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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 27 mai 2026

Le Chant des Forêts, l'envoutant documentaire de Vincent Munier

Il suffit de regarder Le Chant des Forêts, l'envoutant documentaire de Vincent Munier, pour approuver le jury des César de lui avoir accordé une récompense cette année.

Ce film est un documentaire qui a presque les codes d'un film de fiction. D'une durée voisine de 1 heure 30, tourné dans les Vosges, berceau de la famille Munier, il restitue la poésie des souvenirs tout autant que la beauté, encore palpable, d'une nature magnifique.

Certes il ne fait pas appel à des comédiens professionnels mais il a eu la bonne idée de scénariser le film en associant son père et son fils. Nous guettons comme eux les animaux à l'affut dans un abri camouflé ou nous les surprenons en discussion dans l'intimité d'une cabane éclairée au fond des bois, comme dans un conte.

La forêt se révèle lentement et progressivement pendant l'affichage du générique, tandis que s'élèvent les brumes matinales. Notre oeil est en apprentissage de décryptage, et parfois l'image est à la limite du visible, nous faisant ressentir l'adrénaline du guetteur.

Le documentaire n'est pas que dans le merveilleux. La réalité n'est pas occultée. On apprend que le Grand Tétra (dont le cri est si étonnant) a disparu de nos forêts (et pour le filmer il a fallu que l'équipe se déplace en Norvège).

Mais pour l'essentiel c'est un émerveillement que l'on ressent face à une nature sylvestre magnifique, composée de conifères, sous-bois, lichens, qui abritent un peuple animal qu'on entend avant de le voir. Le réalisateur joue au maximum avec les lumières et les ombres de l'aube et du crépuscule. Les images ne sont pas offertes au spectateur sans contrepartie. Il faut faire l'effort d'accepter le flou, les mises au point hasardeuses … pour mieux apprécier la silhouette d'un cerf dont le brame nous aura effrayé.

Les prises de son sont précises et participent à la création d'émotions. j'ai retrouvé le plaisir (et le frisson) de nuits passées en forêt d'Orléans à la période de comptage des cerfs quand, avec d'autres "volontaires" nous étions postés à divers croisements avec la mission de noter les horaires des brames et de passage de ces grands animaux.

Le résultat est sublime. Le chant des forêts nous offre des images magnifiques d'écureuil et de renard, d'une biche traversant un étang accompagnée de son faon, d'oisillons grand duc et de hiboux. Faune et flore y semblent encore intacts mais il ne faut pas oublier les menaces environnementales, apprécier ce bonheur et surtout le protéger.

Le Chant des Forêts
Un film réalisé par Vincent Munier qui en a écrit le scénario
Avec Vincent Munier, Michel Munier (son père), Simon Munier (son fils)
Musique : Warren Ellis, Dom La Nena, Rosemary Standley
Photographie : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion
Son : Romain Cadilhac, Marc Namblard, Olivier Touche et Olivier Goinard
Montage : Laurent Joffrion, Vincent Schmitt
Sur grand écran depuis le 17 décembre 2025

mardi 26 mai 2026

Je suis allée au Château du Rivau #1 les jardins

Il y a trois bonnes raisons de vous rendre au Chateau du Rivau si vous aimez les vieilles pierres, les jardins insolites et/ou l’art contemporain.

En effet, situé en Touraine, sur la commune de Lémeré (Indre-et-Loire) et inscrit parmi le réseau des grands sites patrimoniaux de la Loire, le domaine se compose d’une forteresse seigneuriale remontant au XIII° siècle et d’un logis Renaissance classées Monuments Historiques, avec un pressoir original, organisé autour d’un patio comme en Bourgogne et non creusé dans la roche comme c’est fréquent dans la région.

Il réunit l’architecture médiévale et Renaissance, l’art des jardins, l’art contemporain auquel ceux qui ont la chance d’y séjourner ajoutent l’art de vivre.

Je vous emmènerai un prochain jour visiter les bâtiments, admirablement restaurés, et nous nous attarderons sur l’exposition temporaire d'art contemporain qui se poursuit jusqu’au 1er novembre 2026, tout en pointant quelques oeuvres de la collection permanente.

Si vous souhaitez "tout" savoir à propos du Riveau consultez le site qui est très bien fait et où tout est détaillé avec précision.

Aujourd’hui, nous allons arpenter les différents espaces extérieurs qui doivent beaucoup à la détermination et la compétence de Patricia Laigneau, propriétaire des lieux depuis 1992 avec son mari Eric. Car il fallut bien du courage et de l’imagination pour redonner un cadre bucolique à un endroit qui avait été laissé à l’abandon et qui était exploité en tant que ressource agricole. Désormais les jardins sont labellisés Jardins remarquables et composent un écrin à un parc d’une vingtaine de sculptures contemporaines monumentales.

