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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 25 mai 2026

Ils étaient de l’Est de Julien Thèves

Journaliste pour Le Monde, Julien Thèves a reçu le Prix Marguerite-Duras, 2018, pour Le Pays d’où l’on ne revient jamais (Christophe Lucquin éditeur). Son cinquième roman, Ils étaient de l’Est est déjà présent dans plusieurs médiathèques, ce qui lui donne une belle longueur d'avance sur les autres ouvrages en lice pour le Prix Hors Concours que j'ai annoncé il y a quelques jours.

Ceci pour dire que je l'ai lu avec une exigence accrue.

Il situe évidemment l'action dans l'Est de la France, plus précisément en Lorraine, région composée de la Meurthe-et-Moselle (54), la Meuse (55), la Moselle (57) et les Vosges (88). C'est précisément dans ces deux départements que vivaient ses grands-parents dans les années 1980.

Il est utile de savoir qu'il est né en 1972 pour comprendre à quelle hauteur il peut se souvenir de son enfance, rythmée par les visites estivales chez ses grands-parents paternels, en Moselle, et ses grands-parents maternels, dans les vallées vosgiennes aux forêts profondes que l’on reconnaît dans l’illustration de couverture conçue par Hélène Avérous.

Il est utile aussi de savoir qu'il a profité d'une résidence pendant le confinement pour convoquer ses souvenirs, ou du moins ce qu'il en restait et qu'il ne pouvait pas complètement vérifier in situ en raison du confinement imposé par le contexte de la pandémie, dont il ne dit pas grand chose si ce n’est de faire un rapprochement avec le passé : Il n’y a plus de douanes, plus de frontières mais de nouvelles restrictions (p. 86), en faisant référence à la limitation des sorties à une durée de 1 heure et un rayon de 1 km à vol d’oiseau autour de son domicile.

Cela étant il aurait fort bien pu élargir ses recherches ensuite puisque l’édition s’est produite 4 ans après la fin du troisième confinement. Mais il n’aurait pas été légitime alors d’achever le livre par une balade aérienne virtuelle engagée sur Google Maps. 

Entre temps, nous naviguons entre les uns et les autres sans toujours savoir de quels grands-parents il s’agit même s’il existe des différences entre eux. L’auteur n’est sans doute pas très clair sur ses intentions. Le pronom personnel retenu pour le titre semble les confondre. Et suggérer aussi que la région façonne ses habitants "comme un seul homme".

Il ne craint pas non plus de se contredire. Et cela dès le début : Ils ne m’enchantaient pas mais ils devaient bien m’enchanter puisqu’ils m’enchantent aujourd’hui, quand je pense à eux (p. 12).

Il plaide coupable : Je dois inventer mon père parlant du sien (…). On voudrait tellement les ressusciter, et les interroger. (…). Je mélange le faux et le vrai (p. 88).

C’était des vies sans culture, sans productions culturelles, sans télévision (p. 109). mais Julien Thèves se corrige : Ce n’était pas une vie sans culture bien sûr que non. Il y avait des livres mais on ne voit personne lire (p. 110). 

Comment, après de tels aveux, pouvons-nous nous y retrouver ? Il faut croire que là est la magie de son écriture, de la musique de ses mots, puisque je reconnais beaucoup de choses dans ses propos car même si ma famille n’est pas originaire de l’Est, l’époque était assez homogène. Et j’ai suffisamment été ensuite en lien avec des lorrains pour saisir la particularité de leur situation. Nés allemands après la première annexion, ils sont devenus français plus tard.

J’entendais souvent ma grand-mère maternelle (née dans l’Aisne) se plaindre elle aussi que ça tombait comme à Gravelotte (p. 78). Je n’avais jamais pensé à lui en demander la signification. L’averse me semblait être une explication suffisante. J’ignorais que c’était une trace linguistique de la guerre de 1870, pendant laquelle Gravelotte fut perçue comme une hécatombe inutile, prélude à la défaite et à la perte de l'Alsace-Lorraine. Tout ceux de ma génération ont vu leur enfance marquée par des expressions en lien avec l’un ou l’autre de ces conflits. Comme finis ton assiette, on voit bien que tu n’as pas connu la guerre.

Quand ma mère cuisinait trop de pâtes on lui reprochait de vouloir nourrir un régiment, voire carrément la 2ème DB (division blindée). Ma grand-mère ne faisait pas les courses. Elle allait au ravitaillement. Sa grande spécialité était -elle aussi- les oeufs à la neige, mais je n’ai jamais goûté de pâtisserie nommée africain. Par contre je me régalais tout comme Julien Thèves de cervelle, de langue de bœuf, de la frisée du jardin avec des fleurs de bourrache comme le faisaient ses autres grands-parents, en Lorraine, où le jardin s’ornait de monnaie du pape et de glaïeuls. Je me souviens autrefois en avoir vu partout.

Une fois adulte, j’ai découvert la tarte aux brimbelles (myrtilles) que la grand-mère de mes enfants allait ramasser avec un peigne spécial dans les sous-bois autour de Gérardmer et qu’elle lavait ensuite par crainte qu’un renard ait fait pipi dessus et ne transmette une maladie. Cette peur est donc universelle.

Julien Thèves affirme que les grands-mères de l’époque sont des femmes qui n’ont jamais « travaillé », n’étaient jamais allé au bureau, en réunion, (…) pas trimé en usine, même si ma grand-mère vosgienne faisait tous les métiers puisqu’elle aidait aussi au magasin et au cinéma. Mais nous, nous n’avons vu que la cuisine et les courses, elles étaient vieilles (p. 149).

Il exagère. Il ne songe pas à celles qui, comme ma grand-mère paternelle, travaillaient d’arrache-pied à la ferme ou comme mon autre grand-mère servaient dans le commerce de leur mari, le seul à être salarié, si bien qu’à la retraite elles ne touchaient quasiment pas de pension. C’est qu’il ne faisait pas alors bon se séparer. Rien d’étonnant à ce que ces années là aient produit la dernière génération des couples qui ont passé leur vie ensemble, qui n’ont eu qu’un mari, qu’une femme (p. 37). Espérons qu’ils ont été heureux.

De temps en temps une photographie noir et blanc (jamais légendée) semble chercher à confirmer les propos mais elle est de si mauvaise qualité qu’on n’y perçoit rien de signifiant, sauf peut-être celle des sonnettes de l’immeuble de B. où l’on peut encore lire le nom de la famille Thèves. A ceci près qu’on aurait de toute façon cru l’écrivain sur parole.

L’écriture a une vertu documentaire mais limitée parce que l’auteur n’approfondit pas son analyse. Il reste à la surface des évènements, justifiant sa position en invoquant une quête de vérité. C’est ce qu’il y a de plus vrai dans ces souvenirs, les baisers et les gâteaux, les repas et les balades et les longues heures d’ennui (p. 150). 

