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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

jeudi 18 janvier 2024

Adraba, le restaurant d'Eden, Elior, David et Shlomit

Ce n'est pas une expérience ordinaire que de dîner chez Adraba.

Le restaurant est né de la volonté de quatre amis de faire connaitre la culture culinaire levantine faite d’influences variées de cette belle et immense région, actuellement divisée en plusieurs pays.

C'est en quelque sorte un voyage de réconciliation qu'ils nous suggèrent d'entreprendre au coeur d'un quartier, entre Blanche et Abbesses, qui lui-même revendique un statut particulier, comme si Montmartre n'était pas Paris et que ce qui s'y passe est tout sauf ordinaire.

C'est en m'attendant à quelque chose de particulier que j'ai grimpé quelques dizaines de mètres de la rue Lepic et j'ai été comblée. Adraba n'est ouvert que le soir (mais aussi le dimanche soir), ce qui rend le séjour encore plus magique.
Les mots ne sont pas excessifs. On ne passe pas dans ce restaurant en coup de vent, même pour savourer un des délicieux cocktails de David Weiss. On se pose. On s'installe. On prend racine pour plusieurs heures. Et on laisse le charme opérer quel que soit l'endroit qu'on a choisi.
Certains préféreront être assis au comptoir, avec vue plongeante sur la cuisine où Elior Benaroche oeuvre avec sa brigade. C'est un spectacle incessant, parlé en plusieurs langues, où les mains et les bras se croisent et se décroisent sans rien laisser choir, ce qui relève du miracle.

D'autres voudront une table carré au centre, ou donnant sur la rue. On est accueilli par Eden Bar et confié à l’équipe. C’est bien le terme qui convient. Il y a une forte cohésion entre tous. Malgré, ou grâce à leurs différences, car ils ne sont pas tous originaires d’un pays du Levant. Vous rencontrerez aussi un antillais, un américain, une mexicaine, … et même un français. Ils sont réunis autour d’un patrimoine culinaire et culturel dont ils transmettent une valeur qui est aussi émotionnelle.

J'ai choisi la proximité de la fresque qui me rappelait un séjour en Crète. Où que l'on soit, on sera éclairé de bougies. Très vite le restaurant s'anime d'une ambiance particulière. On ne repartira, à regret, que lorsqu'on en aura saisi l'âme.
Je m'étais renseignée. On m'avait recommandé de commencer avec un Adraba Spritz mais il n'était plus sur la carte des cocktails. Alors j'ai opté pour un Téhéran Twist qui s'annonçait complexe, acidulé et amer, servi dans une coupe, composé de Bombay Sapphire Gin, Citron Perse et Cardamone. J'ai vu arriver aussi dans un tumbler, un autre mélange joliment rosé, frais et herbacé, réalisé avec Tequila Cazadores, verveine, citronnelle et soda au pamplemousse.

David l’a appelé Louisa en souvenir de sa grand-mère qui fut la première à lui faire goûter un Tequila (au Mexique le nom est masculin) et dont il reprend quelques-unes des herbes aromatiques avec lesquelles elle lui préparait un thé incroyable.

Ensuite on passera des Doigts à la Bouche puis au Coeur pour arriver au Point-G. Car c'est ainsi que les quatre amis ont décidé de présenter leur carte (il n'y a pas de menu) avec 4 à 6 suggestions par catégorie. Je n'ai pas tout goûté mais presque, bien entendu en portions réduites, encore que … ce n'est pas certain. Qu’on se rassure malgré tout : je n’étais pas seule pour déguster ce festin.

J'ai tout aimé et je suis prête à recommencer mais je vais avoir du mal à vous décrire chaque assiette. Les saveurs sont inhabituelles et la mémoire est vite en panne pour analyser les recettes. Shlomit Landmann, qui a en charge la gestion de l’établissement et qui veille au moindre détail (c'est elle qui a tenu à ce que les toilettes soient grandioses et elles le sont) l'a bien compris et a insisté -à juste titre- pour que la définition des produits les plus typiques et les plus méconnus figurent à la carte, annoncés par un astérisque.

Les serveurs vous les expliqueront mais c'est bien que ce lexique existe. Ainsi le Doa est un mélange de noix et d'épices égyptiennes. Le Kishke est une pierre de yaourt séché qui sera grattée au-dessus des croquetas. L'Amba est à base de mangue verte d'Irak fermentée pendant quatre mois puis mixée avec des épices. Il me faudra les goûter plusieurs fois, en diverses occasions, pour les intégrer à ma mémoire gustative.

Notre main passe d'une coupelle à une autre, en s'arrêtant sur le Pain Esh (voir plus bas au centre de la table) apporté tiède, un peu brûlé parce qu’il a été grillé au charbon (Esh signifie feu en hébreu), et beurré,  pour en prélever des petits morceaux et picorer ou saucer le contenu des assiettes. Il sera posé sur la table avec du fenugrec, une salade de Mazal (photo 1), la Tatbila, une sauce citronnée, aillée et épicée et le Tahini (photo 3) qui est légèrement piquant. Il servira aussi à enrober l’Ikra Noire (photo 2) qui est une pâte d’œufs de poisson servie avec un hachis d’oignons de Roscoff. Si vous épuisez le pain, vous pourrez en demander un second, sans sauce s’il vous reste de quoi le nourrir encore car traditionnellement il ne se mange jamais seul.
Continuons avec le Schlomoza (photo 4) composé de petites pommes de terre cachées sous de l’aubergine glacée, de l’œuf dur, et de l’Amba. Vous serez surpris par sa saveur à mi-chemin entre cumin et curry mais presque sucrée et vous vérifierez que c’est donc cela "la mangue verte fermentée d’Irak". La base de cette assiette change régulièrement mais les œufs subsistent. A côté, des Bagdad (photo 5) dont je pourrais manger un saladier entier. Ce sont des pickles marinés à l’Amba qui est en quelque sorte l’épice fétiche d’Elior. Puis des Harif (photo 6), ces piments marinés faits maison. La carte le précise -mais tout est maison il faut le savoir- en alertant sur leur caractère piquant, sans nous dire à combien il monte sur l’échelle de Scoville. Je me suis régalée mais je ne suis plus représentative d’un palais français depuis que je séjourne régulièrement au Mexique.

