jeudi 25 février 2021

Visite de la Maison paysanne de Grand Village à Oléron

Après la Salorge, que j'avais visitée en septembre 2020 nous restons sur la commune de Grand Village pour découvrir le lendemain, juste à côté de la mairie, la Maison paysanne (qui bien entendu est fermée en ce moment au public pour cause de crise sanitaire).

Nous sommes le dernier jour de l'été mais le temps est encore magnifique.

Un  édifice très contemporain (photo ci contre) abrite un centre d’interprétation, pour favoriser les multiples regards sur l’habitat écologique, d’hier à demain. Des stages d'éco-construction, ateliers enfants, balades commentées, conférences… y sont proposés pour donner envie à chacun d’agir au quotidien, et d'utiliser des écomatériaux qui, parfois, ne sont pas locaux.

Les autres bâtiments sont anciens et authentiques même s'ils ont été remontés pierre par pierre, pour rappeler ce qu'était la vie d'une famille de petits cultivateurs oléronnais dans un passé qui n'est pas si lointain.

C'est si bien fait qu'on a l'impression qu'ils ont toujours été là. C'est à des passionnés qu'on doit cette performance entreprise de 1971 à 1981, les Déjhouqués, du Groupe Folklorique de l'Ile d'Oléron à Grand Village Plage, fondé par André Botineau. Son ambition était de faire connaître et d'éviter l'oubli des coutumes locales, le patois, les danses et les chants. Une statue à leur honneur les célèbre anonymement dans le parc voisin.

Ils s'y sont mis après la construction du pont (1963 à 1966) qui, entre autres, entraina une augmentation du tourisme. Mais à ce moment-là cette périphérie du bourg de Grand Village était presque encore entièrement entouré par la nature, avec juste le camping comme voisinage.

L'association existe toujours, et l’expression est encore employée dans la région. Se déjhouquer signifie se lever. L'origine de ce verbe provient des poules qui dorment toujours sur un perchoir, un "juqueux" en patois. Dire se jouquer comme les poules indique qu'on se couche de très bonne heure.

Ils ont uni leurs forces, rassemblé des dons, trouvé du mobilier (lequel est en restauration) et des outils. La restauration est terminée à moitié, suite à des chantiers, des stages de formation, de peinture, ou de vernis sur meubles. L’ensemble est donné en 1994 à la municipalité, puis à la Communauté de communes, comme le port des Salines, et s'accompagne d'un changement de nom et de l’adjonction du terme "éco".
La maison paysanne est simple et comporte peu d'ouvertures, percées sur la façade sud, pour des raisons évidentes de salubrité. Il n'y a qu'une pièce dans la maison, à la fois chambre, salle à manger et surtout cuisine, d'où son nom de thieuzine emprunté au patois charentais.

mercredi 24 février 2021

Les digitales de Fabienne Legrand

Les Digitales est un ouvrage qui a une double vocation, la première de distraire puisque l'auteure est avant tout une illustratrice, et la seconde de nous alerter sur la présence des femmes dans le monde du numérique.

Le trait de Fabienne Legrand est fin et élancé. Ses personnages vivement colorés se détachent sur un fond suggéré en noir et blanc.

Dans la préface qu'elle a rédigée pour présenter l'ouvrage, Aurélie Jean ne cache pas que les femmes restent minoritaires dans le milieu numérique alors que les opportunités offertes sont incroyablement attirantes.

Espérons que ce livre, qui met la focale sur les femmes qui ont des responsabilités dans ce domaine, servira de déclencheur de vocations ! Elles sont nombreuses à témoigner, insuffisamment en France, me semble-t-il, mais prenons cela comme un début. Et il ne fat pas se priver de mettre ce recueil entre les mains des jeunes étudiantes.

En effet, 85 % des métiers de 2030 n'existent pas encore. Ils seront digitaux eul doute que la crise sanitaire amplifiera le phénomène. Nouveaux besoins, nouveaux outils, tout est à inventer. Le potentiel fait rêver et représente une formidable opportunité pour les femmes, mais aussi pour les hommes. On apprend qu'ils se sont engouffrés dans le domaine de l'informatique dès que celui-ci s'est avéré prospère. Comme dans bien d'autres, les femmes ont pourtant été pionnières.

Le lecteur découvrira moult possibilités de ces métiers grâce aux témoignages de celles qui les ont choisis et qui disent les aimer. 

Fabienne Legrand est aussi l’auteure d’Un été au Cap Ferret (2012), J’ai deux amours, mon sac et Paris (2013), Belle dans mon assiette (2017), Absolument fabuleuse (2018), Belle dans mes recettes (2020) et Kourrage Antoine (2020), tous au au cherche midi.

Les digitales de Fabienne Legrand, préface d'Aurélie Jean, au cherche-midi, à paraitre le 4 mars 2021

mardi 23 février 2021

Le Phare de Chassiron et le Nord de l'île d'Oléron

La première photo annonce le double sujet de cet article.

Il sera question de ce phare, le seul qui s'élance à 43 mètres de hauteur au-dessus de l'île d'Oléron, à la pointe septentrionale, et la subsistance d'étranges constructions marines que sont les écluses à poissons. C'est une spécificité régionale qui est en cours de disparition, pour de multiples raisons et ce n'est pas la force de l'érosion qui arrangera les choses.

Le Phare de Chassiron est situé près de la ville de Saint-Denis-d'Oléron. Il se découvre de loin, depuis les terres en toute logique mais il a été bâti sur une falaise rocheuse pour alerter les marins et leur permettre de rentrer sans trop de crainte dans les eaux du pertuis d'Antioche, lieu semé de récifs et réputé pour ses nombreux naufrages.

Il fut électrifié en 1930 et il est aujourd'hui équipé d'une lampe halogène 1 500 de 28 miles de portée (52 km).

C'est d'ailleurs toute l'île qui est dangereuse, même si on ne saurait la comparer au Finistère. J'ai vu des épaves au sud.
Un voilier s'est récemment échoué sur la plage de Saint-Trojan en se fracassant sous la dune qui soutient la voie de chemin de fer du petit train touristique.
Chassiron est le plus ancien phare de France encore en activité après celui de Cordouan. La première tour du phare de Chassiron, de 33 mètres de haut, a été construite sur ordre de Colbert en 1685. C'est le second feu bâti sur les côtes française après celui de Cordouan, élevé lui en 1355. À l'époque, Rochefort était un arsenal militaire de la marine royale. Ce dernier avait une position stratégique car il était protégé côté terre par la Charente et côté mer par les pertuis charentais et les fortifications maritimes (Fort Louvois, Fort Enet, Fort de Fouras, …).

