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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 7 septembre 2026

Le musée de la Toile de Jouy met en valeur le travail d’Amédée Couder

J'ai visité Le Musée de la Toile de Jouy il y a trois ans à la suite de laquelle j'ai publié un article très complet sur, d'une part, l'exposition capsule Paul et Virginie et sur celle qui était intitulée Motifs d'artistes, et sur le parcours historique du musée reprenant tout le processus de fabrication.

Je reviendrai en fin d'article sur l'éblouissant parcours de Christophe-Philippe Oberkampf dont Daniela Ortenzi-Quint, élue depuis 2014 et aujourd'hui première adjointe au maire de Jouy-en-Josas, nous a retracé la biographie dans les grandes lignes.

L'essentiel de cette publication est consacré à un des designers mis en valeur dans Motifs d'artistes, Amédée Couder (1800-1864) auquel une exposition spécifique est consacrée en ce moment, Amédée Couder, dessinateur pour étoffes. Aux sources du design textile au 19e siècle .

Elle met en lumière le travail de dessinateur qu'il a effectué pour les manufactures d’impression textile et notamment pour celle de Jouy au début du 19e siècle. A l’aune de l’essor industriel de la France, l’artiste est ainsi connu pour avoir transposé les motifs tissés de palmettes et boteh des châles cachemires, très à la mode au 19e siècle, pour l’impression sur étoffes, ce qui prouve qu'on aurait tort de restreindre la Toile de Jouy aux toiles de scènes à personnages.

Certes, elles l'ont rendue célèbre, mais qui n’ont représenté qu’une toute petite part de sa production estimée à plus de 30 000 motifs, pour l'essentiel floraux ou géométriques (créés durant la période d'activité de la manufacture Oberkampf entre 1760 et 1843), même si le musée lui aussi leur consacre la priorité comme en témoignent les motifs sur les parasols, la vaisselle et le mobilier de jardin (édité par Les Gambettes).

L’affiche est une métaphore très réussie pour dire combien le dessin est à l’origine de la création textile, ici le cachemire, mais c’est vrai pour tous les styles.

Le motif cachemire fut la spécialité de Couder. Il tire son nom d'étoffes produites dès le XV° en Inde et Perse (actuelle Iran) à partir de fibres cachemire (race de chèvre de la région) portées à la fois par les hommes en turban et drapé par les femmes. La mode s'est répandu en Angleterre (qui domine l'Inde) puis en France sous l'impulsion de l'impératrice Joséphine.

L'exposition retrace le parcours d'un des premiers représentants du métier de designer textile qui, de dessinateur industriel va devenir indépendant en fondant un cabinet de création de motifs destinés à l’industrie et aux manufactures textiles et décoratives, où travaillaient de nombreux artistes. Il aura été le premier à être cité dans la presse en 1823 et exercera ses talents dans le textile mais aussi le tissage et l'orfèvrerie.

Sept ans plus tard il a embauché une centaine d'élèves qui deviendront des ouvriers, des collègues et dont certains n'hésiteront pas à le plagier. Voilà sans doute pourquoi il mourra dans la misère, rattrapé par ses concurrents, pour la plupart des anciens élèves. mais il aura planté les premiers jalons du design textile industriel.

Le premier châle qui est présenté est un Châle Ispahan, 1834, Textile (soie et laine cachemire tissées) de la Manufacture Gaussen Aine et cie. Il a été dessiné par Couder juste après la création de son atelier de dessin pour les manufactures marquant le développement de sa carrière. Il le propulse sur le devant de la scène, dès son exposition en 1834, en raison de son iconographie originale qui lance une mode appelée "châle Renaissance".
Couder a puisé son inspiration dans des manuscrits illuminés persans consultés à la Bibliothèque Royale pour rompre avec le décor traditionnel de boteh (palme) des châles cachemire. Il crée une composition inédite faite de motifs architecturaux (minarets, tours à coupole) et de riches parterres floraux stylisés et colorés, ainsi que de lettres arabes. Ce châle porte ainsi le nom de l'ancienne capitale de la Perse (actuel Iran) : Ispahan. La signature de l'artiste n'est cependant pas facile à repérer.
A côté, un dessin réduit d'un châle brodé en cachemire, antérieur à1823, exécuté à la plume, la gouache et le crayon de papier et appartenant au Musée des Arts et Métiers, témoigne de la finesse de création. On remarque que les motifs floraux sont stylisés sous la forme de motifs de beauté qu'on désignera en France sous le nom de palmette et qui évoluera avec le temps vers davantage de complexité.
L'exposition Motifs d'artistes présentait déjà ce Châle carré à double pointe en soie et laine de cachemire tissées, attribué à Amédée Couder, de la Manufacture Lagorce fondée par le fabricant Jean-César Lagorce (1786-1820) auquel le jeune Amédée (dont le frère était peintre d'histoires), formé par son père au dessin des broderies dès l'âge de dix ans, avait vendu son premier dessin de châle en 1810Son attribution à Couder repose sur l'analyse de son décor et des formes serpentines de la palme, au moment où les fabricants cherchent à se détacher des formes indiennes. 

dimanche 6 septembre 2026

Un jour sans femme de Laetitia Colombani

L’Iconoclaste serait-il en voie de devenir un éditeur féministe? Plusieurs de ses dernières publications éclairent la cause des femmes. Après La bonne mère, je me suis plongée dans Un jour sans femme.
Islande. À la mort de sa meilleure amie, tuée par son compagnon, Katla se lance un défi inédit : organiser une grève des femmes dans le monde entier, pour dénoncer les violences et les inégalités.
Au Japon. Michiko, jeune salariée enceinte, est harcelée par son patron.
Au Salvador. Ana María, ouvrière à l'usine, se bat pour sa fille, condamnée à trente ans de prison pour suspicion d'avortement et lutte contre l’injustice sociale.
Au Sénégal. Hawa, urgentiste, tente de sauver une enfant victime d'excision quand le trauma de son passé ressurgit.
Ces femmes ne se connaissent pas, mais toutes vont décider un jour de dire non.
Elles ne sont que quatre mais on a le sentiment d'en entendre des centaines, et bien davantage à la fin.

Laetitia Colombani s’est inspirée de la grève des femmes qui a eu lieu en Islande le 24 octobre 1975. Ce jour-là, neuf islandaises sur dix se sont arrêtées de travailler dans les usines, au bureau et à la maison. Elles ont réussi un tour de force qui a changé les lois et la vie politique de leur pays. Ainsi l’Islande a voté une loi instaurant en 2017 une parfaite égalité des salaires entre hommes et femmes et les entreprises qui l’appliquent à la lettre ont de meilleures performances. 

Ensuite c’est une femme qui, pour la première fois au monde, a été démocratiquement élue au suffrage universel direct. Vigdís Finnbogadóttir a marqué l'histoire mondiale. Elle fut présidente de 1980 à 1996. Ce ne fut pas un épiphénomène puisque c’est une autre femme, Halla Tómasdóttir, qui est à la tête de ce pays depuis 2024.