Une assiette de Croquetas (ci-contre en haut à gauche) est arrivée … parce que c’est le plat nouveau du jour, chaque soir différent, pouvant aussi bien être une assiette à partager. Avouez que cela fait une jolie tablée, un premier chemin de découvertes avant de passer à l’étape de la Bouche.

Comme vins, nous avons suivi les conseils avisés de Baptiste. Ce fut d'abord une bouteille provenant d’un vignoble géré par deux frères, Karim et Sandro Saadé, fiers de leurs origines, mais qui se refusent néanmoins à cantonner le vin libanais à la logique ethnique, voire exotique que l'on connait trop.

Ils ont une approche qualitative qui tranche avec la majorité des pratiques locales en mettant en avant l’excellence du terroir, la plantation de cépages comme  le Chardonnay et le Sauvignon blanc (pour le blanc) et le Cabernet Sauvignon, la Syrah et le Merlot (pour le rouge) et qui appliquent les principes pérennes des techniques de bio-dynamie.

mercredi 17 janvier 2024

Le Salon Museum Connections

Mardi 16 et Mercredi 17 Janvier avait lieu le salon Museum Connections au Parc des expositions de la Porte de Versailles. J’avais étudié le dossier de presse et la liste des exposants en amont et j’avais noté un certain nombre de stands où je voulais recueillir des informations complémentaires.

Sur le plan de la superficie, le salon n’est pas très étendu. Pourtant je n’ai absolument pas pu faire, en une seule journée, tout ce que j’avais prévu. D’autant que je me suis laissée séduire par une conférence sur la Médiation sensible : pour une expérience émotionnelle des musées et sites patrimoniaux de presque une heure trente, certes intéressante, mais qui ne m’a pas appris grand chose puisque la médiation sensible, tout le monde en fait plus ou moins comme Monsieur Jourdain parlait en prose avant d’en connaître le terme. Et j’ai trouvé drôle que les slides des intervenants (pardon, diapositives) soient illisibles, même depuis le premier rang.
De toute façon, les musées ont beaucoup évolué, plutôt positivement, en proposant des programmes très qualitatifs, censés concerner une multitude de publics. De mon point de vue d’utilisatrice, il me semble que, peut-être à force de vouloir parler à tous, on ne sait plus faire simple. Et je suis persuadée que rien ne peut remplacer le "guide" humain qui, lorsqu’il est cultivé, passionné et capable de s’adapter à son groupe, nous laisse un souvenir impérissable en nous apprenant aussi quelque chose. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris le musée de Loctudy, qui fait vivre l’histoire de la conserverie, et dont la responsable, Kathleen Bouquet, intervenait dans cette conférence.

Ce carrefour m'a permis de faire brièvement connaissance avec la créatrice de Inclu&Sens dont il se trouve que j'avais énormément apprécié la bulle sensorielle qu'elle a installée au Musée de la Marine (et dont je parlerai très prochainement. Les photos ci-dessous donnent un aperçu de l'endroit).
Manifestement, la grande tendance est à l’interactivité tous azimuts, sous l’impulsion de starts-up innovantes et dont les promesses semblent infinies, en termes de langues, de formats, de durées … 116 exposants étaient répertoriés sous le label "TECH". Ils composaient l’essentiel des arrêts proposés en visite de presse. Le souci fut que leur présentation, et c’est un paradoxe, était si complexe que je n’ai pas été capable, pour aucune, d’en estimer l’intérêt et la plus-value du premier coup d’œil alors que je me sens compétente pour jauger la lisibilité d’un cartel sans même devoir prendre le temps de le lire.

Bien entendu, je me suis promis de revenir voir dans la journée les trois ou quatre de ces jeunes entreprises qui m’ont néanmoins semblé apporter un vent de fraicheur. Comme celle qui travaille en réalité augmentée sur le hangar Y de Meudon, mais j’ai été "happée" par autre chose au cours des heures qui ont suivi. Surtout par la personnalité de quelques exposants (prouvant que c’est bien le facteur humain qui est prépondérant) qui, systématiquement me détournait de ma recherche des stands dont j'avais pourtant bien noté le numéro, sage précaution car plusieurs exposants sont notés à un nom différent sur le livret guide de visite.

C'est la raison pour laquelle je n'ai jamais retrouvé Quatrium ni Aglaé dont le concept de végétal luminescent m'avait interpelée. Ayant noté les références des stands, et après avoir passé en revue tout le catalogue depuis, j'ai vu que la première société figurait à la lettre C comme Clarte-Lab et la seconde au U sous le nom de USKA dans le catalogue. Je me promets de faire des investigations pour en savoir davantage sur leurs propositions. Tout comme de ce que fait Tonwelt qui a notamment développé une visite pour la Cité du vin.

En tout cas, j'ai malgré tout eu le temps de rassembler les coordonnées d'entreprises vraiment intéressantes comme Ask Mona qui utilise l'intelligence artificielle pour faire parler les oeuvres d'art.

Cette tendance capitale à introduire le numérique dans les parcours de visite fera très probablement l'objet d'un article spécifique même si je pense que laisser un mur d’images à portée de main sans aucune explication n'aura jamais autant de puissance que le recours à l'humain.

mardi 16 janvier 2024

Mon secret, l’album d’Armelle Yons

Je ne vais pas pouvoir assister au concert d'Armelle Yons du Café de la gare (le 25 janvier prochain), mais j’ai plusieurs fois écouté son album, intitulé Mon secret et je me promets de la voir un jour se produire sur scène.