Jardin botanique mais aussi jardin de sculptures, les pièces monumentales de Pierre Ardouvin, Lilian Bourgeat, Laurent Pernot, Jean-Pierre Raynaud, Philippe Ramette, Fabien Verschaere... font écho à la collection d’œuvres d’art exposée à l’intérieur du château : Jan Fabre, Théo Mercier, Julien Salaud, Jeff Koons ... et qui seront détaillés ultérieurement dans un second article.
Il faut resituer le domaine dans une région vallonnée, très verte, marquée par la fameuse douceur de vivre tourangelle. L’arrivée s’effectue par une route de campagne tranquille qui évoque un peu la Toscane et la première impression est olfactive. Patricia Laigneau a été bien inspirée de convertir un dépotoir en un massif de lavandes et de santolines qui nous accueille avec plus d’originalité qu’un parterre de buis.
On estime la superficie du domaine initial des Beauvau au nombre de pigeons que pouvait accueillir le pigeonnier, 1200, donc 2500 hectares en appliquant le droit seigneurial. Une fois passé le portail Renaisssance, nous entrons dans l’enclos de la cour des communs qui s’appelait autrefois Cour des Servitudes et qui, elle aussi, se trouvait dans un état pitoyable.
Il était évident pour Patricia Laigneau de rendre hommage à un homme de la région, l’humaniste et bon vivant Rabelais, connu pour sa formule, l’appétit vient en mangeant, la soif en buvant. Voilà pourquoi le potager porte le nom de Gargantua. Il a reçu le Grand prix du potager innovant en 2017, et il est depuis 2013 Conservatoire du Patrimoine Légumier de la région Centre-Val de Loire. Il va de soi qu'il est cultivé selon les bons principes pour la préservation de la planète. J'adorerais y faire un stage …
Des variétés méconnues ou qui risquent de disparaitre y sont cultivées afin d’être reproduites et partagées avec d’autres jardins comme le Chou navet jaune de Saint-Marc, le Céleri violet de Tours, le Haricot Barangeonnier, le Flageolet de Touraine, la Sucrine du Berry et la Citrouille de Touraine.
A la fin de l’été on verra entre les fleurs des légumes à développement digne de Pantagruel : artichauts, potirons, citrouilles et autres cucurbitacés dont la collection est proche d’une cinquantaine de variétés, parmi lesquelles le Potiron rouge d’Etampes ou le Bleu de Hongrie, le Gros jaune de Paris, la Galeuse d’Eysine, la Courge Marina di Chiogga, la Melonette Jaspée, la Courge Spaguetti ou le Turban d’Aladin, pouvant tous être dégustés dans les deux restaurants. Par contre la Citrouille de Touraine, la Calebasse d’Hercule, la Courge Eponge ou le potiron Jack O’ Lantern ne seront présents qu’à des fins décoratives.
Ce qui frappe le plus, en ce mois de mai, c’est la profusion de roses avec 3000 pieds de 512 variétés, dont certaines sont des variétés anciennes, très odorantes. On admire parmi elles le rosier liane Château du Rivau Everive, créé par André Ève capable de monter jusqu’à près de 7 mètres de hauteur.
Les rosiers sont des couvre murs idéaux pour les douves du château (dont la pierre blanche réfléchissait une lumière éblouissante) ou pour embellir les grands arbres. Élu "Fleur de l'année 2005" par les lecteurs de Rustica, les fruits abondants du rosier liane Château du Rivau font le bonheur des oiseaux. Et je peux vous dire que le concert est incessant.
  
Les roses les plus parfumées sont celles des rosiers galliques mais ceux-ci n’étant pas remontants (ils ne fleurissent qu’une fois dans l’année) ils ne sont pas les plus plantés. Je ne résisterai pas au cours de la matinée à prendre ces fleurs en photo et je vous les montre tout de suite avant de reprendre le parcours.

lundi 25 mai 2026

Ils étaient de l’Est de Julien Thèves

Journaliste pour Le Monde, Julien Thèves a reçu le Prix Marguerite-Duras, 2018, pour Le Pays d’où l’on ne revient jamais (Christophe Lucquin éditeur). Son cinquième roman, Ils étaient de l’Est est déjà présent dans plusieurs médiathèques, ce qui lui donne une belle longueur d'avance sur les autres ouvrages en lice pour le Prix Hors Concours que j'ai annoncé il y a quelques jours.

Ceci pour dire que je l'ai lu avec une exigence accrue.

Il situe évidemment l'action dans l'Est de la France, plus précisément en Lorraine, région composée de la Meurthe-et-Moselle (54), la Meuse (55), la Moselle (57) et les Vosges (88). C'est précisément dans ces deux départements que vivaient ses grands-parents dans les années 1980.

Il est utile de savoir qu'il est né en 1972 pour comprendre à quelle hauteur il peut se souvenir de son enfance, rythmée par les visites estivales chez ses grands-parents paternels, en Moselle, et ses grands-parents maternels, dans les vallées vosgiennes aux forêts profondes que l’on reconnaît dans l’illustration de couverture conçue par Hélène Avérous.

Il est utile aussi de savoir qu'il a profité d'une résidence pendant le confinement pour convoquer ses souvenirs, ou du moins ce qu'il en restait et qu'il ne pouvait pas complètement vérifier in situ en raison du confinement imposé par le contexte de la pandémie, dont il ne dit pas grand chose si ce n’est de faire un rapprochement avec le passé : Il n’y a plus de douanes, plus de frontières mais de nouvelles restrictions (p. 86), en faisant référence à la limitation des sorties à une durée de 1 heure et un rayon de 1 km à vol d’oiseau autour de son domicile.

