samedi 21 mai 2022

La Conférence de Mahi Grand

L’éditeur présente La Conférence comme un roman graphique. Mahi Grand en assure le scénario, les dessins et la mise en couleurs. On reconnaît immédiatement la nouvelle de Kafka, Rapport pour une académie, publiée en 1917 et cet album constitue un excellent média pour s’initier à la littérature et à l’univers kafkaïen centré autour de la question de la métamorphose.
Un homme est invité à l'Académie des Sciences pour raconter son expérience, celle de sa fabuleuse métamorphose : en cinq années, il est passé de la condition de singe à celle d'homme, jusqu'à en perdre une partie de son apparence simiesque...
Capturé en Afrique, il est envoyé en Europe à bord d'un navire. Il comprend que sa seule issue pour échapper à l'enfermement sera de renoncer à sa nature de singe et de s'adapter au monde des hommes. La condition de sa survie : courber l'échine, consentir à tout et observer l'homme pour mieux l'imiter, il devra le singer en tous points, jusqu'aux moindres défauts et perversions... Jusqu'à devenir humain pour autant ? 
Mahi Grand est resté totalement fidèle au texte original, même si le schnaps a été remplacé par du rhum.  Et que des citations introduisent chaque chapitre.
J’avais vu la pièce au théâtre il y a trois ans et je suis surprise que cet artiste, sculpteur et peintre, qui travaille comme décorateur et scénographe soit si bien parvenu à restituer l’âme de ce texte, un siècle après sa parution, en lui donnant une portée universelle étonnante.

Beaucoup d’hommes se reconnaîtront dans les paroles du personnage principal qui raconte comment il s’est affranchi de sa condition en choisissant entre deux alternatives, le parc zoologique ou le music-hall. Je regrette néanmoins, mais c’est ainsi que Kafka l’a écrit, que l’univers soit exclusivement masculin et que l’alcool et le cigare soient ce qui distingue le plus l’homme du singe. Nous sommes à la limite d’une réflexion caricaturale, ce qui est d’ailleurs peut-être intentionnel.

Il m’a semblé que la dénonciation du pouvoir de l’argent était un ajout (fort judicieux) fait par le scénariste. Les illustrations sont totalement au service du texte et permettent une économie de mots qui est fort salutaire. L’album est ainsi accessible à partir de 10 ans.
 
La mise en couleurs est subtile. On a souvent le sentiment d’avoir des planches de gravure entre les mains. Beaucoup de détails sont habilement suggérés. On est captivé jusqu’à la dernière image qui offre un retournement de situation inattendu pour qui ne connait pas le texte original. Cette oeuvre est exemplaire !

La Conférence de Mahi Grand (Scénario, Dessin, Couleurs), Dargaud, en librairie depuis le 21 janvier 2022

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)