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mercredi 26 août 2026

Soudain, un film de Ryûsuke Hamaguchi

J'avais, évidemment, beaucoup entendu parler de Soudain du fait de ce double prix d'interprétation féminine au festival de Cannes pour Tao Okamoto et Virginie Efira dont on saluait la performance d'avoir spécialement appris le japonais.

D’ailleurs aucune des deux ne jouait dans sa langue maternelle, partant chacune presque de zéro, en japonais, pour l'une, en français pour l’autre. Etait-ce bien indispensable ? En sortant de la projection c'était une évidence que oui, et pas seulement parce que le réalisateur est japonais et qu'il a tourné en France.

Néanmoins, avoir une actrice dans chaque langue lui permettait de tourner en France tout en conservant une partie du film dans sa langue maternelle, ce qui lui offrait une forme de point d’appui. Il aurait pu faire le choix de réaliser Soudain au Japon mais il a pensé que la densité (et la longueur) des conversations entre les protagonistes ne seraient pas forcément reçues de façon aussi ouverte par des producteurs japonais.

J’avais beaucoup aimé son précédent film, Le mal n’existe pas que j’avais trouvé éminemment politique. Je ne suis donc pas surprise que Soudain le soit également. C'est un film aussi beau que profond, inoubliable, dont on ne s'aperçoit pas qu'il dure plus de trois heures.
Directrice d'un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira) tente d'y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur l'écoute et la dignité des résidents, malgré la réticence d’une partie de ses équipes. Sa rencontre avec Mari Morisaki (Tao Okamoto), une metteuse en scène japonaise qui se bat contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde, les deux femmes engagent ensemble un combat pour "rendre possible l’impossible".
Le réalisateur est parti d'échanges réels entre une philosophe (dont la santé se dégrade brutalement) et une anthropologue, Makiko Miyano et Maho Isono, dont il n’a conservé qu’une réplique mais les questions du hasard et du risque qui y sont traitées ont imprégné la trame fictionnelle autour de la façon dont deux êtres humains entrent en relation pour peu qu’on accepte d’accueillir le hasard qui, seul, peut faire surgir certaines choses. 

Une réplique concrétise cette disposition d’esprit : Certaines choses qu'on désire nous échappent et d'autres sont offertes sans qu'on s'y attende.

Une autre contient l'essentiel du message du réalisateur : Il existe peut-être un autre peut-être, celui qu'on appelle espoir mais c'est le seul pouvant nous offrir un avenir meilleur.

Le parallèle entre l'état des patients et la santé de Marie-Lou est particulièrement intéressant. A force de se donner corps et âme dans son travail elle est, sans en avoir conscience, au bord d'un burn-out dont son collègue Olivier (excellent Jean-Charles Clichet) décèle les signes avant-coureurs et l'alerte tandis qu'elle tente de régler seule le conflit de point de vue avec Sophie l'infirmière (Marie Bunel). Il faudra du temps pour convaincre toute l'équipe.

Un autre parallèle est en place entre Mari qui se bat contre la maladie et Marie-Lou qui se bat contre un fonctionnement. Pour fin arriver à la conclusion : on vit dans un système qui nous épuise mais que l'on fait tourner.

Sans faire un film de propagande Ryûsuke Hamaguchi s’est intéressé à l’Humanitude, une méthode de soin française, introduite au Japon il y a une dizaine d’années, et qui permettait d’interroger plus largement la place de l’être humain dans la société, et la manière dont cette société finit parfois par ne plus lui laisser de place (voir note en fin d'article). Toute l’équipe a suivi une formation spécifique. Il a visité des EHPAD où cette méthode est réellement appliquée, et un autre où elle était encore en cours d’implantation. Il a pris la mesure du manque de personnel et du manque d’argent qui traversent aujourd’hui le monde du soin, dont il serait difficile de ne pas voir que le capitalisme est une des causes.

Cet aspect est très intéressant, surtout dans le contexte des scandales qui ont impactés ce type d'établissement. L'affaire ORPEA est même citée comme point de départ d'un manque de confiance que l'humanitude pourrait rétablir.

Les comédiens sont tous des professionnels, à l’exception de quelques petits rôles confiés à des personnes issues de la figuration. De nombreux résidents et membres du personnel de l’EHPAD (en activité) ont pris part au film, ce qui a constitué une forme d’expérience joyeuse et de divertissement pour les résidents réels, qui ont participé comme figurants, ou qui ont regardé le tournage depuis leur fenêtre.

Le personnage inspiré de Makiko Miyano est devenu, dans le film, une metteuse en scène parce que dans sa jeunesse elle avait fait un peu de mise en scène. Pour ne pas réitérer des scènes qu'on avait pu voir dans Drive My Car, où le théâtre occupait déjà une place importante, il a choisi de s'appuyer sur Psychonautica, un livre du chercheur japonais Takeshi Matsushima, consacré notamment à la psychiatrie en Italie et à la figure de Franco Basaglia. La pièce que l’on voit dans le film n’existe pas comme œuvre autonome mais un grand nombre d’anecdotes et de citations qui y figurent sont réelles et proviennent du livre.

De nombreuses scènes se sont ancrées dans ma mémoire. Celle où les deux femmes reçoivent une fiente de pigeon alors qu'elles sont en pleine discussion philosophique apporte une rupture humoristique qui restaure le principe de réalité. Le film se clôturera sur une répétition de cet incident. Il y a aussi le massage des pieds, magnifique en terme d'émotion. La musique (Samuel Andreyev) accompagne le film sans alourdir l’émotion. Ce qui est admirable c'est de parvenir à secouer le spectateur sans lui arracher de larmes.

Ryûsuke Hamaguchi aurait mérité la palme d'or. Vraiment !

Soudain de Ryûsuke Hamaguchi
Scénario de Ryûsuke Hamaguchi et Léa Le Dina
Librement inspiré de "Quand la vie prend un tournant inattendu"
Correspondances entre Makiko Miyano et Maho Isono – Éditions Shobunsha
Avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka, Kodai Kurosaki, Jean-Charles Clichet, Marie Bunel …
En salles depuis le 12 août 2028

mercredi 12 août 2026

Le corset, film d’animation de Louis Clichy, et bientôt un livre d'Emmanuel Villin

Le corset est un film d'animation réalisé par Louis Clichy dont la sortie nationale est programmée pour le 14 août 2026. Ce sera aussi un livre jeunesse, écrit par Emmanuel Villin, qui sera en librairie deux mois plus tard.

Il est donc très probable que la majorité du public verra le film avant de lire l'ouvrage alors que j'ai suivi la démarche inverse parce qu'il a été présenté en avant-première de la rentrée littéraire par L'école des loisirs. Cependant je ne parlerai que du film aujourd’hui.