Ce roman est passionnant déjà sur le plan sociopolitique, s'appuyant sur des faits réels qui sont souvent glaçants. Les conditions de travail au Salvador sont épouvantables. Elles le sont aussi à l’autre bout du monde, au Japon, et particulièrement pour les femmes enceintes, honteuses de l’être parce que la grossesse impacte négativement la productivité de leur entreprise. Du coup, porter le badge rose et blanc des femmes enceintes peut aussi bien leur faciliter la vie qu’être perçu comme digne de vanité. La condition de la femme semble paradoxale dans ce pays où l’ambition d’une fille passe pour de l’arrogance.

Si le propos de Laetitia Colombani est ouvertement féministe il n’oppose pas les unes contre les autres. Le roman traite de condition humaine, au sens large, et cherche à démontrer que tout le monde sortira grandi par l’égalité. Beaucoup d’hommes y apparaissent d'ailleurs avec de fortes qualités. On va réaliser que chaque femme peut trouver du soutien auprès d'un homme et que celui-ci la respecte.

En alternant les voix des quatre héroïnes principales ce roman choral, traversé par plusieurs drames, témoigne aussi de la puissance des solidarités invisibles, en démontrant qu'une seule journée peut suffire à faire basculer l’Histoire.

La lecture de ce livre est donc essentielle. Comme le dit la jeune islandaise : Celui qui veut trouve un moyen. Celui qui ne veut pas trouve une excuse (p. 24).

Réalisatrice, scénariste et romancière, Laetitia Colombani a été révélée en 2017 avec La Tresse, succès mondial traduit en plus de quarante langues. Elle propose une écriture accessible et engagée, attentive aux destins de femmes. Avec Les Victorieuses puis Le Cerf-volant, elle a confirmé son goût pour les récits de femmes qui se relèvent et prennent leur destin en mains. Puisse-t-elle avoir vertu d'exemple !

Un jour sans femme de Laetitia Colombani, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 7 mai 2026

samedi 5 septembre 2026

Quelques mots d'amour, second film réalisé par Rudi Rosenberg

C'est Quelques mots d'amour, le second film réalisé par Rudi Rosenberg, dont c'est le deuxième long métrage, et qui a été présenté dans la section "Un certain regard" au Festival de Cannes 2026, qui a été choisi pour la soirée d'ouverture du festival Paysages de cinéastes dont le thème de la 24 ème édition est l'adolescence.
Sarcelles, 1995. Erika fait de son mieux pour élever seule ses deux enfants mais la quête obsessionnelle de son aînée Abigaëlle pour retrouver son père va bouleverser tout l'équilibre de la famille.
La gamine se persuade que son père, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en silence quelque part. Lorsqu’elle se met en tête de le retrouver, Erika se sent obligée de l’aider, tout en cherchant à la protéger.
En grandissant, la quête d’Abigaëlle se transforme en obsession, entraînant avec elle sa mère, sa meilleure amie, et tout son entourage.
La première scène est troublante car on connait la voix singulière et rocailleuse de la gardienne d'immeuble sans pour autant reconnaitre son visage. C'est Liliane Rovère, (la célèbre Arlette Azémar de la série Dix pour cent) qui nous offre un caméo vocal. On aperçoit la silhouette du père à une fenêtre, confirmant que son existence n'est pas un fantasme. Son refus d'accepter tout contact avec son ancienne compagne (Hafsia Herzi) et la fille qu'ils ont eu ensemble est malheureusement très net mais totalement inacceptable par l'enfant.

Erika a toujours su qu'il ne souhaitait pas de cette paternité et accepte la situation. Abi ne peut y croire. Elle est même persuadée que sa mère cherche à l'écarter de son père. La petite fille (Ella Bedoucha pour le rôle à 7 ans) est touchante de spontanéité et d'authenticité, en particulier lorsqu'elle lui écrit, tout autant que sa copine qui après l'avoir lue lui promet "Ton père va te donner une chance".

Bien qu'il comprenne l'importance de cette quête pour la gamine, le spectateur est totalement du côté de cette maman célibataire qui fait de son mieux pour soutenir sa fille tout en essayant de lui faire entendre raison. C'est la meilleure mère possible, s’efforçant de maintenir le cap et l’autorité avec beaucoup d'empathie est de compréhension. A tel point qu'elle cède devant le désir d'Abi d'adopter un chien trouvé dans la rue, malgré les complications que cette arrivée va causer.

Elle va jusqu'à solliciter les conseils d'un psy qui, plein de bon sens, lui répondra : montrez lui que vous êtes de son côté.

Avec un tel sujet, qui doit concerner une large audience, Rudi Rosenberg aurait pu construire un film hyper sérieux, triste, voire pathétique. Mais le rire permet de faire craquer des barrières. Le réalisateur insuffle du sourire dans presque chaque scène. On sourit aussi en entendant résonner la comédie musicale Les Dix Commandements que le jeune garçon écoute à plein tube. Le personnage du psy est totalement "insensé", recevant ses patients dans une pièce qui ne garantit pas l'intimité minimale. Mais ce qu'il dit est néanmoins juste.

Il y a des retournements de situation inattendus, notamment avec le chien qui nous fera verser une larme. Vous les découvrirez par vous-même. Et vous comprendrez qu'à défaut de mots on pourra peut-être recevoir des preuves.

Il faut signaler un casting plus vrai que nature, auprès des habitants de Sarcelles. Hafsia Herzi est la seule comédienne professionnelle, ce qui confère au film un aspect presque documentaire. Sa patience (elle aussi a commencé sans avoir fait d'école) et son immense professionnalisme (y compris dans la direction d'acteurs puisqu'elle est elle-même une excellente réalisatrice) a sans doute permis la justesse de jeu des enfants, Aïdan Djouadi et Mateo Danila pour interpréter son fils Yoni à 5 et 12 ans, Charlie Lugassy et Eden Sarfati pour Chloé, l'amie d'enfance de sa fille à 7 et 14 ans et bien entendu Nour Salam qui est Abigaëlle à 14 ans, et qui est elle aussi une petite exception car elle était déjà en agence, mais sans avoir une forte expérience.

Quand on sait qu'il est interdit de faire tourner les enfants à de multiples reprises et que donc Hafsia a interprété plusieurs scènes en donnant la réplique à une personne imaginaire ou un assistant on ne peut que saluer son travail car rien ne laisse supposer de telles contraintes de jeu.

Le film est un bijou de pudeur, de tendresse et de naturel. Il est autant sensible que personnel. Nul doute que Rudi Rosenberg est un cinéaste à suivre. Carline Diallo, la déléguée générale du festival, ne pouvait pas mieux choisir pour la soirée d'ouverture de cette édition consacrée à l'adolescence.

L’an dernier nous avions découvert, dans un genre semblable, Des preuves d’amour, qui avait intégré la compétition longs-métrages.

Quelques mots d'amour, réalisé par Rudi Rosenberg
Scénario : Rudi Rosenberg en collaboration avec Bruno Tracq
Avec Hafsia Herzi, Nour Salam, Ella Bedoucha, Aïdan Djouadi, Mateo Danila, Charlie Lugassy, Eden Sarfati  …
Sortie nationale 28 octobre 2026

Les critiques des films en compétition seront publiées un peu avant la date de leur sortie nationale mais le bilan de l'édition (prévu dans une semaine) les évoquera bien entendu. 

vendredi 4 septembre 2026

Hemingway de Pascale Moine-Frémy

J’ai beaucoup aimé le portrait qu’une femme nous propose d’Hemingway. Le texte dit l’essentiel et offre des possibilités de jeu qui révèlent l’ampleur de la palette du comédien. Bien qu’il s’agisse d’un seul-en-scène, Pascale Moine-Frémy n’a pas lésiné sur le nombre de personnages et Jérome Paquatte les interprète tous brillamment.

