vendredi 28 mai 2021

Plantes bienfaisantes, un carnet de notes des Editions De Borée

Je suis une grande consommatrice de carnet de notes. Je les aime plutôt petits, pas trop épais, à la couverture souple, pour ne pas alourdir mon sac. Les feuilles ne doivent surtout pas être blanches parce que cela me dérange d'écrire sur un papier qui reflète la lumière du soleil.

Qu'il soit ou non ligné n'est pas un critère. Par contre la présence d'un élastique est appréciable parce qu'elle garantit de ne pas perdre les multiples petits papiers qu'il m'arrive de glisser entre les pages. Et s'il a des coins arrondis c'est préférable car il sera plus agréable à manipuler.

Les carnets de papeterie des éditions De Borée ont toutes ces qualités plus une, qui est d'être enrichis d'aquarelles sur un thème particulier. Il en existe un avec des oiseaux et ce doit être bien utile de se promener dans la nature en l'ayant à portée de main. Deux autres sont consacrés à l'Auvergne, une région bien connue de l'auteur-illustrateur, Daniel Brugès.

L'univers des plantes médicinales m'est assez familier et j'ai apprécié à sa juste valeur celui qui s'intitule Plantes bienfaisantes. Pour les visuels et les caractéristiques des plantes, ainsi que leurs principales indications et pour sa praticité. 
J'ai été heureuse d'y trouver la bourrache et ses étonnantes fleurs bleues qui contrastent simplement posées sur une salade de tomates bien rouges. J'ai lu plus loin ue les feuilles de pâquerettes font de savoureuses salades au printemps. Oserai-je la recette de tisane de coquelicot ?
Les illustrations occupent une place harmonieuse par rapport à l'espace disponible pour écrire. Elles sont parfois discrètes, quitte à reprendre la même plante en la commentant davantage quelques pages plus loin. Voici à titre d'exemple ce qu'on peut lire de la chélidoine dont je connaissais son emploi contre les verrues :
L'auteur est précis et j'ai évidemment appris pas mal de choses malgré mes connaissances préalables L'éditeur prévient, à la fin, l'importance de ne pas confondre avec des plantes toxiques. Ce carnet est destiné à la prise de notes, pas à la cueillette. Il est un cadeau fort sympathique pour moins de dix euros.

Plantes bienfaisantes, illustré par Daniel Brugès, carnet de notes de 104 pages des Editions De Borée

jeudi 27 mai 2021

Pourquoi les spaghetti bolognese n’existent pas d'Arthur Le Caisne

C'est un de ces petits miracles inattendus des vide-greniers quand on tombe par hasard sur un auteur qu'on apprécie, et que l'on peut, pour une somme quasi symbolique, acquérir un ouvrage dont on sait à l'avance qu'on appréciera la découverte.

Je connais Arthur Le Caisne, avec qui j'ai eu l'occasion de discuter au moment de la sortie de son premier livre, La cuisine c'est aussi de la chimie. Je l'ai lu et relu régulièrement. Et prêté aussi beaucoup de cuisiniers.

Le titre de celui-ci, paru alors que le Covid allait bientôt nous éloigner des restaurants, n'était pas pour me faire peur. Je sais qu'Arthur va nous expliquer Pourquoi les spaghetti bolognese n’existent pas.

Cette question ne m'empêchait pas de dormir. Je savais qu'il fallait rincer plusieurs fois le riz blanc avant de le cuire mais j'ignore encore beaucoup de choses sur les pâtes. Vous devez penser que je vais vous donner la réponse à la question du titre du livre mais il vous faudra la chercher (p. 116), très argumentée, comme l'auteur excelle à le faire.

J'ai pioché une foultitude de secrets et de contre-vérités, à propos de plein de choses, comme je m'y attendais. Chacune des affirmations repose sur les études et expériences scientifiques les plus récentes, et est toujours livrée avec une bonne dose d’humour et de bienveillance.

Apprendre et comprendre pourquoi il faut saler l’eau de cuisson de certains légumes mais pas d’autres, pourquoi un pot-au-feu préparé la veille est meilleur, pourquoi il faut mettre les haricots verts à cuire à l’eau bouillante et les pommes de terre à l’eau froide (c'est comme certaines règles d'orthographe, j'ai du mal à le mémoriser).

