Je me sens très chanceuse d’avoir eu l’opportunité de lire Nous aussi hier soir en compagnie d’Anne Godard dans un moment de solitude partagée en petit comité sous forme d’une Reading Party dans les locaux de Babelio.Je m'étais imposé de ne rien apprendre de plus sur ce livre pour arriver la plus neutre possible à cet évènement. Mais comment occulter qu’il est dans la première sélection du Goncourt 2026 ?
Nous aussi n'est que le troisième roman d'une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y brosse une grande famille bourgeoise parisienne dont elle dynamite les apparences et les secrets, sans épargner personne. Son écriture est une musique poétique qui, à l’instar d’un jeu de dominos, trace la généalogie de cette famille qui "elle aussi" …
Alors que l'a première personne du singulier aurait installé la revendication, elle a eu recours à un style particulier puisque tout le roman est écrit à la troisième personne avec le pronom personnel "on" qui, théoriquement, est toujours associé à un verbe conjugué au singulier, y compris lorsque ce on désigne un groupe de plusieurs individus.
Il installe une garantie de sécurité (personne n'est nommé) mais le lecteur devine que ce n'est qu'une façade, un paravent qui protège un moment un microcosme un peu sectaire.
Anne Godard enseigne la littérature créative et applique ses principes à elle-même. Si bien que ses "on" sont parfois singuliers, parfois pluriels, rarement indéfinis mais plutôt renseignés de manière à ce que le lecteur comprenne s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille, d'un jeune ou d'un vieux, ou encore d'un masculin pluriel quand elle aborde la guerre d'Algérie (p.87). Croyez-moi, le lecteur s'y fait très vite, presque flatté que l'autrice sollicite sa sagacité pour saisir la subtilité de chaque phrase.
Depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté (p. 26). Le doute n'est plus permis, c'est un pluriel et il devient choral. Le "nous" peut alors s'infiltrer, nous les filles, nous les garçons (p. 37-38) puis nous aussi le regard et le dos droit (…) quelquefois on rit bruyamment. Le nous enflera au fil des pages, devenant tou un monde. Ce "nous aussi" pourra être interprété comme une sorte de "me too" collectif, allant jusqu'à nous pousser à nous interroger : notre famille serait-elle, elle aussi, un "nous aussi" ? Aucun prénom n'est mentionné, à l'exception d'un seul et on comprendra qu'il s'agit d'un choix stratégique levant toute ambiguïté.
Le découpage est vif. Aucun chapitre n'excède deux pages. Et clac, au suivant. Pour une fois, le format si particulier des livres d'Actes Sud s'accorde au rythme.
Il y a un aspect sociologique qui a son intérêt. Apprenant qu'on place correctement le couteau à fromage au-dessus de l'assiette et le couteau à fruit (p. 19) je sais déjà que je ne fais pas partie du clan puisque j'utilise le premier pour couper (aussi) les fruits.
Les touches d'humour sont nombreuses, frôlant parfois la dérision. Comme cette assurance d'entrer dans les Grandes Ecoles, comme une lettre à la poste, il suffit de ne pas oublier le timbre (p. 15). Ou encore la scène de la déchirure du drap de cent ans (p. 75) que, sans être de "cette" famille j'ai vécu moi aussi.
On sait se moquer des dérapages, … quand ils sont acceptables. Comme de cet arrière grand-père qui, ignorant ce qu'était le caviar, s'en servit une louche (p. 22). Mais la conscience de classe reste forte : On a voulu des enfants (…) des petits nous pour refaire un grand nous (p. 119), depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté (p. 26), nous, patrimoine vivant (p. 42). Impossible de retenir cette expression à charge contre Anne Godard, puisqu'un peu plus loin elle regrette "nos bonnes manières et notre morgue de nantis" (p. 58). On chérit le chien par-dessus tout mais on tient le fils du voisin à l'écart (p. 61-62).
Pourtant, malgré l'abondance des énumérations positives je n'ai jamais décelé la moindre trace de bonheur.











