est une chanson de séducteur qui alterne les parties chantées et morceaux joués.

Voilà Hora Lui Buca où l’accordéon impose une nouvelle fois le tempo avant que le violon ne reprenne l’ascendant. Frank Anastasio annonce ensuite Sila Kale Bal qui est une chanson des tziganes de Serbie. Je suis fou d’amour pour elle, chante-t-il de sa voix profonde alors que la batterie se fait caressante.

Vos is gevein, autrement dit ce qui est passé est passé et n’est plus. L’ambiance est plus grave, alors que résonnent les tambours. C’est la philosophie de vie tzigane. On remet vite la sauce avec Balkanski Colek qui est une vraie cavalcade.

Eric raconte alors l’histoire d’un veau, ligoté à une charrette que son propriétaire mène à l’abattoir. Tu pleures ? lui demande-t-il. Si tu étais né hirondelle, tu aurais pu voler au-dessus de nos têtes. Mais ainsi va la vie, tu es né veau et moi, pour gagner ma vie, je dois te vendreC’est la vision de la fatalité et Das Kelb est très connu. Il a été chanté par Claude François en 1964 en français sous le titre Donna, donna.  Eric Slabiak se doute que nous connaissons l’air et dirige la plus belle chorale yiddish du festival malgré nos masques qui nous font chanter en sourdine.
Ani Mei Si Tinerlea nous entraîne dans une fête de village. Avec Calusul la virtuosité du violon est époustouflante et on a envie taper du pied sur un plancher. Les autres musiciens ne sont pas en reste. Chacun compte double.

Nous sommes de nouveau entraînés à taper dans les mains avec O’Djila qui témoigne d’une belle connivence entre eux. Sirba Dili grimpe en un ultra crescendo ponctué de cris. Le public réclame le rappel.
Ils ne sont plus que trois pour interpréter Dobri Dien Romale, un champ tsigane de Russie, qui est une mise en garde : n’oublie pas l’endroit d’où tu viens, n’oublie pas qui tu es.

Il y aura aussi à la toute fin Sanie cu zurgale, qui lui aussi a été composé par Richard Stein (en 1937) qu’Edith Piaf enregistra en 1953 sous le titre Johnny tu n'es pas un ange sur des paroles de Francis Lemarque. Certes ce ne sont que des garçons, une moitié de parité, comme ils se présentent mais on aime ce Josef Josef mais on les aime sans réserve. 

vendredi 16 juillet 2021

Avignon le 16 juillet à Théâtre actuel, l’Artéphile, au Cloître Saint-Louis, au 11, au Roi René et à La Luna

 Cela valait la peine de me lever de bonne heure pour aller voir Les filles aux mains jaunes à 10 heures (du 7 au 31 juillet, attention, les 12, 19, 26 juillet le spectacle est à 16h35) à Théâtre actuel.

Le tocsin sonne le 2 août 1914 presque comme une musique de joie. Les femmes se mettent à la fenêtre pour manifester leur enthousiasme à voir partir les mobilisés en étant persuadées que dans quelques semaines ils seront de retour. Mais la guerre a été lancée dans une logique d’homme qui n’avait pas prévu que ça durerait aussi longtemps. Bientôt l’industrie manque de main d’œuvre. Alors c’est « naturellement » que les usines d’armement vont finir par embaucher les femmes qui restent les seules disponibles.

Elles sont quatre sur la scène, pour représenter toutes ces femmes, même les plus fines et les plus fragiles, qui effectueront, debout, dans un bruit assourdissant, des gestes mécaniques et usants pour produire chacune et chaque année 7 millions de kilos d’obus. La journée de travail est un vrai supplice avant de pouvoir respirer une bouffée d’oxygène à l’air libre.

Les femmes travaillent comme des hommes mais leur salaire est réduit de moitié. Elles sont en usine 12 heures par jour, avec seulement deux jours de repos par mois et restent exclues de la citoyenneté (ce qui est assez logique pour les maintenir en situation de faiblesse). Les premières revendications féministes des suffragettes, comme on les appelaient, ont été éteintes par cette guerre qui a contaminé toute l’Europe comme un mauvais virus, et qu’elles n’auraient pas voté si elles avaient été au pouvoir.

