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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

samedi 19 septembre 2026

Fin, fin, et fin de Lancelot Cherer

Impossible de voir toutes les pièces qui se jouent pendant le festival d’Avignon. Il y en a presque 2000 si on totalise les deux festivals. Ce n’est pas davantage réaliste pour les scènes parisiennes dont le nombre peut grimper à 700 pour une seule soirée. Alors, forcément il y a des pépites qui nous échappent. Comme Fin, fin et fin …

J’avais été touchée par l’émotion de Lancelot Cherer, auteur, metteur en scène et comédien, le soir de la remise des Molières. 

Mon personnage a du mal à dire je t'aime. Moi je vous le dis très fort avant de remercier l'intermittence qui lui a permis ce pari d'écrire le spectacle.

Le spectacle affichait alors complet au Théâtre Lepic et je m’étais promis de me "rattraper" à la reprise à partir du 10 septembre 2026.

La pièce qu’il a écrite m’intéressait mais, évidemment, je voulais aussi découvrir sur scène le comédien qui avait reçu le Molière de la révélation masculine.

La distribution qui joue en ce moment est toute autre de celle de la création… mais j’ai adoré la manière de jouer de chacun des trois artistes. Ceci pour dire que si Lancelot était absent ce ne fut pas la fin du monde. Gary Guénaire m’a bluffée. J’ai adoré Inès Do Nascimento et Tristan Pellegrino n’a pas du tout démérité. Disons que si je voulais pousser l’expérience jusqu’au bout je reviendrais volontiers pour voir le trio des débuts avec Lancelot Cherer, Eugénie Thieffry et Baptiste Dupuy. Mais je n’aurais pas encore tout vu puisque ce dernier a joué en alternance aussi avec Enzo Monchauzou.

Commençons par le début. Par une évocation musicale de la Marseillaise dans une ambiance de fête foraine. Le discours d’un président de la république, tout de langue de bois (et qui fait bigrement écho à la pièce précédente, Pourquoi les gens qui sèment, qui à 19 h interpelle sur le même sujet) nous rappelle immédiatement une situation vécue il y a quelques années quand il nous a annoncé que le pays était en guerre. On nous intima alors l’ordre de nous confiner. Ce soir, Charlie, Bastien, et Guillaume, amis et marginaux, qui l’ont écouté, ont décidé de suivre une autre voie. Autant mourir en beauté devant un lever de soleil !

Ils choisissent le pique nique plutôt que la panique. Vous aurez deviné que tout dans la soirée va gentiment ou cruellement déraper. Les références se télescopent. Les fans de séries et de films d’horreur en auront tout leur soûl. Les amateurs de théâtre ne pourront pas être déçus. Je me répète mais la mise en scène (collective) des comédiens donne le beau rôle à chacun.

La catégorie "comédie dramatique" réussit rarement à combiner aussi finement le rire et le frisson, ce qui fait que certains estiment que nous assistons à un spectacle inclassable qui inaugure peut-être un nouveau genre. La fin du monde s'accompagne de la transformation des humains en zombis mais comment y voir un drame puisque, à l'origine, c'est ainsi qu'on appelle un mort ramené à la vie par la magie.

Je ne vais pas raconter davantage les aventures de tous les personnages. Je dirai seulement que chacun réagit selon son tempérament. Alors que rien n'a jamais été aussi précaire il y des gens qui poursuivent coûte que coûte. Des travailleurs qui persistent à travailler et les flics de fliquer.
 La société est si solidement ancrée dans leurs esprits que l’apocalypse elle-même ne suffit pas à les en faire sortir.

Mais nous, qu'aurions-nous fait (ou que ferions-nous) en pareille situation ?
Fin, fin, fin de Lancelot Cherer
Mise en scène Collective

Avec Eugénie Thieffry (en alternance avec Inès Do Nascimento), Lancelot Cherer (en alternance avec Gary Guénaire) et Baptiste Dupuy (en alternance avec Enzo Monchauzou ou Tristan Pellegrino). 
Lumières Julien Ménard
Musiques Arthur Dupuy
Scénographie Lucie Baron
Costumes Sophie Benoit

Au Théâtre Lepic - 1 avenue Junot - 75018 Paris - 01 42 54 15 12

vendredi 18 septembre 2026

Les filles aux mains jaunes dans la mise en scène d’Alexandre Liebe

Les filles aux mains jaunes n’avaient pas de secret pour moi. Je connaissais le texte de Michel Bellier. J’avais vu la mise en scène de Johanna Boyé.

Le sujet est suffisamment fort pour laisser une trace mémorielle indélibile. Et pourtant l’interprétation d’Alicia Rousseau (Rose), Nolwen  (Louise), Lucile Roux-Baucher (Julie) et Love Bowman (Jeanne) sur la scène de la Scène Libre est formidable de justesse et elles m’ont littéralement transportée.
En pleine Première Guerre mondiale, Jeanne, Rose, Julie et Louise, quatre destins de femmes d’horizons différents qui s’épuisent à fabriquer des obus pendant que les hommes sont au front…
Jeanne la revancharde, Julie qui rêve d’amour, Rose qui découvre "les suffragettes" grâce à Louise, écrivaine militante. Ces quatre femmes qui nous livrent leurs peurs, leurs joies, leurs espoirs, leur courage et la solidarité de celles qu’on appelait "Les filles aux mains jaunes".
Ce travail harassant dans le bruit, la poussière et la chaleur est sans doute pour elles le début de l’émancipation…
La palette des émotions est large, du rire aux larmes. Et Alexandre Liebe a trouvé comment évoquer une usine d’armement avec une mise en scène épurée et sans aucun décor. L’usine et les machines sont suggérées par du son et des tonalités de couleurs, tout comme chaque environnement de la pièce (la cour, l’extérieur de l’usine, le parc). Le son est omniprésent. Fort au tout début pour signifier le vacarme assourdissant des machines, puis il est réduit par la suite sans jamais disparaître, pour à la fois le confort de tout le monde et la convention théâtrale. Quelques caisses en bois à l’usine et un tabouret chez Louise permettent de s'asseoir pour les apartés au public et les extraits des notes de Louise. 

