Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 5 avril 2026

Cochons d’inde de Sébastien Thiéry, Mise en scène Julien Boisselier

Cochons d’Inde n’est pas une nouveauté. La création eut lieu en 2009 dans une mise en scène d’Anne Bourgeois. Elle fut nominée à trois titres et obtint le Molière de la Meilleure Comédie et Patrick Chesnais celui du meilleur comédien. Cette année, dans la mise en scène de Julien Boisselier, cochon s'écrit au pluriel et est de nouveau en lice pour la même récompense.

Ce n'est pas la seule "ancienne" pièce à se trouver dans une telle situation puisqu'elle est en concurrence avec Potiche, qui fut créée en 1980, ce qui pose la question de savoir si ce qui faisait rire autrefois peut avoir le même potentiel aujourd'hui lorsque le propos est inscrit dans une époque.

L'interrogation n'est pas nouvelle. On sait que les sketchs de Coluche ou de Thierry Le Luron, pourtant extrêmement bien écrits et désopilants, ne seraient pas jugés "politiquement corrects" de nos jours. Les propos misogynes et racistes ne sont plus acceptables. Or Cochons d'Inde en est truffé et il convient d'avoir un certain détachement pour ne pas s'en choquer, par exemple en se concentrant sur le jeu des acteurs.

Il m'a semblé que les stratagèmes seraient plus drôles si le spectateur pouvait prendre parti. Au départ, ils sont tous épouvantables, le client imbu de lui-même (Arnaud Ducret) comme les employés psycho-rigides, Maxime d'Aboville, le guichetier qui ne sait que "faire patienter" et la directrice d'agence Emmanuelle Bougerol, finement manipulatrice. Le public est venu pour rire, mais il ne sait pas trop au dépens de qui ?

Mais par moments une angoisse diffuse fait même frissonner le public qui se souvient avoir entendu au journal télévisé des mises en garde appuyées par des faits divers insensés d'épouvantables arnaques avec usurpation d'identité. On se sent alors menacé et on ne rit plus.

Ne manquait-il pas un indice pour se placer d'un côté ou de l'autre ? Une réplique comme "le voilà, il arrive". Ou un geste comme la fixation d'une jambière qui apporterait la preuve que tout a été anticipé par les deux complices ? Parce que des employés de banque intraitables on en en tous connus. Je pourrais témoigner que j'appréhende davantage un rendez-vous avec ma banquière qu'une visite de contrôle chez le dentiste. J'ai subi sa mauvaise foi à maintes reprises et j'ai appris à mes dépens son pouvoir de nuisance si je ne la note pas 10 sur 10 quand la banque m'envoie l'enquête de satisfaction annuelle (l'organisme vient pile de m'envoyer un rappel à l'ordre alors que je croyais m'être acquittée de cette corvée).

Ceci pour dire que la situation dont est victime Alain Kraft est quasi plausible, surtout avec la dématérialisation grandissante, la mondialisation et les rachats-ventes tous azimuts. La pièce s'inscrit dans une longue lignée, de Kafka à Ionesco, dénonçant l'absurdité de certaines situations et il y a aussi quelque chose de l'ordre de la caméra invisible.

samedi 4 avril 2026

Medjid Houari expose L'angle et la courbe à Châtenay-Malabry

Dans le cadre du Printemps de la sculpture du Département des Hauts-de-Seine, auquel la ville participe depuis trois ans, le Pavillon des Arts de Châtenay-Malabry expose L’angle et la courbe, avec d’étonnantes oeuvres de Medjid Houari qui semblent défier les lois de la pesanteur.

Chaque sculpture naît d’un geste précis, d’une technique maîtrisée, mais aussi d’un regard sensible posé sur le monde, entre abstraction et rêverie. L’artiste, qui aime manifestement présenter son travail, en a commenté la conception hier lors d’un vernissage révélant des facettes insoupçonnées de son tempérament, l’humour et l’humilité.

Je vous invite d’ailleurs à regarder le film qui est projeté à l’étage et qui le montre en action. La sculpture est un art à part qui, contrairement à la peinture, incite le visiteur à tourner autour (si le dispositif le permet), et parfois toucher.

Il faut également consulter son site. Ses œuvres s’affranchissent des socles et défient la gravité. Le métal se tend, se plie et se polit jusqu’à trouver son équilibre entre tension et légèreté. Chaque sculpture naît d’un geste précis, d’une technique maîtrisée, mais aussi d’un regard sensible posé sur le monde, entre abstraction et rêverie.

A travers une quarantaine de pièces en acier, cuivre, laiton, inox mais aussi parfois granit, galet, ou pierre de lave, réalisées entre 1987 et il y a seulement quelques jours, Medjid Houari nous interroge par rapport à l'espace, la matière, le volume, la précision et souvent avec poésie, estimant que le carré est une forme humaine … puisque ce sont des histoires humaines qu'il nous raconte.

Né à Paris en 1950 et ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, il est reconnu internationalement. Un de ses bas-reliefs a été présenté à la fondation David Tafani, installée à Vence et dont la vocation est de lutter contre le cancer par l'art.

L'artiste est habitué aux formats monumentaux de plusieurs mètres de hauteur et seul celui qui figure en tête d'article (pesant tout de même 150 kilos) a pu entrer dans le pavillon, malgré quelques difficultés de manipulation. Par chance le sculpteur réalise souvent ses oeuvres en plusieurs formats ce qui facilite leur découverte sans limiter le questionnement à propos de leur équilibre. Une interrogation revient sans cesse : Comment est-ce possible techniquement ?

vendredi 3 avril 2026

Splendeurs du baroque au Musée Jacquemart-André

Le Musée Jacquemart-André présente des peintures de la Hispanic Society of America (New-York) dans une exposition intitulée Splendeurs du baroque dans la continuité du programme consacré par le musée aux maîtres du XVII° siècle, depuis Caravage (2018), Artemisia Gentileschi (2025), la collection Borghèse (2024) et surtout Georges de La Tour l’année dernière, … avant le Tintoret à partir de septembre prochain.

C’est à l’érudit et mécène américain Archer Milton Huntington (1870-1955), dont le portrait, peint en 1926 par José María López Mezquita, impressionne à la fin du parcours de l’exposition, qu’on doit la fondation en 1904 de la plus ancienne et importante institution muséale dédiée à l’étude et à la valorisation des arts et des cultures du monde hispanophone et lusophone hors de la péninsule ibérique.

