Le Musée Jacquemart-André présente des peintures de la Hispanic Society of America (New-York) dans une exposition intitulée Splendeurs du baroque dans la continuité du programme consacré par le musée aux maîtres du XVII° siècle, depuis Caravage (2018), Artemisia Gentileschi (2025), la collection Borghèse (2024) et surtout Georges de La Tour l’année dernière, … avant le Tintoret à partir de septembre prochain.
C’est à l’érudit et mécène américain Archer Milton Huntington (1870-1955), dont le portrait, peint en 1926 par José María López Mezquita, impressionne à la fin du parcours de l’exposition, qu’on doit la fondation en 1904 de la plus ancienne et importante institution muséale dédiée à l’étude et à la valorisation des arts et des cultures du monde hispanophone et lusophone hors de la péninsule ibérique.Pensée comme un lieu capable de "condenser l’âme de l’Espagne, au travers des œuvres de la main comme de l’esprit", la Hispanic Society of America abrite aujourd’hui dans le nord-ouest de Manhattan, à New York (Audubon Terrace) plus de 750 000 pièces, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, couvrant plus de trente-cinq pays et une grande variété de techniques et de mediums. Elle a entamé en 2019 la rénovation de ses bâtiments historiques et l’ajout de nouvelles salles dans l’objectif de réouvrir au public à l’automne 2027. C’est dans ce contexte que l’institution confie au Musée Jacquemart-André une sélection de ses chefs-d’œuvre, dans une exposition consacrée au Siècle d’or qui se compose d’une quarantaine d’œuvres pour la première fois réunies en France, parmi lesquelles des peintures des grands maîtres du Siècle d’or tels que Velázquez, Greco et Zurbarán.
L’exposition s’annonce par la diffusion de mélodies baroques que l’on peut entendre dès qu’on traverse le Salon de musique. La première salle achève de placer le spectateur dans l’ambiance avec un Portrait de jeune fille (v. 1657-1667), huile sur toile de Juan Baptiste Martinez del Mazo (1612-1667), gendre et principal collaborateur de Diego Velázquez (1599-1660), celui qui a porté l’art du portait à son sommet au point de révolutionner le genre. La proximité stylistique avec le Portrait de jeune fille (v. 1638-1642), huile sur toile, 51.5 x 41 cm, que l’on verra dans la salle 7, et que les commissaires ont retenu pour l’affiche est évidente et logique. Il figure en tête de cet article et illustre parfaitement cette capacité à conférer une présence saisissante à ses modèles.
Son portrait de la reine Isabelle de Bourbon, peint vers 1627 est également remarquable. Le plafond de la salle suivante est d’une beauté prenante. A la suite du Concile de Trente (1534-1563) l’image religieuse devient un instrument privilégié de promotion de la foi catholique.
On y voit donc plusieurs toiles de saints, peintes par Doménikos Theotókopoulos, dit Le Greco, (1541-1614) qui occupe une place de transition entre Renaissance et baroque (du portugais barroco désignant l’aspect d’une perle irrégulière). Sont exposés Saint Luc, années 1590, Jean Jacques le Majeur, une Pietà, v. 1574-1576, ou encore cette Tête de saint François, vers 1590, qui contraste du point de vue de la taille avec ce Portrait d’homme exécuté par le même peintre sur un carton de moins de 8 cm de hauteur avec une minutie parfaite, dégageant une présence d’ordre monumental.
Peu d'artistes se sont autant intéressés au poverello d'Assise que Greco, qui consacre une part importante de son œuvre à deux aspects de la vie spirituelle du saint, déclinés en de multiples formules: la prière et l'expérience mystique. Le cadrage serré et la touche lumineuse et expressive soulignent l'émotion sur le visage du saint qui, les yeux levés vers le ciel, fait l'expérience d'une vision. Ce portrait pourrait être le fragment d'une composition plus large. La palette sombre et terreuse renvoie à l'humilité choisie par saint François pour vivre sa foi. Il devient ainsi le symbole d'une dévotion solitaire et ascétique, promue par la Contre-Réforme catholique.Philippe II, roi d'Espagne, et ses enfants, vers 1581-1584 huile sur panneau, par un artiste espagnol anonyme. On voit le roi assis dans un décor palatial aux côtés de ses trois enfants : les infantes Isabella Clara Eugenia et Catalina Micaela, et le prince Felipe, futur Philippe III, affectueusement tenu par des rubans. Les costumes officiels somptueux sont comparables à ceux portés en 1584 lors du juramento, rituel d'allégeance à l'héritier du trône. La présence du jeune prince affirme la continuité dynastique, tandis que les princesses incarnent une fonction diplomatique, étant appelées à régner ou à contracter des mariages (Isabella Clara Eugenia gouvernera les Pays-Bas espagnols et Catalina Micaela deviendra duchesse de Savoie).