Bien sûr, il y a des trucs et astuces très utiles, alors que d'autres informations sont plus anecdotiques. On sait que la tomate est un fruit mais moins que les fraises et les pommes sont des légumes, et bien entendu Arthur justifie l'affirmation selon laquelle tous les fruits sont des légumes, mais que la réciproque n'est pas juste (p. 170).

Ce livre aux allures de Quid répond à plus de 700 pourquoi, dont vous pourrez tirer la substantifique moelle pour régaler vos invités à l'apéritif, … puisque, après des mois de restrictions sanitaires, cette activité va être de nouveau permise.

Vous saurez tout sur tous les aliments, légumes, viandes, poissons, lait, pâtes, œufs, mais aussi les méthodes de cuisson, les batteries de cuisine, il apporte des réponses qui autrefois nous étaient transmises par nos grands-mères. Comme le secret de la bouteille pour rattraper une crème anglaise (p. 78). Ou du vocabulaire approprié. Ainsi on déveine un foie gras. On ne le dénerve pas.

Je tiens de la mienne une grande part de ce précieux savoir. Mais j'ai appris avec Arthur que le diamètre du rouleau à pâtisserie était déterminant pour obtenir une abaisse fine et régulière (p. 13) et je vais à l'avenir me servir d'une bouteille. J'ai compris l'intérêt de découpe d'une viande épaisse avec un couteau à pain (p. 18). 

Je savais que la cuisson du poivre le rendait amer et qu'il ne fallait pas l'acheter moulu. Mais j'admets désormais que le sel n'est pas un exhausteur de goût mais un modificateur de saveurs. Désormais, quand je le pourrai, je salerai mes viandes la veille de leur cuisson. Et je saurai comment obtenir une peau croustillante au poulet cuit au four (p. 134).

J'utilise énormément de feuilles de laurier mais j'ai appris l'intérêt d'en retirer la nervure centrale pour une meilleure diffusion des saveurs. Les plantes aromatiques doivent s'utiliser différemment selon qu'elles sont ligneuses (thym, romarin …) et alors être placées en début de cuisson ou herbacées (basilic, estragon) et alors en fin de cuisson. Il me reste à progresser dans la découpe et l'emploi des gousses d'ail et des oignons. Quant aux piments, sur lesquels je savais beaucoup de choses, Arthur m'apprend que ce ne sont pas les graines qu'il faut retirer mais la peau blanche pour qu'ils ne soient pas trop piquants. Cela ouvre des perspectives d'emploi des dites graines.

Et je suis bien contente d'avoir une preuve scientifique pour justifier de ne jamais conserver mes oeufs au réfrigérateur (p. 91), contrairement aux remontrances (donc injustifiées) qui me sont faites. Pareillement pour ne plus consommer la peau des pommes de terre.

Je vais améliorer ma façon de préparer les moules en les nettoyant à l'eau courante (on ne fait jamais tremper ces mollusques là) avant d'arracher leur byssus (p. 153). Depuis cette lecture, j'ai corrigé ma recette de moules marinières. Et je m'engage à avoir le réflexe de jeter l'eau des huîtres à leur ouverture pour qu'elles lâchent ensuite une seconde eau, qui viendra de leurs tissus et qui sera beaucoup plus savoureuse que la première qui n'est rien d'autre que de l'eau de mer.

Quant aux modes de cuisson des viandes, poissons et même légumes, j'ai déjà pris désormais la bonne habitude de mettre l'huile sur les aliments plutôt que dans le plat de cuisson, mais j'avoue qu'il me reste encore à apprendre. Ce livre m'est devenu indispensable !

Pourquoi les spaghetti bolognese n’existent pas d'Arthur Le Caisne, Marabout, collection Beaux-livres cuisine, en librairie depuis le 2 octobre 2019

mercredi 26 mai 2021

Sous le signe du chat de Luciano Melis

Si vous aimez les chats vous ronronnerez de plaisir en feuilletant Sous le signe du chat. C’est un petit livre qu’on peut glisser dans sa poche pour accompagner les trajets qui reprennent dans les transports en commun. Il faut prendre le temps de le déguster. Chaque extrait mérite réflexion. Voilà sans doute pourquoi il est classé par les Presses du Châtelet comme un outil de développement personnel.

Il est organisé en sept chapitres, après une préface de Macha Méril, connue pour ses talents de comédienne, comme de cuisinière, et pour son amour des chats. Les citations, extraits, proverbes, aphorismes se suivent, j’allais ajouter "sans queue ni tête" parce que, de mon point de vue, leur position est interchangeable.

