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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 17 juin 2026

La peinture en scène - Olivier Debré au Pavillon de la Comtesse de Caen

L’Académie des beaux-arts rend pour la cinquième fois hommage à l'un de ses membres.

Ici c'est Olivier Debré (1920-1999), immense figure de l’abstraction lyrique, élu à la section de peinture, hélas décédé deux mois et demi plus tard.

Réunissant une quarantaine de maquettes et d’esquisses préparatoires, l’exposition met en lumière la création de trois des quatre rideaux de scène réalisés par l’artiste : celui du théâtre de la Comédie-Française à Paris (1987), de l’opéra de Hong Kong (1989) et de l’opéra de Shanghai (1998), sachant qu'il aurait été difficile de présenter aussi les travaux concernant celui des Abbesses et des décors muraux des trois niveaux de galerie parce qu'ils donnèrent lieu à très peu d’études préparatoires connues, et que de plus il n'est plus utilisé pour des raisons artistiques, les metteurs en scène préférant que le public soit immédiatement en contact avec les décors en place sur le plateau de jeu dès leur entrée en salle.

Si on connaît le travail d’Olivier Debré pour le rideau de la Comédie Française on a moins entendu parler de ceux de Shanghai et Hongkong. Marine Rochard, commissaire de l'exposition, docteure en histoire de l’art contemporain et spécialiste de l’abstraction internationale d’après-guerre (1940-1970) nous a accompagnés pour cette visite qui se déroule anté-chronologiquement mais que je rétablirais néanmoins par souci de cohérence historique.
Le rideau de scène du théâtre de la Comédie Francaise (1987), faut-il le rappeler, a été initié en 1985 par Jack Lang, alors ministre de la culture. La commande concernait en réalité trois éléments que sont le rideau de scène (une toile souple), le rideau de fer (un élément lourd et rigide permettant au besoin de lutter contre la propagation d'un incendie) et le lambrequin (partie supérieure fixe et arrondie).

Debré produira près d'une centaine d'esquisses, pour lui et ses commanditaires, et bien que quelques-unes seulement soient présentées il était justifié de les accrocher dans la plus grande salle du pavillon. Les toiles rouges trouvent ici un très bel écrin sur les murs bleus de la scénographie conçue par Jean-Michel Wilmotte, lui aussi architecte (c'était la formation initiale d'Olivier Debré). Il est amusant d’ailleurs de pointer que le nombre de travaux préparatoires diminua d’une commande à la suivante, alors même que les dimensions devenaient de plus en plus monumentales. On peut aussi observer que la tonalité s’est adoucie du rouge vif à l’orange puis du jaune intense en optant pour un orangé doux.

Il convient évidemment de considérer que cette œuvre XXL fut sa première commande de grande ampleur et concernant un objet qui aurait un usage régulier, ce qui entraînait une immense responsabilité.

Il fallait aussi imaginer quelque chose qui permette à l'artiste d'effectuer son geste pictural au-delà de l’échelle habituelle de son corps, ce qui impliqua de fabriquer des outils adaptés à longs manches avec l'aide de ses assistants. Il a employé la méthode de la peinture au carreau et, comme à son habitude, il a travaillé à plat de manière à pouvoir faire couler les jus.

mardi 16 juin 2026

J’ai traversé la Caverne du Pont Neuf

Aurait-on (déjà) trop parlé de la caverne de JR ?

J’étais venue très tôt craignant la foule mais l’entrée fut fluide. Juste une minute (logique) de vérification des sacs.

Je savais que la visite s’effectuait en sens unique rive gauche-rive droite, de manière (j’imagine) à sortir pour en face de la boutique souvenirs installée au rez-de-chaussée de la Samaritaine.
J'avais pris foulard et pull léger craignant la fraîcheur dans la grotte. Précaution inutile. Mais je salue l’initiative de ne pas la réfrigérer. 

Je comptais respirer un air saturé de fragrances comme on l’avait annoncé. Que nenni. Alors je suis revenue, en faisant le tour par la passerelle des Arts, et par chance une des médiatrices m’a spontanément abordée en me donnant l’essentiel des explications nécessaires. Elle m’a désigné une des quatre bouches de diffusion du parfum qui effectivement rappelle un peu ce qu'on respire quand on s'enfonce sous terre.
On le doit à Sarah Bouasse qui a combiné deux odeurs avec la maison de parfumerie Odore Scola en s'éloignant de la volonté de "sentir bon". Ils ont travaillé autour de la géosmine et de l’isobornéol, deux molécules produites par des micro-organismes (bactéries ou champignons) peuplant les sols, en ville comme à la campagne et donc naturellement présentes dans notre environnement. L’idée était de provoquer la sensation d’un retour aux origines, mais il aurait fallu pour cela pouvoir effectuer le parcours en solitaire.