Louis Clichy est né en 1979. Il s'est formé à l'animation à l'Ecole des Gobelins. Il a commencé sa carrière comme animateur chez Pixar sur Wall-E (2008) et Là-haut (2009). Il a scénarisé et coréalisé ensuite Astérix: Le Domaine des Dieux (2014) avec Alexandre Astier, récompensé par le César du meilleur film d'animation, suivi par Astérix: Le Secret de la potion magique (2018), si bien que Le Corset est son troisième long métrage.

Le Corset est son premier long métrage personnel en tant que réalisateur et il y affirme un style très personnel, caractérisé par un dessin au trait et à l'encre qui renoue avec Mange et À quoi ça sert l'amour, ses premiers courts métrages.
Dans une ferme au cœur de la Beauce, Christophe, 11 ans, règle ses pas sur ceux de son père. Mais à l’école, à la maison, sur le tracteur, Christophe ne cesse de pencher… et tombe. Il doit porter un corset pour filer droit. Tandis que la ferme traverse des moments difficiles, Christophe grandit comme il peut. Il se passionne alors pour la musique et fait la rencontre de Clara, avec qui tout semble devenir possible… 
Je n’ai pas trouvé que le film s’adressait spécifiquement au jeune public (alors que le livre est davantage ciblé). On suit la vie quotidienne dans une exploitation beauceronne à partir des années 80 (la photo de classe est datée 86-87) qui ont vu s’accélérer de profondes transformations du monde agricole déjà amorcées dans la décennie précédente. Jusque là beaucoup de personnes venaient directement chercher leur lait dans les fermes. On y pratiquait l’élevage de plusieurs types de bétail, moutons comme vaches, comme nous le montrent les premières images et bien entendu celles-ci étaient traites à la main, ces mêmes mains qui équeutent les haricots verts du jardin en suivant le très populaire jeu radiophonique, la valise RTL. Les tâches agricoles sont partagées par les membres du clan si bien que la coopérative a pu prendre une place "naturelle" dans l’organisation de l’économie rurale. Une forme d’industrialisation s’est imposée avec la promesse d’un confort de vie grâce aux machines, aussi bien dans l’habitat (qui s’équipera du lave-vaisselle promis à la mère de famille, d’une télévision grand écran et d’une véranda) que dans la vie professionnelle. Les agriculteurs ont été convaincus d’abandonner les activités les moins lucratives au profit de la monoculture.
La Beauce est devenue le grenier à blé de la France, avec des champs à perte de vue, qu’il fallait cultiver avec de grandes doses d’engrais et des machines toujours plus puissantes, poussant les cultivateurs à s’endetter toujours davantage, au bénéfice de l’industrie chimique et des grosses coopératives, avec pour autre désastre (mais le film n’en parle pas vraiment) la pollution, l’appauvrissement des sols et l’épuisement des nappes phréatiques. On voit juste que l’on sacrifie un arbre centenaire parce qu'il gêne aux manœuvres des engins agricoles...

Un des angles du film témoigne de ces fausses promesses d’enrichissement et on sait aujourd’hui combien le monde agricole est marqué par les faillites avec un taux de suicide très élevé. Un autre thème est celui de l’évolution d’un petit garçon sensible et courageux, mais chétif, prénommé Christophe et dont le corps semble la métaphore de ce monde qui part de travers. On va vite comprendre que l’enfant va devoir porter un corset pour poursuivre son développement correctement sa croissance.

Louis Clichy s’est inspiré de ce dont il se souvenait de la vie agricole en Beauce, où son père était agriculteur et où il a vécu durant ses dix premières années. Et de sa propre situation puisqu’il a dû lui aussi être équipé d’un appareil, et qu’il en porte encore un maintenant. Il réussit à faire de cet engin de torture un objet qui permettra au petit garçon d’accéder à l’imaginaire et de "renverser la situation" à chaque fois qu’elle est insupportable. Il envoie valser les problèmes en inclinant la tête. Plusieurs séquences donnent lieu à des épisodes de réalisme magique très réussies comme celui où l’enfant déclenche un ouragan de colère sur la musique de la chanson de Stéphanie de Monaco. Elles sont évidemment plus spectaculaires sur le grand écran qu’au cours de la lecture.

Outre l’originalité avec laquelle ce thème du handicap est traité j’ai été touchée par la beauté des paysages dont je connaissais la platitude génératrice d’ennui, ce qui explique sans doute qu’ils soient rarement le décor de films tournés "à la campagne". Ce sont essentiellement des champs à perte de vue, très peu d’arbres, des fermes carrées, très fermées (pour se protéger du vent, mais qui coupent les habitants d’une certaine vie sociale). Sous le pinceau du réalisateur, ces paysages se chargent d’une dimension onirique et mélancolique inhabituelle. Si bien qu’en traversant cette région pour me rendre en vacances je l’ai trouvée moins monotone que d’habitude. Et je n’avais jamais remarqué jusque là combien elle était striée de lignes à haute tension. Peut-être parce que maintenant il y a aussi pléthore d'éoliennes qui attirent davantage l'attention le long de l'autoroute mais elles n'existaient pas à l'époque.
L’usage de l’encre de Chine et de l’aquarelle avec des teintes sépia et une palette incluant des violets et des orangés apportent une dimension mélancolique plus intéressante que le strict noir et blanc. Les champs à perte de vue sont bien mis en valeur, soulignés par une ligne d'horizon très nette. De plus l'aquarelle met l'accent sur la lumière dans l'image et assure la spontanéité du geste en évitant l'effet "coloriage". Louis Clichy illustrera le roman, mais par contre en noir et blanc.

La famille m’a semblé très représentative de ce monde où il est inhabituel -voire interdit- de manifester ses sentiments (une grande partie de mes oncles et tantes est issue du monde agricole et toute mon enfance a été marquée par la devise de mon père affirmant qu’un témoignage de tendresse était une preuve de faiblesse). On est dur au travail quel que soit le prix à payer et on verra que le père de Christophe s’impose la même règle, mettant sa santé en péril. On notera qu’il a du renoncer à sa passion pour le bricolage et la réalisation d’objets en bois, au motif que dans la vie on n’a pas toujours le choix. Lui aussi évoluera au fil du temps. L’admiration qu’il porte à son fils, à la toute fin, est très touchante (et se remarque particulièrement dans le film).

dimanche 14 juin 2026

Déjeuner chez Thalie

Thalie a enfin ouvert ses portes. J'avais eu un aperçu de ce nouveau restaurant en décembre dernier en passant dans la rue et pourtant j'ai failli ne pas le repérer au 38, rue Montpensier tant il s'intègre parfaitement dans la façade du Théâtre du Palais-Royal.

C'était l'objectif et il est tout à fait réussi. 

Je connais plutôt bien l’univers des frères Mavrommatis et que j’apprécie beaucoup. Et pourtant le dernier né de leurs restaurants m’a surprise.