De nombreux naufrages ont eu lieu sur la côte découpée du nord de l'île. Il devenait alors essentiel de construire un phare pour orienter les marins et pour baliser l'entrée du pertuis. De façon à le différencier de ses voisins, que sont le phare des Baleines sur l'île de Ré et le phare de Cordouan dans l'estuaire de la Gironde, la tour Colbert était éclairée par deux feux de bois.

Deux siècles passèrent. La tour Colbert n'était plus assez efficace pour faire face au trafic maritime qui augmentait. Elle se situait trop près de la falaise qui recule très rapidement à cause de l'érosion à cet endroit de la côte, comme on le voit sur la photo ci-dessus.

Le deuxième phare de Chassiron, tel qu'on le connaît aujourd'hui, a été construit en 1834 et mis en service le 1er décembre 1836. Les fondations ont 18 mètres de diamètre et 3 mètres de profondeur sous le rocher. Les pierres proviennent de la carrière de Crazannes (Charente Maritime). Les marches, les perrons et la plate-forme sont des blocs de granit de Vendée. Ces matériaux ont été acheminés par gabares jusqu'au port de Saint-Denis.
La tour Colbert était blanche. Chassiron fut peint en 1926 de 3 bandes noires de 6 mètres de hauteur pour le rendre plus visible par mauvais temps, en particulier en cas de brouillard. Elles permettent aussi d'éviter de le confondre avec le phare des Baleines, situé à la pointe ouest de l'île de Ré, et qui est demeuré tout blanc.

Depuis 1998, il n'est plus gardé à demeure mais automatisé et contrôlé à distance. Il est entretenu par le bureau des phares et balises et surveillé par un contrôleur des Travaux Publics de l'État.

Ses 224 marches en colimaçon ne m'effrayaient pas et je me serais réjouie d'admirer les villes de La Rochelle, l'île de Ré, ainsi qu'une partie nord de l'île d'Oléron. J'aurais aimé visiter la rotonde qui abrite un musée. Les six salles du musée s’orientent, d’une part, autour de la découverte des pêches traditionnelles (pêche embarquée, pêche à pied, pêche à la courtine et pêche aux écluses à poissons) et d’autre part, elles évoquent l’agriculture partagée entre maraîchage et viticulture ainsi que les difficultés que rencontraient les paysans face aux vents et aux embruns qui brûlaient les récoltes. La crise sanitaire bloque tout, y compris les visites pédagogiques et les animations-spectacles. Une grosse déception pour les 165 000 visiteurs annuels. Heureusement que la reconstitution de l'écluse est à ciel ouvert, sinon nous en aurions été privé.
On peut juste tourner autour de ce monument et apprécier les plate-bandes qui s'organisent en étoile, comme celle d'une rose des vents. 
Il se compose de quatre bassins, de mobilier pédagogique, d'une partie jardin de type contemporain avec des graminées et autres plantes d'ornements, et d'une partie jardin traditionnel avec 21 variétés de roses, un potager et de la vigne.

L'endroit est labellisé Jardin remarquable, comme celui de la Boirie, créé il y a 25 ans par un acharné, à Saint-Pierre-d'Oléron, fermé pendant la pandémie, et qui abrite une étonnante collection de sauges, notamment la Salvia leucantha, la sauge de brousse mexicaine aux hampes violettesA cette saison (nous sommes encore en hiver) il y a peu de fleurs. Ce sont surtout les jonquilles qui balancent leurs clochettes.
On remarque les palmiers qui suggèrent un climat d'une relative douceur car le vent doit souffler très fort sur le littoral à en juger par l'inclinaison des pins.
Des panneaux informatifs donnent les noms de chacun des vents et leurs actions.
En repartant on est saisi par la beauté des massifs d'euphorbes dont la couleur tranche avec le gris bleuté des pieds de lavande.
Un chemin côtier, abrité des courants d'air permet de longer (prudemment) la falaise et d'apprécier le grondement des vagues sous lesquelles affleurent deux ou trois écluses, dont on devine les murs après avoir étudié le modèle réduit (mais conséquent) qui a été reproduit sur la terre ferme.


Cette construction en forme de croissant convexe face à l'océan est une réduction des pêcheries à poissons qui existaient à l'époque médiévale et dont 17 sont encore en service sur l'estran rocheux d'Oléron. Mais, attention, la pêche y est interdite pour le commun des mortels.
Recouvertes à chaque marée, les écluses, d'où la mer se retire à marée basse par des portes grillagées, positionnées au milieu du croissant, sont de véritables pièges à poissons sur la foue, plus bas que le niveau inférieur de la grille. Jusqu'au milieu du vingtième siècle, leur exploitation procure une part conséquente de la nourriture des populations insulaires.
Elles font partie du patrimoine maritime historique des îles charentaises. Leurs murs de pierres sèches doivent résister lors des tempêtes à des chocs de 20 tonnes au mètre carré. la construction et l'entretien des murs représentent un savoir-faire que les hommes se sont transmis jusqu'à nos jours.
On peut en voir un exemple encore quasi intact sur la commune de Saint Georges (ci-dessus) aux Sables Vignier. La dernière écluse, en descendant la côte, se trouve à  l'Ecuissière. Les photos ci-dessous ont été prises à marée basse.

lundi 22 février 2021

Le Rendez-vous de Rangoon d'Evelyne Dress

Vous le savez, je connais Evelyne Dress depuis quelques années. Je n'ai cependant découvert son quatrième roman qu'après en avoir lu plusieurs autres.

J'ai eu du mal à détacher sa personnalité de celle du personnage principal, Thérèse, qui, même si elle est présentée comme une animatrice de la télévision, a des traits de caractère si proches de ceux que je connais d'Evelyne que je ne peux pas croire qu'il ne s'agit pas d'elle. Vous devinerez que ma lecture n'en fut que plus agréable.

À trente-trois ans, lasse des faux-semblants, des préjugés et de la superficialité de la vie parisienne, cette femme encore jeune et sans enfant, décide de tout plaquer. Elle prend un billet pour le bout du monde. Elle atterrit en terre inconnue, la Birmanie, où elle a accepté de remplir une mission risquée, celle de remettre une importante somme d'argent à Aung San Sur Kyi, Prix Nobel de la Paix, fraichement sortie de prison.

Ce livre est d'abord un voyage dans les profondeurs d'un pays dont j'ignorais les spécificités, ce qui, alors que nous sommes bouclés en France et soumis à des restrictions de liberté, apporte une belle bouffée d'oxygène.

