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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 22 juin 2026

Dracula, la version parodique

Dracula aura été présenté en avant-première deux soirs à l’Appolo théâtre pour qu’on pense à recommander cette comédie ultra déjantée à la rentrée à partir du 21 septembre 2026, le temps que le bouche-à-oreille fasse son chemin parmi les amateurs d’humour, de spectacles décalés et de la communauté LGBT.

L'ambiance était survoltée bien avant le début de la pièce. Les comédiens circulent dans la salle avec des lumières et prennent la pose pour exciter les spectateurs. Pour un peu on se croirait au Gibus voisin.
Jonathan Harker, agent immobilier anglais, part en Transylvanie pour finaliser la vente de plusieurs appartements à Londres. Il y rencontre le comte Dracula, un vampire excentrique et pansexuel, qui a décidé de quitter sa terre natale pour s’installer en Angleterre. Là, il jette son dévolu sur les deux soeurs Lucy et Mina, ainsi que sur Jonathan lui-même, semant le chaos dans leur entourage.
Face aux ravages de Dracula, une petite équipe se forme autour du Dr. Van Helsing, la grande spécialiste des créatures surnaturelles. Ensemble, iels partent en chasse…
Inutile de tergiverser, le spectacle s’inscrit dans un courant segmentant, selon l’expression consacrée dans le marketing. À la sortie de la Première il était évident qu’il n’allait pas plaire à tout le monde. Le sujet est déjà en lui-même plutôt clivant, ce qui fait que j’estime que le parti pris artistique est cohérent, 

J’ai trouvé l’interprétation excellente. Les comédiens font preuve d’une folle énergie pour interpréter autant de rôles à si peu, avec une succession infernale de changements de décor qui se font l’espace d’un éclair … que le public se prend en pleine face, dans un éblouissement jaune, rouge ou bleu selon les scènes. Une fois qu’on a compris le processus on aimerait quand même cesser d’être puni.

Certes, l’ensemble mériterait d’être resserré, comme on le dit dans le jargon théâtral. Laissons à la troupe le temps de s’approprier la mise en scène qui est menée à un rythme d’enfer. Applaudissons la performance en lui faisant confiance. La grande majorité des spectateurs était acquise d’avance à la cause, cela devrait encourager à progresser.

Mon avis est-il clair ? Ce Dracula mérite sa place dans une programmation humoristique. Raconter en une heure trente une histoire de 416 pages est déjà une prouesse.

Dracula est un récit mythique écrit par un anglais. La version mise en scène à l’Appolo est fidèle à l’esprit et sera pour la première fois jouée en France. Il ne faut pas oublier que le personnage principal n’est pas ordinaire et que confier le rôle à un(e) drag est une vision plutôt contemporaine. Il be faut pas être devin pour prédire un succès comparable à celui que la pièce a déjà enregistré à New York et à Londres.

Il y a mille petits détails drôlissimes. Si l'ail est censé protéger des vampires autant qu'il soit bio. Le cocher réclame à ses passagers de "ne pas oublier les étoiles" prouvant leur satisfaction. On prévient un personnage qu'il est entré de son plein gré, question de responsabilité juridique. La spécialiste allemande prie le ciel que Gott soit avec eux. O entend les premières notes de He comes the Sun, d'une chanson de Madonna, de Mamma Mia!, et on reconnaitra dans un tableau la posture des 4 Beatles traversant Abbey Road.

Il y a sûrement beaucoup d'autres références qui m'ont échappé ou que j'ai oubliées. Les références alimentent une énergie folle et joyeuse qui unit les six acteur.ices jouant les 18 rôles. La pièce mêle parodie, comédie physique et clins d’œil à la pop culture dans une ambiance délirante, brouillant les frontières entre le XIX° siècle gothique et le monde contemporain. C’est une célébration théâtrale, joyeusement irrévérencieuse, de l’un des héros les plus célèbres de la littérature !
Dracula de Gordon Greenberg et Steve Rosen
Mise en scène par Gaspard Legendre
Avec Caroline Aïn, Robin Ganacheau, Cyril Guillou, Naig Ledaim--Olivier, Aurélien Mallard, Valentin Nerdenne 
Musique originale de Christian Auer
Chorégraphies de Clement Wohrer
22 et 23 juin 2026 puis à partir du 21 septembre
19H30 / 21H00 / 21H30
Appolo théâtre
18 rue du Faubourg du Temple - 75011 Paris - 01 43 38 23 26

dimanche 21 juin 2026

Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel de Ruth Kvanström-Jones

Vous savez combien je ne raffole pas des pavés. Sauf quand, comme Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel, il se lit avec fluidité.