Il faut voir ce spectacle pour se souvenir de ce que les femmes de 1914 ont fait pour la condition féminine. Il fallut attendre juillet 1974 pour que soit créé le premier poste ministériel spécifiquement dédié aux droits des femmes, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, et qui fut attribué à la journaliste et écrivaine engagée, Françoise Giroud.

Malheureusement le droit de vote a été obtenu (21 avril 1944) sans pour autant réussir à faire appliquer les promesses d'égalité salariale, affirmées puissamment et inscrites dans le Code du travail qui impose à tout employeur de garantir une égalité de rémunération pour un même travail ou un travail de valeur égale. L'écart demeure globalement supérieur à 20% (incluant le temps partiel). Et je vous renvoie au tout récent roman de Laetitia Colombani, Un jour sans femme, si vous voulez approfondir le sujet.

De multiples affaires (Depardieu, Weinstein ou la remise en cause de la légalisation de l’IVG aux Etats-Unis rappellent que les droits restent fragiles. Bref, le thème demeure d'actualité et, quand bien même il vous semblerait démodé, la qualité de l'interprétation devrait suffire à vous décider.

Dans sa note d'intention Alexandre Liebe évoque le souvenir de sa grand-mère, répétant qu'il fallait se battre pour nos droits, et dont il a hérité de l'ouverture d'esprit.

La démonstration est évidente : Ces femmes dans les usines d'armement réservées aux hommes avant la guerre, montrent bien qu'elles sont tout aussi capables que les hommes. 

Ces quatre femmes d'horizons différents qui n'avaient rien en commun à part le fait d'être des femmes vont apprendre dans la dureté du travail qu'elles ne sont pas seules.

Le personnage de Louise a un rôle déclencheur. Libre et indépendante, elle milite aux côtés des suffragettes et va montrer à ses camarades qu'un autre avenir est possible. Rose, Jeanne et Julie vont être chamboulées par ses propos et se questionner sur les droits des femmes, sur leur émancipation, sur une autre vie possible : être indépendante.

Chacune a sa personnalité. Jeanne représente la tradition mais elle évoluera. Julie (Lucile Roux-Baucher) chante admirablement. Les dialogues reflètent souvent le paradoxe de la situation. T’arrives pas à soulever des obus et tu veux déplacer des montagnes ! Plus tard la plus jeune s’offusque de faire des enfants pour les envoyer à la guerre … Et la plus percutante : N’attends pas que quelqu’un parle à a place. Prends la parole et raconte.

On apprend que les chaussures ferrées étaient interdites dans l’usine, afin de ne pas provoquer d'étincelles ou d'explosions. Le spectateur aura-t-il saisi le second degré intentionnel de l’auteur de suggérer que c’est là que craquèrent les premières étincelles féministes ?

Le rythme de la pièce est soutenu. Ces femmes n’ont pas le temps de s’arrêter. Elles viennent du peuple, elles n’ont pas un langage soutenu, et le rythme naturel imposé par la pièce suggère une forme de vitesse. Il faut les voir mimer les gestes associés à la fabrication des obus, et qui sont répétés mécaniquement dans une chorégraphie infernale. Les temps de pause occasionnels en sont d’autant mieux mis en valeur.

Il faut les acclamer haut et fort jusqu’au 27 septembre. Et leur souhaiter qu’une tournée les fasse connaitre largement en région.
Les filles aux mains jaunes de Michel Bellier Durée : 1h30
Mise en scène Alexandre Liebe
Avec Alicia Rousseau, Nolwen Cosmao, Lucile Roux-Baucher et Love Bowman
La Scène libre - 4, boulevard de Strasbourg - 75010 Paris - 01 42 38 97 14
Du 2 au 27 septembre, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h (relâche le 20 septembre)

jeudi 17 septembre 2026

Dans la jungle d’Adeline Dieudonné

Je me souviens encore du choc ressenti à la lecture de La vraie vie, le premier roman d'Adeline Dieudonné.

Mais ce n'était rien par rapport à Dans la jungle.
Une jolie villa, l’été à la mer, l’hiver au ski, deux enfants : Aurélie et Arnaud se sont construit une vie qui leur ressemble. Pourtant, un soir d’été, Arnaud prend une arme et assassine les siens avant de se suicider. Adeline Dieudonné rembobine le film de l’histoire de ce couple, du premier regard à la mise en place d’un quotidien bourgeois. À chaque étape, la mécanique prend forme sous nos yeux, insidieuse, inéluctable. Chronique d’une mise à mort annoncée, ce roman haletant nous entraîne au cœur de la bourgeoisie belge, où il est courant de tutoyer son banquier et où la violence se dissimule derrière les façades de briques blanches.
Plus j’avançais dans le découverte du drame plus j’étais certaine que le scénario su dernier film de Géraldine Nakache était une adaptation de ce livre. 

Pas du tout. Si tu penses bien est un scénario original. Et pourtant les trajectoires se ressemblent, sans doute parce que les deux femmes ont très bien compris les mécanismes de l'emprise psychologique et de la domination au sein du couple. On peut en déduire qu’il y a des centaines de femmes qui vivent semblable enfer … et qui en meurent.

Les chiffres ne mentent pas. Une trentaine chaque année en Belgique, 120 à 160 en France. C’est évidemment beaucoup trop. On ne devrait pas être en insécurité au sein de sa famille. 

La réalisatrice a précisé qu'elle s'était inspirée de témoignages réels et de situations dont elle a elle-même été le témoin dans son entourage. Adeline Dieudonné a choisi elle aussi de traiter l'implacable fatalité en la situant dans un milieu dont elle connaît les codes, celui de la petite bourgeoisie résidant dans le Brabant wallon (elle écrit évidemment en français mais sans retenir quelques expressions typiques qui ont une touche d’exotisme (nonante-deux p. 33, le cortège des navetteurs p.273) et démontre qu’un féminicide n’a rien à voir avec la misère sociale. Et je me demande combien il faudra encore de films et de romans pour que de telles affaires deviennent rarissimes. Faut-il chercher une amorce de réponse dans la citation d cette phrase de Pierre Rabhi c’est dans les utopies d’aujourd’hui que sont les solutions de demain (p. 82) ?

