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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 29 septembre 2026

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie

Éric Feldman est déjà installé installé confortablement alors que le public cherche sa place. Du moins on espère qu’il l’est parce que son siège de bois semble plutôt rudimentaire. La musique est rythmée, gentiment jazzy. L’homme est imperturbable, consultant régulièrement un petit carnet, une pile de livres à portée de main.

La lumière baisse quand résonnent les premières notes de Petite fleur (de Sidney Bechet) dont je n’ai pas le temps de vous donner les paroles mais, croyez-moi, elles sont tout à fait raccord avec la soirée.

La détente, c’est pas évident, répète-t-il deux fois, ce qui est exactement ce que je pensais … L’important, c’est de bien respirer … d’être disponible à la vie, tout çà. On n’a droit qu’à un seul tour de manège. 

Mon dieu, où ai-je mis les pieds ? Une leçon de développement personnel, de philosophie ? Doit-on prendre ces mots au pied de la lettre ou au second degré ? La réponse à toutes ces questions est oui.

Pour démonstration, il va réussir à nous faire tous inspirer et expirer alors que le noir s’est totalement installé dans la salle.

Les répétitions seront fréquentes, dites éventuellement sur un autre ton. Le comédien joue sur les mots autant que sur les prononciations. Il fait preuve d’un esprit d’escalier qui tournicote comme un parachute ascensionnel. Ainsi, après nous avoir parlé de Christiane Singer dont le nom peut se prononcer de plusieurs manières, il enchaînera avec Isaac Bashevi Singer, prix Nobel de littérature en 1978, disant qu'à l’intérieur de chaque cerveau, de chaque système nerveux, rodent des cellules porteuses de folie et de criminalité.

On a compris qu’il fera avec grand sérieux de la dérision à propos de tout, en multipliant les apartés, et même les apartés d’apartés. Alors, on boucle sa ceinture et on se prépare au décollage.

Son humour est noir, très noir. Qui d'autre oserait décortiquer la prononciation de "Auschwitz" et -pire encore- faire un jeu de mot avec witz, ce terme désignant une blague ou un mot d'esprit typiquement juif d'Europe centrale, à propos duquel Freud a consacré une partie de son ouvrage, Le mot d'esprit et sa relation avec l'inconscient. Il ne fait aucun doute pour le célèbre psychanalyste que c'est un mécanisme de défense libérant les tensions par le rire.

Certes, on rit, parce que c'est drôle, mais on s'en veut un peu même si on a compris qu'il s'agit d'une politesse du désespoir. Il va vraiment très loin à plusieurs reprises. Notamment en estimant que c'est par malchance que Freud n'a pas soigné Hitler, ce qui aurait pu sauver des millions de vies. Mais il est mort en septembre 39, alors qu'Hitler envahissait la Pologne. Une autre de ses hypothèses porte sur la responsabilité de l'Académie des beaux-arts de Vienne de l'avoir recalé, et cela à deux reprises.

Toute la famille semble à portée de voix, Tonton Lucien ou Tata Sarah, l'oncle Gilbert qui portait un slop ridicule en guise de maillot de bains.

Au milieu de la pièce, il évoque un oncle qui glisse à l'oreille d'un autre rescapé, presque comme une blague, On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, alors que celui-ci jouait aux boules avec des amis, sans doute alors tous insouciants de leur liberté et de leur bonheur.

Il remet tout en cause, même l'ordre des dix commandements, estimant que Tu ne tueras pas devrait être en première position. A peine a-t-on réfléchi qu'il change de cap : ça me fait penser … c'est spécial la vie quand on y pense.

Il se lève pour dévider un long rouleau de papier blanc sur lequel on découvre son père chanter un texte écrit par Serge Gainsbourg.


Il n'est pas à une aberration près, et parfois il voit juste. Je croyais à une blague, encore une, quand il expliqua les motivations du créateur du Club Med, un certain Gérard Blitz missionné en 1945 par le gouvernement belge pour travailler à la réinsertion de rescapés des camps de concentration. Il imagine un "contrc-camp" où passer des vacances sans aucune contrainte où il sera possible de manger à volonté et où le loisir sera roi. Je croyais que le concepteur était le français Gilbert Trigano qui y vit l'occasion de recycler ses tentes militaires, désormais inutiles. Son énergie l'a rendu célèbre mais il n'est intervenu qu'en seconde position.

A la fin, Éric Feldman entonne le chant yiddish Zog nit Keynmol (Ne dis jamais que tu arrives au dernier chemin), également connu comme le chant des Partisans du ghetto de Varsovie, qui intervient à ce stade comme une mémoire des traumatismes de la Shoah et comme une prière (un kaddish). 

Il n'est alors éclairé que par une simple bougie. Sa voix enfle en un écho et doucement s'efface alors que la salle est plongée dans le noir.

lundi 28 septembre 2026

Zélia Van den Bulke expose 40 ans de travail à la CMA de Paris

Pour moi elle est Zélia, mais je sais qu'on l'appelle Zélia Van Den Bulke, ou Zézette, en référence à la seconde marque qu'elle a lancée, Zézette by Montmartre, dédiée à la création de tabliers haut de gamme et élégants.

Les habitants de Montmartre ont désormais l'habitude de voir les modèles qu'elle a créés spécialement pour des chefs, comme Gilles Marchal ou Christian Etchebest, des artisans, mais aussi des personnes comme vous et moi défiler joyeusement à l'automne dans les rues de la butte, avec banderole et fanfare. Elle participe activement à la vie associative et culturelle de son quartier, notamment pendant les vendanges. 

Zélia est une icône du quartier mais sa célébrité s'étend bien au-delà. Même le président de la république la connait et l'apprécie (ce serait lui qui l'aurait incitée à "créer un truc" en lui soufflant l'idée de se lancer dans les tabliers, mais pas pour ramener les femmes en cuisine, précise-elle avec sérieux). En voici un exemple, au hasard parmi les 20 000 qu'elle a tous cousus de ses propres mains, sur la photo ci-dessous à gauche à côté d'une robe en velours frappé et fausse fourrure datant de 1986.
Installée depuis 1987, et donc près de 40 ans, dans le quartier des Abbesses, sa boutique-atelier portant le nom de Zélia sur la Terre comme au Ciel s'est d'abord spécialisée dans la confection sur mesure de robes de mariée uniques, originales et poétiques, ainsi que de tenues de scène et robes de cérémonie. Elle a réussi le pari de réunir un dimanche après-midi les mariées qu'elle avait habillées en leur demandant de reporter leur robe devant le Mur des Je T'aime à Montmartre.

Elle est autodidacte et pourtant son savoir-faire est immense. A tel point qu'elle a été officiellement nommée Maître Artisan en Métier d'Art en 2026. La Chambre de Métiers et de l'Artisanat Ile-de-France a décidé, et ce n'est que justice, de lui ouvrir son hall et quelques vitrines pour qu'elle y présente ses 40 ans d'activité. En fait, elle retrace son chemin depuis l'école où, déjà, elle avait réussi à obtenir un atelier, jusqu'à aujourd'hui, et ce n'est pas fini, loin de là.