Ruth Kvanström-Jones a composé une histoire captivante, inspirée de faits réels qui m'a fait voyager dans la capitale suédoise au siècle dernier. Je me suis aperçue à cette occasion que je ne connaissais pas grand chose à l'histoire de ce pays dont j'ignorais les liens historiques avec la Norvège.
Stockholm, 1901. Ottilia est embauchée au Grand Hôtel, l’établissement le plus prestigieux de la ville. La jeune femme quitte sa famille le coeur lourd mais empli d’espoir, consciente que ce travail lui offre une chance unique de commencer une nouvelle vie. Mais derrière la façade de luxe se cache une dure réalité : l’hôtel est en difficulté.
Pour le redresser, c’est une femme, Wilhelmina Skogh, qui est nommée à sa tête. Une décision qui fait trembler les fondations de cette vénérable institution. Lorsque le personnel masculin se rebelle, la nouvelle directrice doit s’entourer d’une équipe féminine.
Aux premières loges de cette révolution, Ottilia tente de faire sa place dans un monde où se croisent les destins d’humbles servantes et de riches héritières, leurs secrets et leurs amours. Un monde où, pour toutes ces femmes fabuleuses, les rêves semblent désormais à portée de main… si ce n'est pas une apparence.
J'ai été satisfaite de trouver un plan (je me plains souvent qu'il en manque). Et la liste des personnages est plutôt utile.

Ce qui est le plus déroutant dans ce roman c’est ce qui touche à la condition féminine dont on voit poindre les premiers grands mouvements. La femme pas encore le droit de vote même si elle est chef d’entreprise. Mais surtout l'autrice interroge la place de la femme dans toutes les couches sociales.

La situation des femmes à Stockholm telle qu'elle est décrite par Ruth Kvanström-Jones m'a surprise et surtout le fait que les violences conjugales soient alors en quelque sorte permises même s'il y a dans ce livres des hommes qui sont extrêmement respectueux. Elle dénonce le manque de considération de la police et de la justice vis à vis des victimes en leur refusant en premier lieu ce statut. C’est tout juste si elles ne sont pas poursuivies comme coupables. Nous n'en avons plus l'habitude, encore que des faits récents ont hélas prouvé que la justice française dysfonctionnait très gravement.

Ce que je veux dire c'est que sous couvert d'un roman qui semble léger et facile à lire des sujets graves sont abordés, et c'est une bonne chose, ce qui n'exclut pas de nous parler du début des grands magasins et de rappeler que le Prix Nobel a été créé par un suédois.

La Suède demeure en ce début de XX° un pays en avance par rapport à la France. Les femmes y ont obtenu le droit de vote et d'éligibilité aux élections législatives en 1919 alors que les premières françaises à voter l'ont fait en 1945.

Les chapitres sont courts, écrits d'une plume alerte. Les descriptions donneraient envie d'aller vérifier sur place. Les personnages (positifs) sont attachants. La solidarité entre femmes est touchante, jamais mièvre. Et la directrice du Gran Hotel est une femme remarquable même s'il y a une grande part de fiction dans cette histoire dont la lecture devient très vite addictive.

Ruth Kvarnström-Jones a grandi en Angleterre, mais vit depuis plus de trente ans en Suède. Pour écrire Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel, elle s'est inspirée d'un prestigieux hôtel où elle a travaillé. Le roman est devenu un phénomène dans le monde entier et a séduit des centaines de milliers de lecteurs.

Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel de Ruth Kvanström-Jones, traduction (Anglais) : Rosa Bachir, City Editions, en librairie depuis le 15 janv. 2025, en Poche depuis le 1er janvier 2026

samedi 20 juin 2026

Leandro Erlich au Grand Palais

C'est par hasard, et pour tout dire pour faire plaisir à ma fille, que j'ai visité l'exposition des oeuvres de Leandro Erlich, dont je connaissais le travail sans savoir que c'était lui.