Pensée comme un lieu capable de "condenser l’âme de l’Espagne, au travers des œuvres de la main comme de l’esprit", la Hispanic Society of America abrite aujourd’hui dans le nord-ouest de Manhattan, à New York (Audubon Terrace) plus de 750 000 pièces, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, couvrant plus de trente-cinq pays et une grande variété de techniques et de mediums. Elle a entamé en 2019 la rénovation de ses bâtiments historiques et l’ajout de nouvelles salles dans l’objectif de réouvrir au public à l’automne 2027. C’est dans ce contexte que l’institution confie au Musée Jacquemart-André une sélection de ses chefs-d’œuvre, dans une exposition consacrée au Siècle d’or qui se compose d’une quarantaine d’œuvres pour la première fois réunies en France, parmi lesquelles des peintures des grands maîtres du Siècle d’or tels que Velázquez, Greco et Zurbarán.
L’exposition s’annonce par la diffusion de mélodies baroques que l’on peut entendre dès qu’on traverse le Salon de musique. La première salle achève de placer le spectateur dans l’ambiance avec un Portrait de jeune fille (v. 1657-1667), huile sur toile de Juan Baptiste Martinez del Mazo (1612-1667), gendre et principal collaborateur de Diego Velázquez (1599-1660), celui qui a porté l’art du portait à son sommet au point de révolutionner le genre. La proximité stylistique avec le  Portrait de jeune fille (v. 1638-1642), huile sur toile, 51.5 x 41 cm, que l’on verra dans la salle 7, et que les commissaires ont retenu pour l’affiche est évidente et logique. Il figure en tête de cet article et illustre parfaitement cette capacité à conférer une présence saisissante à ses modèles.
Son portrait de la reine Isabelle de Bourbon, peint vers 1627 est également remarquable. Le plafond de la salle suivante est d’une beauté prenante. A la suite du Concile de Trente (1534-1563) l’image religieuse devient un instrument privilégié de promotion de la foi catholique.
On y voit donc plusieurs toiles de saints, peintes par Doménikos Theotókopoulos, dit Le Greco, (1541-1614) qui occupe une place de transition entre Renaissance et baroque (du portugais barroco désignant l’aspect d’une perle irrégulière). Sont exposés Saint Luc, années 1590, Jean Jacques le Majeur, une Pietà, v. 1574-1576, ou encore cette Tête de saint François, vers 1590, qui contraste du point de vue de la taille avec ce Portrait d’homme exécuté par le même peintre sur un carton de moins de 8 cm de hauteur avec une minutie parfaite, dégageant une présence d’ordre monumental.
Peu d'artistes se sont autant intéressés au poverello d'Assise que Greco, qui consacre une part importante de son œuvre à deux aspects de la vie spirituelle du saint, déclinés en de multiples formules: la prière et l'expérience mystique. Le cadrage serré et la touche lumineuse et expressive soulignent l'émotion sur le visage du saint qui, les yeux levés vers le ciel, fait l'expérience d'une vision. Ce portrait pourrait être le fragment d'une composition plus large. La palette sombre et terreuse renvoie à l'humilité choisie par saint François pour vivre sa foi. Il devient ainsi le symbole d'une dévotion solitaire et ascétique, promue par la Contre-Réforme catholique.

jeudi 2 avril 2026

Hors champ de Marie-Hélène Lafon

Je connais Marie-Hélène Lafon depuis très longtemps et j'apprécie sa manière de célébrer la ruralité de sa région d'origine, l'Auvergne.

Elle écrit des romans mais qui sonnent si vrais -et pour cause puisqu'elle y a vécu en immersion- qu'ils en sont bouleversants. Elle nous fait ressentir chaque aspérité d'une vie véritablement difficile, dont on devine combien la disparition est inéluctable et dont on ne mesure pas suffisamment combien l'absence sera lourde de conséquences pour nous, urbains, qui devons notre nourriture au monde paysan.

Hors champ traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre dans cette ferme isolée de tout, tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.

C'est (déjà) son onzième livre et il est encore plus émouvant que les précédents car on comprend bien que Claire, la soeur de Gilles, ce fils qui "tient la ferme parentale" c'est elle.

Elle ne s'en cache pas mais le fait dire au frère : il sait qu'elle écrit des livres, on en a déjà parlé dans le journal et la mère n'avait pas l'air très contente même si elle était quand même un peu fière (p. 88).

L’histoire se passe dans une nature magnifique où souffle un vent mauvais, l’écir, capable de mouvoir les congères en hiver. Les années passent, impitoyables au rythme des saisons. Les descriptions, d'un niveau de lexique d'une précision chirurgicale, se déploient en très phrases longues comme les lacets d'une route de montagne. Leur beauté ne gomme en rien la tension qui monte car on a bien compris que tout allait progressivement glisser à vau l'eau.

Devenue jeune fille Claire "comprend que Gilles et elle ne sont plus sur le même bateau. Son frère a été débarqué. Elle s'en va, il reste dans la cuisine devant la télé et elle s'en va. Elle est partie" (p. 43).

La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui (…) il doit la reprendre, continuer (…)  la soeur n'a rien à voir là-dedans, la soeur vit et a toujours vécu sur une autre planète (p. 46). Le cadeau est "empoisonné".

Le constat est d'autant plus bouleversant qu'on sait que c'est elle, la soeur, qui nous le dresse. Et il est accablant. Les gens disent faire carrière dans l'armée ; personne ne dit une carrière de paysan (p. 41). Le garçon est plus lent qu'elle alors il a été "orienté" vers des étude courtes. Il parle peu, se tue à la tâche … comme le père d'ailleurs.

On se sent coupable de cette évolution. Nous n'avons pas songé à préserver notre ruralité et le monde paysan a été sacrifié sur l'autel de la surconsommation en croyant favoriser le progrès. Ce ne sont pas les mots de Marie-Hélène Lafon qui se limite à dresser le constat d'une mort "clinique" de la campagne mais il faudrait être inconscient pour ne pas mesurer notre responsabilité collective.