Cela étant il aurait fort bien pu élargir ses recherches ensuite puisque l’édition s’est produite 4 ans après la fin du troisième confinement. Mais il n’aurait pas été légitime alors d’achever le livre par une balade aérienne virtuelle engagée sur Google Maps. 

Entre temps, nous naviguons entre les uns et les autres sans toujours savoir de quels grands-parents il s’agit même s’il existe des différences entre eux. L’auteur n’est sans doute pas très clair sur ses intentions. Le pronom personnel retenu pour le titre semble les confondre. Et suggérer aussi que la région façonne ses habitants "comme un seul homme".

Il ne craint pas non plus de se contredire. Et cela dès le début : Ils ne m’enchantaient pas mais ils devaient bien m’enchanter puisqu’ils m’enchantent aujourd’hui, quand je pense à eux (p. 12).

Il plaide coupable : Je dois inventer mon père parlant du sien (…). On voudrait tellement les ressusciter, et les interroger. (…). Je mélange le faux et le vrai (p. 88).

C’était des vies sans culture, sans productions culturelles, sans télévision (p. 109). mais Julien Thèves se corrige : Ce n’était pas une vie sans culture bien sûr que non. Il y avait des livres mais on ne voit personne lire (p. 110). 

Comment, après de tels aveux, pouvons-nous nous y retrouver ? Il faut croire que là est la magie de son écriture, de la musique de ses mots, puisque je reconnais beaucoup de choses dans ses propos car même si ma famille n’est pas originaire de l’Est, l’époque était assez homogène. Et j’ai suffisamment été ensuite en lien avec des lorrains pour saisir la particularité de leur situation. Nés allemands après la première annexion, ils sont devenus français plus tard.

J’entendais souvent ma grand-mère maternelle (née dans l’Aisne) se plaindre elle aussi que ça tombait comme à Gravelotte (p. 78). Je n’avais jamais pensé à lui en demander la signification. L’averse me semblait être une explication suffisante. J’ignorais que c’était une trace linguistique de la guerre de 1870, pendant laquelle Gravelotte fut perçue comme une hécatombe inutile, prélude à la défaite et à la perte de l'Alsace-Lorraine. Tout ceux de ma génération ont vu leur enfance marquée par des expressions en lien avec l’un ou l’autre de ces conflits. Comme finis ton assiette, on voit bien que tu n’as pas connu la guerre.

Quand ma mère cuisinait trop de pâtes on lui reprochait de vouloir nourrir un régiment, voire carrément la 2ème DB (division blindée). Ma grand-mère ne faisait pas les courses. Elle allait au ravitaillement. Sa grande spécialité était -elle aussi- les oeufs à la neige, mais je n’ai jamais goûté de pâtisserie nommée africain. Par contre je me régalais tout comme Julien Thèves de cervelle, de langue de bœuf, de la frisée du jardin avec des fleurs de bourrache comme le faisaient ses autres grands-parents, en Lorraine, où le jardin s’ornait de monnaie du pape et de glaïeuls. Je me souviens autrefois en avoir vu partout.

Une fois adulte, j’ai découvert la tarte aux brimbelles (myrtilles) que la grand-mère de mes enfants allait ramasser avec un peigne spécial dans les sous-bois autour de Gérardmer et qu’elle lavait ensuite par crainte qu’un renard ait fait pipi dessus et ne transmette une maladie. Cette peur est donc universelle.

Julien Thèves affirme que les grands-mères de l’époque sont des femmes qui n’ont jamais « travaillé », n’étaient jamais allé au bureau, en réunion, (…) pas trimé en usine, même si ma grand-mère vosgienne faisait tous les métiers puisqu’elle aidait aussi au magasin et au cinéma. Mais nous, nous n’avons vu que la cuisine et les courses, elles étaient vieilles (p. 149).

Il exagère. Il ne songe pas à celles qui, comme ma grand-mère paternelle, travaillaient d’arrache-pied à la ferme ou comme mon autre grand-mère servaient dans le commerce de leur mari, le seul à être salarié, si bien qu’à la retraite elles ne touchaient quasiment pas de pension. C’est qu’il ne faisait pas alors bon se séparer. Rien d’étonnant à ce que ces années là aient produit la dernière génération des couples qui ont passé leur vie ensemble, qui n’ont eu qu’un mari, qu’une femme (p. 37). Espérons qu’ils ont été heureux.

De temps en temps une photographie noir et blanc (jamais légendée) semble chercher à confirmer les propos mais elle est de si mauvaise qualité qu’on n’y perçoit rien de signifiant, sauf peut-être celle des sonnettes de l’immeuble de B. où l’on peut encore lire le nom de la famille Thèves. A ceci près qu’on aurait de toute façon cru l’écrivain sur parole.

L’écriture a une vertu documentaire mais limitée parce que l’auteur n’approfondit pas son analyse. Il reste à la surface des évènements, justifiant sa position en invoquant une quête de vérité. C’est ce qu’il y a de plus vrai dans ces souvenirs, les baisers et les gâteaux, les repas et les balades et les longues heures d’ennui (p. 150). 