La cuisine de Thalie est égale au niveau auquel nous avons été habitués. Délicieuse, raffinée, goûteuse. On retrouve dans le décor des éléments évoquant discrètement la Grèce, et qui s’accordent avec la situation, au coeur du théâtre du Palais Royal auquel on accède par une large double porte en verre. Les muses accrochées aux murs apportent cette note artistique en référence au sixième art.
La signature d’Andréas Mavrommatis est présente dans la décoration, combinant les camaïeux de beige, les courbes avec au plafond des miroirs disposés en un damier saisissant qui présente l’avantage d’agrandir l’espace.
Le chef tenait à ce que dès le premier pas on se sente dans un restaurant et pas dans un salon. Telle était la feuille de route donnée à Régis Botta qui a d’ailleurs été aussi le décorateur de la Boutique de la rue du Faubourg Saint Honoré, du Laurier et du restaurant étoilé.

L’attention qu’il accordait au moindre détail se retrouve dans les assiettes. Dans les mois qui précédèrent l’ouverture il a régulièrement goûté les plats jusqu’à ce que Maxime Mirol (à droite sur la photo avec Eva et Vassilis), spécialement engagé pour l’occasion, restitue très exactement les saveurs attendues par Andreas. Le résultat est tout à fait à la hauteur des exigences qu'on lui a tous connues.

Un texte très poétique figure en dernière page du menu, rappelant l'attachement à sa terre natale qu'il n'a eu de cesse de restituer dans les assiettes. Je l'ai recopié en fin d'article.

La question cruciale pour le moment est de choisir entre intérieur et extérieur. La salle est plus intime que je ne l'imaginais. Elle sera très agréable en arrière saison.  Déjeuner en terrasse est tentant. On profite ainsi de l'animation (toute relative) du jardin.

La maison n'enregistre pas de réservation pour cet endroit. on s'y installe au fur et à mesure. Et je remarque les mains qui se tendent vers le menu avant de dé prendre une décision. On sent une certaine décontraction tout en respectant les codes de l'hospitalité.

Il existe un troisième espace, celui de la galerie sous les arcades, idéal pour un apéritif familial ou un évènement organisé par une entreprise.
Le ballet des serveurs s'accompagne de parfums ultra tentants. Voici un Houmous de pois chiche de Larissa (Grèce), crème de sésame (tahini), huile d’olive et citron. Et un Tarama blanc extra, Œufs de cabillaud, jus de citron. Avec une corbeille de pain libanais ou pain pita, plat et fin, rond ou allongé.
Il y a de quoi hésiter entre la traditionnelle Salade crétoise (à droite) et la Salade de légumes grillés : Courgette, aubergine et poivron grillé, sucrine et kavroumadakia au sésame.

vendredi 12 juin 2026

50 ème anniversaire du Jugement de Paris

Dernière ce titre un peu opaque se cache un évènement qui a bouleversé le monde du vin et qui est à relier aux célébrations de l'anniversaire de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique, adoptée le 4 juillet 1776 à Philadelphie et que la France fut la toute première nation à reconnaître.

Je rappelle que c'est au Procope13 rue de l’Ancienne Comédie, que Benjamin Franklin a rédigé certains éléments de la future Constitution des États-Unis et le texte du traité d’Amitié, de Commerce et d’Alliance entre la France et les États-Unis conclu le 6 février 1778.

Nous fêterons cette année le 250e anniversaire de l'indépendance américaine. Et donc, en 1976 il s'agissait du bicentenaire de l'évènement. A cette occasion une dégustation à l’aveugle de vins français et californiens fut organisée à l'hôtel InterContinental de Paris par le marchand de vin britannique Steven Spurrier, alors propriétaire des Caves de la Madeleine à Paris, et qui ne vendait pratiquement que des vins français et l'Américaine Patricia Gallagher le le 24 mai 1976.

Parmi les onze juges on note la présence d'un célèbre chef, Raymond Oliver, triplement étoilé, alors propriétaire du restaurant le Grand Véfour, aujourd'hui dirigé par Bruno Doucet (qui succéda à Guy Martin), et qui fut en son temps fréquenté par des célébrités comme Danton, Napoléon Bonaparte, Victor Hugo, George Sand, Lamartine, Jean Cocteau, Aragon ou Colette.

Autant dire que l'avis du jury serait respecté. Il était prévu de déguster dix blancs à base de Chardonnay et dix rouges à base de Cabernet Sauvignon. En toute logique les vins blancs furent goûtés en premier opposant des bourgognes à des vins californiens du même cépage. Les français étaient certains que les vins californiens ne pouvaient pas l'emporter.

Pourtant, Château Montelena 1973 (œnologue : Mike Grgich) obtint la meilleure note avec 14,4 sur 20. En seconde position se hissa le domaine Jean-Marc Roulot (meursault Charmes) 1973 avec 14, 05.

La victoire américaine semble faible mais il faut souligner que les onze juges donnèrent tous leurs meilleures notes au vin californien, Chateau Montelena. Et même si certains critiques ont prétendu que le Jugement de Paris avait manqué de rigueur scientifique ce moment, qui est aussi appelé "la dégustation de 1976", eut un énorme impact sur la production et le prestige des vins américains parce que les vins rouges californiens se sont, eux aussi, mieux classés que les français.

Leurs prix s'envolèrent. Et le prestige accordé à son chardonnay permit à Mike Grgich de lancer son propre domaine l'année suivante. Chateau Montelena reste à ce jour parmi les noms les plus prestigieux de la vallée de Napa.

J'imagine que les chefs de cave français redoublèrent d'efforts pour maintenir le prestige de la France si bien qu'il n'y eut pas de "raisin de la discorde" entre les deux pays si on me permet cette pirouette en référence au Jugement de Pâris dont je rappelle les règles en fin d'article.

C'est au nom de cette amitié franco-américaine que fut organisée, le 8 juin dernier, à la résidence du Chef de Mission Adjoint de l'Ambassade des États-Unis d'Amérique à Paris, une réception pour célébrer le 50e anniversaire du Jugement de Paris, avec le soutien du Château Montelena Winery, l'un des domaines viticoles emblématiques qui ont participé à la dégustation légendaire de 1976. La soirée, très conviviale, était emprunte d'émotion.
Monsieur Mario Mesquita a rappelé comment un seul événement a transformé le paysage viticole mondial. Le Jugement de Paris a remis en question des idées reçues et a propulsé les vins californiens sur la scène internationale, leur valant la reconnaissance et le respect dont ils bénéficient encore aujourd'hui.

Bo Barrett en est l'actuel PDG et propriétaire, tandis que Matt Crafton est le maître de chai. Fort de cinquante ans d'expérience sous la direction de Barrett, le domaine a développé une connaissance approfondie du terroir de Montelena, élaborant des vins de garde qui révèlent les caractéristiques uniques de chaque millésime.