Cet ouvrage n’est pas une dissertation sur la gente féline autour d’un axe thèse/antithèse. On y remarque même une citation du Petit prince de Saint-Exupéry qui concerne un renard (p. 16). Mais tout y est positif, ou à tout le moins neutre.

Les morceaux choisis sont brefs, ou longs, parfois entiers, comme le conte de Grimm (p. 208) venant de partout, de personnes célèbres contemporaines, d’auteurs historiques parfois oubliés, voire d'inconnus. Certains noms surgissent à plusieurs reprises comme Guy de Maupassant, Colette, René de Chateaubriand, Annie Duperey … dont on savait leur affection pour leurs animaux. Il y a aussi Georges Brassens, Anne Wiazemsky, Émile Zola, Tennesse Williams, Pablo Neruda, Amélie Nothomb (dans quelques lignes où il est aussi inévitablement question de champagne).

Françoise Giroud nous alerte avec humour : On ne possède pas un chat, c'est lui qui vous possède (p. 32). Il est amusant de retenir les noms de ces fidèles compagnons : Biscuit (A. Nothomb), Siki (Louis Nucera), Orange (M. Carême), Barre-de-Rouille (Joris-Karl Huysmans), Micetto (de Chateaubriand) ou neige (S. Mallarmé) …

Vous constaterez que l’auteur n’a pas oublié les classiques incontournables. Comme les Peines de coeur d’une chatte anglaise. Et le Journal d’un chat assassin d’Anne Fine (p. 181) dont j’aime tant le second degré. Les reproches du boulanger à Pomponette s’adressant en réalité à sa femme Aurélie, dans un dialogue superbement écrit par Marcel Pagnol, figurent p. 205. J’ignorais que Charles Baudelaire avait intitulé un des poèmes des Fleurs du mal Le chat (p. 156). En tout cas, preuve en image (ci-contre) que les chats sont aussi des lecteurs. Aldous Huxley doit avoir raison de préconiser d'en avoir si on veut écrire (p. 28). Mais attention, nous prévient Maupassant, les chats, c'est comme le papier, ça se froisse vite (p. 31).

Chacun glissera un marque-page pour repérer son morceau préféré. J’ai retrouvé avec bonheur le court poème de Maurice Carême, que j’avais appris à l’école maternelle (p. 85) :
Le chat ouvrit les yeux,
Le soleil y entra.
Le chat ferma les yeux,
Le soleil y resta.

Voilà pourquoi, le soir,
Quand le chat se réveille,
J’aperçois dans le noir
Deux morceaux de soleil.

Plusieurs extraits m’ont surprise. J’ignorais l’épisode du chat dans l’œuvre de Jules Verne (p. 185). De fait, ce petit livre donne envie de lire les ouvrages cités. Je regrette qu’il n’y ait pas de bibliographie récapitulative à la fin, ni d’index des noms cités.

Curieusement, les illustrations qui sont souvent charmantes, ne sont pas créditées. Il y aurait eu pourtant de quoi faire, entre les esquisses de chat de Léonard de Vinci, le Chat Botté de Gustave Doré, mademoiselle Mitoufle de Béatrix Potter, des sculptures égyptiennes, et bien sûr les tableaux des grands maîtres que sont Fragonard (le chat angora), Van Dongen, Goya, Renoir, qui en a fait plusieurs, comme également Matisse, surtout son Chat aux poissons rouges, subversif et humoristique, épatant de couleurs. Ceux de Carl Larsson (1879-1940) si différents des félins de Picasso évidemment. 

J'aurais aimé trouver aussi la Mona Lisa à tête de chat, un montage inspiré du tableau de Vinci en 2016 par Susan Herbert, le Salon de coiffure avec singes et chats (Barbierstube mit Affen und Katzen) du peintre flamand Abraham Teniers (1629-1670), Le chat et l’oiseau de Paul Klee.

L'éditeur aurait sans doute reculé face aux problèmes de droits de reproduction mais c'est dommage. Surtout quand je vois à coté d'une citation de Tomi Ungerer un croquis qui n'a rien à voir avec ce qu'il a fait, notamment dans Les chats (au Cherche-Midi en 1998). Ses mots sans son trait de crayon c'est comme du pain sans sel. Son graphisme est d'une efficacité diabolique.