Par son format et la précision des détails, l'œuvre se rapproche des portraits miniatures prisés par les Habsbourg à la Renaissance. L'attention accordée aux vêtements, notamment aux collerettes, caractéristiques de la mode espagnole, en est un signe distinctif.
Par son format et la précision des détails, l'œuvre se rapproche des portraits miniatures prisés par les Habsbourg à la Renaissance. L'attention accordée aux vêtements, notamment aux collerettes, caractéristiques de la mode espagnole, en est un signe distinctif.
L’arrivée de Christophe Colomb aux Amériques en 1492 ouvre d’énormes horizons à la monarchie espagnole … en Nouvelle Espagne et au Pérou. Hélas une partie du patrimoine indigène disparaît mais les pratiques artistiques locales présentent beaucoup d’originalité. Dès artistes européens, indigènes et métis élaborent un baroque latino-américain résultant de toutes les influences.
On peut admirer en salle 3 des objets de luxe que sont les enconchados. Le premier signé et daté est Les noces de Cana réalisées en 1696 par le mexicain Nicolás de Correa, (vers 1600 - vers 1720), huile et technique mixte sur panneau, incrusté de nacre irisée, 58.8 x 75.5 cm.
Inspirée des laques japonaises Nanban, cette technique donne naissance en Nouvelle-Espagne à un métissage artistique somptueux, apprécié des élites locales et européennes pour sa préciosité et sa virtuosité. Le miroitement de la nacre intensifie l'expérience visuelle et sensorielle du miracle accompli par Jésus, qui transforme l'eau en vin lors d'un mariage en Galilée où Marie et lui sont invités. L'épisode biblique se transforme en une plaisante scène de joie dans un intérieur aristocratique. La nacre est ici singulièrement employée à la fois comme surface picturale et comme tesselles composant un sol en mosaïque et des éléments architecturaux.
Les peintures de l’école de Cuzco recourent aussi à la dorure et à la nacre, mais cette fois dans les cadres. Ce fut le principal centre de production de peintures religieuses du Pérou. Destinées à être admirées à la lueur des bougies ces oeuvres se situent à la frontière entre peinture et objet d’art. Elles produisent des effets lumineux saisissants et une atmosphère propice au recueillement et à la conversion. Un exemple en est donné ci-dessus avec La Présentation au Temple, 1725-1800, huile sur toile, cadre décoré de nacre. Dans une autre, La fuite en Égypte, le paysage est luxuriant peuplé d'oiseaux et de végétaux exotiques évoquant le "Nouveau Monde".
Sous l’influence des élites créoles et religieuses, des objets proches des modèles européens contribuent peu à peu à l’émergence d’un langage artistique propre aux territoires américains. Les écussons de nonnne en sont le meilleur exemple et est restée en usage au Mexique. Artiste né à Mexico, José de Páez (1721 - vers 1790) compte parmi les peintres les plus prolifiques du milieu du XVII° et doit sa renommée à ses peintures religieuses, bien que son œuvre ne se limite pas à ce registre.
Cette Allégorie des continents, Asie et Afrique, vers 1760-1790, huile sur toile contrecollée sur panneau est conçue comme le pendant d'une représentation aujourd'hui perdue de l'Europe et de l'Amérique. Elle révèle l'horizon mondial de l'empire espagnol, qui domine les Canaries, Ceuta et Melilla en Afrique, ainsi que les Philippines et Guam en Asie. La Nouvelle-Espagne apparaît comme un carrefour d'échanges culturels et commerciaux entre les continents, marqué par l'importation d'objets de luxe asiatiques et par la traite d'Africains réduits de force en esclavage. Par sa composition dynamique, l'exubérance grotesque et organique des formes et le goût pour l'exotisme, cette œuvre marque une transition entre le baroque et le rococo en Amérique latine.
Cet objet spectaculaire Vierge à l’enfant, vers 1620-1650, huile sur cuivre, monture en fer et métal doré d’un artiste péruvien anonyme, était probablement porté lors de processions célébrant les fêtes religieuses au Pérou, telles que la Nativité (Noël), l'Incarnation (l'Annonciation) ou la Fête-Dieu. La face ici visible représente une Nativité. Elle est insérée dans une monture rayonnante en fer forgé doré évoquant un rosaire "brigittin", type de chapelet à six dizaines particulièrement prisé des nonnes carmélites, installées au Pérou à la fin du XVI°. Au revers figure une Vierge à l'Enfant bénissant. Dans l'entreprise de christianisation des populations autochtones par les ordres missionnaires, le culte marial s'appuyait sur une imagerie à la fois éclatante et didactique. Le style suggère la main d'un artiste latino-américain de première génération, formé dans le sillage des peintres jésuites actifs au Pérou.
