Publications prochaines :

Comme promis les 70 articles des spectacles vus aux festivals d'Avignon In, Off et If ont été publiés (mois de juillet). Arrivent maintenant les critiques de la rentrée littéraire (mois d'août). Merci de votre patience …

vendredi 29 octobre 2021

La fracture, le film de Catherine Corsini

La fracture avait été présentée en compétition dans la Sélection officielle du Festival de Cannes 2021. Le film vient de sortir au cinéma et j’espère que la profusion des propositions ne lui nuira pas car c’est une grande réussite.

Pour l’histoire, mais aussi pour ses dialogues et son interprétation. J’ai plusieurs fois oublié qu’il s’agissait d’une fiction tant la justesse de la situation évoquait le documentaire. Le fait que Catherine Corsini ait beaucoup tourné avec la caméra à l’épaule y est sans doute pour quelque chose.
Raf (Valéria Bruni Tedeschi) et Julie (Marina Foïs), sont un couple au bord de la rupture. Suite à la chute de Raf, elles se retrouvent dans un service d’Urgences où Kim (Aissatou Diallo Sagna) s’apprête à enchaîner sa sixième nuit de garde alors qu’elle est en grève. L’hôpital est débordé et bientôt proche de l'asphyxie en raison d'une manifestation parisienne des Gilets Jaunes. L’arrivée de Yann (Pio Marmaï), un manifestant blessé et en colère, va faire voler en éclats les certitudes et les préjugés de chacun. À l'extérieur, la tension monte. L’hôpital, sous pression, doit fermer ses portes. Le personnel fait tout ce qu’il peut. La nuit va être longue…
Le film commence par une dispute entre les deux femmes. Unilatérale, puisque si la première s’énerve sur son téléphone, l’autre roupille. Les dialogues sont d’emblée cocasses : 
- Comment tu fais pour si bien dormir ?
- Et toi pour envoyer 36 textos en une nuit ?
- Ça part tout seul.

La musique est forte, choquante, annonçant le capharnaüm dans lequel les trois héros vont plonger, surtout deux. Tu crois vraiment qu’il n’y a plus rien à sauver entre nous ? implore Raf qui tente de se raccrocher à sa compagne et qui tombe … Il y a beaucoup de double sens dans ce film. À commencer par le titre qui fait référence à l’accident comme à ce qu’on appelle la "fracture sociale".
La manifestation des Gilets Jaunes est filmée au plus près. Yann semble pacifique. Mais ça dérape. L'homme est transféré aux urgences où il se trouve près du brancard de Raf. En attendant d’être pris en charge, les protagonistes vont faire connaissance. La promiscuité autorise un rapprochement physique, puis social, qui tranche avec la violence palpable, de part et d’autre, qui les dépasse.
La jeune femme qui endosse le rôle de l’infirmière, Aïssatou Diallo, semble plus vraie que nature, excellente comédienne, mais avec des gestes d’une telle sûreté qu’on pense qu’elle a été doublée sur certaines prises. Pas du tout. S’il y a un domaine dans lequel elle débute c’est la comédie. Et elle est épatante de naturel et impressionnante par sa capacité de jeu et à transmettre des émotions. On se souviendra de ce plan où elle répond Très bien (avec les yeux pleins de larmes) à la question anodine Est-ce que ça va ? alors qu’elle pense à son bébé à laquelle elle ne peut même pas accorder quelques minutes pour la soigner.

Plusieurs mondes s’opposent, ou dirons-nous, se rencontrent. Celui, très bourgeois et aisé de Raf et sa compagne, que l'on pourrait dire privilégiées. Celui de Yann qu'un rien pourrait faire basculer dans la précarité. Celui des soignants qui font face avec une détermination inouïe. L’hôpital se casse la gueule, au sens propre, avec un plafond qui s’écroule.