Il y a tout de même des absents notoires comme Philippe Geluck dont je me promets d’aller admirer les œuvres exposés en ce moment sur les Champs-Elysées. Bref le sujet n’est pas clos. J'ai envie de recommander Eloge du chat de Stéphanie Hochet (souvent citée dans ce livre), le Chat du rabbin de Joann Sfar et aussi le dernier d'Evelyne Dress, Mes chats.

Luciano Melis est l’auteur de biographies de Lino Ventura (La Martinière, 2019), Jean Orizet et Garibaldi (Melis édition, 2002 et 2008). Aux Presses du Châtelet a paru L’Arbre philosophe (2017), anthologie des plus beaux textes de la langue française consacrés aux arbres, préfacée par Pierre Rabhi.

Sous le signe du chat de Luciano Melis, préface de Macha Méril, Presses du Châtelet, en librairie depuis le 18 février 2021

mardi 25 mai 2021

Le paradoxe d'Anderson de Pascal Manoukian

Pascal Manoukian connait bien l'univers pictural. Le paradoxe d'Anderson est enrichi de multiples références à des oeuvres majeures de la peinture. A-t-il, comme Pierre Bonnard, dont il nous rappelle qu'il venait en catimini dans les musées retoucher ses tableaux (p. 27), procédé lui aussi à des ajustements pour rendre encore plus juste le portrait qu'il fait de la France hachée par la "destruction créatrice" (p. 36) de ses outils de production, qu'ils soient industriels ou agricoles ?

Le paradoxe d'Anderson est d'une incroyable beauté et irradie d'amour. Pourtant, c'est un livre qu'il faut classer parmi les romans noirs. Si, à certains moments, on sent s'opérer une tendance au renversement de situation n'allez pas imaginer que la fin sera heureuse comme dans l'album des Trois brigands de Tomi Ungerer où la riche petite fille réussit à sauver sa peau tout en apportant le bonheur à ses ravisseurs.

Tomi avait publié cet album en 1968. On rêvait encore en ce temps là … Et ce ne sont pas les prières à Saint-Gilles sous l'arbre à loques, une tradition pratiquée surtout en Picardie et en Belgique (mais aussi sous une autre manière par exemple au Japon et au Mexique), qui seront d'une quelconque efficacité. D'ailleurs la plupart des ormes centenaires ont été touchés par la graphiose et ont dû être abattus dans les années 80. Il n'y a pas que les usines qui disparaissent.

Les gens de ma génération ont été quasi harcelés par leurs parents qui opposaient l'injonction "Passe ton Bac d'abord" à toute demande d'émancipation ou de distraction. Ils en avaient été privés alors, forcément, ils croyaient que les diplômes auraient vertu de pass économique pour leurs enfants dont ils rêvaient qu'ils auraient une vie meilleure que la leur.

Rétrospectivement, on peut considérer que leur vie aura été plus belle. Toujours est-il qu'aujourd'hui les niveaux universitaires ne protègent de rien, surtout quand on est issu d'une famille ouvrière.

À 17 ans, Léa ne s’en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. La famille habite dans le nord de l’Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le Bac, section "économique et social". Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d’imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd’hui le détruit. Comme le paradoxe mis en évidence par le sociologue américain Charles Arnold Anderson (1907-1990) en 1961. L’acquisition par un étudiant d'un diplôme supérieur à celui de son père ne lui assure pas, nécessairement, une position sociale plus élevée.

Cette dure réalité, on la connait bien. Elle est développée dans plusieurs des romans de la sélections des 68 premières fois, récemment chroniqués. Je ne citerai que Les nuits d'été où Thomas Flahaut reprend la même thématique, en l'installant en Franche-Comté.

La différence avec l'oeuvre de Pascal Manoukian est que d'une part elle est antérieure (comment ai-je pu ne pas le lire à sa sortie en 2018 ?) et que son livre réussit la prouesse de nous laisser de l'espoir, même si, arrivée à la page 80 je me doutais que tout ne soit déjà "plié". Qu'allait-il se passer de pire, ou de meilleur, au long des 200 pages restantes ?

Le style est extrêmement vif, plaçant le lecteur en immersion avec des personnages décalés, et néanmoins très représentatifs de celle que les journalistes caractérisent de "France d'en bas". Deux ans après sa publication il n'a rien perdu de son dynamisme. Et de sa valeur d'alerte. Comme s'il n'était quand même pas trop tard pour inverser le processus. Il donne quelques pistes et nul besoin d'être docteur en économie pour les comprendre et agir plutôt que de se sentir coupable mais soulagé que la crise touche (pour le moment) d'autres personnes que nous (p. 50).

