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jeudi 2 avril 2026

Hors champ de Marie-Hélène Lafon

Je connais Marie-Hélène Lafon depuis très longtemps et j'apprécie sa manière de célébrer la ruralité de sa région d'origine, l'Auvergne.

Elle écrit des romans mais qui sonnent si vrais -et pour cause puisqu'elle y a vécu en immersion- qu'ils en sont bouleversants. Elle nous fait ressentir chaque aspérité d'une vie véritablement difficile, dont on devine combien la disparition est inéluctable et dont on ne mesure pas suffisamment combien l'absence sera lourde de conséquences pour nous, urbains, qui devons notre nourriture au monde paysan.

Hors champ traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre dans cette ferme isolée de tout, tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.

C'est (déjà) son onzième livre et il est encore plus émouvant que les précédents car on comprend bien que Claire, la soeur de Gilles, ce fils qui "tient la ferme parentale" c'est elle.

Elle ne s'en cache pas mais le fait dire au frère : il sait qu'elle écrit des livres, on en a déjà parlé dans le journal et la mère n'avait pas l'air très contente même si elle était quand même un peu fière (p. 88).

L’histoire se passe dans une nature magnifique où souffle un vent mauvais, l’écir, capable de mouvoir les congères en hiver. Les années passent, impitoyables au rythme des saisons. Les descriptions, d'un niveau de lexique d'une précision chirurgicale, se déploient en très phrases longues comme les lacets d'une route de montagne. Leur beauté ne gomme en rien la tension qui monte car on a bien compris que tout allait progressivement glisser à vau l'eau.

Devenue jeune fille Claire "comprend que Gilles et elle ne sont plus sur le même bateau. Son frère a été débarqué. Elle s'en va, il reste dans la cuisine devant la télé et elle s'en va. Elle est partie" (p. 43).

La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui (…) il doit la reprendre, continuer (…)  la soeur n'a rien à voir là-dedans, la soeur vit et a toujours vécu sur une autre planète (p. 46). Le cadeau est "empoisonné".

Le constat est d'autant plus bouleversant qu'on sait que c'est elle, la soeur, qui nous le dresse. Et il est accablant. Les gens disent faire carrière dans l'armée ; personne ne dit une carrière de paysan (p. 41). Le garçon est plus lent qu'elle alors il a été "orienté" vers des étude courtes. Il parle peu, se tue à la tâche … comme le père d'ailleurs.

On se sent coupable de cette évolution. Nous n'avons pas songé à préserver notre ruralité et le monde paysan a été sacrifié sur l'autel de la surconsommation en croyant favoriser le progrès. Ce ne sont pas les mots de Marie-Hélène Lafon qui se limite à dresser le constat d'une mort "clinique" de la campagne mais il faudrait être inconscient pour ne pas mesurer notre responsabilité collective.

Les choses mettent néanmoins le temps à dériver et le lecteur se surprend à espérer qu'un déclic évitera la catastrophe. Au début du roman toute la famille prend ses repas avec un ouvrier agricole très compétent, puis un autre le remplace, moins efficace, et puis père et fils travaillent ensemble, puis Gilles est seul à abattre tout le boulot, puis … 

Le père n'est jamais content. Il serait méchant et fou à la fois. La fille écoute, ne "parle" pas avec la mère qu'elle dit être "barricadée" et qui fatigue depuis le départ à la retraite de l'ouvrier. Quant au fils, il s'ensauvage (p. 104). La fille, soit disant,  ne peut pas comprendre; elle n'a rien à y voir. Elle n'est pas concernée (p. 109).

En nous livrant ces paroles, qui sont des bribes de conversations rapportées on mesure l'immensité de l'incompréhension qui à la fois sépare et unit les membres de la famille où on se comprend à demi-mots en disant le contraire de ce qu'on pense. Le lecteur l'a bien deviné, mais la confidence ne lui est fait que vers la fin du livre : Si Claire avait été un garçon, son frère ne serai pas né (p. 125).

