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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 15 février 2026

Mon vrai nom est Elisabeth, roman d’Adèle Yon

Mon vrai nom est Élisabeth m'est arrivé avec la promesse qu'il s'agissait de la révélation de la rentrée littéraire. On aurait pu au moins mentionner "une des" par courtoisie pour les autres …

Adèle Yon a choisi la voie de l’exhaustivité pour restituer la vie de son arrière-grand-mère dite "Betsy" (1916-1990) longtemps considérée schizophrène par la famille, en particulier par son époux, soutenu par son beau-père. Cette femme subit des épisodes de coma diabétique (des cures de Sakel), des électrochocs, une lobotomie et dix-sept ans de longs séjours en asile psychiatrique, censés la remettre dans le droit chemin, c’est-à-dire ne plus déranger personne par sa personnalité atypique et exubérante, laquelle faisant sans doute trop d’ombre à son macho de mari.

Les faits se sont déroulés il y a un siècle, ce qui n’est tout de même pas très ancien. Cette situation n’est pas un cas isolé. Manifestement des centaines et des centaines de femmes ont subi des sévices (comment dire les choses autrement ?) identiques aux Etats-Unis comme en France.

Dans ce livre lourd de près de 400 pages, Adèle Yon relate le moindre détail, allant jusqu’à nous préciser qu’une de ses interlocutrices ne voulait pas consommer les macarons qu’elle avait apportés en remerciement mais qu’elle en prit néanmoins un, à la framboise. Franchement, était-il indispensable de "tout" nous dire ? Le récit aurait de mon point de vue rien perdu de sa puissance s’il avait été resserré. La profusion d’éléments (dont on pense parfois qu’ils ne sont là que pour nous perdre ou servir de caution inutile) m’a plusieurs fois rebutée. J’avais dès le début compris l’essentiel de la problématique et bien que je trouve ce destin horrible je n’avais pas envie qu’on m'en fasse suivre toutes les circonvolutions.

J’aurais préféré qu’on tente une analyse sociologique. Qu’on essaie de décortiquer ce qui dans cette famille, a pu permettre de justifier cet enchaînement se concluant par le suicide du dernier fils alors qu’il avait été un chercheur émérite auquel on doit l’invention du Minitel et dont la fin nous est racontée dans le premier chapitre.

J’ai aussi été très dérangée par la différence de typographie entre les retranscriptions des correspondances et des entretiens (qui apparaissent à la limite du lisible comme si le temps les avait quasiment gommé) et le reste du texte, imprimé à l’encre noire mais dans une casse très petite, rendant la lecture là encore ardue bien que pour une raison différente.

Adèle n’a pas connu cette arrière grand-mère mais elle ne remet pas de prime abord en cause la folie dont on l’accuse (car c’est de cela qu’il s’agit) et craint que ce malheur soit héréditaire, la conduisant à s’interroger (p. 38) à propos de mes émotions, qui, bien souvent, me mettent hors de moi et dont je ne sais que faire. Les questions à sa grand-mère buttent sur la constatation que c’est très triste mais qu’il vaut mieux ne pas en parler (p. 38).

J’aurais envie, en refermant le livre de condamner cette famille qui a préféré le silence à la remise en question.

Dès ses premières lettres, tout en lui faisant mille promesses, André ne s’engageaitpas auprès de sa fiancé à exhausser tous les désirs : il est possible que parfois je refuse, en donnant les raisons de mon refus (p. 68). A l’inverse, le grand-père confiera que la lecture de cette correspondance lui aurait en quelque sorte mis la puce à l’oreille tant il lui donnait des ordres en matière de lecture, et de toutes sortes d’engagements qu’elle devra satisfaire une fois mariée (p. 78). La pauvre se débat sans imposer sa volonté, si ce n’est entre parenthèses en précisant après la signature du surnom qu’il lui a imposé, Betsy (savez-vous que mon vrai nom vrai nom est Elisabeth ?) p. 118

Le 21 juillet 40, la pauvre écrit : ce qu’il y a d’épouvantable est que je serai bien obligée de me plier à ce que vous me direz (p. 134). Elle tentera dans les lettres suivantes de l’implorer de tenir compte de ce qu’elle désigne sous le nom de "tempérament" mais on devine qu’il n’en fit rien.

On suppose qu’elle était folle (le mot est dit) amoureuse de ce mari qui pourtant la maltraitait, lui faisait enfant sur enfant, ce qui aggravait son état, la trompait, et se débarrassait d’elle avec la complicité du corps médical, ce qui d’ailleurs n’est pas une rare puisque dans presque tous les témoignages que j’ai pu récemment lire sur des situations de viol ou d’inceste on retrouve la même "combine" pour sauvegarder la gente masculine.

En juillet 43 elle tente encore de lui "expliquer ce qu’est une femme". et ce sera une nouvelle fois en pure perte. Face à ces mots qui sonnent vrai on découvre des feuillets intitulés Méditation, signés d’André qui semblent étrangement faux.

Adèle Yon pousse les recherches outre-atlantique pour explorer les techniques de lobotomie. L’usage du pic à glace (p. 198) à partir de 1946 et ans une sorte de roulotte chirurgicale itinérante est purement incroyable de monstruosité. J’ignorais tout cela. Pour moi les actions de lobotomie, que j’ai toujours trouvées d’une violente inacceptable, avaient lieu sous un minimum de contrôle médical. Tout comme l’usage des electro-chocs. Et je sais bien que cela s’est poursuivi longtemps puisque Nikki de Saint-Phalle en fut elle aussi victime, sans doute par excès, elle aussi, de "tempérament".

Elle nous avait annoncé que sa thèse portera sur les double fantômes (p. 94). Puis en 2021, peut-être par saturation, elle décide de tout arrêter pour se consacrer à la cuisine. Mais pas n’importe laquelle puisqu’elle nous raconte, toujours avec un sens inouï du détail, comment elle découpe une carcasse de porc (p. 210), avec une précision … chirurgicale ou du moins anato-pathologique.

Bien sûr il y a des informations à savoir et qui sont très intéressantes, comme la nécessité légale de trois avis médicaux en cas d’internement (p. 250), le fonctionnement des archives et de façon plus factuelle sur la manière dont on vivait dans un hôpital psychiatrique comme celui de Fleury-les-Aubrais. Pour l’anecdote, car moi aussi je peux m’y risquer, on menaçait quand je travaillais à Orléans, d’envoyer les récalcitrants à Fleury et plus loin j’ai été étonnée de découvrir le rôle du Docteur Le savoureux, grande personnalité de la ville où je vis désormais. De même, la référence à Jane Eyre ou Rebecca est relativement fréquente lorsqu'on veut évoquer la question du double féminin fantôme, que ce soit en littérature comme au cinéma. La dernière dont je me souvienne figure dans le livre de Michel Moatti.