Cette position lui permet d’insuffler dans le récit une tendresse infinie et apaisante qui explique selon moi les critiques élogieuses que j’ai lues à son propos. Après avoir été hameçonnée par des débuts prometteurs décrivant ses grands parents comme les vigies d’un temps maudit, adoré (p. 23) j’aurais espéré davantage qu’une écriture élégante sur la mémoire en plein accord avec la forte promesse des premières pages : Faisons revivre ces gens, observons-les comme une peuplade ancienne, comme l’incarnation d’un monde passé, comme le miroir de notre propre pays, de notre propre époque. Un miroir déformant bien sûr (p. 40). 

Ils étaient de l’Est de Julien Thèves, éditions Abstractions, en librairie depuis le 28 mars 2025
Sélection Hors concours 2026

dimanche 24 mai 2026

Le spectacle équestre de Cheverny "Rencontre entre l’Homme et le Cheval"

(article mis à jour le 28 mai 2026)
Cheverny est célèbre pour son château, son parc et ses jardins, toujours sublimes, mais aussi pour son amour des chevaux.

Je n’ai donc pas été étonnée d’apprendre que Maximilien de Vibraye était à l’origine de la présentation d’un spectacle équestre inédit, conçu par l’écurie d’Arcadie après deux années de résidence à Valençay. Comme toujours il a fallu travailler d’arrache-pied pour aménager un tout nouvel espace, où l’herbe poussait tranquillement, jamais ouvert au public et aménagé pour l'occasion.

Son immense avantage est d’être tout proche des écuries comme de l’entrée du château, donc facilement exploitable avec des animaux et tout à fait accessible au public. Ceux qui ignoreraient cette opportunité seront alertés par les déambulations des cavalières dans les jardins plusieurs fois par jour, en général à 14 et 17 heures.
Le spectacle est présenté à 11 et 15 heures, sauf le lundi, et il a été suspendu du mercredi 27 au vendredi 29 mai inclus en raison de la canicule. Une décision prise pour le bien‑être des chevaux, des cavaliers et du public, car la zone du spectacle est entièrement exposée au soleil comme vous le constaterez sur mes photos. Les grands parapluies du mariage d’Isaure et Henri ne suffiraient pas à protéger le public du soleil. Et il est hors de question de faire souffrir les chevaux.

L’espace a l’allure d’un manège, avec son sable fin et ses gradins en arc-de-cercle permettent au public d’être au plus près de la piste. La création est inédite. Elle invite petits et grands à vivre un moment suspendu où le dressage devient un langage silencieux, une véritable danse entre deux êtres. Le spectacle est plutôt impressionnant parce que le public ressent les vibrations du sol sous les pas des chevaux, perçoit leur respiration, les regards, les signaux infimes du dressage, de manière à comprendre la relation de confiance qui se tisse entre les artistes et leurs montures. Au final la complicité entre l'Homme et le Cheval a quelque chose de poétique.

Cette proximité offre une expérience unique encore plus forte pour les personnes installées au premier rang qui vivront les déplacements d’air provoqués par les chevaux lancés au galop. Il est même prudent de fermer les yeux quand l’animal s’ébroue après s’être roulé dans le sable.

Rassurez-vous il n’y a là rien de dangereux, ni d’imprévu, car tout est entrepris pour que le cheval prenne plaisir à l’exercice. Or celui-ci apprécie de se gratter ainsi le dos, même si le soigneur vient de le doucher et qu’il est parfaitement propre. 
Pendant 45 minutes, deux artistes équestres -une femme et un homme- évoluent avec huit chevaux et poneys de races et de robes différentes. Cette diversité donne au spectacle une palette visuelle riche et vivante, renforcée par une succession de sept numéros en costumes, alternant (sans les nommer de façon rébarbative) :

- chevaux montés et chevaux en liberté,
- différentes allures : pas, trot et galop,
- figures de dressage,
- haute école,
- travail à pied.

Chaque tableau révèle la finesse du geste, la précision du mouvement et la complicité profonde qui unit l’humain et l’animal.

Ayant vu deux représentations différentes le présent article est une sorte de synthèse destinée à vous donner un aperçu des chevaux dont vous pourrez apprécier les performances.
Il y a notamment un cheval lusitanien (originaire du Portugal) palomino, un comtois au dos très large, idéal pour présenter un numéro de voltige comme j’ai pu en voir au cirque Gruss.
L'entrée en piste d’Unique est digne et superbe. Il pose majestueusement un, puis deux  sabots sur le tabouret installé par le dresseur et acceptera qu'il monte sur son dos. Tout à l’heure il se vautrera avec délice, les quatre fers en l’air et les parapluies protègeront le premier rang des fines projections.
Sa robe est couleur chocolat. Il est né avec un pied-bot au postérieur et son avenir était compromis. Par chance un maréchal ferrant lui posa une attelle qui corrigea le défaut et lui sauva la vie. Il est depuis devenu une vedette de cinéma, notamment dans le film Chocolat où il a été capable de rassurer Omar Sy, totalement terrorisé par les chevaux.

samedi 23 mai 2026

La classe et la fonction de Mariana Alves

Jusqu'à présent, hormis London 53 qui est une véritable fiction, tous les livres de la sélection 2026 du Prix Hors Concours que j'ai lus invoquent des souvenirs d’enfance et donc, par voie de conséquence, se situent dans un passé appartenant au siècle dernier.

Dans La classe et la fonction nous voici dans le Paris des années 1990, trente ans après celui des Femmes du sixième étage, le film français réalisé par Philippe Le Guay, sorti en 2011, qui a pour thème l'immigration espagnole des femmes employées de maison dans le XVI° arrondissement de Paris.

Nous sommes aussi dans un décor semblable à celui de La cage dorée, un film racontant l’histoire d’un couple de gardiens d’immeuble portugais. Mais, si ceux-ci sont adorés par les propriétaires on sent dans l’ouvrage de Marianna Alves une faille abyssale.

Elle a écrit un récit d’introspection qui revient avec une grande pudeur et une grande force sur l’histoire familiale et le temps de l’enfance de la Grande petite. Fille d’immigrés portugais, la narratrice grandit dans une loge de gardien d’immeuble du riche et luxueux XVI° arrondissement parisien que parfois elle évoque sous la forme d'un pictogramme rectangle. Dans un récit incisif et ponctué par l’humour, elle décrit ses conditions de vie dans ce microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, qu'elle désigne sous le terme de les Autres, tandis qu'ils sont les invisibles, corvéables à merci. Elle nous fait partager un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas. C'est plutôt troublant.

Les épisodes s'enchainent entre deux retours au bled, comme dit la Grande petite (p. 37) et nous interroge, les yeux dans les yeux : est-il vrai qu'on a la belle vie en France ?

Ce court roman (et la brièveté est pour moi une qualité) fait naturellement penser à La honte d'Annie Ernaux (1997) dont on n'est pas surpris de lire une citation. Il est également touchant à bien des égards, en particulier quand la famille se réduit, après le décès de la maman.