Nous sommes accueillis par la robe que portait Mireille Perrier dans le film d'Eric Rochant, Un monde sans pitié. Elle en a fait tous les costumes … jusqu'aux caleçons pour Hippolyte Girardot, convaincue que, même si on ne les voyait pas à l'écran, ils l'aideraient à forger son personnage.

Dans la nuit précédent la fameuse scène du baiser au Luxembourg la couturière, insatisfaite de ce qu'elle a fait, fouille ses réserve et en tire ce tissu pied de coq noir et blanc. Elle taille et coud très vite une robe que le réalisateur refuse mais qu'elle parvient à imposer. Bien lui en prit, la scène devint mythique.

En face, la robe de mariée Griotte, revenue spécialement de Russie et qui a été photographiée ci-contre à l'occasion d'un défilé à Montmartre). Ce modèle culte correspond totalement à l'audace de Zélia qui a voulu sortir du blanc traditionnel et raconter quelque chose de la personne à qui elle est destinée, ici la chef Flora Mikula qui s'est mariée au milieu des années 90.

Il s'inscrit aussi dans la volonté tenace de Zelia de s'affranchir de ceux qui cherchent à la copier et à s'approprier les idées. Elle osa la couleur, les grands motifs, même les carottes et les navets que la célèbre marque de tenues de mariage P… ne lui volera cette fois pas honteusement.

dimanche 27 septembre 2026

Reprise de Ultra-Girl Contre Schopenhauer par la Compagnie de Onze à Trois heures

Je l'avais découvert en juillet 2020 au Gymnase Auguste Renoir.

C'était la première édition du ParisOFFestival organisé par Mathieu Touzet, alors nouvellement nommé à la tête du Théâtre 14.

Le voilà qui revient six ans plus tard, avec la même distribution, à l'initiative de Nathalie Lucas et de Serge Paumier dans leur théâtre portant désormais leurs deux noms, du 19 septembre au 26 décembre, les vendredis et samedis à 19h15 sauf 16-17 octobre à 21h

Vous allez découvrir un décor de bonbonnière dans des tons de bleu et de rose, ponctué de touches de couleur orange,  extrêmement réussi de Caroline Oriot, dans lequel évoluent les personnages de Ultra-Girl contre Schopenhauer.

Cédric Rouillat, qui est un photographe lyonnais (s'affirmant comme autodidacte), et qui  se destinait auparavant à la bande dessinée, signe ici sa première mise en scène et je salue son talent. C'est lui qui a conçu et écrit la pièce, qui a été créée en février 2017 au théâtre de l'Elysée.

En s'affranchissant des habituels codes de sérieux, le résultat est vif, joyeux, osé, à la lisière d'une folie qui pourrait le faire basculer, mais ... non. Il reste toujours dans le cadre du théâtre auquel il serait difficile de rendre un plus bel hommage.

Quand on entend ces paroles on se dit que c'aurait été une erreur de ne pas programmer la pièce dans le ParisOFFestival (elle aurait dû être jouée durant l'été au 11 Gilgamesh d'Avignon mais le Covid en décida autrement) : Je voudrais savoir qui a décidé que le théâtre n'existait que dans quelques vieilles bâtisses dispersées dans des grandes villes (...) Ecoutez et apprenez ! Le théâtre c'est le dompteur de puces, le grand opéra et les rodéos, le carnaval, les ballets, les danses rituelles indiennes, les marionnettes, tout ça c'est encore le théâtre, partout où il y a la magie, où on fait semblant devant un public, c'est le théâtre.

Arthur Schopenhauer est un philosophe allemand (1788-1860) qui ne figure dans le titre que comme clin d'oeil en raison d'une citation de son nom dans une des chansons du spectacle. Le moins qu'on puisse dire c'est que cet homme n'était pas joyeux. Il pourrait représenter la conscience (ou les doutes) d'Edwige (Sahra Daugreilh, qui collabore régulièrement avec Cédric Roulliat), une jeune traductrice, rêvant aux destins extraordinaires des superhéroïnes de comics américains, travaillant dans les années 80 pour un éditeur de bandes dessinées, à l'adaptation en français des aventures de l’intrépide et sensuelle Ultra-Girl (Laure Giappiconi).

Cette figure super héroïque d'ultra-girl est, pour Edwige, un double idéalisé, sublimé, en même temps sa meilleure amie et en même temps toutes les héroïnes qu'elle a pu rencontrer dans les oeuvres de fiction, au cinéma, dans la littérature et le roman-photos comme dans les bandes dessinées. On remarque ainsi les évocations des héroïnes de bande dessinée et d'actrices comme Rita Hayworth ou Liz Hamilton. Le spectacle est si riche de références et d'hommages qu'on aimerait pouvoir mettre parfois sur pause et jouer le replay.
© photo : Julien Benhamou
Le personnage de fiction prend corps dans la réalité (et quel corps intrépide et sensuel en combinaison moulante cousue dans le drapeau américain et cuissardes rouges !) tandis que celui de la traductrice perd la notion du réel dans une sorte d'osmose interchangeable entre elles deux. Les mythes hollywoodiens surgissent dans des moments surréalistes de chants, danses, extraits de films qui sont interprétés en voix off par les comédiens qui, on ne pourrait faire mieux, incarnent leurs héros.

Parfois un voisin s'invite avec des mimiques burlesques. C'est David Bescond qui joue ce rôle comme tous les personnages masculins : professeur d’anglais, plombier (il faut bien réparer la machine à laver) et bien entendu aussi  Schopenhauer.

C'est ludique, totalement kitsch, assurément pop, tellement vivant ! Il faudrait être réfractaire au second degré pour ne pas l'apprécier. Et plus vous serez nombreux, plus on entendra vos rires.

Ultra-Girl Contre Schopenhauer par la Compagnie de Onze à Trois heures
Mise en scène et texte : Cédric Roulliat, Musique : Laurent Péju
Avec David Bescond, Sahra Daugreilh, Laure Giappiconi
Scénographie : Caroline Oriot et Guillaume Ponroy
Création lumières : Fabrice Guilbert
Création son : Baptiste Tanné
Reprise du 19 septembre au 26 décembre 2026
Au Théâtre Lucas-Paumier - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Accueil/Billetterie : 01 87 446 111
Les vendredis et samedis à 19h15 sauf les 16-17 octobre à 21h

samedi 26 septembre 2026

Bouvard & Pécuchet de Gustave Flaubert, mise en scène Géraud Bénech

Bouvard & Pécuchet est un livre plutôt conséquent en nombre de pages et Gustave Flaubert ne l'a pas véritablement achevé malgré avoir consacré trois années pleines à étudier une documentation immense. Il meurt subitement, en pleine rédaction du dixième chapitre.