Le dernier chapitre (p. 375) est bouleversant parce qu’à ce stade on sait tout ce qui s’est passé et qu’on y lit un déroulé différent, raconté du point de vue d’Elisabeth et qui est déchirant. Puisse cet ouvrage, multiplement récompensé, apaiser son autrice !

La couverture du livre est la reproduction d'Autoportrait avec des icônes, une huile sur toile de Elené Shatberashvili, artiste née en Géorgie en 1990, ayant grandi dans la Géorgie post soviétique et partageant sa vie entre la France et la Géorgie.

Mon vrai nom est Élisabeth d'Adèle Yon, aux Éditions du sous-sol, en librairie depuis le 6 février 2025
Prix essai France Télévisions 2025, Grand prix des lectrices de Elle dans la catégorie Non-Fiction, Prix Régine-Deforges, Prix littéraire du Nouvel Obs, Prix littéraire du Barreau de Marseille.

samedi 14 février 2026

A la découverte des vins de Tchéquie

Je vais programmer une série d'articles sur Wine Paris. Après le billet concernant un évènement autour des whiskys virginiens (qui se situait un peu en marge) et avant de faire le bilan de l'évènement je vais revenir sur une découverte que j'ai pu faire sur les vins de Tchéquie, à propos desquels je ne connaissais rien.

La Tchéquie est un pays comparable en superficie à ses voisins l’Autriche et la Slovaquie (au sud), bordé à l’ouest et au nord par l’immense Allemagne et la Pologne.

C'est, je crois, le pays où la consommation de bière par habitant est la plus importante (avec un record insensé de 129 litres par an par habitant) mais c'est aussi un territoire vinicole comportant de prestigieuses appellations. J'en ai dégusté quelques-unes bien entendu en toute modération, sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, selon la formulation française.

Pour sa première participation au salon international, le stand de la délégation était de taille relativement modeste et j'aurais pu ne pas y prêter attention si mon oeil n'avait pas été attiré par le buisson de verres de la cristallerie Květná 1794 que j'avais déjà remarqués, en format XXL, photographiés ci-contre, au dernier salon Maison & objet.

L’excellence de l’art verrier tchèque n'est pas une légende.
 Et ce sont dans leurs magnifiques et si légers verres, très solides néanmoins, soufflés à la bouche, qu'ont été proposés une cinquantaine de vins élevés par la quinzaine de vignobles qui avaient fait le déplacement depuis leur pays.

L’Ambassade de la République tchèque en France avait en effet organisé, le 10 février 2026,  une soirée dédiée aux vins, soigneusement choisis et présentés par l'ultra compétente œnologue Klára Kollárová qui méritait amplement de figurer en ouverture de cet article.

Ce fut une belle soirée de rencontres, d’échanges et de networking dans une ambiance franco-tchèque, autour d’excellents vins, et de spécialités préparées par le chef de l'ambassade qui avait composé un buffet avec de très bons produits, préparés avec authenticité et qui se clôtura avec de délicieux chocolats venus de Brno, qui est en terme de taille la seconde ville du pays.
La viticulture tchèque repose sur une longue tradition, notamment en Moravie, et connaît depuis plusieurs années un développement dynamique fondé sur la qualité, le respect du terroir et une approche durable.

On y trouve des vins blancs aromatiques, des cuvées minérales, des rouges élégants et des vins mousseux ont été servis dans les magnifiques verres de Květná 1794, reconnaissables au nom et à l'étoile gravée sur leur pied.
Nous pouvions d'ailleurs admirer l'étendue du savoir-faire de cette très ancienne verrerie qui, outre des verres en cristal transparent, propose aussi des créations colorées et très modernes :
Dans un premier discours on nous informa que 17 sites sont labellisés "patrimoine mondial de l'Unesco" et que, pour la première fois, les collaborateurs du Guide Michelin ont sillonné tout le territoire et se sont accordé ) désigner la Tchéquie comme l’une des 16 destinations gastronomiques incontournables à visiter en 2026. 
J'ai commencé par le Veltiner 2023 de Gurdau et plus tard le Riesling (qui accompagnait parfaitement l'assiette de crudités et de spécialités). Les bâtiments de l'entreprise sont comme enfouis au cœur des vignobles de Kurdějov pour se fonred dans le paysage telle une vague au milieu des collines, reliant minimalisme, design et terroir. Le Riesling emblématique, issu de six clones prestigieux de la Wachau, est le cœur d’un domaine où vin et gastronomie se rencontrent pour une grande expérience.

J'avais découvert le Veltiner l'an dernier et mes impressions (positives) se sont confirmées. Rien d'étonnant à ce qu'il soit un des cépages les plus répandus en Tchéquie puisqu'il est très fréquent aussi chez son voisin autrichien. Je proposerai quelques accords particuliers dans les prochains jours.
Puis le très étonnant Milady Kump 2025 de Vinné sklepy Kutná Hora, héritier des vins royaux, pouvant revendiquer le prestigieux certificat Demeter et un engagement à produire des vins respectueux de la terre et de l’histoire. Les vignes sont soignées par des préparations herboristes maison et les moutons paissent autour des parcelles. Ils produisent aussi un Pinot noir, bien entendu bio, avec lequel je proposerai un accord met-vin dans les semaines qui viennent.
Autre Riesling, celui de Vinařství Velké Bílovice 
qui se trouve au cœur de la plus grande commune viticole de Tchéquie. Plus d’un siècle de tradition s’y mêle aux technologies les plus avancées. La maison propose Pinot Gris, Pálava ou Blaufränkisch.


Passons au rouge. Parmi les cépages les plus fréquents on trouve le Saint-Laurent mais aussi le Pinot noir. Et puis le Blaufränkisch, connu sous le nom de Frankovka, qui est le deuxième cépage rouge le plus cultivé en République tchèque. 
On le trouve uniquement dans les sous-régions viticoles de Moravie en raison de sa maturation tardive. J'ai dégusté celui de Zámecké vinařství Bzenec 
qui est un acteur majeur du paysage viticole tchèque, réputé pour offrir un excellent rapport qualité-prix, et lauréat à huit reprises du Concours national des vins en République tchèque.

