lundi 15 février 2021

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard

Déjà un an que le premier roman de Thibault Bérard recueille une pluie d’hommages, certes mérités. Et j’anticipe d’avance les critiques que l’on va me faire en comprenant que je ne suis pas enthousiaste. Plusieurs de mes amis sont décédés récemment et je me préserve de lectures qui me rappellent de douloureux souvenirs.

J’aimerais davantage d’optimisme, même si j’entends plusieurs de mes camarades protester que ce roman en dégage. Pas suffisamment pour moi !

Je ne l’ai donc lu que ce mois-ci, et encore, parce qu’il figurait dans la sélection 2021 des 68 premières fois.

Le sujet, comme je viens de le préciser, ne me tentait pas le moins du monde et, pour justifier ma position, je me réfugiais derrière une autre affirmation que celle que l’auteur a choisie comme titre. Etait-ce une bonne excuse ? Boris Vian écrivait : L'essentiel est de porter sur tout des jugements a priori, et il me semblait que Il est juste que les forts soient frappés me démoraliserait. Je ne me trompais pas.

Néanmoins, et pour qu’on ne me jette pas la pierre de ne pas l’adorer, j’illustre cet article d’une photo de cairn, qui représente finalement assez bien à mes yeux ce qu’aurait pu être la couverture de ce roman si j’avais perçu entre ses lignes davantage de douceur au lieu d’être aveuglée par l’éblouissement qui était annoncé.

J’ai pourtant apprécié l’idée sous-jacente selon laquelle les défunts seraient obnubilés par le bien-être des vivants quoique le concept ne soit pas nouveau puisqu’il parait qu’au Japon rêver d’un mort signifie que cette personne pense à vous. Est-ce un fond dépressif qui a très vite tempéré cette bonne nouvelle ? Ou une manifestation de mon esprit cartésien ? Car si je veux bien croire que pendant quelque temps je demeure dans la pensée des êtres qui m’étaient chers, je ne peux pas imaginer (si tant est que la première affirmation puisse être plausible) que les ancêtres qui ne m’ont pas connue « de leur vivant » s’intéressent à moi depuis l’au-delà.

Vous avouerez que cette prise de conscience limite la portée philosophique de l’argumentation que Thibault Bérard laisse s’épanouir dans les confidences de Sarah. Et pourtant j’aurais pu m’identifier à cette rebelle qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire « Moi, de toute façon, je vais crever avant 40 ans » (p. 44) qu’elle brandira comme l’inverse d’une menace. Comme un pare-feu au destin. Comme elle, j’ai voulu voir la promesse d’un bonheur, puisque oui « La vie est dingue » (p. 23). Sa rencontre avec Théo, fou de Capra et de Fellini, pouvait relever d’un heureux hasard et j’ai eu envie d’y croire en murmurant E la Nave va.

Mais l’histoire ressemble trop à une autre, bien connue, l’Ecume des jours, de précisément Boris Vian. Alors quand Sarah commence à peiner à respirer j’ai aussitôt fait le rapprochement avec le nénuphar qui se développait dans le poumon droit (c’est toujours le droit qui est atteint dans les romans) de Chloé. Sauf que chez Bérard, la situation s’inverse puisque Chloé sera celle qui survit alors que Théo, contrairement à Colin, n’aura jamais l’intention de se laisser mourir de tristesse. Quoiqu’il ait une bien curieuse façon d’entretenir son moral en lisant La route (p. 147). Il faut être sacrément solide pour adopter une telle méthode. Et vous aurez deviné que ce n’est pas la mienne en ce moment, quoique le récurrent encouragement « ça va aller » de Cormac Mc Carthy agisse comme un pansement.

N’allez pas croire que j’ai perdu le fil de mon récit. Pas plus que Sarah qui voudrait nous embobiner (p. 64). L’auteur sait parfaitement depuis le début où il veut nous embarquer et jusqu’où. D’ailleurs il nous assène quelques vérités universelles comme celles-ci : Est-ce que le seul fait de raconter cette histoire suffirait à m’en éloigner ? Est-ce que mon pari fonctionne ?

Il faut croire que oui puisque le roman a reçu une pluie d’éloges alors que (p. 86) Sarah poursuit : depuis ma barque qui prend l’eau (il s’agit) d’une tumeur cancéreuse dans le poumon (ce n’est d’ailleurs pas tout à fait exact, on apprendra plus tard qu’elle est située dans le médiastin, et que donc Sarah, la principale intéressée, aurait un trou de mémoire). Privilège de la mort. (…) Place à la vie en attendant.

Ils sont nombreux, comme Boris Vian, à avoir écrit semblable dégringolade avec humour ou comparable faux détachement. L’idée que l’amour serait éternel, exempt de la moindre jalousie pourvu que ceux qu’on a aimés continuent à nager dans le bonheur après notre mort (ou malgré notre départ) est récurrente en littérature.

Certes, il y a de très belles envolées dans cet ouvrage, évidemment. On admire l’abnégation de Sarah : je protège Théo parce que je sens qu’il est attaqué, je le fais à l’instinct, parce que je l’aime et aussi parce que ça m’évite de faire face à ce qui m’attaque, moi. Voilà tout. Je me débats sans quoi je me noie (…) ce mec ne peut tout simplement pas admettre qu’un vrai gros pépin nous tombe sur la gueule (p. 86).

Le lyrisme coule parfois à flots, mais il est tempéré par une sorte de dérision dérisoire qui donne de la légèreté au récit (j’en conviens). Dr House, Grosminet, Peter Pan, Spiderman, Raiponce … Ça défile. Tous ces personnages de fiction vont finir par nous faire croire que nous sommes dans un film et pas dans la vraie vie, ou dans un scénario de Godard, un réalisateur régulièrement cité … qui me donnerait alors envie de crier Sauve qui peut la vie !

Le titre est celui d’un chapitre et il revient plusieurs fois comme une réflexion intérieure (p. 115). Il devient un blason nous dit l’auteur, une devise, pour faire mentir le destin, et tant pis si on le prend pour un mantra à la con (p. 124). Comme s’il était envisageable de plaider le faux pour obtenir l’inverse. Ou d’écouter en boucle la voix écorchée d’Aerosmith chanter Amazing en étant persuadé qu’elle puisse agir comme une pensée magique (p. 180).



De multiples références musicales émaillent le propos et j’aurais dû les noter au fur et à mesure. Je me suis laissée piégée. J’ai eu tort de croire que l’auteur, dont je savais qu’il était aussi éditeur, dans une autre maison (Sarbacane) aurait jugé bon de faire figurer la liste des morceaux en annexe. Je ne me souviens plus que de Nick Cave dont les paroles de Into my arms se feront entendre à maintes reprises à partir de la page 20.

Nous ne sommes pas tous touchés de la même manière. J’ai lu des critiques dithyrambiques. Je les comprends mais j’ai largement plus été émue par des scénarios comme ceux de Se souvenir des belles choses ou Quelques heures de printemps. Sans parler du film culte que fut Love Story. Et surtout de Deux jours à tuer de Jean Becker (2008) qui, à partir d’un point de départ semblable, instaure un vrai suspense.

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard, éditions de l’Observatoire, en librairie depuis le 8 janvier 2020

samedi 13 février 2021

Parlons d'anniversaire

Le blog entre dans sa quatorzième année.

Chaque 13 février est prétexte à un billet spécial.

Avec un peu moins de 200 articles cette année 2020, particulière à bien des égards on pourrait penser que je m’essouffle. Ou que je traverse une sorte de crise d’adolescence. Pas du tout. J’ai eu simplement moins de sujets à traiter. Je n’ai pas voulu tenir un journal de confinement. La vie était suffisamment compliquée pour ne pas appuyer là où cela pouvait faire mal aux lecteurs.

J’avais créé le blog pour partager mes enthousiasmes et prouver qu’il y avait du positif à débusquer. J’étais lasse des râleurs qui estiment que tout allait à vau-l’eau. Je n’ai pas souhaité modifier la ligne éditoriale. Avec les restaurants fermés, plus de découvertes de lieux exceptionnels à raconter. Avec les cinémas et les salles de spectacle quasi clos plus de créations à chroniquer, à de rares exceptions près.