Voilà une première raison d'aller voir l'adaptation que Marc Chouppart et Géraud Bénech proposent au Poche Montparnasse. Ils ont voulu ménager un juste équilibre entre plusieurs formes et points de vue (littéraire, dramaturgie et épistolaire) et ça fonctionne à merveille.

La seconde est que leur travail est un concentré de l'oeuvre tout à fait remarquable. La montagne vertigineuse des savoirs devient possible à gravir lorsqu'on la regarde de leur point de vue.

La troisième tient à la qualité de l'interprétation, par Marc Chouppart, qui sait forcément quelles sont les nuances qu'il convient d'apporter à sa partition, et par Jean-Paul Farré, lui aussi acteur hors pair (également musicien), habitué du Poche où on le retrouve toujours avec grand plaisir.
Paris, 1840. Deux employés de bureau se lient d’amitié. À la faveur d’un héritage, ils quittent leurs vies étriquées pour s’installer à la campagne. Pris par une frénésie d’apprendre, ils dévorent encyclopédies et manuels et mettent en pratique leurs nouvelles connaissances avec un enthousiasme naïf. Agriculture, sciences, arts, politique, religion, tous les domaines y passent, entraînant des fiascos désopilants. 
Il suffit de regarder la photos des deux amis pour admettre qu'ils ne sont pas semblables. Ils incarnent d'autant mieux deux personnages que l'amitié rassemble malgré des approches très différentes sur tous les sujets qu'ils abordent successivement et sur lesquels ils sont finalement d'accord.

Le décor se résume à une malle de bois et un simple banc en fer devant un rideau rouge. Les comédiens, enchapeautés d'un claque et d'un melon, portent frac et guêtres comme on se devait de s'habiller au XIX° siècle. Le jour ils exercent le métier de copiste (ne rions pas, mon grand-père l'exerça de longues années pour le cadastre), disparu avec l'invention de la photocopieuse. Il est possible que c'est le moteur de leur désir d'étudier, ce qu'ils font le soir.

Quand Bouvard fait un héritage inattendu tous deux démissionnent et réalisent un rêve universel, celui de quitter Paris pour aller vivre à la campagne, en l'occurrence en Normandie. Ils vont pouvoir mettre en pratique les connaissances livresques qu'ils ont englouties sans toujours bien les comprendre.

Evidemment (parce que sinon il n'y aurait pas d'histoire), rien ne va fonctionner correctement. Les rendements seront pitoyables. Tout n'est qu'utopie ou ratage pathétique, à l'instar de leur diner presque parfait autour d'un pigeon en compote servi sur un Bourgogne bouchonné.

On sourit fréquemment de leurs désastres mais il faut reconnaitre qu'ils abordent des sujets qui résonnent de nos jours, comme la maltraitance animale, les cultures bio, la destruction de la nature par l'homme. Si bien que leur conclusion "on va dans le mur" ne donne pas, ou plus, envie de rire.

Le duo continue néanmoins, en se tournant alors vers la religion, puis le spiritisme avec la promesse qu'on n'en aura jamais fini de finir.

L'enchainement de tableaux racontés, mimés, ratés, est vif et malin. L'amitié de ces deux clowns utopistes, rêveurs, de toute évidence naïfs, nous les rend attendrissants et nous emporte.
Bouvard & Pécuchet de Gustave Flaubert
Mise en scène Géraud Bénech 
Adaptation Marc Chouppart et Géraud Bénech 
Avec Jean-Paul Farré et Marc Chouppart 
Du mardi au samedi 19 h
Au Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris 

vendredi 25 septembre 2026

Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19e siècle au Palais Galliera

Le second volet de l'exposition sur les savoir-faire de la mode (le volet 1 se termine le 18 octobre) démarrera le 12 décembre 2026 et s'intitulera En volume !

En attendant de le découvrir le Palais Galliera propose d'explorer Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19ème siècle qui -derrière un titre qui de toute évidence évoque Virginia Woolf- met en lumière un phénomène encore largement méconnu : l’appropriation, par les femmes des codes vestimentaires masculins.

Deux silhouettes sont présentées de dos, presque identiques, homme et/ou femme, dans une ambiguïté voulue pour inviter à repenser les frontières entre les genres dont on avait grandement peur (mais les temps ont-ils changé ?) qu'il devienne impossible de séparer les hommes des femmes, ce qui se traduisait par une façon un peu méprisante de considérer cette "petite dame de fin de siècle" qui inquiète et qui, donc, devient l'ennemie des hommes. 

Marine Kisiel, commissaire de l'exposition, a rappelé en introduction qu'à moins d'une permission de travestissement en bonne et due forme comme l'obtint par exemple la peintre animalière Rosa Bonheur, les femmes n'ont eu officiellement le droit de porter des vêtements masculins qu'en … 2013.

J'ai d'ailleurs raconté plusieurs mésaventures personnelles qui me sont réellement arrivées (alors que je suis née au XX° siècle) dans une nouvelle intitulée Je m'habille comme je veux, pantalon ou jupe !

L'usage avait malgré tout commencé à être toléré depuis 1909 à condition que "la femme tienne par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval". C'est donc évidemment surtout des jaquettes et costumes d'amazone qui sont montrés dans cette exposition.

L’anglomanie a transformé les garde-robes. C'est peut-être historiquement la redingote, tout d’abord liée à l’équitation (riding coat), qui est empruntée aux hommes chez qui elle s’impose peu à peu en tant que vêtement de jour. Elle gagne vers 1780 les modes féminines : avec son corsage ajusté, boutonné devant comme le modèle masculin.

La proximité des costumes féminin et masculin est particulièrement forte sous le Directoire et le Consulat, soit entre 1795 et 1804. La vogue des longues robes blanches fluides appelant des vêtements de dessus plus épais, le châle (shawl) et le spencer deviennent incontournables. Ce dernier, une petite veste courte avec ou sans revers, apporte chaleur et structure sous des dehors très masculins : construit selon les méthodes des tailleurs, il est souvent taillé dans des étoffes robustes (velours et lainages) et orné de garnitures d’inspiration volontiers militaire.

Une grande table témoigne que les tailleurs travaillaient à plat. on en a gardé l'expression être assis en tailleur car jusqu'au XIX° siècle, pour confectionner et coudre les vêtements à la main, ils ne travaillaient pas sur des chaises traditionnelles, mais s'installaient directement sur une grande table de travail ou sur des tapis, les jambes croisées et repliées sous eux. A l'inverse les couturières travaillaient debout, sur mannequin.

Le parcours commence par un Spencer, vêtement dont on doit le nom à Lord Spencer qui en lança la mode, dit-on, après avoir brûlé les pans de son habit. Celui qui est exposé est présenté sur une robe de mannequinage, expression que l'on retrouvera régulièrement et signifiant l'art et la technique consistant à installer, rembourrer et mettre en valeur un vêtement sur un mannequin d'exposition.

Velours de soie vert bouteille, broderies au cordonnet, glands de passementerie et tresses de soie vertes, doublure en toile de lin écrue et satin de coton écru, vers 1800-1801, restauré grâce au soutien de la Fondation Belle Main.