Nous n'avons évidemment pas dégusté la cuvée qui a bouleversé les opinions des onze juges et nous avons dégusté en toute modération, sachant que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Nous avons découvert un Chardonnay 2018, donc vieux de 8 ans, qui se révéla simplement exceptionnel, quoique le 2023 était très prometteur, prouvant combien Château Montelena continue de toute évidence à élaborer des vins qui sont à la hauteur de la réputation qui a été acquise. Le domaine est une référence de grande qualité.

Après la vinification, le jeune vin est systématiquement élevé en fûts de chêne français pendant 10 mois pour ajouter une complexité et une profondeur supplémentaires. Cette cuvée 2018 s'ouvre sur des arômes de pêche mûre, puis de melon, de poire et de chèvrefeuille. Le fruit domine en bouche sur une acidité franche sous-jacente. L'abricot l'emporte en final avec des notes de marmelade d'orange, d'amande grillée et une pointe de clou de girofle.

Nous avons aussi goûté le Cabernet Sauvignon, 2013 et 2023. Matt Crafton explique qu'il exprime un jeu complexe de chêne français doux, de notes terreuses subtiles et d'une minéralité moelleuse que les fidèles amateurs de Montelena reconnaissent instantanément.

Et puis le Zinfandel 2023 qui fut un millésime exceptionnel. J'ignore comment il se serait classé au Jugement de Paris mais ce fut mon préféré parmi les rouges.

Le Zinfandel est considéré comme le raisin patrimonial de la Californie. Les raisins fermentent dans des cuves inox, puis dans des fûts de chêne français et américains pendant 16 mois.

Je ne connaissais pas ce cépage dont les facettes terreuses et sauvages rappellent la Syrah. Au nez, on perçoit plutôt des parfums, des notes de sous-bois et de cerise rouge. La bouche brille par une acidité vive, des arômes de framboise fraîche et de ronce puis de délicates notes de café.

Cinquante ans plus tard, l'héritage du jugement de Paris reste plus que jamais d'actualité : la qualité ne connaît pas de frontières, et les grandes histoires naissent souvent du courage de défier les conventions.

Quant au jugement de Pâris (avec un accent circonflexe) c'est un épisode important de la mythologie grecque qui met en compétition les déesses Héra, Athéna et Aphrodite, et provoqua la guerre de Troie. Cet épisode est à l'origine de l'expression "pomme de discorde". 

vendredi 5 juin 2026

Au coin de ma rue, un spectacle qui interroge le point de vue

Je suis allée voir (et écouter) Au coin de ma rue, en avant-première du prochain Festival d’Avignon où il sera programmé par le Théâtre des Doms à Villeneuve en scène du 10 au 20 juillet 2026.

L'aventure a été présentée, après plus d’un an de préparation, au public pour la première fois les 19 et 20 avril 2025, lors du Festival des Arts de la Rue de Huy (Wallonie, Belgique) qui est entièrement gratuit. Le système est désormais bien rodé.

La bande (de joyeux drilles) jouera cet été la formule "Centre culturel", c’est à dire trois fois une heure pour 30 spectateurs chaque fois (sur réservation). Au-dessus de la cabine, une série de chiffres indique si le public aura droit à 3, 4, 5, 7 ou plus d'épisodes.

Voilà un spectacle pour lequel il est impératif que vous réserviez votre place au plus vite, parce que la jauge n’est que de 30 personnes et que cette expérience va, forcément, interroger le regard que vous portez à une scène apparemment banale.

Si vous vouliez en vivre tous les épisodes (un par siège), et qu’il n’y ait que 3 sièges vous auriez 6 combinaisons différentes. Avec 5 histoires on passe à 120. Avec 10 le compteur monte à 3 628 800. Avec 30! (Factorielle 30) on dépasse le milliard de milliard. Autant dire que la probabilité que 2 spectateurs suivent le même parcours est proche de zéro. Et pourtant nous allons partager une expérience à propos de laquelle nous pourrons échanger notre ressenti en nous comprenant.
Nous sommes accueillis, un par un, très chaleureusement par Vincent ZabusNicolas Turon et Valentin Demarcin (le jour de ma venue).

Nicolas, en pull marin, multiplie les blagues, interpelant le public qu'il fait patienter sur le long tapis rouge. Impossible de s'y ennuyer ! Valentin mémorise le prénom de chacun, ce qui lui permettra de faciliter nos déplacements entre les scénettes. Il nous enseigne le fonctionnement du casque bien que le sien ne soit pas relié. C’est simple prenez le casque en dessous de votre assise. Vous avez ici (il mime l'endroit sur son casque -non relié je le répète-) une molette pour en régler le son. Mon voisin ne la trouve pas. Elle est à mi-chemin du cordon, c'est l'amie-molette (ou mimolette). Les belges sont champions en surenchère de jeux de mots.
Le gradin de trois rangées de dix places est installé face à un coin de rue. Toutes les sept minutes, un personnage (Simon Wauters le jour de ma venue) traversera l‘espace public qui compose le décor grandeur nature, devant les spectateurs. Si l’individu effectuera une unique et identique suite de gestes ordinaires, toujours les mêmes, chaque spectateur, muni d’un casque, entendra une histoire différente. Chaque "histoire sonore" éclairera le personnage d’une lumière différente.

A chaque place correspond donc un récit unique, un univers sensible, profond ou léger. Vais-je choisir Solo, le Petit Chaperon Rouge, Mourir demain, La Forêt de l'Esprit ? Valentin conseille une jeune femme : Commence pas sur Instrumental. Elle est super mais … Il me suggère Relaxatif. Je triche un peu en me dirigeant vers le disque rouge correspondant au Maladroit Sentimental, parce que je me souviens très bien de la BD correspondante, découverte dans Spirou (ainsi que deux autres, mais dont j'ai oublié le titre). Je vais pouvoir vérifier la puissance du concept.
Chacun entend la même introduction musicale, The Girl from Ipanema, et  ce qui est drôle c’est que cette chanson a été inspirée par Heloísa Eneida Menezes Paes Pinto, âgée de 17 ans à l'époque, qui avait pour habitude de passer à côté du bar de plage Veloso pour profiter de la mer et du sable chaud. Elle vivait à Ipanema (Rio de Janeiro), mais j’ignore si, comme le personnage principal du spectacle, elle arrivait de la droite.
Le voilà déjà qui surgit … mais ce n'est qu'une illusion, on le comprend vite. C'est que la rue est plutôt passante et elle n'est pas fermée aux parisiens qui vaquent à leurs occupations, à pied, en poussette, à vélo, seul ou en famille. Certains nous ignorent, ou font semblant de ne pas nous voir. D'autres ont le sentiment de gaffer et se pressent soudain. Mais, concentrons-nous, ça commence vraiment.
Je connais l'histoire. Je sais qu'elle est humoristique mais pas franchement drôle. Je remarque un spectateur au second rang faire des gestes bizarres. Mais, dans mon casque, l'histoire est tellement raccord avec ce que je vois que j’oublie que nous n’entendons pas tous la même chose.