J'aime les paroles de ses chansons marquées par une grande liberté de ton. Le doute n'est pas permis. Elle a une vraie plume et pour avoir jeté un oeil à un extrait d'un passage sur la scène des Trois Baudets (en mars 2023) je comprends que le duo de La Bestiole se soit proposé pour composer la musique que ses textes leur inspirait alors qu'ils faisaient connaissance à l'occasion d’un concert hommage à Jacques Higelin,

Ils ne font pas les choses à moitié et ce sont eux (Delphine Labey : Batterie, percussions, chœurs et Olivier Azzano : Guitare, basse) qui l'accompagnent aussi en concert.

Armelle Yons est tombée en musique très jeune, en entrant à 6 ans au Conservatoire. Elle a longtemps appris la flute traversière, un instrument qu'on n'imagine pas trop s'accorder avec les tempos rocks et électroniques dans lesquels La Bestiole excelle. Et pourtant tout matche très bien d'après ce que j'ai aperçu … alors que les orchestrations sont très différentes sur l'album.

Sa voix me rappelle énormément Evie, une chanteuse dont j'apprécie également la finesse des textes et que j'ai eu la joie d'accueillir en studio quand je faisais de la radio. Et qui elle aussi écrit ce qu'elle chante, qui plus est également en français. Je serais curieuse de les voir ensemble sur scène. Qui sait ? Libre à Armelle de faire un pas. Voici le lien vers le site d'Evie. Je me porte candidate comme marraine.

Pour ce qui est de son timbre, il a été nécessairement à bonne "école" puisqu'elle a été chanteuse lyrique et qu'elle a beaucoup travaillé dans le monde du cabaret dont elle maitrise les codes. Ses errances noctambules lui ont sans doute inspiré Tango Padadam (Piste 3).

Ses talents ne s'arrêtent pas là. Elle a aussi reçu une formation en arts appliqués à l'Ensaama Olivier de Serres où elle a appris à aimer les matières et à illustrer ses idées. Cela se sent dans Croquis (Piste 8). Et ce n'est pas un hasard si elle cite Soulages (C'est mon secret - Piste 1), ou qu'elle fait allusion à une oeuvre de Théodore Géricault (Le radeau de la Méduse dans Passe-moi le cric -Piste 7) …

Et pourtant ce n'est pas simple d'oser se lancer en tant qu'auteur-interprète alors il faut saluer la sortie de  son premier album Mon secret, lui souhaiter bonne chance et que d'autres suivent ensuite.

On remarquera aussi Du bout des lèvres (Piste 9), une reprise très sensible et magnifique de la chanson de Barbara. Il ne fait aucun doute que la chanteuse est fan de chanson française.

Quand elle écrit pour elle, c'est en déployant un sens aigu des formules. Je retiens scelle qui nous prie de mettre notre angoisse en mode avion (Ici tout simplement -Piste 2). Je vais me l'approprier …

Mon secret se présente comme un cabinet de curiosité musical où se mêlent le rock, la chanson et un certain esprit irrévérencieux issu du cabaret. Il fourmille de références aux allégories et j'adore ça.

On perçoit une énergie qui se manifeste sans doute autant à la ville que sur la scène. Elle est une artiste en mouvement. Une femme de son temps aussi, avec ses doutes mais qui ose. "Je ne revendique rien, j’invite…et je vis dans le présent" dirait-elle si elle était devant nous.

On remarque aussi une sensibilité qui la conduit à croire aux anges (Sur le bord de la route - Piste 6) même si elle les voit déchus et déçus.

Ce premier album lui permet d’explorer toutes les nuances de la femme qu’elle est devenue avec le temps. Douce et sensuelle dans une simple balade en guitare-voix, mais aussi puissante et chaleureuse dans les titres habillés de guitares, de basse et batterie – que la production made in La Bestiole ont enrichi d’une multitude d’instruments chauds (tuba, violoncelle, harmonica).

Mon secret chez Avanti Music
Armelle Yons : Chant/Flute traversière
Delphine Labey : Batterie, percussions, chœurs
Olivier Azzano : Guitare, basse
Paul Galiana : Guitare
Diabolo : Harmonica

lundi 15 janvier 2024

La cabane de Ludovic Lecomte

La cabane est un livre bouleversant sur un sujet méconnu, surtout en France, mais que l’on sent bien réel. En deux mots, un lycéen se débat pour se motiver à sortir de chez lui où il est resté enfermé depuis l’avant-veille des vacances de l’automne dernier.

Nous allons passer avec lui les deux prochaines heures de ce lundi 14 mai à l’issue desquelles nous saurons s’il aura réussi à poser la main sur la poignée de la porte, l’ouvrir, franchir le seuil traverser le jardin dépasser le portillon, se retrouver dans la rue (…) partir vers la droite faire, quelques pas sur le trottoir, atteindre l’angle et la boulangerie, faire demi-tour rentrer. Alors... il aura réussi. Il sera « juste » sorti dans la rue. Il aura « juste » marché quelques mètres dehors. Mais ce sera la première fois depuis six mois.

Dit comme ça on pourrait penser que c’est un "no-problème" mais il suffit d’être attentif à quelques mots pour saisir la puissance du syndrome : j’avais épuisé mon après-midi à dormir (p. 25).

Au début, cependant, la seule explication à laquelle on pense c’est le manque d’envie pour justifier une sorte de STOP absolu, de paralysie psychique. Mais on devine que ça ne suffit pas pour légitimer un tel état. Ce n’est pas une histoire d’absence de volonté ou d’ennui mais bien d’impossibilité. Sans explication.

Enfin si, il existe peut-être une piste (p. 32). Le préfet a fait fermer  scolaire 24 heures avant les vacances d’automne en raison du risque potentiel d’un chantier de démolition. Ajoutez à cela des reportages sur les marches étudiantes pour le climat et vous obtiendrez une combinaison d’angoisse et de culpabilité qui peut générer une dépression et un repli sur soi.