Courte veste à manches longues, le spencer représente une alternative au châle dans le vestiaire des femmes du Directoire et de l'Empire. Vêtement souvent sombre, porté sur les robes légères que la période affectionne, il s'en distingue par sa double origine, masculine et britannique. Porté en amazone ou sur des toilettes de ville, le spencer emprunte aux techniques des tailleurs, et à leur vocabulaire formel, sa construction, son col haut et ses revers.

Viennent ensuite les vêtements portés par les amazones. Composée d’un corsage et d’une longue jupe déployée une fois en selle, dissimulant un pantalon, l’amazone retient de l’art des tailleurs ses composantes les plus essentielles : 
Le vêtement suivant est une Jaquette d'amazone, vers 1700-1725, que l'on va d'abord découvrir de dos et ce n'est que dans la salle suivante qu'on la verra de face. Elle est en toile de laine tabac, fil métallique doré, boutons plats recouverts de fil de soie tabac, doublure en toile de lin écrue et toile de laine bleue.

Une très intéressante huile sur toile de Louis-Auguste Brun (1758-1815), dit Brun de Versoix, montre Marie-Antoinette, reine de France à cheval. Il fait partie d'une paire de portraits de la reine, le premier la montrant en amazone. Dans le second, exposé ici, elle est représentée en cavalier, montant à califourchon.

Elle porte une culotte collante que les femmes cachaient habituellement sous leurs longues jupes d'amazone. La jaquette du musée de Bath, exposée à proximité, est un exceptionnel exemplaire du début du XVIII° siècle.

jeudi 24 septembre 2026

Petites misères de la vie conjugale, Mise en scène et adaptation Pierre-Olivier Mornas

Le jeu d’Alice D’Arceaux m’avait tellement convaincue dans Encore une Marilyn que j’avais vu au théâtre du Musée Grévin (mais qui reprend à l’Essaion) que j’ai eu très envie de la voir dans un autre registre, celui de Petites misères de la vie conjugale au Poche Montparnasse. C’est vraiment une comédienne à suivre. Et par chance pour nous spectateurs, elle sera bientôt distribuée dans une autre pièce dans ce même théâtre.

Aux mariés de tous les temps, aux célibataires forcenés, ce vivant passage en revue des déconvenues de la vie conjugale servira de guide salutaire ou d’exutoire complice ! Balzac nous introduit dans l’intimité de Caroline et d’Adolphe, prototypes du couple, dont il dissèque chaque aspect, tableau après tableau avec une ironie jubilatoire. Rira qui pourra ! prévient-il à l’orée de cette intrépide entreprise, dont nous devenons les voyeurs privilégiés.

Si le boudoir de Caroline est à jardin, c'est le Code civil et son "fameux" article 213 qui est en lumière à cour et auquel Adolphe se référera à plusieurs reprises. Il stipule aujourd'hui que les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l'éducation des enfants et préparent leur avenir. Mais, dans sa rédaction originale de 1804, c'était une toute autre chanson puisqu'il disposait que le mari doit protection à la femme, la femme obéissance à son mari.

La pièce est donc à voir et entendre sous cet angle historique là. Néanmoins l'interrogation qui en est le fil rouge est de savoir si bonheur et mariage sont compatibles, d'un point de vue féminin, comme de celui d'un homme.

Evidemment l'ironie et l'humour imprègnent la représentation. Les bien connues notes de La marche nuptiale de Mendelssohn (dont le prénom, Felix, était une promesse de bonheur) accompagnent l'annonce du mariage, ponctué de la résolution fataliste Et vogue la galère !

Je ne vais pas vous énumérer les étapes des misères du couple. Chabadi par ci, chabada par là. Les répliques, renforcées de jeux de regards et de mimiques, instaurent par leur répétition un humour joyeux. 

Nous aurons droit aussi à une scène pour un châle qui n'est pas sans évoquer celle que Maxime d'Aboville raconte à propos de Joséphine dans son Napoléon, lui aussi actuellement au Poche. Quand on pense, comme nous le rappelle l'exposition du Palais Galliera comme celle du musée de la toile de Jouy, qu'à l'origine c'était un vêtement masculin !
Après les joies et petits malheurs de la vie conjugale le duo s'attelle au Plaisir de rompre de Jules Renard et la perspective de les retrouver ensemble sur scène en novembre est enthousiasmante.

Petites misères de la vie conjugale
D’après Petites misères de la vie conjugale et Physiologie du mariage d’Honoré de Balzac 
Mise en scène et adaptation Pierre-Olivier Mornas
Avec Alice D’Arceaux et Pierre-Olivier Mornas
Assistante mise en scène : Émilie Chevrillon
Lumières : Alireza Kishipour
Photographies : Sébastien Toubon
Au Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris

mercredi 23 septembre 2026

Histoires de paysages de Monet à Hockney (1890-2026) au musée Marmottan

Quel bonheur d’avoir découvert hier Histoires de paysages de Monet à Hockney (1890-2026) au musée Marmottan en compagnie du commissaire de l’exposition Pierre Wat. Il n’en est pas à sa première exposition mais celle-ci, qui est l’aboutissement de deux ans de recherche, est sans doute la plus personnelle. 

En sa qualité de de la représentation du paysage, il a voulu confronter l’Histoire avec les grandes créations contemporaines. Si bien qu’il présente une soixantaine d’œuvres parmi lesquelles presque la moitié sont le fruit d’artistes vivants, ce qui est plutôt inédit à Marmottan. Hormis le musée de Grenoble, les prêts proviennent essentiellement de collectionneurs privés et de galeristes. 

Pierre Wat confronte les artistes, les points de vue, sélectionnant des oeuvres très rarement voire jamais encore montrées au public, et nous invite à regarder le paysage comme témoin de l’Histoire. En comprenant la différence entre nature et paysage, celui-ci pouvant être défini comme la nature éprouvée ou affectée par l’homme. Le paysage est une expérience subjective qui existe avant tout dans l’œil du regardant.


L’exposition embrasse le siècle de Monet (comment pourrait-il en être autrement puisque Marmottan détient la plus grande collection d’œuvres du maître ?) et constitue un des nombreux hommages qui vont marquer le bicentenaire de sa disparition et cette nouvelle exposition devrait marquer les esprits.

Elle est structurée en 11 sections chrono-thématiques incluant peintures, photographies, plusieurs sculptures et gravures. De 1890 quand Monet s’installe définitivement à Giverny jusqu’en 1926. On commence donc par les Nymphéas pour l'histoire avant d'enclencher -c'est une évidence- sur les Paysages en guerre. Une section très importante est consacrée à l'abstraction, une autre aux paysages intérieurs. Mais on aborde aussi l'action de la nature sur ces paysages meurtris, allant jusqu'à effacer les traces des massacres humains. L'exposition glisse en toute logique vers les paysages de l'Anthropocène ( cette époque géologique caractérisée par le fait que les activités humaines sont devenues la principale force de transformation sur Terre, surpassant les forces géophysiques naturelles) pour s'achever sur une interrogation à propos des paradis perdus. Dans chacune des sections le maître mot est dialoguer ou confronter.