Et pour finir un vin issu d'un cépage très aromatique qu'on ne trouve qu'en Tchèquie, un Palava 2024 du domaine Jindrovo vinařství à Mutěnice qui est une entreprise familiale où tradition, passion et savoir-faire se rencontrent. À la vigne, chaque grappe compte ; en cave, chaque bouteille reçoit une attention particulière qui distingue le domaine.

vendredi 13 février 2026

Dessiner encore, au théâtre, d’après l’œuvre de Coco

Il y a des spectacles où je vais sans me poser de questions ni me renseigner sur le sujet. Si Hélène Degy et Salomé Villiers se sont penchées sur une adaptation c'est qu'il y a d'excellentes raisons à le faire. Je ne tergiverse pas.

Et le résultat est époustouflant.

Que de bleu sur l’affiche, et pour cause puisqu’elle reprend la couleur de la couverture du livre Dessiner encore qui a inspiré l’équipe de création.

Dix années ont passé depuis l’attentat du 7 janvier 2015 qui fit 17 victimes dont la plupart étaient membres de la rédaction de Charlie Hebdo. Le souvenir de cette période reste gravée dans nos mémoires. Reprendre les faits et leur suite, en adoptant le point de vue de Corinne Rey, alias Coco, qui fut tristement et involontairement bien sûr celle qui ouvrit la porte aux terroristes, était une gageure même si le support de sa bande dessinée pouvait en constituer la ligne directrice.

Hélène Degy et Salomé Villiers ont réussi une adaptation au-delà de ce qu’on pouvait espérer en nous faisant vivre une soirée convoquant toutes les émotions, y compris le rire, comme la vie en somme. La mise en scène de Georges Vauraz est extrêmement alerte, servie par trois comédiennes qui se saisissent alternativement du rôle principal si bien que le spectateur ne se projette jamais dans un seul personnage qui aurait, sous la forme d’un one-woman-show, collecté une noyade de larmes.

On est certes régulièrement submergé et le remarquable travail de mapping de Valentine Boidron et d'Eloi Février y participe mais on est tout autant surpris par l’inventivité du jeu, l’utilisation d’un décor évolutif et qui nous rend disponible à entendre les interrogations de Coco. En respectant totalement son talent de dessinatrice que pour ma part je découvrais.

Plusieurs planches de la bande dessinée éponyme sont accrochées dans le couloir menant à la salle et complètent notre information.

Le sujet est, on s’en doute, ultra sensible. Rien n’aurait pu se faire sans l’accord des parties prenantes, même si je crois que la liberté artistique n’a pas été remise en cause. Une vingtaine de journalistes de Charlie Hebdo, et Coco elle-même, se trouvaient dans la salle le soir de ma venue. A voir leurs visages à la sortie je n’ai pas eu l’impression que quiconque se soit senti trahi. Et j’avais régulièrement entendu des rires tonitruants qui ne pouvaient que venir de ce groupe, quitte à être cathartiques.

Le 7 janvier 2015, les attentats de Charlie Hebdo ont bouleversé la vie de Coco (et de tant d'autres bien sûr) en une poignée de minutes. Parce qu’un dessin ne tue pas, au sens propre de ces mots, la dessinatrice se confie avec générosité, humour et pudeur. Elle nous emmène dans un voyage intérieur d’une rare sensibilité, où se mêlent ses blessures, ses élans de vie et ses plus belles rencontres, humaines et artistiques, au cœur de la rédaction de Charlie Hebdo.

Le spectateur découvre tout d'abord un décor étonnant, avec une sorte de tribune devant une paroi qui semble avoir été recouverte par la peau d'un poisson. On comprendra plus tard que les écailles de ce mur sont des feuilles A4 de papier blanc.

Pour le moment le fond de scène est totalement submergé par d'énormes vagues, évoquant celle immortalisée par Hokusai (mais c'est une fausse piste) alors que le son monte en même temps que le niveau de l'eau. Une phrase s'inscrit, difficile à lire depuis la salle, selon l'endroit où on est assis : elle a jonché d'or et de jade ma routine. Elle a jonché de sopalin des torrents de larmes mais l'ampleur m'a fait me fissurer … Cet extrait de la chanson Ode à la vie d'Alain Bashung est en exergue à la bande dessinée, précédent la première planche (p. 8) qui figure parmi celles qui sont affichées dans le théâtre. Cette ode annonce brillamment la couleur.

Ce que j'interprète comme étant des détritus remonte à la surface. Ce sont en fait des carnets et des crayons. J'ai essayé de faire obstruction par le dessin. Barrage à l'insensé. Dessiner pour ne plus penser. Dessiner, dessiner, dessiner … La situation est grave mais l'humour est bien là quand on voit l'héroïne mimer un castor au milieu d'une rivière.

Elles sont trois comédiennes à prendre en charge le récit et c'est une fabuleuse idée qu'elles ont eue, évitant ainsi le piège d'un monologue qui aurait pu être plombant. Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers (en alternance avec Jessica Berthe-Godart) 

Nous allons, avec elle(s) revivre les épisodes de sa reconstruction. Outre le dessin elle tente l'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) qui est une technique qui existe réellement. Le spectacle est totalement fidèle au livre. Ceux qui l'ont lu apprécieront les images. Ceux qui ne le connaissent pas auront envie de le découvrir et je parie qu'ils seront surpris de la proximité entre les deux. Le travail de création vidéo de Valentine Boidron et d'Eloi Février est prodigieux.

Il n'était pas simple de faire ressentir au public la nature de cet endroit refuge, qui est un espace mental dans lequel on peut se réfugier si on se sent trop submergé par ses émotions, en particulier le souvenir de l'épisode traumatique. Et cet endroit refuge apparait, en noir et blanc avant de prendre couleur comme par magie sur la scène. Et avec humour quand on nous fait entendre pop, pop, le cri de ralliement que Coco échangeait avec son père.

Quand le thérapeute lui demande de raconter "son" 7 janvier les comédiennes changent de position. Après l'échec de l'EMDR voici Monsieur Jean, docteur en psychologie qui va expliquer (ce que nous savons désormais plutôt bien) le processus de stress post traumatique en insistant sur le fait que le temps seul ne suffit pas.

