Publications prochaines :

Comme promis les 70 articles des spectacles vus aux festivals d'Avignon In, Off et If ont été publiés (mois de juillet). Arrivent maintenant les critiques de la rentrée littéraire (mois d'août). Merci de votre patience …

dimanche 29 mai 2022

Les Collégiens, album d'hommage à Ray Ventura et Sacha Distel

Connaissez-vous Les Collégiens ? Je les découvre aujourd'hui alors que le groupe ne date pas d'hier, et c'est justement pour cela que leur nom ne me disait rien. Ils se sont constitués "après-guerre", la Première, dans les années 1930, et je n'étais pas encore née, loin de là.

Pourtant ils ont accompagné les plus grands : Ray Charles, Sammy Davis Junior, Charles Aznavour, Shirley Bassey, Natalie Cole, Tina Turner, Dean Martin, Henri Salvador...

A l'époque l'orchestre modifia le paysage musical français par son concept : un show, des musiciens talentueux, des chansons sketches et des chanteurs et humoristes jouant des scènes comiques. Tout était réuni pour faire danser et amuser les spectateurs. 

Récemment ils ont reformé le groupe et se sont retrouvés avec bonheur sur scène pour partager ensemble la musique, la fête, la joie de vivre ! 

C'est Sacha Distel, qui était le neveu de Raymond Ventura, un grand nom de la variété française, et également directeur musical du groupe des Collégiens, qui a eu l'idée de remonter la formation il y a quelques années en 1993 est cela jusqu'au décès de l'artiste en 2004.

Laurent Distel, son fils ainé, a repris le principe en 2014, pour rendre un hommage à Sacha pour les 10 ans de sa disparition. L’orchestre « Les Collégiens » est reconstitué avec tous les membres du groupe de 1993.

Le spectacle rencontre un grand succès, ce qui a incité tous les artistes à poursuivre. Voilà comment en 2017, ils entrent en studio pour réaliser un EP de cinq titres, puis courant 2018, un disque complet dont la réalisation s’est terminée en janvier 2019.

C’est cet album, intitulé « Hommage à Ray Ventura et Sacha Distel » que je viens d'écouter et dont je salue la sensibilité et la qualité. Le travail d'arrangement est très réussi car on ne devine pas que la formation est réduite en nombre.

On y retrouve des titres ultra connus de Sacha Distel comme La belle vie (qui connait un grand succès outre-atlantique sous le titre de The Good Lifeet d'autres nettement moins comme Tu ressembles à Paris, une chanson inédite. Et puis de grands classiques comme le si drôle Tout va très bien madame la Marquise.

La totalité des titres :
01 - Qu'Est-ce Qu'On Attend Pour Être Heureux
02- Tu Ressembles À Paris
03- Venez Donc Chez Moi Chez Moi
04 - Ca Vaut Mieux Que D'Attraper La Scarlatine
05- La Belle Vie
06- Le Soleil De Ma Vie
07- Dédicace
08- Scandale Dans La Famille
09- Comme Tout Le Monde Live
10- Tiens Tiens Tiens Live
11- Tout Va Très Bien Madame La Marquise Live

Il est bien probable que Les Collégiens n'en resteront pas là et repartiront ensemble en tournée; A suivre donc !

vendredi 27 mai 2022

Les fils du pêcheur de Grégory Nicolas

C’est par le Grand Prix des Lecteurs Pocket que j’ai découvert Les fils du pêcheur. Ce livre m’a énormément touchée parce qu’il respire l’authenticité. Je ne sais pas ce qu’il y a d’autobiographique dedans et là n’est pas la question mais l’écriture, au demeurant très masculine, de Grégory Nicolas, est d’une rare sensibilité.

Il y raconte l’histoire d’un enfant de pêcheur qui, le jour même où il apprend qu’il va devenir père d’une petite fille, reçoit un coup de téléphone qui va bouleverser sa vie : sa mère lui annonce que le bateau de son père vient de sombrer corps et biens. Il commence alors l’écriture du "roman d’Ar c’hwil", ce bateau qui a accompagné son père tout au long de sa vie de pêcheur.

Le lecteur découvrira au fur et à mesure que cette vie a été faite d’épreuves et de larmes, de joies et de rires. Nous revivrons avec émotion de grands moments historiques qui ont marqué la Bretagne (que l’auteur connait très bien puisqu’il y est né) comme le naufrage de l’Amoco Cadiz en 1978 ou la grande manifestation des pêcheurs à Rennes, avec l’incendie du Parlement de Bretagne en 1994. Il était utile de rappeler combien le monde de la pêche a été secoué dans les années 90, et ce n'est malheureusement pas fini. On se rend mieux compte du courage qu'il faut pour exercer ce métier que l'on présente trop souvent ailleurs comme une vocation.

A ces événements tragiques vécus par les personnages du roman s’ajoutent d’autres faits, plus généraux et dont on parle peu dans la littérature comme le remembrement des terres agricoles qui toucha toute la France dans les années 60 et qui, présenté comme un progrès nécessaire avec la promesse de revenus supplémentaires pour les paysans devenus soudain cultivateurs, les a surtout endettés et a contribué très largement à la catastrophe écologique qui est en train de s’accélérer (p. 29).

A travers cette fresque sociale, on revit une grande partie du XX° siècle, avec ce qu’il a apporté de rêves et de désillusions. C’est aussi une histoire humaine où les destins de plusieurs familles s’enchevêtrent, avec des secrets qui ne seront élucidés qu’à la toute fin, y compris la signification du nom donné au fameux coquillier blanc et bleu, l’Ar c’hwil, spécialisé dans la pêche à la Saint-Jacques, une pêche très contraignante régie par des règles que j’avais découvertes lors de ce reportage.

Ce livre m’a émue aussi pour le rappel d’autres petits souvenirs que nous avons en commun. Tout comme le héros de l’histoire, je suis toujours remuée d’entendre chanter la couleur du ciel le long du Corcovado bien que je n’ai jamais emprunté la Rua Madureira chantée par Nino Ferrer (et sublimement reprise par Pauline Croze) à laquelle il fait allusion p. 28. Et, plus prosaïquement, l'auteur m'a interpellée aussi par les multiples citations de noms de domaines et de vignerons, dont il aurait pu dresser la liste en fin d'ouvrage…

Le personnage du père, toujours soucieux, était du genre "ceinture et bretelles" (p. 61), une expression québécoise rarement employée chez nous mais que j’adore. Le narrateur va sans relâche chercher à comprendre l'origine de la mélancolie qu'il se souvient avoir vu passer parfois dans le regard de son père en cherchant à quel moment il aurait été vraiment heureux. Etait-il dépressif ? Cachait-il un secret ? 