Je suis très attentive, dans mes chroniques, à ne pas spoiler la fin d’une pièce, d’un film, d’un livre, pensant préserver le libre arbitre de mes lecteurs. Adeline Dieudonné surprend en révélant tout de suite la mort de son héroïne. Le procédé retire tout suspense pour forcer le lecteur à analyser cliniquement comment une femme intelligente et issue d'un milieu privilégié peut se retrouver sous emprise. De fait, on s’interroge régulièrement sur la psychologie des personnages, sur le silence de l’entourage ou son inefficacité à venir en aide … en admettant qu’on n’aurait sans doute pas réussi à faire mieux, ce qui rend le roman d’autant plus poignant..

Le fait de savoir la fin me libérait d’une certaine pression et me permettait de me concentrer sur ce qui empêchait Aurélie de se sauver. Et aussi sur ce qui ne tournait pas rond dans la tête d’Arnaud. Mais cela n’évitait pas pour autant l’angoisse. Et je confesse d’avoir souvent reposé le livre en m’accordant un peu de répit avant de poursuivre. 

Car j’ai à plusieurs reprises été bouleversée par une scène dont le déroulé ressemblait à s’y méprendre et au mot près à des moments que j’avais vécus et auxquels j’avais été sans nul doute insuffisamment attentive. Elle laisse son héroïne piocher au hasard dans la bibliothèque de sa grand-mère un roman de Daphné du Maurier dont ma grand-mère aussi raffolait. (p. 74).

Régulièrement les scènes décrites par l’autrice réactivaient mes angoisses. Je ne vous en donne que deux exemples. Chaque fois qu'Aurélie voulait essayer quelque chose de nouveau, une voiture hybride, un compost dans le jardin, du chocolat équitable, diminuer leur consommation de viande, faire installer des panneaux solaires sur le toit de la maison, c'était un truc de bobos. Il lui lançait toujours ce regard de pitié, comme si elle était encore tombée dans un piège à cons, tendu par des lobbies payés pour exploiter les fantasmes à la mode. (…) Du fait de ses coliques à répétition Diego est exclu des bébés nageurs. La grand-mère, pédiatre expérimentée évoque une allergie au lait de vache mais le père s’oppose au changement d’alimentation, même à titre d’essai (p. 230).

A chaque dispute, sa boussole intérieure se détraquait, et l'idée que le problème venait d'elle, qu'il lui suffirait de corriger ses propres travers et de se montrer plus tolérante envers Arnaud se réinstallait comme un loir dans les combles d'une longère (p. 350).

Je ne pense pas qu’Adeline Dieudonné cherche à mettre en haleine à l’instar d’une fiction policière. Elle ne nous laisse simplement jamais espérer que les choses vont s’arranger, même quand la mère de la jeune femme l’aide à quitter ce mari toxique. On sait que ça ne sera pas efficace et qu’il ne faut pas rêver. Alors on poursuit la lecture, sidérés nous aussi par le processus.

En nous donnant la réponse finale elle ne nous prive pas de la question fondamentale : mais comment est-ce possible ? Ils avaient tout pour être heureux.

Dans la jungle d’Adeline Dieudonné, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 2 avril 2026

mercredi 16 septembre 2026

Pourquoi les gens qui sèment de et mis en scène par Sébastien Bizeau

A défaut d’avoir pu voir la pièce au théâtre (elle était notamment pourtant à l’affiche du formidable et éclectique Mois Molière à Versailles en juin dernier) j’avais lu le texte de Sébastien Bizeau et j’avais rédigé une article enthousiaste de Pourquoi les gens qui sèment, il y a déjà plus d’un an.

Il me tardait de découvrir le travail de mise en scène, que j’imaginais respectueux du livre, puisque c’était l’auteur qui l’avait entrepris. Le résultat m’a convaincue au-delà de mes espérances comme la salle entière qui n’en finissait pas d’applaudir à la fin.

C’est que le fond bouleverse, et que la forme est séduisante. Alors ne manquez pas de venir voir les excellents comédiens qui, bien qu’au nombre de quatre, parviennent à faire vivre de nombreux personnages, notamment grâce à l'inventivité de leurs expressions scéniques.
Chloé et Antoine s’aiment malgré leurs désaccords. Elle, militante écologiste, appelle à la désobéissance civile ; lui, devenu préfet, est chargé de maintenir l’ordre. Tout se complique lorsque Chloé projette une action sur la zone même qu’Antoine doit défendre. Aucun des deux ne veut renoncer, convaincu que la justice est de son côté. Mais comment tenir ensemble quand les règles ne font plus consensus ? Les réunions publiques, plateaux média et tribunaux deviennent l’arène du combat porté par cette Antigone d’aujourd’hui. Face à eux, nous ne sommes plus des spectateurs mais des citoyens qui s’interrogent.
Le spectacle étant cohérent avec le texte, des pans entiers de mon précédent article restent valides et je ne peux que les reprendre. Je ne vais tout de même pas me plagier. Cependant je renvoie en fin d'article ce qui concerne le symbole de la Semeuse qui apparait sur l'affiche. Pour le reste de l'analyse du texte  je vous invite à relire ce que j'en disais en juillet 2025.

Les convictions de Chloé lui valent le surnom d’Antigone des temps modernes et il est signifiant de s’apercevoir que cette image intervient après celle d’Electre dont Sébastien Bizeau (ci-contre) s’était emparée dans Heureux les orphelins pour démontrer ce paradoxe que les mots ne sont pas toujours les voies les plus parlantes pour atteindre la vérité.

En présentant ces deux figures mythiques de la mythologie grecque, animées par la justice, l’artiste creuse manifestement le même sillon et cette image fait davantage écho avec le titre de sa nouvelle pièce.