Arrive un moment très intense avec l'évocation concrète de cette journée qui accueillait la première conférence de rédaction de l'année. Il est très émouvant de voir concrètement l'équipe car on sait ce qui va se passer. Et pourtant on sursaute en entendant le bruit des armes et on est secoué lorsque les traits recouvrent la scène comme si c'était initialement une simple page blanche et qui dans la BD s'étend sur près de 8 pages. On entend une sirène accompagnant cette phrase : on a tué Charlie Hebdo.

Arrivent les et si ? auxquels je faisais allusion plus haut. Et cette exclamation : tout ça pour un dessin ! Et ce dessin, en réponse, intitulé Même pas mal dont émerge une main brandissant un crayon, … et qui fut signé Coco.

Chaque épisode essentiel de cette histoire récente nous est restitué (comme il l'est bien entendu aussi dans le livre), avec autant de fidélité que de justesse et d'intelligence. On assîtes à un superbe karaoké politique, sorte de théâtre de guignol. On revoir les politiques répondre aux journalistes. Et puis on revit l'histoire du journal en remontant en arrière, incluant des procès dont celui-ci dont la planche (p. 182-183) est elle aussi sur les murs :
Revient le souvenir de l'attentat de 2015, la vague … J'ouvre les yeux. Ils sont là. Et je vois le larmes dans les yeux de Coco, alias Salomé Villiers alors que les #JeSuisCharlie apparaissent. Mais là encore l'humour s'infiltre avec l'allusion à la fiente de pigeon qui est tombée le 11 janvier 2015 sur la veste du Président Hollande au moment de la marche républicaine et qui fait rire les trois comédiennes.

Les gros crayons ont la taille d'armes. Le jeu des comédiennes est extrêmement énergique avec des évocations fulgurantes. Et des questions cruciales qui transcendent tout comme ai-je le droit ? Puis-je ? (sous-entendu … vivre encore).

La mise en scène ose sans relâche surprendre le spectateur qui passe des larmes au rire. Du général au particulier. Du drame à l'anecdote comme avec cet épisode au cours duquel Coco raconte comment Cabu l'a encouragée et aidée à faire sa première caricature, celle de Christine Lagarde qui fut la directrice du FMI. On retient la phrase de Cavanna (un des fondateurs de Charlie Hebdo) : un bon dessin, c'est un coup de poing dans la gueule. Et le conseil de Cabu (interprété alors par Hélène Degy) : si tu réussis à saisir le regard tu as fait 50% de ta caricature. On les retrouve avec satisfaction sur la double page 296-297 :
Il y a quelques répétitions mais elle sont nécessaires. Non, les dessinateurs ne se cachent pas sous des cagoules. Oui, un dessin ne tue pas.

L'humour encore et toujours, avec la musique de Gloria qui provoque le rire dans la salle. Et la phrase qui revient en boucle avec les images de vague : je dois dessiner, dessiner encore.

C'est une (dernière) belle idée de laisser la parole aux dessins et de terminer avec le crayon au bout du poing tendu avant de faire défiler les noms de tous ceux qui ont été tués ce jour là.

Le résultat est beau, vibrant, onirique et courageux, ce qui est largement nécessaire par les temps qu'on traverse.

Dessiner encore d’après l’œuvre de Coco,  "Dessiner Encore", Éditions Les Arènes
Adaptation théâtrale : Hélène Degy et Salomé Villiers
Scénographie et Mise en scène Georges Vauraz
Avec Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers en alternance avec Jessica Berthe-Godart
Mise en scène : Georges Vauraz
Création vidéo : Valentine Boidron & Eloi Février
Création lumière : Denis Koransky
Musique : Valentin Marinelli & Clément Barbier
Chorégraphe : Emma Pasquer
A partir du 31 janvier 2026
Du mercredi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures
Au Théâtre Lepic - 1 avenue Junot - 75018 Paris
Ci-dessus Hélène Degy, Georges Vauraz et Salomé Villiers (et Anna Mihalcea ci-dessous)

jeudi 12 février 2026

All Parts Of Us de Susanna Inglada au Drawing Lab … et quelques mots de la Drawing Factory II

Je n’avais pas vu tous les artistes présentés en focus par toutes les galeries participantes de la Drawing Now de mars 2025 mais je n’avais manqué aucun des 5 artistes sélectionnés par le jury, comme je le raconte dans cet article.

Parmi eux Susanna Inglada, choisie comme artiste focus par son galerie, Maurits Van de Laar, installé aux Pays-Bas (ci-dessous entre la commissaire et l'artiste), me semblait avoir le potentiel pour l’emporter pour son talent bien sûr mais aussi l’ampleur de son potentiel à déployer le dessin au-delà de la feuille, et qui s’exprimait déjà par exemple à travers son recours à la céramique pour y exprimer aussi sa créativité en matière de dessin. 

En effet elle explore aussi bien les notions de pouvoir, d’autorité, que de corruption et d’inégalités de genre à travers des scènes théâtrales peuplées de figures expressives et distordues, brouillant les frontières entre dessin et sculpture. Tout est pour elle opportunité à écrire une nouvelle page : Dessiner est une façon de me poser des questions, dit-elle.
L’exposition qu’elle présente au Drawing Lab ne dément pas cet enthousiasme. J’espère que vous serez nombreux à y découvrir son travail : l’accès est gratuit, tous les jours, pendant quasiment trois mois.

J'ai eu le privilège de la visiter en avant-première et en sa compagnie ainsi que de la commissaire d’exposition Giuliana Benassi.
Intitulée All Parts Of Us, et presque conçue comme une installation, elle exprime combien la société est fragmentée en attirant notre œil sur ce qu’il est urgent de considérer. 

L’ampleur de l’espace a été l’occasion pour l’artiste d’opérer une nouvelle lecture des relations humaines en élargissant le champ des possibles. On remarquera combien un matériau aussi fragile que le papier, moins résistant en tout cas que la céramique, peut devenir un pont extrêmement solide pour devenir le miroir de nous-mêmes.
Nous voilà dans El bosque, la Forêt, constituée de troncs constitués par les mains nouées de tous les membres de la famille de l’artiste et qui sont regardantes aussi bien recto que verso. Ici l’union fait la force et cette métaphore exprime la fragilité autant que la puissance des relations humaines entre hommes et femmes de toutes les générations. 
Les groupes qui occupent les angles de la Blue Room composent des sculptures en trois dimensions en jouant avec les frontières. Les visages à demi masqués sur des yeux clos symbolisent l’introspection alors que le personnage supérieur, agissant comme comme une sculpture surgie du dessin, interpose ses mains ouvertes pour inciter à dire stop.