La classe et la fontion ne laissera personne insensible et peut-être regarderons-nous d'un autre oeil ces logements de fonction en voie de disparition. La loge est un croquemitaine qui brisent les rêves de ceux qui osent à peine y croire (p. 86).

La classe et la fonction de Mariana Alves, aux éditions Chandeigne, en librairie depuis avril 2026
Sélection Hors Concours 2026

vendredi 22 mai 2026

La Cordelle, 89450 Vézelay, # 2, le chantier de rénovation et d'agrandissement

Nous voici de retour à La Cordelle, en dehors des offices, pour examiner les lieux plus en détail. C'est un endroit chargé d'histoire qui est prometteur d'un bel avenir. C'est pourquoi j'ai choisi comme première illustration une photo des travaux en cours.

Dans un précédent article je décrivais l'ermitage dans son ensemble et son histoire. Je vous y invitais  à regarder un petit film tout en soulignant que 2026 marque le 800 ème anniversaire de la mort de saint François d'Assise, ce qui explique que l'Église célèbre une Année jubilaire exceptionnelle.

Il est temps désormais de se pencher sur quelques aspects architecturaux et surtout de présenter le chantier de rénovation et d’agrandissement qui y a été lancé et dont la fin est prévue pour l'été 2027.

Avant tout je rappelle l'essentiel. Nous sommes devant une chapelle romane élevée au 12ème siècle (1146-1170) sur le lieu où saint Bernard avait prêché la seconde croisade.

Le prieuré construit à l'origine pour les bénédictins devint franciscain au XIII° siècle. Le couvent fut incendié pendant la guerre de Cent Ans et de nouveau réduit en cendres en 1569 pendant les Guerres de Religion. A la Révolution il fut vendu comme bien national et la chapelle fut transformée en grange jusqu'en 1949.

Son histoire est indissociable de la Basilique de Vézelay, qui a fait l'objet d'une publication spécifique. En 1920, Sainte Marie-Madeleine a été érigée par le Vatican au rang de basilique et les pèlerinages ont pu y reprendre officiellement. À partir de 1945, des moines réinvestissent la basilique avec la venue d'une petite équipe de bénédictins de l'abbaye de la Pierre-Qui-Vire, distante d'environ 30 km. Du 18 au 22 juillet 1946, la croisade pour la paix réunit à Vézelay 30 000 pèlerins.

Trois ans après, les franciscains font le choix de revenir à La Cordelle et en 1953 l'archevêque de Sens leur demande la prise en charge de la basilique et des communes alentours. Les franciscains succèderont aux bénédictins jusqu'en 1993. Ensuite les Fraternités monastiques de Jérusalem, nées en 1975 dans le mouvement de renouveau qui a suivi le concile Vatican II, assureront l'animation liturgique de la basilique et proposeront des visites de l'édifice pour en faire découvrir toutes les richesses spirituelles et architecturales.
La nef carrée est voûtée en berceau avec un petit chœur, côté est (au fond sur la photo), également carré mais voûté en ogive par des arcatures sur colonnettes. Le décor est roman à arcatures sur colonnettes, allégeant les murs latéraux et entourant le triplet de baies en plein cintre de la façade nord dont le mur porte encore la trace d'un ancien portail devant lequel se trouve une Vierge de majesté à l'Enfant.

On peut lire la date de 1890 au-dessus de cette porte qui permettait aux frères de rejoindre directement les grands bâtiments d'habitation qui se trouvaient derrière et qui sont aujourd'hui disparus.

Un seul chapiteau est décoré d'animaux symboliques, figurant l'Ancien Testament sous la figure d'un hibou aveuglé par la lumière du Christ, révélée par le Nouveau Testament. Sa tête est picorée par des aigles qui se nourrissent ainsi de l'Ancien Testament (dans la même thématique que l'un des chapiteaux de bas-côté nord de la Basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, côté Nord).

Les autres chapiteaux -qui sont ceux qu'on voit sur la photo- sont ornés de motifs végétaux ou de médaillons de fleurs. Au-dessus du mur ouest (en face), les colonnes ont disparu à la Révolution et ne subsistent que les arcatures à chapiteaux.

La reproduction du tableau "La Résurrection de Jésus" de Fra Angelico, œuvre majeure de la Renaissance italienne se trouve au pied de l'autel. Sur une petite étagère on remarque deux colombes.

Le crucifix de Saint-Damien est une croix peinte de la chapelle Saint-Damien d'Assise (Italie) devant laquelle saint François d'Assise se sentit interpellé par le Christ lui-même, lui demandant d'aller réparer mon église qui tombe en ruines. Œuvre d'un artiste inconnu du XII° siècle, elle est tenue en grande vénération par les sœurs clarisses qui le protègèrent durant sept siècles. L'original se trouve aujourd'hui dans la basilique Sainte-Claire d'Assise.

Deux blasons sont encore visibles. Le premier est sculpté dans la pierre, à droite de la porte d’entrée de l’ancienne église des Cordeliers - actuel jardin, dont il ne reste plus que les fondations - qui fut détruite à la Révolution. Le second vient d'être mis au jour lors des travaux de restauration de la chapelle et apparait derrière l'échafaudage.
Ils témoignent de la protection accordée aux franciscains par la puissante famille de Chastellux, dont le château se trouve à quelques kilomètres (voir article spécifique) et qui est encore aujourd’hui propriétaire de La Cordelle, les frères bénéficiant d’un bail de très longue durée. Le baron de Chastellux, seigneur des lieux qui mourut en 1617, est inhumé dans l’église, ainsi que son père…
En 2015 la Province des Franciscains a émis le souhait d'un ermitage et une maison de prières qui soit ouverte aux laïques. Un appel a été lancé à des architectes pour réfléchir prioritairement sur l'isolation.

Comprenant que l'espace manquait pour permettre toutes les actions, d'accueil comme de retraite, ils ont suggéré de repenser l'espace en 4 zones :
- un premier espace qui soit ouvert à tous, jour et nuit (l'actuelle chapelle)
- un nouveau bâtiment (photo ci-dessus) qui soit un lieu d'accueil, composé d'une salle d'une trentaine de mètres carrés, qui deviendra un lieu de conversation composé d’un parloir, d’une cuisine-salle à manger et à l'étage inférieur d’un atelier, d’une lingerie et d’un espace où entreposer le bois de chauffage.
- une mare de biodiversité en contrebas avec un jardin potager -géré par frère Eric- qui a démarré pendant le confinement. Et peut-être plus tard un poulailler.

jeudi 21 mai 2026

Le joli-bois de Sujee Godard

Quelques fougères se déploient sur la couverture du même rouge que celui du formidable roman que j'avais tant aimé dans la précédente sélection du Prix Hors concours, Mes pieds nus frappent le sol. Du même rouge aussi que London 53 par lequel j'ai commencé la découverte de la sélection 2026.