La prouesse n’est peut-être pas tant d’être un Ernest Hemingway (1899-1961) tout à fait crédible (il en a la stature et la similarité physique est surprenante) mais de faire vivre à lui tout seul  chacun des autres personnages en jouant seulement sur la voix et l’attitude sans avoir recours à un costume ou un accessoire, y compris pour les personnages féminins, allant jusqu’à les faire interagir à travers des dialogues.

Le déroulé ne suit pas systématiquement l’ordre chronologique, ce qui rend l’exercice plus vivant en permettant de relier les faits entre eux et de construire une logique à un parcours de vie hors du commun. 

Quand nous nous installons sur les gradins, nous sommes accueillis par le roulis des vagues qui scande le cliquetis de la vieille machine à écrire. Le son a toute son importance et bientôt la musiques va tenir une place importante. Le décor est sans surprise mais il fonctionne à la perfection. Tous les marqueurs y sont : pergola avec claustra et voilages, du mobilier en bambou, flacon d’alcool, téléphone, machine à écrire ancienne … jusqu’à une canne à pêche au gros. 
Nous sommes à Cuba en 1954 quand le grand homme apprend qu’il est lauréat du prix Nobel de littérature et qu’il nous invite à louer l’homme capable d’écrire 40 fins différentes du Vieil homme et la mer pour n’en garder que la meilleure. On apprendra plus tard qu’il aurait pu mourir noyé (la 27 ème issue).

Le célèbre morceau, Ay mi Cuba, de Berny More, achève de nous mettre dans l’ambiance. Les autres musiques seront les tubes de l'époque : Louis Armstrong, Miles Davis, Ibrahim Ferrer, Omara Portuonda, Maurice Chevalier. Quel plaisir en particulier d’entendre la très belle chanson écrite en en 1947 par le compositeur cubain Osvaldo Farrés : siempre que te pregunto que como cuando, siempre me responde quizas, quizas, quizas …

Je suis un inventeur d’histoires. La fiction est plus flamboyante que la réalité. Il répétera plusieurs fois son mode opératoire au cours de la soirée. "Ecrire pour vivre mieux, plus fort, en fictionnant son existence". Pour le moment il joue une scène de son best-seller, imposant une lutte entre l’homme et l’animal, mimant les protestations du pêcheur et le coupant en revendiquant son statut d’auteur pour avoir le dernier mot en se moquant, j’aurais pu te choisir l’espadon

C’est la sublime musique de Miles Davis - Sketches of Spain qui nous enveloppe dans une lumière bleue. Elle est un peu postérieure à l’époque puisqu’elle a été composée en 1960 mais l’arrangeur, Gil Evans, s’est directement inspiré du Concierto de Aranjuez, une œuvre classique composée par Joaquín Rodrigo en 1939 grâce à son amie et compagne de l'époque, l'actrice Beverly Bentley. Le second mouvement de ce concerto est devenu la pièce maîtresse et le point de départ de l'album et nous l’entendrons à d’autres moments.

Sa mère intervient régulièrement; Elle le prévient que "la vie est une lutte tragique, perdue d’avance". Les faits lui donneront raison. Mais pour le moment on ressent combien les relations entre sa mère et lui sont tendues. J’écris pour passer ma colère … qui vient de toi, une culpabilité que je traine à cause de toi !

Il aurait été impensable de faire l’impasse sur l’alcoolisme de l’écrivain. L’autrice l’évoque avec humour : Quand je bois du vin je suis français, du rhum je suis cubain, de la bière je dois être irlandais. Il nous donne sa recette précise du Daïquiri (à ne consommer qu’avec modération) : 2 doses et demi de Bacardi, 2 jus de citron vert, le jus d’1/2 pamplemousse et 6 gouttes de marasquin, qui en serait l’ingrédient secret. Il double les doses, justifiant le surnom de Papa Doble, donné à ce cocktail, et s’emmêle un peu en comptabilisant le nombre de verres bus la veille, estimé à 32. Plus tard il nous parlera de Fitzgerald, son pote de beuverie.

On le devine un peu paranoïaque quand le téléphone sonne, lui faisant craindre un appel du FBI. Ce n’est "que" son banquier lui laissant le choix entre la vente de son voilier ou d’un tableau de Miro pour éponger ses dettes.

Chicago 1920. Le voilà prenant des notes dans un bar où il reçoit aussi son courrier alors que résonne la trompette de Duke (Ellington) quand il tombe face à face avec un certain Alphonse … Capone, comptable. La conversation exerce un effet dopant sur sa détermination à écrire.

L’homme a des valeurs. Pour coucher il faut épouser alors il se mariera 4 fois. Ses épouses l’aideront aussi. A écrire, à relire, à dactylographier. Mais nous voici en août 44 quand Hemingway le journaliste libère Paris et retrouve les héros du moment… qui tous entonnent Le chant des partisans). Il célèbre Paris martyrisé et sans aller jusqu’à la glorifier il nous dit aimer la guerre parce qu’elle oblige à se surpasser.

Il raconte les moments passés avec le photographe Robert Capa (1913-1954) en Espagne où il était correspondant de guerre. On le retrouve place de la Concorde dans l’ambiance de fête de la Libération, toujours prêt à déboucher une bouteille : "Je vénère la vie en buvant. Allons place Vendôme libérer la cave du Ritz. Il doit rester quelque chose de ses 140 000 bouteilles". L’ambiance est joyeuse, illustrée par la musique typique des années folles.

On apprendra qu’il écrivait les lettres d’amour de Miro à la Closerie des lilas et que l’artiste le payait en tableaux, ce qui explique comment il a pu acquérir de telles oeuvres. Mais le bonheur est de courte durée. Son grand ami Robert Capa est mort sur une mine en Indochine. Il écrira en son hommage une fiction inspirée de la guerre civile espagnole dont le héros porte le même prénom. On y retrouve des scènes inspirées des photographies de Capa prises pendant le conflit républicain pour retranscrire avec un réalisme saisissant l'atmosphère des maquis, la dureté des combats et les visages des soldats espagnols.

La guerre est un sujet récurrent. Mais surtout l’écriture et dans un flash-back savoureux le voici en 1924 se glissant dans la peau de la célèbre collectionneuse d'art Gertrude Stein lui prodiguant une leçon en compagnie de la libraire et éditrice américaine Sylvia Beach (fondatrice de la célèbre librairie parisienne Shakespeare and Company). : Ton écriture est invendable. Inspire-toi de Chanel. Fais pareil avec les mots.

Est-ce à elles qu’il doit d’être arrivé -en littérature- à la plus grande sobriété ? Lisez, déclamez, vous comprendrez, suggère-t-il à un jeune journaliste venu l’interviewer à l’occasion du Nobel.