Il n'aura de cesse de fouiller le mystère avec ses frères dont il dit que personne n'était dupe mais nous n'en parlions pas, ni entre nous, ni avec lui. Il voulait continuer de paraitre grand et fort devant ses fils (…) pour que l'on continue à le regarder d'en dessous (… et) que le monde nous apparaisse en contre-plongée (p. 85). A elle seule cette phrase éclaire le choix de la photo de la couverture.

Grégory Nicolas est né en Bretagne en 1984 mais il vit maintenant en Suisse. Après avoir travaillé en tant que caviste à Rennes et professeur des écoles à Paris, il se consacre désormais à l’écriture.  Il est notamment l’auteur de quatre romans publiés chez Rue des Promenades, dont Des histoires pour cent ans en 2018 (Pocket, 2020). Son avant-dernier roman, Équipiers, paru chez Hugo Sport, a reçu le prix Antoine-Blondin. Il est aussi auteur en littérature jeunesse et a plusieurs projets dans ce domaine.

Aucun doute que dans son dernier y a skiff’ pour rendre un lecteur heureux.

Les fils du pêcheur de Grégory Nicolas, éditions Les Escales, 2021
Edition Pocket en librairie depuis le 19 mai 2022

jeudi 26 mai 2022

Tête de Pioche, Les bébêtes du Bayou, par Brrémaud et Rigano

Je lis peu de BD ou de romans graphiques et il faut que j’y sois poussée, comme ce fut le cas avec La conférence. Pourtant je fais de belles découvertes régulièrement dans ce genre vers lequel je ne vais pas spontanément.

Je n’aurais pas ouvert Tête de pioche s’il n’avait pas figuré dans la sélection du Challenge NetGalley. Je le pensais exclusivement destiné à des enfants.

Il est vrai que ce sont eux la cible, mais des adultes, surtout s’ils sont comme moi allés en Louisiane, prendront plaisir à cet album.
Dans un chalet de haute montagne, Tête de Pioche est une toute jeune orpheline qui vit avec sa mamie adorée… et lui donne bien du fil à retordre, d’où son surnom ! Un jour arrive une lettre de sa grande sœur lui apprenant qu’elle vient d’être engagée dans un spectacle de claquettes à La Nouvelle-Orléans.
Ni une ni deux, voilà Tête de Pioche, aussi intrépide qu’audacieuse, qui décide de fuguer pour admirer sa sœur sur scène ! Le voyage est long mais ne l’effraie pas : elle sait qu’elle pourra compter sur ses amis, les bêtes à poils et à plumes, pour lui venir en aide. Et elle en aura bien besoin !
Arrivée à La Nouvelle-Orléans, Tête de Pioche croise la route de trafiquants qui l’enferment dans une cage en compagnie de bestioles les plus variées. Heureusement, la petite a de la suite dans les idées. Et, surtout, elle maitrise le langage des animaux…
Je dois d’emblée dire que tout en l’ayant lu en numérique, comme tous les titres proposés dans le cadre de ce challenge, je n’ai eu aucun mal à le faire dans l’application dédiée car l’ouvrage s’affichait page par page, avec la possibilité de zoomer pour mieux voir certains détails. Après le souci de lecture de Evidemment Martha, il était important de le préciser.

Sur le plan graphique, le contraste est saisissant entre la montagne où vit la gamine et la mangrove qu’elle doit traverser pour retrouver sa soeur. Les couleurs sont éclatantes.

Le scénario est assez convenu. On se doute que Tête de pioche revendra saine et sauve au bercail après des rebondissements qui d’une certaine manière rappellent les aventures de Pinocchio. Tout cela est logique mais on ne peut qu’approuver la morale de la fin, promettant aux lectrices et lecteurs que quand on croit en quelque chose tout devient possible.

On nous laisse avec la promesse que d’autres albums suivront. Qui sait, Tête de Pioche est peut-être la Fifi Brindacier de demain …

Tête de Pioche, Les bébêtes du Bayou par Brrémaud et Rigano, Dargaud éditeur, en librairie le 3 juin 2022
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

mercredi 25 mai 2022

La Cantine du Troquet du Quatorzième a 14 ans

Je connais bien l’endroit. Je l’apprécie et je suis toujours heureuse d’y revenir. Mais, car il y a un « mais », je ne sais pas si vous êtes comme moi, j’aime tout autant retrouver mes points de repère qu’être surprise, ce qui est théoriquement un défi impossible à remporter. Pourtant si !

Le décor de la Cantine du Troquet n’a pas changé. Le rouge sang de bœuf si prisé dans le sud-ouest est toujours présent sur la devanture qui fait l’angle entre la rue de l’Ouest et la rue Francis de Pressensé, qui fut célèbre pour son cinéma d’avant-garde, l’Entrepôt, lequel est toujours bien présent, et actif dans ce quatorzième arrondissement qui garde ses allures campagnardes que j’aime tant.

Allez respirer les fleurs de la rue des Thermopyles et vous m’accorderez que son charme est des plus bucoliques !

Une bouteille de Cerdon attend les amateurs au frais dans une vasque argentée remplie de glaçons, posée sur le comptoir. J’ai convaincu toute la tablée de le découvrir à l’apéritif, en toute modération comme il se doit avec les vins.

Ce vin du Bugey de Bernardat Fâche a été plébiscité. C’est un vin pétillant rosé faiblement alcoolisé (8 °C / vol), obtenu à base de gamay et poulsard selon la méthode ancestrale, Et surtout sans levures ni sucres ajoutés. Il représente une bonne alternative au très classique (et trop sucré) kir … quand on a la chance de le trouver à la carte.

Les assiettes sont modernement siglées, ainsi que le pot à couverts, et la corbeille à pain, le tout dans l’ambiance bistrot que l’on apprécie. Bientôt une terrasse jouera les prolongations le long du trottoir de la rue de l’Ouest.

Les fidèles retrouveront avec satisfaction l'Oeuf mayonnaise et les Couteaux à la plancha sauce vierge qui ne disparaîtront jamais de la carte, de même que la Xitora (ou txistorra), cette spécialité basque, née chez sa voisine espagnole aragonaise, faite à base d’un mélange de viandes hachées de porc, de bœuf et de poitrine de porc, assaisonné avec ail, sel et piment d’Espelette. Elle est rouge mais bien plus douce que son frère le chorizo.