Le lecteur comprendra plus tard la signification de la présence de ce végétal … qui aurait aussi bien pu être une fleur de pissenlit.

Le joli-bois est un livre remarquable, encore un. Même si elle est inspirée de faits réels on est soulagé de lire qu'il s'agit d'une autofiction. Cela nous libère de l'angoisse de s'attacher aux personnages, à l'instar de la petite fille qui va prendre ses distances avec les lapins élevés dans sa famille d'accueil et qui terminent dans son assiette un dimanche par mois.

L'autrice convoque en nous toute une palette de sentiments qui hésitent entre colère, compassion, tendresse … Les chapitres sont courts et s'enchainent à l'instar des diapositives que projetait mon père devant une assemblée de curieux quand il voulait capter l'attention tout en ménageant un certain suspense.

Sujee Godard raconte son propre parcours, en construisant un personnage fictif auquel elle donne le prénom de Noah. On apprendra que le joli-bois est le nom donné par les enfants à une petite forêt derrière la maison (p. 23) à l'orée d'une bande de fougères qu'ils appellent "la jungle" parce que ces plantes leur semblaient effrayantes.

Cette forêt est pourtant le refuge de la petite fille et des autres enfants, Yanis et Leila, élevés comme elle dans la famille d'accueil d'Anne et Henry Hosberg où elle fut à l'âge de deux ans livrée comme un colis, tenant une fleur de pissenlit.

C'est une fois adulte que la narratrice nous livre le récit d'une enfance à la campagne marquée par la violence, en particulier à l'encontre de Yanis qui restera le frère protecteur … jusqu'à ce que, une fois adultes, il la repousse en invoquant qu'on a besoin d'oublier, ensemble on n'y arrivera pas (p. 110). A l'inverse elle pense qu'oublier n'est pas nécessaire, et de toute façon impossible. 

Après avoir rejoint Paris pour ses études, elle s'est tournée vers le secteur associatif et est devenue travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Dans ce texte tout en subtilité, elle n'y fait pas le procès des familles d’accueil et on comprend que ses sentiments à l'égard des parents adoptifs, particulièrement Anne, sont en réalité très complexes. En particulier quand elle raconte (aussi) les jours légers, lorsque sa mère d'accueil la serre dans ses bras en lui disant qu'elle l'aime (p. 141).

Quant à sa mère, elle la voit toujours, mais peu et a le sentiment de "s'adresser à une inconnue" (p. 65). on ne peut qu'éprouver de l'empathie pour elle en lisant : je n'ai aucun repère, avec elle. Mes seuls repères sont la maison des Hosberg. Ou encore lorsqu'elle décrit son corps sans concession, en se regardant comme une sorcière (p. 103).

Ce livre est troublant par le sujet, par l'écriture, par l'ambivalence des sentiments. Il faut, je crois, le lire plusieurs fois pour en saisir les nuances, la portée, et au final en comprendre la leçon.

Le joli-bois de Sujee Godard, Double ponctuation, collection Guillemets
Sélection Hors Concours 2026

mercredi 20 mai 2026

Que servir avec un Vacqueyras Alliance ?

J'avais connu plusieurs belles surprises à l'édition de Rhône en Seine de novembre dernier. Parmi elles, une rencontre avec Cécile Dusserre qui gère un domaine familial qui se transmet de mère en fille, le Domaine de Montvac où elle travaille avec sa fille Amélie Cartoux -arrivée sur le domaine en 2020- représentant chacune respectivement la cinquième et la sixième génération. 

Après un Vacqueyras Arabesque à la structure fine et racée où l'harmonie des saveurs est directement accessible aux néophytes comme aux aguerris, s’affirmant avec la complémentarité des trois cépages, Grenache, Syrah et Mourvèdre, j'avais goûté la cuvée Alliance, en toute modération sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Elle mérite bien son nom puisqu'elle marie huit cépages du Sud : 51% de Grenache Noir, 24% Carignan, Cinsault, Counoise, Grenache gris et Clairette rose, 20% de Mourvèdre et enfin 5% de Syrah issus d’une complantation sur un terroir argilo-sablonneux.

L’emblématique Grenache est majoritaire. Il délivre toute sa générosité et sa symphonie aromatique parce qu'il pousse sur un sol caillouteux ou sur des versants bien exposés au soleil, 

La Syrah dont les vignes sont installées sur des sols plus froids apporte des senteurs fruitées, florales ainsi que de la couleur.

Quant au Mourvèdre, il est utilisé avec parcimonie pour accroître la persistance aromatique de l’assemblage final.

La Counoise, le Carignan, le Grenache gris, la Clairette rose ainsi que le Cinsault sont des cépages tardifs avec des maturités phénoliques plus basses. Ils apporteront de la fraîcheur et surtout cette diversité nécessaire aux vins pour lesquels on souhaite de la complexité.

Mère et fille travaillent ensemble mais Alliance est une création d'exception imaginée et façonnée par Amélie deux ans après son arrivée sur le domaine.

Les raisins biologiques sont observés et dégustés hebdomadairement par Cécile et Amélie. À l’approche de la maturité,  elles lancent des analyses dans leur laboratoire pour déterminer, pour chaque parcelle, la date cruciale où l’équilibre entre structure et finesse aromatique sera optimal.

La ramasse est manuelle et y est effectuée en une seule fois pour donner toute l’harmonie. Les macérations sont douces à travers des remontages minutieux manuels afin d’extraire les arômes purs du fruit. Élevé avec soin 2 ans en cuves béton, en cuve "Diamant" la première année et "Ovoïde" la seconde, ce vin révèle une complexité harmonieuse et décomplexée.

J'aime particulièrement faire des associations qui sont faciles à reproduire. Il se trouve que je dispose depuis un moment d'un AirFryer et que je m'emploie à expérimenter diverses choses, ce que j’ai raconté dans un article intitulé Mes (premières) aventures avec un AirFryerSachant que cette cuvée se marie aussi bien avec des plats épicés que de belles pièces de viande j'ai choisi de préparer des aubergines épicées avec une viande réputée pour son goût, l'agneau, qui elle a été cuite dans un four classique.

Mais auparavant le repas commença avec une salade plutôt simple mais relevée pour "tester" le vin : courgette bio (donc on peut garder la peau) tranchée fine à la mandoline avec champignons blanc, sauce relevée au curry et fleurs comestibles, tranche de pain de seigle.

Le Vacqueyras n'a pas dénoté. Sa robe, d'un grenat profond, signature de la présence de Syrah, fut immédiatement remarquée, ainsi que la noblesse de la bouteille marquée du blason de Vacqueyras.

Je l'ai ensuite servi avec l'Agneau et ses Aubergines rôties aux épices & sauce au yaourt.

Je vous donne la recette des légumes avec des proportions pour 2 personnes sachant que la cuisson sera rapide (compter une douzaine de minutes).