 
On ne sait pas qui a posé ce mot de dépression mais le garçon estime que "c’était rassurant de mettre des mots". Plus tard on apprendra un mot nouveau, celui d'anhédonie, pour signifier n'avoir goût à rien. Se constituer une liste d'objectifs avec des cases à cocher pourrait être un remède. c'est le conseil de sa thérapeute (p. 63). Et puis on qualifiera la situation d'un terme japonais, hikikomori, qui désigne une personne qui évite toute participation sociale et reste cloitrée chez elle … au moins six mois(p. 77).

Ludovic Lecomte ne nous révèle pas le prénom de l’adolescent, comme s’il n’existait que par ce cataclysme intérieur qui  le détruit à petit feu, avec la trouille pour seule compagnie et sa chambre pour cabane, seul endroit où il se sent (un peu) en sécurité (p. 36).

L’absence de ponctuation et la typographie du récit proche de la poésie évoquent des halètements parfois, des hésitations souvent, des essoufflements lorsque les phrases sont très longues, jusqu’à ce que la lecture devienne plus facile avec des morceaux plus classiques.

Le syndrome atteint toute la famille. L’auteur explore les dégâts collatéraux de parents aimants, intervenants mais impuissants. Ils réagissent différemment. La mère ruse. Le père offre un chat (il faudra le sortir), un ukulélé et un abonnement à des plateformes de téléchargement (dans le but de lui changer les idées). Tous deux investissent dans des séances de psychothérapie qui se suivent en distanciel. Mais jusqu’à présent rien n’a déclenché le moindre résultat positif.

On a tous -enfin je crois- connu des journées où la moindre action exige un effort surhumain. Qui contraigne à chiller, prolonger une grasse mat au-delà du raisonnable, gâcher son temps en enchaînant les épisodes d’une série qui ne nous emballe même pas. On plaide la fatigue ou un coup de mou et le lendemain ça repart. Mais si ça durait depuis 187 jours ?

Il parait que Ludovic Lecomte aime les histoires de squelettes, de chiens, de tricot, de soupe et de barbe à papa, celles dans lesquelles on collectionne les chapeaux et on partage son pull ou son parapluie, les aventures avec des vilains qui aimeraient faire peur mais font plutôt rire, celles où les cartes routières servent à se perdre ... Mais comme ces histoires sont difficiles à trouver, il a décidé de les écrire lui-même.

La cabane de Ludovic Lecomte, Collection M+ de l'Ecole des loisirs, en librairie à partir du 17 janvier 2024 - A partir de 13 ans

dimanche 14 janvier 2024

Very Math Trip de Manu Houdard

Alors que la salle du Lucernaire est en train de se remplir sans laisser une seule place inoccupée, quelques diapositives enrichissent nos connaissances sur l'univers.

J’ignorais ce qu’était un obélius, tout simplement le signe désignant l’opération de la division  ÷ (et qui ne figure même pas sur mon clavier. Il faut, pour l'obtenir taper alt0247  mais ça ne fonctionne pas sur Mac).

J’avais oublié que 2 était le seul nombre premier qui soit également pair. Manifestement, mes voisins de rang n’ignorent rien de tout cela. Je sens que le public de ce soir comprend pléthore de vrais passionnés.

On se doute d'où vient son titre, Very Math Tripévoquant Very Bad Trip, le film réalisé par Todd Phillips en 2009. Pas de décor et pour tout accessoires un énorme dé (qui ne servira que de pouf) … et une cape … de super matheux.

Manu Houdart arrive sur scène et sa tenue est immédiatement signifiante d’un esprit peu ordinaire. Ses bretelles assurent la bonne tenue de son pantalon, révélant un esprit soucieux d’ordre. Par contre la disparité de ses chaussettes trahit une manière de pensée qui sort systématiquement des sentiers battus. Il affiche un sourire qui nous promet d’associer plaisir et mathématiques.

Tout à l'heure il nous fera cadeau d'une citation d'Oscar Wilde L'art est le résultat mathématique d'un désir sentimental de beauté.

L’homme est professeur de mathématiques, agrégé de mathématiques, donc légitime dans le domaine. Il affirme autant sa belgitude, ce qui laisse entendre que la fantaisie sera au programme. Il insiste d’emblée sur la chute des résultats scolaires, particulièrement en maths, selon le bilan PISA dont la presse s’est récemment fait l’écho, ce qui, soit dit en passant, ne signifie pas réellement une baisse de niveau car depuis la création du collège unique et la constitution de classes hétérogènes avec de multiples nationalités, la moyenne des résultats est tirée vers le bas. Autrefois on ne mesurait que les meilleurs élèves, ce qui introduisait un biais statistique. Néanmoins ce mauvais tableau lui permet de nous proposer d’entreprendre une thérapie, qu’il promet mille fois plus efficace qu’une "gigapie", ce qui provoque peu de rires de connivence dans le public.

Il aurait fallu nous l’écrire pour qu’on fasse le rapprochement entre Téra (symbole T) est le préfixe du Système international d'unités qui représente 10 puissance 12, soit mille milliards tandis que Giga n’est "que" 109.

Quand à π (pi), appelé parfois constante d’Archimèdea, c'est un nombre représenté par la lettre grecque du même nom en minuscule (π). C’est le rapport constant de la circonférence d’un cercle à son diamètre dans un plan euclidien. On peut également le définir comme le rapport de l'aire d'un disque au carré de son rayon. Sa valeur approchée par défaut à moins de 0,5×10–15 près est 3,141592653589793 en écriture décimale 1,2. Nous aurons l’occasion d’en entendre parler à plusieurs reprises.
Je ne vais pas entreprendre de vous raconter TOUT le spectacle parce que ce serait vous priver de pas mal de surprises et d’éclats de rire. Mais je vous en dirai suffisamment pour vous mettre l’eau à la bouche.