Cette position lui permet d’insuffler dans le récit une tendresse infinie et apaisante qui explique selon moi les critiques élogieuses que j’ai lues à son propos. Après avoir été hameçonnée par des débuts prometteurs décrivant ses grands parents comme les vigies d’un temps maudit, adoré (p. 23) j’aurais espéré davantage qu’une écriture élégante sur la mémoire en plein accord avec la forte promesse des premières pages : Faisons revivre ces gens, observons-les comme une peuplade ancienne, comme l’incarnation d’un monde passé, comme le miroir de notre propre pays, de notre propre époque. Un miroir déformant bien sûr (p. 40). 

Ils étaient de l’Est de Julien Thèves, éditions Abstractions, en librairie depuis le 28 mars 2025
Sélection Hors concours 2026

dimanche 24 mai 2026

Le spectacle équestre de Cheverny "Rencontre entre l’Homme et le Cheval"

(article mis à jour le 28 mai 2026)
Cheverny est célèbre pour son château, son parc et ses jardins, toujours sublimes, mais aussi pour son amour des chevaux.

Je n’ai donc pas été étonnée d’apprendre que Maximilien de Vibraye était à l’origine de la présentation d’un spectacle équestre inédit, conçu par l’écurie d’Arcadie après deux années de résidence à Valençay. Comme toujours il a fallu travailler d’arrache-pied pour aménager un tout nouvel espace, où l’herbe poussait tranquillement, jamais ouvert au public et aménagé pour l'occasion.

Son immense avantage est d’être tout proche des écuries comme de l’entrée du château, donc facilement exploitable avec des animaux et tout à fait accessible au public. Ceux qui ignoreraient cette opportunité seront alertés par les déambulations des cavalières dans les jardins plusieurs fois par jour, en général à 14 et 17 heures.
Le spectacle est présenté à 11 et 15 heures, sauf le lundi, et il a été suspendu du mercredi 27 au vendredi 29 mai inclus en raison de la canicule. Une décision prise pour le bien‑être des chevaux, des cavaliers et du public, car la zone du spectacle est entièrement exposée au soleil comme vous le constaterez sur mes photos. Les grands parapluies du mariage d’Isaure et Henri ne suffiraient pas à protéger le public du soleil. Et il est hors de question de faire souffrir les chevaux.

L’espace a l’allure d’un manège, avec son sable fin et ses gradins en arc-de-cercle permettent au public d’être au plus près de la piste. La création est inédite. Elle invite petits et grands à vivre un moment suspendu où le dressage devient un langage silencieux, une véritable danse entre deux êtres. Le spectacle est plutôt impressionnant parce que le public ressent les vibrations du sol sous les pas des chevaux, perçoit leur respiration, les regards, les signaux infimes du dressage, de manière à comprendre la relation de confiance qui se tisse entre les artistes et leurs montures. Au final la complicité entre l'Homme et le Cheval a quelque chose de poétique.

Cette proximité offre une expérience unique encore plus forte pour les personnes installées au premier rang qui vivront les déplacements d’air provoqués par les chevaux lancés au galop. Il est même prudent de fermer les yeux quand l’animal s’ébroue après s’être roulé dans le sable.

Rassurez-vous il n’y a là rien de dangereux, ni d’imprévu, car tout est entrepris pour que le cheval prenne plaisir à l’exercice. Or celui-ci apprécie de se gratter ainsi le dos, même si le soigneur vient de le doucher et qu’il est parfaitement propre. 
Pendant 45 minutes, deux artistes équestres -une femme et un homme- évoluent avec huit chevaux et poneys de races et de robes différentes. Cette diversité donne au spectacle une palette visuelle riche et vivante, renforcée par une succession de sept numéros en costumes, alternant (sans les nommer de façon rébarbative) :

- chevaux montés et chevaux en liberté,
- différentes allures : pas, trot et galop,
- figures de dressage,
- haute école,
- travail à pied.

Chaque tableau révèle la finesse du geste, la précision du mouvement et la complicité profonde qui unit l’humain et l’animal.

Ayant vu deux représentations différentes le présent article est une sorte de synthèse destinée à vous donner un aperçu des chevaux dont vous pourrez apprécier les performances.
Il y a notamment un cheval lusitanien (originaire du Portugal) palomino, un comtois au dos très large, idéal pour présenter un numéro de voltige comme j’ai pu en voir au cirque Gruss.
L'entrée en piste d’Unique est digne et superbe. Il pose majestueusement un, puis deux  sabots sur le tabouret installé par le dresseur et acceptera qu'il monte sur son dos. Tout à l’heure il se vautrera avec délice, les quatre fers en l’air et les parapluies protègeront le premier rang des fines projections.
Sa robe est couleur chocolat. Il est né avec un pied-bot au postérieur et son avenir était compromis. Par chance un maréchal ferrant lui posa une attelle qui corrigea le défaut et lui sauva la vie. Il est depuis devenu une vedette de cinéma, notamment dans le film Chocolat où il a été capable de rassurer Omar Sy, totalement terrorisé par les chevaux.

samedi 23 mai 2026

La classe et la fonction de Mariana Alves

Jusqu'à présent, hormis London 53 qui est une véritable fiction, tous les livres de la sélection 2026 du Prix Hors Concours que j'ai lus invoquent des souvenirs d’enfance et donc, par voie de conséquence, se situent dans un passé appartenant au siècle dernier.

Dans La classe et la fonction nous voici dans le Paris des années 1990, trente ans après celui des Femmes du sixième étage, le film français réalisé par Philippe Le Guay, sorti en 2011, qui a pour thème l'immigration espagnole des femmes employées de maison dans le XVI° arrondissement de Paris.