J’avais tout de suite pensé à la chanson iconique de William Sheller et trouvé le jeu de mots intéressant entre les gens qui s'aiment et ceux qui sèment. Ne parle-t-on pas d’ailleurs en amour, comme en rhétorique, de "semer la petite graine" ?

Le texte de Sébastien Bizeau est d’une très grande intelligence, démontant les éléments de langage -non seulement les mots aussi le phrasé et le ton- qui masquent le vrai enjeu aussi bien du côté institutionnel que syndicaliste, et même des défenseurs de l'environnement, sans oublier les médias qui ont une grosse part de responsabilité. Il réussit en 75 pages à condenser l’essentiel du débat (je pourrais écrire "combat") entre écologie et économie tout en posant sur la table les enjeux et les moyens de lutte possible de cette véritable confrontation entre pot de terre et pot de fer. Chacun est muré dans sa logique, qu'il s'agisse des politiques, préfet ou ministre, ou des combattants écologistes, sans oublier les syndicalistes. 

De multiples répliques sonnent tellement justes ! Il est si vrai par exemple que nous perdons notre vie à la gagner … Les mots résonnent plus vivement encore après les canicules estivales et sans changer la moindre réplique il est évident que certaines ne sont pas prononcées avec la même intention qu'il y a deux ans. Entend-on davantage aujourd'hui que bientôt 3 milliards et demi de personnes ne pourront plus vivre là où ils se trouvent en ce moment ?

Est-ce que ce spectacle ralliera les millions de gens qui doutent ? Il faut le souhaiter, toutes proportions gardées.

L'équipe aura réussi en tout cas à nous distraire (car le spectacle est loin d'être attristant) et aussi chanter en choeur, transformant à plusieurs reprises le théâtre en karaoké géant.

On écoute avec attention la scène 5 de l'acte IV de Bérénice et on repart en interrogeant la place de notre conscience dans les choix que nous faisons individuellement et à mesurer le prix du bonheur. Bravo pour ce spectacle audacieux !

J'écrivais en 2022 qu'il fallait retenir le nom de cette compagnie Hors du temps, et je maintiens mon avis.
Pourquoi les gens qui sèment
de et mis en scène par Sébastien Bizeau
Avec Gaspard Cuillé ou Paul Martin (ci-dessus, dont c'était la première le soir de ma venue), Matthieu Le Goaster, Sana Puis et Nastassia Silve
Création sonore : Iris Lainé et Création vidéo : Pierre Monchy
Décors : Raphaël Guinamard et Costumes : Claire Jacob
Lumières : Raphaël Bertomeu
Illustration : Pénélope Belzeaux
Au Théâtre Lepic - 1 avenue Junot - 75018 Paris - : 01 42 54 15 12
Depuis le 9 septembre 2026
Du mercredi au samedi à 19h et le dimanche à 15h
A partir de 12 ans
Le texte du spectacle a été édité par L’Avant-Scène Théâtre
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Je décryptage de l’affiche renvoie à la Semeuse qui a illustré de nombreuses séries de timbres-poste et qui fut gravée par Louis-Oscar Roty (ainsi que le revers de cette pièce : un flambeau de branches d’olivier) et qui se trouvait sur les pièces en argent dites "Semeuses" de 50 centimes, 1 franc et 2 francs, émises sous la III° République, plus précisément entre 1898 et 1920. Je suis trop jeune pour l’avoir connue mais je me souviens très bien de la pièce de 1 franc Semeuse version 1960 de valeur d'un (nouveau) franc, qui aura été frappée de 1960 à 2001 jusqu’à l’emploi des euros.

C'est une allégorie de Marianne, ou de la République française, illustrant le rayonnement des idées républicaines diffusées par la France dans le monde et l'esprit de liberté. Cette image de la République deviendra l'une des figures emblématiques de notre mythologie nationale, à l’instar du buste de Marianne et de l’arbre de la liberté et que l’on retrouve toutes les trois sur les faces nationales de l’euro frappé en France.

L’avers de la pièce représente une femme marchant pieds nus dans une plaine, habillée d'une robe vaporeuse et d'un tablier, coiffée d'un bonnet phrygien, portant d'une main un gros sac et semant de l'autre, alors que le soleil se lève sur la ligne d'horizon et que le vent souffle dans ses cheveux et fait flotter sa robe. Son regard tourné vers la gauche, indique qu'elle sème à contre-vent.

mardi 15 septembre 2026

Les bulles roses de Monmousseau

J’ai goûté le vin effervescent de Monmousseau pour la première fois au Château de Cheverny à l’occasion d’un des nombreux évènements qui y sont organisés. C’était la Cuvée JM pour je crois le baptême d’une tulipe en avril 2022.

Le festival du Chapeau, dont la sixième édition s’est déroulée en mai dernier, m’a donné l’occasion de découvrir que cette marque, qui célèbre cette année son 140 ème anniversaire, produisait aussi un excellent jus de raisin et des bulles roses.

Les cépages employés en Val de Loire sont souvent des rouges à jus blanc, comme le Cabernet Franc et le Pinot noir. Ici, comme le mentionne la collerette, il s'agit du Chenin, un cépage blanc emblématique de la Vallée de la Loire. La robe est claire, d’une très jolie couleur saumon. Les bulles sont ultra fines. La saveur est douce, évoquant les fruits à chair blanche puis le bonbon anglais et très vite la fraise un peu compotée.

Je trouve un peu dommage de "cantonner" un crémant à l'apéritif. Surtout si nous ne sommes que deux convives, ce qui incitera à ouvrir une bouteille d’un autre vin pour la suite du repas alors que, nous le savons, il convient de consommer en toute modération puisque l’abus d’alcool nuit à la santé.
Je m’étais promis de démonter que le Rosé brut cuvée ciselée pouvait accompagner tout un repas, et j’ai même évité l’étape de l’apéritif.