Elles avalent sans broncher le verre de lait qui leur est quotidiennement recommandé mais leur santé se dégrade et elles finissent par soupçonner qu’on leur cache quelque chose. Les toux se font douloureuses. Elles scrutent leurs mains, dont la couleur jaune résiste au lavage. Elles apprendront la vérité trop tard. Le TNT est un poison mortel qu’elles auront absorbé dans l’indifférence générale.

Le résultat aurait pu être plombant. Pas du tout. Parce que l’auteur (Michel Bellier) a habilement distillé de l’humour dans la tragédie. Parce que la mise en scène de Johanna Boyé offre des moments de grâce comme cette balade dans les rues en dégustant des gaufres, ou la si jolie séquence musicale de percussions sur les éléments du décor (de Olivier Prost) qui stylisent l’atelier métallique. Cet autre encore qui implique le public en l’incitant à poursuivre le combat.

Les dialogues sont très habilement ciselés pour des personnages au caractère bien trempé. Chaque femme campe un type particulier. Il y a Louise (Pamela Ravassard), la journaliste féministe en jupe culotte, la jeune et candide Julie (Anna Mihalcea) rêvant au grand amour, Rosette (Elisabeth Ventura) la petite bourgeoise mère de famille conformiste, la vieille Jeanne (Brigitte Faure, tout autant formidable dans Le petit coiffeur) patriote et soumise. Elles ne se seraient jamais rencontrées sans ce concours de circonstances. Elles garderont leur tempérament mais finiront par se rallier à la même cause.

Parce que chacune fera le deuil de ses illusions. La guerre n’est plus cet élan qui les mettait en joie au début. Jeanne se rebellera quand elle saura qu’on a passé par les armes son mari et ses deux fils pour fait de trahison alors que les assassins sont en liberté. Louise rumine que les avancées promises aux féministes soient continuellement reportées. Elle est contrainte à la clandestinité pour publier ses analyses mais ne cesse pas d’écrire. Elle est persuadée que féminiser la pédagogie changerait les rapports humains. En attendant, le conflit va durer avec l’entrée en guerre des Américains.

Les conditions de travail des femmes continuent de se dégrader. Alors elles se mettent en grève. Peine perdue. Clemenceau rappelle des soldats pour débloquer les usines. Le travail reprend mais un jour le gouvernement cède. On ouvre des crèches, des salles d’allaitement, on instaure des pauses et surtout on accepte le principe fondamental d’une rémunération identique pour tous, hommes, femmes … ou enfants.

Le bon sens est le carburant de vie de ces femmes. Ainsi Julie, veuve tragique, ne s’enfermera pas dans la peine et se remariera avec une gueule cassée : J’étais marié un homme, pas à un souvenir. Louise initiera Rosette au militantisme.

Rien ne fut simple. N’oublions pas qu’à peine l’armistice était conclu qu’il a fallu rendre aux hommes leur pantalon. Après avoir été des bras, les femmes étaient maintenant réduites à l’état de ventres pour une patrie qui avait besoin d’enfants. Apparemment toutes les années sacrifiées n’avaient pas servi à grand chose pour faire progresser leur cause.

J’ai pensé à mon arrière grand-mère, veuve de guerre, dont la vie de femme s’arrêta net à 30 ans, à sa fille (ma grand-mère) qui eut en quelque sorte la chance de devoir reprendre le commerce d’alimentation de son père et qui évita ainsi l’usine. Je comprends que sa fureur de vivre lui ait forgé un tempérament de feu. Quand on lui objectait qu’elle n’avait pas le droit de faire ci ou çà elle argumentait qu’alors elle prendrait le gauche.

Même sans le souvenir d’une aïeule, ce spectacle dégage une énorme émotion et on est soulagé, au final de porter un masque qui camoufle nos larmes. Merci à ces femmes d’avoir ouvert la voie et aux comédiennes de cet hommage bien plus puissant qu’un simple devoir de mémoire.

