dimanche 3 octobre 2021

Les sœurs Tatin de Laetitia Gonzalbes

L’idée de départ était intéressante : raconter l’histoire des sœurs Tatin en s’appuyant sur la dramaturgie des Trois Soeurs d’Anton Tchekhov.

On ne tiendra pas rigueur à Lætitia Gonzalbes que deux n’égale pas trois. Ni que la Sologne n’est pas la Russie. Ce sont des géographies malgré tout comparables, retirées.

Pourquoi lui ajouter des épisodes de comédie musicale ? Certes, ils sont réussis mais ils retirent de la gravité au propos. Et puis, danser avec un balai poussiéreux au-dessus des fourneaux n’est pas très sérieux.

Comme nous sommes au XXI° siècle on utilise la vidéo, c’est classique, et pourquoi pas ? Cela permet de montrer Lamotte-Beuvron à un public qui n’en a sans doute jamais entendu parler. Sauf que même si les scènes ont été tournées dans le vrai Hôtel Tatin, on ne le voit pas plus que si on avait filmé en studio. Le montage est curieux et l’accent berrichon ne crève pas l'écran.

On connait tous ce dessert fameux qui est un succès mondial. Les gastronomes savent qu’une fable a été montée de toutes pièces pour justifier la cuisson à l’envers. Ce plat régional et à l’origine banal s’est paré d’un story-telling (comme on dit en marketing) qui continue à faire couler beaucoup d’encre. Sur ce point, le spectacle reste muet. On assiste à la fin à la confection de la tarte dans sa sobriété la plus simple. Et on ne comprend pas qu’elle soit associée à un incendie. Pas plus que le visuel de l'affiche soit inversé car (enfin !) la pâte cuit sur les pommes et non dessous comme on a l'impression en la regardant.

Mais je rends hommage à Lætitia Gonzalbes de n’avoir pas enjolivé les choses car ni Stéphanie ni Caroline n’ont inventé cette tarte qui porte leur nom. Elles en furent les mamans d’adoption. Comme Tchekhov est le père adoptif de ses personnages. L'interprétation est plutôt sensible par deux comédiennes qui s’entendent comme des soeurs, exprimant ce qu’il faut de jalousie et d’affection.

Au début du spectacle on remarque un fauteuil à bascule qui, immédiatement, fait penser au grand âge. La femme qui s’y installe joue à ce moment le rôle d’une vieille dame souffrant de la solitude après la mort de sa grande soeur adorée. Dommage qu’elle martyrise ses cordes vocales. Toutes les septuagénaires n’ont pas une voix éraillée. Les buches flambent dans la cheminée. On se rassure, le feu est virtuel mais il annonce l’incendie qui va ravager le quartier plus tard.

Quand on n’a pas de vraie vie, on vit de mirage. Stéphanie (Roxane Le Texieraime Tchekhov dont cette phrase, tirée des Trois sœurs, lui rappelle sa soeur Caroline (Anaïs Yazit, excellente comme dans le précédent spectacle de la metteuse en scène), décédée il y a un an, en 1911. A quoi bon se souvenir, se plaint-elle avec mélancolie. On nous oubliera, c’est inéluctable (sauf qu’à ce stade le public sait bien que tout le monde se souvient de ce plat devenu culte et qui porte leur nom).

C’est pourtant au jeu des souvenirs qu'elle va se livrer en rejouant avec sa soeur les principaux épisodes de leur vie. Stéphanie se souvient de leur vie à sa soeur et elle dans l’hôtel familial, des discussions philosophiques dans la cuisine, de leurs histoires d’amour… et du moment où elles ont servi pour la première fois le fameux dessert. Les deux soeurs chantent et dansent Plaisir d’amour, le Temps des cerises, … Stéphanie se veut didactique, expliquant pourquoi le vert est une couleur que les artistes n’aiment pas porter. Et elle nous donne le secret pour combattre la mélancolie : travailler, travailler encore et encore.

Le texte est très nostalgique, souvent ponctué de regrets : J’ai l’impression que tout sur terre est destiné à changer. Il peine à se construire. Une fois la recette expliquée et réalisée presque sous nos yeux Stéphanie jugera : cette histoire est sans dessus dessous, comme notre tarte, tiens.

Apprécions cette création qui est cependant pour moi un cran en dessous de la précédente, Je m'appelle Erik Satie comme tout le monde. J'ajoute que Roxane Le Texier sera prochainement Ulla, rôle principal féminin, dans Les Producteurs, la comédie musicale qu'Alexis Michalik prépare pour le Théâtre de Paris.

Les sœurs Tatin d’après « Les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov
Création librement adaptée de Laetitia Gonzalbes
Avec Roxane Le Texier et Anaïs Yazit
Costumes : Claire Avias  
Film : Mathilde Sereysk
Musiques : David Enfrein et Tim Aknine 
Au Théâtre de la Contrescarpe - 5, rue Blainville - 75005 Paris
(Métro Place Monge ou Cardinal Lemoine)
Jusqu’au 28 novembre 2021
Du mercredi au vendredi à 19 h, les samedis et dimanches à 18 h 30

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