Nous avons commencé par une assiette d’inspiration italienne avec un très bon jambon, de la mozzarella crémeuse arrosée d’une huile de figuier (dont j’ai donné la recette il y a quelques jours), des figues, petites mais sucrées, quelques feuilles de basilic.
Ensuite ce furent des brochettes de poisson accompagnées d’un gratin combinant des macaronis et une fondue de poireaux au curry.
Un fromage de chèvre aurait pu être le bienvenu, par exemple un Valençay.
En dessert une charlotte, mais pas aux fraises, trop classique à mon goût. J’ai choisi un fruit de saison, la pêche plate blanche.

lundi 14 septembre 2026

Encore une Marilyn mais cette fois-ci la vraie !

Le chemin est long avant d’accéder à la (très jolie) salle du Théâtre Grévin. Nous croiserons notamment Franck Dubosc et Omar Sy et surtout Marilyn Monroe dans son iconique robe doré

Kad Merad nous accueille personnellement mais c’est avec la star d’Hollywood que nous avons rendez-vous … ou plutôt d’abord avec Norma Jeane Baker, née le 1er juin 1926 à Los Angeles.

Elle aurait eu cent ans aujourd'hui ! Elle a fait l'objet de multiples célébrations parmi lesquelles une exposition très sensible de la Cinémathèque. 

On a dit tant de choses à son propos qu'Alice d’Arceaux avait promis Encore une Marilyn mais cette fois-ci la vraie !

Et je lui donne raison. Parce qu’elle nous raconte cette vie hors du commun de son point de vue, ce qui entraine une empathie sans faille. Sans chercher à lui ressembler à 100%, ce qui renforce paradoxalement le côté authentique du témoignage.
 
Sophie Forte a eu raison de s'atteler à écriture et à la mise en scène. Le rôle titre est assuré naturellement par Alice d’Arceaux, qui en a eu l'idée et avec qui elle avait joué dans Mon Isménie au Poche Montparnasse.

Elle incarne Marilyn en compagnie de Guillaume Nocture qui interprète avec brio tous les autres personnages. On avait pu le saluer auparavant dans le très réussi spectacle musical Génération Barber (également mis en scène par Sophie, mais que je n'avais pas vu à l'oeuvre car le soir de ma venue il était remplacé par Damien Dufour).

L’interprétation est sensible et humoristique. La pièce reprend les moments les plus connus, et sur lesquels il n’est pas indispensable de s’appesantir, ce qui rend les choses plus légères, très vivantes. Le texte écrit par Sophie Forte a été mitonné aux petits oignons pour la comédienne et la mise en scène, simple mais bigrement efficace, place le spectateur du côté de cette femme intelligente qu'on a voulu faire passer pour une sotte.

On voit les choses à travers son point de vue, ce qui instaure une forte empathie. En premier lieu pour la gamine ballotée entre onze familles d’accueil et qui bégayait, à la famille biologique de fous qui compose une généalogie affreuse difficile à encadrer. Impossible d’être jalouse de ses mensurations idéales : 95-62-95 pour 1, 66 et 54 kilos. La jeune femme constamment doit s’adapter aux circonstances et on tombe sous le charme. On l’approuve dans son raisonnement : la seule façon de devenir quelqu’une st de devenir quelqu'un d’autre.

En féministe assumée, Sophie lui fait dire qu’il faut être très intelligente pour jouer les idiotes. Et je suis féministe mais une femme qui cherche à être l’égal de l’homme.

Il y a un savant mélange de tendresse et d'espièglerie, d' humour, d'absurde et de désespoir parce que, quoiqu'on en pense, la vie de cette femme fut tout autant extraordinaire que tragique. Avec de belles trouvailles de mise en scène par exemple pour suggérer la fausse couche.

Ajoutez à cela qu'Alice d’Arceaux danse et chante divinement, accompagnée à la guitare par Guillaume Nocture, nous faisant retrouver avec grand plaisir les chansons de Marilyn (la vraie…). Et que la gestion du son est remarquable (rarement micros auront été si bien réglés). La voix de la petite fille est très touchante. Le duo aura même réussi à faire chanter le public qu’il y a un Very bad mood à Hollywood.

La pièce avait été jouée quelques fois à l’Essaion avant d’investir le Mois Molière à Versailles, puis le festival d’Avignon. Je n’ai pu la voir qu’à la rentrée et dans un cadre ultra propice à l’évocation des célébrités puisqu’il s’agit du théâtre du musée Grévin, dont l'acoustique est exceptionnelle et qui est connu surtout pour ses concerts dans une atmosphère intime et féerique, éclairée à la seule lueur des bougies. C'est un lieu tout à fait magique construit en 1900 par l'architecte Eugène-Émile Esnault-Pelterie, à l'occasion de l'Exposition Universelle.
D'une capacité de 210 places, cette salle est inscrite à l’inventaire des Monuments Historiques, notamment en raison de son rideau de scène, une toile originale du célèbre affichiste Jules Chéret représentant des personnages de la Commedia dell'Arte ainsi qu'à un haut-relief intitulé Les Nuées signé Antoine Bourdelle sur son fronton.

La soirée était unique mais rassurez-vous, cette Marilyn reviendra à Essaion à partir du 2 octobre prochain et vous pourrez vous aussi la rencontrer.
Encore une Marilyn mais cette fois-ci la vraie ! 
Théâtre Grévin
10 boulevard Montmartre
75009 Paris