Le personnage de Léa est à ce titre porteur d'espoir. Elle a appris que dans l'Acatama les paysans ont résolu le problème de l'eau en tendant des filets au sommet des montagnes qui surplombent le désert. Le matin, les brumes de chaleur montent, alors les nuages se prennent dans les mailles et perlent en millions de gouttelettes. (.…) Depuis, elle veut partir travailler partout où ce qui ne vaut plus rien chez nos a encore de la valeur (p. 70).

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence Capa, il se consacre à l’écriture. Il a notamment publié, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017). 

Le paradoxe d'Anderson de Pascal Manoukian, éditions du Seuil. Rentrée littéraire automne 2018

dimanche 23 mai 2021

Les monstres de Charles Roux, chez Rivages

Les Monstres
, voilà un titre qui est loin d’être original. On peut penser au film réalisé en 1963 par Dino Risi avec Ugo Tognazzi, Vittorio Gassman. Et plusieurs romans portent déjà cet intitulé. Le risque de confusion est donc grand.

Il l'est d’autant plus qu’un terme pareil évoque quelque chose de particulier chez chacun d’entre nous. Pour moi, un monstre c’est quelqu’un qui se comporte d’une manière abominable, spécialement psychiquement. Je n’ai rien relevé de semblable au cours de ma lecture (mais je ne suis pas allée jusqu'au bout). Plus les pages se tournaient, plus je me demandais où Charles Roux voulait en venir. La récurrence du mot "monstre" et de ses déclinaisons, monstrueuse comme monstruosité, ne m’éclairaient pas davantage. Les pages suivantes seraient elles plus lumineuses ?

Si modeler en terre glaise une figurine qui semble asexuée relève de la monstruosité alors c’est une grande partie de l’œuvre de Picasso qu’il faudra étiqueter sous ce terme. Et que dire des personnages des films de Fellini ? Je ne suis pas convaincue que le mot colle bien aux questions d’identité et de genre, car j’ai bien entendu fini par comprendre sur quel chemin on voulait me pousser.

L’éditeur présentait le roman de manière attrayante : Lors d'un diner-spectacle dans un restaurant tenu par une sorcière, au coeur d'une ville de béton sur laquelle plane une menace invisible, un homme et une femme se rencontrent.

Il est certain que le comité de sélection des 68 premières fois a vu dans ce premier roman l'audace que l'éditeur souligne aussi dans son argumentaire. Pour ma part, j'ai apprécié autrement plus "le fascinant mystère de l'identité" avec le roman de de Julien Dufresne-LamyMon père, ma mère, mes tremblements de terre à la rentrée littéraire de septembre dernier.

Pour la seule et unique fois dans la sélection de cette saison je n'irai pas jusqu'au bout, et ce n'est pas parce que le livre dépasse les 600 pages. Mais j'ai eu tant de bonheur de lecture avec les autres que je le referme sans regret au bout de la centième.

J'ai tout de même lu les deux derniers chapitres avant de me lasser définitivement. Le monstre invisible était imprimé parfois plusieurs fois sur la même page. Je restais sur mon impression …Toutefois, n'étant pas femme à renoncer et ayant lu des avis dithyrambiques j'ai contacté les lecteurs/trices en question pour connaitre le fin mot de cette aventure. Tout se joue dans ce fameux dîner-spectacle que j'avais loupé. Et pour cause : on me prévint qu'il fallait pousser jusqu'à la page (j'allais écrire la porte) 250.

Je suis perdue par ce bouquin. Je ne peux pas dire que je n'aime pas. Disons que je m'ennuie comme à un repas de famille qui se traine. Me voici tout de même rendue p. 313 et ils ne sont pas encore rentrés dans le restaurant. Suspense ! Je n’ai jamais lu à ce point en diagonale. Pourtant c’est très bien écrit, là n’est pas le problème. Il n'empêche que 600 pages … c'est en soi déjà monstrueux.

J'accompagnerai David et Alice à ce repas mais … moi aussi je ferai patienter ce pavé. Chacun son tour. D'autres livres m'appellent qui asticotent davantage mon appétit.