Nous sommes aussi dans un décor semblable à celui de La cage dorée, un film racontant l’histoire d’un couple de gardiens d’immeuble portugais. Mais, si ceux-ci sont adorés par les propriétaires on sent dans l’ouvrage de Marianna Alves une faille abyssale.

Elle a écrit un récit d’introspection qui revient avec une grande pudeur et une grande force sur l’histoire familiale et le temps de l’enfance de la Grande petite. Fille d’immigrés portugais, la narratrice grandit dans une loge de gardien d’immeuble du riche et luxueux XVI° arrondissement parisien que parfois elle évoque sous la forme d'un pictogramme rectangle. Dans un récit incisif et ponctué par l’humour, elle décrit ses conditions de vie dans ce microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, qu'elle désigne sous le terme de les Autres, tandis qu'ils sont les invisibles, corvéables à merci. Elle nous fait partager un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas. C'est plutôt troublant.

Les épisodes s'enchainent entre deux retours au bled, comme dit la Grande petite (p. 37) et nous interroge, les yeux dans les yeux : est-il vrai qu'on a la belle vie en France ?

Ce court roman (et la brièveté est pour moi une qualité) fait naturellement penser à La honte d'Annie Ernaux (1997) dont on n'est pas surpris de lire une citation. Il est également touchant à bien des égards, en particulier quand la famille se réduit, après le décès de la maman.

La classe et la fontion ne laissera personne insensible et peut-être regarderons-nous d'un autre oeil ces logements de fonction en voie de disparition. La loge est un croquemitaine qui brisent les rêves de ceux qui osent à peine y croire (p. 86).

La classe et la fonction de Mariana Alves, aux éditions Chandeigne, en librairie depuis avril 2026
Sélection Hors Concours 2026

vendredi 22 mai 2026

La Cordelle, 89450 Vézelay, # 2, le chantier de rénovation et d'agrandissement

Nous voici de retour à La Cordelle, en dehors des offices, pour examiner les lieux plus en détail. C'est un endroit chargé d'histoire qui est prometteur d'un bel avenir. C'est pourquoi j'ai choisi comme première illustration une photo des travaux en cours.

Dans un précédent article je décrivais l'ermitage dans son ensemble et son histoire. Je vous y invitais  à regarder un petit film tout en soulignant que 2026 marque le 800 ème anniversaire de la mort de saint François d'Assise, ce qui explique que l'Église célèbre une Année jubilaire exceptionnelle.

Il est temps désormais de se pencher sur quelques aspects architecturaux et surtout de présenter le chantier de rénovation et d’agrandissement qui y a été lancé et dont la fin est prévue pour l'été 2027.

Avant tout je rappelle l'essentiel. Nous sommes devant une chapelle romane élevée au 12ème siècle (1146-1170) sur le lieu où saint Bernard avait prêché la seconde croisade.

Le prieuré construit à l'origine pour les bénédictins devint franciscain au XIII° siècle. Le couvent fut incendié pendant la guerre de Cent Ans et de nouveau réduit en cendres en 1569 pendant les Guerres de Religion. A la Révolution il fut vendu comme bien national et la chapelle fut transformée en grange jusqu'en 1949.

Son histoire est indissociable de la Basilique de Vézelay, qui a fait l'objet d'une publication spécifique. En 1920, Sainte Marie-Madeleine a été érigée par le Vatican au rang de basilique et les pèlerinages ont pu y reprendre officiellement. À partir de 1945, des moines réinvestissent la basilique avec la venue d'une petite équipe de bénédictins de l'abbaye de la Pierre-Qui-Vire, distante d'environ 30 km. Du 18 au 22 juillet 1946, la croisade pour la paix réunit à Vézelay 30 000 pèlerins.

Trois ans après, les franciscains font le choix de revenir à La Cordelle et en 1953 l'archevêque de Sens leur demande la prise en charge de la basilique et des communes alentours. Les franciscains succèderont aux bénédictins jusqu'en 1993. Ensuite les Fraternités monastiques de Jérusalem, nées en 1975 dans le mouvement de renouveau qui a suivi le concile Vatican II, assureront l'animation liturgique de la basilique et proposeront des visites de l'édifice pour en faire découvrir toutes les richesses spirituelles et architecturales.
La nef carrée est voûtée en berceau avec un petit chœur, côté est (au fond sur la photo), également carré mais voûté en ogive par des arcatures sur colonnettes. Le décor est roman à arcatures sur colonnettes, allégeant les murs latéraux et entourant le triplet de baies en plein cintre de la façade nord dont le mur porte encore la trace d'un ancien portail devant lequel se trouve une Vierge de majesté à l'Enfant.

On peut lire la date de 1890 au-dessus de cette porte qui permettait aux frères de rejoindre directement les grands bâtiments d'habitation qui se trouvaient derrière et qui sont aujourd'hui disparus.

Un seul chapiteau est décoré d'animaux symboliques, figurant l'Ancien Testament sous la figure d'un hibou aveuglé par la lumière du Christ, révélée par le Nouveau Testament. Sa tête est picorée par des aigles qui se nourrissent ainsi de l'Ancien Testament (dans la même thématique que l'un des chapiteaux de bas-côté nord de la Basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, côté Nord).

