Berenice Pichat avait secoué les lecteurs avec La petite bonne, récompensée ensuite à juste titre par plusieurs prix. On attendait donc avec intérêt son second roman. Il se trouve que Un marché noir se situe dans la même veine émotionnelle et confirme son talent, un an plus tard.Le "un" à son importance et une fois le livre refermé on pourra y voir du second degré. On va suivre le parcours de Servane -encore une héroïne féminine de condition modeste- puis de Paul entre septembre 1941 et mai 1944. Le récit sera interrompu par la déposition, faite sans prendre de pincettes, en septembre 44, de la concierge du 55 rue Dulong où habite Servane.
J’écris "déposition" parce que le texte en a tout l’air mais je pourrais aussi bien le qualifier de confession. On constatera maintes fois qu'elle a joué un rôle positif. Quand on s'adapte on survit, dit-elle sans juger. Tout le monde traficotait un peu (…) sans ça on serait tous morts de faim (…) le marché noir, le marché gris, qui peut dire qu’il n’a jamais trempé là-dedans ? (p. 38). Les confidences dérapent tout de même un peu de fil en aiguille.
Servane a été obligée d’intégrer que "il faut se débrouiller avec les moyens du bord" (p. 19). Elle ne condamne pas davantage les uns et les autres tant que c'est sur le dos des Boches (p. 116). Pouvons-nous cautionner que le marché noir soit vu comme un délit utile, collectif. Trafiquer, c'est résister tous ensemble (p. 70).
Il y a aussi des poèmes écrits à la première personne, qui font entendre un cri déchirant, mais il va falloir patienter avant d’en connaître l’auteur. Et puis des interventions en italique. Si bien que le roman prend des allures de puzzle et que le lecteur pourrait s'égarer. Bien sûr, je ne vous dirai pas tout.
Sans expliquer qui est Paul, le second personnage principal, car je ménage le suspense, je dirais qu’on devine assez vite sa véritable identité. Le procédé utilisé par l’autrice de couper le livre en deux parties permet de rembobiner l’histoire et de reprendre les faits en changeant de point de vue. Certaines scènes de la première partie bénéficient d'un nouvel éclairage. En tout état de cause il faudra retenir que Paul fut un enfant harcelé par ses camarades d'école et très frustré à la maison : ne jamais rien acheter que le nécessaire, ne pas posséder de superflu, à peine exister (p. 158).
Il est complexe de débusquer la vérité pure. Je crois qu'on ne peut pas l'approcher parce que très peu d'entre nous ont vécu cette période de l'Histoire. On ne peut qu'imaginer, à travers les récits de nos grands-parents, des romans et des films … mais on peut croire qu'en ces années de trouble immense la hiérarchie des bonnes choses était perturbée. Ainsi, ce devait être un vrai plaisir de traverser paris désert à vélo comme l'apprécient Servane et Paul, se pensant un instant de nouveaux libres.
Nous faire ressentir en long, en large et en travers les conséquences des privations nous impose l'indulgence. Qu'aurions-nous fait de mieux ? On comprend lentement que Servane est prise dans un engrenage, qui restreint son libre-arbitre.
A peine sa première mission achevée Servane se promet de faire mieux la prochaine fois. Cette pensée machinale la foudroie. C'est donc vrai : les principes ne tiennent pas longtemps face à la douceur des billets et la promesse de rapporter de quoi revivre enfin (…). Elle connait désormais le prix exact de la honte, mais pour l'instant elle refuse absolument d'y penser (p. 59).
Moins on en sait (et moins on se pose des questions de conscience). La jeune fille choisit (ou se résout) de croire son "amie" Rosa. Et Servane, alias Fleur de mai, est persuadée d'agir pour la bonne cause.
Si le lecteur n'a sans doute pas connu la faim il sait les abominations commises en déportation. Pas Servane qui s’interroge sur le pourquoi du comment "les gens peuvent ils disparaître du jour au lendemain" (p.33) et on comprend l’allusion à la rafle de l’été 42. Toute l'horreur de la situation est dite à mots couverts. Fedor est déplacé "vers un pays où seraient rassemblés les gens comme lui" (p. 32)
Berenice Pichat confirme avec ce deuxième roman le potentiel que La petite bonne avait révélé.
Un marché noir de Berenice Pichat, Les Avrils, en librairie depuis le 20 août 2026