Catherine Corsini rend parfaitement l'ambiance, l'angoisse, l'humanité qui subsiste malgré les problèmes, et le courage aussi.
Le public rit souvent, comment faire autrement ? Comme aux enterrements, nos fous rires (induits volontairement par les situations, visuellement ou par les dialogues) est presque nerveux. Il n'empêche que le message passe. Nous ne sommes pas dans l'univers de la comédie. Un panneau sur lequel la caméra ne s’attarde même pas, informe que l’attente est de 8 à 10 heures pour voir un médecin et remercie les patients de leur compréhension. C'est un élément de décor mais si on est passé par les urgences on sait qu'il existe presque partout. Drôle à pleurer  …

Plusieurs scènes semblent surréalistes mais tristement plausibles. Comme l'accouchement surprise auquel Raf fait face. L'aide que Julie apporte à d'autres blessés. C’est un peu "la démerde".
On voit combien l'hôpital et la société dysfonctionnent. Les comparaisons sont toujours délicates mais j'ai trouvé une puissance comparable à Polisse de Maiwen sorti il y a dix ans (dans lequel d'ailleurs jouait Marina Foïs), avec l'humour en plus. C'est implacable, bouleversant de justesse mais aussi de drôlerie. Valéria Bruni Tedeschi est totalement bluffante et je ne serais pas surprise que le film soit plusieurs fois nominé aux César.
La fracture, réalisé par Catherine Corsini 
Avec Valeria Bruni-Tedeschi, Marina Foïs et Pio Marmaï, Aissatou Diallo Sagna
En salles depuis le 27 octobre
Photos Le Pacte  © Carole Bethuel

mercredi 27 octobre 2021

Un nouveau Salon du chocolat en 2021

Le Salon du Chocolat est revenu. Un peu moins époustouflant, je dois le reconnaître qu’avant la crise sanitaire, mais tout de même tentant. 

Situé maintenant dans le pavillon 4, plus modeste, du Palais des expositions de la Porte de Versailles, il a perdu plusieurs de ses exposants prestigieux. Beaucoup de chocolatiers de renom sont également absents et bien sûr ils manquent, par leur charisme et leur créativité débordante. Les producteurs étrangers manquent à l’appel, sans doute pour des raisons liées à la pandémie.

Les fondamentaux qui sont l’essence même du Salon ont heureusement été maintenus, comme le défilé des robes en chocolat, les ateliers et démonstrations … et puis, surtout, ceux qui sont là sont présents -et bien présents- avec leurs spécialités et des nouveautés.

Les sculptures sont sans doute moins gigantesque qu’auparavant mais j’ai été impressionnée par cette panthère de 1, 60 mètres, réalisée par Maëlig Georgelin dont on se souvient de l’énorme rhinocéros de 40 kilos fait en 2019.

lundi 25 octobre 2021

Envole-moi de Sarah Barukh

La version "poche" est à la littérature ce que le DVD est au cinéma. Elle équivaut à une seconde chance. C’est ainsi que après avoir loupé la sortie de Envole-moi en février 2020 (et on se souvient tous de la tourmente de l’époque pour la création artistique) j’ai découvert le roman de Sarah Barukh dans la collection MonPoche.

Ce n’était pas facile de me projeter dans l’une ou l’autre des deux amies car je n’ai pas connu les années 90 en tant que collégienne. J’ai découvert une atmosphère de violence que je ne soupçonnais pas, entretenue par le rap et contenant déjà les prémices d’un racisme éprouvant, sans compter les bagarres et les humiliations (p. 63).  Je pense très sincèrement (et je ne suis pas la seule à le dire) que la mixité nuit aux filles qui ne peuvent pas étudier dans la tranquillité.

Elles sont tout le temps sous la pression, à la fois victimes et coupables d’encourager les dénigrements. Elles s’épuisent à force de se fixer des objectifs très hauts. Leurs épaules d’adolescente ne sont pas assez solides pour s’imposer une telle pression. Sarah Barukh fait du XIX° arrondissement de Paris, qu’elle connait bien, un portrait saisissant et parfois angoissant même si le quartier opposé sur la ligne de métro n’est pas plus paisible pour Anaïs qui rencontre d’autres types de problème avec les camarades de son nouvel établissement scolaire.

Ce qui est très touchant dans l’histoire que nous raconte l’auteure en ayant emprunté le titre à une chanson (écrite, composée et interprétée par Jean-Jacques Goldman, extraite de l'album Positif, paru en 1984), c’est que, une fois adultes, et lorsque  les problèmes existentiels n’ont pas été résolus il est très difficile d’espérer vivre une vie sereine. Surtout quand un drame a surgi et séparé les jeunes filles.