Le présent article est plutôt long et détaillé. Vous pourrez à loisir le lire avant ou après avoir vous-même vu les oeuvres de près. Il se poursuit par l'intervention, au sous-sol du musée de Peter Soriano, grand sculpteur franco-américain, qui a réinventé un paysage d’hiver en revivant un des voyages entrepris par Monet en Norvège.

J'ajouterai que les équipes ont réinventé le parcours dans les collections avec de nouveaux cartels. Ainsi s'établit aussi un dialogue entre le temporaire et les œuvres permanentes (quand elles ne sont pas prêtées). Impression reçu en donation en 1940 a réintégré le musée et peut de nouveau y être admiré.

On commence donc, bien sûr, par quelques nymphéas et ce fut une prouesse de parvenir à installer trois tableaux (de taille modeste) de cette série dans la rotonde. Monet a voulu offrir à la nation sa vision très personnelle du "panorama" comme l'explique le peintre le 12 novembre à son grand ami Georges Clemenceau : je viens de terminer une série de tableaux que je veux offrir à la nation en les signant du jour de la victoire (sur l’Allemagne). 

Monet a en tête le modèle des panoramas, mot qui étymologiquement signifie en grec tout voir. en sachant que le plus populaire au XIX° est le champ de bataille qu’on contemple depuis la position du vainqueur. Les Nymphéas sont son anti-panoramique de bataille. Pour en savoir plus sur le sujet je vous renvoie à mon article sur le livre de Grégoire Bouillier, Le syndrome de l'Orangerie.

Le paysage a longtemps dépendu de l'histoire et noue aujourd'hui une nouvelle alliance. Bien entendu il sera (aussi) question de réchauffement climatique. Mais poursuivons avec la "vision" du français Vallotton à propos de Verdun ou celle de l'américain Nash, peignant les blockhaus des plages du Débarquement. 
Paul Nash, 1889-1946, Bomber in the Corn, Bombardier dans le champ de maïs, 1940, Graphite et aquarelle sur papier
Félix Édouard Vallotton 1865-1925, Verdun, Tableau de guerre interprété [sic], projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz, peint entre le 10 et le 27 décembre 1917, huile sur toile, Paris, musée de l'Armée
Pierre Buraglio, Né en 1939, Marée basse (on verra plusieurs oeuvres de cet artiste) qui se trouve confrontée à des gravures touchantes faites dans les tranchées et prêtées par le musée des armées, comme celle-ci :
André Mantelet-Martel, 1876-1953, Le Bois-le-Prêtre, Pont-à-Mousson, 1916 
On peut lire en bas à gauche, dans la planche : Eau forte gravée sur ma / douille aplanie et martelé / Pt à Mon 1916 / AMt. Et en bas à droite, au crayon Le Bois le Prêtre 1916 / Mantelet Martel.
Après la douille, la trace d'une souche de Verdun cristallisée au bois perdu et verre optique de Pascal Convert, Né en 1957 et Maître verrier Olivier Juteau, Né en 1955
Nikita Kadan, né en 1982, The Shadow on the Ground, XII, XIII et VIII, Ukraine 2022
Fusain sur papier (pages de carnet), Paris, Musée de l'Armée

mardi 22 septembre 2026

La deuxième fille, premier film de Zou Jing

La deuxième fille est un film dramatique franco-chinois de Zou Jing. Bien que sa sortie en France ne soit pas programmée avant janvier 2027 j'en parle dès maintenant parce que c'est lui qui a reçut à la fois le Prix du Grand jury et le Prix du public au dernier festival Paysages de cinéastes.

Il s'agit d'un premier long métrage en solo après un court métrage Lili, toute seule (Duo li) qui a remporté le Prix Découverte Leitz Ciné de la semaine de la Critique au Festival de Cannes 2021.

On apprendra, en lisant le générique de fin, que la réalisatrice chinoise le dédie à sa grand-mère paternelle, et pour cause puisqu'il est inspiré de sa propre situation bien que la réalisatrice ait transposé l'histoire.
Une jeune Chinoise grandit de ses 6 ans à ses 18 ans entre trois familles, qui lui donnent chacune un nouveau nom et une nouvelle vie. En quête d'appartenance et d'amour, elle doit affronter le poids de son passé et l'incertitude de son avenir, jusqu'à ce qu'elle trouve sa propre voie.
Le titre original en chinois, Wu ming nü hai, signifie littéralement "Fille sans nom" et la version anglaise a choisi A Girl Unknown. La France a opté pour un titre plus politique mais qui, faute d'explication, reste incompris.

L'année exacte de naissance de la petite fille n'est pas explicitement mentionnée mais l'histoire se déroule à la fin du XX° siècle alors que la politique de l'enfant unique (1979-2015) a été instaurée pour freiner la croissance démographique.

Le deuxième enfant était interdit sous peine de lourdes amendes et de sanctions administratives, ce qui a d'ailleurs eu des conséquences démographiques et un déséquilibre hommes-femmes. Aujourd'hui les couples ont le droit d'avoir jusqu'à trois enfants, et les restrictions historiques ont été totalement levées en 2021.

Zou Jing n'a appris la vérité à propos de la naissance de sa grand-mère, née en 1936, et qui l'a en partie élevée, seulement après sa mort. Elle découvre alors qu'elle avait été abandonnée juste après sa naissance et adoptée par une famille d'un autre village. Elle a aussi précisé lors de ses entretiens au Festival de Cannes s'être inspirée de témoignages de jeunes femmes nées à la fin des années 1980 et qui ont grandi durant la période complexe de l'enfant unique. 

Pour supporter un tel poids il faut nécessairement faire preuve d'une force extraordinaire. Voilà pourquoi elle donne à son héroïne vitalité et résilience, comme elle a supposé que sa grand-mère possédait, ce qui ne l'a pas empêchée d'ajouter des éléments qu'elle avait elle-même vécu petite fille.

Le film couvre toute la décennie des années 1990 jusqu'au début des années 2000 et retrace le parcours de cette jeune fille de ses 6 ans à ses 18 ans. Le spectateur ne sait pas vraiment qu'elle est dans une famille adoptive au début du film (et à ce titre on peut estimer qu'il manque quelques inter-titres résumant la situation mais la réalisatrice a peut-être omis de le faire pour éviter toute censure).

Il n'y a pas non plus de mention de dates, ni de lieux. J'explique en fin d'article ce qu'il faut savoir pour comprendre l'histoire (et que nous avons reconstitué en discutant entre spectateurs à la sortie). Libre à vous de ne pas le lire si vous voulez découvrir le film par vous-mêmes, quitte à y revenir après la projection.