Les installations, présentées au Grand Palais tout l'été sont purement bluffantes, même lorsqu'on nous en a dévoilé les coulisses. Il faut dire que l'illusion est pensée avec intelligence en suivant des règles architecturales et en appliquant les lois de l'optique comme le font nombre de magiciens.

A la fin du parcours le spectateur est confronté à une citation de Cao Xuegin, tirée du Rêve dans le pavillon rouge, vers 1791 : Lorsque le faux est pris pour le vrai, le vrai lui aussi devient faux. C'est assez amusant car, de fait, j'ai cru que l'escalier qui reconduit au rez-de-chaussée était une installation alors qu'il était tout à fait réel. A s'y méprendre, photos à l'appui en fin d'article !
Le parcours commence dans le noir, si bien que le contexte nous fait perdre nos repères. Port of Reflections (2014) est une pièce d'eau sur laquelle flottent des barques. Malheureusement une personne expliqua à voix haute quelle astuce permettait cette illusion qui, pour moi n'en était pas une, si bien que je fis le tour de l'ensemble tant j'étais incrédule. Je ne vous gâcherai pas le plaisir.
Pièce suivante ce sont des nuages emprisonnés depuis 2018 dans une vitrine qui semblent flotter. On peut y reconnaitre des animaux … comme cela nous est arrivé à tous. Cette fois le truc est vite mis à jour.
Cela reste une prouesse technique. Chaque sculpture de The Cloud (Amérique du Sud, La Flèche et Gros Poisson) est réalisée à l'encre céramique numérique imprimée sur plusieurs plaques de verre superposées, éclairées par led, le tout placé dans une caisse de bois.

vendredi 19 juin 2026

J'ai goûté le rosé de Tavel cuvée spéciale du Château d’Aqueria pour le Festival Off d'Avignon

J'ai goûté le rosé de Tavel cuvée spéciale du Château d’Aqueria pour le Festival Off d'Avignon et si je ne vais pas dans le Sud cet été j'aurais eu un avant-goût de ce qui attend les festivaliers, en toute modération sachant que l'abus d'alcool nuit à la santé.

Il a été agréable en tout début de soirée, en accompagnement d'une gougère ramenée de Vézelay.

Niché au cœur de la garrigue et adossé à une colline où s’épanouissent de multiples essences méditerranéennes, le Château d’Aqueria étend son vignoble sur les appellations Tavel et Lirac. Deux crus, pour trois couleurs que le domaine produit avec passion et fierté : Lirac Blanc, Lirac Rouge, Lirac L'héritage mais aussi le Tavel Château d'Aqueria.

L’encépagement exceptionnel des terres d’Aqueria offre des vins singuliers qui s’expriment avec caractère et élégance. Ce fleuron méridional est l’objet de toutes les attentions de Marcel et Philippe Guigal, qui suivent avec passion l’élaboration des vins du Château en collaboration avec Ralph Garcin et Brice Vienne.

Ralph, Directeur du Château d’Aqueria, est ingénieur agronome et œnologue. Son parcours professionnel l’a guidé auprès de maisons prestigieuses, du nord au sud de la Vallée du Rhône. Brice, Maitre de chai du Château d’Aqueria, a suivi des études en microbiologie et à l’Institut Technique de la vigne et du Vin avant de compléter son cursus par une formation d’œnologie. Il a su poser sur le Château d’Aqueria une vision transversale, de la parcelle à la cuve, afin de venir révéler toute la finesse et la délicatesse de ce terroir sablonneux si particulier de Tavel et de Lirac.