On peut dire que la performance de Manu Houdart se situe à mi chemin entre stand-up et mentalisme (en toute logique puisque les mentalistes sont d’excellents mathématiciens). Il a d’ailleurs en commun avec Catoch de s’agacer de recevoir 25 cl de bière quand il commande un demi. Nous saurons que ce n’est pas par erreur mais par déformation d’un mot normand, demiard, intervenu au Moyen-Age.

Il prétend que ceci expliquerait l’appétence des Belges pour la multiplication. Toujours-est-il que depuis 1992 il a endossé la cape de Maths Man alors que le thème musical de Superman résonne dans nos oreilles.

samedi 13 janvier 2024

Si seulement je pouvais hiberner, un film de Zoljargal Purevdashet un album de Johanni Curtet

Il y a foule de films à découvrir et vous connaissez ma capacité à l’enthousiasme. J'ai senti le coup de coeur pointer pour Si seulement je pouvais hiberner avant même d'avoir franchi la porte du cinéma.

Je l'ai découvert par la musique du réalisateur que j'ai écoutée en boucle. Elle est envoûtante, charriant une palette d’émotions que j’ai explorée avant de découvrir les images du film, très vite ensuite.

C’était assez inédit pour moi d’entrer dans une œuvre par la porte musicale mais j'ai trouvé ça vraiment intéressant.

Johanni Curtet est avant tout musicien, ethnomusicologue, producteur et directeur artistique de Routes Nomades. Depuis 20 ans, il pratique et étudie le khöömii, chant diphonique mongol, en l’expérimentant à travers diverses créations.

Plusieurs disques de sa réalisation sont parus chez Buda musique avec Tserendavaa & Tsogtgerel (2008) ; Une Anthologie du khöömii mongol (2017) ; Khusugtun (2020) ; Batsükh Dorj (2023) ; ainsi que ceux de son trio MeïkhânehAvec la bande originale de Si seulement je pouvais hiberner, (dont la pochette reprend le visuel de l'affiche) il signe une double première, une musique de film et un disque en son nom.

Ce film est un cri du cœur pour la Mongolie perçu à travers la rude vie quotidienne d’une famille d’Oulan-Bator. Il a presque des vertus documentaires car si on imagine le combat quotidien pour survivre l’hiver, on ne connait pas les quartiers de yourtes délaissés, où vit tout de même 60% des habitants, la pollution de la capitale la plus froide du monde, avec des températures de -35°C, l'usage du charbon (parce qu'il serait difficile de se chauffer autrement tant qu'on n'installera pas des panneaux solaires), la question de l’égalité des chances, mais aussi les enjeux sociaux tels que l’exode rural et le décalage entre la présence nomade et l’urbanisme.
Ulzii, un adolescent d’un quartier défavorisé d’Oulan-Bator, est déterminé à gagner un concours de sciences pour obtenir une bourse d’études. Sa mère, illettrée, trouve un emploi à la campagne, les abandonnant lui, son frère et sa sœur, en dépit de la dureté de l’hiver. Déchiré entre la nécessité de s’occuper de sa fratrie et sa volonté d’étudier pour le concours, Ulzii n’a pas le choix : il doit accepter de se mettre en danger pour subvenir aux besoins de sa famille...
Au-delà des problèmes, Ulzii (prodigieusement interprété par un comédien amateur), le personnage principal incarne un grand espoir qui pénètre toute l’histoire. Il ne renonce jamais et c'est son petit frère qui prononce la phrase-titre du film : Si seulement je pouvais hiberner

La voix diphonique est le relai de cette voie d’espoir semée des doutes que suit Ulzii, mais rappelle sa région d’origine, l’Altaï. À l’image de sa vie, l’instrumentarium est simple : guitare, luth doshpuluur, vièle morin khuur, contrebasse, guimbardes et beatbox ; tout comme leurs modes de jeu. Les modes pentatoniques se frottent aux dissonances ou au blues en allant parfois chercher des rythmiques d’autres cultures nomades. Mais la présence harmonique, discrète, est partout.

Cette musique est à la fois minimale, gaie, douce ou énervée, répétitive jusqu’à l’entêtement, comme les états d’âme qui traversent les questionnements de cet adolescent qui cherche à s’en sortir avec une ténacité et un courage qui forcent l'admiration.

Partant de l’identité mongole elle devient universelle. A signaler que c'est le premier film mongol à être présenté à Cannes. Il porte en quelque sorte la voix des habitants d'Oulan-Bator. Et c'est un chef d'oeuvre.

Si seulement je pouvais hiberner, un film de Zoljargal Purevdash
Sélection officielle du Festival de Cannes (Un Certain Regard 2023)
En salles en France depuis le 10 janvier 2024
If Only I Could Hibernate, album de Johanni Curtet
Chez Buda Musique / Socadisc et Amygdala Films & Urban Factory
Dans les bacs depuis le 5 janvier 2024

vendredi 12 janvier 2024

Bonnard Pierre et Marthe, film de Martin Provost

Hier, Martin Provost est venu au Sélect d'Antony (92) pour présenter, à l'invitation de sa directrice, Christine Beauchemin-Flot, son dernier film, Bonnard Pierre et Marthe qui, par hasard, nous arrive en cette année de célébration des 150 ans de l'impressionnisme.

On m'opposera que ce peintre est un post-impressionniste mais le musée d'Orsay prêtera dans quelques semaines tout de même quatre de ses oeuvres aux musées de Caen, Clermont Ferrand et Tourcoing afin de compléter des expositions temporaires commémoratives de l'événement.

Quinze ans après Séraphine, qui fut couronné de sept César (et qui fut un des premiers articles que j'ai publiés) le cinéaste nous propose un nouveau film sur une grande figure artistique.