Elles ont aujourd’hui presque quarante ans. Anaïs a réinventé sa vie loin de la grisaille de ce quartier de l’Est parisien où elle est née et surtout en se croyant affranchie de l’amitié bancale qui la liait à Marie. Elle exerce un métier où elle s’épanouit et habite à Nice avec un compagnon qui l’adore. Tout serait parfait s’ils parvenaient à devenir parents mais la jeune femme s’épuise FIV après FIV.

Marie, son amie d’enfance, la contacte après une longue absence, pour lui demander de l’accompagner et accomplir une sorte de pèlerinage très spécial qui feront resurgir des souvenirs enfouis. L’une et l’autre affronteront leurs fantômes au cours d’un week-end où elles vivront une sorte de Thelma et Louise version normande (p. 112 et 147). Rien ne sera ensuite plus comme avant.

Apparaîssent en contre-jour deux personnalités de mère qui sont chacune maladroite à aimer leur enfant. Celle de Marie est carrément toxique quoique touchante. Celle d’Anaïs échange avec sa fille des romans à défaut de confidences (p. 218). Comment devenir mère à son tour avec un tel héritage ?

Je ne vous dirai pas si chacune trouvera ce qu’elle cherche. Sarah Barukh nous livre les informations au compte-goutte et maintient le suspense jusqu’au bout. Son écriture est proche du thriller psychologique où la vie et la mort se frôlent sans cesse.

Elle pointe avec justesse ce qui fait qu’on perd pied et analyse les conséquences du manque d’estime de soi à travers deux personnalités différentes mais toutes deux manquant de confiance en elles, cherchant inlassablement à donner un sens à leur vie … entre vérités, mensonges et mythomanie.

Envole-moi de Sarah Barukh, Albin Michel, 3 février 2020
Edition chez MonPoche le 19 août 2021

vendredi 22 octobre 2021

ALEAS La ligne de et avec Chloé Moglia

La ville d’Antony (92) a inauguré son nouveau théâtre qui s’appelle Théâtre Firmin Gémier / Patrick Devedjian, en hommage au Président du département, ancien ministre, une des premières personnalités à décéder du Covid il y a un dix-huit mois, et surtout une personne très impliquée dans la vie culturelle d’une ville dont il fut longtemps le maire.

Il remplacera le bâtiment dans lequel on avait découvert de l’amiante et complète l’équipement composé du Théâtre Firmin Gémier La Piscine (sur Chatenay-Malabry) et de l’Espace cirque d’Antony.

L’ensemble s’appelle désormais l’Azimut et il faudra faire attention aux adresses des spectacles car la programmation est foisonnante.

J’ai découvert la salle le 22 octobre avec le spectacle de Chloé Moglia de la Compagnie Rhizome qui, bien que répertorié comme spectacle de cirque se situe à la frange du stand-up et du théâtre.

Sa performance est saisissante. D’autant que ne connaissant pas l’architecture intérieure du lieu je n’ai pas été alertée par la présence d’un étrange câble d’acier qui avait investi l’espace. C’est tout juste si j’ai été surprise que certains sièges soient condamnés, réduisant la jauge. Des places situées au centre donc à priori les meilleures.

Je n’avais pas lu le titre à voix haute. Ça change tout de le faire : ALÉAS – LA LIGNE est un parcours de vie que la performeuse relate après avoir suivi … la ligne.

Cette nouvelle salle est très confortable. Les fauteuils sont bien conçus même si les accoudoirs sont un peu fermes. Le plateau semble immense, mais il est manifestement insuffisant pour l’artiste qui investit l’espace aérien sur trente à quarante mètres de fin cylindre d’acier qui traversent et reconfigurent l’espace. 

Sur la scène, on remarque un compteur dont les diodes rouges indiquent pour le moment un double zéro. Plus tard je m’apercevrai de la présence d’une paire de chaussures rouges comme celles de la sorcière du magicien d’Oz et un casque émetteur posé juste devant.

Pour le moment des infrabasses bourdonnent comme un métro souterrain alors que l’action va se déployer  au-dessus de nos têtes, aimantées par une action qui se déroule au ralenti, faisant dire un papa à sa petite fille qu’on dirait que l’artiste se meut comme un paresseux. Le nombre d’enfants présents ce soir est d’ailleurs étonnant.