Bien que je l’ai respiré je n’en ai plus vraiment le souvenir au moment où j’écris cet article. J’ai cependant suffisamment de madeleines olfactives pour imaginer avoir entrepris cette traversée de bon matin après une pluie rafraîchissante, et c’est le souvenir que j’en garderai.

Que dire de l'étoffe sonore de Thomas Bangalter ? Il a beau être un ancien Daft-Punk, sa réalisation est, comment la qualifier si ce n'est de minimaliste. Admettons qu'il y ait quelque chose de l'ordre d'un souffle de vent avec plus ou moins d'écho.
J'ai tenté la réalité augmentée bien que personne n’ait semblé trouvé cela génial. J’ai certes surpris l’envol d’une chauve-souris mais pour moi qui ai assisté à leur sortie de grotte par milliers à Calakmul (Mexique) ce n’est pas une image virtuelle qui peut être de nature à m'impressionner. J’ai vite trouvé ridicule de poursuivre la visite le bras en l’air en scrutant un écran au lieu de me laisser porter précisément par le réel. J'ai repassé mon téléphone en mode avion. 

Mon premier étonnement avait concerné la taille de l'oeuvre qui n'emballe "que" la moitié du Pont Neuf, sur malgré tout 120 mètres de long. On comprend que le budget aurait doublé et que surtout l’impact sur la circulation aurait été insupportable. La traversée est donc relativement rapide même en flânant.

Restent les parois sur lesquelles on ne manquera pas de voir des stalactites, peut-être un dinosaure, mais sa présence est plus discrète. Tout en m'expliquant le processus de fabrication la médiatrice m'a invitée à poser la main sur la toile et donc à la regarder de près, ce qui modifie notre perception.
Il découle de tout ce qui précède une certaine déception mais pas une déception certaine. Une fois ressortie à l'air libre je me suis surprise à marcher ensuite sur un quai puis un autre en regardant l’œuvre. C’est peut-être là que la magie opère le plus parce que franchement le potentiel onirique est supérieur lorsqu'on approche le pont de loin et en extérieur donnant envie de recommencer. Pour mieux respirer. De nuit peut-être.
Attention tout de même à votre manière de l'aborder. Ne venez pas par le Quai des Grands Augustins. Le cliché ci-dessus (à gauche) préfigure votre déception. Préférez le Quai de l'Horloge (photo de droite). Evidemment, évitez la station de métro Pont Neuf, même si elle a été rebaptisée La Caverne car vous devrez alors faire le tour par la passerelle des Arts.
Tout le monde sait que l'édifice a failli ne pas ouvrir, suite à l'orage qui en a endommagé une partie lorsque les bourrasques en ont déchiré la toile extérieure. L’artiste n’a pas souhaité camoufler les stigmates de l’incident : les cicatrices ont été soulignées par des transfilages noirs, créant des zébrures dans le paysage aux faux airs de glacier à la manière du kintsugi, cette technique japonaise consistant à réparer les objets en en sublimant les cassures à l’aide de précieuses jointures de laque végétale et d’or, procédé extrêmement tendance en ce moment car tout le monde fait référence à cet art.
Ceci dit les marques ne sont pas très spectaculaires. Il faut être attentif pour les remarquer, côté rive droite, et j'ai donc ajouté une flèche rouge sur les photos.

En tout cas j’applaudis la performance de JR et de ses équipes. Je salue l’hommage à Christo et à sa femme Jeanne-Claude dont on n’a jamais autant entendu prononcer le prénom. C’est rare les couples d’artistes et c’est beau. Leur emballement de 1985 avec 40 000 m2 de toile polyamide a marqué les esprits de tous ceux qui l'ont vu, moi y compris.

Je dois aussi féliciter l’équipe d’accueil, composée de quelque 200 personnes, qui joue admirablement son rôle de médiation. Un endroit accessible gratuitement 7 jours sur 7 sans faire de queue à un guichet, sans réservation préalable et autant de fois que désiré et sans publicité (visible) c’est très honorable et je pense que nous serons nombreux à regretter son absence quand le moment du démontage sera arrivé, même si on nous promet qu'elle connaitra une seconde vie.

En conclusion, et sans hésitation vivez votre propre expérience d'ici le dimanche 28 juin 2026. Accès libre et gratuit, 24h/24, 7j/7.

lundi 15 juin 2026

La N.O.U.B.A. des Divalala pour leur quinzième anniversaire

Cela ne fait "que" 4 ans que je suis les Divalala mais je sais que le trio s'est formé il y a 15 ans.