Avec Susanna Inglada le dessin quitte le papier pour envahir l’espace. Fragmentée et expressive, l’œuvre de l’artiste catalane compose un théâtre du contemporain où chaque élément — corps, regard, geste — participe d’un tout collectif. Inspirée par son rapport au théâtre, Inglada met en scène des figures tourmentées, entre unité et conflit, lucidité et déni, pour interroger nos manières d’être ensemble. Entre dessin, céramique et animation, elle revisite les grandes traditions picturales pour y révéler les tensions du pouvoir et du regard, tout en y glissant un humour discret, comme un remède à la gravité du réel. 

Comme nous l'a expliqué Giuliana Benassi sont ici rassemblées les oeuvres les plus récentes de l’artiste et propose un parcours immersif (parce que le visiteur est invité à circuler dans la forêt) où le dessin s’étend dans l’espace tridimensionnel, transformant celui-ci en une scène expressive de la contemporanéité. La fragmentation, déjà soulignée par le titre, n’est pas seulement une technique de composition par le collage, mais aussi une clé pour révéler une vision de l’existence où chaque fragment prend sa place dans un tout collectif et partagé.

mercredi 11 février 2026

Ni oui, ni non, Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants par Tomi Ungerer

J'avais promis, en novembre dernier, dans l'article consacré à Tomi Ungerer, de revenir sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule intitulé Ni oui, ni non et publié en mars 2018.

Tomi Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine où il avait à coeur de fournir aux enfants les réponses les plus justes possible. Mais je dois dire que je ne savais pas aussi fin philosophe avant d'assister à l'Ecole des loisirs à la conférence d'Edwige Chirouter intitulée Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Tomi Ungerer est une personnalité très attachante qui, sous un abord subversif, était un homme très mesuré. Je ne raisonne que pour être raisonnable avait -il prévenu dans la préface de son ouvrage dont la couverture illustre l’interrogation : pourquoi je ne suis pas toi et toi tu n’es pas moi ?

Le livre est la compilation de vraies questions d’enfants auxquelles il répond en modérant sa tendance au cynisme. Ses pensées font longtemps écho, si bien qu’on pourrait entendre dans sa première affirmation le verbe comme résonner. Car il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis, ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi.

Je voudrais aujourd’hui consacrer cet article à ce petit traité de philosophie qui est presque un jeu parce rien n’est tout blanc ou tout noir. Il le sait bien, lui dont l’enfance fut marquée par l’Histoire : après la Drôle de guerre, quand les Allemands ont occupé l’Alsace ils ont interdit de parler français. En 1945 les Français ont repris l’Alsace et il fut interdit de parler un seul mot d’allemand ou d’alsacien (p. 19), ce qui renforça par réaction le garçon à cultiver son accent.

Cette période l’a évidemment profondément marqué et les références sont multiples. On peut gagner des batailles, mais on ne peut pas gagner une guerre, qui est toujours synonyme de gâchis (p. 18).

La pauvreté (connue à trois ans et demi suite au décès de son père, ce qu’il répète à de multiples reprises) forge l’acharnement du désespoir (p. 106). 

On doit apprendre des choses pour alimenter notre cervelle (p. 28). Il avoue ne rien comprendre à la théorie du big-bang (p. 40) mais en recense 3 : la naissance, le première fois qu’on tombe amoureux et lorsqu’on passe outre-tombe.

Il prône un monde où seuls les enfants auraient le droit de vote (p. 42) parce que le niveau de l’intelligence humaine chute après la maturité. Il encourage à (se) poser des questions concrètes … ou abstraites (p. 54).Il est circonspect lorsqu’il doit parler du temps, préférant le prendre ou le garder plutôt que le tuer par manque d’occupation (p. 64). Il a raison de pointer que la moquerie est une forme de méchanceté (p. 68) mais elle est une arme nécessaire pour dénoncer les vices et les travers de la société.

Il démontre qu’on peut être le plus fort même en étant le plut petit (p. 79), que la religion n’est pas obligatoire mais qu’elle enseigne "le goût de l’intégrité, de la compassion, du pardon et surtout de la bonne volonté" (p. 80). On ne sera donc pas surpris qu’il réponde à Georgios, six ans et demi, que les dieux ont été créés par les hommes parce qu’ils en avaient besoin pour affronter l’inexplicable (p. 44).
 Il use de mots simples pour dire le pire : Les pierres sont dépourvues de pensée mais pas de mémoire (p. 112). Le temps passe parce qu’il n’a pas le choix (p. 123).

Fervent défenseur de la liberté de penser, il ne supportait pas, enfant, qu’on lui dise que le Fuhrer pensait pour lui (p. 87). Son imagination était sa meilleure amie (p. 100).

L’humour est une armure, le défi un remède à la déficience, pour tourner le sort en sortilège, donner au destin une destination (p. 126).

Ni oui, ni non, Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants par Tomi Ungerer, Ecole des loisirs, 2018

mardi 10 février 2026

Croire aux fauves au théâtre d’après le roman de Nastassja Martin

Constance Dollé s'est installée avec discrétion et concentration pendant que nous, spectateurs, sommes encore dans "notre" monde réel, avant qu'il ne bascule dans le sien.

Bientôt elle sera dans les montagnes de Sibérie et se retrouvera face-à-face avec un ours. Au départ de cette création théâtrale il y a Croire aux fauves, le best-seller dans lequel l'anthropologue Nastassja Martin raconte sa terrible rencontre d'août 2015.

Car c'est le terme employé par l'auteure pour qui l'agression potentiellement mortelle dont elle fut victime se mua, par effet de métamorphose en une nouvelle naissance à elle-même, parce que la souffrance va générer le retour sur soi.

Molière du seule en scène en 2019, pour Girls and boys de Dennis Kelly, au Petit Saint-Martin, Constance Dollé a eu l'idée d'incarner cette femme exceptionnelle, portée par deux autres comédiens formidables qui sont Camille Grandville et Miglen Mirtchev, lesquels passent d'un personnage à un autre avec aisance, nous faisant oublier que nous nous trouvons dans cette Piccola Scala qui devient immense, sans frontière, jusqu'au montagnes du Kamtchatka. C'est un véritable tour de force de nous immerger au pôle alors que nous sommes au chaud et en sécurité.