Le voilà qui s'en va. C'est déjà fini. Les spectateurs sont invités à changer de place pour écouter une nouvelle histoire. Je voudrais essayer autre chose de différent. T’aimes bien les trucs gore ? Prends Le dépeceur de Mons, c'est très drôle. Saisie d'un doute j'échoue sur L'instrumental pendant que la rondelle rouge est libre.

Des rires éclatent à côté de moi. Je suis un peu jalouse. Un vélo passe. Deux. Il pleuviote. Je ne me souvenais pas du quidam assis sur le banc. Ai-je été distraite la première fois ?

mercredi 27 mai 2026

Le Chant des Forêts, l'envoutant documentaire de Vincent Munier

Il suffit de regarder Le Chant des Forêts, l'envoutant documentaire de Vincent Munier, pour approuver le jury des César de lui avoir accordé une récompense cette année.

Ce film est un documentaire qui a presque les codes d'un film de fiction. D'une durée voisine de 1 heure 30, tourné dans les Vosges, berceau de la famille Munier, il restitue la poésie des souvenirs tout autant que la beauté, encore palpable, d'une nature magnifique.

Certes il ne fait pas appel à des comédiens professionnels mais il a eu la bonne idée de scénariser le film en associant son père et son fils. Nous guettons comme eux les animaux à l'affut dans un abri camouflé ou nous les surprenons en discussion dans l'intimité d'une cabane éclairée au fond des bois, comme dans un conte.

La forêt se révèle lentement et progressivement pendant l'affichage du générique, tandis que s'élèvent les brumes matinales. Notre oeil est en apprentissage de décryptage, et parfois l'image est à la limite du visible, nous faisant ressentir l'adrénaline du guetteur.

Le documentaire n'est pas que dans le merveilleux. La réalité n'est pas occultée. On apprend que le Grand Tétra (dont le cri est si étonnant) a disparu de nos forêts (et pour le filmer il a fallu que l'équipe se déplace en Norvège).

Mais pour l'essentiel c'est un émerveillement que l'on ressent face à une nature sylvestre magnifique, composée de conifères, sous-bois, lichens, qui abritent un peuple animal qu'on entend avant de le voir. Le réalisateur joue au maximum avec les lumières et les ombres de l'aube et du crépuscule. Les images ne sont pas offertes au spectateur sans contrepartie. Il faut faire l'effort d'accepter le flou, les mises au point hasardeuses … pour mieux apprécier la silhouette d'un cerf dont le brame nous aura effrayé.

Les prises de son sont précises et participent à la création d'émotions. j'ai retrouvé le plaisir (et le frisson) de nuits passées en forêt d'Orléans à la période de comptage des cerfs quand, avec d'autres "volontaires" nous étions postés à divers croisements avec la mission de noter les horaires des brames et de passage de ces grands animaux.

Le résultat est sublime. Le chant des forêts nous offre des images magnifiques d'écureuil et de renard, d'une biche traversant un étang accompagnée de son faon, d'oisillons grand duc et de hiboux. Faune et flore y semblent encore intacts mais il ne faut pas oublier les menaces environnementales, apprécier ce bonheur et surtout le protéger.

Le Chant des Forêts
Un film réalisé par Vincent Munier qui en a écrit le scénario
Avec Vincent Munier, Michel Munier (son père), Simon Munier (son fils)
Musique : Warren Ellis, Dom La Nena, Rosemary Standley
Photographie : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion
Son : Romain Cadilhac, Marc Namblard, Olivier Touche et Olivier Goinard
Montage : Laurent Joffrion, Vincent Schmitt
Sur grand écran depuis le 17 décembre 2025

lundi 11 mai 2026

22 Minutes de Benoit Solès

La première de 22 minutes a eu lieu ce soir au Théâtre des Gémeaux parisiens dans le cadre du festival SenS et c’était génial. Tout simplement. Benoit Solès nous offre un nouveau chef-d’œuvre, sans aucun doute ! 

On savait qu’il a du talent, que c’est un vrai auteur, un excellent comédien. Celui qui a tant convaincu avec La machine de Turing ne pouvait pas décevoir avec sa nouvelle création.

Recevra-t-il une nouvelle fois deux Molières comme en 2019 (celui du Comédien et celui de l'auteur) et la pièce sera-t-elle également récompensée au titre de meilleure mise en scène et meilleur spectacle privé ? Il est de toute évidence trop tôt pour le dire (et le fait que ce soit un seul-en-scène ne plaide pas vraiment dans ce sens) mais je peux vous assurer que je n'avais pas ressenti une telle émotion depuis un certain temps.

22 minutes est sensible et puissant au-delà de ce à quoi je m’attendais. Benoit Solès y signe le portrait humain d’un homme a priori monstrueux puisqu'il a assassiné un homme sur ordre et de sang froid et qu'il a tenté de tuer Jean-Paul II. Il nous entraîne au bout du monde pour traverser les épreuves d'Ali Ağca qui ne fut pas "seulement" celui qui a tiré à deux reprises sur le pape. Il réussit à faire vaciller nos idées reçues et à nous bouleverser.

Le titre de la pièce fait référence à la durée de l’entretien historique entre le pape Jean-Paul II et le jeune Turc qui tenta de l’assassiner le 13 mai 1981, place Saint-Pierre, à Rome et qui eut lieu en prison, deux ans après les faits. C'est un seul en scène intense dans lequel Ali prend la parole. Non pour se justifier, mais pour remonter le fil d’un parcours qui mène un enfant humilié à la violence politique. Je n'avais jamais entendu parler de la radicalisation de cette manière.

Le contenu réel de l'entrevue entre le pape et son agresseur est inconnu. Benoit Solès a précisé que tout ce qui relève de l’enfance d’Ağca, sa vie intérieure, ses souvenirs, ses visions, ses associations symboliques, est une construction dramatique. Les scènes du village, la maison, la mère, le père, les épisodes initiateurs (la barrière, la fronde, le caillou noir...) relèvent de la fiction. Les personnages de Fatima et Rachel sont inventés. Il n'empêche que le récit qui nous est soumis est au service d'une histoire fascinante où se confrontent violence et pardon, foi et doute, et qui donc fait réfléchir sur d'autres affaires … sans pour autant juger ou cautionner, excuser ou comprendre, et encore moins condamner.

On espère toujours qu'une rédemption soit possible, même si sa probabilité est mince. Benoit Solès en fait la brillante démonstration.

Le spectacle commence en pleine lumière, peut-être pour nous rappeler que nous sommes au théâtre et que ce qui suis est certes inspiré de la réalité, mais tout d même une fiction, si bien que nous allons accepter le contrat et valider notre position de spectateur prêts à tout entendre, sans discuter (mais non sans réfléchir). 

