
Je dois approcher la 10 ème cérémonie des
Molières. Je suis une habituée mais je reste vigilante à mon arrivée en salle de presse parce que chaque année voit de légères modifications vers davantage de professionnalisme, moins d’improvisation et plus d'encadrement. Je suis malgré tout nostalgique du long tapis rouge marquant les arrivées à la maison de la culture de Créteil, plus glamour que les rues voisines des
Folies bergère, encombrées de fourgonnettes policières.
Il est vrai que le quartier a été très marqué par des attentants et que la prudence prime probablement. La soirée reste un moment festif sauf bien entendu pour les déçus privés de repartir avec une statuette et à ce sujet David Castello-Lopèz nous servira un sketch d'anthologie quand le nombre de "loosers" de ce soir aura déjà atteint le nombre de 33, recommandant de ne pas s'auto-applaudir, ce qui rendra "mort de rire" Ahmed Sylla (toujours souriant quelle que soit la vanne). David justifiera son ironie par le fait d'avoir été éligible l'an dernier sans aller jusqu'à la nomination, ce qui lui valut d'être un looser parmi les loosers sans avoir même le droit d'échouer en public. L'échec des autres aujourd'hui m'apaise conclura-t-il.
Il m’a semblé néanmoins que les hommes étaient moins bons "joueurs" que les femmes. J’ai vu des perdants s’éclipser prestement avant la fin. Par contre de grandes artistes non récompensées sont restées jusqu’au bout, même au-delà et leur sourire était rassurant. Elles vont continuer à nous éblouir dans leurs prochains spectacles..

Je me suis réjouie de la réception de plusieurs statuettes. Je n’ai pas à m’en cacher.
Katia Ghanty (autrice et interprète des
Frottements du coeur, mise en scène
Éric Bu), est celle qui m’a le plus emballée. Elle méritait tellement cet honneur et je livrerai plus bas des extraits de son émouvant discours, même si, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit, les autres aussi étaient de haut niveau. A-t-on vu d'ailleurs dans l’histoire des Molières l’attribution d’un prix ex aequo ?
Certes il y a des récompenses qui se partagent, comme celle de la mise en scène entre
Samuel Valensi et
Paul-Éloi Forget pour leur formidable travail dans
Made in France. Mais ils sont de la même équipe. Ou celui du meilleur auteur, en l’occurrence autrices pour
Barbara Lamballais et
Karina Testa, avec
Le Procès d'une vie qui nécessita 8 ans de travail. Et enfin Valérie Lesort et
Christian Hecq qui remportent avec le retour de leur
Petite boutique des Horreurs trois ans après une première série à l’Opéra-Comique, respectivement leur 7ème Molière pour elle, 10 ème pour lui, ce qui signifie que le duo n'a pas systématiquement fait coup double. Ce soir, si je suis précise, c’est en fait leur spectacle qui est récompensé au titre de la création visuelle et ils ne sont d’ailleurs pas montés sur la scène.
Reprendre un succès (déjà moliérisé) ne garantit pas systématiquement de nouvelles statuettes. Les trois comédiens d'Art l'apprendront à leurs dépends malgré 4 nominations cette année. Aucune nouvelle récompense ne s'ajoutera en 2026 à celles obtenues à la création en 1995. Mais pour l'heure ils sont confiants et souriants au photo-call. On retrouvera François Morel dans le rôle d'Arnolphe de l'Ecole des femmes tout l'été au festival de Grigan.
J’ai lu que la soirée fut calme. Certes il n’y eut pas d’intrusion d’intermittents. Sébastien Thierry n’est pas réapparu dans le plus simple appareil pour interpeler la ministre. La CGT spectacle n’a pas fait son discours habituel (et qui jamais ne surprend).

La fougue et l'originalité sont venues de
Laurent Cherer qui salua
l'intermittence qui lui a permis ce pari d'écrire Fin, fin, fin (2 Molières) et qui osa un
big-up aux comédies émergentes qui prônent non pas l'entre soi mais l'accessibilité et la culture pour tous, méritant des putains de subvention pour continuer à faire vos spectacles qui sont importants en ces temps politiquement dangereux et anxiogènes.
L’émotion fut au rendez-vous avec l’intervention de Aïla Navidi qui rapporta les mots d'une iranienne pour nous interroger sur les exécutions quotidiennes dans un pays dont on doit souhaiter que le régime tombe un jour.
L’hommage aux disparus fut un très beau moment, avec la chanson de Terry Jacks Seasons in the Sun, réarrangée par Jean-Baptiste Soulard à la guitare et sublimement interprétée par Awa Ly. Qui nous manque le plus de Brigitte Bardot, Nathalie Baye, Tchéky Kario, Joffrey Kles, Lynda Mihoub ou de Bob Wilson ? J’ai remarqué de tristes sourires sur les visages des spectateurs …