Le Tavel du Château d’Aqueria est un Rosé de terroir et de caractère par excellence, issu de cépages noirs et blancs cultivés sur un sol sablonneux d’une extrême finesse. Le terroir sablonneux du Château d’Aqueria est propice à l’élaboration de grands vins rosés à l’équilibre parfait entre fraîcheur et maturité. Six cépages, noirs et blancs confondus, contribuent à sa complexité : Grenache noir, Syrah et Mourvèdre lui confèrent une couleur et un support tannique exceptionnels tandis que Clairette, Bourboulenc et Cinsault viennent habilement compléter l’assemblage en offrant une palette aromatique généreuse ainsi qu’une note finale sur la fraîcheur.
La robe est étonnamment d’un rubis intense aux reflets brillants. Le nez est élégant et complexe aux notes épicées et fruitées (framboises, fraises des bois, grenade). En bouche la structure est élégante, avec des arômes de fruits rouges et d’épices qui s’expriment pleinement et persistent jusqu’à la note finale dont la fraîcheur remarquable apporte un bel équilibre.

Toutes ces qualités ont permis de le servir aussi sur un plat principal, une viande de boeuf poêlée et une assiette de crudités autour du fenouil et de l'ail des ours, ce qui apportait des saveurs complémentaires à ce vin.
Il aurait également été parfait sur des poissons grillés, une tapenade ou une bouillabaisse. Vous aurez remarqué la présence de l'affiche du festival qui fête cette année son 60 ème anniversaire.

Château d'Aqueria, 30126 Tavel - 04 66 50 04 56

jeudi 18 juin 2026

La vie de Château à la Roche Guyon

Le château de La Roche-Guyon est le site culturel le plus visité du Val d’Oise (près de 90 000 visiteurs en 2025) et il est malgré tout inconnu de beaucoup, moi la première, alors que le Pass Navigo est suffisant.

Le village est accessible en voiture, situé à environ une heure de Paris. Par les transports en commun, il faut prendre un TER depuis la gare Saint-Lazare jusqu'à Mantes-la-Jolie (direction Evreux), puis une ligne de bus (ligne 95-11).

Emmanuel Morin, directeur de l'établissement public de coopération culturelle du château depuis presque un an, ne manque pas d'idées pour donner envie de découvrir ce lieu inspirant. Il a offert la liberté à deux artistes et trois duos, accueillis en résidence de plusieurs mois pour s’approprier l’histoire du Château et de ses habitants, pour y créer des œuvres et des installations inédites avec pour seule consigne de faire vibrer les pierres… et sans l'objectif d'en faire un centre d'art contemporain.

Résultat : une saison La Vie de château qui s'articule autour d'un nouveau projet culturel et artistique. A commencer par une  meilleure expérience de visite avec 
- une nouvelle identité visuelle (Anne-Dorothée Schulz - graphiste) que je présenterai en désignant ses sources d'inspiration et qui est déjà présente sur les transats installés dans la cour,
- une nouvelle boutique (l'architecte Noël Picaper),
- de nouveaux documents de visite (Mathilde Arnaud - illustratrice) sous forme d'un plan d'exploration qui permettra aux adultes comme aux enfants de s'amuser, seuls ou ensemble, tout en apprenant.

Ces trois points sont en quelque sorte des préalables. Je constate combien les boutiques des lieux culturels ont évolué. J'en ai de nouvelles preuves chaque année à Museum Connections. On peut désormais y trouver une belle offre littéraire (et notamment ici les ouvrages pour enfants de Mathilde Arnaud) tout autant que des gourmandises comme les délicieux jus de fruits élaborés avec la production du Jardin-Potager … qui seront accommodés aussi en cocktails en accompagnement d'autres produits du terroir labellisés Île-de-France pour ceux qui viendront aux apéros gourmands des 17 juillet, 21 août, 23 septembre et 16 octobre et qui profiteront aussi d'une ambiance jazz & blues au coucher du soleil...
  
La vie de Château commencera le 20 juin. Pensé comme un nouveau format d’expérience de visite, ce dispositif invite à découvrir le château vu par des artistes à l'issue de résidences de création in situ.