La salle 5 regroupe des peintures destinées à la décoration des églises et des monastères d’Amérique latine. La production est hétérogène, reflétant des traditions de la Renaissance, le naturalisme caravagesque, le ténébrosité espagnol comme l’esthétique flamande.Tous ces courants sont employés de manière expérimentale et réinterprétés par des dynasties d’artistes. Ainsi Baltasar de Echave Ibia (1583-84 - 1644) est le fils de l’un des premiers peintres espagnols installés au Mexique.
Voici un exemple de sa production avec Saint Jean Baptiste à la source, vers 1630. Il y reprend une composition inventée par Caravage et nous n’offre ainsi le premier témoignage connu du caravagisme aux Amériques. IL faut ensuite revenir sur nos pas pour accéder aux salles 7 et 8 après avoir traversé la très petite salle 6 où sont récapitulées les dates importantes comme la prise de Grenade en 1492 qui accompagna l’arrivée de Colomb.ou la mort sans héritier de Charles II en 1700 qui, en entraînant l’avènement des Bourbons venus de France, scellera la fin du Siècle d’or.
Allant du début du XVI° à la fin du XVII°, la période aura coïncidé avec l’apogée économique, artistique et littéraire de la monarchie espagnole des Habsbourg (1516-1700). Fort d’un empire colonial florissant et d’une influence politique et culturelle qui comprend une grande partie de l’Europe et s’étend aux Amériques et à l’Asie (Philippines), le royaume d’Espagne aura connu une période d’extraordinaire vitalité artistique. Les cours royales auront été mécènes et commanditaires des plus grands artistes et la production artistique espagnole se sera distinguée par son intensité expressive, sa spiritualité profonde et son goût pour l’exaltation des formes.
La salle 7 est consacrée au portrait selon Velazquez où le fameux portrait trône en majesté. L'identité de cette fillette demeure inconnue, mais la dimension psychologique, presque affectueuse, de son portrait suggère un lien familial avec le peintre (peut-être sa petite-fille Inés Manuela). Son regard franc et sérieux, dépourvu de toute gêne enfantine, instaure une complicité silencieuse avec le spectateur. L'œuvre est caractéristique de son style de maturité qui se distingue par la sobriété de la composition et la retenue chromatique.
Toute l'attention se concentre sur le visage magnétique de l'enfant, animé de subtils effets lumineux, le reste demeurant volontairement inachevé. Velázquez s'affirme ici comme un précurseur du portrait moderne, conférant à son modèle une sensation de présence et d'authenticité qui marquera durablement des artistes tels que Goya, Manet ou Picasso. On remarquera d’ailleurs que, pour tous les portraits, l’accent est porté sur le visage sur un fond presque noir, tout le reste n’étant qu’accessoire. Après sa mort en 1660 une nouvelle génération d’artistes adopte un langage plus théâtral et exubérant qui sera qualifié en Espagne de "plein-baroque".
En Andalousie, Francisco de Zurbarán s’impose par sa peinture religieuse d’une grande clarté formelle. Ses saintes, comme ci-dessus Sainte Lucie, v. 1630, huile sur toile, 183 x 111.5 cm sont richement vêtues avec solennité et naturalisme, et font beaucoup d’effet par leur représentation à taille humaine.
Dans l’escalier qui permet de rejoindre le rez-de-chaussée la sainte fait face à Sainte Emerentienne, v. 1635-1640, dans des dimensions très impressionnantes.
Je recommande évidemment de visiter l'ensemble du musée, l’Institut de France, dont je donnais quelques clés dans mon précédent article consacré à l'exposition Entre ombre et lumière. C'est peut-être la plus belle collection privée d’œuvres d’art de Paris. Les pièces somptueusement meublées de l’hôtel particulier accueillent objets d’art et tableaux de maîtres : Uccello, Mantegna, Botticelli, Van Dyck, Rembrandt, Fragonard, Reynolds...
Splendeurs du baroque au Musée Jacquemart-André
Commissariat : Pierre Curie et Guillaume Kientz, directeur et CEO de la Hispanic Society Museum & Library de New York
Production et réalisation Culturespaces
Du 26 mars au 2 août 2026
158, boulevard Haussmann - 75008 Paris - 01 45 62 11 59
Tous les jours de 10h à 18h, les samedis et dimanches jusqu’à 19h
En période d’exposition, nocturnes les vendredis jusqu’à 22h
















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