On mélange dans un saladier 1 cuillerée à soupe d'huile d'olive avec 1 cuillerée à café de curcuma, autant de curry, d'ail en poudre et de paprika.

On coupe une aubergine par personne en deux, dans le sens de la longueur en faisant attention à ne pas les transpercer. On incise la chair en la quadrillant puis on la nappe avec le mélange aux épices.

mardi 19 mai 2026

Le lotissement de mon enfance

A peine avais-je refermé Le lotissement de Claire Vesin que mes propres souvenirs sont revenus comme un film laissé sur pause.

Je vous ai promis de vous le raconter, ce que je fais aujourd'hui, sans illustrer l'article de la maison de mes parents, bien qu'elle existe encore, qu'elle est très bien entretenue, et attrayante, même si, à en juger par les images que j'ai consultées sur le web elle semble plus petite que dans ma mémoire.

Vous n'alliez pas imaginer que j'allais illustrer cette publication avec un cliché de l'endroit, dont je ne donnerai pas davantage l'adresse exacte. J'ai choisi une image que j'ai prise récemment à Disneyland, de l'attraction It's a small world, parce qu'à bien y réfléchir l'endroit était une sorte de microcosme paradisiaque. 

Dans le lotissement de mon enfance, dix ans plus tôt que dans le livre, chaque maison était différente, ce qui pimentait les promenades du soir qui auraient pu vite devenir rébarbatives pour la gamine que j’étais. Faire le tour du quartier avec notre petite chienne ne fut jamais une corvée.

Comme la mère de l'héroïne, Maman aussi y jouait un rôle de premier plan, mais elle n’était pas dominatrice. Toujours prête à rendre service, elle y était très populaire. On sortait sur le pas de sa porte en la voyant venir. On avait toujours un service à lui demander, une question à lui poser. Je réalise qu'elle aussi prenait du Valium. Etait-ce une manie des médecins pour anesthésier la conscience féminine et/ou leurs envies d'émancipation ?

Les plus proches voisins étaient les seuls à posséder une télévision devant laquelle nous regardions La piste aux étoiles, … en noir et blanc. Mes parents étaient les seuls à 300 mètres à la ronde -et pour des raisons liées au travail de mon père- à posséder le téléphone (qui n’était pas encore automatique) ce qui provoquait certains jours un vrai ballet d’aller et venues que j'ai déjà raconté dans "Téléphoner dans les années soixante".

Un immense et généreux abricotier ombrageait le jardin d’en face. Une simple porte séparait notre cour de celle d’une autre voisine chez qui nous allions sans prévenir. C'est dans leur garage que, dans les dernières années, je connus ma première surprise-partie.

Tous les propriétaires avaient fait construire en même temps, achetant leur terrain en bénéficiant de prêts à taux avantageux, pourvu de se "serrer la ceinture" et de terminer soi-même leur pavillon (avant de les agrandir bien des années plus tard). Le besoin de logements était crucial, l’agglomération sénonaise passant de 22 257 habitants en 1946 à plus de 30 000 en 1965, et on vit bientôt s'élever des immeubles dans la première Zup de Bourgogne à voir le jour fin 1960 (zone à urbaniser par priorité, à l'origine). Un hypermarché GEM à l'architecture oblique sortit de terre en 1970 à quelques centaines de mètres de chez nous. Conçu par Paul Parent, il est le seul en France à avoir été classé monument historique (en 2011, aujourd'hui d'enseigne Carrefour).

Longtemps après que ma famille avait déménagé, j’avais revu un des habitants. Il avait été le meilleur ami de mon père. Ensemble ils avaient installé le chauffage central dans le pavillon de l'un, puis de l'autre. Lui et sa femme avaient, comme mes parents, deux enfants, mais un peu plus grands. Les premières années, ils n'avaient pas de voiture et c'était dans celle de mon père qu'on partait pique-niquer le dimanche dans la proche campagne. Sa femme prêtait des revues féminines à ma mère qui me laissait les feuilleter.

Lorsqu'on la surprenait à descendre l'escalier avec sa mini robe vert pomme (c'était la mode) on savait qu'elle partait rejoindre un amant fortuné, médecin renommé. C'était de notoriété publique mais puisque que son mari ne se plaignait de rien personne n'allait être plus royaliste que le roi et on ne faisait jamais de commentaires. J’ai appris un jour la mort prématurée et plutôt tragique de cette femme, suite à un AVC. Quand j’ai revu son mari j’ai été surprise de le trouver en compagnie d’une autre femme. Elle était l’opposé de la première, timide, simple et ménagère, manifestement amoureuse. Cela m’avait semblé incongru, comme si je l'avais pensé incapable de connaitre un foyer paisible, même si je m'en réjouissais pour lui qui était la bonté même.

La maison de mes parents, bâtie dans un angle, bénéficiait curieusement de deux adresses, chacune dans une rue différente mais toutes deux portaient le nom d'un grand médecin et d'un chirurgien renommé. Personne n'y avait vu d'indice annonciateur de la construction d'un l'hôpital dans les champs voisins. Le lotissement était encore -et plus pour longtemps- un immense terrain de jeux qui se prolongeait par des pâturages pourvu qu’on s’aplatisse en rampant sous les barbelés de leur clôture. 

La seule interdiction concernait la petite rivière qui coulait à découvert en formant une frontière naturelle que les adultes estimaient plus dangereuse que la rue demi-circulaire qui en quelque sorte isolait le quartier. Contrairement à Mare-les-Champs, nous y vivions en bonne intelligence, respectant les différences des uns et des autres, et nous étions heureux.

Mais, comme dans cette petite ville (néanmoins fictive) le cadre n’a pas été épargné par les poussées architecturales anarchiques de logements collectifs et l’empreinte apaisante de la nature s’y est effacée.

Si vous appréciez ce style d'écriture, d'autres "nouvelles" ont été régulièrement publiées dans le blog.

lundi 18 mai 2026

Le Lotissement de Claire Vesin

Un lotissement, des enfants, un accident, les années 85. On pense immédiatement à Olivier Adam. A toute la vie devant nous. C'est inévitable.

Nous ne sommes pas en Essonne, à Juvisy mais à 17 km de Paris, à Mare-les-Champs, une bourgade fictive du Val de Marne, dont le nom est proche de bien des communes de région parisienne. Le village est comme un microcosme, que dis-je, une cocotte-minute. 

La construction, je devrais dire l'échafaudage du Lotissement est remarquable et je ne vois rien d'étonnant à ce que le livre de Claire Vesin soit déjà sélectionné et finaliste de nombreux prix littéraires. C'est amplement mérité.

Quel art pour se glisser dans le cerveau de ses personnages, à commencer par sa mère (p. 35) et dont elle fait elle-même partie, avec juste ce qu'il faut de détachement pour conserver une place d'autrice.

C'est le troisième livre de la Sélection 2026 Hors Concours que je découvre et c'est un troisième coup de coeur. J'ai beaucoup apprécié ce roman. Et pourtant j'ai été très troublée. Par son déroulement tragique, auquel on ne peut pas rester insensible.