L'endroit est en lui-même plutôt insolite, avec un des plus vieux donjons de France, qui s'élève à flanc de falaise, et qui est repérable de loin. Le château et les bâtiments XVIII° font face à la forêt de Moisson sur l’autre rive de la Seine coulant à ses pieds et que borde un jardin-potager de 4 ha de 603 arbres fruitiers qui est le plus grand après celui de Versailles. A cela il faut ajouter plusieurs cours, des souterrains, d'immenses écuries et un ancien jardin anglais.
L'oeil est surpris par une cigogne qui guette les arrivées, un lapin qui manifestement a des problèmes pour lire l'heure et une cistude qui traverse nonchalamment la cour d'honneur, tous trois sculptés par Yoshikazu Goulven Le Maître que je présenterai plus bas.
Je confesse que la canicule, naissante mais déjà sévère, m'a contrainte à renoncer à faire m'ascension du donjon et à arpenter le jardin qui pourtant m'intéressaient énormément. 
L'actuelle façade d'entrée du château et l'escalier d'honneur ont été dessinés par Louis Devillars vers 1733. La façade est plaquée sur l'ancien rempart du XIVe siècle, dont on voit encore le chemin de ronde, encadré par deux tours. Elle forme un arc de triomphe sur trois niveaux encadrés de pilastres et de colonnes, avec une composition qui évoque l'architecture du Grand Siècle.
L'escalier d'honneur est un espace grandiose destiné à impressionner le visiteur. Une fois désencombré il est devenu deviendra l’écrin de Boutures minérales (2026-2030), destinées à y demeurer cinq ans. C'est une composition imaginée par l’atelier Baptiste & Jaïna, en coproduction avec le merveilleux Centre International d’Art Verrier à Meisenthal. Baptiste Sévin et Jaïna Ennequin, designers et plasticiens, travaillent ensemble depuis 2017 pour imaginer des projets animés par des références naturelles et théâtrales, véritables activateurs d’histoires impliquant réalité et fiction. 
Les sculptures en céramique  (grès et faïence) et verre soufflé, aux formes inspirées du végétal, ont été conçues pour dialoguer avec le décor minéral de l’escalier, métamorphosé en un jardin suspendu dans les niches et sur les corbeaux. Leur place est cohérente là où d'habitude on trouve des statues et font en quelque sorte entrer à l'intérieur le végétal, souvent réduit à des boules de buis le long des parterres.
A l’instar d’un organisme vivant ou d’une plante, le développement de l’œuvre se décompose en trois temps : la semence, le bourgeonnement et la récolte. À l’entrée de l’escalier, le temps des semences est marqué par la présence de deux grandes formes à l’image d’un fruit et d’une graine posées sur les deux corbeaux en vis à vis. On reconnait la pomme est la poire qui sont les fruits les plus récoltés au verger. Nichés dans les alcôves de l’escalier, le temps du bourgeonnement s’incarne par des grappes de pierre molle évoquant des bourgeons. Au balustre de l’escalier une torchère en forme de vasque se fait l’écrin minéral de bourgeons et de fruits en verre soufflé. Sa couleur se modifiera en fonction de la météo et le point de vue sur l'oeuvre diffère selon que l'on monte ou descend l'escalier.
Présentée dans les salons du Pavillon d’Enville, l’exposition Menus plaisirs renvoie à la devise de la famille La Rochefoucauld qu"on peut encore lire sur des poutres de la Galerie : C’est mon plaisir.
Les lieux étaient quasiment vides de leurs meubles et de leur ornementation à l'arrivée d'Emmanuel Morin, qui a su transformer ce défaut en double avantage. Un partenariat est en cours de signature avec le Mobilier national pour des prêts. Et surtout cet espace était un écrin possible pour permettre à des créations artistiques de prendre place au cœur des décors XVIII°.

mercredi 17 juin 2026

La peinture en scène - Olivier Debré au Pavillon de la Comtesse de Caen

L’Académie des beaux-arts rend pour la cinquième fois hommage à l'un de ses membres.

Ici c'est Olivier Debré (1920-1999), immense figure de l’abstraction lyrique, élu à la section de peinture, hélas décédé deux mois et demi plus tard.

Réunissant une quarantaine de maquettes et d’esquisses préparatoires, l’exposition met en lumière la création de trois des quatre rideaux de scène réalisés par l’artiste : celui du théâtre de la Comédie-Française à Paris (1987), de l’opéra de Hong Kong (1989) et de l’opéra de Shanghai (1998), sachant qu'il aurait été difficile de présenter aussi les travaux concernant celui des Abbesses et des décors muraux des trois niveaux de galerie parce qu'ils donnèrent lieu à très peu d’études préparatoires connues, et que de plus il n'est plus utilisé pour des raisons artistiques, les metteurs en scène préférant que le public soit immédiatement en contact avec les décors en place sur le plateau de jeu dès leur entrée en salle.