Loïc Falgas est désormais aux fourneaux, façon de parler car pendant le service il est surtout debout, au passe-plat pour surveiller toutes les assiettes … et ne louper aucune des appréciations des convives.

Nouveau chef oblige, un vent de créativité a soufflé sur les assiettes qui sont plus bistronomiques que jamais. Nous avons goûté cinq de ses créations en guise d’entrée, toutes excellentes même si une préférence s’est distinguée s’il n’avait fallu n’en retenir qu’une (le tartare de veau, quoique la tendreté du cannelloni de bœuf soit exemplaire).

Nous les accompagnerons d’un verre de Mâcon blanc, 2020.
Le Gaspacho de tomates et fraises, réduction de vinaigre balsamique, pignons de pin, pistou de roquette, ciboulette est servi au client après qu’il ait remarqué l’assaisonnement qui a été placé dans le fond du verre. L’ensemble sera très rafraîchissant tout au long de l’été. Une valeur sûre.
La Burrata di Bufala, purée d’épinards aux pistaches, copeaux d’asperges, radis noir, noisettes, chips d’artichaut, est conçue un peu dans le même esprit.
Honneur à un légume de saison avec les Asperges des Landes rôties, crème de navets, œuf parfait, coulis d’ail des ours, graines de tournesol, pousses de moutarde rouge.Je retiens l’idée de les trancher en deux après une cuisson vapeur puis de les snacker pour les servir tièdes. Cela change de la sauce vinaigrette aux herbes, même si j’adore cette association.
Je découvre avec intérêt le Tartare de veau et gambas aux harengs fumés, eau végétale fumée de tomates au combawa. Depuis le temps que les candidats de Top Chef nous font envie avec ce type de combinaison terre-mer je me demandais si elle était réellement pertinente. Loïc Falgas le réussit à la perfection. Il coupe au couteau tous les ingrédients qui se répondent parfaitement. L’eau végétale est un délice. Les pousses de feuilles d’huître apporte la note finale. Bravo !
Son Cannelloni de bœuf en tataki et légumes croquants à l’huile de noix, jus de viande au sarawak a moins convaincu mes amis. Pourtant il est juste sublime et me restera longtemps en mémoire. Je me demande si les campagnes anti-viande ne finissent pas par influencer nos palais. Mais comment résister à ce bœuf qu’on pourrait couper à la cuillère, et qui est pourtant cru ?

mardi 24 mai 2022

Une nuit après nous de Delphine Arbo Pariente

Je n’avais pas suivi l’émission de La Grande Librairie dans laquelle François Bsrnel avait présenté Une nuit après nous en septembre 2021. Je ne savais rien de Delphine Arbo Pariente, Le livre m’est arrivé entre les mains huit mois plus tard parce qu’il figurait dans la sélection des 68 premières fois. Quelle chance ! D’abord pour moi qui vient de découvrir un roman d’une sensibilité extrême, servi par une plume étincelante.

Ce n’est qu’après l’avoir refermé que j’ai entrepris des recherches, et je comprends tout à fait comment l’auteure peut avoir un tel talent. Elle est créatrice de bijoux et elle a sans nul doute appliqué un soin comparable à l’écriture de ce premier roman dont je n’ose donner la trame de peur de flétrir le plaisir de la découverte que vous en ferez, mais j’ai sélectionné quelques brefs extraits.

Il est pour vous si vous aimez l’écriture de l’intime, si vos yeux prennent l’eau à l’évocation du film Sur la route de Madison, si vous croyez au poids de la transmission transgénérationnelle, si vous pensez que l’enfance est déterminante, si vous aimez lire, tout simplement, en vous laissant emporter par un récit dont on n’a cure qu’il soit ou pas autobiographique car il est magnifique comme les vitraux d’une cathédrale, et c’est là l’essentiel.

Je vous donnerai malgré tout quelques extraits représentatifs de la plume de Delphine. A propos du saccage de son enfance, Mona nous confiera : j'ai construis des trous d'air, des tunnels comme des artères, j'ai fermé les oeilletons à la pensée des tropiques, réglé les vasistas, posé des frontières, tracé des lisières. (…) J'écrirai bientôt à bout portant, l'intact sanctuaire.

Elle vit quelques heures de bonheur simple mais intense chez ses grands-parents auprès desquels elle oublie qu'elle voudrait disparaitre (p. 70). De retour à la maison elle se pelotonne sous un foulard rouge, mais la magie ne fonctionne pas. Sa mère ne lui est d'aucun secours. Elle se dissout comme un sucre au fond d'une tasse à café et laisse son enfant dans la tornade (p. 74).

Son mari Paul est extrêmement prévenant mais son âme a elle aussi connu des fractures : Il avait rangé ses crayons et son rêve sans se plaindre, comme on éteint la flamme d'une bougie, comme on ruine son existence (p. 36).

Les sentiments que Mona aura pour Vincent sont peu ordinaires : j'ai cru que je l'aimais pour oublier., mais je l'aimais pour me souvenir (p. 78). Elle va se mettre à écrire. J'écrivais les mots d'étoffe, je décousais l'ourlet en suivant la marge.

C'est beau, pudique, élégant. Tout le reste était enfermé dans une boule à neiges remplie de paillettes, qu'un jour il faudra retourner avec des mots pour les voir voleter, quand la force reviendra. Quelque chose se refermait sur nous, le beau qu'on a rêvé, le bleu qu'on n'a pas peint, minuit jamais atteint (p. 249).

Je vous donne malgré tout le texte qui se trouve en quatrième de couverture :
J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui, j’ai retrouvé la mémoire. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence.
Cette histoire nous entraîne sur les traces d’une femme, Mona, qu’une passion amoureuse renvoie à un passé occulté. Un passé fait de violence, à l’ombre d’une mère à la dérive et d’un père tyrannique, qui l’initiait au vol à l’étalage comme au mensonge.
Le silence, l’oubli et l’urgence d’en sortir hantent ce roman à la langue ciselée comme un joyau, qui charrie la mémoire familiale sur trois générations. De la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui, Une nuit après nous évoque la perte et l’irrémédiable, mais aussi la puissance du désir et de l’écriture.
Je n’aurais qu’une critique à faire, à propos de la photo qui figure sur le bandeau. Bien qu’inscrite dans les années 60, qui est une période charnière du livre, elle ne m’évoque aucune scène ni aucun moment de l’histoire si forte que nous offre l’auteure. Pire, elle ne n’aurait pas incitée à spontanément tendre la main vers ce roman qui est un grand coup de coeur.

