Wine Paris offre une pléiade de conférences de presse, de rencontres et de master-class qui sont toujours passionnantes.
J'en ai suivi plusieurs cette année, certes au détriment de temps de découverte dans les allées mais qui me permettent d'approfondir mes connaissances.
Le nom du conférencier guide souvent mes choix. Comment résister lorsqu'il s'agit de Geoffrey Orban qui est selon moi, puisque j'ai déjà eu la chance de l'écouter, un très grand expert en champagnes. Me croirez-vous quand je vous dirai qu'il déguste 2000 champagnes par an ?
Il animait et commentait, le lundi 9 février, une dégustation comparative de six cuvées élaborées en monocépage de Chardonnay, Meunier et Pinot noir, mais présentant des Caractères différents. Il s'agissait de vignerons présents au salon, sous la bannière collective du syndicat Champagne de Vignerons qui existe depuis 25 ans et qui réunissait cette année 91 producteurs, vignerons et coopératives, sur près de 700 m² au troisième étage du hall 7. Chaque participant bénéficiait d’un stand individualisé par un grand portrait en noir en blanc facilitant le repérage, particulièrement complexe cette année (encore !) sur le salon avec nombre d'aberrations et de ruptures dans l'ordre alphabétique. Peut-on raisonnablement espérer un marquage au sol ?
Sachant que 90% des bouteilles de champagne sont vendues sous la mention "brut sans année" et même si seulement 40% de la production est commercialisée sur le marché français (que al profession voudrait au demeurant dynamiser), il était devenu capital de déterminer un outil de repérage utilisable aussi bien par les vignerons que les prescripteurs, voire les consommateurs puisque les mots employés parlent au plus grand nombre. Ainsi est née la classification des Caractères Vif, Fruité ou Intense qui s’affichait également dans les allées et sur chaque cuvée des vignerons participants.
Le but est de donner des clés pour s'y retrouver dans l'immense diversité. Il y a 319 terroirs sur 5 départements. Trois cépages sont majoritaires et occupent chacun quasiment un tiers des vignobles. Ce sont le Chardonnay, un raisin blanc, léger et vif, frais et parfumé, et deux raisins rouges à jus blanc, le Pinot noir et le Pinot meunier, plus fruités, plus ronds, plus puissants et plus charpentés.
Sont aussi permis au sein de l'AOC cinq autres cépages qui entrent dans la composition de certains vins : Arbane, Petit Meslier, Chardonnay Rosé, Pinot Blanc et Pinot Gris mais d'autres sont attendus dans le futur.
Il existe aussi une diversité dans la vinification selon qu'on emploie des cuves inoxydables, des futs de chêne, avec ou sans fermentation malolactique. Egalement dans l'assemblage, le temps d'élevage (souvent entre 24 et 38 mois) et bien sûr le dosage, ou son absence.
On pourrait comparer deux Chardonnays, de la même année, 2022, provenant tous deux de la Côte des Blancs, élevés en futs 24 mois et dosés à l'identique à 3 grammes et dont le profil sensoriel sera nettement différent, l'un vif, l'autre fruité.
Commençons donc par ce cépage avec deux cuvées de vignes poussant sur de la craie de la Côte des Blancs : le Doyard-Mahé, 2015 dosage 4 grammes et le Marcel-Moineaux Derrière-Portelaine 2009, dosage 3 grammes, qui sont deux millésimes solaires.
Avec le premier on ressent le calcium, une fraicheur presque mentholée. Carole Doyard gère ce domaine familial où elle représente la 4e génération. Elle pratique la vinification en cuve inox, avec une maturation de 60 mois en cave. Elle confirme rechercher le côté salin, frais iodé et avoue être "folle de l'huître Gillardeau".
Nous allons cocher les adjectifs iodé, frais, minéral, salin, tendu (tous caractérisant le vif) et seulement un de la liste du fruité (charnu).
L'attaque du second est vive. La fraicheur est bien là mais la bouche se détend pour laisser arriver des notes d'épices, de noisettes grillées. Nous avons là aussi un domaine familial dont Thibault est lui aussi la 4e génération. C'est un cœur de cuvée en cuve inox sans fermentation malolactique, avec une maturation de 14 ans en bouteille. Si les vignes sont là aussi sur de la craie celle-ci est plus grasse.
Cette fois on ne cochera que frais dans la première colonne (vif), charnu dans la seconde (fruité) et une majorité dans la troisième (intense) : boisé, charpenté, épicé, évolué, patiné, vineux.
Comparons maintenant le Champagne Moutardier, pure Meunier brut nature avec le Beaumont des Crayères Grand Meunier qui tous deux apparaîtront selon la même dichotomie, vif pour le premier, fruité pour le second.
William, qui dirige l'exploitation avec son frère Simon, explique que le meunier n'es pas un cépage facile parce que le raisin évolue très rapidement. Le vin est assez fragile, délicat, très sensible à l'oxydation. De ce fait cette cuvée n'est réalisée que sur les belles années. Celle-ci de 2019 est un millésime très solaire, non dosé. La vinification s'effectue en cuve inox et fut avec une maturation de 60 mois en cave. Les vignes poussent sur 50 cm d'argile, au-dessus d'un calcaire qui se fait nettement sentir.
On va surtout cocher des adjectifs de la liste vif : dynamique, iodé, floral, pulpeux, salin, un peu de fruité (agrume, mandarine, kumquat, fruit de la passion). Il est très cristallin, épuré.
Gauthier Quatrevaux, Chef de Cave de Beaumont des Crayères, qui est une Union de Vignerons fondée en 1955, regroupant 200 vignerons, indique que cette cuvée n'est pas un millésime mais un assemblage à 28% de 2019 et 72% de 2018. La vinification a lieu en cuve inox avec une maturation de 62 mois en bouteille et un dosage à 4.
Nous cocherons frais et fruité. Les éléments siliceux picotent la langue mais le côté argileux domine rapidement. Il est charnu, opulent, rond, entre suave et velouté.
Et maintenant deux 100% Pinot noir, le Champagne Paul Déthune Les Crayères 2017 de la Montagne de Reims, et le Champagne Edouard Duval Noir d'Eulalie de la Côte des Bar.
Le premier a un joli profil. On retrouve le calcium. Il est assez droit, France mais avec un côté boisé. Sophie Déthune nous indique une vinification et un élevage en barriques neuves champenoises de 205 L, une maturation de 7 ans en cave et un dosage à 5.
On cochera surtout du vif, notamment iodé en raison d'une odeur marine de plancton (alors que l'iode n'a pas d'odeur), franc, floral de belles fleurs blanches et un peu de l'intense, notamment boisé mais qui s'estompera en mâchant et on ne trouvera pas d'onctuosité.
Le second est un domaine familial dirigé par Edouard qui est la 3ème génération. Cette cuvée est un assemblage à 74% 2017 - 26% 2016 et 2015 dont 33% élevage en demi-muids et une maturation de 6 ans en cave avec un dosage à 4.
La puissance aromatique du Pinot noir s'exprime totalement. Il occupe l'ensemble du palais. On sent à peine le bois, surtout le calcaire argileux et la marne. il est ample, charpenté, un peu évolué, un peu vineux, bref … intense.
Si tous ces champagnes sont quasiment de la même couleur on voit bien que cette master-class est éloquente.