Le film a été entièrement tourné dans la campagne puis dans une grande métropole de la province du Guangdong, située dans le sud de la Chine (au nord de Hong-Kong) bien que la région ne soit pas clairement mentionnée. C'est dans les vastes zones industrielles de la région que se situe l'usine de vêtements où elle finit par chercher son émancipation.  Le choix est logique car le Guangdong fut le cœur historique de l'explosion économique, de l'urbanisation massive et des usines textiles en Chine à partir des années 1980 et 1990.

Ce film a plusieurs particularités qui font son originalité. D'abord la lenteur, associée à des plans très longs, souvent fixes, qui s'étirent, y compris la musique sur le générique de fin, alors que les dialogues sont peu bavards. On n'explique jamais rien à l'enfant et donc quoi de plus logique que, à de rares exceptions près, les émotions demeurent contenues. Comme cette larme unique qui coule sans bruit le long de la joue de la petite fille découvrant son père mort.
Il y a beaucoup d'images superbes, comme celle-ci jouant sur le reflet. Je signale à cet égard que la réalisatrice cosigne le montage, ce qui témoigne de son engagement sur le résultat final.

Zou Jing a choisi de prendre le parti des femmes. Tout le film est construit à travers leur regard. Dans cette société pourtant fortement patriarcale c'est l'épouse qui est le pilier inébranlable et qui prend les décisions tandis que le mari est toxique ou cherche souvent à fuir ses responsabilités (quand il ne meurt pas).

De multiples métaphores reviennent régulièrement :
- la présence de l'eau avec des séquences magnifiques dans la campagne du début ou en bord de mer à la fin. C'est aussi la pluie, et les larmes …
- les voilages qui régulièrement se soulèvent, comme pour indiquer une réalité partiellement visible.
- le fil et le tissage qui sont sans doute pour moi le plus caractéristique de l'oeuvre. On connait le mythe d'Ariane. Ici il est décliné dans chaque famille.
. C'est, dans la première famille, le fil du cerf-volant. Puis le jeu de l'élastique, un grand classique incontournable des cours de récréation. Deux enfants sont face à face et tendent un grand élastique noué en boucle derrière leurs chevilles. La petite fille réalise une série de sauts (sauter au milieu, à l'extérieur, sur les fils) sans se prendre les pieds dedans, sans faire de faute, et selon des combinaisons de plus en plus complexe.
. C'est dans la seconde le jeu de ficelle (ou de cat's cradle, berceau du chat) avec uu brin de laine nouée cette fois entre les poignets, on crée des formes géométriques comme l'échelle de Jacob, la tour Eiffel ou la tasse à thé et on peut compliquer les choses en passant le fil d'une paire de mains à l'autre comme elle le fait avec sa mère adoptive.
. Ce sont enfin les bobines de fil de l'atelier de tissage où, dans un moment de fatigue et de lassitude extrême elle regrette : si seulement notre monde était irréel, il pourrait être juste.
La deuxième fille de Zou Jing
Avec : Li Gengxi : Wang Juan / Wu Lian; Shen Jiani : Ding Meishuang; Feng Zu : Wang Weiqiang; Cao Ruofan : Lin Juan / Wang Juan jeune
Prix Fondation Gan à la Diffusion
Prix FIPRESCI
Film est en compétition dans la Semaine de la critique lors du festival de Cannes 2026.
Sortie nationale prévue en France le 27 janvier 2027, date sujette à modification
Photos Pyramide Films
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Ce qu'il faut savoir pour comprendre l'histoire (et que nous avons reconstitué en discutant entre spectateurs à la sortie).

lundi 21 septembre 2026

Alexis Tramoni, Le Meilleur et le Pire à la Piccola Scala

Il est fort probable que le métier d’humoriste a profondément évolué. On ne peut plus -ou plutôt on ne doit plus- faire rire avec n’importe quel sujet. Des artistes comme Blanche Gardin l’ont cher payé et Paul Mirabel est actuellement l’objet d’une méchante polémique. 

Dans un tel contexte le franc parler et l’humour décapant d’Alexis Tramoni fait œuvre de résistance. Tout le monde en prend pour son grade mais il faut saluer son sens de la répartie, et son art à enchaîner les jeux de mots à la vitesse d’une mitraillette. Alors, franchement, remisez vos critiques et savourez ses sketchs sans jouer les offensés même s’il sont de l’ordre d’un plaisir coupable.

Alexis est généreux. Il offre un temps de scène à un autre artiste pour une première partie (différente selon les soirs). J'ai ainsi découvert Gaëtan Husson, dont je vous dirai quelque mot en fin d'article.

Il affirme n’égratigner que les gens qu’il aime. Et il aime large. Se moquer (aussi) des juifs est-il une preuve d'antisémitisme ? Serait-il vraiment antijuif ? C’est vrai que la blague qu’il fait à propos d’Hitler est mordante mais Anthony Michineau en glisse une autre, bien corsée, dans Les marchands d’étoiles, pièce qu’il ne viendrait à l'idée de personnes de qualifier d'antisémite.

Pour le moment je lui accorde tout mon crédit. Peut-on être raciste et choisir le si émouvant Strange Fruit pour accueillir le public ? Dois-je rappeler que cette chanson interprétée pour la première fois par Billie Holiday en 1939 aura précipité sa chute ? Et nous quitter sur magnifique Leaving the table de Léonard Cohen sans qu'on y décèle un message crypté ?

I don't need a pardon, no no, no no, no
There's no one left to blame
I'm leaving the table, I'm out of the game

Je n'ai pas besoin de pardon, non non, non non, non
Il n'y a plus personne à blâmer
Je sors de table, Je suis hors jeu

C’est un très fin observateur des travers du monde politique comme le fut Le Luron en son temps. Il l'est tout autant que de ses contemporains qu'il observe du bout de sa lorgnette pour leur attribuer ses propres définitions. Ainsi la polyamoureuse est le nom scientifique pour salope. 

Il est mordant, grinçant, clivant, visuel aussi. On se représente les passes avec les inspecteurs du 36 (Quai des orfèvres, parce que bien sûr il a pris des plaintes pour ses blagues), les profs de son école catholique, les repas en famille, ses meufs, les corses dont il nous rapporte trois macagnas tout à fait représentative de cet humour particulier … et avec l’accent car il ne renie aucune de ses origines, y compris son enfance dans le quartier parisien le plus riche de France.

Il est très poète aussi, très démonstratif et s'il mitraille c'est peut être pour protéger une carapace, même s'il affirme n'avoir plus rien à perdre.
Je ne le connaissais pas et je n’ai donc pas voulu prendre tout au pied de la lettre. J’ai fait des recherches. Tout ce qu’il dit est vrai. On le juge fanfaron. On a tort. Il suffit de le voir saluer bas une ancienne connaissance venue l'écouter le soir de la première.

Belle recrue pour les grosses têtes.
Alexis Tramoni, Le Meilleur et le Pire
Texte et interprétation Alexis Tramoni
Du 2 octobre au 26 décembre 2026 à 21 h 15
A la Piccola Scala - 13 Bd de Strasbourg - 75010 Paris
Téléphone : 01 40 03 44 30

dimanche 20 septembre 2026

Accord mets-vin avec un Crozes-Hermitage Blanc

Il y a trois ans j’avais proposé deux associations avec un Crozes-Hermitage rouge.