Les choses mettent néanmoins le temps à dériver et le lecteur se surprend à espérer qu'un déclic évitera la catastrophe. Au début du roman toute la famille prend ses repas avec un ouvrier agricole très compétent, puis un autre le remplace, moins efficace, et puis père et fils travaillent ensemble, puis Gilles est seul à abattre tout le boulot, puis … 

Le père n'est jamais content. Il serait méchant et fou à la fois. La fille écoute, ne "parle" pas avec la mère qu'elle dit être "barricadée" et qui fatigue depuis le départ à la retraite de l'ouvrier. Quant au fils, il s'ensauvage (p. 104). La fille, soit disant,  ne peut pas comprendre; elle n'a rien à y voir. Elle n'est pas concernée (p. 109).

En nous livrant ces paroles, qui sont des bribes de conversations rapportées on mesure l'immensité de l'incompréhension qui à la fois sépare et unit les membres de la famille où on se comprend à demi-mots en disant le contraire de ce qu'on pense. Le lecteur l'a bien deviné, mais la confidence ne lui est fait que vers la fin du livre : Si Claire avait été un garçon, son frère ne serai pas né (p. 125).

La découverte est terrible car cela signifie aussi qu'elle aurait dû reprendre la ferme et que sa vie aurait été toute autre. Gilles est arrivé onze mois après elle qui longtemps … aurait préféré être un garçon, ce qui n'est plus d'actualité aujourd'hui bien sûr.

Hors champ est un livre violent, claquant comme un orage. Mais c'est aussi un très beau roman, nous offrant des descriptions magnifiques comme celle de la fenaison (p. 134) , coulant en longues phrases qui s'accrochent entre elles, formant presque un poème dont je résiste pas à vous livrer un extrait :
À intervalles réguliers, l'attelage s'immobilise, une sonnerie stridule dans l'air chaud et un ballot rond, bonhomme, dûment ficelé, s'extrait dans un hoquet des entrailles poussiéreuses du round baller rouge; il est déposé, posé, pondu, produit et vient peser de tout son poids sur le pré nu. Claire hésite toujours sur les mots et cette gésine mécanique la laisse un peu interdite. Jadis, dans les lointaines années soixante et soixante-dix du siècle dernier, râteau en main, elle suivait dans cette plaine cuisante un engin sonore et poussif dont le nom n'était pas ânonné en anglais, une botteleuse. Les bottes, rectangulaires et rugueuses, étaient brandies à la fourche par un ou deux hommes qui les hissaient, à la force des bras, des épaules, du dos, dans un élan de tout le corps, sur le plateau des charrettes où des mains de fille ou de femme pouvaient les manipuler. Aujourd'hui son frère est seul dans le pré.
Claire longe la Santoire pour s'approcher des andains; les trois peupliers qui marquent la limite du pré, au prochain méandre de la rivière, vibrent dans la lumière encore insolente.
Elle ne sait pas si Gilles l'a vue, ni si sa mère lui a dit qu'elle était arrivée et qu'elle viendrait cet après-midi. Son frère ne l'attend pas ; il parle très peu, sauf quand il mange chez elle où il ressasse de courtes phrases terribles qui ne s'oublient pas et qu'elle préférerait ne pas avoir entendues, même si elle est peut-être seule … (p. 134).
Marie-Hélène Lafon aime les mots, forcément c'est devenu son métier. Elle est devenue au fil des livres une sorte de mémoire vivante d'un monde en perdition. Son oeuvre est essentielle, tout autant que celle de la Metteuse en scène Pauline Bureau, porte-parole de toutes les formes de violences familiales.

Hors champ de Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, en librairie depuis le 2 janvier 2026

mercredi 1 avril 2026

J’ai risqué ma vie pour un inconnu

J’ai risqué ma vie pour un inconnu. Enfin, peut-être …

C’était il y a très longtemps. Bien avant qu’on soit tous équipés d’un téléphone portable. Le souvenir me revient à l’occasion d’une interview d’Hugo Boris à propos de son ouvrage, Le courage des autres, dans lequel il avoue en quelque sorte la lâcheté avec laquelle il n’est pas intervenu pour venir en aide à des passagers du métro.

Je pourrai d’ailleurs compléter par un conseil reçu d’un autre écrivain préconisant justement de choisir une rame peu occupée parce que lorsqu’elle est bondée personne ne se sent concerné par un appel à l’aide.

Nous avions décidé d’échapper au trafic de la Nationale 20 pour rentrer tranquillement d’un week-end passé auprès des grands-parents. Nos enfants s’occupaient à l’arrière, armés de leurs albums préférés et rassurés par leurs doudous. Peut-être somnolaient-ils.

Je crois que nous étions sur la D97 qui permet de rejoindre Étampes depuis Orléans en passant par Boissy-la-Rivière. Cette départementale est quasi parallèle à la nationale 20 et se glisse agréablement à travers la forêt. Mais auparavant, cette voie cisaille des étendues interminables de champs. Je repensais alors à une brève entendue à la radio le matin même, disant que la Beauce est l’endroit où on se suicide le plus, si on rapporte les chiffres au nombre d’habitants. Sans doute par excès de solitude et d’ennui.

Il ne viendrait à l’idée de personne de faire une pause dans ce coin paumé, sans la moindre ombre en été où rien ne vous protège du moindre regard.

Voilà pourquoi ces deux voitures arrêtées de travers sur le côté gauche ont activé une alarme dans mon cerveau cherchant le pourquoi du comment à mesure que notre véhicule s’en rapprochait. De toute évidence, les occupants n’étaient pas dans une relation amicale. J’ai cru voir briller une lame. Les cris m'ont fait sursauter.

- Arrête-toi ai-je crié au conducteur, ce qui eu pour effet de le faire accélérer.
- T’es folle ! Tu veux nous mettre en danger, toi, moi, et surtout les enfants ?
- Tu as vu comme moi qu’il va y avoir un drame. Si on ne fait rien c’est non assistance à personne en danger et c’est grave, surtout pour le mec qui est en train de se faire tabasser.
- Je ne veux pas risquer ma vie pour des gens que je ne connais même pas.
- OK. Alors prends ce chemin à droite. J’aperçois une ferme au bout. Il y aura sûrement un téléphone et je préviendrai la police.