La transposition théâtrale n'était pas évidente et la comédienne l'a brillamment réussie avec Sandrine Raynal qui assure aussi la mise en scène. Elles ont composé un récit hybride où s’associent les tentatives de penser l’événement et l’observation des échos intimes qu’il provoque en creusant le thème de l'altérité : quelles figures, à soi inconnues, se révèlent face au pire ? Quels possibles abritons-nous ? Et surtout, plus original, en quoi l’acte de croire, d’y croire, est-il un acte de résistance ?

On savait que nous avions des forces insoupçonnées. Cette équipe nous en apporte la confirmation. le spectacle est tellement puissant que j'aurais aimé, à la fin, pouvoir "rembobiner" et le revoir depuis le premier instant pour revivre les émotions traversées.

Ce qui est le plus étonnant, en tant que spectateur, et pourtant j'ai l'habitude de l'immersion, notamment auprès de Constance Dollé (comme mon précédent article le décrit) c'est de ressentir la dimension du paysage alors que bien entendu il n'est pas directement représenté, si ce n'est pas le biais de la création sonore et musicale d'Alexandre Carlottiun sound designer de jeux vidéo.

Nous sommes dans un bar perdu au fin fond de la Sibérie, joyeux de préparer notre expédition, en montagne, progressant difficilement dans la neige épaisse, perdus en pleine tempête, saisis de peur face à la bête, nous rappelant que son allure anthropomorphe et amicale cache un des prédateurs les plus dangereux. J'écris "nous" car on a vraiment le sentiment d'y être.

Constance et Sandrine s'étaient rencontrées sur les bancs d'une faculté de philosophie et avaient toutes deux choisi de faire (aussi) des études d'art dramatique mais en empruntant jusque là des chemins différents, sans toutefois se perdre de vue. Nous sommes heureux que leur routes se soient de nouveau croisées.
Croire aux fauves d’après le roman de Nastassja Martin, sur une idée de Constance Dollé
Adaptation Sandrine Raynal et Constance Dollé 
Mise en scène Sandrine Raynal
Avec Constance Dollé, Camille Grandville, Miglen Mirtchev 
Création Lumière Alexis Beyer
Création Sonore & musicale Alexandre Carlotti
Scénographie Marion Pellarini et Sandrine Raynal
A La Scala Paris (La Piccola Scala), boulevard de Strasbourg - 75010 Paris
Du 16 janvier jusqu'au 12 avril 2026
Les vendredis et samedis à 19 h 15, les dimanches à 15 h 15

lundi 9 février 2026

Connaissez-vous les whiskys de Virginie ?

J'ai été invitée à participer à l’étape parisienne des Virginia Cocktail Games. C'était une opportunité pour découvrir quelques whiskys de l’État de Virginie. Et j'étais d'autant plus intéressée qu'il y a deux ans c'était les vins de cet Etat qui avaient été mis à l'honneur sur Wine Paris.

Cet Etat compte plus de 100 distilleries qui y produisent des spiritueux d’exception en petites séries : whiskey, bourbon, rye, vodka, gin, rhum et autres créations innovantes.

Elles sont réputées pour leurs méthodes artisanales, et l’influence marquée de leur terroir et de leur climat. Je me demandais comment cela se traduisait en termes d'arômes et de saveurs. Bien entendu en toute modération, sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, selon la formulation française. La mise en garde est différente aux USA. J'ai lu sur une bouteille que la consommation d'alcool n'était pas recommandée aux femmes enceintes "selon les avis médicaux" …

Un concours de cocktails, réunissant cinq mixologues parisiens et cinq producteurs de spiritueux de Virginie, était programmé pour célébrer la créativité, la collaboration et les liens historiques entre la France et le berceau des spiritueux américains.

La soirée se déroulait aujourd'hui sous l'égide de l'ambassade des Etats-Unis et en début de soirée dans le cadre prestigieux de l’Hôtel de Talleyrand que j'avais eu l'occasion de me rendre il y a quelques années pour une présentation concernant le pamplemousse de Floride. Je me souvenais particulièrement de ce splendide plafond qui surplombe un escalier impressionnant.

Chaque duo devait créer un cocktail original inspiré de cette relation transatlantique, et nous avons été invités à voter pour le cocktail qui avait notre préférence. Le gagnant a remporté un voyage en Virginie (USA) plus tard cette année, pour explorer les plus de 400 ans d’histoire de la distillation de l’État, visiter des distilleries locales et découvrir tout ce que la Virginie a à offrir.

Très franchement chaque création était intéressante, pensée en cohérence avec l'histoire de la distillerie ou de la région, ou des relations entre la France et les Etats-unis. J'aimerais vous en dire l'essentiel mais n'ayant pas eu de dossier de presse et ne trouvant nulle part les recettes (y compris sur les réseaux sociaux soit disant réputés pour leur réactivité) je n'ai que mes souvenirs pour vous en parler. Je mettrai cet article à jour si je réussis à en savoir davantage.

La première chose qui m'a intéressée et qui a motivé ma venue c'était d'apprendre que l'histoire du whisky en Amérique commence en Virginie, au début du XVII° siècle, quand un colon du nom de George Thorpe distilla du moût de maïs à la plantation Berkeley, créant ainsi l'un des premiers whiskies à base de maïs du Nouveau Monde. Cette première expérience a jeté les bases de ce qui allait devenir le style de whisky typiquement américain que nous connaissons aujourd'hui : le bourbon.

Et à ce propos savez-vous ce qu'est exactement un bourbon ? Certes un whisky, mais tout whisky n'est pas un bourbon. La dénomination est soumise à des exigences légales strictes et principalement : être produit aux États-Unis (on croit à tort que seul le Kentucky peut en produire), être composé au moins avec 51 % de maïs dans le moût, avoir vieilli dans des fûts de chêne neufs et carbonisés, ne contenir aucun arôme ni colorant ajouté.

En terme de saveur un bourbon est doux, riche, présentant des notes de vanille, de caramel et de toffee, ce qui de mon point de vue, plaiderait pour une dégustation simple "on the rocks" (et alors des pierres en granit de manière à ne pas introduire d'eau dans le verre). Il n'empêche que c'est un cocktail composé à partir de bourbon qui remporta le challenge.