Leur cinquième spectacle m'a littéralement enchantée, après celui-ci. Leur marque de fabrique est de parvenir à faire différent à chaque fois sans perdre leur ADN.

Pour cette session anniversaire il fallait innover. D'où l'intégration d'un maitre de cérémonie, également chanteur et musicien, en la personne de Romain Lefrançois, venus rejoindre le trio légendaire composé de Gabrielle Laurens la fondatrice, (en rose), d'Angélique Fridblatt (en vert) et Marion Lépine (en bleu). Si bien qu'on aurait envie d'ajouter un "s" à leur nom …

A part cela l'équipe reste identique, et sur le plan visuel on retrouve avec plaisir l'ingéniosité des costumes créés par Marie-Caroline Béhue (Black Baroque) qui a aussi "cuisiné" le gâteau d'anniversaire.

Le désormais quatuor a eu la bonne idée de présenter leur N.O.U.B.A. en avant-première pour quatre soirées festives au théâtre des Gémeaux parisiens avant de se produire devant le public du festival d'Avignon.

L'acronyme du show signifie Nouvel Opus ultra festif Border A capella … enfin pas toujours festif parce que la soirée fut ponctuée de moments nostalgiques, au demeurant très beaux, comme

Et pas toujours a capella parce que les artistes ne se sont pas interdit la musique, mais toujours en live, et pour le plus grand bonheur de la salle qui, elle, a fait les choeurs en canon avec conviction sur Foule sentimentale d'Alain Souchon. Toute la soirée les spectateurs -sollicités ou pas- vont fredonner les chansons qui sont gravées dans la mémoire collective.

Auparavant, le récital a commencé par le célèbre titre de circonstance de Michel Fugain La Fête (1974) qui n'a pas une ride après plus de cinquante ans de réjouissance.

Nous sommes venus, nous sommes tous là, et même Giorgio, le fils maudit qui se pointait à l'enterrement de la Mamma de Charles Aznavour (1963) et qui revenait dans la version chantée par Dalida douze ans plus tard.

Dalida est une des chanteuses fétiches des Divalala. Nous en aurons la preuve dans le medley admirable (qui figurait déjà dans leur premier spectacle mais sans doute dans une version moins aboutie) mixant J’attendrai / Pour ne pas vivre seule / Je suis malade.

Les artistes n'ont qu'un projet, la joie. Elles le clament en jurant faire de la magie en vertu du principe que qui sème le vent récolte le tempo, comme le promettait déjà en 1991 le rappeur français MC Solaar dans son premier album. Rien d'étonnant alors que les cartes volent au-dessus des premiers rangs alors qu'elles reprennent le mythique titre de Caroline dont personne n'a oublié les paroles l'as de trèfle qui pique ton cœur

Vous souvenez vous que dans le clip que Bettina Rheims réalisa en 1986 pour mettre en valeur Voyage, voyage de Desireless il y avait un groupe de vieilles dames qui jouent aux cartes ? La chanteuse y invitait le public à rejoindre une destination tropicale en traversant les portes d'une armoire magique. Les Divalala reprennent ce hit au succès international en mettant particulièrement en valeur la superbe ligne mélodique, ce qui n'empêche pas quelques touches d'humour comme l'allusion à la bicyclette d'Yves Montand.

Anniversaire oblige, elles feuillettent l'album-photos de leurs meilleurs souvenirs de vacances. Et nous offrent en cadeau une reprise des Nuits d’une demoiselle de Colette Renard. Le titre était déjà au programme d'un précédent spectacle mais cette fois la version a été mijotée en cuisine et assaisonnée "à leur sauce".

Elles revisitent aussi un de leur succès, le fameux Que je t'aime de Johnny Hallyday, comme aurait pu la chanter un certain Georges Brassens. Il suffit pour cela de porter une moustache (et d'avoir beaucoup de talent). Elles sont autant à l'aise dans l'univers du flamenco. Pourvu que les morceaux soient vocalement à leur hauteur.

C'est le cas de En rouge et noir, interprété par Jeanne Mas en 1986 que l'on reconnait dès la première phrase … Si l'on m'avait conseillée, j'aurais commis moins d'erreurs. Ça le devient pour Je te survivrai qui n'est plus avec elles la chanson un peu mièvre de Jean-Pierre François (1989).