La découverte est terrible car cela signifie aussi qu'elle aurait dû reprendre la ferme et que sa vie aurait été toute autre. Gilles est arrivé onze mois après elle qui longtemps … aurait préféré être un garçon, ce qui n'est plus d'actualité aujourd'hui bien sûr.

Hors champ est un livre violent, claquant comme un orage. Mais c'est aussi un très beau roman, nous offrant des descriptions magnifiques comme celle de la fenaison (p. 134) , coulant en longues phrases qui s'accrochent entre elles, formant presque un poème dont je résiste pas à vous livrer un extrait :
À intervalles réguliers, l'attelage s'immobilise, une sonnerie stridule dans l'air chaud et un ballot rond, bonhomme, dûment ficelé, s'extrait dans un hoquet des entrailles poussiéreuses du round baller rouge; il est déposé, posé, pondu, produit et vient peser de tout son poids sur le pré nu. Claire hésite toujours sur les mots et cette gésine mécanique la laisse un peu interdite. Jadis, dans les lointaines années soixante et soixante-dix du siècle dernier, râteau en main, elle suivait dans cette plaine cuisante un engin sonore et poussif dont le nom n'était pas ânonné en anglais, une botteleuse. Les bottes, rectangulaires et rugueuses, étaient brandies à la fourche par un ou deux hommes qui les hissaient, à la force des bras, des épaules, du dos, dans un élan de tout le corps, sur le plateau des charrettes où des mains de fille ou de femme pouvaient les manipuler. Aujourd'hui son frère est seul dans le pré.
Claire longe la Santoire pour s'approcher des andains; les trois peupliers qui marquent la limite du pré, au prochain méandre de la rivière, vibrent dans la lumière encore insolente.
Elle ne sait pas si Gilles l'a vue, ni si sa mère lui a dit qu'elle était arrivée et qu'elle viendrait cet après-midi. Son frère ne l'attend pas ; il parle très peu, sauf quand il mange chez elle où il ressasse de courtes phrases terribles qui ne s'oublient pas et qu'elle préférerait ne pas avoir entendues, même si elle est peut-être seule … (p. 134).
Marie-Hélène Lafon aime les mots, forcément c'est devenu son métier. Elle est devenue au fil des livres une sorte de mémoire vivante d'un monde en perdition. Son oeuvre est essentielle, tout autant que celle de la Metteuse en scène Pauline Bureau, porte-parole de toutes les formes de violences familiales.

Hors champ de Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, en librairie depuis le 2 janvier 2026

mercredi 1 avril 2026

J’ai risqué ma vie pour un inconnu

J’ai risqué ma vie pour un inconnu. Enfin, peut-être …

C’était il y a très longtemps. Bien avant qu’on soit tous équipés d’un téléphone portable. Le souvenir me revient à l’occasion d’une interview d’Hugo Boris à propos de son ouvrage, Le courage des autres, dans lequel il avoue en quelque sorte la lâcheté avec laquelle il n’est pas intervenu pour venir en aide à des passagers du métro.

Je pourrai d’ailleurs compléter par un conseil reçu d’un autre écrivain préconisant justement de choisir une rame peu occupée parce que lorsqu’elle est bondée personne ne se sent concerné par un appel à l’aide.

Nous avions décidé d’échapper au trafic de la Nationale 20 pour rentrer tranquillement d’un week-end passé auprès des grands-parents. Nos enfants s’occupaient à l’arrière, armés de leurs albums préférés et rassurés par leurs doudous. Peut-être somnolaient-ils.

Je crois que nous étions sur la D97 qui permet de rejoindre Étampes depuis Orléans en passant par Boissy-la-Rivière. Cette départementale est quasi parallèle à la nationale 20 et se glisse agréablement à travers la forêt. Mais auparavant, cette voie cisaille des étendues interminables de champs. Je repensais alors à une brève entendue à la radio le matin même, disant que la Beauce est l’endroit où on se suicide le plus, si on rapporte les chiffres au nombre d’habitants. Sans doute par excès de solitude et d’ennui.

Il ne viendrait à l’idée de personne de faire une pause dans ce coin paumé, sans la moindre ombre en été où rien ne vous protège du moindre regard.