Quant au titre, il faut patienter jusqu'à la fin pour le savourer.

Une nuit après nous de Delphine Arbo Pariente, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 26 août 2021

lundi 23 mai 2022

D’audace et de liberté de Akli Tadjer

Je connais (un peu) l’œuvre d’Akli Tadjer et je l’apprécie. Alors quand Les Escales, sa nouvelle maison d’édition, m’a proposé de lire avant sa parution en librairie D’audace et de liberté j’ai accepté avec enthousiasme.

Je trouvais que le titre ressemblait étonnamment au roman qu’il avait publié chez eux un an auparavant, D’amour et de guerre, mais j’y ai vu une coïncidence. Je n'ai pas eu la curiosité de le lire avant. Je savais que je l’aurais très bientôt entre les mains puisqu’il figure dans la sélection du nouveau prix littéraire lancé par Pocket et dont je fais partie.

Ce n’est que ce soir, alors que les premières lectrices échangeaient en visio-conférence que j’ai compris qu’ils s’agissait d’une histoire en deux tomes, et même peut-être d’une trilogie si un troisième surgit plus tard.

L’auteur a voulu, en tout cas, composer deux romans indépendants, même si on retrouve plusieurs personnages. Il est vrai que je n’ai pas été beaucoup dérangée de n’avoir pas lu le précédent, excepté sur un point, celui de la temporalité.

Je me suis interrogée sur la date à laquelle se déroulent les faits, ce qui a ralenti ma lecture car je recherchais des indices. C’est page 39 qu’on la découvre, le 3 avril 1947. Ensuite, la tension monte d’un cran puisque malgré la « bonne » raison d’Adam de revenir pour l’enterrement de sa tante sa présence est malgré tout suspecte.

La description qu’il nous fait du rite funéraire est instructive. J’ai retrouvé la plume qui m’avait touchée dans Les Thermes du paradis. Il citait déjà Paul Eluard affirmant Il n'y a pas de hasard. Il n'y a que des rendez-vous (p.104). Le livre que j’avais entre les mains allait m’en offrir une nouvelle démonstration avec le poème Liberté qu’Adam fait découvrir à son ouvrier Mohamed (p. 146).

Je me suis demandé, depuis, si le fait d’avoir respiré, enfant, des odeurs de pourriture et d’avoir été confronté aux peaux écorchées n’a pas induit une espèce de fascination pour la mort. Son propre père travaillait en effet dans une tannerie, installée à Gentilly, dont il nous apprendra au cours de la soirée qu’elle lui a inspiré le cadre du roman. Il est vrai qu’il est tout à fait original et l’avoir connu tout petit crédibilise totalement les descriptions, comme c’est le cas aussi pour Bousoulem, le village de Kabylie qui est celui de ses parentsLa tannerie a fini par être vendue et est devenue un studio d’enregistrement de musique … car le monde change.

Après La reine du tango, Akli Tadjer a eu raison de resituer une saga dans cette Algérie qui était déjà le théâtre de plusieurs de ses romans. Il le fait en creusant différemment le sillon. En choisissant une période de l’histoire qui est rarement invoquée pour comprendre pourquoi (ce sont ses termes) entre l’Algérie et la France c’est  je t’aime moi non plus et juste après  embrassons-nous Folleville !

Il est attaché viscéralement à la question de l’altérité pour éviter l’écueil de l’égocentrisme. Il est donc capital de comprendre l’autre. L’histoire officielle de l’Algérie contemporaine commence en 1962 à l'Indépendance. Ce qui s’est passé avant est plutôt habituellement caché. Il y a pourtant beaucoup d’éléments qui méritent qu’on les éclaire comme le code de l’Indigénat, dont j’ignorais totalement l’existence. Et bien entendu aussi les tensions qui ont précédé la création de l’Etat d’Israël avec les conséquences dramatiques pour les musulmans qui y habitaient.

Il rend compte de cette situation. On sent la tension monter à Jérusalem « depuis que des nouveaux Juifs arrivent chaque semaine, par centaines parfois (…) Avec des visages d’Occidentaux, ne sachant pas un mot d’arabe et marmonnant à peine l’hébreu (…) Les vrais, les sincères, elle les connaît parce qu’ils ont toujours vécu ensemble (…) Le but : acheter des terrains aux Palestiniens les plus démunis afin qu’ils bâtissent des maisons dans toute la cité (…) Méfie toi, Adam. Ici, avant de dire ce que tu penses, achète-toi un cheval pour t’enfuir (p. 88).

On le voit, le style est une combinaison de faits historiques, vus alternativement du point de vue des Juifs et de celui des Musulmans lorsqu’on est à Jérusalem, du point de vue des rapatriés (comme on le disait) ou des Français de souche quand on est en France. Et l’opinion diffère selon qu’on se place à un endroit ou à un autre. Même si le lecteur n’aura aucun doute à faire la part des choses entre le bien et le mal il admettra que la vérité se situe dans un entre-deux. C’est l’art de l’auteur d’accorder une part de lumière aux plus mauvais de ses personnages, y compris à ceux qui ont des idées d’extrême-droite.

Néanmoins le rôle de la police soulève le coeur … tout autant que l’intolérance du père d’Elvire, incapable d’admettre qu’elle puisse continuer à vivre avec un homme qui ne soit pas de sa religion et disposé à offrir sa tannerie en échange de la liberté de sa fille qu’il veut marier à l’ami qui a séjourné avec lui dans les camps (p. 115). Quant aux manifestations racistes à l’égard du fils de Zina, elles font froid dans le dos. On imagine ce qui pourrait se passer dans quelques mois, si l’écrivain nous raconte la suite dans un troisième tome.

A cet égard, la jeune femme aurait pu se rebeller malgré la très forte pression paternelle mais elle cède. On remarquera que l’audace et la liberté sont des chemins diversement empruntés selon qu’on est un homme ou une femme, et selon les femmes. L’action se déroule à une période où les parents, quelle que soit leur confession, avaient encore beaucoup d’influence sur le mariage de leurs enfants. On le voit avec le père d’Elvire en Israël, mais aussi avec celui de Nour qui la verrait bien s’unir avec Adam (p. 205).