Romain Lefrançois nous offre un début surprenant, comme toujours avec le beat-boxing, de Chandelier, l'immense succès de l'australienne Sia (2014) dont le clip révélant une chorégraphie très originale avait propulsé en même temps la prodige adolescente de onze ans Maddie Ziegler.
La playlist assumée des jeunes femmes comprend aussi Aimons-nous vivants de François Valéry (1989) ou Je reviens te chercher de Gilbert Bécaud (1968) tout autant qu'un challenge inventif mêlant les genres musicaux et associant des mots improbables.
Le public, enthousiaste, aurait bien passé la nuit entière en leur compagnie. Elles présenteront leur N.O.U.B.A. du 4 au 27 Juillet à Avignon, à 19 h 40 au théâtre des Gémeaux, et en profiteront pour faire redécouvrir leur spectacle jeune public Choubidouwa, à 16 h 40 à l'Arrache-coeur, tous deux en relâche les mercredis. Il avait été présenté au Lucernaire et nommé à juste titre aux précédents Trophées de la Comédie Musicale.

Un spectacle musical qui s'adresse autant aux parents qu'aux enfants, reprenant les comptines les plus célèbres en les intercalant avec des créations.

On espère très fortement qu'au cours de la saison 2026-2027 le public parisien pourra de nouveau les applaudir … et chanter avec le désormais quatuor.
La N.O.U.B.A. des Divalala
Avec Angélique Fridblatt, Gabrielle Laurens, Marion Lépine et Romain Lefrançois
Mise en scène : Freddy Viau
Arrangements vocaux : Raphaël Callandreau
Direction musicale : Emmanuel Lanièce
Scénographie : Juliette Azzopardi et Pauline Gallot
Chorégraphies : Eva Tesiorowski
Costumes : Marie-Caroline Béhue (Black Baroque)
Création Lumière : Dimitri Borget 

dimanche 14 juin 2026

Déjeuner chez Thalie

Thalie a enfin ouvert ses portes. J'avais eu un aperçu de ce nouveau restaurant en décembre dernier en passant dans la rue et pourtant j'ai failli ne pas le repérer au 38, rue Montpensier tant il s'intègre parfaitement dans la façade du Théâtre du Palais-Royal.

C'était l'objectif et il est tout à fait réussi. 

Je connais plutôt bien l’univers des frères Mavrommatis et que j’apprécie beaucoup. Et pourtant le dernier né de leurs restaurants m’a surprise.

La cuisine de Thalie est égale au niveau auquel nous avons été habitués. Délicieuse, raffinée, goûteuse. On retrouve dans le décor des éléments évoquant discrètement la Grèce, et qui s’accordent avec la situation, au coeur du théâtre du Palais Royal auquel on accède par une large double porte en verre. Les muses accrochées aux murs apportent cette note artistique en référence au sixième art.
La signature d’Andréas Mavrommatis est présente dans la décoration, combinant les camaïeux de beige, les courbes avec au plafond des miroirs disposés en un damier saisissant qui présente l’avantage d’agrandir l’espace.
Le chef tenait à ce que dès le premier pas on se sente dans un restaurant et pas dans un salon. Telle était la feuille de route donnée à Régis Botta qui a d’ailleurs été aussi le décorateur de la Boutique de la rue du Faubourg Saint Honoré, du Laurier et du restaurant étoilé.

L’attention qu’il accordait au moindre détail se retrouve dans les assiettes. Dans les mois qui précédèrent l’ouverture il a régulièrement goûté les plats jusqu’à ce que Maxime Mirol (à droite sur la photo avec Eva et Vassilis), spécialement engagé pour l’occasion, restitue très exactement les saveurs attendues par Andreas. Le résultat est tout à fait à la hauteur des exigences qu'on lui a tous connues.

Un texte très poétique figure en dernière page du menu, rappelant l'attachement à sa terre natale qu'il n'a eu de cesse de restituer dans les assiettes. Je l'ai recopié en fin d'article.

La question cruciale pour le moment est de choisir entre intérieur et extérieur. La salle est plus intime que je ne l'imaginais. Elle sera très agréable en arrière saison.  Déjeuner en terrasse est tentant. On profite ainsi de l'animation (toute relative) du jardin.

La maison n'enregistre pas de réservation pour cet endroit. on s'y installe au fur et à mesure. Et je remarque les mains qui se tendent vers le menu avant de dé prendre une décision. On sent une certaine décontraction tout en respectant les codes de l'hospitalité.