J’ai tant insisté qu’il me débarqua, dans la gadoue, devant une sorte de masure aussi sinistre que celles qui sont décrites dans les contes. La saleté opacifiait les carreaux de la porte. Je cru d’emblée que l’homme qui m’ouvrit y vivait seul. Il suffisait d’apprécier le volume de vaisselle sale dans l’évier. Comme aurait commenté Coluche il n’avait pas la mine patibulaire mais presque. Je n’allais tout de même pas reculer.

Je lui débitai l’histoire en concluant qu’il fallait appeler la police. Pas question, répliqua-t-il en marmonnant. Je tiens à ma tranquillité. Hors de question qu’un flic déboule ici. Et le voilà qui s'en retourne s'affaler dans un fauteuil en skai éventré.

- Imaginez que ce soit votre meilleur ami qui va mourir bêtement au bord de la route. Vous croyez pas que ce serait dramatique que personne n’ait le courage de lui venir en aide ? Je vous demande pas grand chose. Que la permission de passer un coup de fil et je repars. Je dirai juste l’endroit où la police doit intervenir.

Je pris sa moue pour un accord et empoignai le lourd combiné du poste en bakélite noir. Ça n’a pas loupé. Le fonctionnaire voulut connaitre mon identité et savoir d’où j’appelais. Je répliquais qu’il n’y avait pas de temps à perdre davantage, que la lâcheté masculine commençait à m’exaspérer, qu’une ou plusieurs vies étaient en jeu, qu’il me semblait de mon devoir de le lui signaler et que s’il n'envoyait pas une équipe j’aurais malgré tout la conscience tranquille. A chacun de faire ce qui est en son pouvoir. Je redonnai la position approximative de la rixe et je raccrochai.

Au-revoir et merci. Je n’allais pas m’attarder dans cet endroit où le danger était peut-être supérieur à la route. Etait-ce la ferme où se réfugiaient des terroristes ? Était-ce une plaque tournante dans un trafic de drogue ? Ou simplement un bout du monde abritant un ouvrier agricole abruti par l’alcool ?

- T’es contente, madame a fait sa BA ?

Je n’étais pas particulièrement satisfaite. Surtout de la lâcheté que je découvrais chez le père de mes enfants mais je me suis prudemment tue.

C'était fait. Je pouvais cocher la case : J'ai sauvé un inconnu

*
*   *
J’ajoute que si je publie cette nouvelle un premier avril ce n’est pas un poisson et que les faits se sont déroulés ainsi, à la virgule près. Le souvenir m’en est revenu, comme je l’indique au début, en écoutant une interview d’Hugo Boris alors que je préparais ma critique de son livre Regarde-moi tomber, mon amour.

La photo d’illustration a été prise en plein air au cours du spectacle itinérant en plein air FUIR ! pendant le Festival d'Avignon en juillet 2021 à l'Alchimique Circus 162 Chemin des Canotiers, extrait d'une publication intitulée "Avignon le 14 juillet aux Brunes et à l'Alchimique Circus"

Enfin si vous appréciez ce style d'écriture, d'autres "nouvelles" ont été régulièrement publiées dans le blog.

mardi 31 mars 2026

L'expo-hommage à Sebastião Salgado par la Ville de Paris

Paris rend hommage au photographe brésilien reconnu internationalement Sebastião Salgado, disparu le 23 mai dernier à l’âge de 81 ans.

Cette exposition est présentée du 21 février au 30 mai 2026 à la Salle Saint-Jean, au sein de l’Hôtel de Ville de Paris. Mais c'est bien davantage puisqu'il y a deux autres parties, complémentaires, concernant d'une part le fils du couple, Rodrigo, et l'engagement dans la fondation Instituto Terra.

Sebastião Salgado, né en 1944 au Minas Gerais (Brésil), se destinait en premier lieu à une carrière d’économiste. Il travailla dans un premier temps pour l’Organisation Internationale du Café à Londres et commença à photographier au cours de ses nombreux déplacements. Très vite, il bascula pour travailler successivement pour les agences Sygma, Gamma et Magnum Photos, avant de fonder sa propre agence avec son épouse en 1994.

C'est elle, Lélia Wanick Salgado, qui est commissaire de l'exposition. Elle a voulu montrer le père aimant qu'il était, le photographe engagée pour des valeurs essentielles à l'humanité et la planète et l’écologiste désireux d'un monde durable.

Brésilien d'origine, il était devenu parisien d'adoption. Le couple s’y était installé en 1969 pour fuir la dictature militaire brésilienne. Il avait photographié l'an dernier la capitale sous plusieurs aspects pour que l'hôtel de ville puisse disposer de belles cartes de voeux. Cette toute récente série, totalement inédite pour le grand public, est exposée ici. Les arbres sont toujours le sujet principal. J'en ai retenu trois :
Parc Montsouris, Paris, France, 2024
Passerelle Michèle Morgan, Canal saint-Martin, Paris, 2024
La Petite Ceinture, Paris, France, 2024

Ces photographies récentes sont présentées à égalité avec les clichés emblématiques (que l'on peut voir grâce à un prêt exceptionnel de la Maison Européenne de la Photographie de cent-quatorze tirages) où l'artiste révèle la beauté du monde avec humanité. l'affiche a été choisie parmi elles, très intrigante car on peut y voir une main alors qu'il s'agit d'un iguane marin (Amblyrhynchus cristatus). Galápagos, Équateur, série Génésis, 2004.
Prière de remerciement au dieu mixe Kioga pour la bonne récolte,
en demandant encore une année de survie, Oaxaca, Mexique, 1980. 

La scénographie est un peu "brouillonne" et ne facilite pas l'appréciation de ces oeuvres magnifiques en raison aussi de l'affluence (malgré la tentative de régulation par réservation préalable).

lundi 30 mars 2026

Dégustation de la gamme Vidal-Fleury

J'ai été invitée à déguster les dernières cuvées de Vidal-Fleury dans un restaurant tenu par deux amis d'enfance Rémi Poulain, chef talentueux et Anthony Rivière, chef d'entreprise passionné de gastronomie qui ont choisi de s'associer pour ouvrir leur propre établissement, l'Evadé.

Installé sur deux niveaux, le sous-sol comporte deux salles qui permettent une certaine intimité.