La survie de Jean-Paul II fut-elle un miracle ? En tout cas la vie du personnage principal est malheureuse, scandée par la douceur de sa mère et la violence de son père. Ce n'est pas un caillou qui saura le protéger des mauvaises influences. 

Dans sa famille il existe un rite d'initiation qu'on doit réussir à 13 ans, consistant à sauter sur une barrière. Loupé ! Les voix résonnent en écho ou s'assourdissent. On appréciera le très beau travail sur le son de Marc Demais qui plus tard évoquera avec sensibilité l'atmosphère des prisons de Midnight Express, le film culte d'Alan Parker, inspiré de faits réels étant déroulé en Turquie dans les années 70 et sorti en 1978. Denis Koransky a l'art d'éclairer la scène avec justesse et sensibilité, employant des pinceaux lumineux et de la lumière rouge lorsque cela est porteur de sens.

Le décor est minimaliste : un tapis, une chaise, sans effet inutile. Le jeune garçon devenu jeune homme sera recruté par les Loups gris et suivra "l'école du terrorisme" sans en avoir complètement conscience. L'ordre est de ne pas discuter et il exécute.
Je ne vais pas raconter chaque épisode mais leur enchaînement est haletant (il est probable que le spectacle soit très sportif pour le comédien) et je donnerai juste le début : Ali prend la parole pour interpeller le public et raconter son histoire, de l’enfance à sa libération, après trente années de prison. Né dans la misère, Ali grandit entre un père autoritaire, une mère aimante, une amie idéalisée et un profond sentiment d’humiliation. Très tôt, il développe une fascination pour la violence et un désir de reconnaissance. Sa rencontre avec les Loups-Gris, organisation ultra nationaliste turque, lui offre une identité, une appartenance, une cause. Ali assassine un journaliste, est condamné à mort, puis s’évade. Envoyé en Iran, il est désigné pour assassiner le pape. Sous différentes identités, il traverse l’Europe jusqu’à Rome. La veille de l’attentat, sa rencontre avec Rachel, une jeune femme juive, introduit une fissure dans son parcours.
La question du pardon est bien entendu centrale et les mots sont choisis : sans le pardon je serais prisonnier dit le pape. Perpétuité ne signifie pas éternité. Il n'empêche qu'Ali pourra le regretter amèrement : la violence a-t-elle donné un sens à ma vie ? Non, elle m'a tout pris.

Espérons que s'il reste un peu de lumière à trouver il soit possible pour tous les Ali de terre de s'en saisir.

22 minutes est un spectacle dont vous allez (beaucoup) entendre parler et longtemps. Pour le moment il est à l'affiche du festival SenS aux Gémeaux avec plusieurs autres (excellents) seuls en scène. Cet été au festival off d’Avignon à Théâtre actuel et sans nul doute à la rentrée dans un théâtre parisien. 
Ceux qui me connaissent savent que je ne m’enthousiasme jamais à la légère. Croyez ma recommandation sur parole. 22 minutes va compter dans le paysage artistique !

22 minutes de et avec Benoit Solès
Collaboration artistique Sophie Nicollas et Anne Plantey
Lumière Denis Koransky
Musique et création sonore Marc Demais
À partir de 12 ans
Au théâtre des Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Les lundis 11 et 18 mai à 21 h
Mercredi 20 et vendredi 22 à 19h
A Théâtre actuel - 80 rue Guillaume Puy - 84000 Avignon
Du 3 au 25 juillet relâche les 6, 13, 20 juillet à 10h 

samedi 2 mai 2026

London 53 de Sophie Prat

J'ai rencontré Mathilde Bonte-Joseph, éditrice et fondatrice des éditions Quartier Libre, à l'occasion du Festival du Livre de Paris, juste après l'annonce des finalistes du Prix Hors concours 2026.

J'avais remarqué que London 53 figurait dans la liste et j'avais souhaité en savoir un peu plus sur ce livre qui se trouve être un premier roman, écrit par Sophie Prat.
L'histoire se passe à Audruicq, près de Calais dans les années 2010. Josiane, esthéticienne, y mène une vie aussi lisse que la peau qu’elle promet à ses clientes. Sa meilleure amie réussit à la convaincre de faire avec elle un grand voyage à l'étranger. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse… Administrativement tout se complique, mais c’est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu’elle n’a jamais cessé d’être.
Quartier libre est une maison d'édition indépendante de littérature générale, très jeune puisque créée en janvier 2025, par une femme de solide expérience comme éditrice en littérature jeunesse, et qui a vocation à publier de la littérature francophone contemporaine et à révéler de nouvelles plumes en accord avec la promesse de soutenir des "voix nouvelles qui ravivent le réel". La ligne éditoriale est donc construite autour de textes littéraires qui allient l'intime et l'universel.  La maison publie relativement peu de textes afin d'accompagner auteurs et autrices, souvent primo-romanciers, en amont de leur publication, et de défendre leurs livres au mieux.

Le tout premier roman publié par Quartier Libre fut un premier roman, écrit par une jeune scénariste de cinéma, Claire Griois, Le cœur quand il explose, un long monologue adressé à un amour disparu à la suite de violences policières. Il fut présent à la Première sélection du Prix Aznavour 2025, au Festival du premier roman et des littératures contemporaines 2026, et dans la Sélection du Prix Hors Concours 2025 où il se classa parmi les 5 finalistes des coups de coeur des clubs de lecture.

La présence de London 53 dans le catalogue de cette maison d'édition ne me surprend aucunement. J'éprouve énormément d’enthousiasme pour ce texte dont la qualité littéraire est immense. A tel point qu'il est difficile d'imaginer que c'est un premier roman. Commencer à plonger dans la lecture des auteurs sélectionnés pour Hors Concours avec ce livre place la barre très très très haut.
Il m’arrive de raconter (un peu) un roman dans le but de vous convaincre de l’ouvrir. Cette fois je me freine parce que je ne voudrais pas émousser votre envie de découvrir l'histoire extra-ordinaire qui nous est offerte et dont le titre porte celui d'un vernis à ongles que je croyais ne pas connaitre alors que j’avais simplement oublié que j’en avais un exemplaire.

Est-ce parce que l’action se déroule dans le Nord, parce que le personnage principal est une femme, et qu’elle aussi en quelque sorte tient boutique mais je me suis sentie immergée dans un univers proche de celui de la mercière de Grégoire Delacourt ?

En terme de contexte il y a en effet quelque chose de La liste de mes envies, ou de Vénus beauté … En terme de style on est proche de Marie-Hélène Lafon, de Florence Seyvos, de Joyce Maynard … d'auteurs/trices qui subliment le quotidien.

Toujours est-il que j’ai adoré ce livre qui est admirablement écrit, composé comme une oeuvre d’art. Sophie Prat a le talent d’une naturaliste.

