
C’est une amie qui m’a entraînée au
Cinéma des cinéastes. L’endroit est particulier. Il abrite un bar-restaurant caché car il faut le connaitre pour avoir l’idée de s’y installer, au premier étage. Et pourtant cette adresse confidentielle est accessible sans ticket de cinéma, par un escalier discret dans le hall, loin du tumulte de la Place de Clichy.
Installé dans l'ancien cabaret du Père Lathuille (où se produisirent des célébrités comme Maurice Chevallier ou Lucienne Boyer), sous une fresque dédiée à Méliès et Loïe Fuller (dont j’ai photographié un morceau), c'est un lieu où l'on vient aussi bien dîner en groupe que prendre un verre dans un décor fin XIX°, avec velours et lumières tamisées.
J’ai à peine eu le temps de deviner que la carte des cocktails comportait des suggestions originales, que celle des tapas était gourmande. Tout m’a tenté dans cet endroit hors du temps mais, bien que chroniqueuse culinaire, je n’étais pas venue pour ça.
Le Cinéma des cinéastes est fidèle à son nom. Il appartient à 220 producteurs, auteurs, réalisateurs qui ont la volonté de porter haut le 7ème art. Son directeur s’efforce donc d’y présenter depuis 1997 toutes les cinématographies. Ce soir là ce sera, pour la première fois, un réalisateur japonais, Ryôta Nakano, qui arrivera un peu plus tard pour débattre de Mon grand frère et moi une fois que nous l’aurons visionné. Il n’est pas encore sorti en France et je n’avais rien lu à son propos.
Entre Riko et son frère aîné, rien n’a jamais été simple. Même après sa mort, il continue de lui compliquer la vie : une pile de factures, des souvenirs embarrassants… et un fils ! Aux côtés de son ex-belle-sœur, elle traverse ce capharnaüm entre fous rires et confidences, et redécouvre peu à peu un frère plus proche qu’elle ne l’aurait cru.
Il y a, pour nous européens, quelque chose de l’ordre du documentaire en ce sens que nous ignorons les coutumes japonaises en matière d’enterrement, comme par exemple l'usage du blanc en tant que couleur sacrée. Les fleurs blanches sont symbole de pureté. La mort est une transition et n'inspire pas les mêmes sentiments qu'en Occident. Cela peut sembler anecdotique de le dire mais certaines scènes ont un aspect cocasse pour qui ne connait pas cette civilisation, comme la coutume de déjeuner pendant la crémation. On récupère ensuite les fragments d'os avec des baguettes rituelles pour les rassembler et les placer dans une urne en commençant par ceux des pieds et en remontant jusqu'au crâne avec les cendres. Heureusement, la caméra est toujours discrète et bienveillante, et la durée du film, supérieure à deux heures, permet de prendre le temps …
Le film débute dans le silence, sans même une musique d’accompagnement. Le piano n'interviendra que bien plus tard, lorsque la mère, face au miroir, réalisera la gravité de la situation, bien après l'annonce du décès de son frère, par téléphone, où la conversation s'est enclenchée avec la formule traditionnelle moshi moshi qui signifie littéralement "je parle, je parle", et sous-entend "allô, vous m'entendez ?"
L'intrigue se met en place quand le fils de Riko fait ses devoirs dans sa chambre et qu'il tombe fortuitement sur un livre (écrit par sa mère) dont le prologue mentionne C’est un refuge, pas un fardeau.
La formule est opaque pour le moment. On la retrouvera au dernier plan, lorsqu’il refermera le roman qui est aussi un témoignage. la façon de tenir le livre a de quoi intriguer. Il faut savoir que dans ce pays, les livres se lisent de haut en bas, de droite à gauche, comme l'écriture japonaise qui se trace traditionnellement à la verticale. Cette façon d'écrire s'appelle le tategaki ... si bien qu'en ouvrant le roman à l'envers de notre sens de lecture il n'est pas à la fin mais au début de l'histoire.
Cela s’explique de manière historique, à une époque où l'on écrivait au pinceau et à l’encre : le pinceau dans la main droite et le rouleau de papier dans la main gauche. Il était beaucoup plus pratique d’écrire de droite à gauche pour éviter d'endommager ce qu'on avait tracé. Voilà d'ailleurs pourquoi, en France, on garde ce sens de lecture pour les mangas car ce serait un travail colossal de réordonner les vignettes. C’est aussi le meilleur moyen de respecter l’œuvre originale.
C'est aussi pour une raison pratique qu'on verra les voitures rouler sur la gauche. L'origine remonte à l'époque féodale, lorsque les samouraïs portaient leur épée sur le côté gauche du corps et qu'il aurait été dangereux de se croiser en circulant sur le côté droit. Cette tradition s'est maintenue et a été renforcée par l'influence britannique lors de la construction des premiers chemins de fer japonais au XIX° siècle. (En France aussi, hormis en Alsace, les trains roulent à gauche). Et si nos voitures se déplacent du côté droit la responsabilité en incombe à Napoléon Ier qui a rendu ce sens de circulation obligatoire en 1804.