Restèrent les livres, mais comme beaucoup, je suis restée de longues semaines incapable me concentrer sur des romans dont les personnages évoluaient dans une époque révolue.

J’ai poursuivi un temps les interviews radiophoniques. Il me semble que les Entre Voix qui ont été réalisés pendant le premier confinement sont les meilleurs. Je vous invite à les écouter ou à les ré-écouter (ils sont accessibles à partir du lien figurant en colonne de droite). Ils vont d’une certaine façon entrer dans l’Histoire car les personnalités qui ont accepté de se confier ignoraient que nous vivions un moment charnière. Les studios de Needradio sont désormais inaccessibles. Pour combien de temps encore ? Mais la vie continue.

Mon rapport à l’écriture s’est également modifié au fil du temps. Je n’ai pas perdu l’habitude d’écrire mais j’ai changé de support de prédilection. J’ai suivi un autre format. Je suis passée au roman. Et j’ai progressivement glissé de la réalité à la fiction.

Il est trop tôt pour en parler même si j’ai trois manuscrits en cours, dont un qui est achevé, mais qui reste à retravailler.

J’ai aussi été longtemps éloignée de Paris et mon rapport au temps a lui aussi évolué. Aujourd’hui les mimosas sont en fleur. L’air est saturé de leur parfum évoquant l’amande amère, celle-là même des salles de classe de mon enfance et me fait rêver à d’autres jours, d’autres projets …

dimanche 7 février 2021

Nos corps étrangers de Carine Joaquim

Il m’est difficile de parler en toute objectivité de Nos corps étrangers de Carine Joaquim. Parce que ce livre a échoué entre mes mains après le bouleversant et très réussi Over the rainbow de constance Joly. Difficilement égalable en émotions (et pourtant si, je vous le dirai bientôt car je suis déjà plongée dans un autre roman, éblouissant).

Il se pourrait aussi qu’une année de crise sanitaire m’a rendue sensible au réalisme d’un récit dit contemporain. Et celui-ci me semble appartenir à un monde révolu. Non pas que nous sommes devenus plus humains, certes non. Les problématiques d’intolérance soulevées par l’auteure demeurent d’actualité. Mais je suis persuadée qu’elles ne peuvent plus être abordées comme si rien n’avait changé.

On ne quitte plus la région parisienne avec des motivations comme celles d’Élisabeth et de Stéphane en se persuadant qu’on prendra un nouveau départ. Admettons donc que l’histoire se situe dans les années 2010-2015. Il est vrai qu’alors beaucoup ont voulu croire au rêve campagnard dans une grande maison (vous remarquerez que tant qu’à faire les évadés de l’agitation parisienne ne se cloîtrent jamais dans de petits espaces) qui leur permettra de repartir sur de bonnes bases : sauver leur couple, réaliser enfin de vieux rêves, retrouver le bonheur et l’insouciance avec leur fille Maëva.

Carine Joaquim met en garde ses lecteurs en les interrogeant sur la simplicité supposée de recréer des liens qui se sont délités, et d’oublier les trahisons. J’ajouterai, surtout lorsque le destin fait croiser des personnalités atypiques, qui ont bien du mal à exister dans un milieu provincial un peu étriqué.

Le roman se déroule sur une année balancée entre le rythme des trimestres scolaires. Au nombre de trois, ils composent la gestation d’un avenir qu’ils ont voulu meilleur mais qui ne le sera point. Sans déflorer la fin on admettra qu’il ne pouvait en être autrement en remarquant son édition par La Manufacture de livres, un éditeur indépendant se situant dans l’héritage du roman noir et du roman social, se voulant être témoin de notre époque, et en ce sens, le roman est réussi.

Au début tout est gris, c’est normal, c’est l’automne. Les personnages sont d’humeur morose. Rien ne va comme ils le voudraient. Sauf peut-être pour Elisabeth dont le retour à la nature va inspirer la peinture d’immenses toiles mais les deux autres ne trouveront pas leur compte dans ce changement. Combien ont-ils été d’ailleurs à déchanter après une hypothétique nouvelle vie à la campagne, essorés par les trajets domicile-travail, à une époque où le télé-travail n’avait pas encore la cote, déroutés par d’autres modes de vie, par des systèmes de pensée psycho-rigides ?

Le ciel semble donc s’éclairer pour cette femme. Et puis aussi pour sa fille, Maëva qui s’épanouit dans une adolescence insouciante. A tel point qu’elle ne mesure pas les dégâts qu’elle peut provoquer par le partage d’une vidéo sur les réseaux sociaux. Tout dérape alors.

Il y aura donc Stéphane et Elisabeth, Maëlla et Ritchie, Stéphane et Maxence, et puis Carla dont les portraits nous seront brossés par petites touches, savamment juxtaposées par l’auteure, pour révéler chacune de leurs sautes d’humeur, leurs espoirs enfouis, leurs sursauts, toujours en noir et blanc, et dont les personnalités apparaîtront comme diffractées, à l’instar de la couverture. Je n’ai réussi à m’attacher à aucun. Ils me sont restés étrangers, malgré leurs évidentes souffrances, exacerbées par les dysfonctionnements de notre société, en particulier la manière dont on dénie aux handicapés et aux migrants le droit à une existence paisible.

On pourrait dire que le roman entier décline le concept de déni, à commencer par celui des sentiments. Finalement seuls les adolescents sont dans le vrai, comme s’ils n’avaient pas encore épuisé leurs illusions. Je referme le livre avec un goût amer dans la bouche.

Née en 1976 à Paris où elle grandit, Carine Joaquim vit aujourd’hui en région parisienne et y enseigne l’histoire-géographie. Si elle écrit depuis toujours, c’est depuis six ans qu’elle s’y consacre avec ardeur. Nos corps étrangers est son premier roman publié.

Nos corps étrangers de Carine Joaquim, La Manufacture de livres, en librairie depuis le 7 janvier 2021

vendredi 5 février 2021

Hamlet de Shakespeare dans la traduction et la mise en scène de Gérard Watkins

Je suis arrivée avec quelques minutes d’avance, pour avoir le temps de générer avec l’application AntiCovid mon attestation de déplacement dite couvre-feu et de mettre mes coordonnées sur l’attestation du théâtre certifiant que je suis bien venue aujourd’hui voir le spectacle. En effet j’étais sûre de dépasser l’horaire de 18 heures pour rentrer chez moi.

L’atmosphère de ces représentations professionnelles est particulière. Je ne m’habitue pas à entrer dans la salle sans billet. A prendre garde de m’asseoir loin de chacun des autres spectateurs en négociant les quinconces comme d’autres les virages à la montagne. A retenir mon souffle près de trois heures trente sous le masque. Et surtout à devoir partir très vite ensuite sans attendre les comédiens avec qui il ne sera pas possible de discuter vues les circonstances.

Et pourtant, l’accueil organisé par La Tempête est absolument sans faille. On perçoit le sourire derrière le masque. Deux petites tables ont été garnies de muffins et de boissons chaudes auxquels on a accès après la case hydroalcoolique comme de bien entendu. Mais la vraie récompense débutera plus tard ! Suis-je devenue plus perméable aux intentions artistiques ? J’ai adoré la proposition de Gérard Watkins.

J’adhère totalement à sa vision rockabilly chruchillesque des années soixante de la tragédie hamletienne qui est bien illustrée par la boite qui a été conçue pour orner le hall du théâtre, une coutume très ancienne qui perdure à la Tempête, et que j'avais photographiée lors d'une précédente-édente visite.

Anne Alvaro est sans surprise aucune, mais avec un immense bonheur, un(e) Hamlet remarquable de justesse. Arrêtez s’il vous plaît de faire référence à sa voix particulière. Elle ne surjoue pas de son instrument. Elle oscille entre humour et tragédie avec la force de la brindille qui ne rompt jamais.

Tout m’a plu. J’ai passé une après-midi exquise (et finalement le théâtre est dix fois meilleur à déguster à cette heure là qu’en fin de journée, lorsqu’on y arrive épuisé). Pourvu que les salles conservent cette habitude, à l’instar des cinémas où l’on peut aller à tout moment. Quant au texte, je ne sais pas si Gérard a prévu de le faire éditer mais sa traduction décoiffe et fait entendre le propos de Shakespeare avec une force nouvelle. Comme j’aurais envie de le savourer tranquillement ! 