dimanche 13 septembre 2026

Le Procès d’une vie de Barbara Lamballais et Karina Testa

Le Procès d’une vie a été honoré au cours de al dernière cérémonie des Molières de trois statuettes :
- Molière du spectacle de théâtre privé
- Molière des autrices francophones vivantes pour Barbara Lamballais et Karina Testa
- Molière de la comédienne dans un second rôle pour Jeanne Arènes, tour à tour Lucette Duboucheix, une des co-accusées et Simone de Beauvoir, qui recevait ainsi le troisième Molière de sa carrière.
Été 1971, Marie-Claire, 16 ans, tombe enceinte. Bien que ce soit un crime puni par la loi, elle ne veut pas garder l’enfant. Elle veut avorter. Solidaire, sa mère, Michèle puis Lucette, Renée et Micheline mettent tout en œuvre pour l’aider. Mais l’avortement clandestin tourne mal… Automne 1972. Toutes les femmes se retrouvent inculpées. Une certaine avocate, Maître Gisèle Halimi, orchestrera ce procès, le procès de Bobigny. Leur courage a écrit la suite de l’Histoire.
J'avais tellement été convaincue par Hors-la-loi de Pauline Bureau que je n'avais pas, a priori, eut l'envie d'aller voir Le procès d'une vie sachant qu'il s'agissait du même sujet. Je me souvenais encore de répliques entières.
Mais j'avais été troublée par les paroles de Barbara Lamballais et Karina Testa le soir des Molières :  Restez dignes même si vous doutez. Ne cherchons pas à plaire. Ayons confiance en nous. Incroyable mais pas impossible. J'étais admirative de leur détermination puisqu'elles ont  tout de même consacré huit années de travail avant de pouvoir le créer l'an dernier en Avignon au théâtre des Gémeaux. Et puis j'avais très envie de voir jouer Jeanne Arènes (ci-dessus à droite).

Le jeu de l'alternance (et à ce titre je regrette que le théâtre n'affiche pas les noms de la distribution du jour) a voulu que ce soit une autre comédienne le soir de ma venue, de même pour le rôle de Gisèle Halimi, repris par Emilie Chevrillon (qui en a tout à fait la carrure). Ils sont tous méritants car ce n'est pas une mince affaire que d'incarner 28 personnages quand on n'est que 7, mais offre à chacune de beaux moments, par exemple à celle qui interprète la mère de Marie-Claire Chevallier. Mention spéciale d'ailleurs au seul homme qui en joue 6. 

La principale différence avec la version de Pauline Bureau consiste à davantage attirer le regard sur Gisèle Halimi (c'est elle que l'on voit au centre de l'affiche, reprenant un cliché de l'époque) que sur les accusées, même si le spectacle s'inscrit bien dans une dynamique en faveur de la cause féministe. D'ailleurs il commence par une adresse au public en reprenant l'assemblée générale historique moment historique du 5 avril 1971 qui fait suite à la parution de l’illustre Manifeste des 343 salopes, appelant à la dépénalisation de l’avortement et qui a ouvert la voie à la légalisation de cet acte en France.
On apprend beaucoup de choses sur la vie et la personnalité de l'avocate, en particulier sa difficulté à se faire admettre comme l'égal de son frère au sein de sa famille. Il fallut une grève de la faim pour que son père cède.

La scénographie est inventive et permet, par le biais de miroirs coulissants de voir en quelque sorte l'envers de chaque scène. Les changements se font à vue, comme nous y a habitué Alexis Michalik. Et parfois trois actions se déroulent simultanément, imprimant à l'ensemble un rythme soutenu qui provoque de la tension.

Les dialogues sont parfois brutaux, probablement fidèles à ce qui s'est réellement passé. On désigne une femme enceinte contre son gré comme étant "ennuyée", une formule qui prend des allures de nom de code. Quand le petit ami de la jeune fille s'offusque qu'elle ne veuille pas poursuivre la grossesse : Avorter ! C'est dégueulasse … C'est la tôle si ça se sait.

J'espère que chaque spectateur aura compris que c'est lui (violeur de Marie-Claire, seulement 16 ans) qui la dénoncera à la police pour s'éviter des poursuites après un vol de voiture.

La fin apporte un dénouement positif (sans surprise puisque nous connaissons l'histoire) mais qui est bien amené en rappelant d'une part que l'intention de Gisèle Halimi n'était pas de justifier qu'on puisse enfreindre la loi mais de convaincre qu'elle devait avancer. Et d'autre part en donnant la parole à toutes les femmes qui, s'exprimant d'une même voix, créé une chaine de sonorité qui provoque des applaudissements nourris.
Le Procès d’une vie
De Barbara Lamballais et Karina Testa
Mise en scène Barbara Lamballais assistée d’Armance Galpin

samedi 12 septembre 2026

Palmarès du 24ème festival Paysage de cinéastes

L'heure est venue de dresser le Palmarès du 24ème festival Paysage de cinéastes.

Rarement nous aurons eu l’occasion de tant voyager, depuis les États-Unis jusqu’en Chine, en passant par la République Centrafricaine et en faisant une halte à Barcelone, une autre en Belgique flamande.

Partout les adolescents vivent des moments fondateurs. Certains peut-être un peu plus que d’autres en raison du contexte politique comme on le constate en Afrique ou en Chine. C’est sans doute une dimension à laquelle nous avons tous été sensibles.

Georges Siffredi, Président du conseil départemental des Hauts-de-Seine avait raison de souligner qu'en racontant la jeunesse on raconte aussi la société et on incite à mieux comprendre le monde, en invitant les différents publics au dialogue.

Pour sa part, Carl Segaud, maire de Châtenay-Malabry de comparer l'adolescence avec notre époque. Elle est le temps des projets tout autant que des incertitudes, de vulnérabilité autant que d'enthousiasme. Carline Diallo, la déléguée générale avait fait un choix judicieux pour éviter une image figée ou idéalisée de la jeunesse en insistant sur le fait qu'il y a non pas une mais des adolescences. Sa programmation l'a amplement illustré et nous a amené à regarder les autres avec bienveillance et humanité.

Mais rappelons d'abord la liste des longs en compétition (par ordre chronologique de sortie) :

. Congo Boy de Rafiki Fariala, présenté en avant-première mondiale le 15 mai 2026 lors du Festival de Cannes dans la sélection Un Certain Regard et qui sortira en salle en France le 25 novembre 2026.

. Barça Zou réalisé par Paul Nouhet, présenté en avant-première au Festival de Cannes 2026 (sélection ACID) sortira le 25 novembre 2026. 

. I'll Be Gone in June, présenté lui aussi en avant-première dans la section Un Certain Regard, et dont la sortie officielle est prévue pour le 9 décembre 2026.