La liberté d’action, célébrée auparavant et qui avait suscité la surprise du musicien de voir pour la première fois un musulman et une juive mélanger leurs sangs (p. 80) était illusoire même si Elvire dira alors qu’ils ne sont pas mariés mais que c’est tout comme. La suite des évènements démontrera que ce n’est pas tout comme.

Les références à la liberté sont parfois discrètes, et ce n’est pas un hasard si Adam vit à Denfert Rochereau, en face du lion de Bartholdi, le sculpteur de la statue qui accueille  les arrivants dans le port de New-York. D’autant qu’il n’est pas loin de Gentilly qu’il peut rallier par la fameuse ligne de Sceaux, préfigurant le futur RER B.

L’audace est plus nettement invoquée, d’abord en écho à la phrase de Danton qui est citée une première fois p. 52 puis qu’Adam reprend plus loin à son compte : Pour vaincre il nous faut de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace, et nous sortirons de la longue nuit coloniale (p. 144).

J’ai beaucoup apprécié qu’Akli Tadjer éclaire pour nous les faits historiques qui sont peu le sujet de livres, et de films car Indigènes n’aborde que la guerre. Est-ce un lapsus d’invoquer le passé compliqué (p.48) au lieu du passé composé ? C’est en tout cas bien vu.

Le personnage d’Adam est sympathique. Il est tolérant, ouvert. Alors qu’Elvire n’ose pas le lui demander il est immédiatement d’accord pour l’accompagner à Jérusalem dès qu’ils apprennent que son père est encore en vie (p. 64). Il est émouvant dans sa maladresse avec les femmes et dans certains aspects de son machisme, qu’il faut situer dans la culture méditerranéenne et son éducation.

Sur le plan politique il semble modéré, mais il est conscient et souffre d’être resté aux yeux des français ce que nous n’avons jamais cessé d’être : des colonisés corvéables à merci. Ce qui nous rapproche et nous unit c’est cette soif de justice et de liberté (p. 152). Les réunions politiques qu’il organise semblent totalement justifiées.

Si le roman interpelle sur les prémices d’émancipation féminine, surtout à travers du personnage de Nour, il Interroge aussi sur la paternité. Hormis Zina, les femmes, en tant que mères sont très absentes, et toujours défaillantes, de par leur volonté ou en raison des événements.

D’audace et de liberté est un roman essentiel pour commencer à comprendre l’histoire de l’Algérie et des Algériens vivant en France. Il fait parfois Écho aux Déracinés de Catherine Bardon, paru lui aussi aux Escales et retraçant la fondation de la République dominicaine, sans occulter la création d’Israël.

Akli Tadjer est l’auteur de nombreux romans, traduits à l’étranger, dont trois ont été adaptés à la télévision : Les ANI du « Tassili », Le Porteur de cartable et Il était une fois… peut-être pas. Son livre La Reine du tango (JC Lattès, 2016) a reçu le prix Nice Baie des Anges et D’amour et de guerre le Grand Prix du Roman Métis 2021.

D’audace et de liberté de Akli Tadjer, Les Escales, en librairie le 25 mai 2022

dimanche 22 mai 2022

Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi

Quel bonheur que la découverte de Tant que le café est encore chaud vers lequel je ne me serais sans doute pas orientée si des bibliothécaires ne l'avaient conseillé.

Vendu à plus d’un million d’exemplaires dans son pays, traduit dans plus de trente pays, le roman de Toshikazu Kawaguchi a touché les lecteurs du monde entier. Il était temps qu'il nous arrive. Pour un livre écrit en 2015, son écriture semble cependant totalement moderne, abordant des questions universelles de filiation et de soucis liés à la vieillesse.
A Tokyo se trouve un petit établissement au sujet duquel circulen une légende urbaine. On raconte que le café y est délicieux et particulier car il permet de retourner dans le passé. Mais ce voyage comporte des règles : il ne changera pas le présent et dure tant que le café est encore chaud.
C'est un ouvrage classé en science-fiction mais qui, à la réflexion, pourrait figurer en littérature générale. En effet, s'il raconte le pouvoir magique d'une tasse de café permettant, à condition qu'on respecte des règles intangibles, de voyager dans le temps, ce qui arrive aux personnages est plutôt "raisonnable" et somme toute plausible puisqu'ils n'ont pas le pouvoir de modifier l'ordre des choses.

En effet, dans les films ou les romans qui traitent de voyage dans le temps il est interdit de provoquer une action dans le passé qui aurait des conséquences sur le présent (p. 20). Tel le paradigme obligatoire que l'auteur nous rappelle. Car modifier le passé aurait des conséquences sur le présent. Ecrire de la science-fiction ne dispense pas d'être logique.

Ce roman est classé parmi les ouvrages de science-fiction et certains le considèrent même comme un conte gentillet, je l'ai trouvé bien plus profond. Le regard de Toshikazu Kawaguchi sur le couple de Mme Kôtake/M. Fusagi est attendrissant, réussissant à positiver la perte de mémoire du mari des suites de l'évolution d'un Alzheimer en autorisant une séduction quotidienne.

J'ai apprécié d’apprendre ou de retrouver quelques traits de culture japonaises, tous dignes d'intérêt comme la fabrication de grues en origami pour porter chance (p. 204). Ou (p. 87) la dégustation de saké Ginjo, un saké qui se définit par un nez frais, des arômes floraux et fruités. En bouche, il est délicat et les saveurs fruitées et florales sont franches, associées la plupart du temps à des notes de pomme et de fleurs blanches. C'est une boissonà laquelle je m'intéresse depuis que j'ai eu l'honneur d'en faire des dégustations

On se sent considéré comme un habitué de ce café, et intégré dans la vie du quartier. L'action se passe au Funiculi funicula, un nom dans lequel on pourrait voir la métaphore d'une élévation ou d'un envol. Il est situé à Tokyo, ce qui en soit est déjà pour nous plutôt exotique.

Le café est une boisson qui n'a pas toujours été consommée. En Europe, ce fut le Procope (un établissement parisien) qui la démocratisa le premier en proposant en 1686 son service à table dans une tasse en porcelaine. Il doit son nom à son fondateur, le sicilien Francesco Procopio Dei Coltelli et se trouve toujours au 13 rue de l'Ancienne Comédie dans le 6 ème arrondissement.