Mais aussi par mes propres souvenirs qui sont revenus, à peine le livre refermé, comme un film laissé sur pause. Dans le lotissement de mon enfance, dix ans plus tôt que dans le livre de Claire Vesin, il s'est produit quelque chose qui aurait pu évoluer d'une manière semblable mais chaque maison y était différente … et puis c'était la "province". Etaient-ce des raisons pour préserver l'intimité de chacun ?

Vous en jugerez demain car, promis, je vais m'atteler à vous décrire la situation.

Claire Vesin situe l'action au milieu des années 1980 et sa reconstitution est si minutieuse que je serais surprise d'apprendre qu'elle n'y a jamais mis les pieds. On la croise petite fille, admirative d'Elise, sa (presque) camarade de classe, la fille un peu rebelle de la très respectable Béatrice, mère et surtout femme exemplaire, qui règne en dominatrice sur tout le quartier où elle oeuvre à créer patiemment une petite civilisation (p. 192).

Arrive Suzanne une charmante institutrice venue tout droit des Antilles, dont la jeunesse et la beauté ne seront pas des atouts, et qui va avoir un peu de mal à se faire à cette nouvelle vie. Férue de poésie elle va en distribuer chaque jour à la volée, et c'est une belle idée de nous avoir listé les références en fin d'ouvrage. La société est peu tolérante à la différence, qu'elle soit d'ordre physique (Suzanne a la peau noire), intellectuelle (Jérôme, le fils d'Agnès, est un enfant "différent") … ou encore de mode de vie (être célibataire n'est pas bien vu).

Se pourrait-il que dans un tel contexte, être amoureuse soit une tragédie ou une bénédiction ? (p. 192)

La suprématie de l'homme sur la femme est implacable. Un "bon" docteur s'emploie à assommer le cheptel (quel mot affreux pour désigner sa parentèle féminine) avec un cocktail de Valium et de Temesta que les femmes prennent comme des hosties.

Mais le train de la liberté est en route. Le dérapage est proche. Le lecteur l'a compris dès le prologue. On sait comment ça se termine dès la page 16. Les drames se succédaient depuis quelques semaines : l’accident de ma maîtresse, Mme Bourgeois, qui avait signé la fin de l’année scolaire, puis le décès du garagiste François Belge, le père de mon ami Jérôme. Et maintenant, le feu chez les Mondessert, Elise emmenée à l’hôpital, grièvement brûlée. (…) À qui le tour maintenant ?

Il n'est plus question d'arrêter l'escalade mais de comprendre où se situent les responsabilités. Le moment est venu de tirer au clair ce qui s'est réellement passé en 1986 à Mare-les-Champs, village pavillonnaire paisible de la banlieue parisienne.

Le sujet était déjà en soi passionnant. Claire Vesin y ajoute une dimension supplémentaire en convoquant les bouleversements qui secouent la société de cette époque : Le Pen à L’Heure de vérité, la construction des HLM, la catastrophe de Tchernobyl, la peur panique des attentats parisiens dont sa mère croit être à l'abri à Mare-les-Champs qui lui apparait comme un havre de paix, le tout sur fond de succès chanté par Balavoine. Bref, des années qu’on aurait tort de voir idylliques (bien que vous constaterez en me lisant demain que c'est grosso-modo ce que je pense avoir traversé, … dix ans plus tôt).

Elle nous fait revivre tous ces moments que nous avons oubliés. On se sent proche de la narratrice, surpris de penser comme elle. Tout a été englouti par le temps, comme mes souvenirs de cette vie (p. 114). Ce personnage devient archéologue pour autopsier chaque couche sédimentarisée, à la fois à grande échelle et à celle du lieu de vie dont patiemment elle met à nu les faux-semblants et dénoue chaque secret.

Il se pourrait que sa mère, qui travaille dans un cabinet de comptabilité et qui est mal dans sa peau, soit au premier rang des responsables. Serait-elle coupable de n'avoir rien vu des présages (p. 39) ?

Le lecteur ne veut pas être en reste et va analyser le moindre signe. Claire Vesin ne nous facilite pas la tâche. Elle fait les comptes, cherche les coupables. Ce qui est original c'est qu'elle écrit sur deux temps narratifs, celui de l’année scolaire 85-86 qui déroule la chronologie des faits et celui de notre époque pendant laquelle elle retourne sur les lieux et mène l’enquête. Le témoin principal est Agnès, l'amie de sa mère, employée dans le cabinet médical du généraliste qui abrutit ses patientes de tranquillisants. 

Claire Vesin est née en 1977 à Champigny-sur-Marne. Après une adolescence aux États-Unis et des études de médecine à Paris, elle décide d’exercer en banlieue parisienne, où elle vit aujourd’hui. Elle a publié Blanches en 2024 (Prix du livre La Tribune, Prix Europe 1-GMF, Grand Prix Littéraire de l’Académie nationale de Pharmacie). Le Lotissement est son deuxième roman.

Le Lotissement de Claire Vesin, à La Manufacture de livres, en librairie depuis le 21 août 2025
Sélection du Prix Jésus Paradis 2026, finaliste du Pris Le livre à Metz/Marguerite Puhl-Demange, finaliste du Prix Horizon du 2ème Roman de la ville de Marche-en-Famenneen, sélection du Prix du 3 mars des lecteurs de la librairie Le bruit des mots, finaliste du Prix Jean Amila-Meckerten, sélection du Prix littéraire des promesses, Sélection Hors Concours 2026

dimanche 17 mai 2026

La cuvée Margot du vignoble Brazilier

J'avais goûté la cuvée Margodu vignoble Brazilier il y a quelques années à l'occasion d'une dégustation assez large et si je l'avais appréciée je ne m'étais pas attardée.

C’était ma première vraie rencontre avec les vins des coteaux du Vendômois, que je connais désormais mieux et que j’apprécie énormément, bien entendu néanmoins en toute modération sachant que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé.

A l'époque j'avais été séduite par les cuvées Rochambeauun assemblage de Cabernet franc et de Pineau d'Aunis, issu d'une vendange très riche, ce qui lui confère des arômes de fruit très mûrs, et Ocre Jeanne, un blanc issu de Chenin, élevé en fûts pour transcender sa sucrosité et apporter des notes de fruits bien mûrs de pomme. Son côté discrètement mentholé, contrebalançant la puissance de ce blanc, m'avait intriguée. Et j'avais trouvé charmant le jeu de mots avec le prénom de sa fille Jeanne. Et puis l'aspect vieilli de l’étiquette est particulièrement réussi. 

J'ai redécouvert Margot sur Wine Paris où ce fut un de mes coups de coeur, bien que je n'en ai pas parlé longuement dans l'article récapitulatif parce que je préférais le faire après l’avoir associé à un ou plusieurs plats.