Ernest Hemingway n’est pas que le héros qui traversa les champs de bataille ou qui fut couronné à Stockholm ni un être affectionnant les excès en tous genres. C’est aussi un homme qui a effectué deux séjours en hôpital psychiatrique et subi des séances d'électrochocs nous le montrant sous un jour extrêmement touchant. Il a été rattrapé par un mauvais capital génétique, dont la démence était la conséquence d’une maladie héréditaire qui le conduisit à se donner la mort à Ketchum (USA) en 1961 alors même qu’il voulait vivre à tout prix.

J’ai une certaine appétence pour les biopics … quand ils sont bien faits et celui que propose Pascale Moine-Frémy est particulièrement juste quoique librement inspiré de la vie d’Ernest Hemingway. La pièce (éditée chez L’Harmattan) a été crée en juillet 2025 pendant le festival d’Avignon. L’été 2026 elle a subi quelques ajustements et la mise en scène fort intelligente d’Elie Rapp, dont il faut saluer que c’est sa première mise en scène d’un seul-en-scène. Le succès a permis de la présenter sur une scène parisienne, en l’occurrence le Lucernaire.

Jérome Paquatte nous en aura donné un portrait très émouvant, joué tout en nuances, et qui donne, évidemment, envie de relire son oeuvre en étant plus attentif aux détails.
Hemingway de Pascale Moine-Frémy
Mise en scène Élie Rapp
Avec Jérome Paquatte
Lumière Dan Imbert
Au Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
Du 2 septembre au 8 novembre 2026
Du Mercredi au samedi à 21 h, Dimanche 17 h 30
À partir de 10 ans

jeudi 3 septembre 2026

Le cas Dominique de Françoise Dolto, adapté et mis en scène par Nathalie Boutefeu

Quiconque s’intéresse à la psychanalyse et/ou aux enfants, a entendu parler du Cas Dominique que Françoise Dolto a publié en 1985 (Ed. du Seuil, Points). Un cas d'école puisque la cure n'aura duré que 12 séances.

Cependant le travail d'adaptation de Nathalie Boutefeu, très respectueux du texte d'origine, rend la pièce de théâtre tout à fait accessible à chacun. Je suis allée la voir au Théâtre du Chariot, un lieu administré par un collectif d'artistes et qui présente sa troisième saison.

On y est bien accueilli avec la promesse de nous étonner. En effet, en l'occurrence pour ce spectacle, si le fond est bien entendu fort intéressant la forme ne l'est pas moins.

Le choix du décor se concentre sur la pièce inspirée de celle où la célèbre psychanalyste recevait les enfants. On y voit un bureau, des jeux, un téléphone. A jardin une chaise symbolise la salle d'attente. Les murs noirs deviennent parfois des espaces où Dominique pourra dessiner. On le verra aussi régulièrement modeler, ce qui apporte une dimension complémentaire aux paroles. Les costumes s'inscrivent dans l'époque des années 60 en toute simplicité. On retrouve aussi Dolto avec sa célèbre blouse et de gros colliers.
Dominique a 14 ans quand sa mère confie à Françoise Dolto le soin de "son enfant fou". Sur le plateau, nous suivons pas à pas ces échanges, laissant apparaître une enquête sensible, un dialogue tour à tour obscur, incompréhensible, poétique, puis clair, évident révélant l’histoire d’une famille profondément dysfonctionnelle dont Dominique cristallise toutes les folies.
Le verdict de Françoise Dolto tombe dès la première séance : Cet enfant n'est pas débile mais psychotique annonce-t-elle à la mère qui ne semble pas vraiment comprendre. L'adaptatrice est parvenue à respecter des termes adéquats sans perdre le spectateur en explications trop techniques. On n'entendra pas, et ce n'est qu'un exemple, que  les enfants "sont soumis à la fois à des pulsions sexuelles saines et à l’absence d’une castration structurante venue de leurs parents en réponse à leur appel demeuré incompris" (p. 179 du texte d'origine).

Mais on comprendra comment la thérapeute traque la vérité cachée grâce au "fil des associations du langage parlé" (p. 200) quitte à ce qu'un lapsus inopiné se glisse entre les dialogues par inadvertance, sans doute en raison de la concentration des comédiens, obnubilés par le désir de bien faire.

Il faut dire qu'ils parviennent à être plus vrais que vrai. Nathalie Boutefeu est cette mère d'apparence coincée, incrustée dans le déni, que l'on devine très vite incestueuse. Ses apparitions sont brèves et son interprétation est fort juste. Bernadette Le Saché, qui est une comédienne très connue, parvient immédiatement à faire oublier ses rôles précédents pour être Dolto, telle qu'on en a conservé l'image, et on comprend que sans elle la pièce n'existerait pas. Elle parvient admirablement à restituer l'approche de Dolto à la fois intuitive et savante. N'oublions pas que si la psychanalyse pour enfants est née en 1920, notamment grâce aux travaux d'Anna Freud, elle est encore très "jeune" en France dans les années 60.

Quant à Lucas Bottini il incarne un Dominique (prénom épicène au demeurant) auquel on croit totalement, faisant évoluer son personnage au fil de la cure. Le trio est remarquable.

Aucun reproche à faire à la mise en scène qui installe une atmosphère d'écoute propice à la compréhension des tensions. La présence du père intervient par le biais de conversations téléphoniques (on aura reconnu avec plaisir la voix de Mathieu Amalric) qui permettent de préserver le peu de positif possible avec lui, bien qu'il soit le premier responsable de l'arrêt des séances.

Nathalie Boutefeu signe un spectacle d'une grande intelligence, probablement nourri de sa propre expérience car elle se souvient d'un oncle schizophrénique qui hélas n'a pas eu la chance de rentrer Françoise Dolto. On comprend que sa découverte du Cas Dominique a alimenté son désir d'en faire une adaptation. Tout y est limpide sans qu'on puisse soupçonner un travail qui aura (au moins) nécessité trois ans.

On vit un beau moment de théâtre qui en outre résonne avec force dans l'attention portée aux situations de maltraitance infantiles hélas trop fréquentes.
Le cas Dominique de Françoise Dolto
Adaptation et mise en scène Nathalie Boutefeu
Avec Lucas Bottini, Nathalie Boutefeu, Bernadette Le Saché
Au Théâtre du Chariot
77 Rue de Montreuil, 75011 Paris
Du 3 au 27 Septembre 2026
Du jeudi au dimanche à 19 heures
Tous publics à partir de 14 ans

mercredi 2 septembre 2026

Le Schpountz, mis en scène par Delphine Depardieu et Arthur Cachia

Il y a deux ans, Arthur Cachia nous bouleversait par son interprétation dans Naïs de Marcel Pagnol. Alors quand j’ai su qu’il jouerait le Schpountz et qu’il mettrait en scène la pièce, avec Delphine Depardieu j’ai voulu me précipiter mais je n’ai pas réussi à caser le spectacle dans mon emploi du temps en juin dernier dans le cadre du Mois Molière et encore moins pendant le festival d’Avignon (où je ne suis ps allée).