Les monstres de Charles Roux, chez Rivages, en librairie depuis le 6 janvier 2021

samedi 22 mai 2021

Des huitres au barbecue ? C’est délicieux

 

C’est un ostréiculteur d’Oléron qui m’a convaincue de tenter ce mode de cuisson et, depuis, j’en fait régulièrement. Dès que je peux acheter directement des huitres chez un producteur, de manière à être sûre de leur qualité.

Je profite de me trouver dans la seule région de France qui a acquis depuis 2009 une IGP (Indication géographique protégée) pour les huîtres affinées à Marennes‐Oléron. C'est le terroir dont elles dépendent qui les rend uniques : plus de 3 000 hectares des rives de la Seudre à la côte Est de l’île d’Oléron, en passant par la côte de Bourcefranc-Le-Chapus au Port des Barques.

J'apprécie la Fine de Claire qui est un type d'huître creuse tout d'abord élevée en mer et ensuite en claire où elle est affinée entre un et deux mois, au minimum 28 jours, à raison de 3 kg par m².

Les claires sont des bassins creusés en sol argileux, naturellement imperméables et de faible profondeur. Elles sont séparées par des talus alimentés en eau de mer par un réseau de chenaux communiquant avec la mer. Beaucoup de producteurs ont reconvertis d'anciens marias salants à cet usage. Le fond peut se recouvrir d'une algue verte qui pénètre dans les huîtres et leur donne une belle couleur et cet arôme particulier du terroir, qui se prolonge longtemps en bouche.

Elle a une odeur marine agréable et surtout une saveur salée, vite supplantée par une saveur sucrée qui va prédominer. Ces huitres ne sont commercialisées que du 1er novembre au 31 mars. Nous sommes en mai et à partir de ce mois, qui n’est pas en "r" on peut malgré tout continuer la consommation de ces mollusques, provenant de pleine mer. Traditionnellement on évitait la période mai-août depuis l'époque de Louis XIV pour éviter des problèmes d’intoxication, dus à un transport ne maitrisant pas les fortes chaleurs.

Il faut juste savoir qu’elles sont plus grasses, presque fondantes, avec un goût de crème que j’aime bien et qui convient à cette préparation. Si l'on choisit des Spéciales elles seront plus charnues du fait de la concavité de leur coquille. Quant au numéro, plus il est petit plus l'huitre est grosse. étant en zone de production (et de prix plus abordables qu'en région parisienne) je peux m'offrir des numéros 2 (86 à 110 grammes), soit le double du numéro 5.

La préparation est ultra simple. Je prépare un mélange de beurre (à température ambiante)-ail haché-fines herbes (cette fois je n'avais que de la ciboulette mais du persil aurait été parfait) que je dépose dans les huitres ouvertes (photo ci-contre).

A propos je rappelle qu'il faut acquérir le réflexe de jeter l'eau des huîtres à leur ouverture pour qu'elles lâchent ensuite une seconde eau, qui viendra de leurs tissus et qui sera beaucoup plus savoureuse que la première qui n'est rien d'autre que de l'eau de mer.

On les dépose sur la grille du barbecue et on surveille jusqu'à ce que le liquide contenu naturellement dans la coquille se mette à frissonner.

il est probable que la durée de la cuisson soit une question de goût. l'essentiel est de ne surtout pas surcuire (la photo en gros plan montre que l'aspect n'est pas modifié après cuisson).
Je sers dans une assiette adéquate, avec une décoration locale, un morceau de bois flotté ramassé sur la plage, quelques petits galets (que je rapporte en bord de mer en fin de séjour). Il y avait cette fois ci des filaments de goémon séché qui sont du plus bel effet.
On déguste à la petite cuillère pour ne pas risquer de se brûler les lèvres sur la coquille. Comme boisson, un vin local, plutôt sec. Il existe de nombreux vignerons sur Oléron qui, après la Première guerre mondiale, comptait alors 2000 hectares de vignes.
Si aujourd’hui, l'économie est essentiellement basée sur le tourisme et l’ostréiculture, la culture de la vigne s’est maintenue après l’épidémie de phylloxéra qui toucha l’île vers 1890. À cette époque, les propriétaires terriens en faillite, ont revendu leurs parcelles à leurs ouvriers viticoles. La plupart possédaient déjà quelques ceps sur les terrains sableux les plus exposés à la mer mais épargnés par le puceron ravageur, dans une zone au nom évocateur, les "sables vigniers". Il importèrent des plans de vignes américains beaucoup plus résistants aux maladies. Mais pour conserver la saveur et la qualité du vin, il greffèrent ces pieds à d’anciens ceps français.