C'est aussi une démonstration politique, bien que tempérée, qui résonne hélas encore cependant avec l'actualité des derniers jours, et une analyse comparative appliquée des grands principes religieux, sans pour autant être donneur de leçon. Comme Marc, un des personnages du roman, on aimerait comprendre pourquoi les hommes n'arrivent pas à s'entendre, alors que leurs principes de vie sont les mêmes quelle que soit leur religion, leur culture, leur couleur de peau ou leur philosophie (p. 276). C'est enfin également un roman d'amour (comment pourrait-il en être autrement ?).

La carte et la liste des personnages aident à suivre les différents périples de l'héroïne dans ce pays où la seule ambition est la survie. Les chapitres défilent à un rythme soutenu, tissant une histoire incroyable (très bien documentée comme en témoigne l'imposante bibliographie figurant en annexe) ponctuée de petites touches d'humour avec la liberté de ton si plaisante à laquelle Evelyne aura habitué son lectorat.

Jusqu'au bout nous pourrons hésiter à désigner quel est le personnage que Thérèse va rencontrer dans Le rendez-vous de Rangoon : une dissidente, un homme, ou en enfant, à moins que ce ne soit surtout au devant d'elle-même qu'elle progressera.

Elle aura longuement balancé entre deux hommes mais elle n'aura aucune hésitation à devenir mère d'un seul enfant. Elle accomplira avec détermination et courage les objectifs qu'elle s'est fixés. Elle assimilera les codes du savoir-vivre birman et la culture du pays sans perdre la sienne. Elle apprendra une forme de lâcher-prise en mettant en application le conseil de sa psy : Arrêtez de prévoir, vous allez provoquer ce que vous redoutez (p. 236). Nous devrions la suivre.

Le Rendez-vous de Rangoon d'Evelyne Dress, éditions Glyphe, 2016
Première publication aux Editions Alphée en 2009

dimanche 21 février 2021

Des bulots, … facile à faire une fois qu'on connait le processus

A part ceux dont je me suis régalée chez Stéphane Bertignac, à la Cantine du Troquet de Rungis, je n'aime pas du tout les bulots.

Apprenant que ces crustacés sont pêchés dans l'océan qui gronde au bord d'Oléron je me suis dit qu'il fallait que je my mette. J'en ai donc acheté (des vivants) sur place, à défaut d'aller les pêcher moi-même, ce que je compte bien faire un jour, comme cuisiner les couteaux d'ailleurs, même si, là encore, je les adore préparés en sauce vierge par Christian Etchebest.

Je me suis aperçue combien c'était l'enfance de l'art que de les réussir. Il suffit de les choisir petits (les gros seraient plus caoutchouteux) et surtout de ne pas les conserver très longtemps au réfrigérateur après cuisson, surtout pas plus de 48 heures. Comme c'est bon, le risque est minime.

C'est assez  économique. A Oléron on les trouve (vivants ) autour de 6-7 € le kilo, contre un peu plus de 11 une fois cuits. Je vous conseille 250 grammes par personne, coquilles comprises évidemment. Et pour ceux qui seraient inquiets je précise que ce fruit de mer n'est pas en voie de disparition parce qu'on le pêche "responsable".

On m'avait bien expliqué qu'il fallait les rincer à grande eau pour enlever le sable, et la vase éventuelle. Qu'ensuite il convenait de les faire dégorger dans un bain d’eau très salé pendant au moins 10 mn, en utilisant du gros sel de préférence. Je n'en avais pas sous la main, un comble pour quelqu'un qui se trouve au milieu de marais salants. Je dirai à ma décharge qu'en cette période ils ne sont pas exploités mais au repos, sous une belle couche d'eau.
J'ai fait avec les moyens du bord, en allant me procurer de l'eau de mer et compensant la teneur en sel par une durée prolongée de séjour des crustacés dans le liquide. Le but de l'opération est de les inciter à rendre leur bave, comme on appelle le filament visqueux qui s'échappe de la coquille.

Si vous avez des doutes vous pouvez renouveler l'opération plusieurs fois. Tout le monde ne le fait pas mais c'est, j'imagine, le secret pour obtenir un résultat souple, et néanmoins croquant.

Bien mélanger pour que le sel se dissolve bien. Les bulots vont alors rendre leur « bave », un genre de petits filaments visqueux. Ne pas hésiter à renouveler ce bain 2 ou trois fois jusqu’à qu’ils ne soient plus baveux.
Une fois égouttés, on les place au fond d'une grande marmite et les recouvre largement d'eau froide. On ajoute un bouquet garni avec les aromates habituels comme le persil, le laurier et le romarin. J'ai ajouté des verts de poireaux, une carotte, des grains de poivre et un oignon en morceaux.

On porte alors à ébullition et on maintient à petits bouillons quelques minutes. Il est important de laisser ensuite refroidir dans le bouillon (on aura coupé la source d'énergie bien sûr) au moins 10 minutes. On les égouttera et réservera ensuite au frais si on n'est pas prêt à les déguster. Personnellement je les préfère tièdes. En tout cas, même si on est pressé i ne faut pas les égoutter bouillants car ils s'assécheraient. On peut juste ajouter un peu d'eau froide au bouillon si on est pressé.

On les sert avec une mayonnaise, maison bien entendu. Je disposais d'ail des ours. J'en ai ajouté pour la décoration, et leur goût.

On dit que le bulot est riche en oligo-éléments, notamment en sélénium, et en sels minéraux multiples. Mon conseil est juste de ne pas abuser de la mayonnaise en raison de sa teneur en matières grasses.
On peut poursuivre avec un poisson cuit au four sur un lit de romarin ou de laurier. Cet arbuste compose des haies naturelles un peu partout sur l'île. Ou par un plat de poulpes. Ou, en saison par des moules, marinières ou en églade (selon la marche à suivre que je donnais ici). Sans oublier les huîtres, des fines de claires puisque c'est la grande spécialité ici.
On peut s'en régaler crues, avec quelques gouttes de citron, du poivre ou un vinaigre à l'échalote. Je les ai découvertes aussi chaudes, cuites quelques instants sur le barbecue, et servies avec un beurre d'ail.

mercredi 17 février 2021

J'ai 14 ans et ce n'est pas une bonne nouvelle de Jo Witek

J’ai lu J'ai 14 ans et ce n'est pas une bonne nouvelle par hasard, parce qu’il était dans l’immensité des fichiers qui me sont transmis par le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (dont jusque là je décrochais un peu parce que lire en numérique n’est pas mon fort) et c’est un énorme coup de coeur.