Il existe un troisième espace, celui de la galerie sous les arcades, idéal pour un apéritif familial ou un évènement organisé par une entreprise.
Le ballet des serveurs s'accompagne de parfums ultra tentants. Voici un Houmous de pois chiche de Larissa (Grèce), crème de sésame (tahini), huile d’olive et citron. Et un Tarama blanc extra, Œufs de cabillaud, jus de citron. Avec une corbeille de pain libanais ou pain pita, plat et fin, rond ou allongé.
Il y a de quoi hésiter entre la traditionnelle Salade crétoise (à droite) et la Salade de légumes grillés : Courgette, aubergine et poivron grillé, sucrine et kavroumadakia au sésame.

samedi 13 juin 2026

Le Roman de Marceau Miller … de Marceau Miller

C’est par pure curiosité que j’ai abordé Le Roman de Marceau Miller, traduit dans une dizaine de pays, ayant suscité un engouement mondial et qui serait en cours d’adaptation audiovisuelle.

Si la transposition au cinéma peut s’avérer une bonne surprise je dois franchement reconnaître que cette lecture m’a profondément déçue. Quel coup marketing ! Faire fuiter que l’auteur pourrait être Joël Dicker ou Marc Dugain était de nature à exciter le lectorat mais quelles auraient pu être les motivations de ces auteurs à publier anonymement ?

La seule raison plausible est que l’auteur(e) est totalement inconnu(e) et que donc son nom n’aurait pas suscité d’intérêt … encore que ce n’était pas un inconvénient si le roman avait été bien écrit. Le Prix de Flore a souvent été attribué à des premiers romans. Et il est fréquent que des premiers romans soient de grands succès.
Marceau Miller est un auteur célèbre et envié, hanté par le souvenir de sa sœur disparue. Est-ce une raison pour défier régulièrement le danger à bord d’un avion, d’un bateau ou en escaladant les montagnes qui entourent le lac Léman ? Il contemple sa chute du sommet de la dent du Vélan dans un prologue qui ne laisse aucune place au doute : on a provoqué l’accident.

Sa femme Sarah a la prémonition d’un meurtre et va se lancer à corps perdu dans une enquête qui lui révélera que son entourage n’est pas si bienveillant qu’elle le pensait. Où se trouve le manuscrit intitulé Le roman de Marceau Miller dans lequel son mari aurait révélé plusieurs secrets ?
Taire la vérité quand elle touche l'âme est le poison le plus lent et le plus toxique qui soit (…) Le temps est venu de briser les miroirs. L’ennui est que nous ne sommes pas dans la grande littérature. L’éditeur signale juste que "Scénariste et écrivain, Marceau Miller publie pour la première fois sous cette identité" ouvrant la piste d’un ghostwriter qui hésite à sortir de l’anonymat. Je me suis demandé au fil des pages (et des répétitions) si certains chapitres n’avaient pas été rédigés avec le recours à l’intelligence artificielle.

La psychologie des personnages est sommaire. Les descriptions sont d’une banalité affligeante comme celle-ci, à propos de la couleur des murs qui n’a absolument rien de particulier : Marceau descend l'escalier repeint en blanc, couleur dominante de notre intérieur (p. 17). Et pourquoi dater l’accident en 2021 puisque rien n’est dit du contexte socio-politique-économique de l’époque ?

Quand ce n’est pas insipide, c’est excessif. Je roule vitres ouvertes, enivrée du parfum des haies fraîchement taillées, des gazons entretenus, des mélanges odorants de chèvrefeuille aux notes d'orange, d'héliotrope aux pointes de vanille et de belles-de-nuit aux fragrances tropicales (p. 179).

vendredi 12 juin 2026

50 ème anniversaire du Jugement de Paris

Dernière ce titre un peu opaque se cache un évènement qui a bouleversé le monde du vin et qui est à relier aux célébrations de l'anniversaire de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique, adoptée le 4 juillet 1776 à Philadelphie et que la France fut la toute première nation à reconnaître.

Je rappelle que c'est au Procope13 rue de l’Ancienne Comédie, que Benjamin Franklin a rédigé certains éléments de la future Constitution des États-Unis et le texte du traité d’Amitié, de Commerce et d’Alliance entre la France et les États-Unis conclu le 6 février 1778.

Nous fêterons cette année le 250e anniversaire de l'indépendance américaine. Et donc, en 1976 il s'agissait du bicentenaire de l'évènement. A cette occasion une dégustation à l’aveugle de vins français et californiens fut organisée à l'hôtel InterContinental de Paris par le marchand de vin britannique Steven Spurrier, alors propriétaire des Caves de la Madeleine à Paris, et qui ne vendait pratiquement que des vins français et l'Américaine Patricia Gallagher le le 24 mai 1976.

