L’académie des Beaux-arts a inauguré une nouvelle exposition, très artistique tout autant qu’émouvante, intitulée Ukraine, le mal qui reste, qui a été présentée à la presse par Guillaume Herbaut et Sylvie Hugues.On connait ce photographe qui avait précédemment été finaliste du prix en 2018, attribué cette année-là à FLORE. Guillaume Herbaut est le lauréat 2024 du Prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière - Académie des beaux-arts, doté d’un montant de 30 000 euros, et qui a pour spécificité, parmi la soixantaine de prix accordés par l’académie des beaux-arts, d’être une bourse à projet et qui est bisannuel. Ainsi Sophie Zénon, la lauréate de l’édition 2026, choisie par le jury réuni le 10 septembre dernier, parmi 21 candidatures présélectionnées cette année, ne restituera son projet Odyssée Végétale, qu’à l’automne 2028, elle aussi sous la forme d’une exposition au Pavillon Comtesse de Caen de l’Académie des Beaux-arts.
Ce "temps long" est une donnée importante pour un photographe, qui plus est lorsqu’il s’agit de rendre compte de la trace d’un conflit armé. Il faut avouer que la guerre en Ukraine est devenue un des sujets d'actualité si quotidien qu'on n'y prête sans doute pas suffisamment attention. Or cette guerre est terrible, pas seulement par les dégâts matériels qu'elle fait aujourd'hui mais peut-être surtout par les séquelles humaines et profondes qui vont subsister très longtemps. C'est précisément ce que Guillaume Herbaut s'attache à faire ressentir et qui soulignait être très honoré d’exposer ici.
Sylvie Hugues est correspondante de l'Académie des beaux-arts depuis février 2001 pour la photographie. Elle a précédemment assuré le commissariat des expositions de Pascal Maitre et de FLORE mais se définit davantage comme curatrice que commissaire. Elle a cherché ici à installer une ambiance propice au recueillement, en adaptant les lumières des salles, la taille des oeuvres, en privilégiant un grand format et un encadrement d’une grande sobriété. On la voit en pleine discussion avec Guillaume Herbaut devant la photographie prise à Kryvyt Rih en avril 2925 d'une aire de jeu où neuf enfants ont été tués par un missile balistique Iskander russe le 4 avril 2025. Le bombardement a fait 19 morts et plus de 68 blessés dont 12 enfants.Le photographe se rend en Ukraine chaque année depuis 2001, sauf pendant le Covid. Ce fut son premier contact avec les ruines de l’empire soviétique. On en vit aujourd’hui les soubresauts car les relents d’impérialisme provoquent les guerres. Il a suivi les événements de 2004 et 2014, la résistance ukrainienne, l’annexion de la Crimée, l’entrée de la Crimée dans la guerre. Alors qu’on oublie la guerre je témoigne en revenant sur la ligne de front. Il a remarqué l’accélération de 2022. Et s’est trouvé confronté à la problématique de la représentation de la guerre. On entend tous les jours le nombre de morts. Les choses se répètent. Si on a déjà couvert 15 bombardements, comment parler du seizième ?
L'arrivée des drones à tout changé. Ce conflit est un laboratoire pour les prochaines guerres. Il a vu son premier drone en 2023 à 20 km des premières lignes. (les tirs de roquettes étaient d'ailleurs aussi à craindre). Puis les Shaheds de conception iranienne (qui sont des drones d'attaque unidirectionnels, souvent qualifiés de "drones kamikazes"), massivement utilisés par la Russie en Ukraine depuis l'été 2022.
Puis les FPV qui ont fait basculer le conflit. Le danger n’est plus le tir de roquette ou d’un sniper. Aujourd’hui à 50 km du front on est déjà en danger de mort. La ligne de front est désormais inaccessible pour les photographes. Les soldats sont largués à 17 km et doivent la rejoindre en marchant.
Nous, photographes de presse, nous ne sommes plus les premiers témoins. Ce sont d’abord les victimes, des "amateurs", qui filment eux-mêmes les combats avec leur téléphone. On tue désormais en direct et les images sont ensuite diffusées sur une musique. Le travail du photographe professionnel s'en trouve questionné. Du coup c’est le hors champ, la société civile, les traumas qui vont durer, que j'ai voulu raconter. Et je suis heureux d'avoir pu mener mon travail avec une grande liberté d’expression.
En mai 2022 une des premières personnes qu'il rencontre, à Andriïvka, un village occupé à 50 km de Bouchka, est un ancien chauffeur-routier, enlevé par des soldats russes. Torturé, déclaré mort, puis retrouvé vivant parmi des cadavres, il revient enfin chez lui après vingt jours de détention en Russie. Découvrant sa maison détruite par l'explosion d'un char russe il semble crier d'horreur mais aucun son ne sort de sa bouche, à l'instar du tableau Le cri d'Edvard Munch. La douleur qu'il exprime incarne pour lui le mal qui reste.
C'est ce cliché qui a été retenu pour faire la couverture du hors-série photographie de la Revue des deux mondes, parue le 8 octobre 2026. Quant à moi j'ai pensé au livre d'Andreï Kourkov, Les abeilles grises, qui m'avait bouleversée.
Quand il avait présenté le projet il croyait que la paix serait revenue au moment de le réaliser. Non seulement il n’y avait pas d’amélioration mais de fut pire. En conséquence il a voulu intégrer deux tablettes au début du parcours.
Sur l'écran de gauche, DeepStateMap, une carte interactive ukrainienne indépendante, suit l'évolution du contrôle territorial et de la ligne de front pendant la guerre en Ukraine, à partir de renseignements issus de sources ouvertes (OSINT).
Sur celui de droite, Air Alert qui est une application que tous les ukrainiens ont dans leur poche sur leur smartphone pour suivre les alertes aériennes en temps réel. Elle a été lancée en 2022 pour prévenir des attaques de missiles et de drones dans chaque région. Pendant la visite presse nous avons entendu à trois reprises les sirènes accompagnant les notifications.
Plus loin il a intégré des vidéos prises par les soldats ou leur famille. Comme celles de Vitaly Koliadenko, 25 ans, soldat ukrainien ayant passé trois ans dans des prisons russes (à Rostov, Kamyshin et finalement Borisoglebsk) après son arrestation en 2022 sur le front de Marioupol. Il raconte les coups et les électrochocs qui laissent la peau des jambes noircie, mais qui doivent être cachés aux observateurs ou lors du tournage de vidéos envoyées aux familles. Il raconte également les rations de nourriture insuffisantes et le contrôle du poids des détenus pour éviter les décès par inanition. On voit son visage changer au fil du temps. Le comble du supplice aura été d'être obligé de témoigner à destination de sa famille que tout allait bien alors qu’il venait d’être horriblement torturé.






