J’étais par contre au Lucernaire le soir de la première parisienne et j’ai été conquise. Décidément lui et son équipe sont vraiment faits pour monter cet auteur. Et ça tombe bien puisque sa compagnie, qui s’est créée en 2024 à Marseille autour du Festival A la Bonne Mère, s’est fixé l’objectif de proposer chaque année une pièce de Marcel Pagnol. Naïs fut la première et ils poursuivent avec Le Schpountz, rarement montée au théâtre et qui est pourtant sans aucun doute l’oeuvre la plus représentative de Pagnol.

Le résumé présente le personnage principal, Irénée, comme étant un modeste garçon épicier travaillant dans la boutique de son oncle dans les environs de Marseille. Nous comprendrons vite qu’il ne s’investit pas vraiment dans le commerce et que, s’il est de condition modeste, il a beaucoup d’ambition, étant persuadé d’être prédestiné pour devenir une très grande vedette de cinéma et par là-même de réussir à faire fortune.

Le hasard semble lui donner raison quand il rencontre une équipe de cinéastes venue dans la région pour des repérages. On les découvre méprisants et prêts à rire du rêve d’Irénée. On dirait aujourd’hui qu’il vont en faire leur tête de turc, le menant en bateau jusqu’à lui signer un faux contrat de comédien. Seule la scripte tente de le mettre en garde mais rien ne peut lui ôter l’idée de la tête qu’il tient sa chance. Pas davantage les avertissements de ses proches. Il monte à Paris et se présente aux studios.

Arthur Cachia incarne un garçon plus maladroit qu’arrogant, plus téméraire qu’orgueilleux. Il campe un personnage touchant dont on admire le courage lorsqu’il comprend qu’on s’est moqué de lui. Il n’est pas si Schpountz qu’il en a l’air puisque tout finira comme dans le meilleur des contes de fée.

Dans la pièce plusieurs sont victimes d’une opinion caricaturale. L’oncle épicier semble intransigeant, clamant qu’il faut travailler pour vivre à un neveu qui n’est pas seulement bon à rien mais mauvais en tout. Ils sont aussi têtus l’un que l’autre, aucun ne voulant démordre de son a priori.

Irénée découvrant l’ampleur de la supercherie aura un sursaut d’amour propre, se défendant, moi j’ai pas marché une seconde.

La pièce de Pagnol tord le cou à de nombreux a priori. A commencer sur le monde du cinéma qui ne semble pas offrir de carrière sérieuse. C’est une leçon de vie car Irénée fera preuve de courage, de ténacité et d’intelligence dans son poste d’accessoiriste. C’est enfin une très belle histoire d’amour et un regard tendre sur les valeurs familiales.

Cette fable est aussi une sorte de réhabilitation de l’image du comique (jusque là dénigré au profit de l’acteur de tragédie), en général, érigeant l’art de faire rire en vertu.

C’est aussi l’occasion d’interpréter un rôle difficile mais ô combien merveilleux, celui du Schpountz et il faut bien du talent pour dire Tout condamné à mort aura la tête tranchée de tant de façons différentes … à l’instar de Cyrano dans la tirade des nez.

Les répliques suffisent à notre bonheur. Nul besoin d’en "rajouter" avec des décors compliqués. C’est le parti-pris choisi par les deux metteurs en scène et c’est parfait. La distribution est idéale. Arthur Cachia est un Schpountz Encore plus réussi que le créateur du rôle, Fernandel. Les cinq autres comédiens se glissent habilement dans les douze autres personnages.

Chaque entrée de Patrick Chayriguès apporte une nouvelle surprise. Axel Blind semble pouvoir tout jouer. On comprend qu’il enseigne le théâtre et que Delphine Depardieu ait fondé en 2023 avec lui (Charles Bonnier et Arnaud Dernis) l'Académie Aparté (Académie professionnelle des arts pour le rayonnement du théâtre et de l'enseignement), une école de formation aux métiers de l'acteur.

Récompensée à juste titre la même année d’un Molière et du Prix du brigadier pour son rôle dans Les Liaisons dangereuses, elle signe sa première mise en scène et il faut espérer que beaucoup d’autres suivront.

La (mauvaise) blague aurait pu s’achever sur un drame comme tant d’autres situations de harcèlement. La tendresse s’infiltre dans le scénario avec le personnage empathique de la scripte interprétée avec finesse par Milena Marinelli (qui nous fait aussi la démonstration qu’elle peut endosser le rôle de la starlette).
Le rythme ne faiblit pas. Les émotions non plus, suscitant l’enthousiasme des spectateurs qui redécouvrent un grand classique immortalisé au cinéma, dépoussiéré et toujours d’actualité en terme de leçon de vie.

Comme le rappelle Sylvain Chomet dans son film Marcel et Monsieur Pagnol, c’est sur le tournage d’Angèle que Marcel Pagnol eut l’idée d’utiliser une anecdote réelle pour faire un nouveau film. Et pour ceux qui voudraient percer le mystère de l’origine du terme, il aurait été imaginé par son directeur de la photographie. D'origine ukrainienne, et connaissait la langue allemande il se serait inspiré du mot Spund, signifiant "bouchon" et par extension, "enfant" ou "homme simplet", facile à embobiner.. 
Le Schpountz de Marcel Pagnol
Adaptation d’Arthur Cachia
Mise en scène par Delphine Depardieu & Arthur Cachia
Avec : Arthur Cachia, Axel Blind, Milena Marinelli, Simon Gabillet, Jean-Benoît Souilh, Patrick Chayriguès
Costumes : Marion François
Lumières : Didier Brun
Musique et Son : Polérik Rouvière.
Au Lucernaire du 2 septembre au 10 janvier 2027
Du mercredi au samedi 19 h, dimanche 16 h

mardi 1 septembre 2026

Prélude de Pan lu par Maxime Lombard

On nous avait annoncé Prélude de Pan comme une lecture mais ce fut bien davantage. Maxime Lombard connait le texte par coeur (comme les trois autres nouvelles qui composent Solitude de la Pitié, publiées en 1932) et ne le tient à la main qu’en soutien.

Stéphanie Tesson, directrice du Théâtre Poche Montparnasse, est à l’origine de cette aventure. Ensemble ils ont parcouru les textes de jean Giono pour finalemetn retenir celui là, pour son côté fantastique, mais aussi parce que la nouvelle permet d’interpréter les différentes péripéties imaginées par l’écrivain.

Certes, la mise en scène est davantage une mise en espace (d’ailleurs personne ne s’en arroge la paternité) mais l’interprétation prime. Quand on est dans l’univers du conte, nul besoin d’artifice pour faire exister les personnages.

La musique de l’accordéon d’ Olivier Depoix  se superpose sur le chant des cigales à mesure de l’entrée des spectateurs qui sont en quelque sorte conviés à prendre place dans un café, quelque part en Provence.

Trois tables de bistrot, des chaises anciennes, vert céladon ou oranges, peinture écaillée, une guirlande lumineuse, un pichet, quelques verres. Maxime trinque avec son ami Gérard Bonnet, venu en voisin, et dont la présence symbolise toute une assemblée.

Jean Giono a écrit à partir de ses souvenirs d'enfance à Manosque au début du XX° siècle et Maxime Lombard a eu la chance de l’entendre dans le café de son grand-père. Son interprétation est naturelle et son accent provençal participe à l’ambiance.