Cette fois-ci je vous propose ce cru de la Vallée-du-Rhône en blanc (qui lui aussi se caractérise par une étiquette au même graphisme épuré), chez le même domaine, Pichon Père et Fils, et qu’il conviendra bien évidemment de consommer avec modération, sachant que l’abus d’alcool nuit à la santé.

Tout a commencé par une histoire de famille qui partage la passion de la Syrah et du Viognier pour produire des vins hauts de gamme. La viticulture est raisonnée au sens noble du terme car aucune action n’est systématique, tout est réfléchi au plus proche de la nature au cas par cas selon les besoins du millésime. Le cheval a d’ailleurs fait son retour dans les vignes du domaine depuis 2001 pour travailler les sols lorsque cela est possible.

La production de 180 000 bouteilles est vendue au domaine et présente chez des cavistes et dans des restaurants dont de nombreux restaurants étoilés français. Les vins sont également distribués dans plus de 20 pays dans le monde.



La version "Blanc" de ce Crozes-Hermitage est uniquement composée de cépages Marsanne. Les vignes sont situées sur un plateau composé d’une couche épaisse de cailloutis roulés, de différentes époques glaciaires mêlés à de l’argile rouge.

Vous remarquerez que la robe est d'un joli jaune pâle. Le nez est immédiatement floral, évoquant l'acacia et les fruits à chair blanche, mais avec une minéralisé intéressante, donnant envie de le goûter en début de repas, par exemple sur une tartine de pain de seigle et une rillette de maquereau.

La bouche est fraîche avec une acidité agréable et des notes fruitées qui se prolongent en finale. Si on peut l'accorder avec de nombreux poissons et même des fruits de mer j'ai trouvé qu'il serait parfait sur un saumon préparé en mode sucré-salé.

La recette est simplisme. On tartine la tranche de saumon frais, un peu épaisse, de moutarde fine de Dijon et on arrose du jus d'un demi-citron. On ajoute du miel (à vous de choisir un miel d'acacia, plutôt neutre, ou qui a davantage de caractère comme le miel de châtaignier). La cuisson se fait au four, une vingtaine de minutes à 180°, en adaptant la durée à l'épaisseur du morceau pour éviter une surcuisson.
Ce poisson étant très savoureux il est inutile de prévoir un accompagnement compliqué. Des pâtes font l'affaire.
Ce vin peut vraiment accompagner tout un repas. Y compris une tomme de brebis à la truffe. Et même une tarte fine aux prunes et aux amandes … dont je fais la pâte moi-même tant c'est facile, rapide, et meilleur (surtout si j'ajoute une cuillerée à café de cannelle à la farine).
J'espère avoir un jour l'occasion de visiter la cave du domaine, inaugurée en janvier 2023 dans le hameau du domaine familial, et qu'on m'a dit être "moderne, grande, fonctionnelle, à l’image de l’esprit de perfection de la famille Pichon". Ecouter l'équipe parler de sa philosophie en matière de travail de la vigne et d'agencement des parcelles doit être passionnant, notamment lorsqu’ils expliquent comment ils s’y prennent pour la sauvegarde et la restauration des murs en pierre sèche, non seulement pour participer à la beauté du vignoble mais avant tout entretenir la vie des sols, chaque muret donnant vie à un microcosme favorisant la biodiversité.

Je voudrais signaler par ailleurs que la dernière vendange aura été satisfaisante malgré une météo qui fut globalement très inquiétante. Christophe et Corentin Pichon sont satisfaits Les jus sont très parfumés. Ils ont choisi de ne pas effeuiller, ni de cisailler pour laisser les grappes à l'ombre suite aux grosses chaleurs, et donc limiter le risque de coups de soleil. C’était la bonne décision.

Je vous encourage à donc à vous rendre au domaine Christophe Pichon.
3 Zone Viticole Jassoux, Le Grand Val, 42410 Chavanay - Téléphone : 04 74 87 06 78

samedi 19 septembre 2026

Fin, fin, et fin de Lancelot Cherer

Impossible de voir toutes les pièces qui se jouent pendant le festival d’Avignon. Il y en a presque 2000 si on totalise les deux festivals. Ce n’est pas davantage réaliste pour les scènes parisiennes dont le nombre peut grimper à 700 pour une seule soirée. Alors, forcément il y a des pépites qui nous échappent. Comme Fin, fin et fin …

J’avais été touchée par l’émotion de Lancelot Cherer, auteur, metteur en scène et comédien, le soir de la remise des Molières. 

Mon personnage a du mal à dire je t'aime. Moi je vous le dis très fort avant de remercier l'intermittence qui lui a permis ce pari d'écrire le spectacle.

Le spectacle affichait alors complet au Théâtre Lepic et je m’étais promis de me "rattraper" à la reprise à partir du 10 septembre 2026.

La pièce qu’il a écrite m’intéressait mais, évidemment, je voulais aussi découvrir sur scène le comédien qui avait reçu le Molière de la révélation masculine.

La distribution qui joue en ce moment est toute autre de celle de la création… mais j’ai adoré la manière de jouer de chacun des trois artistes. Ceci pour dire que si Lancelot était absent ce ne fut pas la fin du monde. Gary Guénaire m’a bluffée. J’ai adoré Inès Do Nascimento et Tristan Pellegrino n’a pas du tout démérité. Disons que si je voulais pousser l’expérience jusqu’au bout je reviendrais volontiers pour voir le trio des débuts avec Lancelot Cherer, Eugénie Thieffry et Baptiste Dupuy. Mais je n’aurais pas encore tout vu puisque ce dernier a joué en alternance aussi avec Enzo Monchauzou.

Commençons par le début. Par une évocation musicale de la Marseillaise dans une ambiance de fête foraine. Le discours d’un président de la république, tout de langue de bois (et qui fait bigrement écho à la pièce précédente, Pourquoi les gens qui sèment, qui à 19 h interpelle sur le même sujet) nous rappelle immédiatement une situation vécue il y a quelques années quand il nous a annoncé que le pays était en guerre. On nous intima alors l’ordre de nous confiner. Ce soir, Charlie, Bastien, et Guillaume, amis et marginaux, qui l’ont écouté, ont décidé de suivre une autre voie. Autant mourir en beauté devant un lever de soleil !

Ils choisissent le pique nique plutôt que la panique. Vous aurez deviné que tout dans la soirée va gentiment ou cruellement déraper. Les références se télescopent. Les fans de séries et de films d’horreur en auront tout leur soûl. Les amateurs de théâtre ne pourront pas être déçus. Je me répète mais la mise en scène (collective) des comédiens donne le beau rôle à chacun.

