Jean-Claude Brisville est un dialoguiste de talent. Il avait ciselé les conversations entre Fouché et Talleyrand, puis Pascal et Descartes, brillamment interprétés par Daniel et William Mesguich.Nous étions le 6 juillet 1815 et le 24 septembre 1647. Nous voici entre les deux, en 1750, avec Marie du Deffand et Julie Lespinasse et cette fois ce sont deux femmes qui s'opposent dans un conflit de générations, avec pour "modérateur" le pauvre président Hénault qui en fera les frais.
L’Antichambre est créée pour la première fois en 1991 au Théâtre de l’Atelier, dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, avec Suzanne Flon et Henri Virlogeux, qui recevra le Molière du comédien en 1992 pour ce rôle. Le spectacle était nommé dans six autres catégories : comédienne, révélation théâtrale, auteur, créateur de costumes, décorateur scénographe, théâtre privé.
Une nouvelle mise en scène en est proposée par Christophe Lidon en 2008 et sera nommé aux Molières 2008 dans trois catégories : révélation théâtrale, auteur, décorateur scénographe. Ce sont alors Danièle Lebrun, Sarah Biasini et Roger Dumas puis Jean-Claude Bouillon qui en sont les comédiens.
Ceci pour dire que cette pièce historique a été beaucoup jouée, et par des grands noms. Il fallait de l'audace à Tristan Le Doze pour la reprendre avec Céline Yvon, Marguerite Mousset et Rémy Jouvin, d'abord au Ranelagh en 2023 et maintenant aux Gémeaux parisiens.
Souvent interprétée de façon statique, il y insuffle de la légèreté, beaucoup de dynamisme et le résultat est à la hauteur.
Madame du Deffand (1696-1780) tient un des salons parisiens les plus réputés. Elle est brillante, forcément, mais la cécité la guette alors qu'elle n'a que cinquante ans. Elle choisit comme lectrice la fille illégitime de son frère, Julie de Lespinasse.
Les deux femmes s’entendent à merveille. Julie est dévouée et soumise, sans doute admirative. L'élève apprend vite de sa maitresse dont elle remarque le talent pour l'ironie, voire le sadisme. Le spectateur en a très vite la démonstration lorsqu'elle interroge le président Hénault. Quel est ce bruit ? dit-elle, puis après un très long silence Mais ce sont vos genoux qui craquent, d'un ton condescendant dont la méchanceté est palpable. Elle a bien de la chance que son grand ami ne se moque pas en retour de sa vue qui baisse.
C'est tout juste s'il osera plus tard s'esclaffer quand la jeune Julie fera à sa tante le compliment d'être "si bonne".
Céline Yvon joue la perfide à merveille, avec juste ce qu'il faut de réserve pour qu'on ait parfois un doute sur son éventuelle bienveillance même si elle reconnait ne rien faire par bonté. Elle campe aussi une femme sûre de son analyse, certes sévère, mais à qui on a très souvent envie de donner raison : les philosophes sont intelligents jusque dans leurs illusions.
Et puis, sans jamais en faire trop, elle nous fait comprendre qu'elle est en train de perdre la vue, ce qui est renforcé par la scénographie qui à intervalles réguliers floute le décor, en particulier lorsqu'elle se plaint de ne pas dormir. Rémy Jouvin n'est pas dans la retenue mais on dira que l'excès de ses réactions profite à son personnage et mérite une diction appuyée.
L'élève va s'émanciper de sa maitresse, c'est inévitable. Cela commence "gentiment" sur la chanson Aux marches du palais alors qu'elle retire son tablier. Marguerite Mousset a une très jolie voix et elle danse admirablement, y compris sur des musiques contemporaines. La marquise pourra bien demeurer incisive, traiter Diderot d'énergumène, souligner que sa protégée n'est qu'une batarde sans dot, elle sera bientôt contrainte à faire tapisserie dans son propre salon.
Et alors qu'un procès célèbre que le président Hénault pensait gravé dans le marbre va être rouvert par Turgot, ce qui va joliment énerver le vieil homme, on assiste à un renversement de situation au profit de Julie qui prend l'ascendant sur Hénault au cours d'une scène de séduction d'anthologie.
Elle continue de se dévêtir en chantant alors Ne pleure pas Jeannette, se révélant intelligente, charmante tout autant qu'ambitieuse. Les lumières virent au rouge tandis que le monde s'écroule.
Madame Du Deffand raillera ses amours ancillaires, évoquant un instant une autre marquise célèbre, Merteuil interprétée par Glenn Glose. Et quand Julie entonnera un air de Manon, adieu petite table, l'univers aura définitivement basculé, ce qui se traduira aussi par le changement de costume de la "jeune première" désormais pourvue de paniers, prête à porter une robe de cérémonie.
C'est cruel mais si bien tourné que c'est un bijou qui réconciliera ceux qui n'apprécient guère les pièces historiques. C'est un régal pour l'esprit comme pour les yeux. Ce travail aurait mérité une nomination aux Molières comme les versions précédentes.
L'antichambre de Jean-Claude Brisville
Mise en scène et lumières : Tristan Le Doze
Avec Céline Yvon, Marguerite Mousset et Rémy Jouvin
Scénographie et costumes : Jérôme Ragon
Du 7 février au 30 avril 2026
Du mercredi au samedi à 19h
Dimanche à 15h30
Mardi 28 avril à 19h
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Accueil/Billetterie : 01 87 446 111
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Sylvie Humbert











