Je les présente dans l'ordre de dégustation. Eliott Naud du Shake n'Smash (87 rue de Turbigo, 75003 Paris) a élaboré une proposition très originale, en s'inspirant de l'époque de la Prohibition. Il a choisi de présenter son cocktail "Tea for Two" dans une tasse, pour tromper l'interdiction, et a voulu rendre hommage à Ella Fitzgerald, née en avril 1917 à Newport News (donc en Virginie) buvant son whisky bourbon on the rocks… en fredonnant Good morning heartache (bonjour chagrin d'amour) … peut-être un Catoctin Creek puisque c'est la distillerie qu'il a retenue.

Il a associé un shot de framboise fait maison, un caramel, du romarin fumé et une touche de solution saline.
Fondée en 2009 par Becky et Scott Harris, Catoctin Creek est la première distillerie légale du comté de Loudoun depuis la fin de la Prohibition. Située à Purcellville, en Virginie, au cœur de la vallée de Loudoun, elle perpétue la tradition du whisky américain en produisant le whisky le plus primé de Virginie : le Roundstone Rye !

"Catoctin" (prononcer Ka-toc-tinne) est un nom régional, dérivé du nom tribal indien "Kittocton", qui, selon la légende, signifiait "lieu des nombreux cerfs". Il désigne une chaîne de montagnes et le ruisseau du même nom qui serpente pittoresquement près de la distillerie avant de se jeter dans le Potomac et le bassin versant de la baie de Chesapeake.

Fidèles à une philosophie "du grain au verre", on y brasse, fermente, distille et fait vieillir tous les spiritueux sur place, en utilisant des céréales et des fruits locaux, exempts de pesticides et d'additifs chimiques, pour garantir pureté et saveur. Utilisant du seigle 100 % local – souvent un assemblage de quatre variétés différentes pour une complexité accrue –, ils élaborent des spiritueux d'une qualité et d'une pureté exceptionnelles dans un authentique alambic en cuivre. Leurs whiskies ne sont jamais filtrés à froid, ce qui permet à chaque bouteille de révéler tout son caractère et témoigne d'un souci du détail remarquable.
Ensuite ce fut Mattéo Daroso de L'Ours (8 Rue de Paradis, 75010 Paris) qui avait revisité le traditionnel Julep en laissant le shaker de côté. La version la plus célèbre est le mint julep à base de bourbon et de menthe, ayant inspiré le mojito.

dimanche 8 février 2026

37 Heures de et avec Elsa Adroguer

L’histoire a commencé dans les années 2000. La vie d’une adolescente de 16 ans bascule lorsqu’on lui offre "le plus beau des cadeaux", des leçons de conduite. Au lieu de la mener vers l’émancipation et la liberté la rencontre avec Christian, son moniteur d’auto-école, marque le début d’une quinzaine d’années de calvaire.

37 Heures, écrit et interprété par Elsa Adroguer, retrace l’itinéraire d’une jeune fille prise au piège de la manipulation et du silence imposé qui mettra très longtemps à trouver les mots justes pour dire et être entendue. Elle aurait pu partager avec le public un récit plombant. Mais elle a choisi au contraire de raconter les faits avec l’élégance de la légèreté, le sel du burlesque et de pointer avec humour l’absurdité des comportements.

Le récit est volontairement fragmenté. Comme nous en prévient l'artiste, les bribes de l'histoire se succèdronent sans linéarité tout en résonnant entre elles. C'est au spectateur de recoller les morceaux. Il occupera une position de témoin, rencontrant son prédateur en même temps qu'elle, le découvrant à travers ses yeux à elle et assistant aussi impuissant qu'elle aux violences qu'elle subira, effaré que les parent n'aient rien vu, rien pu, même si l'adolescente ne leur a pas demandé de la comprendre, sachant qu'ils ne le pouvaient pas.

La route est loin d’être droite. Le tunnel est long, trop long pour une si jeune femme dont on on a volé la moitié de sa vie mais la lumière a surgi. On rêve, on tremble, on se rebelle avec elle et enfin on respire … au bout de 16 années !

On espère aussi que ce sera la dernière fois qu’on entendra ce type de drame parce qu’il y a trop d’histoires d’emprise et qu’il faudrait que cela cesse. Puisse un spectacle comme celui-ci accélérer les prises de conscience !

La création a eu lieu à l’Hectare – Scène conventionnée de Vendôme (41) il y a 5 ans et la première parisienne a été organisée par le Théâtre La Flèche dont la programmation est régulièrement audacieuse et prometteuse.

A signaler que ce spectacle est le résultat d'une création résolument collective. Derrière cet apparent seul en scène, des artistes multiples, "radicalement" différents ont gravité autour de la conception de ce spectacle y laissant leur empreinte, leur voix ou un bout de leur univers. Comédiens, auteurs, musiciens ou metteurs en scène, venus des quatre coins du théâtre, ils ont teinté de leur singularité ce récit en mosaïque et ont contribué à la pluralité artistique recherchée de ce spectacle.

Beaucoup d'actions -et c'est absolument nécessaire- sont programmées autour du spectacle et en faveur de la prévention des violences sexuelles en lien avec des associations : des ateliers, débats et bords plateaux, notamment avec des publics scolaires sur la question de l'intime, de l’emprise et du consentement, mais aussi avec des professionnels de la santé et bien entendu le public des lieux de représentation.

37 Heures, écrit et interprété par Elsa Adroguer
Avec les voix de : Franck Mouget, Céleste Mouget, Philippe du Janerand et Sylvain Galène
Mise en scène Elsa Adroguer, Mikaël Teyssié et Pauline Bertani
Création sonore : Matthieu Desbordes
Collaborations artistiques : Pauline Bertani, Mikaël Teyssié
Dramaturgie : Émilie Beauvais
Création lumière : Paul Durozey
Création vidéo : Aurélien Trillot
Scénographie : Valentine Bougouin
A La Scala Paris (La Piccola Scala), boulevard de Strasbourg - 75010 Paris
Jusqu'au 29 mars 2026 les vendredis et samedis à 21 h 15

Dans le hall du théâtre un fauteuil d'artiste, le #13 je pense, attribuable à Richard Peduzzi auquel on doit la décoration du théâtre mais sans certitude en l'absence de cartel.

samedi 7 février 2026

Les 18 ans d'A bride abattue

J’aime autant que je redoute ce moment de l’année où je me retourne sur les douze derniers mois. C’est à la fois un temps de bilan qu’une occasion de me fixer de nouveaux objectifs, quand ce ne sont pas les mêmes que je réitère …

Pour excuser la maladresse d’une vidéo postée sur les réseaux sociaux le "fautif" a invoqué comme excuse : je voulais faire le buzz. Quelle tristesse !