Il n'empêche que le réalisateur fera de multiples flash-backs que, parfois, nous aurons du mal à comprendre car beaucoup sont des sortes d'hallucinations, ou disons des évocations des membres de la famille et de souvenirs vécus … ou rêvés.
C'est ce qu'on appelle au Japon le Omokage : le visage qui reste, au réveil d'un songe ou accroché à un souvenir... Riko en est troublée : son grand frère, pourtant disparu, n'a de cesse de lui rendre visite au quotidien... et il se permet toutes sortes de facéties, parce que dans le cinéma de Nagano tragédie et comédie sont indissociables.
On a au Japon un autre rapport à la fatalité. Lorsqu'il discuta avec la salle le réalisateur reconnut que, culturellement, la mort n’est pas joyeuse dans son pays mais qu'il a voulu en imprégner son film : L’être humain n’est jamais aussi humain que lorsqu’il se débat dans ses émotions. Les larmes et le rire ne sont pas contradictoires et peuvent coexister.
On ne fait pas la bise ni ne serre la main. On se limite à un hochement de tête ou – plus authentiquement -une courbette appelée ojigi, formelle mais très codifiée (l’inclinaison dépasse rarement 30°, sauf pour exprimer un respect exceptionnel). Les salutations s’accompagnent souvent de mots de politesse comme "sumimasen" (excusez-moi) et "arigatou gozaimasu" (merci beaucoup). L’évitement du regard est un signe de modestie ou de respect, surtout envers les aînés. La communication japonaise privilégie l’implicite : les non-dits, les silences. Que ce soit en couple ou en famille, les signes d’affection sont généralement réservés à la sphère privée. Les accolades, bisous ou grandes effusions en public sont proscrits, y compris entre une mère et son enfant. Le consensus, la retenue d’émotions et la modestie sont des piliers de la société japonaise. Il n'est pas d’usage d’exprimer directement son avis, pour éviter toute forme de confrontation.
On se déchausse quand on rentre chez quelqu’un, dans un restaurant traditionnel, certains temples ou tout endroit pourvu de tatamis. Un espace est aménagé à l’entrée pour les chaussures et on peut y enfiler des chaussons ou rester en chaussettes. Le respect de l’hygiène est un pilier du mode de vie japonais.
La nourriture est un aspect important, on le remarque dans le film. On ne plante pas les baguettes dans un bol de riz car ce geste évoque le rituel funéraire. Mâcher bruyamment est mal vu, sauf pour les nouilles qui sont aspirées bruyamment pour signifier que l'on apprécie le plat.
Comme c’était déjà le cas dans La Famille Asada (2020), Ryota Nagano évoque de nouveau le souvenir traumatisant du séisme de l’Est du Japon, à Fukushima le 11 mars 2011. Le personnage du frère a déménagé dans la ville de Tagajō, dans la préfecture de Miyagi, une région qui a été gravement touchée par le Tsunami où le réalisateur s’est rendu pour effectuer des repérages et réaliser des interviews.
Il a confirmé avoir adapté un livre racontant le décès d'un frère et que c'est lui qui a décidé de le faire régulièrement apparaître. Le scénario est pour moitié tiré du livre, pour un tiers des échanges que le réalisateur a eu avec l’autrice et les 20% restant appartiennent au cinéaste.
Dans la "vraie" vie, le grand frère est très paumé, fauché, mais très aimé, surtout par les femmes. Derrière ses défauts il avait des qualités. Or, si on ne réussit pas, on n’est rien, non ? interroge-il.
Il reconnait ne pas souhaiter laisser une part d’improvisation à ses acteurs et écrit leurs rôles à la virgule près. Le comédien qui interprète le grand frère a la réputation d’improviser mais cette fois il ne l’a pas fait, disant que lorsqu’un scénario est bon c’est inutile.
Derrière les situations cocasses et les fantômes bienveillants, Mon grand-frère et moi célèbre la réconciliation, en premier lieu avec ce frère "dissident" mais aussi avec tout ce qu’on pensait avoir perdu en chemin. Il ne s'agit ni de pardon ni de faiblesse mais de reconnaitre qu'il peut y avoir des qualités derrière les défauts. Et si Riko en veut tant à son frère, c’est peut-être moins pour sa désinvolture que pour la liberté qu’il incarne et dont on la sent un peu jalouse. Jusqu'à ce qu'elle comprenne que ce grand frère est un refuge, pas un fardeau.
Mon grand frère et moi de Ryôta Nakano
Avec Hikari Mitsushima, Joe Odagiri, Ko Shibasaki
Vu le 7 avril 2026 au Cinéma des cinéastes- 7 avenue de Clichy - 75017 Paris
Sortie annoncée en France pour le 6 mai 2026