Donc le décor évoque l’Angleterre de la fin des années 50, début 60, avec quelques touches de modernité. Il suscite l'envie de rejoindre la scène, son tapis moelleux et surtout le bar. Egalement d'aller voir ce que cache le rideau de fil doré et d'explorer l'autre côté de la scène. Un jet de fumée annonce le début et très vite résonnent les notes caractéristiques de l'ouverture de Tommy, l'opéra culte de The Who (1969) et qui fut, je crois, le premier film que je suis allée voir au cinéma quelques années plus tard.

Deux guitaristes grattent leur instrument à contre-jour. On boit, on danse, on se vautre sur le tapis. Ça commence très visuel et l’humour anglais s’infiltre. Et celui du metteur en scène aussi puisque Tommy raconte l'histoire d'un enfant aveugle, sourd et muet après avoir assisté au meurtre de l'amant de sa mère par son père. Nous ne sommes pas très loin du propos de la pièce.

Le cor résonne. Trois fois. Et trois militaires dont le costume fait penser aux soldats de la Guerre de Sécession esquissent un pas de danse évoquant des derviche tourneurs en capes. La mise en scène est très inventive et de multiples astuces créent de vraies surprises avec néanmoins beaucoup de justesse. Je vais me retenir de raconter l'enchainement des scènes. Je ne vous donnerai que quelques bribes car il faudrait pouvoir tout dire. Et vous trouverez que j'étais en-dessous de la réalité lorsque vous irez voir le spectacle.

Je ne parlerai donc que d'un chapeau qui est pouf. D'un cri de coq sans doute christique. D'une reine ultra érotique. D'un pantin articulé. D'un lutrin lampadaire. De crânes qui roulent. Il me faudrait aussi vanter l'intelligence des costumes et dire quelques mots du choix des décors, modulables, transformables entre une pièce de réception et un choeur d'église.
Sur le plan musical, on retiendra aussi un air de pipeau, une valse, des morceaux de Radiohead et de Nirvana, une musique de chevaux de bois, Anne chantant Everything is my fault de l'album Afraid of Heights de Wavves (2013), toute la troupe entonnant Amazing Grace qui est peut-être un des plus anciens gospels (les premières paroles ont été écrites en 1179). Et puis ce qui nous fut annoncé comme un "petit entracte ramassé pour se délasser" qui fut si chouette qu'il aurait été stupide de quitter la salle. Gérard nous a joué à la guitare Comme d'habitude, écrite par Paul Anka et composée par Jacques Revaux et Claude François, interprétée à l'origine par Claude François en 1967 et popularisée par l'interprétation de Frank Sinatra à partir de 1969. On l'applaudit "of course" avec autant de joie que Gaël Baron un peu plus tard lorsqu'ils interprètent ensemble Hallelujah de Léonard Cohen. Je rêve d’un récital entier ou d’un after après le spectacle.
Je voudrais vous donner quelques bribes de texte qui m'ont particulièrement touchée :
Notre défunt roi Hamlet qui vient de nous apparaître en chair et en image
Une bête en manque de facultés cognitives aurait porté le deuil plus longtemps 
- Sois chic mais pas choc
J’estime ma vie au prix d’une épingle
- Quelque chose est pourri dans le royaume du Danemark
- Atteindre son objectif grâce au subjectif
- Doute que la vérité soit mensonge mais ne doute jamais de mon amour
- Mourir c’est dormir rien de plus dormir et peut-être rêver 
Je me suis régalée de plusieurs démonstrations rhétoriques s'appuyant sur le comique de l’absurde. J'ai beaucoup ri et j'ai aussi souvent été émue aux larmes. Quelle réussite que cette version qui s'achève sur une note romantique d'Hamlet regrettant de n'avoir pas eu le temps ... de réparer l'irréparable ?

On m'avait promis un spectacle atypique et ébouriffant, rock et poétique, drôle et émouvant dans une vision ultra-contemporaine et moderne. Le pari est gagné. Bravo.
Hamlet
Mise en scène Gérard Watkins
Avec Anne Alvaro, Solène Arbel, Salomé Ayache, Gaël Baron, Mama Bouras, Julie Denisse, Basile Duchmann, David Gouhier, Fabien Orcier, Gérard Watkins
Lumières Anne Vaglio
Scénographie François Gauthier-Lafaye
Son François Vatin
Costumes Lucie Durand
Durée 3h15 (avec entracte)
Spectacle présenté au Théâtre de la Tempête
Se renseigner sur de prochaines représentations en avril 2021 à La Comédie de Caen

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Pierre Planchenault

mardi 2 février 2021

Over the rainbow de Constance Joly

Je me souvenais de l'émotion suscitée par son premier roman, Le matin est un tigre, déjà deux ans, dont j'avais eu connaissance par le groupe des 68 premières fois.

Le second commence fort. Constance Joly introduit Over the Rainbow par deux citations qui méritent qu’on s’y arrête un instant.

Karen Blixen, dont on sait à quels renoncements elle a dû consentir : tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire.

Et puis cette réflexion de Ianthe Brautigan, la mort n’est pas contagieuse. Une phrase qui aurait pu être un trait d’humour lancé par Desproges. Elle évoque pour moi la frousse que le Sida a provoquée particulièrement dans les années 80, et à juste titre, parce que nous n’avions pas les clés pour en comprendre la transmission et que les traitements n'existaient pas encore. Et je me souviens de la démonstration de l’actrice Clémentine Célarié embrassant sur la bouche un jeune séropositif en affirmant que le SIDA ne s’attrapait pas par un baiser. Et c’était en 1994, alors imaginons 10 ans plus tôt !

Constance est la fille de Jacques, jeune professeur d’italien passionné, aimant l’opéra, la littérature et les antiquaires. Elle le faire revivre, bien des années après sa mort, au début des années 90, des suites de cette maladie dont on murmurait alors le nom à voix basse. Elle a pris sa décision après avoir visionné une nième fois une archive familiale en super-huit :
Je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. La menteuse. celle qui comble les vides, synchronise les gestes et paroles. celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C'est toi qui me l'a apprise (p. 17).

On le suit partout, à Nice avec ses mimosas en fleur à la fin de l'hiver, puis à Paris, et dans ses voyages. On mesure son soulagement de pouvoir se mêler à l’effervescence parisienne, d’être enfin lui-même (le chapitre 23, intitulé Tu nages est une déclaration magnifique), de se laisser aller à son désir pour les hommes. Constance sera l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes à une époque où l'homosexualité n'était franchement pas bien acceptée. C'est tout juste si elle était tolérée dans les milieux artistiques.

L'auteure agit avec courage (p. 38) : Nous sommes les produits d'une vie trouée de mystères, tissée de songes et de dénis. je suis passée, moi aussi, entre les mailles de tes mensonges.
Je vis, grâce à l'histoire que tu avais voulu raconter au monde, et qui t'avait littéralement laissé sans voix. je vis grâce à la fiction.
Et je suis ici, maintenant, pour tenter de te rendre les mots.

Le talent compte tout autant que la sincérité. Et le résultat est touchant à de multiples niveaux. Bien entendu d’abord parce que c’est une histoire personnelle, et qu'elle nous est racontée dans toute sa fragilité, avec une rigueur  remarquable, sans occulter les moments sombres, ni les regrets qui parfois expriment quelque chose qui tient du remords. On a tous des déceptions mais Constance a l’honnêteté de poser les siennes sur la table sans en évacuer la culpabilité. Ni les instants de folie, comme celui qu'elle traverse à l'annonce de la tentative de suicide de sa maman (p. 71). Justement, elle parle aussi de sa mère, rendant hommage à ce qu'elle a enduré au fil des années.

Constance a une plume finement ciselée. A-t-elle résisté à la tentation d’enjoliver la réalité ? Nous n’y aurions vu que du feu. Mais elle n’a pas tenté de tricher. Cette qualité d’écriture est une autre source de plaisir. Comme il m’a été difficile de tourner les pages ! J’ai eu très souvent envie de revenir en arrière, relire une, deux, trois fois. Par exemple le superbe chapitre 33 récapitulant Tout ce que je ne sais pas dire. Comme par exemple la façon de son père de chanter Somewhere over the Rainbow (p. 103). Et puis, mais cela pourrait être un clin d’œil pour les personnes du groupe des « 68 », son goût pour les premières phrases des romans, ce qui m’a fait illico aller relire la sienne. Je me suis demandée alors i on ne les sacralisait pas un peu trop.