Ce n'est que deux siècles plus tard que s’ouvrirent au Japon les premiers cafés à l’occidentale, très exactement en 1888. L'amertume de cette boisson n'était alors guère prisée par les japonais. Si l'on en croit l'auteur du roman le Funiculi funicula avait été fondé 14 ans plus tôt (p. 67). Disons que ce serait un des plus vieux cafés de tout le japon, même s'il s'agit d'un récit de fiction.

Si on ne peut pas changer le passé, et très peu le présent, on a tout pouvoir sur l'avenir et c'est déjà beaucoup. Les évènements du passé s'étant déjà produits, on peut retourner à un moment précis de notre choix (p. 193). Mais … pour le futur, on n'a aucune garantie. Quatre femmes vont vivre cette singulière expérience qui nous est racontée dans quatre chapitres successifs.

Et si la leçon à retenir, à travers la consigne de faire attention à finir son café avant qu'il ne refroidisse, devait être interprétée comme le conseil de savourer le présent ?

Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Albin Michel, en librairie depuis le 1er octobre 2021
Je signale qu’une version audio existe, depuis le 11 mai 2022, chez Audiolib, très agréablement lue par Philippe Spiteri, d’une durée de 5 h 25 et que j’ai découverte dans le cadre du challenge Netgalley.

samedi 21 mai 2022

La Conférence de Mahi Grand

L’éditeur présente La Conférence comme un roman graphique. Mahi Grand en assure le scénario, les dessins et la mise en couleurs. On reconnaît immédiatement la nouvelle de Kafka, Rapport pour une académie, publiée en 1917 et cet album constitue un excellent média pour s’initier à la littérature et à l’univers kafkaïen centré autour de la question de la métamorphose.
Un homme est invité à l'Académie des Sciences pour raconter son expérience, celle de sa fabuleuse métamorphose : en cinq années, il est passé de la condition de singe à celle d'homme, jusqu'à en perdre une partie de son apparence simiesque...
Capturé en Afrique, il est envoyé en Europe à bord d'un navire. Il comprend que sa seule issue pour échapper à l'enfermement sera de renoncer à sa nature de singe et de s'adapter au monde des hommes. La condition de sa survie : courber l'échine, consentir à tout et observer l'homme pour mieux l'imiter, il devra le singer en tous points, jusqu'aux moindres défauts et perversions... Jusqu'à devenir humain pour autant ? 
Mahi Grand est resté totalement fidèle au texte original, même si le schnaps a été remplacé par du rhum.  Et que des citations introduisent chaque chapitre.
J’avais vu la pièce au théâtre il y a trois ans et je suis surprise que cet artiste, sculpteur et peintre, qui travaille comme décorateur et scénographe soit si bien parvenu à restituer l’âme de ce texte, un siècle après sa parution, en lui donnant une portée universelle étonnante.

Beaucoup d’hommes se reconnaîtront dans les paroles du personnage principal qui raconte comment il s’est affranchi de sa condition en choisissant entre deux alternatives, le parc zoologique ou le music-hall. Je regrette néanmoins, mais c’est ainsi que Kafka l’a écrit, que l’univers soit exclusivement masculin et que l’alcool et le cigare soient ce qui distingue le plus l’homme du singe. Nous sommes à la limite d’une réflexion caricaturale, ce qui est d’ailleurs peut-être intentionnel.

Il m’a semblé que la dénonciation du pouvoir de l’argent était un ajout (fort judicieux) fait par le scénariste. Les illustrations sont totalement au service du texte et permettent une économie de mots qui est fort salutaire. L’album est ainsi accessible à partir de 10 ans.
 
La mise en couleurs est subtile. On a souvent le sentiment d’avoir des planches de gravure entre les mains. Beaucoup de détails sont habilement suggérés. On est captivé jusqu’à la dernière image qui offre un retournement de situation inattendu pour qui ne connait pas le texte original. Cette oeuvre est exemplaire !

La Conférence de Mahi Grand (Scénario, Dessin, Couleurs), Dargaud, en librairie depuis le 21 janvier 2022

vendredi 20 mai 2022

Évidemment Martha par Meg Mason

Evidemment Martha est estampillé sur la couverture de l’appréciation « absolument génial ». Cela suffisait pour me décider à découvrir ce premier roman écrit en Australie, mais racontant une tranche de vie qui se déroule dans une famille anglaise qu’on espère atypique tant elle est de guingois sous la plume divinement trempée dans l’humour anglais de Meg Mason.

Je ne l’aurais probablement pas lu s’il ne s’était pas glissé dans le Challenge Netgalley (dont je vais tenter au moins d’ouvrir chacun des 15 ouvrages le composant). Le souci est cependant que sa lecture fut un exercice difficile. Il est composé de 41 chapitres, non numérotés, si bien qu’on ne se repère pas parmi les 740 pages du format numérique, sachant qu’un chapitre peut correspondre à l’équivalent de 5 pages, en tenant la tablette à la verticale, mais qui sont à lire en scrollant. Si le doigt s’égare trop dans la marge au lieu de glisser vers le bas on passe automatiquement au début du chapitre suivant et il est complexe de revenir précisément là où on en était.

Et comme le sujet est assez décousu, tournant et retournant comme un ours en cage dans la prison mentale de la dépression, j’ai eu grande peine à le suivre, malgré tout l’intérêt qu’il représente et l’immense empathie que suscite le personnage principal de Martha. Rarement je n’ai autant eu envie d’avoir entre les mains un exemplaire papier comme on dit à propos d’un livre, lequel comporte (j’ai vérifié) plus de 400 pages dans cette version imprimée. Et qui plus est, je l’ai téléchargé en épreuves non corrigées, ce qui a laissé parfois planer le doute sur la version que j’avais sous les yeux.

Meg Mason n’est pas la première à écrire sur la dépression. Philippe Labro nous avait offert une confession très touchante avec Tomber sept fois, se relever huit. Et plus récemment Gilles Paris avec Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. Celle-ci n’est pas l’apanage des hommes et Pierre Linhart l’avait démontré magistralement avec Une mère modèle. Delphine de Vigan a raconté dans un roman plus ou moins autobiographique l’enfer de la bipolarité de sa mère. Je pourrais en citer plusieurs autres.

Mais il me semble que c’est la première fois que je lis un récit aussi touchant, drôle et personnel (alors que je parie que c’est une fiction). Martha est un personnage hors normes, un peu comme Bridget Jones -mais en plus sympathique- à qui tout est aventure, péripétie, gaffe et cascade de problèmes. On imagine d’emblée ce que cela pourrait donner au cinéma et on attend avec impatience la version que les scénaristes vont composer (le projet est en cours).