La catégorie "comédie dramatique" réussit rarement à combiner aussi finement le rire et le frisson, ce qui fait que certains estiment que nous assistons à un spectacle inclassable qui inaugure peut-être un nouveau genre. La fin du monde s'accompagne de la transformation des humains en zombis mais comment y voir un drame puisque, à l'origine, c'est ainsi qu'on appelle un mort ramené à la vie par la magie.

Je ne vais pas raconter davantage les aventures de tous les personnages. Je dirai seulement que chacun réagit selon son tempérament. Alors que rien n'a jamais été aussi précaire il y des gens qui poursuivent coûte que coûte. Des travailleurs qui persistent à travailler et les flics de fliquer.
 La société est si solidement ancrée dans leurs esprits que l’apocalypse elle-même ne suffit pas à les en faire sortir.

Mais nous, qu'aurions-nous fait (ou que ferions-nous) en pareille situation ?
Fin, fin, fin de Lancelot Cherer
Mise en scène Collective

Avec Eugénie Thieffry (en alternance avec Inès Do Nascimento), Lancelot Cherer (en alternance avec Gary Guénaire) et Baptiste Dupuy (en alternance avec Enzo Monchauzou ou Tristan Pellegrino). 
Lumières Julien Ménard
Musiques Arthur Dupuy
Scénographie Lucie Baron
Costumes Sophie Benoit

Au Théâtre Lepic - 1 avenue Junot - 75018 Paris - 01 42 54 15 12

vendredi 18 septembre 2026

Les filles aux mains jaunes dans la mise en scène d’Alexandre Liebe

Les filles aux mains jaunes n’avaient pas de secret pour moi. Je connaissais le texte de Michel Bellier. J’avais vu la mise en scène de Johanna Boyé.

Le sujet est suffisamment fort pour laisser une trace mémorielle indélibile. Et pourtant l’interprétation d’Alicia Rousseau (Rose), Nolwen  (Louise), Lucile Roux-Baucher (Julie) et Love Bowman (Jeanne) sur la scène de la Scène Libre est formidable de justesse et elles m’ont littéralement transportée.
En pleine Première Guerre mondiale, Jeanne, Rose, Julie et Louise, quatre destins de femmes d’horizons différents qui s’épuisent à fabriquer des obus pendant que les hommes sont au front…
Jeanne la revancharde, Julie qui rêve d’amour, Rose qui découvre "les suffragettes" grâce à Louise, écrivaine militante. Ces quatre femmes qui nous livrent leurs peurs, leurs joies, leurs espoirs, leur courage et la solidarité de celles qu’on appelait "Les filles aux mains jaunes".
Ce travail harassant dans le bruit, la poussière et la chaleur est sans doute pour elles le début de l’émancipation…
La palette des émotions est large, du rire aux larmes. Et Alexandre Liebe a trouvé comment évoquer une usine d’armement avec une mise en scène épurée et sans aucun décor. L’usine et les machines sont suggérées par du son et des tonalités de couleurs, tout comme chaque environnement de la pièce (la cour, l’extérieur de l’usine, le parc). Le son est omniprésent. Fort au tout début pour signifier le vacarme assourdissant des machines, puis il est réduit par la suite sans jamais disparaître, pour à la fois le confort de tout le monde et la convention théâtrale. Quelques caisses en bois à l’usine et un tabouret chez Louise permettent de s'asseoir pour les apartés au public et les extraits des notes de Louise. 

Il faut voir ce spectacle pour se souvenir de ce que les femmes de 1914 ont fait pour la condition féminine. Il fallut attendre juillet 1974 pour que soit créé le premier poste ministériel spécifiquement dédié aux droits des femmes, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, et qui fut attribué à la journaliste et écrivaine engagée, Françoise Giroud.

Malheureusement le droit de vote a été obtenu (21 avril 1944) sans pour autant réussir à faire appliquer les promesses d'égalité salariale, affirmées puissamment et inscrites dans le Code du travail qui impose à tout employeur de garantir une égalité de rémunération pour un même travail ou un travail de valeur égale. L'écart demeure globalement supérieur à 20% (incluant le temps partiel). Et je vous renvoie au tout récent roman de Laetitia Colombani, Un jour sans femme, si vous voulez approfondir le sujet.

De multiples affaires (Depardieu, Weinstein ou la remise en cause de la légalisation de l’IVG aux Etats-Unis rappellent que les droits restent fragiles. Bref, le thème demeure d'actualité et, quand bien même il vous semblerait démodé, la qualité de l'interprétation devrait suffire à vous décider.

Dans sa note d'intention Alexandre Liebe évoque le souvenir de sa grand-mère, répétant qu'il fallait se battre pour nos droits, et dont il a hérité de l'ouverture d'esprit.

La démonstration est évidente : Ces femmes dans les usines d'armement réservées aux hommes avant la guerre, montrent bien qu'elles sont tout aussi capables que les hommes. 

Ces quatre femmes d'horizons différents qui n'avaient rien en commun à part le fait d'être des femmes vont apprendre dans la dureté du travail qu'elles ne sont pas seules.

Le personnage de Louise a un rôle déclencheur. Libre et indépendante, elle milite aux côtés des suffragettes et va montrer à ses camarades qu'un autre avenir est possible. Rose, Jeanne et Julie vont être chamboulées par ses propos et se questionner sur les droits des femmes, sur leur émancipation, sur une autre vie possible : être indépendante.

Chacune a sa personnalité. Jeanne représente la tradition mais elle évoluera. Julie (Lucile Roux-Baucher) chante admirablement. Les dialogues reflètent souvent le paradoxe de la situation. T’arrives pas à soulever des obus et tu veux déplacer des montagnes ! Plus tard la plus jeune s’offusque de faire des enfants pour les envoyer à la guerre … Et la plus percutante : N’attends pas que quelqu’un parle à a place. Prends la parole et raconte.

On apprend que les chaussures ferrées étaient interdites dans l’usine, afin de ne pas provoquer d'étincelles ou d'explosions. Le spectateur aura-t-il saisi le second degré intentionnel de l’auteur de suggérer que c’est là que craquèrent les premières étincelles féministes ?

Le rythme de la pièce est soutenu. Ces femmes n’ont pas le temps de s’arrêter. Elles viennent du peuple, elles n’ont pas un langage soutenu, et le rythme naturel imposé par la pièce suggère une forme de vitesse. Il faut les voir mimer les gestes associés à la fabrication des obus, et qui sont répétés mécaniquement dans une chorégraphie infernale. Les temps de pause occasionnels en sont d’autant mieux mis en valeur.

Il faut les acclamer haut et fort jusqu’au 27 septembre. Et leur souhaiter qu’une tournée les fasse connaitre largement en région.
Les filles aux mains jaunes de Michel Bellier Durée : 1h30
Mise en scène Alexandre Liebe
Avec Alicia Rousseau, Nolwen Cosmao, Lucile Roux-Baucher et Love Bowman
La Scène libre - 4, boulevard de Strasbourg - 75010 Paris - 01 42 38 97 14
Du 2 au 27 septembre, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h (relâche le 20 septembre)

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