Egalement le chapitre 32, intitulé Ne pas tourner la page alors qu'il dit tout le contraire : "Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page". C'est une citation extraite du film Les rêves dansants, en hommage à la grande chorégraphe Pina Bausch. Tout en avouant qu'il est nécessaire de tourner la page Constance le reconnait : j'écris pour inverser le cours du temps. j'écris pour ne pas te perdre pour toujours. J'écris pour rester ton enfant (p. 101). Plus loin (p. 110) elle insiste : Puis-je accepter que mes mots ne servent à rien ?

Et puis, ce livre est aussi une tranche d’histoire et de sociologie. On y trouvera des métaphores plus ou moins connues, comme celle des deux souris (dans d’autres versions ce sont des grenouilles) se débattant dans un pot de lait (p. 76) ou la croyance que lorsqu’on rêve d’un mort cela signifie au Japon que cette personne pense à nous (p. 119). L'auteure relate la chronologie des premières alertes, le 5 juin 1981 (p. 83). Elle cite les noms des sommités médicales qui sont devenues très vite familières de soirées spéciales sur nos écrans de télévision, comme le sont aujourd'hui d'autres médecins, infectiologues. Elle décrit les premiers symptômes, auxquels elle n'avait pas pris garde à ce moment là. Il aura fallu attendre novembre 1991 (p. 150) pour voir les premières grandes manifestations d’Act up en faveur de l’usage des capotes. Puis l'immense espoir placé dans la trithérapie. Qui se souvient de cette chronologie en dehors de ma génération ? Comme il est nécessaire de le rappeler !

On connait désormais les modes de transmission par le sang et le sperme et on sait que personne ne peut se croire à l'abri. Le travail d'information fait par les associations et le ministère de la santé a porté ses fruits. Cette maladie qui se constatait davantage dans les milieux homosexuels n'est plus cataloguée comme une punition divine. Il serait néanmoins stupide de penser qu'elle n'a plus de gravité au motif qu'on peut en guérir et surtout que les grands mouvements sont moins actifs. Le Sidaction poursuit d'ailleurs son oeuvre.

Je voudrais insister un instant sur le titre qui, d’ailleurs est aussi celui d’un chapitre du roman. Over the Rainbow (et on remarquera la majuscule à ce mot) est une célèbre chanson de la fin des années 1930, écrite pour Judy Garland qui l'interpréta dans Le Magicien d'Oz. C'est une ode à l'espoir qu'un jour les soucis fondent comme des gouttes de citron (troubles melt like lemon-drops), justifiant que la mélodie soit devenue l'air fétiche des soldats américains en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, puis dans les années 1970, celui du mouvement de la révolution homosexuelle et de la Gay Pride dans les émeutes de Stonewall, de la nuit du 28 juin 1969 marquant à New-York, la naissance des marches LGTB. Elle a été jouée à l'enterrement de Marilyn Monroe en 1962 comme on nous le rappelle (p. 161). Et c'est sur cette mélodie que le livre s'achèvera.

Les chapitres sont brefs, jamais bavards, et recèlent presque tous une force poétique infinie. Après des pages superbes, la fin m’a semblé un peu abrupte. Mais pouvait-il en être autrement ?

Over the rainbow de Constance Joly, Flammarion, Hors collection - Littérature française, en librairie depuis le 6 janvier 2021

lundi 1 février 2021

Certains coeurs lâchent pour trois fois rien de Gilles Paris

Beaucoup de livres ont été consacrés à la dépression. Je me souviens du roman Tomber sept fois, se relever huit qui est un ouvrage autobiographique de Philippe Labro, écrit en 2003. L'auteur y décrit l'épreuve qu'il a connue entre 1999 et 2001 : son entrée dans la maladie, le douloureux passage, et sa lente sortie.

J’avoue que j’avais une certaine appréhension à découvrir celui de Gilles Paris qui d’ailleurs se classe dans les récits et non les romans parce que je le connais depuis plusieurs années et qu'il n'est pas facile d'en parler sans prendre parti.

J’ai réellement apprécié tout ce qu’il écrit sur le métier d’attaché de presse puisque j’ai d’abord connu Gilles sous cet angle. Je comprends mieux quelque sautes d’humeur qui ont pu m’agacer autrefois et je lui en demande pardon. Je ne savais pas ce qu’il traversait. Après tout, je dirais "tant mieux" car, du coup, je l’ai toujours considéré comme un "bien portant".

Et puis nous avons alterné. Parfois nos échanges concernaient des livres qu’il défendait, parfois les siens. Là encore je n’ai jamais été différente. Il me semble qu’il a toujours perçu la sincérité de mes propos. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais changer de cap.

Bien sûr Certains coeurs lâchent pour trois fois rien contient des confidences bouleversantes. Je ne vais pas m’attarder dessus ici. Je pense particulièrement à ses rapports très conflictuels à son père, que j’allais qualifier d'hyper conflictuels. Il lui reconnaît cependant (p. 110) une circonstance atténuante puisqu’il a été abandonné par le sien à la naissance et reconnu tardivement. Mais il a complètement raison d’ajouter : Il aurait pu m’aimer, ne pas rejouer le même scénario que celui que son père lui a imposé. C’est peut-être aussi de ma faute. Toujours cette empathie qui m’empêche de juger.

Pour ma part je pense que ce n’est pas de sa faute du tout et que ce sont toujours les parents qui sont responsables de leurs enfants. Point barre.

Le passage concernant Françoise Sagan est assez terrible. Inversement, ce qu'il confie à propos de sa soeur Geneviève est positivement très touchant. Et je le trouve ultra courageux de raconter la soirée de ses vingt ans en sortant d’une boite du Marais. Il enfourche un solex et c’est le drame qu'il partage en quelques lignes décrivant une scène avec un réalisme cinématographique (p. 140-141).

Il confie avoir subi huit dépressions en 30 ans de vie (p. 27). Il en fait même une tête de chapitre et je me retiens de ponctuer : Ouah … pas de doute, il est compétent. Arrêtons-nous un instant p. 25 quand il écrit : Quand vient la dépression, à ce moment précis, je ne déteste pas ce lâcher-prise où je n’ai plus à me soucier de rien. Juste un trou dans lequel je tombe sans me soucier de la chute.

Évidemment, je pourrais pointer la répétition du verbe soucier mais ce que je trouve intéressant ici c’est que la dépression semble intervenir pour Gilles un peu comme le fait un burn-out pour d’autres personnes.

Un peu plus loin je lis  : Rien ne résiste au temps. (...) Comme si la maladie n’avait été qu’un long temps d’apnée. Et j'admire sa détermination à enclencher le processus de guérison. Je m’applique à guérir et à passer le temps comme un prisonnier qui attend son heure de sortie, puis sa réinsertion (p. 146).

mercredi 27 janvier 2021

Les mangeurs de ville – Paris de Frédéric Abergel

J’aime beaucoup le principe de ce petit livre faussement guide touristique que l'on peut facilement glisser dans la poche. Et j'apprécie énormément les éditions Nanika (que j’ai connues par la publication du formidable Quelque chose du Mexique dont j'avais reçu l'auteure, Morgane Desbrosses, sur Needradio (pour écouter, cliquer ) mais je dois dire que cet ouvrage me laisse sur ma faim.

Surtout parce qu’il manque la liste des lieux cités à la fin de l’ouvrage. D’autant que souvent l’auteur fait allusion à tel ou tel restaurant comme s’il était évident que son adresse était connue de tout le monde. Comme il s'agit du premier d'une série espérons que Nanika corrigera le tir.

Les illustrations de Fanny Liger sont réussies mais finalement extrêmement répétitives puisqu’elles sont identiques d’un chapitre à l’autre, seul le cadrage étant modifié. Leur style évoque tellement une carte de la région parisienne que j’aurais véritablement apprécié que les recommandations de Frédéric Abergel y soient marquées d’un numéro (renvoyant à la liste sus-demandée).