La soirée s'est déroulée en deux temps. D'abord ce qu'on appelle une dégustation des vins présentés, selon un ordre logique, en procédant d'abord avec les blancs et ensuite les rouges. Puis un dîner en composant les meilleurs accords possible mets-vins. Tout cela bien entendu en toute modération sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

J'essaierai dans cet article de dire l'essentiel mais je vous invite aussi à vous reporter aussi à des publications dans lesquelles je parlais précédemment de la maison Vidal-Fleury.

Des carrés de focaccia à l’huile d’olive et aux herbes de Provence ont accompagné la dégustation des 3 Blancs : Crozes-Hermitage 2023, Saint-Péray 2024 et Saint-Joseph 2024 :

Le Saint Peray est nouveau dans la gamme Vidal-Fleury depuis 2021 et il est uniquement vinifié en Marsanne, issu de vignes poussant sur un socle granitique couvert de limons, de lœss et de débris calcaire. Il est élevé sur lies avec bâtonnage, pour 30% en fûts de chêne et 70% en cuve inox.

J'ai beaucoup apprécié ce vin blanc sec tranquille à la robe jaune brillant aux reflets verts, aux arômes subtils d’aubépine, d’acacia et de violette, presque miellés. En bouche il présente une légère acidité adoucie par une rondeur bienvenue. Il sera agréable tout au long d'un repas simple avec poisson, viande blanche et fromages.

Le premier et le troisième sont des AOC depuis 1937. Le Crozes-Hermitage Blanc est élaboré avec Marsanne à 95% et Roussanne à 5% tandis que le Saint-Joseph Blanc l'est à 70-30. Les vignes sont plutôt situées dans la partie sud de ces appellations.

Le nez du premier est très frais, d'un style moderne, floral, fruité également, avec une note minérale prononcée. Il est très frais en bouche, évoquant la pêche blanche, avec une note miellée et grillée.

Le nez du troisième est intense, dominé par les fleurs blanches et la noisette, mais je l'ai trouvé plus léger que les précédents et peut-être moins "intéressant" du fait que ce blanc sec est de courte garde, optimum jusqu'à 4 ans d’âge.

Ma préférence se portant sur le Saint-Péray je n'étais pas prête à changer d'avis mais mon opinion n'est pas définitive. Les Rouges suivirent et ce fut cette fois le Saint-Joseph rouge 2022 qui l'emporta pour la combinaison de ses qualités organoleptiques et son prix. Si je pouvais faire abstraction de ce critère ce serait par contre de toute évidence vers la Chatillonne que je me tournerais. Un petit conseil général : ne pas hésiter à carafer afin de révéler toute la complexité des bouquets et la finesse de la texture en bouche.

L’appellation Saint-Joseph est une succession de terrasses granitiques qui surplombent
le Rhône sur une cinquantaine de kilomètres. La cuvée de Vidal-Fleury est issue de raisins cultivés (cépage Syrah) dans le Sud et le Nord de l’appellation (entre Malleval et St-Pierre-de-Bœuf) et bénéficie d'un climat de type semi-continental avec l’influence du Massif Central plus frais et du fleuve qui apporte de la douceur.

Les vendanges sont manuelles et avaient commencé le 14 septembre 2022, égrappage total et fermentation en cuve inox sous température contrôlée. La durée de cuvaison est de 3 semaines. Après le décuvage, le vin est ensuite élevé sous bois (80 % en fûts, 20% en demi-muids) avec environ 25% de chêne neuf pendant un an et demi avant d’être mis en bouteille.

Ce millésime a connu un hiver assez doux et sec et la chaleur s’est installée tôt dans la vallée permettant à la vigne une belle croissance au printemps. L’été a été marqué par la sécheresse mais quelques pluies bien placées mi-août sont venues apporter l’eau nécessaire pour produire des raisins de belle qualité, gorgés de sucre et d’arômes, si bien que le résultat est déjà remarquable tous ans plus tard, sachant que le potentiel de garde est de 10 à 15 ans.
La robe est grenat avec des reflets bordeaux. Le nez révèle des notes d’épices parmi lesquelles on reconnait que la muscade et le clou de girofle avant que des notes de fruits noirs apportent de la gourmandise au bouquet. En bouche, ce vin est riche et racé. Le volume rond s’équilibre avec des tanins présents mais soyeux. La finale est longue sur les épices et les notes boisées.
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Rien n'avait été prévu pour accompagner la mise en bouche, un houmous cheveux d'ange. Il m'a semblé que les qualités du Crozes-Hermitage Blanc conviendraient le mieux (malgré la préférence que j'affichais plus haut). 
Le Pâté croute cochon, volaille, foie gras, pistaches et condiments pickles, moutarde au moût de raisin qui est un des plats signature du restaurant, fut servi sur un Cornas 2022.

dimanche 29 mars 2026

Regarde-moi tomber, mon amour d’Hugo Boris

Je crois être passée "à côté" de cet auteur pourtant prolixe, et dont le talent a déjà été reconnu par le cinéma.

Hugo Boris est champion en tension psychologique. L'homme a la passion des mots, voilà le secret de l’addiction qu’il provoque chez son lectorat. Il parle avec tant de beauté du travail des secouristes de haute montagne que moi qui détesterais faire ce travail (par trouille) je me surprends à passer des heures à suivre le périple de l'équipe.

Je me suis faites embarquer par Regarde-moi tomber, mon amour. Embarquer c'est le terme juste. Tout autant que l'est la formulation de la culpabilité d'Arnaud résumée par l'expression détruire le doute (p. 127) le poussant à revenir à plusieurs reprises sur les lieux de l'accident en courant des risques énormes.

Tout est parti d’un fait tragique, réel, qu’un glaciologue avait raconté à l’auteur. Un homme en teeshirt s’était encastré dans une crevasse après une chute de trente mètres dont il n’avait pas pu être extrait par les secouristes. Il a choisi de confronter son personnage principal à une telle situation tout en lui faisant subir la crise du milieu de la vie.

Arnaud n’admet pas l’échec et se refait le film à coups de "si" qui me filent le frisson. Je suis bien entendu influencée par le titre que j'ai interprété comme l’annonce d’une future tragédie.

Cet homme est un "psycho-rigide" mais peut-on tout contrôler ? Fatigué de jouer le rôle du mec qui ne laisse rien passer, en croisade perpétuelle contre les risques (…) les coups par derrière, il n'en fait pas. S'il a un truc à dire, c'est en face. (…) Il est persuadé que le service tourne grâce à des types comme lui (p. 23).