Chloé Moglia progresse lentement, avec des gestes prudents mais avec détermination. Elle avance centimètre après centimètre, s’arrêtant parfois pour entreprendre une suspension délicate avec une maîtrise sidérante. Le public, lui aussi, se contorsionne pour suivre le moindre mouvement. Le chrono est à 230 (secondes ?).
Le silence recouvre tout. L’attention est extrême. L’artiste a progressé sur la spirale et son ombre se découpe sur le mur du fond. Le compteur indique 1241. On n’a pas vu le temps passer.
Le support crisse. La respiration de Chloé est hachée. Son déplacement évoque une nage aérienne. 1836. Un coup de feu retentit, faisant craindre une explosion mais aucun attentat n’a eu lieu. Elle pend, immobile et sereine, retenue par un seul bras. C’est comme si elle marchait en apesanteur.
 
3126. Comment va-t-elle entretenir le suspense ? Ça grince, ça couine. On a compris qu’elle irait jusqu’au bout. Elle est maintenant juste au-dessus de ses chaussures.

Oups, oups, lâche-t-elle, en se posant avant de les enfiler. Elle se casque et nous scrute en se massant les épaules. Et puis elle parle en arpentant le plateau après avoir arrêté le compteur. Il est à 4806 (soit une heure 20, à une seconde près).
Dans le vide, une femme tombe à la même vitesse qu’une balle de ping-pong. L’astronaute David Scott, a démontré, en les lâchant conjointement, qu’une plume et un marteau touchaient le sol de la lune au même instant, prouvant qu’ils sont tombés à la même vitesse. L’interaction gravitationnelle veut que tous les corps massifs s’attirent.
Sa voix est rayonnante. On se croirait au théâtre et de fait on y est.

Elle partage avec le public ses observations sur les différences de rythme cardiaque. On apprend qu’un cycliste peut être à 28 pulsations par minute, une baleine à 20. Elle-même est à 55 quand elle est au repos, avant le spectacle, alors qu’elle est postée allongée tout en haut des gradins. Il suffit qu’on entre dans la salle pour que son coeur passe à 65. À la fin de sa prestation elle était à 85.

Son intervention interroge sur la ligne, et sur la notion de frontières. Et puis aussi sur les différences de temporalité pour traverser la ligne du temps.

On quitte le théâtre en rentrant prudemment vers un avenir qu’on ne connaît pas. Et en méditant sa question : Est-ce le temps qui passe ou moi ?
ALEAS La ligne de et avec Chloé Moglia
Le vendredi 22 octobre à 20 h 30
Théâtre Firmin Gémier / Patrick Devedjian
92160 Antony

mercredi 20 octobre 2021

Les rêveurs définitifs de Camille de Peretti

Les rêveurs définitifs est un livre déroutant et j'ai mis un moment à comprendre que c'était intentionnel.

Camille de Peretti écrit comme il nous arrive de penser, en sautant du coq à l'âne, et surtout en racontant les divagations qu’on peut nous aussi faire alors qu'on est en train de travailler, de marcher dans la rue ou même de converser avec quelqu'un. Il est bien connu que les femmes ont la capacité de faire plusieurs choses à la fois. Evidemment elle nous prévient rarement que son cerveau est en train d'imaginer autre chose que ce qui se passe dans la réalité, si tant est qu'on puisse dire qu'un roman raconte la réalité.

Son livre décrit la vie d’Emma, une maman solo, elle-même fille de mère célibataire, qui habite un petit appartement avec Quentin, son fils de quatorze ans. Outre ses pensées parasites, elle a du mal à se concentrer sur son travail (traduire des romans feel-good qu’elle trouve insipides), préférerait plutôt écrire un grand roman et accumule les retards.

Son principal défaut est une phobie administrative qui l’empêche d’ouvrir les courriers importants avant qu’il ne soit trop tard. C’est ainsi qu’elle se retrouve avec un impayé qu’il est urgent de régler (p. 45). Elle acceptera pour cela une mission de conseil chez Kiwi, un géant du web qui veut développer un logiciel de traduction infaillible. Mais participer à cette entreprise, n’est-ce pas contribuer à rendre son métier inutile ? Ce n’est pas la seule contradiction qui taraude Emma.