Comme lui j’adore marcher dans Paris et j’aime aussi manger. J’ai donc été évidemment très sensible à ce qu’il commence par la banlieue puisque c’est là que je vis. A fortiori par l’Etoile du berger que je connais très bien. J’y ai fait plusieurs reportages. Les voici tous. Par contre, et là je suis déçue, je ne trouve que le nom de cette boulangerie pâtisserie de grande qualité, et une seule petite indication à propos de son chausson aux pommes géant que d’ailleurs je n’ai jamais remarqué en rayon.

Ce que j’aurais aimé c’est qu’il dise la gentillesse de l’accueil, cette manière que le personnel a de faire goûter les pains à toute heure, le plaisir que l’on peut avoir à prendre un café sur le trottoir pavé, face à l’église, à deux pas du Jardin des Félibres, un endroit secret où le marcheur peut se reposer en toute quiétude avant de s’élancer à l’assaut de la capitale.

Son second arrêt propulse le voyageur très loin, porte Dorée, à l’autre bout de Paris, ce qui représente une sacrée trotte, surtout pour quelqu’un qui se qualifie de gastéropode. Pas étonnant qu’il ait soif, envie d’un diabolo menthe qui est, je le consens, une vraie boisson rafraîchissante. Mais je n’ai pas très bien compris où il allait le commander ni les spécificités du lieu où il le boirait. En tout cas, pour ma part, porte Dorée je recommande Stéphane Vandermeersch, pape du kouglof et de la galette … des Rois. Et ça ne se discute pas. Vous pouvez même vous y rendre de ma part.

Nous zigzagons pour effectuer un troisième arrêt, cette fois dans le quartier de l’Opéra et, nouvelle incongruité, on nous promet un "mauvais restaurant", ce qui fait que l’auteur nous en suggère un autre, rue Montmartre ou encore rue Dauphine, dont hélas, deux fois hélas, il ne donne pas les coordonnées précises.

Pourquoi arpente-t-il le bois de Boulogne ensuite puisqu’il nous dit, je le cite page 35, le bois de Boulogne me pèse. Ce chapitre là, le quatrième, se lit plutôt comme une nouvelle. On y apprend à la toute fin que le titre de l’ouvrage est emprunté à un autre Frédéric, …Dard. À nous de chercher la référence. Il y en tant de possible ! Pour ma part j'aurais bien vu un arrêt spécial à Montmartre, précisément chez Plumeau (car l’écrivain prolixe a publié Va donc m'attendre chez Plumeau, et aussi, mais ceci est très personnel, mon père se moquait de quelqu’un qui était incapable de donner une adresse précise en disant Autant aller chez Plumeau, vous imaginez ma surprise quand j’ai découvert que l’endroit existait pour de vrai).

Ce fut une énorme surprise également de trouver une référence à Exki (arrêt 7) quoique j'approuve l'intérêt de cette chaîne que là encore je connais plutôt bien, jugez-en.

Suis-je stupide pour n’avoir pas bien compris ce qu’était (p. 57) un OLOE par excellence, surtout par excellence et je suis étonnée aussi de remarquer que finalement il termine en faisant référence à Cojean. L'OLOE serait un lieu de lecture et d'écriture fondamentale mais l'acronyme reste mystérieux, même avec le secours d'un moteur de recherche qui n'en trave que dalle comme l’aurait jugé San Antonio.

On avait commencé par une boulangerie. On revient dans d’autres à l’arrêt n°9 en nous baladant entre plusieurs spots pour finir par nous recommander Circus Bakery sans nous indiquer où l’endroit se situe. Et pour une fois, je ne sais rien de plus. Il est logique ensuite de vouloir avaler un burger, prétexte à un dixième arrêt mais, on commence à en avoir l’habitude, ce n’est qu’à la toute fin de ce petit chapitre que l’auteur conseillera finalement autre chose, un Fish and Chips, celui de Mersea, sans en donner la référence, vous pouvez vous en douter, mais moi je vous la livre, allez soit 6 rue du Faubourg Montmartre, soit à Beaupassage qui est depuis trois ans le havre  gourmand du septième arrondissement, idéal pour faire un break dans cette longue déambulation suggérée par Frédéric Abergel.

L'écrivain refuse même parfois carrément (p. 91) de donner l’adresse et avoue désirer la conserver secrète.
Et quand il parle de sandwich (arrêt 13) il termine en conseillant le méditerranéen… de l’Etoile du berger ! Allez, je vous le dis, parisiens, pas besoin de pousser jusqu'à Sceaux. Le patron s'est implanté aussi 56 rue Saint-Placide, dans le 6ème arrondissement, à deux pas de La Grande Epicerie, caverne d'Ali Baba pour les explorateurs gourmets.

Et quand il indique le Banh Mi (p. 105) qu’est-ce que ç’aurait été gentil d’expliquer l'origine de l'expression. Ce sandwich emblématique de la cuisine vietnamienne doit son nom à la déformation de pain de mie. La colonisation a laissé des traces culinaires. Il parle 2-3 fois du Vieux campeur, un établissement bien connu des marcheurs et de tous les sportifs mais là aussi sans préciser qu'il est implanté rue des Ecoles. Pas besoin d'avoir le numéro, il occupe une grande portion du quartier.

On finit par comprendre que notre homme fait le tour de toutes les formes possible de sandwichs ou de plats express. Il était donc logique qu'il fasse allusion au Bo Bun. Je vous dirai que ma préférence va à celui du Petit Cambodge, 20 rue Alibert, que j'ai connu bien avant les événements tragiques dont il fut le théâtre, mais vous pourriez presque aussi bien le commander à deux pas, au Cambodge, 10 avenue Richerand, c'est quasiment la même maison, et je vous donne même la marche à suivre pour le faire chez vous.

Je vais arrêter mes critiques. Vous risquez d’estimer que Ça tourne au vinaigre (publié en 1983) ou que mes annotations valent leur pesant de cacahuètes (1965). Et ce ne sont que de piètres exemples empruntés à la prose de Dard. Vous l’aurez compris, ce petit ouvrage se lit avant tout comme une sorte de poème sans y chercher de recette ou de bonnes adresses. Savourez-le comme un rêve.

Il se révèle au final un petit guide fort sympathique qui m’a mise en appétit et qui va me pousser à écrire ma version sans doute beaucoup moins littéraire mais plus gustative, et que j'enrichirai des bonnes adresses du chef Fred Chesneau (que j'ai presque toutes testées et qui sont irréprochables). L’ennui comme toujours avec ce type d’opuscule c’est qu'il résiste peu ou mal à l’épreuve du temps.

Et pour aller plus loin sans se fatiguer je suggère le vélo.

Les mangeurs de ville – Paris de Frédéric Abergel, Illustrations de Fanny Liger, éditions Nanika

mardi 26 janvier 2021

Mes chats d'Evelyne Dress

Je connais Evelyne Dress depuis quelques années mais j'ignorais son amour pour les félins. Je sais bien pourtant qu'elle a un tempérament de lionne, correspondant à son signe astral. Et avoir un chat appelé Clitoris dans le film dont elle est la vedette, Et la tendresse, bordel ! aurait dû me mettre la puce à l'oreille.

Certains lui en ont fait voir -comme on dit- des vertes et des pas mûres. Elle n'en garde aucun ressentiment mais, prudente, elle se tient en quelque sorte à écart de leurs caprices puisque désormais elle n'en a pas près d'elle.

Ce que je trouve le plus agaçant, chez ces êtres à la volonté déterminée, c'est leur souhait de franchir une porte dès lors qu'elle est fermée. On la leur ouvre, puis la referme. Et voilà l'animal qui miaule de nouveau pour repasser de l'autre coté.

Il m'arrive de comparer mes amis à des chats lorsqu'il me semble qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent.

C'est un peu avant le confinement -celui de mars 2020- qu'un éditeur appela Evelyne Dress pour lui demander de participer à une anthologie sur les chats.

Ce qui devait alors ne constituer qu'un morceau dans un recueil en forme de puzzle est vite devenu un livre à part entière, certes mince mais tout à fait construit.

Les félins ont accompagné la vie d'Evelyne de si près qu'une infinité de souvenirs, dont certains sont assez cocasses sont remontés à sa mémoire et ont fusé sous sa plume comme la griffe d'un de ses greffiers.