L’arrivée d’une nouvelle équipière va agir comme un révélateur, mais en toute subtilité. Cette fille est un soleil. Elle seule parvient à le "recadrer". Renée a quitté Chamonix parce qu'à Cham, si t'es pas guide ou sportif sponsorisé, t'es qu'une merde. (…) Le mont-Blanc c'est un attrape-tout ; il y en a qui viennent en tongs ou en claquettes (p. 120).

Parmi les hypothèses pouvant expliquer l’accident il y aurait l’absence de checking partner qui n'est pas encore rentré dans les moeurs (p. 151) et à ce titre ce livre est presque un manuel de randonnée.

La femme d’Arnaud comprend son désarroi mais n’y voit pas une catastrophe de la même ampleur :
- T'as essayé de le sortir. T'as pas réussi. C'est pas de ta faute (p. 241).
- T'as des regrets ?
- Je sais pas … j'aurais peut-être dû passer la main à un collègue … on aurait pu s'y prendre différemment.

Ce qui par contre inquiète Florence (qui reste malgré tout attentive) c’est la température très basse de son mari. Elle y voit le signe d’une maladie et estime qu’il s’hydrate insuffisamment. Mais l’homme ne veut rien entendre et s’enferre dans la fuite tout en s’estimant dans l’imposture. Le portrait psychologique du couple est subtilement brossé par Hugo Boris, montrant une épouse loin d’être insensible mais dont l’inquiétude est inefficace.

Arnaud ne lâche aucun lest. Son métier est de sauver des vies, par de laisser une opération échapper à son contrôle. Hanté par ce qu’il croit être son erreur il se met chaque jour un peu plus en danger et, dans l’espoir fou de réparer, il se rapproche de l’abîme.

Le lecteur éprouve le malaise de chaque protagoniste. L’angoisse monte à mesure qu’on remarque, à intervalles réguliers, l’explosion sourde du sérac, nous rappelant par la même occasion que les glaciers sont en péril. Le choix d’une photo floue pour la couverture est une excellente idée pour suggérer que  rien n’est comme on le pense.

Hugo Boris a été pigiste à Funéraire magazine. Ayant été conscrit de 1979 il n’a fait ni service militaire ni journée d’appel, ce qui l’a privé d’une immersion dans une large mixité sociale, si bien que sa relation au monde se tisse davantage par le truchement des mots que par l’observation du réel, lui faisant dire que Les transports en commun c’est l’aventure en bas de chez soi. Mais les risques je les prends dans ma création, pas dans ma vie matérielle.

Il précise également entretenir un rapport particulier à l’incertitude. C’est peut-être une des clés de compréhension de ses ouvrages, dont les scénaristes aiment s’emparer, comme en témoigne Anne Fontaine, réalisatrice du film Police.

A l’instar de Maylis de Kérangal dont il est un fervent admirateur il a l’art de nous immerger dans un monde que nous lecteurs ne connaissons pas. J’ai retrouvé dans Regarde-moi tomber, mon amour quelque chose du rythme et de la précision quasi chirurgicale que j’avais tant apprécier dans Réparer les vivants. Elle aussi s’interroge très finement sur son lien à l’écriture, jugeant construire des romans de trajectoire.

Regarde-moi tomber, mon amour d’Hugo Boris, en librairie depuis le 5 février 2026

samedi 28 mars 2026

Entre parenthèses, texte et mise en scène Pauline Bureau

J’apprécie énormément le travail de Pauline Bureau. Cette metteuse en scène défriche une route qui aborde courageusement les problèmes de notre société, partant d’un cas individuel pour l’élargir vers l’universel.

Loin de tout sensationnalisme et avec une pudeur infinie, elle a attiré l’attention avec Mon coeur sur un scandale médical, avec Pour autrui sur la procréation médicalement assistée, a convoqué le rêve pour parler des relations mère-fille avec Neige. Sans parler de la liberté à disposer de soi avec Hors-la-loi. Je vous renvoie aux critiques de ses derniers spectacles si vous désirez en savoir plus.

Entre parenthèses est de cette veine. La metteuse en scène, qui est également autrice de ses spectacles, y poursuit son exploration des liens entre intime et politique.

Cette fois tout a commencé par plusieurs lectures du récit d'Adélaïde Bon, La Petite Fille sur la banquise, avant de se plonger dans les archives. J’ai constaté, dit Pauline, que par un hasard assez fou, une des policières qui était en poste à la brigade des mineurs au moment de cette enquête au long cours était au lycée avec moi. J’ai pu l’interviewer et qu’elle me raconte ce que c’était de travailler à la brigade des mineurs, d’être sur le terrain. A partir de là, j’ai commencé à construire une dramaturgie qui raconte en parallèle l’enquête intime d’Alma et l’enquête policière, tout en continuant à me documenter, en interviewant des avocates ou en allant voir des procès.

Comme à son habitude elle a fait appel à Emmanuelle Roy pour concevoir la scénographie. Le décor est aussi un dispositif d’images, avec un important travail avec la vidéo, notamment autour du "hier et aujourd’hui" : la petite fille et la femme adulte. C’est aussi le moyen de faire éprouver, de manière sensorielle, ce que sont les crises d’angoisse, la dissociation et trouver des équivalents visuels à ces états.

C'est ainsi que la première image nous fait plonger dans les yeux de la petite fille au visage souriant scrutant un poisson rouge avant que tout ne bascule, en 1990. Nous verrons plus tard les eaux noires de la Seine, ou l'escalier en colimaçon du drame.
Le décor à proprement parlé est sobre, suggérant les espaces comme l'appartement d'Alma, le bureau des inspectrices, un cabinet médical et la salle du tribunal. Il ne s'arrête pas au plateau et, comme auparavant dans Neige, envahit la salle pour que le public soit au cœur de ce "pays glacé" d’oubli dans la société autour des violences sexuelles qui sont au cœur de son travail depuis le début des années 2010, notamment les histoires longtemps invisibilisées concernant des femmes, même si le mouvement #Metoo a fait bouger les lignes.