Je le recommande à tous les âges. Et curieusement surtout aux adultes car on ne peut rester indifférent aux mariages forcés, qui concernent  plus de 10 millions de mineures par an dans le monde. On a envie de vérifier les chiffres en espérant qu'il y a une erreur.
En rentrant du collège pour les vacances scolaires, Efi est convaincue qu'elle est une ado comme les autres et qu'à quatorze ans le monde lui appartient. Elle regagne son village (lequel n'est pas nommé mais on suppose qu'il se situe quelque part en Afrique), fière d'un carnet de notes exemplaire.
Mais cela ne compte plus pour les siens. Elle est une fille nubile à présent, c'est-à-dire : bonne à marier. Plus de liberté, plus d'horizons, plus de livres ni de balades avec les copines. Son avenir est désormais entre les mains d'un père, puis celles du mari qu'on lui a choisi.
Elle est devenue une marchandise, un cadeau que s'offrent les familles. Arrachée à l'enfance, ses rêves piétinés, Efi entre dans l'enfer du mariage forcé. Son destin serait-il au XXI° siècle de vivre à jamais en servante emprisonnée ?

J'ai été happée très vite et je l’ai savouré avec avidité. C'est un livre qui cumule les qualités d'un roman avec celles d'un documentaire. Rien d'étonnant quand on sait combien Jo Witek en a la pratique.

Outre le personnage très attachant d'Efi, respectueuse mais rebelle, j'ai découvert celui de son frère qui, progressivement, va se ranger de son côté. 

Bravo à l'auteure pour la vivacité de son style et la pertinence du sujet.

J'ai 14 ans et ce n'est pas une bonne nouvelle de Jo Witek, chez Actes Sud, en librairie depuis le 3 février 2021

lundi 15 février 2021

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard

Déjà un an que le premier roman de Thibault Bérard recueille une pluie d’hommages, certes mérités. Et j’anticipe d’avance les critiques que l’on va me faire en comprenant que je ne suis pas enthousiaste. Plusieurs de mes amis sont décédés récemment et je me préserve de lectures qui me rappellent de douloureux souvenirs.

J’aimerais davantage d’optimisme, même si j’entends plusieurs de mes camarades protester que ce roman en dégage. Pas suffisamment pour moi !

Je ne l’ai donc lu que ce mois-ci, et encore, parce qu’il figurait dans la sélection 2021 des 68 premières fois.

Le sujet, comme je viens de le préciser, ne me tentait pas le moins du monde et, pour justifier ma position, je me réfugiais derrière une autre affirmation que celle que l’auteur a choisie comme titre. Etait-ce une bonne excuse ? Boris Vian écrivait : L'essentiel est de porter sur tout des jugements a priori, et il me semblait que Il est juste que les forts soient frappés me démoraliserait. Je ne me trompais pas.

Néanmoins, et pour qu’on ne me jette pas la pierre de ne pas l’adorer, j’illustre cet article d’une photo de cairn, qui représente finalement assez bien à mes yeux ce qu’aurait pu être la couverture de ce roman si j’avais perçu entre ses lignes davantage de douceur au lieu d’être aveuglée par l’éblouissement qui était annoncé.

J’ai pourtant apprécié l’idée sous-jacente selon laquelle les défunts seraient obnubilés par le bien-être des vivants quoique le concept ne soit pas nouveau puisqu’il parait qu’au Japon rêver d’un mort signifie que cette personne pense à vous. Est-ce un fond dépressif qui a très vite tempéré cette bonne nouvelle ? Ou une manifestation de mon esprit cartésien ? Car si je veux bien croire que pendant quelque temps je demeure dans la pensée des êtres qui m’étaient chers, je ne peux pas imaginer (si tant est que la première affirmation puisse être plausible) que les ancêtres qui ne m’ont pas connue « de leur vivant » s’intéressent à moi depuis l’au-delà.

Vous avouerez que cette prise de conscience limite la portée philosophique de l’argumentation que Thibault Bérard laisse s’épanouir dans les confidences de Sarah. Et pourtant j’aurais pu m’identifier à cette rebelle qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire « Moi, de toute façon, je vais crever avant 40 ans » (p. 44) qu’elle brandira comme l’inverse d’une menace. Comme un pare-feu au destin. Comme elle, j’ai voulu voir la promesse d’un bonheur, puisque oui « La vie est dingue » (p. 23). Sa rencontre avec Théo, fou de Capra et de Fellini, pouvait relever d’un heureux hasard et j’ai eu envie d’y croire en murmurant E la Nave va.

Mais l’histoire ressemble trop à une autre, bien connue, l’Ecume des jours, de précisément Boris Vian. Alors quand Sarah commence à peiner à respirer j’ai aussitôt fait le rapprochement avec le nénuphar qui se développait dans le poumon droit (c’est toujours le droit qui est atteint dans les romans) de Chloé. Sauf que chez Bérard, la situation s’inverse puisque Chloé sera celle qui survit alors que Théo, contrairement à Colin, n’aura jamais l’intention de se laisser mourir de tristesse. Quoiqu’il ait une bien curieuse façon d’entretenir son moral en lisant La route (p. 147). Il faut être sacrément solide pour adopter une telle méthode. Et vous aurez deviné que ce n’est pas la mienne en ce moment, quoique le récurrent encouragement « ça va aller » de Cormac Mc Carthy agisse comme un pansement.

N’allez pas croire que j’ai perdu le fil de mon récit. Pas plus que Sarah qui voudrait nous embobiner (p. 64). L’auteur sait parfaitement depuis le début où il veut nous embarquer et jusqu’où. D’ailleurs il nous assène quelques vérités universelles comme celles-ci : Est-ce que le seul fait de raconter cette histoire suffirait à m’en éloigner ? Est-ce que mon pari fonctionne ?

Il faut croire que oui puisque le roman a reçu une pluie d’éloges alors que (p. 86) Sarah poursuit : depuis ma barque qui prend l’eau (il s’agit) d’une tumeur cancéreuse dans le poumon (ce n’est d’ailleurs pas tout à fait exact, on apprendra plus tard qu’elle est située dans le médiastin, et que donc Sarah, la principale intéressée, aurait un trou de mémoire). Privilège de la mort. (…) Place à la vie en attendant.

Ils sont nombreux, comme Boris Vian, à avoir écrit semblable dégringolade avec humour ou comparable faux détachement. L’idée que l’amour serait éternel, exempt de la moindre jalousie pourvu que ceux qu’on a aimés continuent à nager dans le bonheur après notre mort (ou malgré notre départ) est récurrente en littérature.

Certes, il y a de très belles envolées dans cet ouvrage, évidemment. On admire l’abnégation de Sarah : je protège Théo parce que je sens qu’il est attaqué, je le fais à l’instinct, parce que je l’aime et aussi parce que ça m’évite de faire face à ce qui m’attaque, moi. Voilà tout. Je me débats sans quoi je me noie (…) ce mec ne peut tout simplement pas admettre qu’un vrai gros pépin nous tombe sur la gueule (p. 86).