Les autres chapiteaux -qui sont ceux qu'on voit sur la photo- sont ornés de motifs végétaux ou de médaillons de fleurs. Au-dessus du mur ouest (en face), les colonnes ont disparu à la Révolution et ne subsistent que les arcatures à chapiteaux.

La reproduction du tableau "La Résurrection de Jésus" de Fra Angelico, œuvre majeure de la Renaissance italienne se trouve au pied de l'autel. Sur une petite étagère on remarque deux colombes.

Le crucifix de Saint-Damien est une croix peinte de la chapelle Saint-Damien d'Assise (Italie) devant laquelle saint François d'Assise se sentit interpellé par le Christ lui-même, lui demandant d'aller réparer mon église qui tombe en ruines. Œuvre d'un artiste inconnu du XII° siècle, elle est tenue en grande vénération par les sœurs clarisses qui le protègèrent durant sept siècles. L'original se trouve aujourd'hui dans la basilique Sainte-Claire d'Assise.

Deux blasons sont encore visibles. Le premier est sculpté dans la pierre, à droite de la porte d’entrée de l’ancienne église des Cordeliers - actuel jardin, dont il ne reste plus que les fondations - qui fut détruite à la Révolution. Le second vient d'être mis au jour lors des travaux de restauration de la chapelle et apparait derrière l'échafaudage.
Ils témoignent de la protection accordée aux franciscains par la puissante famille de Chastellux, dont le château se trouve à quelques kilomètres (voir article spécifique) et qui est encore aujourd’hui propriétaire de La Cordelle, les frères bénéficiant d’un bail de très longue durée. Le baron de Chastellux, seigneur des lieux qui mourut en 1617, est inhumé dans l’église, ainsi que son père…
En 2015 la Province des Franciscains a émis le souhait d'un ermitage et une maison de prières qui soit ouverte aux laïques. Un appel a été lancé à des architectes pour réfléchir prioritairement sur l'isolation.

Comprenant que l'espace manquait pour permettre toutes les actions, d'accueil comme de retraite, ils ont suggéré de repenser l'espace en 4 zones :
- un premier espace qui soit ouvert à tous, jour et nuit (l'actuelle chapelle)
- un nouveau bâtiment (photo ci-dessus) qui soit un lieu d'accueil, composé d'une salle d'une trentaine de mètres carrés, qui deviendra un lieu de conversation composé d’un parloir, d’une cuisine-salle à manger et à l'étage inférieur d’un atelier, d’une lingerie et d’un espace où entreposer le bois de chauffage.
- une mare de biodiversité en contrebas avec un jardin potager -géré par frère Eric- qui a démarré pendant le confinement. Et peut-être plus tard un poulailler.

jeudi 21 mai 2026

Le joli-bois de Sujee Godard

Quelques fougères se déploient sur la couverture du même rouge que celui du formidable roman que j'avais tant aimé dans la précédente sélection du Prix Hors concours, Mes pieds nus frappent le sol. Du même rouge aussi que London 53 par lequel j'ai commencé la découverte de la sélection 2026.

Le lecteur comprendra plus tard la signification de la présence de ce végétal … qui aurait aussi bien pu être une fleur de pissenlit.

Le joli-bois est un livre remarquable, encore un. Même si elle est inspirée de faits réels on est soulagé de lire qu'il s'agit d'une autofiction. Cela nous libère de l'angoisse de s'attacher aux personnages, à l'instar de la petite fille qui va prendre ses distances avec les lapins élevés dans sa famille d'accueil et qui terminent dans son assiette un dimanche par mois.

L'autrice convoque en nous toute une palette de sentiments qui hésitent entre colère, compassion, tendresse … Les chapitres sont courts et s'enchainent à l'instar des diapositives que projetait mon père devant une assemblée de curieux quand il voulait capter l'attention tout en ménageant un certain suspense.

Sujee Godard raconte son propre parcours, en construisant un personnage fictif auquel elle donne le prénom de Noah. On apprendra que le joli-bois est le nom donné par les enfants à une petite forêt derrière la maison (p. 23) à l'orée d'une bande de fougères qu'ils appellent "la jungle" parce que ces plantes leur semblaient effrayantes.

Cette forêt est pourtant le refuge de la petite fille et des autres enfants, Yanis et Leila, élevés comme elle dans la famille d'accueil d'Anne et Henry Hosberg où elle fut à l'âge de deux ans livrée comme un colis, tenant une fleur de pissenlit.

C'est une fois adulte que la narratrice nous livre le récit d'une enfance à la campagne marquée par la violence, en particulier à l'encontre de Yanis qui restera le frère protecteur … jusqu'à ce que, une fois adultes, il la repousse en invoquant qu'on a besoin d'oublier, ensemble on n'y arrivera pas (p. 110). A l'inverse elle pense qu'oublier n'est pas nécessaire, et de toute façon impossible. 

Après avoir rejoint Paris pour ses études, elle s'est tournée vers le secteur associatif et est devenue travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Dans ce texte tout en subtilité, elle n'y fait pas le procès des familles d’accueil et on comprend que ses sentiments à l'égard des parents adoptifs, particulièrement Anne, sont en réalité très complexes. En particulier quand elle raconte (aussi) les jours légers, lorsque sa mère d'accueil la serre dans ses bras en lui disant qu'elle l'aime (p. 141).