Quentin, lui, vit des aventures extraordinaires dans les jeux vidéo et s’imagine en gameur professionnel de génie. Il est un jour contacté par une mystérieuse organisation qui veut s’attaquer à Kiwi. Plongés chacun dans leur réalité, au risque de s’éloigner, mère et fils vont se retrouver réunis dans la "vraie vie" par des enjeux qui les dépassent…

Certains passages sont très drôles. Comment imaginer en effet un logiciel qui parvienne à faire la différence entre avocat pénaliste et avocat vinaigrette (p. 112) ? L’imbroglio est un art pour Camille de Peretti qui joue avec les mots en s’appuyant sur l’espèce de déformation professionnelle de son héroïne, tant habituée à traduire les expressions qu’elle en fait autant des situations. Elle nous amène à réfléchir sur ces réalités virtuelles auxquelles nous sommes confrontés, à tel point qu’elles nous font perdre nos capacités d’analyse (p. 42).

L’auteure n’hésite pas à se mettre en danger en se moquant d’elle-même : Elle mima la concentration (en réunion) ce qui eut pour effet de la déconcentrer. (…) Pour elle comme pour cette histoire, le personnage du mathématicien est secondaire. Si on lui consacre les paragraphes qui suivent, c’est uniquement pour faire croire au lecteur que l’auteure maîtrise son sujet (p. 109).

Mais si le personnage d’Emma a sans cesse des pensées digressantes, parfois en anglais (elle est traductrice, ne l’oublions pas) ce n’est pas par faiblesse mais par une sorte de clairvoyance. Camille de Peretti ose à la fois nous perdre et railler les métiers du livre. Qui d’entre nous connaissait le mot hapax qu’elle emploie sous une autre forme qu’un hapax au demeurant puisqu’il figure deux fois dans la même page (p. 175) ? Parfois, elle se rectifie elle-même et c’est drôle. On est dans son cerveau.  

Les traducteurs lisent mieux que personne. Un livre est un jeu de piste de l’auteur avec ses lecteurs mais d’abord et avant tout, avec lui-même. Tous les écrivains sont des pervers et tendent leurs livres comme on tend un miroir (p. 178).

Elle s’appuie sur une analyse de la littérature pour nous faire réfléchir sur la puissance des sentiments et confronte sans cesse tout ce qui relève du virtuel avec ce qu’on dit être la réalité. Elle invoque les grands auteurs comme André Breton (p. 245) : Celui qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive car l’angoissante question de la possibilité ne se pose plus.

Quelques pages plus loin elle exprime exactement le contraire, avec autant de force. Ayant été abandonnée avant sa naissance, elle préférait payer le prix fort plutôt que de risquer de l’être à nouveau. Une femme libre et indépendante qui choisissait d’être seule plutôt que mal accompagnée, (…) en vertu du principe que pour ne pas être déçue il valait mieux ne rien espérer (p. 249).

On pourrait donc rêver mais à condition de ne pas espérer que ses pensées ne deviennent réelles ? Ça se discute et l’auteure s’y emploie avec intelligence.

Camille de Peretti a déjà publié sept romans dont Thornytorinx (prix du Premier roman de Chambéry) et Le Sang des Mirabelles (Calmann-Lévy, 2019).

Les rêveurs définitifs de Camille de Peretti, chez Calmann-Lévy, en librairie depuis le 18 août 2021

mardi 19 octobre 2021

Soie de Alessandro Baricco, mise en scène William Mesguich

J'avais beaucoup apprécié Novecento d'Alessandro Baricco. Je n'allais pas manquer Soie, surtout mis en scène par William Mesguich.

De fait, il a très bien dirigé Sylvie Dorliat qui endosse la fonction de conteuse pour nous faire ressentir les sentiments qui ont traversé Herve Joncour (et son épouse) au cours et à la suite de ses voyages qu'elle nous invite à suivre en ponctuant les escales du doigt sur une mappemonde ancienne qui est en suspension au-dessus de la scène comme le serait le pendule du destin. 
Vers 1860, Hervé Joncour entreprend quatre voyages au Japon, pour acheter des œufs de vers à soie. Dans ce pays dangereux et lointain, il va tomber follement amoureux d’une belle inconnue et cette rencontre va bouleverser sa vie. Désir, passion, velours d’une voix, sacralisation d’un tissu magnifique sont autant de fils impalpables qui tissent cette histoire dans laquelle s’entrelacent trois beaux portraits de femme : l’inconnue fantasmée à l’autre bout du monde, l’épouse aimante et fidèle et une tenancière de bordel.
C'est la comédienne qui a proposé le texte au metteur en scène qui s'en est emparé avec la volonté d'en respecter le mystère. Et jusqu'au bout on s'interrogera sur ce qui sépare fantasme et réalité. La révélation finale du spectacle léger et inexplicable qu'avait été sa vie n'en est que plus bouleversante tout en conservant sa part de mystère comme l'a voulu le metteur en scène.

