lundi 25 octobre 2021

Envole-moi de Sarah Barukh

La version "poche" est à la littérature ce que le DVD est au cinéma. Elle équivaut à une seconde chance. C’est ainsi que après avoir loupé la sortie de Envole-moi en février 2020 (et on se souvient tous de la tourmente de l’époque pour la création artistique) j’ai découvert le roman de Sarah Barukh dans la collection MonPoche.

Ce n’était pas facile de me projeter dans l’une ou l’autre des deux amies car je n’ai pas connu les années 90 en tant que collégienne. J’ai découvert une atmosphère de violence que je ne soupçonnais pas, entretenue par le rap et contenant déjà les prémices d’un racisme éprouvant, sans compter les bagarres et les humiliations (p. 63).  Je pense très sincèrement (et je ne suis pas la seule à le dire) que la mixité nuit aux filles qui ne peuvent pas étudier dans la tranquillité.

Elles sont tout le temps sous la pression, à la fois victimes et coupables d’encourager les dénigrements. Elles s’épuisent à force de se fixer des objectifs très hauts. Leurs épaules d’adolescente ne sont pas assez solides pour s’imposer une telle pression. Sarah Barukh fait du XIX° arrondissement de Paris, qu’elle connait bien, un portrait saisissant et parfois angoissant même si le quartier opposé sur la ligne de métro n’est pas plus paisible pour Anaïs qui rencontre d’autres types de problème avec les camarades de son nouvel établissement scolaire.

Ce qui est très touchant dans l’histoire que nous raconte l’auteure en ayant emprunté le titre à une chanson (écrite, composée et interprétée par Jean-Jacques Goldman, extraite de l'album Positif, paru en 1984), c’est que, une fois adultes, et lorsque  les problèmes existentiels n’ont pas été résolus il est très difficile d’espérer vivre une vie sereine. Surtout quand un drame a surgi et séparé les jeunes filles.

Elles ont aujourd’hui presque quarante ans. Anaïs a réinventé sa vie loin de la grisaille de ce quartier de l’Est parisien où elle est née et surtout en se croyant affranchie de l’amitié bancale qui la liait à Marie. Elle exerce un métier où elle s’épanouit et habite à Nice avec un compagnon qui l’adore. Tout serait parfait s’ils parvenaient à devenir parents mais la jeune femme s’épuise FIV après FIV.

Marie, son amie d’enfance, la contacte après une longue absence, pour lui demander de l’accompagner et accomplir une sorte de pèlerinage très spécial qui feront resurgir des souvenirs enfouis. L’une et l’autre affronteront leurs fantômes au cours d’un week-end où elles vivront une sorte de Thelma et Louise version normande (p. 112 et 147). Rien ne sera ensuite plus comme avant.

Apparaîssent en contre-jour deux personnalités de mère qui sont chacune maladroite à aimer leur enfant. Celle de Marie est carrément toxique quoique touchante. Celle d’Anaïs échange avec sa fille des romans à défaut de confidences (p. 218). Comment devenir mère à son tour avec un tel héritage ?

Je ne vous dirai pas si chacune trouvera ce qu’elle cherche. Sarah Barukh nous livre les informations au compte-goutte et maintient le suspense jusqu’au bout. Son écriture est proche du thriller psychologique où la vie et la mort se frôlent sans cesse.

Elle pointe avec justesse ce qui fait qu’on perd pied et analyse les conséquences du manque d’estime de soi à travers deux personnalités différentes mais toutes deux manquant de confiance en elles, cherchant inlassablement à donner un sens à leur vie … entre vérités, mensonges et mythomanie.

Envole-moi de Sarah Barukh, Albin Michel, 3 février 2020
Edition chez MonPoche le 19 août 2021

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