London 53 ne dénonce pas un monde de violences, ne secoue pas les consciences, ne bouleverse pas nos préjugés, ne remet pas en cause notre mode de vie. Ce roman fait bien plus. Il nous invite à changer de peau.

Née en 1975 et vivant à Paris, Sophie Prat a fait des études d'histoire médiévale avant de s'engager pour la défense de la culture électronique et de participer à l'organisation de la première Techno Parade en 1998. Grande voyageuse, conceptrice-rédactrice free-lance depuis 10 ans, elle se forme aujourd'hui à la biographie hospitalière.

London 53 de Sophie Prat, Editions Quartier libre, en librairie depuis le 11 mars 2026

lundi 27 avril 2026

Nino de Pauline Loquès

Les Césars ont du bon. Sans la double récompense, pour la réalisatrice, Pauline Loquès dont c’est le premier long métrage et pour Théodore Pellerin en tant que meilleur espoir je n’aurais sans doute pas vu Nino, en raison du thème qui me semblait un peu noir.
Dans trois jours, Nino, jeune parisien, qui devrait fêter joyeusement ses 28 ans, devra affronter une grande épreuve. D’ici là, le corps médical lui a imposé deux missions. Deux impératifs qui vont mener le jeune homme à traverser Paris, le pousser à renouer avec les autres et peut-être avant tout avec lui-même.
J’ai énormément apprécié la manière que Pauline Loquès a de filmer cet espace-temps entre l’annonce (tellement maladroite) de la maladie au jeune homme et le début du traitement. Elle parvient à nous faire ressentir la lenteur avec laquelle les journées s’enchaînent malgré la précipitation provoquée par la situation. C’est très agréable pour le spectateur qui a le temps de réfléchir, et de ressentir la palette d’émotions jouées par le comédien qui n’en fait jamais trop.

Seule la mère, interprétée par Jeanne Balibar, est une actrice connue mais son décalage est si naturel qu’elle en devient touchante. Le tour de force est qu’on se surprend à se sentir proche de tous les personnages, jusqu’au personnel médical dépassé par la charge de travail ou au contraire profondément humain. La scène finale est à ce titre un monument de pudeur.

Si Pauline Loquès réussit si brillamment c’est parce qu’elle était motivée par le perte d’un proche d’un cancer à 37 ans, et à qui elle dédie le film. Elle n’en raconte cependant pas le parcours. Les questions qu’elle nous soumet sont peu abordées au cinéma : la révélation de la maladie, son annonce à l’entourage, le choix de la "personne de confiance" exigée par l’hôpital, l’emploi du temps des heures de répit avant la course pour la vie, la hiérarchisation des priorités, la "dette" à l’égard de quelqu’un qu’on aurait contaminé malgré soi …et qu’on préviendra avec pudeur par quelques lignes sur une carte postale rose mentionnant Yes, you can.

Nino est comme assommé par l’annonce de sa maladie. Il semble souvent à côté de ses pompes, la perte de ses clés le condamnant à errer. Chaque détail prend tout son sens. Et la réalisatrice a l’art de glisser des détails de notre vie quotidienne comme l’obligation de consommer pour avoir le droit d’aller aux toilettes dans un bar, la façon d’accueillir dans les hôpitaux, l’anniversaire surprise … sans pour autant négliger des sujets de fond comme la question de la parentalité qui est très présente chez les femmes, moins coté masculin, et pourtant Nino est confronté à la préservation de ses chances de fertilité.

L’annonce de la maladie provoque une réflexion très existentielle, du type "Si je m’en sors qu’est ce qui m’attend pour le reste de ma vie ? " ou encore "Est-ce qu’on peut tomber amoureux quand on vient d’apprendre une telle nouvelle ?"

Il y a plusieurs très jolies scènes. Je citerai celle où Zoé, son amie d’enfance, lit avec pudeur et générosité un passage de Venus erotica de Anaïs Nin (et je vois dans ce choix un jeu de mots avec le prénom de Nino). Le moment était périlleux mais il est magnifiquement interprété.

En contraste à la scène d’introduction et à la maladresse de l’oncologue, le film se clôture en montrant que l’hôpital peut aussi être une zone de douceur. La première séance de chimiothérapie se passe dans une pièce qui est pensée comme une chambre de maternité. L’infirmière pose une main sur l’épaule. Elle fixe un bracelet en murmurant que c’est comme pour un nouveau-né. Ça fait écho à la séquence où sa mère raconte sa naissance.

Nino revient à la vie en faisant face à sa mortalité, comme le suggère la dernière chanson, I’ll be alive. On peut considérer que la fin est ouverte aussi bien sur le plan médical que sentimental.

Théodore Pellerin est un comédien québécois jusqu’alors -presque- inconnu en France (il est Jacques de Bascher dans la série "Becoming Karl Lagerfeld") et qui joue sans accent. Il faut aussi souligner la délicatesse de l’interprétation de son ami, joué par William Lebghil qui dégage une grande tendresse alors qu’on a (trop) l’habitude de l’enfermer dans des rôles comiques.

Le film a reçut de multiples prix depuis qu’il a été montré la première fois à la Semaine de la critique à Cannes en mai dernier : prix d’interprétation à Théodore Pellerin, Prix Pierre Chevalier, Prix d’Ornano-Valenti au dernier festival de Deauville … et César du Meilleur Premier Film comme du Meilleur Espoir masculin.

Nino un film de Pauline Loquès
Scénario Pauline Loquès, avec la collaboration de Maud Ameline, 
Avec Théodore Pellerin, William Lebghil, Salomé Dewaels, Jeanne Balibar
En salle depuis le 27 septembre 2025..

mercredi 8 avril 2026

Génération Barber mise en scène par Sophie Forte

Si on m’avait expliqué ce que Génération Barber avait d’originalité, d’intelligence et de virtuosité vocale et musicale au lieu de me brandir une affiche (peu engageante) j’aurais couru ventre à terre pour entendre, applaudir et danser avec ce quatuor hors normes. 

Il vous reste encore deux mercredis à 20 h 50 au théâtre Essaion pour vivre le phénomène et après il faudra prendre le train pour le festival d’Avignon où ils seront tous les jours à l’Arrache-coeur à 18 h 30.

Ce spectacle, éligible aux Trophées de la Comédie musicale dans 6 catégories dont mise en scène, livret, scénographie et collectif, mérite amplement de figurer parmi les nominés.

Je ne connaissais pas ce style musical né dans les échoppes de barbier de Chicago au début du XX° siècle où les clients, essentiellement des hommes, en attendant de se faire tailler la barbe ou les cheveux, entonnaient des chansons a capella, avec des harmonisations très sophistiquées. Ce style très particulier d'harmonie à quatre voix fut baptisé Barbershop. J'ignorais que Marie-Cécile Robin-Heraud, soprano, et Xavier Vilsek, basse et bruiteur hors pair avaient créé le Barber Shop Quartet, renouvelant le genre avec autant de malice que de virtuosité et en français s'il-vous-plait.