Il était donc naturel que Glyphe, qui est son éditeur privilégié depuis un moment, soit disposé à la publier.

Initialement prévue le 16 novembre 2020, la sortie a été repoussée au 4 février 2021, puis a finalement été accélérée.

L'animal qui figure en couverture n'est pas un des chats de l'auteure. Par contre voici celui de ma fille, qui compte encore tant pour elle et que j'ai si souvent gardé que je pourrais vous conter bien des histoires, mais ce n'est pas moi l'écrivaine …

Nombre d'auteurs célèbres apprécient leur compagnie. On sait l'amour que Colette leur voua, Céline également. Je me souviens de Rémo Forlani, écrivant ses chroniques sous la pression de son animal, se vautrant littéralement sur son clavier. Cherchait-il à l'encourager ou manifestait-il sa jalousie ?

Voilà le type de questions qui taraudent Evelyne qui, pour la première fois, ne se cache pas derrière un personnage.

En fine observatrice, elle sait que la présence silencieuse d'un chat peut être apaisante, mais parfois agir comme un miroir. Certains lui ont fait vivre quelques situations extrêmes qu'elle partage avec humour avec les lecteurs.

Parler des chats qui ont ponctué sa vie est prétexte à raconter les êtres qui l'entourent, tous, et en particulier les hommes. Avec comme toujours de la profondeur, mais teintée d'une joie de vivre qui fait du bien.

On peut parier qu'elle a franchi la porte des souvenirs et que l'écriture de son prochain roman s'orientera encore davantage sur la voie autobiographique. Pourquoi pas en empruntant d'autres chemins de traverse. Ce pourrait être une balade dans le Dauphiné où, à cinq ans, elle a rencontré ce jeune homme du bout du monde dont elle est tombée éperdument amoureuse.
Ce fut un plaisir d'en discuter avec elle. Mais je n'en dévoilerai pas plus. Vous en saurez davantage en la lisant. Plusieurs de ses romans ont fait l'objet d'un article ici.

Mes chats d'Evelyne Dress, préface de Laetitia Barlerin, éditions Glyphe, en librairie en janvier 2021

dimanche 24 janvier 2021

La première faute de Madeleine Métayer

Il y a des livres qui déroutent. On les choisit plein d’espoir. On a du mal à entrer dans l’histoire mais on ne les lâche pas pour autant. On sent qu’il y a un terreau favorable. Parfois la récompense surgit au bout de quelques pages, au pire après plusieurs chapitres. Il arrive qu’on referme l’ouvrage en étant resté sur le côté.

La première faute est de ceux-là. J’avais été attirée par l’intention de Madeleine Métayer de restituer comment un couple se consume lentement mais inexorablement. Le titre aussi m’avait intriguée. Je n’ai cependant pas ressenti la puissance des sentiments de Valentine à l’égard de François. Alors, du coup, je n’ai pas été sensible à chaque nouvelle dissonance faisant grincer leur quotidien. Pas plus que je n’ai perçu comment se forgeaient leurs divergences politiques.

J’ai fini par renoncer à creuser sous le vernis des apparences. Je n’ai pas suivi la spirale infernale qu’on m’avait laissé entrevoir. Probablement la faute au format numérique qui permet mal l’immersion entre les lignes. Dommage. Il n’est pas dit que je n’ouvrirai pas le livre ultérieurement, mais sous format papier.

La première faute de Madeleine Métayer, janvier 2021 chez J.C. Lattès

mardi 19 janvier 2021

Quand la reine chante, les abeilles dansent de Véronique Maciejak

J'ai souri en commençant la lecture de Quand la reine chante, les abeilles dansent. En effet il s'ouvre sur les pages du journal d'une maman qui commence le mercredi 6 janvier 2021 … alors que nous n'étions encore qu'en décembre de l'année précédente. C'est juste amusant et ce n'est pas pour autant un roman d'anticipation car très vite s'installera le flash-back.

Marie aimerait être une mère qui assure. Une maman qui n’élève jamais la voix, qui se fait obéir sans punir, qui trouve toujours du temps pour ses enfants… Sauf que du temps, elle n’en a plus. Depuis qu’elle a décidé de quitter son travail pour se consacrer à sa famille, rien ne va. Elle est épuisée et débordée par les contraintes du quotidien. Alors elle crie, elle punit et ne parvient plus à gérer son ado précoce, son cadet hypersensible et sa petite dernière énergivore.

Le diagnostic est vite posé. Marie, quarante ans à peine, frôle le burn-out parental. Mais a-t-elle le droit de se plaindre, elle qui a choisi d’être comme on dit "au foyer" ? Et existe-t-il une recette pour devenir un parent parfait ?

Véronique Maciejak a écrit dans la veine de ses précédents ouvrages ce qu'elle appelle un roman-coach, qu'elle dédie à tous les parents. On y découvre, en même temps que son personnage principal, un lieu unique qui nous enseigne l’essentiel : être heureux pour rendre les autres heureux … et s'initier à l'égoïsme bienveillant est indispensable.

C'est aussi ce qu'elle dégage quand on la rencontre, comme j'en ai eu la chance, dans les locaux de Babelio. Ce qui m'a énormément plu dans sa démarche c'est que le livre soit autant un vrai roman qu'un ouvrage de développement personnel qui, du coup, n’est pas trop "donneur de leçons". C'est bien agréable.

Le livre est truffé de descriptions de cas, d'exemples concrets et de néanmoins de conseils (par exemple p. 113). On y puisera bien des astuces parmi la trentaine d'outils qui ponctuent cet opus. De quoi par exemple désamorcer les crises de colère, se faire obéir sans crier, gérer les disputes, motiver ses enfants à l’école, communiquer avec son ado… et sans jamais se culpabiliser car comme elle le souligne aucun parent n’est parfait… Et c’est parfait comme ça ! 

Je connaissais déjà beaucoup d'entre eux que j'applique depuis longtemps. C'est logique puisque je suis maman de grands enfants et qu'une de mes professions m'a contrainte à très vite comprendre qu'on ne donne pas à un enfant un ordre sous forme négative. Ainsi il est plus efficace de crier "On marche !" plutôt que "Je vous interdis de courir". Ce n'est pas que l'enfant ait l'esprit de contradiction. C'est juste qu'il entend le dernier mot et ne synthétise pas la phrase complète. Vous en avez la démonstration p. 223. Et j'ai été sidérée d'apprendre qu'un adolescent reçoit une centaine d’ordres par jour (p.167). Cela explique (sans les justifier) certaines sautes d'humeur. C'est sûr que si on demande à un ado que te reste-t-il à faire aujourd'hui ? plutôt que lui intimer l'ordre de finir ses devoirs ça change la donne (p. 168).

Nos parents pointaient la vertu de l'exemple. cela reste vrai. Il est capital d'incarner les valeurs qui nous sont essentielles.

Quand on a réalisé les avantages de la méthode gagnant-gagnant il devient naturel d'apprendre aux tout-petits qu'ils ont grandement intérêt à coopérer plutôt qu'à s'opposer. J'adore les jeux de société dits de coopération où soit tout le monde gagne, soit tout le monde perd. On devrait en faire plus largement la promotion. Dommage que l'auteure n'ait pas fourni une liste en annexe.

Il conviendra néanmoins d'être mesuré dans ses stratagèmes. S'il est intéressant de proposer des choix encadrés, il ne faudrait pas pour autant tomber dans le piège des alternatives truquées. Du type, choisis entre ranger ta chambre et ranger le salon, ou entre deux choses très différentes mais qu'on sait pertinemment que l'enfant déteste tout autant.

Dans le même ordre d'idées il est capital de ne pas confondre la punition avec la recherche de solutions pour l’avenir, ce que Véronique démontre à de multiples reprises. Et bien différencier les envies des besoins, en sachant qu'il existe des formes particulières de médiation pour l'une et l'autre de ces situations. J'ai beaucoup apprécié ce qu'elle appelle le cahier des envies (p. 151) que je verrais d'ailleurs bien à tous les âges.

Certaines de ses pratiques sont subtiles. On ne pense pas spontanément à encourager plutôt que complimenter (p. 200), pas plus que devenir le copilote de l'évolution de nos grands enfants (p.166). On fonctionne trop dans le système (vicieux) récompense/punition.