. La Deuxième Fille (titre original Wu Ming Nü Hai) réalisé par Zou Jing sortira en salles en France le 27 janvier 2027.

. Skiff de Cecilia Verheyden est sorti le 4 février 2026 en Belgique. Il circule activement sur le territoire français depuis le début de l'année 2026 à travers des festivals, des projections spéciales et des avant-premières en présence de la réalisatrice mais aucune date de sortie nationale n’est encore annoncée pour la France.

Pour la deuxième année consécutive le public et le Grand Jury ont fait le même choix alors que bien entendu ce ne sont pas les mêmes votants, qui s’est porté sur le très sensible film de Zou Jing tandis que les jurys des Femmes et celui des Jeunes ont élu celui de Rafik Fabiala.
La sélection faite par Carline Diallo, la déléguée générale du festival, était très pointue. Chacun traitait du thème de cette édition consacrée à l'adolescence. Il suffisait de laisser traîner une oreille pour saisir les compliments accordés à quatre des cinq films. N’en choisir qu’un était difficile et la compétition fut très serrée. Voilà d’ailleurs pourquoi le Grand Jury a tenu à décerner une mention spéciale à L'actrice Naomi Cosma pour le film I'll Be Gone in June.
Les critiques des films en compétition seront publiées un peu avant la date de leur sortie nationale. Le présent article sera donc régulièrement mis à jour. J’ajoute que tous ces films, y compris les avant-premières devraient faire l’objet d’une re-programmation au Rex, vous donnant ainsi une seconde chance pour les voir.
Palmarès complet :
Longs-métrages en compétition
           * Prix du Public et Prix du Grand Jury : La Deuxième Fille de Zou Jing
        * Mention spéciale du Grand Jury : L'actrice Naomi Cosma pour le film I'll Be Gone in June
        * Prix du Jury des Jeunes et Prix du Jury des Femmes : Congo Boy de Rafiki Fariala

Prix de la Compétition Jeune Public : Petite Casbah d'Antoine Colomb
Compétition des courts-métrages
           * Prix du Public : Pourquoi pas nous de Christopher Delva (ci-dessus)
           * Prix des Scolaires : Fort comme un lion de Nathan Villanneau
Je voudrais par ailleurs indiquer que la soirée qui a eu lieu à la Cité-jardin a battu tous les records de fréquentation et saluer la performance de la Compagnie Guet-apens Bgirlz qui a assuré une brillante première partie lors de la soirée d'ouverture du festival, juste avant la projection en plein air du film de Rudi Rosenberg.
Films du 24ème festival Paysage de cinéastes, déjà chroniqués :
Quelques mots d'amour, réalisé par Rudi Rosenberg, film d'ouverture
Adieu monde cruel de Félix de Givry, présenté hors compétition
Mémoire de fille de Judith Godrèche, film de clôture
Le corset, film d'animation de Louis Clichy, en complétion jeune public
La pampa, premier film d'Antoine Chevrollier, carte blanche aux jeunes ambassadeurs des ciné-jeunes

Cet article sera régulièrement mis à jour.

vendredi 11 septembre 2026

Mémoire de fille de Judith Godrèche

Mémoire de fille avait été projeté au Festival de Cannes 2026, dans la Sélection Officielle Un Certain Regard. Ce fut le film choisi par Carline Diallo pour clôturer la très belle 24 ème édition du festival Paysages de cinéastes avec beaucoup de pertinence puisque le thème était l'adolescence.

Judith Godrèche a fait un travail remarquable d'adaptation. On comprend qu'elle y ait consacré plusieurs années (avec de multiples aller-retour avec l'autrice Annie Ernaux qui est mentionnée comme co-scénariste) mais tous ses efforts sont pertinents. Et il faut saluer ce succès d'autant plus que ce n'est "que" son second film, après Toutes les filles pleurent en 2010. 
Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
J'ai lu le roman juste avant de découvrir le film au cinéma et j'ai retrouvé l'essentiel, parfois au mot près alors que, franchement, je pensais l'exercice impossible. Une des bonnes idées est d'avoir recours à une voix off en évitant l'écueil de l'explication par l'image.

Le film est ainsi fidèle au type d'écriture d'Annie Ernaux, qui le caractérisait dans La place, prix Renaudot 1984 comme excluant la poésie du souvenir. Pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement (p. 24).

Etant un récit autobiographique il était important de respecter la volonté de l'autrice. Il est d'ailleurs amusant de la reconnaitre dès les premières images, floutée, descendant les marches conduisant à la librairie où aura lieu la séance de dédicace. On retrouve aussi avec plaisir, dans le rôle de Claudine, Maïwène Barthèlemy qui avait été révélée dans le film Vingt dieux où elle était la jeune Marie-Lise et qui lui valut le César de la meilleure révélation féminine. 

Ajoutons une direction d'acteurs d'une grande finesse. Tess Barthélemy est remarquable de naturel, espièglerie et d'intelligence. Tout le monde sait que c'est la fille de la réalisatrice, ce qui ne retire rien à son talent. Elle avait déjà tourné sous la direction de sa mère dans la série Icon of French Cinema en 2023 et le court métrage Moi aussi en 2024. Victor Bonnel (venu presque en voisin puisqu'il est originaire de Châtenay-Mallabry, et ci-dessous avec Esther Archambault qui interprète Marie-Thérèse) est d'un machisme au naturel désarmant, correspondant à ce qu'on imaginait du personnage de H.
Le choix des musiques a été fait parmi celles qui sont citées dans le livre. Les reconstitutions historiques sont vraiment intéressantes et réussissent à restituer l'atmosphère des années 60, y compris par l'abus de la cigarette (la loi interdisant de fumer dans les lieux publics est encore loin d'être votée). 