Pauline Bureau maitrise le fil narratif qu'elle tire lentement, nous laissant le temps d'intégrer l'horreur des chiffres qui seront la seule parole que l'avocate aura envie de souligner à la fin dans une plaidoirie qui fera éclater en sanglots une spectatrice :

vendredi 27 mars 2026

L'antichambre de Jean-Claude Brisville, mise en scène par Tristan Le Doze

Jean-Claude Brisville est un dialoguiste de talent. Il avait ciselé les conversations entre Fouché et Talleyrand, puis Pascal et Descartes, brillamment interprétés par Daniel et William Mesguich.

Nous étions le 6 juillet 1815 et le 24 septembre 1647. Nous voici entre les deux, en 1750, avec Marie du Deffand et Julie Lespinasse et cette fois ce sont deux femmes qui s'opposent dans un conflit de générations, avec pour "modérateur" le pauvre président Hénault qui en fera les frais.

L’Antichambre est créée pour la première fois en 1991 au Théâtre de l’Atelier, dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, avec Suzanne Flon et Henri Virlogeux, qui recevra le Molière du comédien en 1992 pour ce rôle. Le spectacle était nommé dans six autres catégories : comédienne, révélation théâtrale, auteur, créateur de costumes, décorateur scénographe, théâtre privé.

Une nouvelle mise en scène en est proposée par Christophe Lidon en 2008 et sera nommé aux Molières 2008 dans trois catégories : révélation théâtrale, auteur, décorateur scénographe. Ce sont alors Danièle Lebrun, Sarah Biasini et Roger Dumas puis Jean-Claude Bouillon qui en sont les comédiens.

Ceci pour dire que cette pièce historique a été beaucoup jouée, et par des grands noms. Il fallait de l'audace à Tristan Le Doze pour la reprendre avec Céline Yvon, Marguerite Mousset et Rémy Jouvin​, d'abord au Ranelagh en 2023 et maintenant aux Gémeaux parisiens.

Souvent interprétée de façon statique, il y insuffle de la légèreté, beaucoup de dynamisme et le résultat est à la hauteur.

Madame du Deffand (1696-1780) tient un des salons parisiens les plus réputés. Elle est brillante, forcément, mais la cécité la guette alors qu'elle n'a que cinquante ans. Elle choisit comme lectrice la fille illégitime de son frère, Julie de Lespinasse.

Les deux femmes s’entendent à merveille. Julie est dévouée et soumise, sans doute admirative. L'élève apprend vite de sa maitresse dont elle remarque le talent pour l'ironie, voire le sadisme. Le spectateur en a très vite la démonstration lorsqu'elle interroge le président Hénault. Quel est ce bruit ? dit-elle, puis après un très long silence Mais ce sont vos genoux qui craquent, d'un ton condescendant dont la méchanceté est palpable. Elle a bien de la chance que son grand ami ne se moque pas en retour de sa vue qui baisse.

C'est tout juste s'il osera plus tard s'esclaffer quand la jeune Julie fera à sa tante le compliment d'être "si bonne".

Céline Yvon joue la perfide à merveille, avec juste ce qu'il faut de réserve pour qu'on ait parfois un doute sur son éventuelle bienveillance même si elle reconnait ne rien faire par bonté. Elle campe aussi une femme sûre de son analyse, certes sévère, mais à qui on a très souvent envie de donner raison : les philosophes sont intelligents jusque dans leurs illusions.

Et puis, sans jamais en faire trop, elle nous fait comprendre qu'elle est en train de perdre la vue, ce qui est renforcé par la scénographie qui à intervalles réguliers floute le décor, en particulier lorsqu'elle se plaint de ne pas dormir. Rémy Jouvin n'est pas dans la retenue mais on dira que l'excès de ses réactions profite à son personnage et mérite une diction appuyée.  

L'élève va s'émanciper de sa maitresse, c'est inévitable. Cela commence "gentiment" sur la chanson Aux marches du palais alors qu'elle retire son tablier. Marguerite Mousset a une très jolie voix et elle danse admirablement, y compris sur des musiques contemporaines. La marquise pourra bien demeurer incisive, traiter Diderot d'énergumène, souligner que sa protégée n'est qu'une batarde sans dot, elle sera bientôt contrainte à faire tapisserie dans son propre salon.

Et alors qu'un procès célèbre que le président Hénault pensait gravé dans le marbre va être rouvert par Turgot, ce qui va joliment énerver le vieil homme, on assiste à un renversement de situation au profit de Julie qui prend l'ascendant sur Hénault au cours d'une scène de séduction d'anthologie.
Elle continue de se dévêtir en chantant alors Ne pleure pas Jeannette, se révélant intelligente, charmante tout autant qu'ambitieuse. Les lumières virent au rouge tandis que le monde s'écroule.

Madame Du Deffand raillera ses amours ancillaires, évoquant un instant une autre marquise célèbre, Merteuil interprétée par Glenn Glose. Et quand Julie entonnera un air de Manon, adieu petite table, l'univers aura définitivement basculé, ce qui se traduira aussi par le changement de costume de la "jeune première" désormais pourvue de paniers, prête à porter une robe de cérémonie.

C'est cruel mais si bien tourné que c'est un bijou qui réconciliera ceux qui n'apprécient guère les pièces historiques. C'est un régal pour l'esprit comme pour les yeux. Ce travail aurait mérité une nomination aux Molières comme les versions précédentes.
L'antichambre de Jean-Claude Brisville
Mise en scène et lumières : Tristan Le Doze
Avec Céline Yvon, Marguerite Mousset et Rémy Jouvin​
Scénographie et costumes : Jérôme Ragon
Du 7 février au 30 avril 2026
Du mercredi au samedi à 19h
Dimanche à 15h30
Mardi 28 avril à 19h
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Accueil/Billetterie : 01 87 446 111
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Sylvie Humbert

jeudi 26 mars 2026

Tentative de bilan de Wine Paris 2026

Wine Paris est le principal salon international consacré au commerce du vin et des spiritueux qui attire plus de 60 000 visiteurs du monde entier (155 pays) et présente plus de 6 000 exposants de 60 pays.

On y vient pour rencontrer des producteurs, déguster, bien sûr, mais en toute modération puisque l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, assister à des tables-rondes, suivre des master-class et débats réunissant experts, décideurs et institutionnels … en navigant entre les trois espaces, trois univers dans un même lieu : Wine Paris (vins), Be Spirits (spiritueux) et Be No (boissons sans alcool) qui est désormais un des laboratoires de Wine Paris pour répondre aux mutations des consommateurs et aux nouvelles tendances du marché.