Quant à sa mère, elle la voit toujours, mais peu et a le sentiment de "s'adresser à une inconnue" (p. 65). on ne peut qu'éprouver de l'empathie pour elle en lisant : je n'ai aucun repère, avec elle. Mes seuls repères sont la maison des Hosberg. Ou encore lorsqu'elle décrit son corps sans concession, en se regardant comme une sorcière (p. 103).

Ce livre est troublant par le sujet, par l'écriture, par l'ambivalence des sentiments. Il faut, je crois, le lire plusieurs fois pour en saisir les nuances, la portée, et au final en comprendre la leçon.

Le joli-bois de Sujee Godard, Double ponctuation, collection Guillemets
Sélection Hors Concours 2026

mercredi 20 mai 2026

Que servir avec un Vacqueyras Alliance ?

J'avais connu plusieurs belles surprises à l'édition de Rhône en Seine de novembre dernier. Parmi elles, une rencontre avec Cécile Dusserre qui gère un domaine familial qui se transmet de mère en fille, le Domaine de Montvac où elle travaille avec sa fille Amélie Cartoux -arrivée sur le domaine en 2020- représentant chacune respectivement la cinquième et la sixième génération. 

Après un Vacqueyras Arabesque à la structure fine et racée où l'harmonie des saveurs est directement accessible aux néophytes comme aux aguerris, s’affirmant avec la complémentarité des trois cépages, Grenache, Syrah et Mourvèdre, j'avais goûté la cuvée Alliance, en toute modération sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Elle mérite bien son nom puisqu'elle marie huit cépages du Sud : 51% de Grenache Noir, 24% Carignan, Cinsault, Counoise, Grenache gris et Clairette rose, 20% de Mourvèdre et enfin 5% de Syrah issus d’une complantation sur un terroir argilo-sablonneux.

L’emblématique Grenache est majoritaire. Il délivre toute sa générosité et sa symphonie aromatique parce qu'il pousse sur un sol caillouteux ou sur des versants bien exposés au soleil, 

La Syrah dont les vignes sont installées sur des sols plus froids apporte des senteurs fruitées, florales ainsi que de la couleur.

Quant au Mourvèdre, il est utilisé avec parcimonie pour accroître la persistance aromatique de l’assemblage final.

La Counoise, le Carignan, le Grenache gris, la Clairette rose ainsi que le Cinsault sont des cépages tardifs avec des maturités phénoliques plus basses. Ils apporteront de la fraîcheur et surtout cette diversité nécessaire aux vins pour lesquels on souhaite de la complexité.

Mère et fille travaillent ensemble mais Alliance est une création d'exception imaginée et façonnée par Amélie deux ans après son arrivée sur le domaine.

Les raisins biologiques sont observés et dégustés hebdomadairement par Cécile et Amélie. À l’approche de la maturité,  elles lancent des analyses dans leur laboratoire pour déterminer, pour chaque parcelle, la date cruciale où l’équilibre entre structure et finesse aromatique sera optimal.

La ramasse est manuelle et y est effectuée en une seule fois pour donner toute l’harmonie. Les macérations sont douces à travers des remontages minutieux manuels afin d’extraire les arômes purs du fruit. Élevé avec soin 2 ans en cuves béton, en cuve "Diamant" la première année et "Ovoïde" la seconde, ce vin révèle une complexité harmonieuse et décomplexée.

J'aime particulièrement faire des associations qui sont faciles à reproduire. Il se trouve que je dispose depuis un moment d'un AirFryer et que je m'emploie à expérimenter diverses choses, ce que j’ai raconté dans un article intitulé Mes (premières) aventures avec un AirFryerSachant que cette cuvée se marie aussi bien avec des plats épicés que de belles pièces de viande j'ai choisi de préparer des aubergines épicées avec une viande réputée pour son goût, l'agneau, qui elle a été cuite dans un four classique.

Mais auparavant le repas commença avec une salade plutôt simple mais relevée pour "tester" le vin : courgette bio (donc on peut garder la peau) tranchée fine à la mandoline avec champignons blanc, sauce relevée au curry et fleurs comestibles, tranche de pain de seigle.

Le Vacqueyras n'a pas dénoté. Sa robe, d'un grenat profond, signature de la présence de Syrah, fut immédiatement remarquée, ainsi que la noblesse de la bouteille marquée du blason de Vacqueyras.

Je l'ai ensuite servi avec l'Agneau et ses Aubergines rôties aux épices & sauce au yaourt.

Je vous donne la recette des légumes avec des proportions pour 2 personnes sachant que la cuisson sera rapide (compter une douzaine de minutes).

On mélange dans un saladier 1 cuillerée à soupe d'huile d'olive avec 1 cuillerée à café de curcuma, autant de curry, d'ail en poudre et de paprika.

On coupe une aubergine par personne en deux, dans le sens de la longueur en faisant attention à ne pas les transpercer. On incise la chair en la quadrillant puis on la nappe avec le mélange aux épices.

mardi 19 mai 2026

Le lotissement de mon enfance

A peine avais-je refermé Le lotissement de Claire Vesin que mes propres souvenirs sont revenus comme un film laissé sur pause.