J'ai goûté quelques vins du chai Favre, une exploitation familiale est présente depuis plusieurs générations au hameau de la Fromagerie (6 Route de l'Étang, 17310 Saint-Pierre-d'Oléron - 05 46 47 05 43). Soucieux de la qualité des produits, de la santé des hommes et de la protection de l’environnement, le vignoble a été converti à l’agriculture biologique en 2010. Cette expérience de plus de dix ans est la plus importante sur le territoire de l'île. Et comme les étiquettes sont réussies ! Elles feraient oublier qu'il faut toujours consommer avec modération.
Personnellement je n'ai pas (en général) de penchant pour le Sauvignon qui bénéficie pourtant d'une renommée internationale parmi les vins fruités et ronds. Ce cépage est majoritairement présent sur le vignoble Charentais. Et pourtant celui-ci est excellent.

Je préfère le Colombard, un des plus anciens cépage de la région charentaise, issu du croisement naturel entre le Gouais et le Chenin. Voilà pourquoi j'ai apprécié le Péchapié. un vin blanc sec biologique d’assemblage, réunissant les caractéristiques des deux cépages Sauvignon et Colombard. C'est un vin léger et rafraîchissant qui allie subtilement la vivacité et le fruit. 

Pour un repas de fête on se tournera vers le Grain Marin, Il est majoritairement issu de cépage Sauvignon, mais associé à une once de Chardonnay, ce qui lui donne de la douceur. Il est fruité, rond et boisé car il est vinifié en fût de chêne. Il y séjourne environ 8 mois avant d’atteindre sa maturité.

jeudi 20 mai 2021

Tant qu'il reste des îles de Martin Dumont

 J’ai retrouvé toutes les qualités d’écriture que j’avais tant aimées dans Le chien de Schrödinger. Dans ce second roman, Martin Dumont place une nouvelle fois le récit dans cet univers qu’il excelle à décrire, un bord de mer, non situé d’ailleurs, quelque part au bord d’un océan, sans doute atlantique.
Ici, on ne parle que de ça. Du pont. Bientôt, il reliera l’île au continent. Quand certains veulent bloquer le chantier, Léni, lui, observe sans rien dire. S’impliquer, il ne sait pas bien faire. Sauf auprès de sa fille. Et de Marcel qui lui a tant appris : réparer les bateaux dans l’odeur de résine, tenir la houle, rêver de grands voiliers. Alors que le béton gagne sur la baie, Léni rencontre Chloé. Elle ouvre d’autres possibles. Mais des îles comme des hommes, l’inaccessibilité fait le charme autant que la faiblesse. 
Cette île aurait pu être n’importe laquelle, Ré ou Oléron, avant qu’elles ne soient reliées au continent. Mais elle peut aussi bien être la métaphore d’une vie en vase clos au sein d’une communauté.

J’ai choisi une photo de celle où je me trouve en ce moment, et vous remarquerez que le pont n’y trace qu’un léger pointillé. Il s’oublie, surtout en période de confinement ou de couvre-feu. De toute façon, une île reste une île, même si la spécificité devient au fil des années  plutôt d’ordre psychologique. On s’y sent toujours dans un endroit particulier. 

D’ailleurs elle garde toujours le même nom, et seuls les snobs se rendent à Ré. Mais il est vrai comme on peut le lire (p. 46) : Un pont, ça veut dire plus de bagnoles. Je suis sûr qu’on va même voir débarquer des camping-cars ! Non, c’est de la connerie cette histoire. Moi, je suis d’accord pour dire que le ferry c’est pas la panacée. Mais quand même, ça limite le trafic. On va passer d’une dizaine de places disponibles pour les voitures à une route qui  les laisse toutes passer. T’imagines le bordel !

Je peux vous dire qu’hier, le passage du couvre-feu de 19 à 21 heures s’est bien senti là où je me trouvais avec un retour aux embouteillages comme en pleine saison estivale.