D’autant que rien n’est acquis. La loi instaurant l’égalité des salaires a été votée plus de cinquante ans plus tard, en 1972 mais elle n’est pas appliquée, par un honteux tour de passe-passe qui fait que les salaires des femmes restent inférieurs à ceux des hommes dans une proportion moyenne de 25%, ce qui signifie qu’à rémunération égale elles travaillent 54 jours de plus par an.

N’oublions jamais ces filles aux mains jaunes des usines d’armement. Et leur message : N’attends pas que l’on parle à ta place, et prends la parole !

Les comédiennes reçoivent une ovation debout (il y en a quelques-unes en Avignon mais elles sont loin d’être systématiques) et regrettent sans doute que leur metteuse en scène soit repartie et ne partage pas une telle récompense. Johanna Boyé est un nom à retenir.
Impossible de m’attarder. Je trouverai bien une occasion de leur dire mon admiration. Je dois me précipiter à 300 mètres de là, au 5 bis, 7 rue Bourg Neuf, pour La leçon de français que Pépito Matéo donne à l’Artéphile, à 11 h 30, mais uniquement les jours pairs, jusqu’au 28 juillet. Si vous ne connaissez pas cet artiste le billet que je lui avais consacré en 2008 (comme le temps passe !) vous éclairera sur ce qui l’anime, son goût pour le langage, l’ambiguïté des mots et les malentendus. Pépito ne change pas et vole toujours de son propre zèle en nous dispensant une cirqconférence pour ne jamais la boucler. 

Il nous donne à entendre un langage engagé qui ouvre de multiples parenthèses, riches de jeux de mots et d’explications savoureuses. On y apprend aussi que les cinquante premiers mots appartenant au lexique du tout-petit ne sont pas universels. Ce sont des mots de politesse au Japon, liés à la nourriture en France et à l’argent aux États-unis.

J’ai beaucoup apprécié la séquence de linguistique espagnole qui m’a rassurée sur mes difficultés à apprendre cette langue depuis que ma fille vit au Mexique. J’ai sans doute fait des progrès fulgurants en l’écoutant.

Son spectacle est aussi un manifeste de tolérance en démontrant combien on est fragile dans une langue étrangère puisqu’on ne possède ni les mots pour se défendre, ni même le langage corporel qui lui non plus n’est pas international. Quand tu changes de langue, tu changes de point de vue. Ainsi la lune est masculin en allemand et le soleil féminin. 

Et si notre langue dite française est si riche et si propice à al poésie c’est le résultats des envahissements que notre pays a connu tout au long de son historie qui chacun apporta ses propres sonorités. Et ce n’est sûrement pas près de finir. Sa leçon de français est à entendre et réentendre comme celle que nous donne Marie Thomas au Théâtre des Carmes dans Pôvre vieille démocasseuse. Je rêve d’un spectacle que ces deux là auraient travaillé ensemble …
Nouvelle conférence de presse au Cloître Saint-LouisNicole Garcia présente Royan, professeure de français, un texte de Marie NDiaye, écrit spécialement pour elle, qu’elle interprètera à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon sous la direction de Frédéric Bélier-Garcia, et que je verrai lundi.

On peut dire que c’est le grand retour sur les planches de la comédienne, plus connue maintenant au cinéma mais dont on oublie qu’elle était déjà en Avignon, dans Cesare 1950, de Jean-Pierre Bisson en 1974, au Cloître des Carmes, où elle avait notamment pour partenaire Jean-Paul Farré (qui interprète Dessine-moi un piano au théâtre des Gémeaux, que j’ai vu le 8 juillet).