Evidemment les mots sont magnifiques, écrits par la plume d’un poète qui savait merveilleusement restituer l’atmosphère un peu oppressante des fêtes de village quand l’alcool et la chaleur, faisant tourner les têtes, permettait d’oser régler ses comptes.

Cette époque a ceci de commun avec la nôtre que la météo est une source constante d’inquiétude. On craignait un orage le soir de la fête votive. On se méfiait, mais allez donc arrêter l’eau … interroge le conteur qui décrit le souffle du vent et le ciel obscurci de nuages pesant sur l’assemblée comme une main. 
Le comédien peut bien sourire. On comprend qu’il évoque un mystérieux perturbateur qui a décidé de mettre en garde les convives sur la nécessité de respecter la nature, en l’occurrence ici les animaux qui sont des êtres vivants et surtout pas des souffre-douleurs. Il le fait par le biais d’une fable dans laquelle un bûcheron, par jeu, maltraite une colombe. Pour le punir, l’homme qui sait parler le langage des colombes à un oiseau qui lui répond de sa voix tristesèmera le désordre, l’excès et le chaos, transformant la traditionnelle et joyeuse fête du village en une orgie obscène qui exaltera les instincts bestiaux des hommes.

Si le titre de la nouvelle fait référence à Pan, le fils d’Hermès, c’est parce qu’il est le dieu grec de la nature, de la chasse et de la musique, ainsi que le protecteur des pâturages, des bergers et des troupeaux. Il était donc logique de le choisir pour rendre justice à une colombe maltraitée, qui plus est symbole de la paix et qui, naturellement est présente sur la très belle affiche du spectacle.
Pan est capable d’une colère effroyable, susceptible de provoquer la "panique" pour désigner une terreur soudaine et irrationnelle. Et c’est bien ce qui nous est décrit ce soir là.

Et comme un bonheur n’est jamais seul, une seconde lecture nous fut offerte, Jofroi de la Maussan, tirée du même recueil, Solitude de la pitié, publié en 1932 aux Editions Gallimard. mais il est plausible que lundi prochain ce sera un autre texte en seconde position.

Jean Giono avait l’habitude de réunir famille et amis pour des lectures de ses textes. Maxime Lombard fait revivre ce rituel, où l’écriture, portée par l’accent du pays se fait musique, tout en offrant un conte d’avertissement qui résonne avec les préoccupations écologiques contemporaines alors que l’accordéon présent tout au long du récit, joue un air traditionnel de tarentelle.
Prélude de Pan de Jean  Giono (in Solitude de la Pitié, 1932, Éditions Gallimard)
Lecture interprétée par Maxime Lombard
Création musicale et accordéon : Olivier Depoix 
Lumières : Dorian Mjahed-Lucas
Photographies : Sébastien Toubon
Du 31 août 2026 au 2 novembre 2026
Le lundi, le lundi seulement à 21 heures
Au Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris

lundi 31 août 2026

Napoléon de Maxime d’Aboville

Et si Maxime d’Aboville avait entrepris ses "leçons d’histoire" avec pour objectif principal d’incarner Napoléon ? L’avenir nous le dira s’il s’avère que la quatrième est la dernière.

Cette réflexion m’est venue parce que s’il n’avait pas continué à porter la blouse grise de l’enseignant du siècle dernier il est tout à fait le personnage et il nous en offre un portrait fascinant en nous le révélant au travers de textes qu’il a merveilleusement agencés puisqu'on ne sent pas de rupture de style.

De la campagne d’Italie à son exil à Sainte-Hélène – de la gloire de Bonaparte à la chute de l’empereur  – il ressuscite l’épopée de l’une des figures les plus ambiguës de notre Histoire en lui redonnant toute sa splendeur. Il traverse cette existence vouée à la conquête et au pouvoir, qui inspira autant les historiens que les écrivains et dans la peau duquel les artistes ont été nombreux à se glisser ou à rêver de le faire.

Maxime a d'ailleurs interprété deux fois le rôle de Napoléon : dans la pièce La Conversation de Jean d’Ormesson (Prix Charles-Oulmont du comédien en 2012) et dans la série La Guerre des Trônes, Le Clan Bonaparte pour France TV, en 2024.

Pour cette création au Poche Montparnasse il a puisé notamment dans le répertoire de Victor Hugo, François-René de Chateaubriand, Léon Tolstoï et bien sûr de Jean d’Ormesson. Et il faut signaler que le recueil Napoléon de Maxime d’Aboville, à partir duquel a été conçu le spectacle, est édité à l’Avant-Scène, disponible au bar du Théâtre.

Ce qui est formidable c'est que le comédien est naturel à chaque âge de la vie de l'illustre homme, y compris lorsqu'il en reprend les postures les plus mémorables, semblant par exemple brandir un étendard ou le bras glissé contre son estomac. Simple et efficace, sans mise en scène alambiquée, au centre d'une sorte de drapeau tricolore, conçu par Marguerite Danguy Des désertsdont le blanc s'efface pour mieux mettre le héros en valeur.

On est presque embarqué dans l'action, au bord de nous lever pour suivre ce leader hors du commun au pied des pyramides. On renonce en apprenant combien de soldats il abandonna à leur terrible sort, même s'il semble manifester un peu de compassion (beaucoup de réformes hospitalières auront d'ailleurs lieu sous son impulsion).

Evidemment le récit ne saurait être exhaustif. Le projecteur se braque sur les aspects les plus caractéristiques. Le comédien souligne ainsi, bras croisés, mais avec un air de domination, combien l'illégalité poursuivra Napoléon comme un fantôme. Il considère que sa seule faiblesse aura été sa famille, et surtout Joséphine dont il raconte, au moyen d'un texte malicieux, comme Jean d'Ormesson excellait à en produire, une affaire de châle hissée au niveau de celle du collier de la reine qu'il interprète savoureusement, provoquant des rires dans le public. Le prénom de son grand amour sera le dernier mot qu'il prononcera sur l'île d'Elbe.

Pour le moment, il sera bientôt au sommet de sa gloire. Arrive Marengo (dont on nous fait grâce du poulet), la reconquête de l'Italie. La sarabande d'Handel peut résonner. On entendra plusieurs fois résonner ses cordes.

Le voilà méditant, les mains dans le dos, réfléchissant sans doute à un concept qui sera maintes fois repris par ses successeurs, la voie du mérite promettant à chacun de réussir selon ses talents.

L'homme est fait de contradictions. Le comédien emprunte une formule à Jean d'Ormesson. J'ai l'imagination républicaine et je suis monarchique, … ce que Chateaubriand avait écrit auparavant à son propos : Je suis républicain par nature, monarchiste par raison, et bourbonniste par honneur.

Le dilemme napoléonien est le reflet de la démesure de son ambition et nous constaterons bientôt que la politique est la forme moderne de la tragédie. Décidément Jean d'Ormesson voit juste ! Mais pour le moment le pape arrive pour le couronnement dont le désormais "grand" homme se chargera lui-même avant de sacrer également  Joséphine impératrice.
Le stratège d'Austerlitz subira un coup de Trafalgar, et surtout la Bérézina, tous deux synonymes de catastrophes. Le poème de Victor Hugo, Il neigeait, est superbe et son interprétation bouleversante. Suivra Waterloo … On connait la suite sur laquelle le comédien ne s'apesantit pas vraiment, sans doute en obéissant à Chateaubriand se plaignant qu'après avoir subi le despotisme de sa gloire il faudrait subir le despotisme de sa mémoire.