Du 9 au 11 février 2026, plus de 63 500 professionnels venus de 169 pays ont arpenté les différents halls de la Porte de Versailles à la rencontre de plus de 6 500 exposants issus de 63 pays. Par rapport à 2025, l’événement affiche une croissance d’environ 20 % de la fréquentation et avec dorénavant une majorité de visiteurs internationaux.

Pour sa septième édition, Wine Paris, autrefois Vinexpo (qui était bisannuel), s’est confirmé comme l’un des événements incontournables du secteur vinicole mondial malgré la crise traversée par de nombreuses appellations. Il s’est également affirmé comme un lieu de réflexion et d’influence sur les grandes thématiques qui traversent la filière — durabilité, géopolitique, innovations et stratégies de marché.

Bien que déployé sur trois jours (et deux soirées, off) l'évènement ne permet pas d'être suivi dans son intégralité. J'ignore ce quelles rendez-vous représentent quantitativement mais ils ont été riches d'un point de vue qualitatif comme en témoigne la série d'articles qui a été générée :

 
Je pourrais mentionner aussi Deux accords mets-vin avec le Sauvignon de King Family car c'est un vin que j'avais goûté sur une autre édition de Wine Paris. Et il faut savoir qu'il me reste plusieurs accords mets-vins à réaliser sachant que d'autres viendront dans les semaines à venir.
Ainsi je consacrerai des articles détaillés sur le Consorzio Conegliano Valdobbiadene Prosecco Superiore DOCG en démontrant que le cépage utilisé, le Glera, peut être travaillé de façon extraordinaire. Et un accord met-vin avec la "Cuvée 0" Valdobbiadene DOCG 2024 extra brut.
Sans oublier le Champagne Edouard Duval Noir d'Eulalie. et aussi un vin effervescent sans alcool pour lequel je me suis enthousiasmée, le Sparkling Tea.
Je proposerai plusieurs accords mets-vin avec le très étonnant Thirsty Owl Wine Co. Diamond 2024 des Finger Lakes et avec aussi deux vins tchèques, le Veltiner de Gurdau, et un Pinot noir.
La France ne sera pas en reste avec la nouvelle cuvée l'Aubin de Vidal-Fleury, l’Étoile 2020 Sélection - Domaine Jean Luc Mouillard  (Jura), mais aussi le Vin rouge Bio Margot AOP Coteaux du Vendômois de Brazilier et une cuvée de Mas de Liran … qui n'est pas encore embouteillée.

Comme quoi Wine Paris a donc des retombées bien au-delà des journées à la Porte de Versailles.

mercredi 25 mars 2026

Drawing Now 2026, nouveau Prix Drawing Lab, artistes anciennement lauréats … et quelques autres

Tous ceux qui s'intéressent au dessin attendent chaque printemps la nouvelle édition de la première foire d'art contemporain en Europe dédiée à cet art.

Drawing Now Paris se tiendra au Carreau du Temple du jeudi 26 au dimanche 29 mars 2026 mais nous avons été quelques-uns à la découvrir en avant-première et à connaitre à 18 h 30 le nom de l'artiste qui emporte le Prix, et dont j'annonçais les noms il y a un petit peu plus d'un mois retenus par le comité de sélection du salon parmi les focus de moins de 50 ans présentés par les 71 galeries participantes venant de 13 pays différents.

Il s'agit de Chloé Vanderstraeten qui est ci-dessus radieuse entre Christine Phal, présidente et fondatrice de Drawing Now Paris et du Drawing Lab, et un autre candidat, Maxime Verdier.

J'ai aussi rencontré d'autres exposants mais voilà d'abord ce que je peux dire des cinq nominés.

1. Chloé Vanderstraeten (ci-contre à côté de Colonne I, 2025, découpage et pliage sur papier de 70 x 35 x 400 cm), représentée par Traits Libres Gallery en secteur inception, est née en 1996. Elle vit et travaille à Paris. Diplômée en 2021 des Beaux-arts de Paris avec les félicitations du jury et des Arts décoratifs de Paris, elle collectionne les iconographies scientifiques et techniques -des traités médicaux du Moyen-Age à l’architecture utopique des années 1960.

Elle y puise un vocabulaire graphique qu’elle détourne de ses fonctions initiales pour donner forme à une poésie du corps en vie, par le dessin, la sculpture et l’édition. Via des techniques de patronage, de tissage et de pavage, elle déploie dans l’espace des enveloppes corporelles en papier, matière poreuse et sensible, pour créer des jeux d’échelle qui éveillent les imaginaires mêlés entre corps et architecture. Ses sculptures révèlent l’imbrication entre morphologie organique et technique et questionnent l’héritage contemporain des imaginaires techno-scientifiques modernes.
Elle présente toute une série d'oeuvres intitulées Embryon, comme celui ci, 2026, crayon de couleur, stylo et mine graphite sur papier, acier et aluminium, de 50 x 25 x 7 cm. Et sachant que cette artiste coud aussi on peut aisément prévoir qu'elle va largement nous surprendre l'an prochain en investissant le Drawing Lab.
2. Maxime Verdier (ci-dessus en conversation avec Jean Julien, dont je parlerai du travail plus bas) est représenté par la Galerie Anne-Sarah Bénichou en secteur général. Fondée en 2016 à Paris dans le Marais, cette galerie représente 17 artistes de différentes générations, français et étrangers, émergents et confirmés. 

Maxime est né à Dieppe en 1991. Après l’obtention de son diplôme à L’École Supérieure d’Art et Design Le Havre-Rouen, il intègre les Beaux-Arts de Paris dont il est diplômé en 2017 avec les félicitations du jury. Remarqué lors de la 64ème édition du Salon de Montrouge, il a participé à de nombreuses expositions en France et a été résident de la Drawing Factory à Paris en 2021. Par la juxtaposition et la confrontation du vécu et du fantasmagorique, son œuvre convoque des univers multiples, exhumant des récits intimes. En 2023, il a été l’auteur lauréat de l’affiche officielle du tournoi Roland-Garros, intitulée Terre d’étoiles.
Une de ses oeuvres a été choisie par la revue Art Press pour faire la couverture du dernier numéro, pour des raisons artistiques mais qui auraient pu influencer le jury.

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