Je suis impatiente et curieuse de la découvrir dans ce monologue que le metteur en scène a encouragée à interpréter « comme une garde à vue ». Décidément la question de la justice, ou du moins du cas de conscience traverse nombre de créations dans ce festival.
Je ne vais pas oin, au 11 boulevard Raspail à 13 h 20 pour Pièce en plastique, mise en scène par Adrien Popineau,

Créé en janvier 2020 sur la scène parisienne du Belleville, le spectacle a dû suspendre sa tournée avant de pouvoir être de nouveau joué en Avignon. La pièce a été écrite par Marius von Mayenburg, né en 1972 à Munich. Il est l’un des auteurs dramatiques germanophones les plus réputés de sa génération, ce qui suscite une forte attente.

Les comédiens bavardent nonchalamment pendant que le public s’installe et puis ça démarre brutalement en versant un seau d’eau sur Jessica Martin (Alexiane Torres), engagée a priori comme aide-ménagère mais qui sera bien davantage. Elle sera la seule à rester stoïque et à faire œuvre de rhéostat pour calmer, de sa voix rauque et grave, les agitations hystériques des autres personnages.

Sophie (Constance Carrelet), dont le prénom n’est pas promesse de sagesse, coupe sans arrêt la parole à son mari Michel (Julien Muller) qu’on croirait un clone de François Berléand. Leur fils Vincent (Auguste Yvon) a grandi sans que ses parents ne parviennent à instaurer un cadre rassurant. Ils sont démissionnaires, au motif qu’on ne peut pas passer sa vie à crier sur son enfant. Vincent vit replié sur lui-même, filmant tout avec son portable, sans discernement, absorbant les scènes de dispute comme les délires de l’artiste Serge Haulupa (Charles Morillon) dont sa mère est l’assistante.

L’auteur a écrit une pièce où tout est remodelable (plastique en quelque sorte). La dépression d’Haulupa est revue et corrigée en burn-out. La femme de ménage se fait muse. Chacun devient un morceau d’art  dans un monde artificiel dans cette représentation qui aimante les grands problèmes actuels, y compris écologiques, et flirte avec le happening.
Quand on sait combien j’avais été enthousiaste dès les premiers jours de représentation de Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? en 2018 on peut s’étonner que je ne découvre Je ne cours pas je vole qu’aujourd’hui au Théâtre du roi René, à 15 h 20 … mais l’horaire était en compétition avec d’autres spectacles dans ce festival que je vis à une allure marathonienne.

 Qu’Elodie Menant effectue un virage à 180° pour écrire sur le sport ne risquait pas de m’étonner. Elle m’avait confié cet été 2018 qu’elle aimerait faire aboutir un autre projet, dans un registre totalement différent, dont le titre provisoire était alors Athlètes, qu’elle avait imaginé à propos d'une jeune femme (asthmatique) qui court le 800 mètres et dont on suit le parcours.

A l’époque Arletty prenait toute la place. Nous avions discuté, dans ce même théâtre du Roi René. Je lui avais prédit un Molière. Je l’avais sous-estimée, il y en eut deux, attribués en 2020 (Molière de la révélation féminine, évidemment, et Molière du Spectacle musical). Cette reconnaissance de la profession a sans doute un peu aidé le projet à se monter et à être choisi pour représenter les couleurs du Off au cours de la soirée du 9 juillet dernier, que France 5 consacra aux festivals avignonnais, avec la Cerisaie comme spectacle du In.

Rien n’aurait été possible sans un énorme travail du corps et de chœur qui n’a connu aucune relâche pendant la crise sanitaire. Les comédiens ont répété masqués, sous la direction de la metteuse en scène très douée et très prometteuse Johanna Boyé qui, après Arletty, présente deux pièces pour lesquelles j’ai un énorme coup de coeur, Les filles aux mains jaunes (voir ci-dessus) et Je ne cours pas, je vole.

Elodie Menant s’est inspirée de l’histoire de plusieurs sportifs, réels ou fictifs, pour écrire une pièce qui puisse n’être jouée « que » par 6 comédiens qui interprètent plus d’une vingtaine de rôles. On compte autant de femmes que d’hommes. Pour les premières, il y a la nageuse Laure Manoudou qu’elle interprète elle-même. Julie Linard (que je pense inspirée de Paula Radcliffe, elle aussi asthmatique) au tempérament fort, déterminé et acharné dont Vanessa Cailhol exprime toutes les nuances. La gymnaste russe (gymnaste (Youna Noiret) qui ne fait pas semblant de se contorsionner ou de faire le grand écart. Il est évident que chacun joue sa partition sans tricher. Si les courses sont mimées, elles restent de vraies performances physiques.