J'ai aussi été touchée, et sans doute fûmes-nous nombreux à l'être, si j'en juge par la puissance des applaudissements, par
Alex Vizorek opposant théâtre et IA, par le franc parler de
Paloma avec une belle phrase pour chacun des nominés, par l'hommage d'
Alex Lutz à son père (il est ci-contre avec son fils), de
Jérôme Kirscher à sa mère, par
Elsa Lepoivre,
Jeanne Arènes,
Katia Ghanty, Marianne Pangos et Samuel Valensi dont les discours ont davantage été orientés sur les causes qu'elles soutiennent que sur leur propre personne.
D'une façon générale il m'a semblé que la majorité des spectacles récompensés portait un appel à la résistance contre de multiples formes de violence ou un hommage à la résilience.

J'ai aussi remarqué la reconnaissance de ceux qui sont passés par le théâtre public même (et surtout) s'ils reçoivent aujourd'hui un Molière pour leur travail dans le privé. A ce titre l'enseignement de
Michel Bouquet aura été cité deux fois, par Jérôme Kirscher et par
Muriel Robin dont il faudrait se souvenir de chaque mot tant ses paroles seront justes, notamment sur le côté malsain à l'encontre des victimes de viol du projet de loi SURE. Je reprends plus loin les extraits les plus signifiants de leurs discours.
La soirée s’est achevée sur les paroles enflammées de Jean-Christophe Meurisse, Molière du théâtre public pour I Will survive rappelant ce qu’il doit au service public. Quand j'avais 19 ans le théâtre m'a appris à lire, à penser, à être citoyen, amoureux, et m'a réconcilié avec l'humanité. J'espère madame la ministre (elle sourit) que vous allez continuer à tous, là et pas là, nous protéger pour l'avenir.
Juste avant, le discours sensible et percutant d’Anne Bouvier, présidente de l'Adami, valait toutes les déclarations syndicales. Elle a pointé un malentendu entre les artistes et les politiques et une partie du public. Nous avons laissé s'installer une image fausse d'un monde de privilégiés. Le revenu moyen d'un artiste dans le spectacle vivant c'est 590 euros par mois. Nous ne sommes pas là pour nous plaindre mais parfois on oublie ce que représente la culture. On la voit comme un luxe et c'est l'inverse. En 2024 les secteurs culturels ont généré plus de 100 milliards de chiffres d'affaires, plus de 53 milliards de valeur ajoutée à l'économie française. C'est plus d'un million d'emplois, soit 3 fois plus que dans le secteur de l'automobile. Partout en France la culture n'est pas un coût, c'est un investissement qui rapporte. La culture est faite d'artisans qui travaillent avec leurs mains, leur coeur, leur esprit. Elle est l'essence même de l'humanité parce que quand vient le chaos c'est tout ce qu'il reste. Charlotte Delbo a survécu aux camps de concentration en récitant dans sa tête des tirades du Misanthrope (…) alors la sauvegarde de l'humanité c'est cela votre ministère (et la ministre opine). Notre patrimoine premier c'est nous, ne l'oublions pas.
Sans qu'on le lui demande la salle s'est spontanément levée d'un bond. Merci Anne d'avoir mis les mots qui ont davantage leur place en début d'article qu'en conclusion. Puissent ils résonner longtemps !
J'ai suivi la soirée en salle presse et j'ai respecté l'embargo puisque la diffusion se fait en léger différé. J'ai bien entendu pris des notes au fur et à mesure, enregistré mes réflexions. C'est cependant après avoir visionné le replay de l'émission de manière à ne pas vous parler d'un moment qui aurait été coupé au montage puisque Alex Vizorek avait prévenu, avec l'aval de Jean-Marc Dumontet, on se donne le droit de couper les remerciements s'ils dépassent les 45 secondes. Ce fut le cas pour le discours de Jean-Philippe Daguerre qui tenait une dizaine de feuillets entre ses mains, mais il s'agissait peut-être -sans doute- d'un effet convenu et d'une connivence entre eux, même si ce ne fut pas du goût de tous le monde.
Quoiqu’il en soit avec une retransmission de 2 h 47 alors que le conducteur prévoyait 2 h 22 je ne vois pas ce qui a été retranché. La soirée m’a semblé plutôt équilibrée, entre humour et dignité, sérieux et dérision, joie et retenue. Les intermèdes voulus pour distraire n’ont pas du tout occulté la profondeur des paroles des artistes dont la responsabilité en matière d’engagement était tout à fait palpable, y compris jusqu’au Molière de la comédie. Ceci justifierait-il que la soirée ait réalisé la meilleure audience depuis 2015 en attirant 1,2 million de personnes ? Pour mémoire, l'an passé, 779 000 téléspectateurs s'étaient mobilisés le 28 avril 2025.
Revenons maintenant plus en détail sur le déroulé de la cérémonie.