Le lyrisme coule parfois à flots, mais il est tempéré par une sorte de dérision dérisoire qui donne de la légèreté au récit (j’en conviens). Dr House, Grosminet, Peter Pan, Spiderman, Raiponce … Ça défile. Tous ces personnages de fiction vont finir par nous faire croire que nous sommes dans un film et pas dans la vraie vie, ou dans un scénario de Godard, un réalisateur régulièrement cité … qui me donnerait alors envie de crier Sauve qui peut la vie !

Le titre est celui d’un chapitre et il revient plusieurs fois comme une réflexion intérieure (p. 115). Il devient un blason nous dit l’auteur, une devise, pour faire mentir le destin, et tant pis si on le prend pour un mantra à la con (p. 124). Comme s’il était envisageable de plaider le faux pour obtenir l’inverse. Ou d’écouter en boucle la voix écorchée d’Aerosmith chanter Amazing en étant persuadé qu’elle puisse agir comme une pensée magique (p. 180).



De multiples références musicales émaillent le propos et j’aurais dû les noter au fur et à mesure. Je me suis laissée piégée. J’ai eu tort de croire que l’auteur, dont je savais qu’il était aussi éditeur, dans une autre maison (Sarbacane) aurait jugé bon de faire figurer la liste des morceaux en annexe. Je ne me souviens plus que de Nick Cave dont les paroles de Into my arms se feront entendre à maintes reprises à partir de la page 20.

Nous ne sommes pas tous touchés de la même manière. J’ai lu des critiques dithyrambiques. Je les comprends mais j’ai largement plus été émue par des scénarios comme ceux de Se souvenir des belles choses ou Quelques heures de printemps. Sans parler du film culte que fut Love Story. Et surtout de Deux jours à tuer de Jean Becker (2008) qui, à partir d’un point de départ semblable, instaure un vrai suspense.

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard, éditions de l’Observatoire, en librairie depuis le 8 janvier 2020

samedi 13 février 2021

Parlons d'anniversaire

Le blog entre dans sa quatorzième année.

Chaque 13 février est prétexte à un billet spécial.

Avec un peu moins de 200 articles cette année 2020, particulière à bien des égards on pourrait penser que je m’essouffle. Ou que je traverse une sorte de crise d’adolescence. Pas du tout. J’ai eu simplement moins de sujets à traiter. Je n’ai pas voulu tenir un journal de confinement. La vie était suffisamment compliquée pour ne pas appuyer là où cela pouvait faire mal aux lecteurs.

J’avais créé le blog pour partager mes enthousiasmes et prouver qu’il y avait du positif à débusquer. J’étais lasse des râleurs qui estiment que tout allait à vau-l’eau. Je n’ai pas souhaité modifier la ligne éditoriale. Avec les restaurants fermés, plus de découvertes de lieux exceptionnels à raconter. Avec les cinémas et les salles de spectacle quasi clos plus de créations à chroniquer, à de rares exceptions près.

Restèrent les livres, mais comme beaucoup, je suis restée de longues semaines incapable me concentrer sur des romans dont les personnages évoluaient dans une époque révolue.

J’ai poursuivi un temps les interviews radiophoniques. Il me semble que les Entre Voix qui ont été réalisés pendant le premier confinement sont les meilleurs. Je vous invite à les écouter ou à les ré-écouter (ils sont accessibles à partir du lien figurant en colonne de droite). Ils vont d’une certaine façon entrer dans l’Histoire car les personnalités qui ont accepté de se confier ignoraient que nous vivions un moment charnière. Les studios de Needradio sont désormais inaccessibles. Pour combien de temps encore ? Mais la vie continue.

Mon rapport à l’écriture s’est également modifié au fil du temps. Je n’ai pas perdu l’habitude d’écrire mais j’ai changé de support de prédilection. J’ai suivi un autre format. Je suis passée au roman. Et j’ai progressivement glissé de la réalité à la fiction.

Il est trop tôt pour en parler même si j’ai trois manuscrits en cours, dont un qui est achevé, mais qui reste à retravailler.

J’ai aussi été longtemps éloignée de Paris et mon rapport au temps a lui aussi évolué. Aujourd’hui les mimosas sont en fleur. L’air est saturé de leur parfum évoquant l’amande amère, celle-là même des salles de classe de mon enfance et me fait rêver à d’autres jours, d’autres projets …

dimanche 7 février 2021

Nos corps étrangers de Carine Joaquim

Il m’est difficile de parler en toute objectivité de Nos corps étrangers de Carine Joaquim. Parce que ce livre a échoué entre mes mains après le bouleversant et très réussi Over the rainbow de constance Joly. Difficilement égalable en émotions (et pourtant si, je vous le dirai bientôt car je suis déjà plongée dans un autre roman, éblouissant).

Il se pourrait aussi qu’une année de crise sanitaire m’a rendue sensible au réalisme d’un récit dit contemporain. Et celui-ci me semble appartenir à un monde révolu. Non pas que nous sommes devenus plus humains, certes non. Les problématiques d’intolérance soulevées par l’auteure demeurent d’actualité. Mais je suis persuadée qu’elles ne peuvent plus être abordées comme si rien n’avait changé.

On ne quitte plus la région parisienne avec des motivations comme celles d’Élisabeth et de Stéphane en se persuadant qu’on prendra un nouveau départ. Admettons donc que l’histoire se situe dans les années 2010-2015. Il est vrai qu’alors beaucoup ont voulu croire au rêve campagnard dans une grande maison (vous remarquerez que tant qu’à faire les évadés de l’agitation parisienne ne se cloîtrent jamais dans de petits espaces) qui leur permettra de repartir sur de bonnes bases : sauver leur couple, réaliser enfin de vieux rêves, retrouver le bonheur et l’insouciance avec leur fille Maëva.

Carine Joaquim met en garde ses lecteurs en les interrogeant sur la simplicité supposée de recréer des liens qui se sont délités, et d’oublier les trahisons. J’ajouterai, surtout lorsque le destin fait croiser des personnalités atypiques, qui ont bien du mal à exister dans un milieu provincial un peu étriqué.

Le roman se déroule sur une année balancée entre le rythme des trimestres scolaires. Au nombre de trois, ils composent la gestation d’un avenir qu’ils ont voulu meilleur mais qui ne le sera point. Sans déflorer la fin on admettra qu’il ne pouvait en être autrement en remarquant son édition par La Manufacture de livres, un éditeur indépendant se situant dans l’héritage du roman noir et du roman social, se voulant être témoin de notre époque, et en ce sens, le roman est réussi.