Ce qui me manque pour affiner mon opinion c’est de connaître les intentions de l’auteure. A-t-elle voulu attirer l’attention du grand public sur les particularités de la souffrance engendrée par la maladie mentale, qu’il s’agisse d’une dépression endogène, ou momentanée comme pourrait l’être un baby-blues ou un burn-out ? A-t-elle surtout cherché à privilégier l’humour pour nous offrir une lecture de distraction, frôlant parfois le burlesque ?

Quelque chose ne tourne pas rond chez Martha, depuis longtemps, et le doute n’est pas permis sur ce point. Mais elle est si gentiment foldingue qu’on aimerait que sa vie prenne un cours plus tranquille, même si on apprécie que les dernières pages du roman ne soient pas si « heureuses » que ce à quoi nous avons été habitués avec les romans feel-good.

Evidemment Martha est un feel-bad aucunement désespérant, souvent fort drôle et en fin de compte réconfortant.

Évidement Martha par Meg Mason, Cherche midi éditeur, en librairie depuis le 12 mai 2022
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

jeudi 19 mai 2022

Les gros patinent bien, cabaret de carton de Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois

Quel intitulé loufoque ! On ne sait pas trop à quoi s’attendre avec cette affirmation Les gros patinent bien, si ce n’est à des péripéties utilisant du carton puisque le sous-titre précise l’intention : Cabaret de carton.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce genre, c’est du théâtre d’objets, et je suis fan de cet art de la manipulation. Pour l'anecdote ce ne sont pas moins de 400 cartons qui sont déplacés sur le plateau

Je l’ai vu ce soir au théâtre Patrick Devedjan, la salle antonienne de l’Azimut (92) et ce furent presque deux heures de délire total et jouissif.

La scène est déjà encombrée de cartons de toutes tailles quand le public s'installe dans les gradins. On remarque assez vite un panonceau indiquant que le spectacle va commencer dans 15 minutes, puis 10, 5, 2, 1 minute car Pierre Guillois (à droite sur la photo) intervient régulièrement pour mettre à jour l'information, et même annoncer un retard … au grand dam des spectateurs qui manifestent leur mécontentement. Le lien est noué avec la salle.
Mais où est son compère Olivier Martin-Salvan ? L'ensemble des gags est quasi inénarrable; il faut les voir pour en faire la synthèse. Disons malgré tout qu'Olivier fera du sur place toute la soirée, même lorsqu'il patinera. Que Pierre courra de droite à gauche, et inversement, sans discontinuer.

Que le premier s'exprimera dans un anglais approximatif mais réjouissant et que le second poussera quelques cris. Il le faut pour faire vivre une mouche, une grue cendrée, une morue, une sirène, un orque, une oie, un cormoran, une mouette qui rit, une mouette qui fait caca, une otarie, des pingouins, des moutons Shetland, un chien, un macareux, un phoque, une marmotte, un taureau, un ours, un baudet, un oursin, un crabe, une murène … j'espère n'avoir oublier aucun animal.

Vous en avez le tournis ? Rien d'étonnant à ce qu'Olivier interroge alors régulièrement Where am I ? Et que son compère lui réponde par écrit. Le voyage sera long, mouvementé, ponctué de meurtres et gâché par les intempéries. Quant à l'intrigue, elle est finement ficelée et le sous-texte permet à tous de suivre … pourvu qu'on sache lire le français (les mots seront traduits dans la langue des pays où le spectacle se produira en tournée).

On est clairement dans le slapstick anglo-saxon à la Mister Bean, mais le burlesque n'empêche pas le discours politique notamment sur l'environnement et la suprématie américaine en terme de soda. Il ne délivre pas à proprement parler un message écologique mais cet aspect transparait en nous montrant le monde tel qu'il est devenu.

Nous avons eu bien de la chance de voir ce soir les deux créateurs du spectacle qui se joue en ce moment (et jusqu'au 13 juillet) à Paris avec une autre distribution au Théâtre Tristan Bernard, mais sans nul doute avec une énergie toute semblable car le principe est devenu une sorte d'estampille.

Olivier et Pierre avaient déjà séduit avec leur précédent spectacle, Bigre, couronné du Molière de la Comédie en 2017. Cette fois ils sont distingués par 5 nominations et nous saurons le 30 mai prochain combien de statuettes ils remporteront. Plusieurs sans doute tant leur déballage est emballant.

Au cours de la rencontre qui a suivi cette dernière représentation de l'Azimut, avant le festival Solstice, ils nous ont appris que Les gros patinent bien avait été conçu initialement pour être joué en extérieur, en théâtre de rue. Ça a commencé par l'envie de jouer un voyage avec des cartons récupérés à droite à gauche, ce qui en fait un spectacle on ne peut plus "développement durable" d'autant que cette matière est très résistante puisqu'il ne faut pas souvent la remplacer. Une première version a été présentée au Rond-Point et jouée deux fois. Puis il a réellement et longtemps été interprété en extérieur, en s'adressant à un public familial, donc composé d'enfants, d'où une attention aux mots employés. Aujourd'hui on peut considérer qu'il est accessible à eux dès lors qu'ils savent lire.

Le scénario a connu de multiples évolutions, et il continuera, sans pour autant laisser place à l'improvisation devant le public. Olivier et Pierre travaillent particulièrement en utilisant la vidéo pour se rendre compte objectivement des effets produits et tiennent compte du verdict du public. Ils éliminent tout ce qui ne fonctionne pas et qui ne fait pas rire.

Le titre a été donné à la création parce qu'il fallait en fournir un. Il était idéal pour le Rond-Point qui avait été une patinoire avant de devenir un théâtre.
Les gros patinent bien, Cabaret de carton
Un spectacle de Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois 
Avec Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois (ou Didier Boulle et Philippe Le Gall)
Ingénierie carton Charlotte Rodière
Régie générale Colin Plancher
Régie plateau Emilie Poitaux
Administration Sophie Perret
Production Fanny Landemaine, Margaux du Pontavice
Spectacle crée le 9 septembre 2020 dans le cadre du Festival le Rond-Point dans le jardin.
Vu à l'Azimut le jeudi 19 mai 2022

mercredi 18 mai 2022

Saint Jacques de Bénédicte Belpois

Evidemment, avec un titre pareil, Saint Jacques m’a fait penser à Compostelle et vous avez sans doute été comme moi. J’avais déjà lu plusieurs récits de cette marche et je n’avais guère envie d’en découvrir un de plus, même écrit par la plume de Bénédicte Belpois qui m’avait tant touchée avec son premier roman, Suizaparu en 2019 aux Éditions Gallimard.