Pour les hommes on remarque le tennisman Rafael Nadal (Laurent Paolini). Le jamaïcain Usain Bolt (Olivier Dote Doevi) considéré comme le plus grand sprinter de tous les temps qui entre 2008 et 2016 a gagné dix-neuf titres olympiques et mondiaux sur vingt-et-une épreuves disputées. Haile Gebrselassie (Axel Mandron) qui est un coureur de fond éthiopien, né en 1972 et qui a remporté deux médailles d'or aux JO et huit au championnats du monde d’athlétisme sur des distances allant du 1500 au 10 000 mètres.

La mise en scène de Johanna Boyé fait revivre l’atmosphère de plusieurs Jeux Olympiques et les entraînements qui ont précédé des victoires ou de cruelles désillusions. Elle a eu de très bonnes idées pour montrer l’effort. Tout y est, les compétitions, la chambre d’appel où les athlètes restent entre eux 20 à 40 minutes à se défier du regard, les retransmissions et les commentaires sportifs, l’entraîneur odieux et maltraitant qui rappelle qu’on vise les J.O. et pas les départementales, la pression familiale ou au contraire les supplications de l’entourage à arrêter.
Elodie Menant a eu la très bonne idée de ne pas taire les fragilités physiques (en terme de santé ou de malformations) ou psychiques (pouvant aller à la phobie) de ces sportifs qui les ont dépassées pour se classer dans le « haut niveau ». Par contre il n’y est question ni d’argent (même si en gagner pour eux et leur famille est un des moteurs pour les athlètes de pays en voie de développement comme Haile Gebrselassie qui rappelle que la moitié de la population de son pays vit avec moins de deux euros par jour), ni de dopage. L’essentiel est cette envie de se dépasser, point commun -faut-il le souligner- entre sportifs et comédiens.

La succession des scènes n’obéit pas à une chronologie rigoureuse mais nous permet de considérer le parcours d’un athlète, quel qu’il soit, d’une façon plus intime que du point de vue strict de la performance. Elodie Menant pointe que faire du sport à haute dose n’est pas un rêve de petite fille. On peut être gymnaste parce qu’on a été recrutée dans une école maternelle pour faire gagner des médailles à son pays, la Russie, et être quasiment analphabète parce qu’on n’a pas eu le temps de suivre des études.

On peut être championne multi-récompensée et détester l’eau. Les confidences de Laure Manaudou ne sont pas très glamour. Obligée de se lever à 5h pour être à la piscine une heure plus tard et plonger dans une eau à 26°, donc froide, et avaler 16 km tous les jours, à ne rien entendre, et ne voir que des petits carreaux bleus en respirant l’odeur du chlore qui à haute dose devient un poison. Elle avoue n’avoir jamais voulu nager mais ce fut le moyen qu’elle trouva pour gagner, parce que gagner était un objectif qui n’avait pas de prix. J’ai pensé en l’écoutant à cet autre spectacle, découvert à La Manufacture en 2018, Cent mètres papillon de Maxime Taffanel.

Ces personnes hors normes n’avaient pas nécessairement un corps les prédestinant à devenir des champions. Julie est asthmatique. Usain Bolt avait une scoliose et une jambe plus courte que l’autre. Rafael Nadal est droitier mais comme il tenait sa raquette avec ses deux mains il a eu l’idée de jouer au tennis avec la gauche, ce qui lui permettait d’imprimer des trajectoires qui surprenaient ses adversaires (je l’ignorais mais l’anecdote m’amuse car j’avais mis au point ce stratagème lorsque je jouais au tennis).