Je vous ai promis de vous le raconter, ce que je fais aujourd'hui, sans illustrer l'article de la maison de mes parents, bien qu'elle existe encore, qu'elle est très bien entretenue, et attrayante, même si, à en juger par les images que j'ai consultées sur le web elle semble plus petite que dans ma mémoire.

Vous n'alliez pas imaginer que j'allais illustrer cette publication avec un cliché de l'endroit, dont je ne donnerai pas davantage l'adresse exacte. J'ai choisi une image que j'ai prise récemment à Disneyland, de l'attraction It's a small world, parce qu'à bien y réfléchir l'endroit était une sorte de microcosme paradisiaque. 

Dans le lotissement de mon enfance, dix ans plus tôt que dans le livre, chaque maison était différente, ce qui pimentait les promenades du soir qui auraient pu vite devenir rébarbatives pour la gamine que j’étais. Faire le tour du quartier avec notre petite chienne ne fut jamais une corvée.

Comme la mère de l'héroïne, Maman aussi y jouait un rôle de premier plan, mais elle n’était pas dominatrice. Toujours prête à rendre service, elle y était très populaire. On sortait sur le pas de sa porte en la voyant venir. On avait toujours un service à lui demander, une question à lui poser. Je réalise qu'elle aussi prenait du Valium. Etait-ce une manie des médecins pour anesthésier la conscience féminine et/ou leurs envies d'émancipation ?

Les plus proches voisins étaient les seuls à posséder une télévision devant laquelle nous regardions La piste aux étoiles, … en noir et blanc. Mes parents étaient les seuls à 300 mètres à la ronde -et pour des raisons liées au travail de mon père- à posséder le téléphone (qui n’était pas encore automatique) ce qui provoquait certains jours un vrai ballet d’aller et venues que j'ai déjà raconté dans "Téléphoner dans les années soixante".

Un immense et généreux abricotier ombrageait le jardin d’en face. Une simple porte séparait notre cour de celle d’une autre voisine chez qui nous allions sans prévenir. C'est dans leur garage que, dans les dernières années, je connus ma première surprise-partie.

Tous les propriétaires avaient fait construire en même temps, achetant leur terrain en bénéficiant de prêts à taux avantageux, pourvu de se "serrer la ceinture" et de terminer soi-même leur pavillon (avant de les agrandir bien des années plus tard). Le besoin de logements était crucial, l’agglomération sénonaise passant de 22 257 habitants en 1946 à plus de 30 000 en 1965, et on vit bientôt s'élever des immeubles dans la première Zup de Bourgogne à voir le jour fin 1960 (zone à urbaniser par priorité, à l'origine). Un hypermarché GEM à l'architecture oblique sortit de terre en 1970 à quelques centaines de mètres de chez nous. Conçu par Paul Parent, il est le seul en France à avoir été classé monument historique (en 2011, aujourd'hui d'enseigne Carrefour).

Longtemps après que ma famille avait déménagé, j’avais revu un des habitants. Il avait été le meilleur ami de mon père. Ensemble ils avaient installé le chauffage central dans le pavillon de l'un, puis de l'autre. Lui et sa femme avaient, comme mes parents, deux enfants, mais un peu plus grands. Les premières années, ils n'avaient pas de voiture et c'était dans celle de mon père qu'on partait pique-niquer le dimanche dans la proche campagne. Sa femme prêtait des revues féminines à ma mère qui me laissait les feuilleter.

Lorsqu'on la surprenait à descendre l'escalier avec sa mini robe vert pomme (c'était la mode) on savait qu'elle partait rejoindre un amant fortuné, médecin renommé. C'était de notoriété publique mais puisque que son mari ne se plaignait de rien personne n'allait être plus royaliste que le roi et on ne faisait jamais de commentaires. J’ai appris un jour la mort prématurée et plutôt tragique de cette femme, suite à un AVC. Quand j’ai revu son mari j’ai été surprise de le trouver en compagnie d’une autre femme. Elle était l’opposé de la première, timide, simple et ménagère, manifestement amoureuse. Cela m’avait semblé incongru, comme si je l'avais pensé incapable de connaitre un foyer paisible, même si je m'en réjouissais pour lui qui était la bonté même.

La maison de mes parents, bâtie dans un angle, bénéficiait curieusement de deux adresses, chacune dans une rue différente mais toutes deux portaient le nom d'un grand médecin et d'un chirurgien renommé. Personne n'y avait vu d'indice annonciateur de la construction d'un l'hôpital dans les champs voisins. Le lotissement était encore -et plus pour longtemps- un immense terrain de jeux qui se prolongeait par des pâturages pourvu qu’on s’aplatisse en rampant sous les barbelés de leur clôture. 

La seule interdiction concernait la petite rivière qui coulait à découvert en formant une frontière naturelle que les adultes estimaient plus dangereuse que la rue demi-circulaire qui en quelque sorte isolait le quartier. Contrairement à Mare-les-Champs, nous y vivions en bonne intelligence, respectant les différences des uns et des autres, et nous étions heureux.

Mais, comme dans cette petite ville (néanmoins fictive) le cadre n’a pas été épargné par les poussées architecturales anarchiques de logements collectifs et l’empreinte apaisante de la nature s’y est effacée.

Si vous appréciez ce style d'écriture, d'autres "nouvelles" ont été régulièrement publiées dans le blog.

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