Je m'y suis intéressée aussi pour la "petite" histoire parce que Benoit Brazilier est père de trois filles. Je savais que Jeanne avait sa cuvée mais je n'ignorais que la seconde s'appelle Margot et que la troisième, Madeleine, a elle aussi une cuvée la célébrant.

Elaborée à partir de 70% de sauvignon et 30% de chardonnay, produite par des vignes de 25 ans poussant sur un terroir argilo-silex, elle est  élevée six mois sur lies fines en cuve béton, pour d’une part préserver la fraîcheur du fruit mais aussi lui amener une pointe de richesse et de complexité aromatique.

L'étiquette d'un enfant soufflant malicieusement sur un pissenlit monté en graines évoque le printemps, la fraicheur … 

Si la cuvée Rochambeau exprime des arômes de fruits très mûrs et d’épices, Margot est un vin rouge à la robe claire, pur Pineau d’Aunis, issu de vignes d'une quarantaine d'années, installées sur un sol argile-calcaire. Il est juteux, avec d'agréables arômes de petits fruits rouges cueillis à pleine maturité et des notes délicates florales et épicées. Il est léger… faisant de cette cuvée une alternative très intéressante pour ceux qui cherchent de la fraicheur et de la légèreté sans avoir envie d'opter pour un rosé. Il aura tout à fait sa place sur une table estivale.
Voilà pourquoi je l'ai associé à un carpaccio de boeuf au basilic, accompagné d'une salade de mâche, d'endive et de tomate. Et si ce vin rouge est "léger" il a une robe profonde et il n'est pas sans caractère, loin s'en faut, donnant l'impression qu'on croque littéralement dans une cerise Bigarreau Napoléon (dite Cœur de Pigeon) légèrement épicée.
Il a été élevé sans passage en bois, pour préserver la pureté aromatique. Par conséquent les tanins sont souples, permettant de l'associer à toutes sortes de charcuteries, et autorisant qu'on fasse tout le repas avec ce vin, y compris sur un plateau de fromages. En dessert ce fut une salade de fruits servie avec des tuiles au chocolat. Sachez enfin qu'en cas de grande tablée Margot existe en magnum.

samedi 16 mai 2026

La Vénus électrique, un film de Pierre Salvadori

Quelle chance d'avoir pu voir La Vénus électrique que j'avais malencontreusement loupé le soir de la cérémonie d'ouverture du Festival de Cannes 2026.

Ce film y avait été projeté hors compétition, en simultané en avant-première dans 900 salles de cinéma, lui offrant une très large audience. Il fallait être à la hauteur et il le fut. Je trouve d’ailleurs regrettable qu’il soit techniquement écarté du palmarès. Restent les Césars …

Dans le Paris de la Belle Époque, la Foire du Trône attire un public en attente de sensations fortes. L’attraction Venus Electrificata, présentée par Titus (Gustave Kervern) promet le coup de foudre. Suzanne (Anaïs Demoustier), exécute un numéro spectaculaire et qu’on devine dangereux pour peu que l’assistant envoie une décharge trop puissante. Les mains de la jeune femme portent d’ailleurs des traces de brûlure. Elle doit continuer le numéro pour éponger ses dettes. Alors qu’elle s’est introduite dans la roulotte d’une voisine médium pour y voler de la nourriture elle est interpelée par Antoine (Pio Marmaï), peintre fortuné, désireux de communiquer avec sa bien-aimée Irène (Vimala Pons), morte par accident quelques années plus tôt. Suzanne, prise au dépourvu, bluffe l’homme qui lui donne une somme d’argent conséquente. C’est l ‘engrenage.

Suzanne va régulièrement se rendre au domicile du peintre pour des séances de spiritisme. Elles auront pour conséquence heureuse de lui redonner la force de peindre, ce qui réjouit son marchand d’art et ami Armand (Gilles Lellouche). L’illusion est parfaite mais la supercherie devient vérité dans une spirale de quiproquos, de confidences et de révélations.

J’ai beaucoup aimé l’évocation de l’univers de la fête foraine, que nous n’avons pas pour habitude de voir associé à celui de la peinture (qui est pourtant elle aussi dans le registre de la magie). Le spectateur passe de Montmartre que l’on reconnaît furtivement au dédale des baraques. C’est un film d’époque qui offre de superbes reconstitutions, tournées dans des roulottes restaurées et conservées en Uzège, à Saint-Quentin-la-Poterie. Les mêmes qui avaient été utilisées pour le film Chocolat, ou Itinéraire d’un enfant gâté.

Ce sont plusieurs histoires d’amour qui s’imbriquent. C’est aussi ce que j’appellerais un thriller romantique qui mêle (et emmêle) plusieurs niveaux de narration, une révélation en entraînant une autre ou son contrepied dans un flash-back qui fait progresser une narration qui devient haletante, faisant craindre une fin à la manière de Roméo et Juliette une fois que nous serons tous passés de l’autre côté du décor.

Pierre Salvadori, le réalisateur de Comme elle respire en 1998, réussit (encore une fois) un film en tirant le fil du mensonge. Il retrouve son compositeur fétiche Camille B qui a habilement intégré des sons de foire à l'instrumentation et qui, au générique de fin, emploie à bon escient « Venus » de Shocking Blue (1969) : A goddess on a mountain top / Was burning like a silver flame / The summit of beauty and love / And Venus was her name

Une déesse au sommet d'une montagne / Brûlait comme une flamme d'argent / Le sommet de la beauté et de l'amour / Et Vénus était son nom

La Vénus électrique de Pierre Salvadori
Avec Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Vimala Pons, Gustave Kervern …

vendredi 15 mai 2026

Une femme à la mer avec Nathalie Lucas

Pour moi Florence Arthaud avait deux caractéristiques, celle d'avoir été la première femme à remporter la mythique course en solitaire en 1990. Et d'être Flo, l'héroïne célébrée par Pierre Bachelet avec qui elle a interprété 3 chansons.

Je ne savais rien de ses (nombreux) accidents car elle les enchaîna. Elle avait des séquelles d’un accident de la route qui l’avait plongée dans le coma à 17 ans et qui provoqua une paralysie partielle. Elle avait fait une fausse couche avant l'arrivée de la fabuleuse victoire de la Route du Rhum. Elle mourut avec neuf autres personnes, dont plusieurs sportifs français, dans un double accident d'hélicoptères en Argentine sur le tournage d’une émission. C'était le 9 mars 2015. Exactement dix jours avant la sortie en librairie de Cette nuit, la mer est noire, qui est le récit de sa chute en mer, aux éditions Arthaud.

Je n’avais pas entendu parler de ce naufrage, quelques années auparavant, en octobre 2011, le lendemain de son anniversaire, quand elle tomba de son bateau en pleine nuit alors qu'elle naviguait seule et tranquille, revenant de Rome après une croisière en solitaire en Méditerranée.