Parmi les onze juges on note la présence d'un célèbre chef, Raymond Oliver, triplement étoilé, alors propriétaire du restaurant le Grand Véfour, aujourd'hui dirigé par Bruno Doucet (qui succéda à Guy Martin), et qui fut en son temps fréquenté par des célébrités comme Danton, Napoléon Bonaparte, Victor Hugo, George Sand, Lamartine, Jean Cocteau, Aragon ou Colette.

Autant dire que l'avis du jury serait respecté. Il était prévu de déguster dix blancs à base de Chardonnay et dix rouges à base de Cabernet Sauvignon. En toute logique les vins blancs furent goûtés en premier opposant des bourgognes à des vins californiens du même cépage. Les français étaient certains que les vins californiens ne pouvaient pas l'emporter.

Pourtant, Château Montelena 1973 (œnologue : Mike Grgich) obtint la meilleure note avec 14,4 sur 20. En seconde position se hissa le domaine Jean-Marc Roulot (meursault Charmes) 1973 avec 14, 05.

La victoire américaine semble faible mais il faut souligner que les onze juges donnèrent tous leurs meilleures notes au vin californien, Chateau Montelena. Et même si certains critiques ont prétendu que le Jugement de Paris avait manqué de rigueur scientifique ce moment, qui est aussi appelé "la dégustation de 1976", eut un énorme impact sur la production et le prestige des vins américains parce que les vins rouges californiens se sont, eux aussi, mieux classés que les français.

Leurs prix s'envolèrent. Et le prestige accordé à son chardonnay permit à Mike Grgich de lancer son propre domaine l'année suivante. Chateau Montelena reste à ce jour parmi les noms les plus prestigieux de la vallée de Napa.

J'imagine que les chefs de cave français redoublèrent d'efforts pour maintenir le prestige de la France si bien qu'il n'y eut pas de "raisin de la discorde" entre les deux pays si on me permet cette pirouette en référence au Jugement de Pâris dont je rappelle les règles en fin d'article.

C'est au nom de cette amitié franco-américaine que fut organisée, le 8 juin dernier, à la résidence du Chef de Mission Adjoint de l'Ambassade des États-Unis d'Amérique à Paris, une réception pour célébrer le 50e anniversaire du Jugement de Paris, avec le soutien du Château Montelena Winery, l'un des domaines viticoles emblématiques qui ont participé à la dégustation légendaire de 1976. La soirée, très conviviale, était emprunte d'émotion.
Monsieur Mario Mesquita a rappelé comment un seul événement a transformé le paysage viticole mondial. Le Jugement de Paris a remis en question des idées reçues et a propulsé les vins californiens sur la scène internationale, leur valant la reconnaissance et le respect dont ils bénéficient encore aujourd'hui.

Bo Barrett en est l'actuel PDG et propriétaire, tandis que Matt Crafton est le maître de chai. Fort de cinquante ans d'expérience sous la direction de Barrett, le domaine a développé une connaissance approfondie du terroir de Montelena, élaborant des vins de garde qui révèlent les caractéristiques uniques de chaque millésime.

Nous n'avons évidemment pas dégusté la cuvée qui a bouleversé les opinions des onze juges et nous avons dégusté en toute modération, sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Nous avons découvert un Chardonnay 2018, donc vieux de 8 ans, qui se révéla simplement exceptionnel, quoique le 2023 était très prometteur, prouvant combien Château Montelena continue de toute évidence à élaborer des vins qui sont à la hauteur de la réputation qui a été acquise. Le domaine est une référence de grande qualité.

Après la vinification, le jeune vin est systématiquement élevé en fûts de chêne français pendant 10 mois pour ajouter une complexité et une profondeur supplémentaires. Cette cuvée 2018 s'ouvre sur des arômes de pêche mûre, puis de melon, de poire et de chèvrefeuille. Le fruit domine en bouche sur une acidité franche sous-jacente. L'abricot l'emporte en final avec des notes de marmelade d'orange, d'amande grillée et une pointe de clou de girofle.

Nous avons aussi goûté le Cabernet Sauvignon, 2013 et 2023. Matt Crafton explique qu'il exprime un jeu complexe de chêne français doux, de notes terreuses subtiles et d'une minéralité moelleuse que les fidèles amateurs de Montelena reconnaissent instantanément.

Et puis le Zinfandel 2023 qui fut un millésime exceptionnel. J'ignore comment il se serait classé au Jugement de Paris mais ce fut mon préféré parmi les rouges.

Le Zinfandel est considéré comme le raisin patrimonial de la Californie. Les raisins fermentent dans des cuves inox, puis dans des fûts de chêne français et américains pendant 16 mois.