Au début tout est gris, c’est normal, c’est l’automne. Les personnages sont d’humeur morose. Rien ne va comme ils le voudraient. Sauf peut-être pour Elisabeth dont le retour à la nature va inspirer la peinture d’immenses toiles mais les deux autres ne trouveront pas leur compte dans ce changement. Combien ont-ils été d’ailleurs à déchanter après une hypothétique nouvelle vie à la campagne, essorés par les trajets domicile-travail, à une époque où le télé-travail n’avait pas encore la cote, déroutés par d’autres modes de vie, par des systèmes de pensée psycho-rigides ?

Le ciel semble donc s’éclairer pour cette femme. Et puis aussi pour sa fille, Maëva qui s’épanouit dans une adolescence insouciante. A tel point qu’elle ne mesure pas les dégâts qu’elle peut provoquer par le partage d’une vidéo sur les réseaux sociaux. Tout dérape alors.

Il y aura donc Stéphane et Elisabeth, Maëlla et Ritchie, Stéphane et Maxence, et puis Carla dont les portraits nous seront brossés par petites touches, savamment juxtaposées par l’auteure, pour révéler chacune de leurs sautes d’humeur, leurs espoirs enfouis, leurs sursauts, toujours en noir et blanc, et dont les personnalités apparaîtront comme diffractées, à l’instar de la couverture. Je n’ai réussi à m’attacher à aucun. Ils me sont restés étrangers, malgré leurs évidentes souffrances, exacerbées par les dysfonctionnements de notre société, en particulier la manière dont on dénie aux handicapés et aux migrants le droit à une existence paisible.

On pourrait dire que le roman entier décline le concept de déni, à commencer par celui des sentiments. Finalement seuls les adolescents sont dans le vrai, comme s’ils n’avaient pas encore épuisé leurs illusions. Je referme le livre avec un goût amer dans la bouche.

Née en 1976 à Paris où elle grandit, Carine Joaquim vit aujourd’hui en région parisienne et y enseigne l’histoire-géographie. Si elle écrit depuis toujours, c’est depuis six ans qu’elle s’y consacre avec ardeur. Nos corps étrangers est son premier roman publié.

Nos corps étrangers de Carine Joaquim, La Manufacture de livres, en librairie depuis le 7 janvier 2021

vendredi 5 février 2021

Hamlet de Shakespeare dans la traduction et la mise en scène de Gérard Watkins

Je suis arrivée avec quelques minutes d’avance, pour avoir le temps de générer avec l’application AntiCovid mon attestation de déplacement dite couvre-feu et de mettre mes coordonnées sur l’attestation du théâtre certifiant que je suis bien venue aujourd’hui voir le spectacle. En effet j’étais sûre de dépasser l’horaire de 18 heures pour rentrer chez moi.

L’atmosphère de ces représentations professionnelles est particulière. Je ne m’habitue pas à entrer dans la salle sans billet. A prendre garde de m’asseoir loin de chacun des autres spectateurs en négociant les quinconces comme d’autres les virages à la montagne. A retenir mon souffle près de trois heures trente sous le masque. Et surtout à devoir partir très vite ensuite sans attendre les comédiens avec qui il ne sera pas possible de discuter vues les circonstances.

Et pourtant, l’accueil organisé par La Tempête est absolument sans faille. On perçoit le sourire derrière le masque. Deux petites tables ont été garnies de muffins et de boissons chaudes auxquels on a accès après la case hydroalcoolique comme de bien entendu. Mais la vraie récompense débutera plus tard ! Suis-je devenue plus perméable aux intentions artistiques ? J’ai adoré la proposition de Gérard Watkins.

J’adhère totalement à sa vision rockabilly chruchillesque des années soixante de la tragédie hamletienne qui est bien illustrée par la boite qui a été conçue pour orner le hall du théâtre, une coutume très ancienne qui perdure à la Tempête, et que j'avais photographiée lors d'une précédente-édente visite.

Anne Alvaro est sans surprise aucune, mais avec un immense bonheur, un(e) Hamlet remarquable de justesse. Arrêtez s’il vous plaît de faire référence à sa voix particulière. Elle ne surjoue pas de son instrument. Elle oscille entre humour et tragédie avec la force de la brindille qui ne rompt jamais.

Tout m’a plu. J’ai passé une après-midi exquise (et finalement le théâtre est dix fois meilleur à déguster à cette heure là qu’en fin de journée, lorsqu’on y arrive épuisé). Pourvu que les salles conservent cette habitude, à l’instar des cinémas où l’on peut aller à tout moment. Quant au texte, je ne sais pas si Gérard a prévu de le faire éditer mais sa traduction décoiffe et fait entendre le propos de Shakespeare avec une force nouvelle. Comme j’aurais envie de le savourer tranquillement ! 

Donc le décor évoque l’Angleterre de la fin des années 50, début 60, avec quelques touches de modernité. Il suscite l'envie de rejoindre la scène, son tapis moelleux et surtout le bar. Egalement d'aller voir ce que cache le rideau de fil doré et d'explorer l'autre côté de la scène. Un jet de fumée annonce le début et très vite résonnent les notes caractéristiques de l'ouverture de Tommy, l'opéra culte de The Who (1969) et qui fut, je crois, le premier film que je suis allée voir au cinéma quelques années plus tard.

Deux guitaristes grattent leur instrument à contre-jour. On boit, on danse, on se vautre sur le tapis. Ça commence très visuel et l’humour anglais s’infiltre. Et celui du metteur en scène aussi puisque Tommy raconte l'histoire d'un enfant aveugle, sourd et muet après avoir assisté au meurtre de l'amant de sa mère par son père. Nous ne sommes pas très loin du propos de la pièce.

Le cor résonne. Trois fois. Et trois militaires dont le costume fait penser aux soldats de la Guerre de Sécession esquissent un pas de danse évoquant des derviche tourneurs en capes. La mise en scène est très inventive et de multiples astuces créent de vraies surprises avec néanmoins beaucoup de justesse. Je vais me retenir de raconter l'enchainement des scènes. Je ne vous donnerai que quelques bribes car il faudrait pouvoir tout dire. Et vous trouverez que j'étais en-dessous de la réalité lorsque vous irez voir le spectacle.