Si on connaît le travail d’Olivier Debré pour le rideau de la Comédie Française on a moins entendu parler de ceux de Shanghai et Hongkong. Marine Rochard, commissaire de l'exposition, docteure en histoire de l’art contemporain et spécialiste de l’abstraction internationale d’après-guerre (1940-1970) nous a accompagnés pour cette visite qui se déroule anté-chronologiquement mais que je rétablirais néanmoins par souci de cohérence historique.
Le rideau de scène du théâtre de la Comédie Francaise (1987), faut-il le rappeler, a été initié en 1985 par Jack Lang, alors ministre de la culture. La commande concernait en réalité trois éléments que sont le rideau de scène (une toile souple), le rideau de fer (un élément lourd et rigide permettant au besoin de lutter contre la propagation d'un incendie) et le lambrequin (partie supérieure fixe et arrondie).

Debré produira près d'une centaine d'esquisses, pour lui et ses commanditaires, et bien que quelques-unes seulement soient présentées il était justifié de les accrocher dans la plus grande salle du pavillon. Les toiles rouges trouvent ici un très bel écrin sur les murs bleus de la scénographie conçue par Jean-Michel Wilmotte, lui aussi architecte (c'était la formation initiale d'Olivier Debré). Il est amusant d’ailleurs de pointer que le nombre de travaux préparatoires diminua d’une commande à la suivante, alors même que les dimensions devenaient de plus en plus monumentales. On peut aussi observer que la tonalité s’est adoucie du rouge vif à l’orange puis du jaune intense en optant pour un orangé doux.

Il convient évidemment de considérer que cette œuvre XXL fut sa première commande de grande ampleur et concernant un objet qui aurait un usage régulier, ce qui entraînait une immense responsabilité.

Il fallait aussi imaginer quelque chose qui permette à l'artiste d'effectuer son geste pictural au-delà de l’échelle habituelle de son corps, ce qui impliqua de fabriquer des outils adaptés à longs manches avec l'aide de ses assistants. Il a employé la méthode de la peinture au carreau et, comme à son habitude, il a travaillé à plat de manière à pouvoir faire couler les jus.

mardi 16 juin 2026

J’ai traversé la Caverne du Pont Neuf

Aurait-on (déjà) trop parlé de la caverne de JR ?

J’étais venue très tôt craignant la foule mais l’entrée fut fluide. Juste une minute (logique) de vérification des sacs.

Je savais que la visite s’effectuait en sens unique rive gauche-rive droite, de manière (j’imagine) à sortir pour en face de la boutique souvenirs installée au rez-de-chaussée de la Samaritaine.
J'avais pris foulard et pull léger craignant la fraîcheur dans la grotte. Précaution inutile. Mais je salue l’initiative de ne pas la réfrigérer. 

Je comptais respirer un air saturé de fragrances comme on l’avait annoncé. Que nenni. Alors je suis revenue, en faisant le tour par la passerelle des Arts, et par chance une des médiatrices m’a spontanément abordée en me donnant l’essentiel des explications nécessaires. Elle m’a désigné une des quatre bouches de diffusion du parfum qui effectivement rappelle un peu ce qu'on respire quand on s'enfonce sous terre.
On le doit à Sarah Bouasse qui a combiné deux odeurs avec la maison de parfumerie Odore Scola en s'éloignant de la volonté de "sentir bon". Ils ont travaillé autour de la géosmine et de l’isobornéol, deux molécules produites par des micro-organismes (bactéries ou champignons) peuplant les sols, en ville comme à la campagne et donc naturellement présentes dans notre environnement. L’idée était de provoquer la sensation d’un retour aux origines, mais il aurait fallu pour cela pouvoir effectuer le parcours en solitaire.

Bien que je l’ai respiré je n’en ai plus vraiment le souvenir au moment où j’écris cet article. J’ai cependant suffisamment de madeleines olfactives pour imaginer avoir entrepris cette traversée de bon matin après une pluie rafraîchissante, et c’est le souvenir que j’en garderai.