Elle a l'art d'expliquer les pièges dans lesquels les adultes tombent spontanément. Il faut lutter contre la tendance à nous formater à accepter. Oui, chacun a le droit d'exprimer ses émotions, et il est essentiel d'aider les jeunes à évacuer les émotions négatives. C'est fondamental pour les enfants comme pour les adultes (p. 146). Retenir notre colère, notre peur ou notre chagrin, nous places en tension et nous fait accumuler du stress. Mais si toutes les émotions sont acceptables, par contre toutes les réactions ne le sont pas (p. 150). Surtout si elles sont blessantes et bien entendu qu'il est indispensable d'obtenir réparation pour une une erreur. Quand je pense qu’on a interdit Max et les maximonstres aux États-Unis il n'y a pas si longtemps.

J'ai eu la chance de bénéficier de conseils qui m'ont été très utiles parce que, attendant un second enfant trois mois après mon premier accouchement on avait estimé que j'étais la cible idéale. Effectivement j'aurais bêtement élevé les deux comme des jumeaux, en ne songeant pas à différencier mes actions. Sans savoir qu'accorder à chacun un temps privilégié était essentiel (p.199). J'ai à mon tour largement diffusé le conseil.

On débusque des traits d'humour et quelques jolies références. Par exemple cette citation d'Einstein : le hasard c’est Dieu qui voyage incognito (p. 129). Et les curieux qui s'étonnent du titre en trouveront l'explication p. 133.

On peut imaginer qu'il y aura des versions enrichies. D'abord d'une bibliographie (que l'auteure a reconnu volontiers comme manquante) où l'on trouvera donc les références pour faire soi-même un énéagramme (p. 137). Et des réponses aux questions que les lecteurs/trices lui auront posé en la contactant à partir de son site www.veroniquemaciejak.com. A moins que vous ne l'interrogiez vous-même au cours d'un des ateliers qu'elle anime avec des parents.

Le Cahier de vie (p. 261) gagnerait à être davantage mis en avant.  Les contraintes de l'édition en ont sans doute freiné l'épaisseur.

Attention, je n'ai pas écrit que Le repos de Gaïa existait. Véronique a simplement eu à cœur de suggérer une structure qui pourrait exister, et être remboursée par la sécurité sociale. Parce que être parents s'apprend.

Je n'irai pas jusqu'à prétendre que ce livre va révolutionner la vie de parents débordés mais il y participera grandement. Pour peu que les protagonistes soient patients car changer réclame du temps. Retenons, et c'est là-dessus que Véronique conclut son intervention : il s'agit de juste faire au lieu de parfaire (p. 170) en luttant contre la tendance à en faire trop.

Dans la même veine on pourra lire aussi L'école des mamans heureuses de Sophie Horvath, paru chez Flammarion en mars 2020.

Et puis, et ce n'est pas un des moindres intérêts de cet ouvrage, n'oubliez pas que c'est (aussi) un roman qui se lit facilement, et où les conseils peuvent s'appliquer entre adultes. A commencer par le concept de communication non-violente qui demeure fondamental. Dire ce qu’on pense en parlant de soi. Partir de nos sentiments pour le dire à l’autre. Ça donne la force d'exprimer ce qui est insupportable.

Quand la reine chante, les abeilles dansent de Véronique Maciejak, chez Eyrolles, en librairie depuis le 7 janvier 2021

lundi 18 janvier 2021

Face à la mère, mise en scène d’Alexandra Tobelaim au Théâtre de la Tempête

Je sais combien les temps sont durs pour les salles de spectacle alors je m'adapte pour me rendre à des représentations dites "professionnelles". Elles ne sont pas accessibles au public mais ce sont les seules autorisées en ces temps de crise sanitaire.

Evidemment les salles ont modifié les horaires pour se caler dans la fourchette imposée par le couvre-feu. Enfin, presque.

Je suis allée hier au Théâtre de la Tempête voir la première parisienne du magnifique Face à la mère dans la mise en scène d'Alexandra Tobelain.

La représentation devait commencer à 15 heures mais il y eut 15 minutes de retard et sa durée étant plus longue que ce qui avait été annoncé ce n'est qu'après 17 heures que j'ai quitté la Cartoucherie. Embouteillages monstrueux ... je suis rentrée à près de 19 heures. Croyez-vous après une telle expérience, même si j'ai eu la chance de ne pas être contrôlée par la police, que je vais retourner au théâtre l'après-midi ?

Il faudrait vraiment programmer les séances plus tôt en journée afin de prévoir une bonne heure trente de transports, hors affluence des heures de pointe qui génèrent un stress dont on se passerait volontiers.

Comme disait un ami attaché de presse : aidez-nous à vous aider !

Revenons au moment passé à La Tempête. Il y avait quelques chose de l’ordre d’un sentiment de clandestinité à être de nouveau assise dans les gradins d’un théâtre, face à des comédiens, pour assister à une tranche véritable de ce qui mérite tant la dénomination de "spectacle vivant".

Ça fait un bien immense de voir des gens non masqués. Je fais allusion aux artistes bien entendu car côté spectateurs nous étions tous parés au pire. Et puis, l’absence d’annonces nous enjoignant d’éteindre notre portable et de recommandations du type dispersez-vous rapidement et ne communiquez avec personne était rudement agréable. On redevenait des adultes.

La représentation a commencé par plusieurs minutes d’un noir absolu qui ont eu un effet totalement apaisant, achevant de nous permettre de quitter le monde de fous dans lequel nous sommes sous la contrainte pour entrer dans celui du théâtre où tout est possible. D’aucuns y verront la métaphore du passage entre la vie et la mort, ou l’inverse. Peu importe, ce fut salutaire comme mise en condition.

Dans le même ordre, nous bénéficiâmes d’un enveloppement musical qui nous embarquait dans l’intention de la metteuse en scène. C’est à peine si nous percevions quelques ombres.

Ils sont trois comédiens pour interpréter le rôle principal. Un nombre suffisant pour constituer un chœur qui va pulser comme un muscle cardiaque, dans une respiration ponctuée de soupirs. Trois comédiens, trois musiciens, une double trinité, une passion aussi.
Je m’offre à votre invisible regard. Il aura fallu trois années de parenthèse pour vous donner rendez-vous. De coma profond.
Les comédiens sont équipés de micros HF, quasi invisibles et subtilement réglés, de manière à moduler leur voix et à permettre des paroles dos au public. J’ai perçu quelques effets d’écho qui ont instauré un prolongement à des phrases qui nous atteignent avec une puissance poétique accrue.

Chacun de nous aura été saisi par l’une d’elle en particulier. Je sais que Alexandra Tobelain a été hantée par votre main sur mes yeux.  Pour moi ce fut Je voudrais une main sur mon épaule. Je ne saurais dire pourquoi, peut-être parce qu’il m’a semblé que le guitariste allait s’avancer pour poser la sienne sur le corps du comédien.

Vous me manquez maman. On pourrait juger cette affirmation banale, et pourtant elle résonne avec une intensité spéciale, accentuée par un vouvoiement qui me surprend.

Comme je comprends qu’Alexandra ait été séduite par l’écriture de Jean-René Lemoine, poétique et semblant parfois sortie d’un autre temps, d’une époque révolue qui s’échoue dans la nôtre pour réveiller des mythologies nouvelles. Elle s’affirme dans sa singularité. J’y ressens aussi une quête des sonorités sans jamais abandonner le sens, dit-elle dans sa note d’intention.

Elle précise qu’après avoir lu Face à la mère, une résonance particulière s’est opérée à son insu. Monter cette pièce, c’était, dans son travail, le prolongement de son questionnement sur les rituels de deuil, ce lien aigu qui relie les vivants et les morts. Elle a voulu, et elle a réussi, à instaurer (je la cite encore) une théâtralité qui nous rende intégralement sensibles et poreux. Une "communion" entre les acteurs et cette "assemblée silencieuse", comme la nomme Jean-René Lemoine

Cet homme de théâtre, qui est autant auteur, comédie, metteur en scène et formateur a écrit cette pièce quelques années après l’assassinat de sa mère à Haïti. Elle est donc bâtie sur une histoire vraie.