Je ne connaissais pas ce cépage dont les facettes terreuses et sauvages rappellent la Syrah. Au nez, on perçoit plutôt des parfums, des notes de sous-bois et de cerise rouge. La bouche brille par une acidité vive, des arômes de framboise fraîche et de ronce puis de délicates notes de café.

Cinquante ans plus tard, l'héritage du jugement de Paris reste plus que jamais d'actualité : la qualité ne connaît pas de frontières, et les grandes histoires naissent souvent du courage de défier les conventions.

Quant au jugement de Pâris (avec un accent circonflexe) c'est un épisode important de la mythologie grecque qui met en compétition les déesses Héra, Athéna et Aphrodite, et provoqua la guerre de Troie. Cet épisode est à l'origine de l'expression "pomme de discorde". 

jeudi 11 juin 2026

Olympe Audouard, première femme journaliste, de François de Mazières

François de Mazières est (aussi) un auteur. Il a longtemps publié sous pseudo mais pour la seconde fois une de ses pièces est présentée au mois Molière, à Versailles.

Après Le géniteur, dont le sujet très moderne concernait une recherche d’identité, il aborde la question sous un angle historique en réhabilitant la première femme journaliste, Olympe Audouard (1832-1890). L’idée est d’autant plus originale que l’histoire a effacé cette femme qui a tout de même été une des premières chroniqueuses. 

L’écriture navigue entre humour (le résumé recadre le spectateur qui s’imaginerait venir entendre l’histoire d’Olympe de Gouges) et revendication, voire militantisme. Cette volonté d’éclairer le parcours d’une femme hors du commun a été très appréciée le soir de la première et le public a longuement salué cette initiative, y compris en cours de spectacle pour ce qui concerne des propos féministes.

Il y a deux ans Martin Loizillon était comédien et Nicolas Rigas mettait en scène Le géniteur. Les fonctions sont cette fois inversées et le rôle d’Olympe a été confié à Gwenaël Ravaux tandis que Nicolas endosse tous les personnages masculins. Il chante aussi (très bien, comme on le savait). La mise en scène consiste essentiellement à avoir structuré la pièce en une succession de scènes courtes, plutôt alertes mais auxquelles j’aurais attendu un souffle dramaturgique, peut-être parce que je sortais d’un spectacle très abouti, Louison, aux Ecuries du roi. 

La scénographie d’Alexandre Camerlo compose un décor figurant une "casse d’imprimeur", ces casiers en bois qui permettaient de ranger les lettres d’imprimerie, forcément sculptées à l’envers pour que les mots soient lisibles une fois imprimés, et qui servent aujourd’hui de boites à souvenir. On parvient à déchiffrer le titre du journal qu’elle créa, Le papillon. La scénographie évoque donc parfaitement l’univers qui correspond au sujet mais en imposant de multiples manipulations aux interprètes pour que le spectateur comprenne chaque changement d’univers.

La promesse est forte et le personnage principal accroche immédiatement l’attention du spectateur : J'ai connu presque toutes les personnalités politiques, littéraires et artistiques qui ont occupé l'attention publique pendant ces vingt dernières années. J'ai connu les principaux personnages de la cour de Napoléon 3; j'ai tenu journal des aventures tragiques ou comiques, et des scandales qui s'y sont passés. J'ai assisté à la lourde chute de cet empire, aux douleurs de la guerre, aux poignantes angoisses du siège, aux drames sanglants de la Commune. Voilà pourquoi, sans prétention, je puis dire : Mon voyage à travers mes souvenirs sera curieux !

Olympe est intelligente, pétillante et mordante lorsqu’elle catégorise les hommes : crapaud, papillon, alouette, caméléon, moustique, canari … Victor Hugo, Alexandre Dumas, Théophile Gauthier (dont j’ignorais la carrière de peintre), le Baron Haussmann et bien d’autres ont croisé la route de cette femme audacieuse qui fonda son propre journal, voyagea à travers le monde entier, participa à la Commune de Paris et fut une figure majeure du féminisme français dans une époque en pleine transition politique et sociale.

Sa vie d’adulte avait commencé par un mariage malheureux avec un notaire, cousin germain de sa mère dont elle réclamera le divorce plus tard. Ce sera une des premières femmes à obtenir le divorce. 