Je ne suis pas venue voir Une femme à la mer en mémoire de cette femme prodigieuse (dont on a bien raison de projeter le portrait à la fin du spectacle) mais pour assister à la performance de Nathalie Lucas qui est une comédienne que j’aime beaucoup.

Le terme d'exploit ne serait pas exagéré. Peu de personnes sont capables de rester suspendues en l’air aussi longtemps comme l’exige le dispositif scénique imaginé par Stéphane Cottin pour restituer le cadre de l'évènement.

Stéphane est un excellent vidéaste qui utilise ce média avec une justesse qui est toujours au service de la cause. Ses images ne sont jamais gratuites. Et en plus elles sont belles et magnifiquement accompagnées par les lumières de Moïse Hill. On voit vraiment Florence, alias Nathalie, faire une chute dans l’eau de mer en projetant des myriades de gouttelettes. Comme nous savons qu’elle en réchappa on ne s’inquiète pas beaucoup mais, et c’est tout l’art de l’interprétation de la comédienne, elle est si crédible qu’on se demande si elle va s’en sortir, comment, et dans quel état.

Bravo pour nous placer face à un suspense haletant ! Quelle émotion quand l’hélicoptère arrive. Surtout quand on sait que cet engin sera à la fois son sauveur et la cause de son ultime tragédie. Comme le destin peut être étrange !

Disposant d'une lampe frontale et d'un téléphone portable, Florence Arthaud parvint, malgré l'absence de ses lunettes, à appeler sa mère qui prévint son frère. Le CROSSMED est alors alerté, et trois heures vingt minutes après son appel de détresse, elle est récupérée par le biais de la géolocalisation de son téléphone. Consciente mais en état d'hypothermie, restitué à la perfection par la comédienne, elle est hélitreuillée vers l'hôpital de Bastia et en sort le lendemain.

Nathalie Lucas joue avec sensibilité toutes les facettes du personnage, tendre et vulnérable, ayant recueilli un petit chat avant de partir, forte et courageuse aussi.

L'histoire (vraie) est d'autant plus crédible que nous ne pouvons pas blâmer la sportive. Nous commettons tous des erreurs en oubliant les règles pourtant essentielles. Boucler sa ceinture, ici s'assurer avec le harnais, omettre le gilet de sauvetage (ou le casque lorsqu'on repense à Coluche) … On ne le dira jamais assez. La sécurité ne se discute pas, même par mer calme. Et il faut une résistance hors du commun pour se sortir de la catastrophe annoncée.

Florence fait face courageusement, méticuleusement, en se débarrassant de ses bottes roses fétiches qui prennent l'eau, et qui ne sont pas faciles à retirer. La force physique ne suffira pas, la navigatrice le sait bien. Elle a perdu tant d'amis en mer dont les noms s'imposent à sa mémoire et qu'elle pense bientôt rejoindre … Dans ces cas là, rien n'est possible sans un minimum de chance. Disposer de sa lampe frontale … et d'un portable étanche (qu'elle venait d'acheter), pourvu que quelqu'un réponde à son appel.

Nous vivons avec Nathalie Lucas ces trois heures d'angoisse, de détermination et de courage que n'aurait pas renié le célèbre docteur Coué. Nous entendons au loin les conversations étouffées ponctuées de rire des estivants dînant sur la plage de Macinaggio du Cap Corse. Nous craignons pour Bilka, moussaillon impuissant sur l'Argade II qui s'éloigne à la vitesse de 5 noeuds parce qu'il est en pilotage automatique. Nous savons qu'une solution interviendra, mais laquelle ?  Quel bateau de pêcheur pourrait la repérer ? 

La soirée devient alors l'occasion de nous donner une leçon d'espoir.

Au début la musique agréable évoquait un certain exotisme (très belle bande sonore de Cyril Giroux). La nuit recouvre une surface scintillante, rendant l'instant magique et hors du temps. La mer s'étend, calme et paisible, sur la toile de fond du théâtre. C'est une nuit idéale pour naviguer seul et tranquille. Pas tout à fait seule puisque la sportive vient de recueillir un chaton. Pas tout à fait tranquille puisqu'une "petite" vague imprévue la déséquilibre et la jette à l'eau.

Le bateau s'éloigne. La mer promet de devenir son tombeau. Il est près de minuit. Le public est plongé dans un noir aussi profond que celui de cette nuit là, dans le terrible silence de la mer comme du ciel. Florence va mourir.

C'est l'instant du mea culpa, de reconnaitre une vie entière vécue dans l'excès, de s'interroger sur la question de Dieu et d'éprouver la peur avant que les réflexes (et les leçons apprises) ne s'imposent. Se débarrasser de ses bottes. Economiser l'énergie pour flotter le plus longtemps possible en se maintenant dans une espèce de survie animale.

Mais comment positiver quand on sait qu'on n'a quasiment aucune chance, étant à 30 km de la côte la plus proche, dans une eau tout de même un peu froide (12 degrés) ? Florence tente de faire la planche mais coule. Alors elle nage et relativise "surtout ne pas paniquer", se rappeler ses capacités surhumaines de résistance après son accident de la route.

On dit parfois être dans un état second lorsqu'on doit faire face à une situation exceptionnelle. Pour rendre le cocasse de la situation, Stéphane Cottin lui a proposé un dispositif scénique la suspendant dans les airs (et nous donnant l'indice de l'intervention de l'hélitreuillage). Nathalie flotte donc au-dessus de la scène, retenue par des sangles dont elle sait qu'elles deviennent dangereuses pour sa propre santé au bout d'une heure. Elle aussi "reste dans l'action tout en économisant ses forces".

On sent que ça ne va pas suffire. Déjà l'eau s'infiltre par son nez. Elle commence à ressentir l'ivresse des profondeurs. Elle va s'endormir et mourir sans souffrance. A moins que … elle ne songe à sortir son portable et composer au petit bonheur la chance un numéro enregistré à la lettre M … comme maman.
La suite, on la connait. L'exemple est magnifique et doit nous inspirer. Bravo à ces deux femmes d'exception !
Une femme à la mer d'après l'adaptation de Jean-Benoît Patricot du livre "Cette nuit la mer est noire" écrit par Florence Arthaud en collaboration avec Jean-Louis Bachelet aux éditions Arthaud
Mise en scène & scénographie : Stéphane Cottin
Avec : Nathalie Lucas
Lumière : Moïse Hill
Création sonore : Cyril Giroux
Costumes : Chouchane Abello-Tcherpachian
Technique de vol : Marc Bizet MBTA
Avec les voix de Frédérique Tiermont, Julie Delarme et Marc Citti
A partir de 12 ans
Au théâtre des Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Les samedi 2, mardi 5 et lundi 11 mai puis le samedi 23 mai à 15 h et le mercredi 27 mai à 21 h
Au théâtre des Gémeaux - 84000 Avignon à 11h 40
Du 4 au 25 juillet relâche les 8, 15 et 22 juillet 
Reprise aux Gémeaux parisiens à partir du 19 septembre 2026

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