Mais je n’allais pas faire ce caprice. J’ai compris assez vite que Jacques serait un être de chair et d’os. Que l’Espagne allait de nouveau jouer un rôle et que le voyage se déroulerait dans les Cévennes. L’auteure a toujours cet art de décrire les paysages en vous donnant immédiatement envie d’acheter séance tenante un billet de train pour aller respirer les odeurs qu’elle nous met en mots sous les yeux.

Mais auparavant, vous découvrirez comment la vie de Paloma avait été "un Everest de difficultés" (p. 49) malgré la présence joyeuse de sa fille Olympe, dite Pimpon, et comment l'hôpital était devenu son travail et sa famille.

A la mort de sa mère, que cette femme appelle Camille comme s'il s'agissait d'une personne extérieure à son foyer, elle hérite d'une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d'abord décidée à s'en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s'installer dans la vieille demeure et de la restaurer. Les rencontres avec des personnalités attachantes derrière leur austérité vont réveiller chez cette femme qui n'attendait pourtant plus rien de l'existence bien des fragilités et des espoirs.

Les débuts sont difficiles. Les Cévenols détestent les parisiens qu'il surnomment les "Tout vu, tout fait" (p. 54). Et puis tout change. On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaitre, on devine juste, une fois qu'on les a rencontrées, qu'on ne pourra plus jamais vivre sans elles (p. 58).

Si Paloma n'espérait rien de spécial en arrivant c'est qu'elle n'était alors qu'une gosse de la ville nourrie de poulet aux hormones (p. 28) et marquée au fer blanc par le manque d'amour de sa mère. C'est une certitude. Elle le lui a écrit dans un cahier : je ne t'ai jamais aimée (p. 63).

Je ne pouvais que me sentir solidaire de cette faille puisque j'ai connu semblable déclaration, quoique je me demande si je n'ai pas entendu pire. Quoiqu'il en soit, ce qui est passionnant dans la manière dont Bénédicte Belpois traite le sujet c'est que malgré tout il existe un chemin entre la mère et l'enfant et que si l'un ne l'emprunte pas ce sera à l'autre de le faire, avec sa mère ou toute autre personne de substitution.

Ce roman nous entraine dans une région restée sauvage, abandonnée des administrations, mais où la valeur humaine demeure la règle d'or. Pour y avoir passé quelques semaines je sais combien cette analyse est juste. Des souvenirs de soupe d'ortie au coin du feu, de petits fromages de chèvre et de balades à travers les montagnes me sont revenus comme par enchantement. Seule m'a intriguée l'étonnante allusion à Pauline Lafont (p. 109), pour situer le personnage d'Eliane parce que je sais que la fille de l'actrice est décédée suite à une terrible chute au cours d'une randonnée en août 1985.

Bénédicte Belpois a l'art de démêler ce qui relève des astres et de la malédiction (p. 108) de ce qu'on croit parvenir à maitriser de son destin. Et comme elle a bien fait de nous rappeler la parole de Lacan en dédicace !

Ce qui est particulièrement réussi dans ce roman c’est qu’on y croit comme s’il s’agissait d’une confession dont chaque mot est vrai. Impossible d’imaginer qu’il s’agit d’une fiction. J’ai vu chacun comme s’il était mon propre voisin(e) et la fin, inattendue, a achevé de me bouleverser.

Bénédicte Belpois a passé son enfance en Algérie. Elle vit aujourd'hui en Franche-Comté où elle exerce le métier de sage-femme. Je lui trouve à bien des égards des ressemblances avec Agnès Ledig.

Saint Jacques de Bénédicte Belpois, Gallimard, en librairie depuis le 8 avril 2021

mardi 17 mai 2022

Découverte des Juliénas

Je ne sais pas s'il faut dire découverte "des" Juliénas ou "du" … mais une chose est sûre, il ne faut pas prononcer pas le s final. Ne me demandez pas pourquoi. Je dirai simplement qu’il en est de même pour Paris.

Ce cru, en tout cas, n'a qu'une couleur, le rouge, unique cépage 100% Gamay noir à jus blanc et une unique forme de bouteille mais -on n'y pense pas assez- il peut autant s'ouvrir en bouteille qu'en magnum. Et compte tenu de ses prix cette taille est bien équivalente au coût d’un bouquet de fleurs. Il faudra y songer quand vous ne saurez pas quoi offrir en remerciement d’une invitation à dîner.

Le juliénas est reconnu par l'Institut national de l'origine et de la qualité (INAO) comme appellation d'origine contrôlée (AOC) depuis le décret du 11 mars 1938.

L'appellation couvre 4 communes, principalement dans le Rhône et pour une petite partie en Saône-et-Loire dans le vignoble du Beaujolais. Elle est l'un des dix crus de ce vignoble, qui sont du nord au sud : le saint-amour, le juliénas, le chénas, le moulin-à-vent, le fleurie, le chiroubles, le morgon, le régnié, le brouilly et le côte-de-brouilly.

Il serait abusif de se plaindre de l'énorme popularité du Beaujolais Village tout comme il serait stupide de réserver ce vin à une consommation épiphénoménale de novembre. Disons qu’en mai, déguste ce qui te plait ! En toute modération, comme il convient de le dire.

Le terme même de Juliénas a été donné à ces vins les vins en l’honneur de Jules César qui occupa la région en l’an 100 avant J.-C. Il se peut même que ses légions y cultivaient déjà la vigne… Et voilà pourquoi le verre de dégustation est gravé d’un empereur.

Ces vins se cultivent à une altitude qui varie de 250 à 470 mètres, sur un versant de plus en plus pentu qui bénéficie d’un excellent ensoleillement. Ils bénéficient sans doute de l’une des diversités de sols les plus importantes du Beaujolais : schistes, diorites, grès, granites, piémonts mais aussi argile et surtout les fameuses Pierres bleues (pour 42% du terroir).

Il faut beaucoup de force et de courage aux ceps pour s’épanouir sur un sol majoritairement pauvre et trouver des ressources. La vaillance des vignes s’exprime donc dans le bouquet complexe des arômes floraux, fruits, épices et notes minérales qui s’allient harmonieusement.

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