Que dire de l'étoffe sonore de Thomas Bangalter ? Il a beau être un ancien Daft-Punk, sa réalisation est, comment la qualifier si ce n'est de minimaliste. Admettons qu'il y ait quelque chose de l'ordre d'un souffle de vent avec plus ou moins d'écho.
J'ai tenté la réalité augmentée bien que personne n’ait semblé trouvé cela génial. J’ai certes surpris l’envol d’une chauve-souris mais pour moi qui ai assisté à leur sortie de grotte par milliers à Calakmul (Mexique) ce n’est pas une image virtuelle qui peut être de nature à m'impressionner. J’ai vite trouvé ridicule de poursuivre la visite le bras en l’air en scrutant un écran au lieu de me laisser porter précisément par le réel. J'ai repassé mon téléphone en mode avion. 

Mon premier étonnement avait concerné la taille de l'oeuvre qui n'emballe "que" la moitié du Pont Neuf, sur malgré tout 120 mètres de long. On comprend que le budget aurait doublé et que surtout l’impact sur la circulation aurait été insupportable. La traversée est donc relativement rapide même en flânant.

Restent les parois sur lesquelles on ne manquera pas de voir des stalactites, peut-être un dinosaure, mais sa présence est plus discrète. Tout en m'expliquant le processus de fabrication la médiatrice m'a invitée à poser la main sur la toile et donc à la regarder de près, ce qui modifie notre perception.
Il découle de tout ce qui précède une certaine déception mais pas une déception certaine. Une fois ressortie à l'air libre je me suis surprise à marcher ensuite sur un quai puis un autre en regardant l’œuvre. C’est peut-être là que la magie opère le plus parce que franchement le potentiel onirique est supérieur lorsqu'on approche le pont de loin et en extérieur donnant envie de recommencer. Pour mieux respirer. De nuit peut-être.
Attention tout de même à votre manière de l'aborder. Ne venez pas par le Quai des Grands Augustins. Le cliché ci-dessus (à gauche) préfigure votre déception. Préférez le Quai de l'Horloge (photo de droite). Evidemment, évitez la station de métro Pont Neuf, même si elle a été rebaptisée La Caverne car vous devrez alors faire le tour par la passerelle des Arts.
Tout le monde sait que l'édifice a failli ne pas ouvrir, suite à l'orage qui en a endommagé une partie lorsque les bourrasques en ont déchiré la toile extérieure. L’artiste n’a pas souhaité camoufler les stigmates de l’incident : les cicatrices ont été soulignées par des transfilages noirs, créant des zébrures dans le paysage aux faux airs de glacier à la manière du kintsugi, cette technique japonaise consistant à réparer les objets en en sublimant les cassures à l’aide de précieuses jointures de laque végétale et d’or, procédé extrêmement tendance en ce moment car tout le monde fait référence à cet art.
Ceci dit les marques ne sont pas très spectaculaires. Il faut être attentif pour les remarquer, côté rive droite, et j'ai donc ajouté une flèche rouge sur les photos.

En tout cas j’applaudis la performance de JR et de ses équipes. Je salue l’hommage à Christo et à sa femme Jeanne-Claude dont on n’a jamais autant entendu prononcer le prénom. C’est rare les couples d’artistes et c’est beau. Leur emballement de 1985 avec 40 000 m2 de toile polyamide a marqué les esprits de tous ceux qui l'ont vu, moi y compris.

Je dois aussi féliciter l’équipe d’accueil, composée de quelque 200 personnes, qui joue admirablement son rôle de médiation. Un endroit accessible gratuitement 7 jours sur 7 sans faire de queue à un guichet, sans réservation préalable et autant de fois que désiré et sans publicité (visible) c’est très honorable et je pense que nous serons nombreux à regretter son absence quand le moment du démontage sera arrivé, même si on nous promet qu'elle connaitra une seconde vie.

En conclusion, et sans hésitation vivez votre propre expérience d'ici le dimanche 28 juin 2026. Accès libre et gratuit, 24h/24, 7j/7.

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