On est dans le registre de l’humour, du loufoque mais avec une telle maitrise du chant, de l’accompagnement et des bruitages que l’ensemble est une réussite totale. Le public est littéralement "enchanté", heureux de reconnaître de grands classiques comme le Boléro de Ravel qui dans le passé avait déjà été repris par Pierre Dac et Francis Blanche dans leur Parti d'en rire, tout comme leur inévitable Honneur aux Barbusle petit bal perdu de Bourvil, mais aussi Sex Bomb de Tom Jones (pastiché en Ex-bomb), Mexico de Luis Mariano, une fabulette d’Anne Sylvestre, une évocation de Mozart, Fais comme l’oiseau de Michel Fugain, We Are the World de USA for Africa, le dîner de Bénabar, Hier encore de Charles Aznavour, sans oublier Zou bisou bisou, écrite par Bill Shepherd et Alan Tew pour la musique et les paroles en anglais, et Michel Rivgauche pour les paroles de la version en français en 1960 qui vous trottera longtemps dans la tête.

Il y a aussi de jolies images. On a tous remarqué comment une chanteuse d'opéra s'époumone en laissant les consonnes au vestiaire, et Marie-Cécile Robin-Heraud en fait habilement la démonstration.

Tous les registres musicaux se succèdent, comptine, yéyé, swing, jazz, folklore, rock, rap et j’en passe. Le rapport au public est excellent, l’invitant à participer de diverses manières, mais toujours avec bienveillance. C’est à voir, à entendre, à danser aussi. 

Sophie Forte a fait un travail très malin car elle donne du peps au Barber Shop Quartet en rafraîchissant leur coupe de cheveux par une mise en scène calibrée pile poil en puisant dans la malle aux souvenirs. Avec Marie-Cécile Robin-Heraud délicieusement ronchon, Xavier Vilsek champion en bruitages de tous poils, Clémence Paquier fausse ingénue, Damien Dufour bon camarade (en alternance avec Guillaume Nocture).
Démonstration brillante que l'humour musicale toute sa place pour réjouir un public averti … ou pas. Sophie Forte a écrit des textes très malins, très finement ciselés est ô combien brillamment interprétés a capella (sans aucun instrument ni bande-son), et sans autre décor que les vieilles pierres de la voute du Théâtre Essaion. Quel bonheur de swinguer avec ces artistes en partance pour une tournée internationale qui passera par l'Ecosse, le Texas, la Bavière, le Brésil … Si, si !

On espère que la troupe nous aura pardonné les applaudissements fracassants avec lesquels nous avons interrompu par trois fois une chansons en cours.
Génération Barber
Avec Marie-Cécile Robin-Heraud, Xavier Vilsek, Clémence Paquier, Guillaume Nocture, en alternance avec Damien Dufour
Mise en scène Sophie Forte
Au Théâtre Essaion - 6 Rue Pierre au Lard - 75004 Paris
Le mercredi à 20 h 50 jusqu'au 22 avril 2026
Le spectacle partira ensuite en tournée.

vendredi 16 janvier 2026

Isidore Leroy présente sa nouvelle collection

La maison Leroy est un éditeur et fabricant de papier peint haut de gamme depuis plus de 150 ans. J'avais découvert ses créations à l'occasion d'une édition de Maison & objet et j'ai été invitée cette année dans le show-room pour la présentation des nouveautés … 

La marque avait fait un autre choix que d'exposer à Maison & Objet en choisissant plutôt Paris Déco Off, un événement gratuit, ouvert aux professionnels comme au grand public, comme plus de 150 Maisons qui préfèrent accueillir dans leur showroom pour présenter leurs nouvelles collections en avant-première.

A titre d'exemples il y avait parmi eux, et vous constaterez que peu de pas les séparent :
  • Charles Burger au 4, Houlès au 13 rue du Mail, Paris 75002
  • Pierre Frey au 27, Nobilis au 38 rue du Mail - Paris 75002
  • Tribù avec un pop-up au 5, Manuel Canovas au 6 rue de l'Abbaye - Paris 75006
  • Fortuny au 17, le Jacquard français (présent aussi sur Maison & Objet) au 28 et Jules Pansu au 42 rue Bonaparte Paris 75006
  • Deyrolle, 46 rue du Bac - Paris 75007
Pour saisir l'ADN de la Maison il faut remonter au début du XIXᵉ siècle, alors que l’industrie du papier peint stagne et peine à prendre le virage de l’industrialisation en raison de la difficulté technique à mécaniser la fabrication.

Louis Isidore Leroy (1816-1899) va alors révolutionner le secteur en inventant des machines permettant l’impression continue et en plusieurs couleurs, inspirées des techniques textiles. Nous sommes en 1842, et la date figure sur tous les catalogues, et l'entreprise éponyme est fondée à Paris.
Elle connaît un essor rapide. Elle est récompensée aux Expositions universelles de 1855 et 1867. Ses innovations sont brevetées. Ses collections se diversifient et elle s’impose alors comme un acteur clé du renouveau technique et artistique du papier peint.
Louis Isidore cède l’entreprise à son fils Charles en 1879. Durant la Belle Époque, l'entreprise continue de prospèrer en incarnant le luxe et le confort ostentatoire, restant à la pointe du style grâce à ses dessinateurs et artistes en vogue. Un quart de la production est alors exportée. Maurice-Isidore (1877-1933), le fils de Charles, poursuit la modernisation et fait construire une usine à St Fargeau Ponthierry. Il supervise en 1912 le déménagement de l'entreprise dans cette commune dont il sera le maire jusqu'en 1929. Elle est aujourd’hui préservée et visitable.

La maison Leroy connaît son apogée, portée par l'engouement pour les arts décoratifs dans les années 20, en s’inspirant des courants Art nouveau et Art déco. Ses créations adoptent une esthétique basée sur la logique constructive et l'abondance de formes géométriques telles que les cercles, les triangles et les losanges. Ces motifs évoquent le mouvement et la dynamique d'une génération enthousiasmée qui découvre l'avion, l'automobile et les délices du sport.
Le papier peint s’imposera dans les foyers, porté par des styles fleuris et colorés tout au long des années 70 où personne ne craignait de vivre dans des pièces aux motifs chargés. Isidore Leroy en profite pour innover avec des collections audacieuses, notamment le succès du Twin Set et le papier non-tissé dès 1972, atteignant son apogée en 1970 en tant que leader européen.
La fin des années 1970 est brutalement marquée par une crise qui s'accompagne de la disparition de la plupart des industriels papetiers d'ameublement français. Leroy n'est pas épargnée par la hausse des coûts et la concurrence étrangère, ce qui provoqua sa fermeture en 1982.

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