Le texte est écrit avec une précision onirique qui revient en boucle à intervalles réguliers pour mieux nous faire tourner la tête. Le décor, bien que sobre, nous transporte dans un ailleurs qui sollicite tous nos sens. Les éclairages sont d'une précision sans faille. Quelques notes de piano colorent l'atmosphère.

C'est à la fois sensuel et doux, envoûtant et subtil, sérieux et humoristique, exotique et terrien, luxueux et dépouillé, noir et coloré. Tous les ingrédients magiques sont présents pour que le spectateur vive, par la voix chaude et modulée de Sylvie Dorliat l'expérience hors du commun de cet homme qui aura contemplé son destin comme d'autres un jour de pluie.

Plusieurs passions s'entrecroisent dans cette pièce qui nous apprend beaucoup sur l'âme humaine et sur un commerce qui fut aussi dangereux que fructueux, celui des vers à soie, qui fit quelques fortunes dans la région du Vivarais au XIX° siècle. On est surpris d'apprendre qu'il a été écrit en 1996. 

Soie, inspiré du roman de Alessandro Baricco, texte français de Françoise Brun (publié chez Folio)
Mise en scène et lumières de William Mesguich, avec Sylvie Dorliat.
Du 13 octobre au 28 novembre 2021, du mardi au samedi à 19 h.
Au Lucernaire - 53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
Tous les vendredis soir, le public a rendez-vous pour prolonger son expérience de spectateur autour d’un verre.

lundi 18 octobre 2021

Visite du château de Cheverny

Après avoir arpenté les nombreux jardins, le parc et les environs, il est temps de rentrer dans ce château de Cheverny qui fut le premier domaine privé à être ouvert au public (en 1922) et qui est une des quatre destinations les plus fréquentées du Centre Val de Loire, avec Chambord, le Clos Lucé et le Zoo de Beauval.

Il ne fait plus aucun doute pour personne que l'on est presque en face de Moulinsart, où se déroulèrent tant d'aventures de Tintin puisque Hergé affirma publiquement avoir utilisé le guide de visite remis aux premiers visiteurs. Il était casanier et n’est jamais venu mais son imagination a créé une cohérence même s'il a procédé à quelques changements en transformant notamment les cuisines en crypte.

On découvre le château par la façade sud, ornée de bustes d’empereurs romains, certains étant partiellement antiques. Jules César est sans surprise positionné au centre. Le plan général de Cheverny, avec ses grands pavillons d’angle coiffés de dômes et son décor de pierre en lignes superposées (dit bossages) sont des nouveautés pour l’époque. Ils deviendront caractéristiques de l’architecture classique française. Et les parisiens pourront aussi noter une certaine ressemblance avec le Palais du Luxembourg où siège le Sénat.
Un partenariat avec la fondation Hergé permet au public d'apprécier toutes les subtilités de ses inspirations au cours d'une exposition permanente. La maquette végétale, qui varie selon la saison, est certes stylisée mais elle n'a pas sacrifié les ailes du bâtiment.
A Noël ce seront des boules qui seront juxtaposées. Ici on a utilisé deux variétés de mini-courges de 5 cm à 8 cm de diamètre, de forme sphérique, aplatie et côtelée. La Jack be little, qu'on appelle aussi pomarine, est de couleur orange vif. L'épiderme de la Baby Boo est blanc crème. Toutes les deux sont entièrement  comestibles. Leur chair assez farineuse rappelle le goût de la châtaigne.

A deux exceptions près, le domaine est resté dans la même famille depuis plus de 6 siècles, les Hurault de Vibraye, dont les descendants, le Marquis et la Marquise de Vibraye, habitent maintenant les appartements se trouvant dans l’aile droite. Jusqu'en 1985 ils ont résidé au second étage dans quelques-unes des 54 pièces, et on se rend compte, au cours de la visite, combien ces pièces étaient confortables et agréables. Sa largeur est raisonnable, assurant une lumière traversante dans les pièces d’origine. Plus tard un couloir a permis de faciliter la circulation.