Il serait erroné de croire qu'il s'agit d'un biopic et Martin Provost revendique la dimension fictionnelle même si de nombreux éléments sont tout à fait inspirés de la réalité, … telle qu'il a pu la connaitre.

Le désir de ce film remonte à son enfance, né d'une affiche que sa mère -qui fut peintre- lui avait rapportée d'une visite d'une exposition et qu'il avait punaisée sur le mur de sa chambre. Le parcours professionnel de cette femme qui, bien que première au concours des arts décoratifs à 18 ans arrêta une carrière qui aurait pu être prometteuse parce qu'elle se marie, et que naissent trois enfants. Le métier de son mari, officier de marine, contraignant à d'incessants déménagements, n'arrange rien.

Il est probable qu'elle en a conçu une forme de souffrance, qu'elle l'a transmise à son fils et qu'elle nourrira le personnage de Marthe, dont on remarquera la presque homonymie avec le prénom du réalisateur. Et dans Bonnard, il y a presque "bonheur".

Le succès de Séraphine avait causé la rencontre avec Pierrette Vernon, petite nièce de Marthe qui aurait bien voulu qu'il se saisisse du destin de la compagne de Bonnard pour en faire un film. Sur le moment Martin Provost estima que la notoriété du peinte n'avait pas besoin d'être portée à l'écran. Il avait alors orienté Pierrette vers la conseillère artistique du film Séraphine, Françoise Cloarec, qui publiera l’Indolente, chez Stock.

Il lit le livre, l'apprécie mais n’a toujours pas envie de faire un film. les années passent. Survient le confinement qu'il passe dans sa maison du Vexin. Le printemps est extraordinaire. Il repense à Bonnard qui a vécu tout près. Et surtout à Marthe dont les yeux sont étrangement représentés dans les toiles de Pierre Bonnard, comme si on acceptait de laisser transparaitre le mensonge. Son visage apparait toujours de trois quarts, de dos, un peu flou. Il est insensé de réaliser que pendant trente-cinq ans Pierre n’a rien su de la vie antérieure de la femme avec qui il vivait officiellement.

Le projet commence à prendre forme et a besoin d'un titre. Il est inconcevable de l'appeler Bonnard. Il n'aurait pas été juste de choisir seulement le prénom de Marthe. C'est en raison de l'assonance que Bonnard Pierre et Marthe fut choisi, d'abord comme nom de code avant de devenir définitif.

Interrogé sur son processus narratif il répond : J’ai inventé tout en restant fidèle à la chronologie historique. Je me mets dans leur peau. Je les entends et j’écris. Et il ajoute : Ce qui m’intéresse dans mon travail ce ne sont pas les faits historiques, c’est la vie.
Un tableau peut inspirer une scène comme Le déjeuner, une huile sur toile de 1932 que l'on peut voir au Musée d'art moderne de la vile de Paris. Le cinéaste imagine la jeune femme regarder la veste de son conjoint. La poche contient un lourd portefeuille. Il complète la scène. C'et totalement fictionnel.

D'autres éléments sont rigoureusement exacts. Il est amusant pour nous de voir le peintre dessiner sur un papier punaisé au mur tapissé de toile de Jouy, ce qui bien évidemment ne m’étonne pas puisqu’elle était tant à la mode en ce temps là. Et que Bonnard avait la réputation de ne pas utiliser de chevalet.

jeudi 11 janvier 2024

Déjeuner chez Les Amis des Messina

J’ai découvert Les Amis des Messina à l’heure du déjeuner quand le restaurant est plein à craquer et que les serveurs se faufilent entre les tables pour servir des plats odorants garnissant copieusement des assiettes aux bords colorés créées spécialement pour le chef, Ignazio Messina, originaire de Cefalù près de Palerme en Sicile.

On oublie très vite qu’on est au coeur de la capitale. La carte de la Sicile accrochée sur le mur nous renseigne sur l’origine des recettes qu’il serait maladroit de penser italiennes.

On trouvera ici "table à son goût", que l’on cherche l’intimité, la solitude, ou qu’on préfère un grand espace pour pouvoir discuter avec ses amis. Si on le souhaite on pourrait privatiser la cave et même réquisitionner Ignazio pour soi puisqu’il travaille aussi comme chef à domicile.

Le décor est simple, fortement évocateur de l’île de naissance du cuisinier et abondamment fourni en produits d’épicerie avec lesquels on pourra repartir pour tenter de faire aussi bien chez soi en s’inspirant du livre de recettes qu’il a publié aux Éditions de La Martinière en juin 2021, et que l'on peut feuilleter entre deux assiettes.
En entrée, nous avons gouté une sélection d'antipastis avec, de gauche à droite, des aubergines siciliennes grillées, ail, vinaigre, menthe, basilic et origan, puis deux parts de Pain cunzatu, (pain rustique maison farci avec pecorino, anchois, huile d'olive et origan) puis une salade de fenouil, et encore quelques portions de Sfincione siciliano (pizza sicilienne avec sauce tomate, anchois à l'huile et pecorino). Enfin des poivrons rôtis à l'huile d'olive, vinaigre, ail et pistache de Bronte.
Le vin, sicilien, comment pourrait-il en être autrement, m’a beaucoup surprise, très positivement, par son côté charnu, juteux, réglissé et floral, extrêmement fruité, à la trame fine et généreuse à la fois. Le Nero d'Avola est un cépage cultivé en Sicile, à 600m d’altitude, par le producteur L'Aureatae dans un style Syrah. La minéralité sous-jacente rappelle les sols volcaniques de cette île.
Le domaine a à cœur de travailler sur l’environnement en proposant des vins bio (depuis 2009) et affirme ses values haut et fort sur les étiquettes. On peut y lire que le papier et les cartons sont 100% recyclés, le verre à 85% et l’encre est végétale.
Nous avons partagé ensuite une assiette de Pasta alla Norma (ci-dessus, aubergines siciliennes, sauce tomate et ricotta salée)) après avoir hésité entre la Pasta au Pesto "Les Amis" (basilic, ail, tomates séchées, amandes et parmesan) et la Carbonara "Les Amis" composée de Guanciale dei Nebrodi, petits pois, oeufs frais bio et pecorino. Mais nous aurions aussi bien pu opter pour une pizza.
Arrive le moment difficile de choisir un dessert. Les glaces maison artisanales sont délicieuses et doivent faire fureur en été.
La grande spécialité de la maison est la Torta Mamma Lina. Il serait impensable de ne pas goûter ce dessert très original, certes un peu moins élégant dans l'assiette qui fut déposée devant moi qu'il ne l'est sur la photo du livre de recettes du chef (à droite) mais tellement généreux … 
Qu'importe l'esthétique, sa légèreté confine au divin, et je ne crois jamais avoir vécu une telle émotion gustative avec un dessert, dont s'approche le Tiramisu, lui aussi della casa.
Le dépaysement fut total. Le voyage réussi. Ne manquait qu’Ignazio avec qui j’aurais volontiers discuté.
Les Amis des Messina - 81 rue Réaumur - 75002 Paris