Remercions François de Mazières de nous l’avoir fait revivre. Il reste une date, le 26 juin, pour découvrir la pièce en région parisienne avant son départ pour le festival d’Avignon. Elle sera à l’affiche du Petit Louvre à 11 h 40.
Olympe Audouard, Première femme journaliste 
Création Mois Molière 2026
D'après : Olympe Audouard, Victor Hugo et Alexandre Dumas de François de Mazières
Adaptation et Mise en scène : Martin Loizillon
Avec Gwenaël Ravaux et Nicolas Rigas
Scénographie : Alexandre Camerlo
Création Sonore : Olivier Charade
Le 26 juin 2026 à 20h45 au Conservatoire à rayonnement régional de Versailles Grand Parc - Auditorium Claude Debussy - 24, rue de la Chancellerie - 78000 Versailles
Du 4 au 25 juillet au Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol - 84000 Avignon à 11 h 40. Relâche les jeudis

mercredi 10 juin 2026

Ouverture du Fonds Enki Bilal au 22 rue Charlot - 75003 Paris

L'ouverture du Fonds Enki Bilal a eu lieu ce matin, en avant-première, avec une certaine émotion tout autant qu'une joie palpable.

C'est un nouvel endroit que l'on désignera bientôt sous son acronyme, FEB. Je vous recommande d'acquérir le catalogue "Le fond est la forme" bien qu'il déborde le cadre de l'exposition parce que Clémentine Hustin y a travaillé longuement en amont, avant même d'avoir déniché l'espace qui n'est pas une galerie et où rien n'est à vendre, à l'exception d'une lithographie qui est accrochée à l'entrée, un peu à l'écart. Comme elle l'annonce fort à propos l'accrochage, en croisant les techniques, les périodes et les thèmes, met en lumière la richesse, les évolutions et les tensions qui façonnent son travail.
Le hasard est comme toujours amusant : les deux premières toiles de l'accrochage s'appellent Flying Above et Swimming above Fuji-Yama, 2015. Nous sommes au coeur d'un quartier historique, attirant désormais de multiples boutiques et restaurants revendiquant la "meilleure" cuisine japonaise, à deux pas du marché des Enfants Rouges, dans l'ancienne galerie de Denise René, une pionnière en matière d’art abstrait et cinétique, particulièrement avec Vasarely.

Enki Bilal a pris la pose près de l'immense sculpture, Auto-lui-même, un buste de 600 kilos, sculpté par Alban Ficat (unique artiste non japonais à avoir réalisé une sculpture du Studio Ghibli), réalisé par la Fonderie d’art Rosini à Bobigny, appelé à devenir le totem du lieu. Elle ne devrait pas rester seule car son pendant féminin est en projet, illustrant combien la notion de couple est déterminante dans l’œuvre de l’artiste.

Un modèle "réduit" a été moulé par Arnaud Briand, Meilleur Ouvrier de France, au Pré-Saint-Gervais. Le FEB en a été édité 300 exemplaires en plâtre composite noir carbone dont le numéro 1 a été installé dans une niche de l'entrée.

L'artiste est sérieux mais c'est pour mieux masquer l'émotion. Ce fut un grand plaisir de suivre la visite guidée qu'il a faite, ému mais très souriant, commentant, souvent avec un humour très fin, plusieurs de ses oeuvres, toujours avec sincérité, comme s'il les redécouvrait (alors que je parie qu'il a validé chaque cartel, un à un). Il émane du tout une parfaite cohérence -quasi obsessionnelle- dans sa thématique, si bien que deux heures plus tard on ne peut plus le qualifier "d'inclassable", même s'il est une classe à lui tout seul.

Nous sommes donc au sein du Fonds Enki Bilal, à propos duquel l'artiste insiste sur l'orthographe car la lettre "s" change tout. Le mot désigne un ensemble de biens mobiliers et ne signifie ni "totalité" ni "fin". La culture est très en danger, mais elle existe encore. L'accélération des choses risque de mener à un mur alors nous … on accroche (sous-entendu sur le mur). Je n'ai pas mis un centime dans l'affaire, mais bien sûr toute mon énergie et mes originaux.

Interrogé sur ce point il conviendra que comme tous les dessinateurs il a beaucoup vendu, pour mieux vivre, même si avec le recul on peut dire que les prix étaient dérisoires. Parce que la bande dessinée n'était pas encore un art reconnu. Il nous a rappelé un moment charnière, lors d'une vente chez Artcurial, qui a fait entrer véritablement le 9 ème art dans le monde de l'art contemporain.
En effet, une de ses toiles intitulée Bleu Sang s'est vendue 176 910 euros en 2006 dans cette maison de ventes aux enchères. Je signale que ce n'est que depuis octobre 2022 que l'Académie des beaux-arts a ouvert une section de gravure et dessin.

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