La caméra de Judith Godrèche est toujours respectueuse des artistes. Elle a bien entendu filmé les scènes d'amour avec une coordinatrice d'intimité bien qu'elle soit elle même probablement compétente pour en assurer les prises de vue. Après être devenue l'une des porte-paroles du mouvement #MeToo en France depuis 2017, on pouvait l'attendre au tournant car Annie Ernaux exprime en toutes lettres dans le roman son plein accord avec Simone de Beauvoir affirmant que "la première pénétration est toujours un viol", ajoutant plus loin "avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer" (p. 120).

Elle a conçu des scènes extrêmement pudiques en combinant de très gros plans, du floutage avec l'emploi d'une ampoule qui pend au-dessous d'un fil.

J'avais un petit doute à propos du personnage de la mère avec laquelle Arnie Ernaux n'est pas tendre. Ici c'est une femme digne, et plutôt positive (jouée par Ariane Labed) qui incite sa fille à être forte : regarde au-dessus de toi, pas en dessous.

On retrouve naturellement les thèmes chers à l'autrice : la question de la place et l'évolution de la condition féminine. Ce n'est pas un biopic de celle qui a été couronnée prix Nobel de littérature (en 2022) en ce sens qu'il se concentre sur "la fille de 58" mais il s'en approche et répond à la question fondamentale de dialoguer avec la jeune personne que nous avons été en interrogeant les souvenirs.

Mémoire de fille de Judith Godrèche
Scénario : Judith Godrèche et Annie Ernaux d'après le roman autobiographique éponyme paru en 2016
Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel, Ariane Labed, Anja Verderosa, Esther Archambault …
Sortie prévue en salles le 30 septembre 2026

jeudi 10 septembre 2026

Les marchands d'étoiles d'Anthony Michineau

Je suis sans doute très naïve, ou trop premier degré, mais je n'ai compris le titre de la pièce que le lendemain tant le mot "étoile" est pour moi positif. Je m'attendais à une pièce porteuse d'optimisme et j'ai découvert un coup de projecteur sur de la grande tragédie.

Je ne suis pas la seule spectatrice à être sortie plus bouleversée qu'amusée par ce spectacle qui est pourtant effectivement pimenté de scènes qui provoquent le rire. Mais le sujet, lui, ne prête pas vraiment à la fantaisie.

Pourtant la bande-son accueillant le public installe une joyeuse ambiance. Berthe Silva chante "Frou-frou", créée en 1897 et Maurice Chevalier enchaine avec "Prosper Yop la Boum", qui est plus récente (1935).
Nous voici dans un dépôt de tissus parisien, un soir d'inventaire de juin 1942, et il s'agit de faire vite pour ne pas sortir après le couvre-feu imposé par la guerre. Car malgré tout la vie poursuit son cours. 
Raymond Martineau, le patron, ne réussit pas imposer son autorité à sa fille. A sa femme non plus, d'ailleurs. 
Et puis il y a aussi Joseph, son plus jeune employé, dont le père est breton mais dont on apprend brutalement que la mère est juive. 
Et enfin il y a Louis, son plus vieil employé, dont le nouvel ami pourrait bien être un collabo de la pire espèce.
 Mais à part ça… la vie poursuit son cours
Vous savez tout, ou presque. Les voilà qui entrent en scène, s'activent, s'invectivent un peu. L'atmosphère est bon enfant. Mais surviennent les premiers grincements.
Rien de grave, mais tout de même. La situation se complexifie de fil en aiguille. Heureusement, il y a Marcel, toujours prêt à "dissiper les malentendus" au prix de quelques billets. L'homme devient gourmand. Il tape et retape à la porte de l'atelier, flairant la bonne affaire.

Il s'incruste, devient harcelant, donne furieusement envie de le remettre à sa place sauf que le provoquer n'est pas un acte de résistance, mais juste une connerie.

Régulièrement une scène apporte un souffle récréatif et il se pourrait que plusieurs deviennent cultes à l'instar du Père noël est une ordure. La blague sur Hitler est plutôt drôle mais ne gomme en rien le caractère odieux de cet homme.

Sera-t-il possible de faire cesser le chantage ? Et si oui, à quel prix ? Qui en aura le courage ? 

Quand Yvette, la mère de famille estime qu'en temps de guerre on est juste tributaire du hasard d'une bonne ou mauvaise situation la salle se tait, songeuse.

Anthony Michineau a écrit des dialogues qui claquent à chaque réplique et qui continuent, quatre-vingt dix ans après les faits, à nous interroger sur le pourquoi du comment des horreurs de la guerre, lorsque la lâcheté l'emporte sur le courage.

Il interprète le rôle de Louis, le plus vieil employé, celui en qui on a toute confiance, et auquel il insuffle toute l'ambiguïté nécessaire.

Le spectateur ne sait quel parti adopter. Bien évidemment pas celui du maître chanteur mais peut-on soutenir ceux qui ont fait fortune en approvisionnant l’ennemi en tissu de couleur jaune ?

Et cette question insidieuse de s'interroger sur le risque que l'histoire puisse se répéter.

La pièce a été acclamée au festival d'Avignon en 2023 comme en 2024. Elle a été nominée à quatre titres aux Molières en 2025 : meilleur auteur francophone, meilleur spectacle de théâtre privé, meilleur second rôle masculin (pour Anthony Michineau) et meilleur premier rôle dans un spectacle de Théâtre privé, que reçut Guillaume Bouchède pour son rôle de père.

Ce n'était pas lui qui jouait ce soir. Une alternance s'opère entre des comédiens qui sont tous brillants, qu'on se rassure.
Les marchands d'étoiles d'Anthony Michineau
Metteur en scène : Julien Alluguette
Avec Nicolas Martinez (ou Romain Thunin), Guillaume Bouchède (ou Eric Collado), Anthony Michineau (ou Thibaut Gonzalez), Julien Crampon (ou Vianney Fayard), Stéphanie Caillol (ou Clotilde Daniault) et Axelle Dodier (ou Justine Teulié). 

Scénographe : Georges Vauraz Affiche : Florian Le Priol 
Création sonore : Yohann Roques
Au Théâtre du Splendid
48 rue du Faubourg Saint-Martin - 75010 Paris
Du mardi au samedi à 19 heures

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