Les confidences arrivent, décousues, sans donner le nom des pays où l’action s’est déroulée -et c'est aussi bien comme ça- mais je devine qu’il s’agit d’Haiti. La citation de l'aéroport International portant autrefois le nom de François Duvalier, l'ancien président de ce pays, appelé maintenant aéroport Toussaint-Louverture, et puis celle des Tontons Macoute de la milice paramilitaire, et enfin Sainte-Rose-de-Lima m'auront mise sur la piste.

Tout comme je parierais que c’est ici-même dans ce lieu où Jean-René Lemoine a donné des cours de théâtre qu’il a appris la terrible nouvelle. La référence à la mezzanine est évidente pour qui connaît l’endroit et n’en est que plus émouvante. On devient l’ombre qui l’accompagne.

On mesure combien il faudra être fort et le parallèle avec la philosophie du malheur que ce pays connaît bien est complètement à propos. Je ne peux m'empêcher de songer à d'autres contrées où la violence a fait des ravages comparables, comme ce morceau d'Afrique où Gaël Faye a perdu des membres de sa famille et qu'il raconte dans Petit pays.

Oui, il faut juste laisser remonter les souvenirs et inventer ce qu’on ne sait pas (comme le dit le comédien, les pieds dans le sable, mains sur les hanches). Le fils dit être à deux doigts de demander pardon. C'est ce qu'il fera à la toute fin : Mère, je vous pardonne et je vous demande pardon.

La musique quitte le registre tragique pour devenir comme lumineuse. Je salue le travail du musicien Olivier Mellano, violoniste, guitariste, compositeur et improvisateur. Il a dosé savamment les rythmes et les tonalités, même si parfois le rock se durcit intensément. Tout est juste, que ce soit la distribution de la parole, celle qui est dite et celle qui est chantée, les répétitions, et les intentions tordant nos perceptions. Comme il est bon de voir la musique en direct, si je puis oser l’emploi de ce verbe car on fait bien davantage que l’entendre. Le musicien a oeuvré pour servir la mise en scène et réciproquement.

Moi qui ne suis pas très fan de mapping j'aurais cependant bien vu à la fin quelque chose évoquant un coucher de soleil sur le cyclo. Surtout pas une photographie de type carte postale exotique mais la suggestion d'un mouvement ou d'une atmosphère.

Je suis ressortie bouleversée et apaisée à la fois, extrêmement reconnaissante aux artistes et à l'équipe de nous avoir fait ce cadeau. Il y avait quelque chose de circassien dans leurs déplacements, parfois presque dansés. Rarement un spectacle parlant de la mort m'aura autant plongée dans le vivant.

L’auteur a respecté la dernière volonté de sa mère, entendue depuis l’au-delà : Dis-leur que je suis reposée. Invente de quelque chose de joli.
Face à la mère de Jean-René Lemoine
Mise en scène : Alexandra Tobelaim
Création musicale : Olivier Mellano
Avec Astérion (contrebasse et voix), Yoan Buffeteau (batterie et voix), Stéphane Brouleaux, Lionel Laquerrière (guitare et voix), Geoffrey Mandon et Olivier Veillon.
Création le 4 octobre 2018 au Jeu de Paume d’Aix en Provence
Dates et horaires des présentations professionnelles en région parisienne :
Lundi 18, mardi 19, mercredi 20, jeudi 21 et vendredi 22 janvier à 15h.
Au Théâtre de La Tempête, Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre – 75012 ParisDurée : 1h30

La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est de Gabrielle Voinot 

dimanche 10 janvier 2021

Le consentement de Vanessa Springora, chez Grasset

C'est insensé. Il m'aura fallu un an pour lire Le consentement de Vanessa Springora, alors que j'ai l'impression que son livre est sorti "hier".

J'avais résisté. La tempête médiatique avait été telle que je craignais de lire un récit (trop) pathologique. Et bien pas du tout. Je vais même lui attribuer la mention coup de coeur. Comme je comprends qu'il ait reçu le  Prix des lectrices de ELLE !

Comme elle écrit bien. Avec des mots justes, forgés dans une langue parfaite, à la précision cinématographique, sans aucune concession à l'égard d'elle-même. Elle pointe admirablement les diverses responsabilités. Son livre est de ce fait absolument essentiel. Autrement plus que celui de Yann Moix et plus facile à lire que celui de Lola Lafon pour ne citer que des ouvrages récents sur ce thème.
Rappelons le contexte. Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. À treize ans, dans un dîner, elle rencontre G., un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses œillades énamourées et l’attention qu’il lui porte. Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin "impérieux" de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables. Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une (très grande) partie du milieu littéraire. V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.
"Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre", écrit-elle en préambule de ce récit libérateur, qui coule trente ans après les faits comme s'ils avaient eu lieu hier.

On y est. Sans voyeurisme. Avec une empathie bienveillante à l'égard de la jeune fille. Le lecteur ne peut que souhaiter que la loi permette sans tarder davantage de punir les auteurs de telles abjections sans continuer à abuser d'une impunité inacceptable sous prétexte de prescription. Il va de soi que le pluriel s'impose dans chaque dossier car l'acteur principal agit toujours grâce à la complaisance de plusieurs complices, qui le sont par perversion, par omission, par faiblesse ou par intérêt réciproque.

La chose est de notoriété publique alors je peux bien y faire référence. Je pense notamment à Christophe Girard, l’ancien collaborateur d’Yves Saint Laurent (qui à ce titre avait négocié le paiement des frais de Gabriel Mazneff installé dans un hôtel avec Vanessa). Devenu adjoint à la culture du maire de Paris, il avait fait pression en 2002 pour que l'écrivain obtienne une allocation annuelle à vie du Centre National du Livre, un privilège rarement attribué, perdu récemment … on en est presque soulagé. Quant à l'adjoint à la culture, il a démissionné suite à la révélation de sa proximité avec Gabriel Matzneff, et une accusation d’abus sexuels. Mais il sera resté près de vingt ans au plus haut des marches de la mairie de Paris.

Vanessa Springora a structuré son témoignage en six chapitres :

  1. L'enfant. On y découvre avec effroi combien  et comment toutes les conditions (sous-entendu de l'emprise) sont réunies : Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée (p. 35).

  2. La proieTout est admirablement consigné et je suis surprise de la précision des détails. En quelques mots Vanessa nous fait vivre l'entièreté de la situation. La perversité du prédateur, que fort aimablement elle ne désigne que par son initiale, se révèle avec encore plus d'intensité.

  3. L’emprise. Elle analyse aussi parfaitement (p. 85) quel type de fascination G exerce à l’égard de la gente féminine tout en suscitant des réactions de déroute dans l’univers masculin. Elle n’oublie pas de faire référence aux lettres de dénonciation de leur relation. Néanmoins étant anonymes elles auront (p. 112) un effet inverse : "Ces menaces successives ont cristallisé notre amour". Bien entendu cela alimente leur goût commun pour le romantisme. Néanmoins, et elle a raison de le souligner, "A 14 ans, on n'est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n'est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit. (...) De tout cela j’ai conscience, malgré mes 14 ans, je suis pas complètement dénuée de sens commun. De cette anormalité, j’ai fait en quelque sorte ma nouvelle identité.
    À l’inverse, quand personne ne s’étonne de ma situation, j’ai tout de même l’intuition que le monde autour de moi ne tourne pas rond".

  4. La déprise."Non, cet homme n’était pas animé que des meilleurs sentiments. Cet homme n’était pas bon. Il était bien ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance : un ogre (p. 130). Et plus loin elle pointe une violence sans nom.
    Elle se défait de ces liens presque seule. Quelque soutien d’un camarade. Rien de la part de sa mère, inconsciente au nom d’un idéal post-soixante-huit-tard qui n‘horrifia que Denise Bombardier. Très vite la jeune fille est déscolarisée et sa famille ne réagit pas.
    Quand elle annonce qu’elle a quitté G, sa mère restera d’abord sans voix, puis lui lancera d’un air attristé : "Le pauvre, tu es sûre ? Il t’adore !"

  5. L’empreinte

  6. Ecrire

Le processus de manipulation psychique est implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse. Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque qu'on espère révolue, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité qu'il faut lui aussi condamner. 

Le consentement de Vanesa Springora, chez Grasset, en librairie depuis le 2 janvier 2020
Prix des lectrices de ELLE

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