Maxime d'Aboville a choisi pour l'affiche une représentation à cheval de Bonaparte, premier consul, franchissant le Grand Saint-Bernard, 20 mai 1800 peinte par David, et qui se trouve au Château de Versailles. Il achève le spectacle avec l'ombre de sa silhouette.

Et avec elle l'épopée mythique d'un homme que les guerres et le nombre de morts ne permettent pas pour autant d'ériger en héros mais qui aura permis à la France de compter 130 départements et de rassembler 120 millions d'hommes parlant 8 langues différentes. Le cours d'histoire n'est peut-être pas exhaustif mais nous avons reçu une bonne leçon.

Napoléon, conçu et interprété par Maxime d’Aboville
Textes de Victor Hugo, Chateaubriand, Tolstoï et Jean d’Ormesson
Décor : Marguerite Danguy Des déserts
Lumières : Dorian Mjahed-Lucas
Photographies : Sébastien Toubon
À partit du 31 août 2926
Le lundi, le lundi seulement à 19 heures
Au Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris

dimanche 30 août 2026

La bonne mère de Mathilda di Matteo

La bonne mère a été publié en août de l’année dernière et ce n’est que maintenant que je le lis alors que je n’en ai entendu que du bien. Heureusement, la littérature n’appartient pas aux produits périssables.

La bonne mère commence comme une bonne blague. Alternent le point de vue d'une maman marseillaise pur jus, archétype de la cagole et de sa fille, trentenaire, partie étudier à Paris à Sciences Po. Toutes deux semblent a priori avoir des caractères très différents, pour ne pas dire incompatibles.
On juge Véro vulgaire. On s'apercevra qu'elle est solaire. Un soleil de canicule, du genre incendiaire. Huit cents kilomètres séparent Clara de sa mère depuis qu’elle a quitté Marseille. Ce week-end, elle lui présente Raphaël. Un girafon, pense Véro en le voyant. Il l’agace avec son pedigree bourgeois, ses mots compliqués et sa bouche fermée comme une huître. Elle n’aurait jamais dû laisser Clara monter à Paris. Mère et fille se cherchent, se fuient, se heurtent sans jamais oublier de s’aimer. Comment être une bonne mère quand notre enfant nous échappe? Comment être une bonne fille quand on a honte de celle qui nous a tout donné? Comment s’affranchir sans trahir?
Véronique se plaint de son enfant. Elle s’est mis dans la tête que je lui en veux. Tu parles. C’est elle qui nous en veut. D’être nous (…) que je fasse mon cinéma (p. 16). Clara formule le souhait de ne pas trop ramène pas trop la conversation vers toi s’il-te-plaît.

T’y as pas fait exprès, pondérera la marseillaise qui n'est jamais à court d’expressions imagées. Le récit progresse, ponctué de scènes désopilantes s'enchainant à l’instar d’une comédie italienne où le ton grince un peu, à condition d’entendre un second degré chez chacune des deux narratrices. On pense que ce ne sont que des anicroches dans le cadre des rapports habituellement "difficiles" entre mère et fille. C’est bien plus sérieux que ça.

Certaines lignes sont troublantes. En particulier le retour de vacances, Raphaël au volant, qui en rappelle un autre à Clara, pendant lequel sa mère vomissait à chaque virage, et puis un autre encore qui fut fatal à sa tante dans un récit bref mais glaçant. Ainsi s’achève la partie Un. Et il faut se faire une raison. On a osé se moquer mais la fête est finie. Comme philosophait si justement La Bruyère : alors qu’on vient d’en rire, il faudrait en pleurer.

Véronique se souvient avec émotion de sa fille qui, petite, cumulait les rôles : messagère, avocate, psy, pour aplanir les angles entre elle et son père (désigné sous le nom de Napolitain). Le conflit de loyauté entre père et mère sera plusieurs fois mis à l'épreuve.

Pour Raphaël (dit le Girafon) le silence c’est la paix (p. 64). On le pense lâche mais on est encore une fois à côté de la plaque. Pour Clara c’est synonyme de calme avant l’ouragan. Elle oppose la promesse de son compagnon de parler d’elle à ses parents à celles que son père faisait à sa mère. 

On découvre que les parents, surtout le père, a tendance à mentir pour cacher ce qui peut déranger, quitte à inventer des mensonges absurdes auxquels ils sont bien les seuls à croire dur comme fer (p. 145).

Clara décrit le diner de famille où Raphaël fait "une expérience sociologique" (p. 157). Il se pourrait que son analyse du comportement de son compagnon soit tout autant erronée que le jugement qu'elle porte sur la féminité flamboyante et débordante de sa mère.

Clac, la gifle du père à sa femme, entendue par la fille (alors qu’il est bien entendu à 100% en tort) et vue de tout le monde (p. 164) fera l'effet d'un coup de tonnerre qui s'abat sur la famille entière.

L'ouvrage explore la relation mère-fille, les écarts et tensions de classes sociales, la mobilité sociale, ainsi que le choc culturel entre Marseille et Paris. Il parle aussi des choses qu’on reproduit malgré soit, en premier lieu la violence qui fait des ravages dans tous les milieux. Aucune femme n'en est à l'abri … pas plus que les hommes. Au final on notera aussi que l'on peut tout autant reproduire des choses positives, comme l'amour et qu'il y a diverses manières d'être féministe.

Née à Marseille, Mathilda di Matteo garde un lien fort avec sa ville natale. Elle est elle-même diplômée de Sciences Po Paris. Elle a d'abord travaillé comme consultante en entreprise avant de se tourner pleinement vers l'écriture. Elle a remporté un concours de nouvelles de Libération en 2021 sur le thème "avoir 20 ans en 2021" qui l’a motivée à passer à un format plus long.

La bonne mère de Mathilda di Matteo, Editions de l’Iconoclaste, en librairie depuis le 21 août 2025 
Prix Talent Cultura 2025
Prix Littéraire Vanity Fair 2025
Prix du Premier Roman de la Forêt des Livres 2025
Finaliste du Prix de Flore
Ce livre figurait aussi dans la sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2026, catégorie roman français

samedi 29 août 2026

Les vins sans alcool : Innovation ou révolution ? de Bernard Hawadier

Très mince mais très précis, cet opuscule, que j'ai reçu suite à une opération de Masse critique organisée par Babelio, analyse le phénomène du vin "no-low" en commençant par rappeler qu’un vin sans alcool n’est pas et ne peut pas avoir les caractéristiques d’un vin.

Bernard Hawadier ne fait pas pour autant un procès à charge des Vins sans alcool. Il a manifestement étudié le sujet sous tous les angles et ses affirmations sont étayées par une solide bibliographie. 

Son ouvrage fait le tour de la question sur le plan historique, juridique, sociologique et bien entendu technique. On apprend tout ce que ces boissons doivent à des procédés industriels complexes … et coûteux pour les producteurs, ce qui explique que ces bouteilles seront toujours plus chères qu’une AOP correspondante sans jamais atteindre des qualités organoleptiques comparables. 