mercredi 10 janvier 2024

CAR/MEN de Philippe Lafeuille par les Chicos Mambo

Si vous avez comme moi été enthousiasmé par Tutu il ne faut pas manquer Car /men. Ce ne sont pas les mêmes danseurs mais c'est toujours Philippe Lafeuille qui est aux manettes avec sa compagnie Chicos Mambo créée il y a 30 ans maintenant.

Avec un tel titre on devait s’attendre à des surprises, et on avait deviné qu'elles seraient essentiellement viriles.

Effectivement le chorégraphe et metteur en scène reprend Carmen de Bizet (qui est l'opéra le plus joué au monde) dans une version 100% masculine. L’idée de ce spectacle est née de son envie de retrouver l’Espagne où il a vécu dans les années 90. Il a voulu dans ce spectacle, s'attaquer, avec des hommes, à cette icône féminine, synonyme de liberté.

Le pari est triplement réussi : les chorégraphies sont parfaites, avec un humour qui sied complètement à la liberté de ton que l'artiste a voulu insuffler dans la soirée. On identifie malgré tout très bien le sujet et on parvient tout à fait à décoder les clichés propres à l'Espagne, comme la tauromachie, le flamenco, les objets emblématiques de la péninsule ibérique (castagnettes, éventail, épingle à chignon, cape et montera traditionnelle du toréro, la bata de cola de la robe de flamenco à traîne …), l'univers d'une manufacture de tabacs, les points communs ou divergents de la gitane versus la bohémienne ou la cartomancienne, tout y est.

La bande son est magnifique, composée des principaux airs de l'opéra mais aussi d'un beau morceau de Goran Bregovic pour le film Le temps des gitans ou d'Aberto Iglesias pour Parle avec elle.

Et pour bien signifier son admiration pour ce personnage mythique il a choisi de provoquer le sourire en lançant le show avec le thème principal de Superman. Ne manquera que le Carmen de Stromae (2015) dénonçant le ravage de Twitter dans les relations affectives. Mais loin de moi l'idée de critiquer les choix du chorégraphes qui sont quasi parfaits, et très éclectiques.

Plusieurs scènes se déroulent en blanc et rouge, couleur de la passion. Le noir est présent car Carmen est une tragédie mais on retrouve régulièrement un univers très coloré et fleuri comme Lafeuille en a fait sa spécialité. Il mixe également danse contemporaine, pas de gymnastique, marche militaire ou pas chassés classiques et déhanchés modernes, solo et groupes,

Il oppose régulièrement le sérieux et la dérision. Il joue avec les codes. Le défilé militaire devient ainsi défilé de haute couture, marche olympique, promenade de chiens en laisse, parcours de nage. Les danseurs marchent, glissent sur des skates ou empruntent une trottinette et bien entendu dansent sublimement. L'un d'entre eux chante les airs principaux, jouant à fond le côté opéra.

Il ne pouvait pas ne pas y avoir un taureau et j'ai reconnu la magnifique tête que j'avais admirée il y a quelques mois dans le musée archéologique d'Heraklion. Elle a été trouvée lors des excavations au Petit Palais de Knossos (1600-1400 av. J.-C.). C’est le rhyton le plus beau et le mieux conservé, véritable chef-d’œuvre témoignant de la finesse de l’art minoén. Il s’agit donc d’un vase à boire en forme de corne décoré d'une tête, comme on le faisait fréquemment. Il était percé d'une petite ouverture dans sa partie inférieure.
Les cornes ont été restaurées pour faire ressortir la dorure du bois. Les yeux sont en cristal de roche peint avec réalisme et le museau en coquillage avec une perle de nacre.
Il faut remercier Philippe Lafeuille de nous offrir un tel spectacle de couleur, de légèreté, mais aussi de lumière et de joie, tel qu'il voulait le partager. Et, bien sûr, j'attends avec impatience que sa nouvelle création, A4 (comme la feuille), soit présentée à Paris.
CAR/MEN par les Chicos Mambo
Chorégraphe et mise en scène de Philippe Lafeuille
Avec Antoine Audras, Lucas Radziejewsky, Antonin “Tonbee” Cattaruzza, Phanuel Erdmann, Samir M’Kirech, Jordan Kindell, JB Plumeau, Stéphane Vitrano
Chanteur : Antonio Macipe en alternance avec Rémi Torrado
Théâtre Libre, 4 Boulevard de Strasbourg, 75010 Paris
Jusqu'au 4 février 2024

mardi 9 janvier 2024

La Vallée des Lazhars de Soufiane Khaloua remporte le Prix Hors Concours 2023

Si Caroline Bouffault est lauréate de la Mention du public 2023 avec Thelma, c'est Soufiane Khaloua qui est lauréat du Prix Hors Concours 2023 pour son roman La Vallée des Lazhars, paru aux éditions Agullo, succédant ainsi à Noël-Nétonon N’Djékéry.