Je ne parlerai donc que d'un chapeau qui est pouf. D'un cri de coq sans doute christique. D'une reine ultra érotique. D'un pantin articulé. D'un lutrin lampadaire. De crânes qui roulent. Il me faudrait aussi vanter l'intelligence des costumes et dire quelques mots du choix des décors, modulables, transformables entre une pièce de réception et un choeur d'église.
Sur le plan musical, on retiendra aussi un air de pipeau, une valse, des morceaux de Radiohead et de Nirvana, une musique de chevaux de bois, Anne chantant Everything is my fault de l'album Afraid of Heights de Wavves (2013), toute la troupe entonnant Amazing Grace qui est peut-être un des plus anciens gospels (les premières paroles ont été écrites en 1179). Et puis ce qui nous fut annoncé comme un "petit entracte ramassé pour se délasser" qui fut si chouette qu'il aurait été stupide de quitter la salle. Gérard nous a joué à la guitare Comme d'habitude, écrite par Paul Anka et composée par Jacques Revaux et Claude François, interprétée à l'origine par Claude François en 1967 et popularisée par l'interprétation de Frank Sinatra à partir de 1969. On l'applaudit "of course" avec autant de joie que Gaël Baron un peu plus tard lorsqu'ils interprètent ensemble Hallelujah de Léonard Cohen. Je rêve d’un récital entier ou d’un after après le spectacle.
Je voudrais vous donner quelques bribes de texte qui m'ont particulièrement touchée :
Notre défunt roi Hamlet qui vient de nous apparaître en chair et en image
Une bête en manque de facultés cognitives aurait porté le deuil plus longtemps 
- Sois chic mais pas choc
J’estime ma vie au prix d’une épingle
- Quelque chose est pourri dans le royaume du Danemark
- Atteindre son objectif grâce au subjectif
- Doute que la vérité soit mensonge mais ne doute jamais de mon amour
- Mourir c’est dormir rien de plus dormir et peut-être rêver 
Je me suis régalée de plusieurs démonstrations rhétoriques s'appuyant sur le comique de l’absurde. J'ai beaucoup ri et j'ai aussi souvent été émue aux larmes. Quelle réussite que cette version qui s'achève sur une note romantique d'Hamlet regrettant de n'avoir pas eu le temps ... de réparer l'irréparable ?

On m'avait promis un spectacle atypique et ébouriffant, rock et poétique, drôle et émouvant dans une vision ultra-contemporaine et moderne. Le pari est gagné. Bravo.
Hamlet
Mise en scène Gérard Watkins
Avec Anne Alvaro, Solène Arbel, Salomé Ayache, Gaël Baron, Mama Bouras, Julie Denisse, Basile Duchmann, David Gouhier, Fabien Orcier, Gérard Watkins
Lumières Anne Vaglio
Scénographie François Gauthier-Lafaye
Son François Vatin
Costumes Lucie Durand
Durée 3h15 (avec entracte)
Spectacle présenté au Théâtre de la Tempête
Se renseigner sur de prochaines représentations en avril 2021 à La Comédie de Caen

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Pierre Planchenault

mardi 2 février 2021

Over the rainbow de Constance Joly

Je me souvenais de l'émotion suscitée par son premier roman, Le matin est un tigre, déjà deux ans, dont j'avais eu connaissance par le groupe des 68 premières fois.

Le second commence fort. Constance Joly introduit Over the Rainbow par deux citations qui méritent qu’on s’y arrête un instant.

Karen Blixen, dont on sait à quels renoncements elle a dû consentir : tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire.

Et puis cette réflexion de Ianthe Brautigan, la mort n’est pas contagieuse. Une phrase qui aurait pu être un trait d’humour lancé par Desproges. Elle évoque pour moi la frousse que le Sida a provoquée particulièrement dans les années 80, et à juste titre, parce que nous n’avions pas les clés pour en comprendre la transmission et que les traitements n'existaient pas encore. Et je me souviens de la démonstration de l’actrice Clémentine Célarié embrassant sur la bouche un jeune séropositif en affirmant que le SIDA ne s’attrapait pas par un baiser. Et c’était en 1994, alors imaginons 10 ans plus tôt !

Constance est la fille de Jacques, jeune professeur d’italien passionné, aimant l’opéra, la littérature et les antiquaires. Elle le faire revivre, bien des années après sa mort, au début des années 90, des suites de cette maladie dont on murmurait alors le nom à voix basse. Elle a pris sa décision après avoir visionné une nième fois une archive familiale en super-huit :
Je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. La menteuse. celle qui comble les vides, synchronise les gestes et paroles. celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C'est toi qui me l'a apprise (p. 17).

On le suit partout, à Nice avec ses mimosas en fleur à la fin de l'hiver, puis à Paris, et dans ses voyages. On mesure son soulagement de pouvoir se mêler à l’effervescence parisienne, d’être enfin lui-même (le chapitre 23, intitulé Tu nages est une déclaration magnifique), de se laisser aller à son désir pour les hommes. Constance sera l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes à une époque où l'homosexualité n'était franchement pas bien acceptée. C'est tout juste si elle était tolérée dans les milieux artistiques.

L'auteure agit avec courage (p. 38) : Nous sommes les produits d'une vie trouée de mystères, tissée de songes et de dénis. je suis passée, moi aussi, entre les mailles de tes mensonges.
Je vis, grâce à l'histoire que tu avais voulu raconter au monde, et qui t'avait littéralement laissé sans voix. je vis grâce à la fiction.
Et je suis ici, maintenant, pour tenter de te rendre les mots.

Le talent compte tout autant que la sincérité. Et le résultat est touchant à de multiples niveaux. Bien entendu d’abord parce que c’est une histoire personnelle, et qu'elle nous est racontée dans toute sa fragilité, avec une rigueur  remarquable, sans occulter les moments sombres, ni les regrets qui parfois expriment quelque chose qui tient du remords. On a tous des déceptions mais Constance a l’honnêteté de poser les siennes sur la table sans en évacuer la culpabilité. Ni les instants de folie, comme celui qu'elle traverse à l'annonce de la tentative de suicide de sa maman (p. 71). Justement, elle parle aussi de sa mère, rendant hommage à ce qu'elle a enduré au fil des années.

Constance a une plume finement ciselée. A-t-elle résisté à la tentation d’enjoliver la réalité ? Nous n’y aurions vu que du feu. Mais elle n’a pas tenté de tricher. Cette qualité d’écriture est une autre source de plaisir. Comme il m’a été difficile de tourner les pages ! J’ai eu très souvent envie de revenir en arrière, relire une, deux, trois fois. Par exemple le superbe chapitre 33 récapitulant Tout ce que je ne sais pas dire. Comme par exemple la façon de son père de chanter Somewhere over the Rainbow (p. 103). Et puis, mais cela pourrait être un clin d’œil pour les personnes du groupe des « 68 », son goût pour les premières phrases des romans, ce qui m’a fait illico aller relire la sienne. Je me suis demandée alors i on ne les sacralisait pas un peu trop.