C’est le même architecte qui travailla à Blois et à Chambord, Jacques Bougier (dit Boyer)  et qui utilisa une pierre tendre et locale, puisque provenant de la vallée du Cher. La pierre de Bourré offre l’avantage supplémentaire d’être plus solide que le tuffeau de la Vallée de la Loire et de s’éclaircir et durcir avec l’âge … pourvu que le toit soit en bon état nous précisa Renaud, régisseur depuis 14 ans, et qui fait visiter les lieux.

Il fait remarquer en entrant dans le château une réparation (factice) de la quatrième marche qui a mis l’escalier de marbre en conformité avec celui qu’Hergé a imaginé dans ses albums. L'armure qui figure dans les aventures du reporter se trouve maintenant sur le palier. C’est une armure de parade, donc plus légère que celles qu'on utilisait aux combats.

La visite commence toujours par la grande salle à manger où avaient lieu les dîners de réception. La table peut accueillir jusqu'à 34 personnes et elle peut être louée pour une occasion particulière (pour une somme très raisonnable d'ailleurs).

Un cuir est tendu sur les murs. La cheminée est elle aussi Renaissance. On remarque sur les buffets plusieurs bustes de personnalités prêtés par l'ambassadeur de Suède, réalisés par ce même artiste Gudmar Olovson auquel on doit les sculptures du Jardin de l'Amour.
La marquise de Vibraye y a dressé la table d’automne sur laquelle on reconnaît les dahlias du Jardin bouquetière. Dans quelques semaines la décoration de Noël sera à l’honneur remplacée ensuite par une composition hivernale.
Les plafonds et les murs ont été somptueusement peinst au XVII° par Jean Monnier, un artiste blésois formé en Italie, qui fut appelé à Cheverny après avoir embelli le Palais du Luxembourg. Cependant c’est ici qu’on trouve le plus de ses travaux.
On lui doit aussi les vignettes sur les panneaux de bois illustrant les aventures de Don Quichotte. On pourrait avoir envie de plaisanter à propos d'une tradition de bande dessinée. En tout cas le résultat plut énormément à la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, qui qualifia Cheverny de "palais enchanté".

Juste au-dessus se trouve la superbe salle d’armes. L'escalier offre un exemple typique de la décoration Louis XIII qui affectionnait particulièrement les guirlandes de fruits :
Sur le palier, on apprend que Cheverny n'a pas été construit ex nihilo. Il a été décidé de démolir la forteresse primitive édifiée en 1500, dont il ne reste que quelques vestiges, situés dans les actuels communs. Ce sont Henri Hurault et son épouse Marguerite Gaillard de la Morinière (d’où les initiales entrelacées H et M que l'on retrouve au cours de la visite) qui prirent la décision de se faire construire un nouveau château, entre 1624 et 1640 (donc cent ans après Chambord), dont leur fille achèvera la décoration intérieure.
Il fallut 50 000 briques pour élever la maquette du château médiéval et ce n'est pas la seule réalisation en Lego que l'on remarquera. Il existe un partenariat de longue date avec cette marque qui régulièrement installe des pièces supplémentaires, toujours en lien direct avec le château, son mobilier ou ses tableaux. Cela m'a fait penser à une exposition vue à Paris en 2015 et qui traduisait les possibilités énormes de ce petit matériau.
Ce sont une nouvelles fois des peintures de Monnier, appliquées au pochoir, qui ornent les boiseries et les volets. Elles n'ont eu besoin d'aucune restauration. Les armes sont du XVe et du XVIe siècles et certaines sont japonaises. Pendant la Révolution française, Cheverny appartenait à Jean Nicolas Dufort de Cheverny, introducteur des Ambassadeurs. Cheverny a pu ainsi éviter le pire grâce aux qualités de diplomate de son propriétaire qui a cependant brûlé les archives par sécurité.
La tapisserie qui se trouve sur la gauche a été tissée de fils de soie et de laine aux Gobelins au XVIIe. Elle représente l’enlèvement d’Hélène par Paris. Des fils d'argent ont été utilisés pour les ombres qui devaient, à l'époque, briller intensément.
Dans son prolongement, se trouve la chambre à coucher du roi, elle aussi peinte par Monnier sur le thème de l'histoire de Persée et Andromède. Le lit est celui qui se trouvait dans le vieux château quand Henri IV s'y rendit. Les broderies persanes ont été faites à Ispahan à une période où les figures humaines et animales étaient permises.
Sur le mur du fond, une tapisserie de 1540 provenant des ateliers de Paris qui ne s'appelaient pas encore les Gobelins raconte le voyage d’Ulysse. A côté, un prie-Dieu Henri III en excellent état.
La suite de la visite permet de découvrir des pièces de dimensions très raisonnables, suite à une redivision au XVIIIe, laissant supposer une vie agréable, à l’inverse de ce qu’on connaissait dans les grands espaces où l’hiver la température pouvait vite devenir insupportable.