Ainsi la huitième édition du prix couronne deux premiers romans. Je m'en réjouis d'autant plus que ces choix correspondent aux miens.

Je ne spolie rien en recopiant les derniers mots du roman (p. 272) : La vision qui survit toujours, éclatante, et sans cesse renouvelée par mon imagination, est celle de la R 12 verte qui parcourt les routes étroites des déserts, sa tôle déformée par la chaleur et se mêlant à l'asphalte accablé de soleil, point indistinct à l'horizon en exil pour l'éternité.

Cette phrase seule aurait suffit à justifier la photographie de cette voiture sur la couverture qui est presque un des personnages (comme une autre Renault, la R 18 de Messi à l'égard de laquelle le narrateur exprime sa jalousie, regrettant de ne pouvoir la faire parler). Je signale pour les puristes que la R 18 était censée remplacer la R 12 à partir de 1978 et que leur design est très semblable. On pourrait les confondre sur une simple photo.

Le dos du livre résume la situation :
A la frontière Est du Maroc il existe une vallée reculée, la vallée des Lazhars. Sur ses deux versants, deux clans se font face qui se vouent une haine immémoriale : les Adami et les Hokbanis. Pourtant, cet été-là, l’amour et le deuil vont bouleverser les rapports entre les deux familles.
Amir Adami est né en France, mais son père a grandi dans la vallée où ils reviennent après six ans d’absence pour assister au mariage de la belle Farah. Le jeune homme a tout l’été pour retrouver une identité qui lui est un droit de naissance et dont il a pourtant du mal à s’emparer. Pour l’aider, il compte sur son "cousin préféré", Haroun, exilé depuis trois ans et de retour pour les noces de sa soeur Farah. Haroun apporte avec lui les histoires haletantes de ses aventures dans tout le Maghreb. Mais, petit à petit, derrière ses récits luxuriants, Amir découvre une réalité différente, intimement liée à la vallée et à ses secrets.
La vallée des Lazhars est l’histoire d’une jeunesse qui se heurte à des frontières de toutes sortes et tente de s’en affranchir par la verve, le panache, la désobéissance, -par une solution qui lui est une seconde nature, l’exil.
Peut-on parler, à propos de ce récit, de secrets de famille ou plutôt de non-dits ? Les deux cousins discutent de femmes, d'amour, de nourriture, de Dieu et on sent combien Amir est fasciné par Haroun. Ce qui rend une personne brillante, ça n'est pas sa capacité à parler de sujets profonds, mais celle de rendre profondes les choses les plus futiles (p. 87).

Le mariage réconciliera-t-il les deux familles Ayami et Hokbani, ou resteront-elles ennemies comme les Capulet et les Montaigu de Roméo et Juliette alors qu'elles s'échinent à faire oeuvre d'hospitalité malgré la haine ancestrale ? A moins que l'enterrement de l'aïeule ne le fasse plus encore. Beaucoup d'événements vont se précipiter cet été là. Les émotions sont complexes. Amir est mis en garde contre son cousin mais en vain. Jusqu'à ce qu'Haroun se révèle par son comportement égoïste et monstrueux (p. 142).

Haroun pourra-il revenir après un exil comme si rien ne s'était produit ? Amir, parviendra-t-il à s'emparer d'une identité qui lui est un droit de naissance ? Tant il est vrai que Les terres d'origine s'oublient, les dynasties s'exilent et si l'on n'y prend pas garde, très vite, rien ne subsiste de nous ni de nos parents (p. 12). Lequel des deux choisira la belle Fayrouz ?

Le récit est parfois difficile à suivre. J'aurais apprécié de disposer d'une liste de personnages comme on en trouve au début d'une pièce de théâtre. Les balades en voiture s'enchaînent à l'instar des chevauchées sauvages d'un western.

L'auteur nous transmet sa fascination pour cette région : On peut étendre ses yeux sur un paysage comme on étend ses jambes à la fin d'une journée de travail, a-t-il confié le soir de la remise du prix.

C'est une jolie idée que d'avoir intitulé les différentes parties en les tirant de chansons de Nass et Ghiwan, Cheb Khaleb, Cheb Hasni, Cheikh Mohamed Younsi, Cheikha Rimitti, Souad Massi et Saïd Fikri.

Le ton est très masculin même si on remarquera que ce sont les femmes, les mères en l'occurrence, qui exercent le pouvoir. Ce qui m'inspire à relever sous forme de question à l'auteur un conseil qu'Amir reçoit de son père au début du roman : l'histoire d'une famille ne peut se contenter d'un seul récit, alors je te charge de questionner ta mère (p. 12). Cela donnerait-il sujet à un second roman ?

Soufiane Khaloua est né en 1992 dans l’Aisne. Après des études de lettres à Paris et un master de recherche en littérature, il se dirige vers l’enseignement et est aujourd’hui professeur de français en région parisienne.

Fondées en 2016 par Nadège Agullo et spécialisées en littérature étrangère, les éditions Agullo cherchent à "abolir les frontières". Elles se positionnent comme le porte-voix d’auteurs et d’autrices d’ici et d’ailleurs qui partagent leurs histoires, leurs cultures, leurs joies, leurs espoirs et par-dessus tout leur humanité.
La Vallée des Lazhars de Soufiane Khaloua, éditions Agullo, en librairie depuis le 9 février 2023
Article illustré d'une photo de Soufiane Khaloua, interviewé par Isabelle Motrot sur la scène de la Maison de la poésie, quelques minutes avant l’annonce du lauréat, le soir de la remise des prix.

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