Si mon bilan frôle les 5000 publications, et si souvent j’y ai donné des informations exclusives je n’ai jamais été soucieuse de cela. Ce qui m’intéresse c’est le partage, la mise en valeur de personnes, d’actions ou de produits que j’apprécie et/ou qui me semblent le mériter. Voilà pourquoi les selfies se comptent sur les doigts d’une main.

Au cours du dernier trimestre j’ai noué une nouvelle collaboration, avec It Art Bag, le riche webzine créé par mon amie Véronique Grange-Spahis qui souhaitait depuis longtemps m’ouvrir ses colonnes. Ce fut l’occasion de faire des reportages dont je n’aurais peut-être pas eu connaissance par ma simple notoriété. Mais ce fut également une importante surcharge de travail, parfois au détriment de mes propres articles. J’avais arrêté la radio pour cette raison. Je vais devoir recommencer à modérer mes ardeurs.

Avoir publié près de 300 articles (et plutôt fouillés vous en conviendrez) en l’espace d’un an représente une sacrée somme de travail. Je connais beaucoup de salariés qui n’ont pas une telle production.

Et tout cela sans le moindre "secours" ou "recours" à l’intelligence artificielle qui, j’en suis persuadée, gommerait toutes les aspérités d’un style que je souhaite conserver, et surtout d’une parole que je veux garder la plus vraie possible. Y compris quand je raconte une visite qui n’a pas été à la hauteur de ce qu’elle aurait dû être.

A propos, ou par esprit d’escalier, il me revient cette conclusion entendue à la remise des prix de La liste comme quoi le consommateur ne va plus déjeuner chez X où Y, grand chef, mais est à la recherche de vivre une expérience, comme si aller chez Troisgros n’en était pas une de taille.

Serions-nous entrés dans un monde où la forme prime sur le fond ? Aurions-nous oublié la leçon des anciens sur les apparences trompeuses ? Ce virus infiltre tous les domaines, y compris les relations publiques. Elles se sont caractérisées de tous temps comme une occasion d’approcher l’exceptionnel. Quand je vois le nouveau spectacle des Folies Gruss, c’est bien de cela qu’il s’agit. Egalement quand je découvre des lieux patrimoniaux comme la Villa Cavrois.

Mais quand je participe à un atelier d’upcycling de robes de mariées organisée par une grande chaîne de télévision pour promouvoir une (médiocre) série télévisée où se sont fourvoyées des vedettes oscarisables je devine que le "fake" est à l’œuvre. Il suffit de toucher les tissus pour se rendre compte qu’ils sont neufs, Il n’y a là rien à upcycler et il n’y eu pas d’article, évidemment, mais j’ai perdu de précieuses heures.

Ceci pour vous dire, mais je sais que vous n’en doutez pas, que tout ce que je traite est analysé, vérifié etc …

Comme chaque année j’ai passé plus d’un mois au Mexique où j’ai des attaches familiales et cette absence est lourde elle aussi de conséquences. Par contre j’ai à mon retour publié des articles sur un spectacle, et trois lieux d’exposition dont on parle peu sur Internet et qui sont cependant de caractère exceptionnels (sortant des circuits touristiques). Je forme le vœu de faire davantage sur ce pays…

Je me promets aussi de conserver l'alternance entre culturel et culinaire, et entre les différentes rubriques, en continuant à accorder une importance particulière aux "premiers" films, livres ou albums. J'ai maintenu le rythme des sorties : une centaine de spectacles, 75 films, une soixantaine d'expositions et environ 140 livres … qui ont tout de même laissé le temps de suivre des évènements que j'apprécie comme Maison & objet, Wine Paris, Paysages de Cinéastes, Museum Connections, Hors Concours, Drawing Now … à défaut d'avoir la disponibilité pour les festivals de théâtre en région.

Article illustré par une photo prise à Arras en mai 2025

vendredi 6 février 2026

Le roi se meurt d'Eugène Ionesco, mis en scène par Christophe Lidon

Je suis partagée entre la joie d'avoir vu un spectacle magnifiquement interprété et tout autant intelligemment mis en scène et le regret de n'être pas venu plus tôt. 

C'est aujourd'hui la dernière représentation mais du coup j'ai inséré une petite vidéo pour vous permettre d'en saisir toute l'originalité si vous n'avez pas pu y assister.

Christophe Lidon a choisi de rendre Le roi se meurt très actuel alors que Ionesco l'a écrite en 1962, primitivement annoncée sous le titre La Cérémonie. Il en signe la scénographie comme la mise en scène. Autant dire qu'il en a donc maitrisé l'ossature.

Le résultat demeure dans l'absurde mais le tragicomique domine et tient au fait que les répliques sonnent justes. L'entêtement du monarque à rester debout m'a rappelé ma belle-mère ayant bien du mal à admettre la réalité, répétant souvent "si je meurs un jour …"

Autrement dit le déni est banal et humain. Il sonne souvent juste: Pourquoi je suis né si c'était pas pour toujours ? Je n'ai pas eu le temps de connaitre la vie (…) Tant de choses m'ont échappé .

Si ce personnage nous touche autant c'est parce qu'on se reconnait en lui. Christophe Lidon a eu raison de pousser les curseurs du comique aussi loin que possible tout en évitant le ridicule de manière à conserver l'humanisme du propos, nous autorisant à rire franchement et sans remords tout en effaçant l'angoisse.
Tout est réussi. Jusqu'aux projections de Léonard, maitre en son domaine, qui apportent un peut plus fort savoureux. Et bien entendu le roi (Vincent Lorimy) se mourra à la fin.

C'est drôle plus que cynique, fin et subtil plus que grossier, tendre et généreux plus que corrosif parce que l'amour circule entre les personnages et que les comédiens s'acquittent de leur partition au millimètre. On les souhaiterait éternels. Ils méritent notre gratitude pour un si beau moment de théâtre.

Peut-être ressusciteront-ils au Festival d'Avignon où ils ont connu un très beau succès l'été dernier ?
Le roi se meurt d'Eugène Ionesco
Mise en scène et scénographie de Christophe Lidon
Assistante à la mise en scène Mia Koumpan
Avec Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Vincent Lorimy et Nathalie Lucas
Lumières : Cyril Manetta
Musique : Cyril Giroux
Vidéos : Léonard
Du 8 novembre au 6 février 2026
Du mercredi au samedi à 19h​
Le dimanche à 15h​
Au Théâtre des Gémeaux parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris

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