Créée lors du Festival d'Avignon Off 2026 (au Théâtre des Gémeaux), Hitchcock et Mary Rose est à l'affiche à Paris au Théâtre de l'Œuvre depuis le 3 septembre au 20 décembre 2026Michael Sadler a écrit cette pièce en cherchant à dévoiler la face cachée du maître du suspense en s'inspirant de faits réels … et il est utile de le préciser sur le rideau de scène dès le début parce qu'on pourrait penser à une totale fiction.
Un des charmes du spectacle est le travail (toujours remarquable) du vidéaste Leonard qui, en nous faisant entrer dans le décor, apporte une profondeur supplémentaire à la pièce. Ses images servent à la perfection la mise en scène de Christophe Lidon.
Bien entendu il faut saluer le jeu des comédiens. Eric Prat est un Alfred Hitchcock tout à fait crédible, presque trop si j'en crois certains spectateurs qui, auparavant admirateurs du cinéaste, sont sortis en le détestant. Il y a de quoi mais j'ai trouvé que le comédien jouait avec finesse un homme qui peinait à maitriser ses pulsions. Il est amusant de le voir implorer l'aide de son assistante pour le rappeler à l'ordre en cas de débordement. Ses coups de clochette apportent une touche d'humour et n'empêchent pas de voir craquer le vernis de la respectabilité, laissant affleurer le vertige de la perversion.
J'ai retrouvé avec grand plaisir Marjorie Frantz que j'avais admirée dans Merteuil, un spectacle qu'elle avait écrit et interprété sous la direction de Salomé Villiers. Elle est la scénariste Jay Presson Allen qui, avant de collaborer avec Sidney Lumet, travailla avec Hitchcock sur Pas de printemps pour Marnie (1964). L'homme fut sans doute admiratif de son talent puisqu'il l'a sollicitée pour écrire l'adaptation d'une pièce fantastique de J. M. Barrie (l'auteur de Peter Pan) qui le hante depuis toujours, intitulée Mary Rose, sur le thème de la jeunesse éternelle et du temps qui passe. Comme on l'apprendra au cours de la soirée le patron des studios Universal fut réfractaire au sujet et refusa de miser le moindre dollar.
Ce projet, rejeté parce qu'il était trop intellectuel et insuffisamment commercial, fut un des grands regrets du cinéaste. La pièce de Michael Sadler éclaire les raisons de la frilosité des producteurs américains. Mais elle fait surtout la lumière sur le comportement des hommes de pouvoir à l'égard des femmes dans les années soixante, et qui serait condamné aujourd'hui.
L'auteur lui fait dire que Dieu a créé les blondes pour être des victimes. Cette affirmation, pourtant scandaleuse, n'est rien comparativement à une autre, qu'il a elle aussi réellement proférée : Les blondes font les meilleures victimes. Elles sont comme de la neige vierge qui montre les traces de pas sanglantes. Comme quoi il était totalement dans la préméditation et obnubilé par les actrices blondes, la preuve est qu'il a engagé aussi Grace Kelly et Kim Novak.
Aucune surprise pour moi de ce côté là après avoir lu le livre de Zoé Brisby, Hollywoodland, ce qui n'empêche que Tippi Hedren (Mélanie Page) aura été très malmenée et sa carrière aura été déplorablement compromise par la colère du cinéaste éconduit.
On quitte le théâtre en se réjouissant qu'elle soit parvenue à poser les limites et à se faire respecter. Mais on ignore à quel prix. Malgré la qualité de son interprétation dans Les oiseaux, le rejet opposé au maitre par l'actrice pendant le tournage de Pas de printemps pour Marnie et sa fermeté pendant les séances préparatoires de Mary Rose, aboutissant à son exigence d'arrêter leur collaboration, ont attisé la colère de l'homme au point de lui interdire de tourner pour d'autres réalisateurs (y compris François Truffaut).
Avec le recul, on considère la résistance de Tippi comme une préfiguration avant-gardiste du mouvement #MeToo. Mais la pauvre femme n'en a tiré jusqu'à maintenant aucune gloire. Qui sait si le succès de la pièce lui parviendra alors qu'elle se consacre encore aujourd'hui à la protection des grands fauves depuis son ranch californien. En attendant, elle aura subi la tyrannie et le harcèlement, tant sexuel que psychologique, d'un réalisateur sur deux tournages et, au lieu d'être considérée comme victime, elle sera punie pour avoir résisté.
Les Oiseaux marquent le sommet de la gloire d'Hitchcock dont les quatre derniers longs métrages n'ont pas laissé un souvenir impérissable. Faut-il y voir une punition divine à avoir boycotté son actrice ?
Mélanie Page endosse finement les deux rôles, d'abord Tippi Hedren, tentant de se faire le plus possible respecter par le cinéaste, ensuite Mary Rose telle qu'il lui demande de la jouer au cours de scènes de répétition. Elle confie ne rien comprendre à la scénariste qui elle a compris qu'Hitchcock réalise dans ses films ses fantasmes les plus enfouis
Hitchcock et Mary Rose de Michael Sadler
Mise en scène et scénographie : Christophe Lidon
Avec Melanie Page, Éric Prat et Marjorie Frantz
Lumière : Cyril ManettaCostumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Musique : Cyril Giroux
Vidéo : Leonard
Du 3 septembre au 20 décembre 2026
Les samedis à 19h et les dimanches à 17h30











