On raconte qu'à Versailles en 1709 le vin a gelé dans les verres et l’encre au bout des plumes.Les calorifères ne sont apparus qu'au XIXe siècle et Cheverny a été doté dès 1937 d'un chauffage central.

Chauffer est un budget conséquent puisqu'il faut tout de même 42 000 litres de fioul par hiver mais c'est ce qui explique que les pièces de mobilier et les aménagements intérieurs aient été remarquablement conservés. Si bien que c'est un des plus meublés de Touraine, par des pièces d’origine alors qu'il a été construit tout de même en 1624.

Les meubles de diverses époques, Empire, Régence, Louis XIV … cohabitent en harmonie. Ci-dessous à gauche un berceau Empire acajou massif est encore dans la chambre des naissances.
Ces appartements du 1er étage témoignent de l’art de vivre à la française. Dans la chambre des enfants, un fauteuil en lego (au fond) et la réplique d’une lampe (non visible sur la photo) ainsi que deux chiens s'accordent avec des jouets anciens.
Dans une des pièces suivantes on admirera la robe dans laquelle Constance de Vibraye s’est mariée en 1994.
On traversera un boudoir et un fumoir, de dimensions plus modestes.
Mais c’est surtout la vraie salle à manger familiale où je me serais volontiers attablée. Son arrière-cuisine appelle à pâtisser, même si Renaud nous apprit que la véritable cuisine se trouvait juste au-dessus et que son mobilier était d’un modernisme en goût avec l’époque, en Formica bleu avec des boutons orange.
Tout mériterait un commentaire. Impossible. Je dirais juste que le tableau ci-dessous représente un marquis de Vibraye.
La Chapelle, minuscule, n’est pas accessible au public mais on en apprécie la décoration.
On poursuit par la seconde partie du rez-de-chaussée avec le Grand salon, remanié au XIXe siècle. La reproduction en lego de Jeanne d’Aragon créé une nouvelle surprise. Le maître a peint le visage, les mains, les parties carnées, et il laissa à ses élèves le soin d’achever le portrait et d’ajouter les drapés et les perspectives, permettant à l’œuvre d'être estampillée « des ateliers de Raphaël ». L’agrandissement permet de respecter les détails.
Dans le salon suivant, la Comtesse de Cheverny par Mignard au XVIIe.
On a ajouté un piano et quelques autres instruments de musique dans la bibliothèque.
On ne manquera pas d'aller voir l'Orangerie, au bout de cette allée …
… pour y prendre un rafraîchissement ou même y déjeuner (comme je l'ai indiqué dans les précédents articles sur Cheverny).
Je rappelle qu'on peut y séjourner et se donner le temps de visiter d'autres lieux de cette magnifique région. Voici quelques vues différentes des appartements qui sont réservables :
Et ne faites surtout pas l'impasse sur les six jardins et le parc …
Si on veut être complet il faudra s’arrêter à l’église, fouiner dans la boutique … Cheverny est ouvert tous les jours de l’année et n’a fermé ses portes que quelques heures, à 3 occasions : lors de la visite de la Reine Mère d’Angleterre (en 1963), le jour des obsèques du Marquis de Vibraye (en 1976) et le jour du mariage de l’actuel propriétaire, le 26 novembre 1994.

Château de Cheverny
Avenue du Château - 41700 Cheverny
Tél : 02 54 79 96 29

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