On ne peut pas lui reprocher d’afficher une opinion a priori négative bien qu’on devine l’ampleur de ses réserves. 

Pour ma part, j’ai fait preuve de curiosité et ai profité de l’énorme place que Wine Paris leur consacrait en février dernier pour en goûter … mais je n’irai pas jusqu’à dire que je les ai dégustés. Je le regrette car le concept me semblait intéressant (d’ailleurs pour toutes les raisons que l’auteur pointe) mais en refermant ce livre je comprends pourquoi je préfère largement étancher ma soif avec de l’eau et limiter ma consommation d’alcool que suivre ce mouvement qui n’est pas si sain qu’il le promet.

Pour être tout à fait honnête je recommanderais seulement deux boissons de cette catégorie. Le jus de pomme pétillant de La Silve et le Sparkling tea que j'avais découvert au Grand Tasting de novembre 2025 mais qui ni l’un ni l’autre ne prétendent à être des vins. Outre leur goût, particulièrement réussi (parce qu’ils sont élaborés avec d’excellents produits) ils n’ont pas besoin de subir un processus de désalcoolisation puisqu’ils ne contiennent pas d’alcool et l’apport de bulles en fait un substitut très intelligent pour qui cherche le côté festif.

Alors que les habitudes de consommation évoluent, les vins sans ou à faible teneur en alcool - dits no-low - bousculent l'univers viticole. Hygiénisme, quête de bien-être, stratégies marketing, bouleversements générationnels : autant de dynamiques qui nourrissent l'essor de ces nouvelles boissons. Mais peut-on encore parler de vin quand l'ivresse, la fermentation et l'identité culturelle sont mises à distance ? De l'histoire symbolique et spirituelle du vin à ses métamorphoses technologiques, ce livre interroge en profondeur les ambiguïtés du no-low.

Produits oxymoriques ou nouvelles figures du plaisir ? Innovations légitimes ou simulacres désincarnés ? À travers une analyse critique, sensorielle et juridique, l'auteur explore les tensions, promesses et limites d'une révolution en marche. Un ouvrage destiné à un large public, à la croisée du droit, de la culture oenologique et de l'éthique, pour penser autrement l'avenir du vin.

Espérons que l'avenir apportera des réponses à toutes les questions que Bernard Hawadier pose avec pertinence.

Les vins sans alcool : Innovation ou révolution ? de Bernard Hawadier, éditions Quae
en librairie depuis le 22 janvier 2026

vendredi 28 août 2026

Fjord, un film de Cristian Munglu

J’ignore les motivations du jury du festival de Cannes pour avoir accordé la palme d’or à Fjord. C’est une récompense qui incite à se faire sa propre opinion, un peu à l’instar du Goncourt.

Franchement, malgré de grandes qualités, de construction narrative, mais surtout d’interprétation, mon choix se serait porté plutôt sur Soudain qui, de mon point de vue, marquera davantage et plus longtemps.
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsqu’une enseignante découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle des parents pourrait en être la cause.
La question de la protection de l’enfance est le sujet de nombreux films parce qu’on le sait, les statistiques sont effroyables. On estime globalement à 10% la proportion d’enfants victimes de violence et de toute évidence elles ne font pas toutes l’objet d’une enquête. Signaler des parents maltraitants est une lourde responsabilité.

La Norvège n’échappe pas à ce fléau. On y a mis en place un système de protection (Barnevernet) qui est a priori plus énergique que les méthodes françaises. Il en résulte qu’environ 70% des séparations d'enfants d'avec leurs parents s'effectuent sans le consentement des représentants légaux, ce qui est bien plus élevé qu’ailleurs.

Alors que la majorité des réalisateurs (comme des écrivains) dénoncent le silence qui a accompagné des situations de violence ainsi que l’ampleur des traumatismes subis par les enfants Cristian Munglu prend le contrepied en établissant un procès à charge contre l’administration protectrice.

Il présente la situation comme une énigme, si bien que le spectateur s’interroge tout de même sur l’éducation donnée par la famille Gheorghiu (qui est, disons conservatrice, religieuse et plutôt sévère mais non dénuée d’affection) mais il est probable que la réponse est à chercher dans l’affiche. On y voit une famille unie, heureuse. L’affaire est réglée : elle ne peut pas être le siège de violences intrafamiliales.

J’ai été intéressée par la découverte du système de protection de l’enfance norvégien, par la complexité de s’exprimer soit en norvégien soit en anglais (avec le risque de déformer des interprétations du fait des différences lexicales) et par celle du fonctionnement de la justice. On critique nos institutions mais elles m‘ont paru par contraste assez respectueuses des individus.

Il est difficile de prendre le parti qui nous est suggéré, qui consisterait à estimer que les autorités norvégiennes sont dans l’excès et dans une totale erreur. Rien n’est tout noir ou tout blanc et la famille idéale n’existe pas même si on cherche à nous faire croire que les Gheorghiu n’auraient finalement que des qualités contrairement aux Halberg. Ce qui m’a d’ailleurs le plus dérangée c’est que le réalisateur n’ait pas imaginé d’autre solution que la fuite, justifiant que le vivre ensemble soit une utopie et que la tolérance et la bienveillance soient en échec. Il est hâtif de condamner la manière de faire norvégienne. Croire les enfants c’est précisément ce que réclament les parents (français) qui manifestent contre les violences subies dans le cadre de centre de vacances. Faudrait-il par contre procéder différemment pour des violences soupçonnées dans le milieu familial ?

Certes Cristian Munglu a raison de démontrer que la xénophobie peut se dissimuler derrière la volonté de protéger et ce qu’on nous montre de la Norvège est clairement un dysfonctionnement mais suffit-il à condamner tout un système de protection ?

J’ai pensé à un roman d’Amélie Cordonnier (formidable autrice qui a l’art d’écrire des fictions à partir des travers de notre société). Il s’agit de En garde qui se passe en France et dans lequel elle retrace son propre calvaire lorsqu’elle a été soupçonnée de violences sur ses enfants.

Un spectateur peu attentif pourrait faire cette conclusion et condamner une administration trop vigilante alors que la vraie question est celle de l’opposition de deux systèmes de valeurs opposés ayant pourtant le même objectif, à savoir le bien de l’enfant. Une famille a pour piliers la foi, l'autorité, la tradition. L'État privilégie l'autonomie, les droits de l'enfant, la protection contre la violence. On ne peut pas vraiment reprocher quoique ce soit à ces principes, bien qu’ils soient apparemment divergents. En fait le souci vient de la mauvaise interprétation des enseignants norvégiens. Et lorsque la responsable de l’application du système Barnevernet se veut rassurante en disant au début du film qu’il n’y a pas de Dracula ici, on peut y entendre un trait d’humour noir de la part du dialoguiste.

On a le sentiment que le jury cannois aime particulièrement ces affaires de procès, comme Anatomie d’une chute, lui aussi construit un peu dans la même veine, et qui était un chef d’œuvre.

Fjord de Cristian Munglu
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli
En salle depuis le 19 août 2026
Durée 2h26

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