Voilà pourquoi ces deux voitures arrêtées de travers sur le côté gauche ont activé une alarme dans mon cerveau cherchant le pourquoi du comment à mesure que notre véhicule s’en rapprochait. De toute évidence, les occupants n’étaient pas dans une relation amicale. J’ai cru voir briller une lame. Les cris m'ont fait sursauter.

- Arrête-toi ai-je crié au conducteur, ce qui eu pour effet de le faire accélérer.
- T’es folle ! Tu veux nous mettre en danger, toi, moi, et surtout les enfants ?
- Tu as vu comme moi qu’il va y avoir un drame. Si on ne fait rien c’est non assistance à personne en danger et c’est grave, surtout pour le mec qui est en train de se faire tabasser.
- Je ne veux pas risquer ma vie pour des gens que je ne connais même pas.
- OK. Alors prends ce chemin à droite. J’aperçois une ferme au bout. Il y aura sûrement un téléphone et je préviendrai la police.

J’ai tant insisté qu’il me débarqua, dans la gadoue, devant une sorte de masure aussi sinistre que celles qui sont décrites dans les contes. La saleté opacifiait les carreaux de la porte. Je cru d’emblée que l’homme qui m’ouvrit y vivait seul. Il suffisait d’apprécier le volume de vaisselle sale dans l’évier. Comme aurait commenté Coluche il n’avait pas la mine patibulaire mais presque. Je n’allais tout de même pas reculer.

Je lui débitai l’histoire en concluant qu’il fallait appeler la police. Pas question, répliqua-t-il en marmonnant. Je tiens à ma tranquillité. Hors de question qu’un flic déboule ici. Et le voilà qui s'en retourne s'affaler dans un fauteuil en skai éventré.

- Imaginez que ce soit votre meilleur ami qui va mourir bêtement au bord de la route. Vous croyez pas que ce serait dramatique que personne n’ait le courage de lui venir en aide ? Je vous demande pas grand chose. Que la permission de passer un coup de fil et je repars. Je dirai juste l’endroit où la police doit intervenir.

Je pris sa moue pour un accord et empoignai le lourd combiné du poste en bakélite noir. Ça n’a pas loupé. Le fonctionnaire voulut connaitre mon identité et savoir d’où j’appelais. Je répliquais qu’il n’y avait pas de temps à perdre davantage, que la lâcheté masculine commençait à m’exaspérer, qu’une ou plusieurs vies étaient en jeu, qu’il me semblait de mon devoir de le lui signaler et que s’il n'envoyait pas une équipe j’aurais malgré tout la conscience tranquille. A chacun de faire ce qui est en son pouvoir. Je redonnai la position approximative de la rixe et je raccrochai.

Au-revoir et merci. Je n’allais pas m’attarder dans cet endroit où le danger était peut-être supérieur à la route. Etait-ce la ferme où se réfugiaient des terroristes ? Était-ce une plaque tournante dans un trafic de drogue ? Ou simplement un bout du monde abritant un ouvrier agricole abruti par l’alcool ?

- T’es contente, madame a fait sa BA ?

Je n’étais pas particulièrement satisfaite. Surtout de la lâcheté que je découvrais chez le père de mes enfants mais je me suis prudemment tue.

C'était fait. Je pouvais cocher la case : J'ai sauvé un inconnu

*
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J’ajoute que si je publie cette nouvelle un premier avril ce n’est pas un poisson et que les faits se sont déroulés ainsi, à la virgule près. Le souvenir m’en est revenu, comme je l’indique au début, en écoutant une interview d’Hugo Boris alors que je préparais ma critique de son livre Regarde-moi tomber, mon amour.

La photo d’illustration a été prise en plein air au cours du spectacle itinérant en plein air FUIR ! pendant le Festival d'Avignon en juillet 2021 à l'Alchimique Circus 162 Chemin des Canotiers, extrait d'une publication intitulée "Avignon le 14 juillet aux Brunes et à l'Alchimique Circus"

Enfin si vous appréciez ce style d'écriture, d'autres "nouvelles" ont été régulièrement publiées dans le blog.

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