Egalement le chapitre 32, intitulé Ne pas tourner la page alors qu'il dit tout le contraire : "Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page". C'est une citation extraite du film Les rêves dansants, en hommage à la grande chorégraphe Pina Bausch. Tout en avouant qu'il est nécessaire de tourner la page Constance le reconnait : j'écris pour inverser le cours du temps. j'écris pour ne pas te perdre pour toujours. J'écris pour rester ton enfant (p. 101). Plus loin (p. 110) elle insiste : Puis-je accepter que mes mots ne servent à rien ?

Et puis, ce livre est aussi une tranche d’histoire et de sociologie. On y trouvera des métaphores plus ou moins connues, comme celle des deux souris (dans d’autres versions ce sont des grenouilles) se débattant dans un pot de lait (p. 76) ou la croyance que lorsqu’on rêve d’un mort cela signifie au Japon que cette personne pense à nous (p. 119). L'auteure relate la chronologie des premières alertes, le 5 juin 1981 (p. 83). Elle cite les noms des sommités médicales qui sont devenues très vite familières de soirées spéciales sur nos écrans de télévision, comme le sont aujourd'hui d'autres médecins, infectiologues. Elle décrit les premiers symptômes, auxquels elle n'avait pas pris garde à ce moment là. Il aura fallu attendre novembre 1991 (p. 150) pour voir les premières grandes manifestations d’Act up en faveur de l’usage des capotes. Puis l'immense espoir placé dans la trithérapie. Qui se souvient de cette chronologie en dehors de ma génération ? Comme il est nécessaire de le rappeler !

On connait désormais les modes de transmission par le sang et le sperme et on sait que personne ne peut se croire à l'abri. Le travail d'information fait par les associations et le ministère de la santé a porté ses fruits. Cette maladie qui se constatait davantage dans les milieux homosexuels n'est plus cataloguée comme une punition divine. Il serait néanmoins stupide de penser qu'elle n'a plus de gravité au motif qu'on peut en guérir et surtout que les grands mouvements sont moins actifs. Le Sidaction poursuit d'ailleurs son oeuvre.

Je voudrais insister un instant sur le titre qui, d’ailleurs est aussi celui d’un chapitre du roman. Over the Rainbow (et on remarquera la majuscule à ce mot) est une célèbre chanson de la fin des années 1930, écrite pour Judy Garland qui l'interpréta dans Le Magicien d'Oz. C'est une ode à l'espoir qu'un jour les soucis fondent comme des gouttes de citron (troubles melt like lemon-drops), justifiant que la mélodie soit devenue l'air fétiche des soldats américains en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, puis dans les années 1970, celui du mouvement de la révolution homosexuelle et de la Gay Pride dans les émeutes de Stonewall, de la nuit du 28 juin 1969 marquant à New-York, la naissance des marches LGTB. Elle a été jouée à l'enterrement de Marilyn Monroe en 1962 comme on nous le rappelle (p. 161). Et c'est sur cette mélodie que le livre s'achèvera.

Les chapitres sont brefs, jamais bavards, et recèlent presque tous une force poétique infinie. Après des pages superbes, la fin m’a semblé un peu abrupte. Mais pouvait-il en être autrement ?

Over the rainbow de Constance Joly, Flammarion, Hors collection - Littérature française, en librairie depuis le 6 janvier 2021

lundi 1 février 2021

Certains coeurs lâchent pour trois fois rien de Gilles Paris

Beaucoup de livres ont été consacrés à la dépression. Je me souviens du roman Tomber sept fois, se relever huit qui est un ouvrage autobiographique de Philippe Labro, écrit en 2003. L'auteur y décrit l'épreuve qu'il a connue entre 1999 et 2001 : son entrée dans la maladie, le douloureux passage, et sa lente sortie.

J’avoue que j’avais une certaine appréhension à découvrir celui de Gilles Paris qui d’ailleurs se classe dans les récits et non les romans parce que je le connais depuis plusieurs années et qu'il n'est pas facile d'en parler sans prendre parti.

J’ai réellement apprécié tout ce qu’il écrit sur le métier d’attaché de presse puisque j’ai d’abord connu Gilles sous cet angle. Je comprends mieux quelque sautes d’humeur qui ont pu m’agacer autrefois et je lui en demande pardon. Je ne savais pas ce qu’il traversait. Après tout, je dirais "tant mieux" car, du coup, je l’ai toujours considéré comme un "bien portant".

Et puis nous avons alterné. Parfois nos échanges concernaient des livres qu’il défendait, parfois les siens. Là encore je n’ai jamais été différente. Il me semble qu’il a toujours perçu la sincérité de mes propos. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais changer de cap.

Bien sûr Certains coeurs lâchent pour trois fois rien contient des confidences bouleversantes. Je ne vais pas m’attarder dessus ici. Je pense particulièrement à ses rapports très conflictuels à son père, que j’allais qualifier d'hyper conflictuels. Il lui reconnaît cependant (p. 110) une circonstance atténuante puisqu’il a été abandonné par le sien à la naissance et reconnu tardivement. Mais il a complètement raison d’ajouter : Il aurait pu m’aimer, ne pas rejouer le même scénario que celui que son père lui a imposé. C’est peut-être aussi de ma faute. Toujours cette empathie qui m’empêche de juger.

Pour ma part je pense que ce n’est pas de sa faute du tout et que ce sont toujours les parents qui sont responsables de leurs enfants. Point barre.

Le passage concernant Françoise Sagan est assez terrible. Inversement, ce qu'il confie à propos de sa soeur Geneviève est positivement très touchant. Et je le trouve ultra courageux de raconter la soirée de ses vingt ans en sortant d’une boite du Marais. Il enfourche un solex et c’est le drame qu'il partage en quelques lignes décrivant une scène avec un réalisme cinématographique (p. 140-141).

Il confie avoir subi huit dépressions en 30 ans de vie (p. 27). Il en fait même une tête de chapitre et je me retiens de ponctuer : Ouah … pas de doute, il est compétent. Arrêtons-nous un instant p. 25 quand il écrit : Quand vient la dépression, à ce moment précis, je ne déteste pas ce lâcher-prise où je n’ai plus à me soucier de rien. Juste un trou dans lequel je tombe sans me soucier de la chute.

Évidemment, je pourrais pointer la répétition du verbe soucier mais ce que je trouve intéressant ici c’est que la dépression semble intervenir pour Gilles un peu comme le fait un burn-out pour d’autres personnes.

Un peu plus loin je lis  : Rien ne résiste au temps. (...) Comme si la maladie n’avait été qu’un long temps d’apnée. Et j'admire sa détermination à enclencher le processus de guérison. Je m’applique à guérir et à passer le temps comme un prisonnier qui attend son heure de sortie, puis sa réinsertion (p. 146).

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