Je ne cours pas, je vole apporte la preuve que le sport, c’est encaisser et se relever. Il ne s’agit pas de dépassement de soi mais de surpassement, de la passion qui devient christique tant elle est douloureuse, du conditionnement dès l’enfance, chacun ayant une bonne raison, personnelle, familiale ou politique, de ramener des médailles.

Les endomorphines libérées par l’effort et la douleur dans l’organisme sont leur carburant, comme sans doute les applaudissements aux artistes qui ne jouent pas que pour un Molière.
Un auteur m’avait gentiment reproché durant le mois de juillet 2019 de n’avoir pas le temps de placer dans mon planning la pièce de Gilles Segal. Le mal est réparé puisque à 18 h 45 je découvrais En ce temps là l’amour à La Luna.

Si quelqu’un en qui j’ai confiance me recommande un spectacle, et que je m’y rends avec la perspective de le chroniquer ensuite, je ne vais pas chercher d’informations particulières et je ne croise pas les avis. Je préfère rester la plus neutre possible, et ne surtout pas connaître la fin de l’histoire avant de l’avoir vécue (ce que je m’efforce toujours de faire sur le blog même si parfois l’écriture d’une chronique en devient acrobatique). Je ne peux néanmoins pas m’empêcher d’imaginer quelque chose en fonction de ce que m’évoque l’affiche.

J’étais persuadée qu’En ce temps là l’amour raconterait une histoire d’amour romantique entre un homme (il est représenté sur le visuel) et une femme. J’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas de ce type de sentiment.

Il me semble nécessaire de vous prévenir que l’action se situe peu de temps après la libération des camps de concentration. On partage les confidences qu’un homme (David Brecourt) devenu grand-père s’apprête à faire à son fils. On supposera que son fils lui a reproché beaucoup de choses, comme souvent les enfants en font à leurs parents, ignorants qu’ils sont des motivations qui commandent leurs décisions. Aime-t-on davantage son enfant à vouloir le sur-protéger en lui évitant le pire, en l’occurrence la déportation, ou en profitant des derniers jours à vivre ensemble pour lui transmettre l’essentiel de ce qui rend un homme humain ?
Le sujet n’est pas nouveau. Il est dans la veine du Choix de Sophie mais le texte est magnifique et le comédien le sert avec talent. On l’écoutera comme on recueille une confession … ou un testament.
Je termine la soirée, toujours à La Luna, avec une pièce qui commence à 21 h 30 et qui n’a pas peur de revendiquer ce qu’elle est, une comédie romantique. Cécile Devalan a eu raison de penser que s’il y avait un lectorat pour les romans de cet ordre, alors il y aurait un public pour partager les espérances amoureuses d’un couple naissant. C’est sans doute par dérision qu’elle a donné à son texte un titre en forme de dédicace, A ces idiots qui osent rêver.

Elle a imaginé une rencontre entre une jeune femme (qu’elle interprète) passionnée, extravertie et anti conformiste, et un homme (Marc Pistolesi) attachant mais maladroit, roi des connards ou prince charmant, qui prétend aspirer à un bonheur tranquille. Elle oppose ainsi deux visions de l’amour… et les fait dialoguer à coups de répliques qui ont un petit air de déjà entendu pour nous public : Donner en n’espérant rien en retour, … Accepter le risque d’être moins aimé qu’on aime … Attendre quelque part c’est espérer

Elle co-signe la mise en scène avec René Remblier. Ceux qui ont vu au cinéma Quand Harry rencontre Sally pour les plus âgés, ou La La Land pour les plus jeunes d’être nous, reconnaîtront quelques similitudes de situation. Et si les numéros de tap-dancing ne sont pas aussi acrobatiques que ce qu’osait Gene Kelly lorsqu’il ne pouvait se résoudre à laisser partir la femme qu'il aime (Rita Hayworth) il y a vraiment de jolis moments où le duo nous surprend et nous enchante avec leurs claquettes. Alors le public est le complice bienveillant de cet amour naissant, doucement éclairé par Antoine Le GalloBla et mis en musique par Adriel Genet.

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