L’auteur architecture le scénario en cinq grandes parties auxquelles il donne les titres de Fondations, Piles, Tablier, Équipements et Inauguration, cette dernière ne laissant pas place au doute, le pont se fera, quelles que soient les oppositions. Son écriture est masculine, et néanmoins d’une sensibilité très fine. Ses personnages sont la plupart empêchés de dire leurs émotions (sauf au lecteur). Ils n’en sont que plus touchants. Qu’il s’agisse de Marcel dont l’heure de la retraite approche, et qui persiste à vouloir tenir sa petite entreprise de chantier naval à bout de bras, de Karim qui continue à espérer un meilleur avenir professionnel, de Léni qui ne sait trop s’il doit se résigner à une vie de papa solo, comme on le dit des mamans célibataires.

J’ai ressenti une souffrance comparable à celle des paysans qui gagnent de moins en moins d’argent à mesure qu’ils se tuent de plus en plus à la tâche, … quand une vie ne vaut plus rien (p. 50). Martin Dumont raconte avec les mots justes l’impression étouffante que la vie n’était qu’une succession d’échecs. Des petits, rien de vraiment grave; mais quand même, une pente descendante. Une sorte de chute au ralenti (p. 73). C’est d’autant plus poignant que les protagonistes ont à peine trente ans.

Dans un tel contexte la construction du pont est vécue comme la fin annoncée d’un monde, du leur. Et leur opposition s’accorde avec les sacrifices qu’on était prêt à faire pour préserver son territoire (p. 47). On trouvera malgré tout les inquiétudes récurrentes à cette problématique. Outre la crainte de l’afflux de monde (et de la perte d’une tranquillité séculaire) la question du péage divisera, comme partout. Le sujet revient régulièrement ici aussi sur l’île d’Oléron, dont on dispenserait les autochtones pour rallier leur suffrage lors d’un référendum.

J’ai suivi, sans en perdre une miette, tout ce qui se joue entre les uns et les autres. Je me suis énervée toute seule à les savoir appliquer des produits toxiques sur les coques des bateaux sans porter de masque. Je le suis sentie rassurée de constater l’entraide qui les réunit tous. J’ai frémi, et j’ai eu envie de crier à Léni, comme le fait son patron (p. 149) : Quand est-ce que tu vas arrêter ton cirque ? C’est bon … je gère … Des conneries ! Tu gères rien du tout, la preuve !

Je lui ai tout pardonné rien que pour cet aveu de ne pas réussir à parler, à dire ces mots trop grands pour moi (p. 121). Et je le suis réjouie (en bonne bourguignonne que je reste, même ici) quand ils ont ouvert une bouteille de Pommard pour fêter joyeusement la signature d’une commande extraordinaire.

J’ai tout aimé de ce roman qui oscille constamment entre pessimisme et optimisme avant de se stabiliser dans une forme de réalisme.

Martin Dumont est né en 1988. Il a fait des études d’ingénieur en Bretagne, où l’on dit qu’il s’est pris de passion pour la voile. Aujourd’hui architecte naval à Paris, il rejoint dès qu’il le peut le Morbihan pour naviguer. Rien d’exceptionnel à ce qu’il maitrise si bien le lexique marin et le coeur de ces hommes là.

Tant qu'il reste des îles de Martin Dumont, Les Avrils, en librairie depuis octobre 2020

lundi 17 mai 2021

Bénie soit Sixtine de Maylis Adhémar

Née en 1985, Maylis Adhémar vit à Toulouse où elle travaille en tant que journaliste indépendante.

Bénie soit Sixtine est un premier roman très réussi, un peu long peut-être mais il y a tant à dire sur le sujet qu’on pardonne les quelques pages de trop sur cet intégrisme religieux peu souvent traité avec autant de précision. Et puis, surtout, il contient de superbes paragraphes sur la maternité.
Sixtine, jeune femme très pieuse, rencontre Pierre-Louis, en qui elle voit un époux idéal, partageant les mêmes valeurs qu’elle. Très vite, ils se marient dans le rite catholique traditionnel et emménagent à Nantes. Mais leur nuit de noces se révèle un calvaire, et l’arrivée prochaine d’un héritier, qui devrait être une bénédiction, s’annonce pour elle comme un chemin de croix. Jusqu’à ce qu’un événement tragique la pousse à ouvrir les yeux et à entrevoir une autre vérité.
La jeune femme a été élevée selon des principes éducatifs ultra-stricts qui l’ont formatée au respect de nombreuses règles exigeantes. Mais elle n’est pas stupide, juste un peu plus lente que le lecteur à comprendre que les valeurs auxquelles elle croit (et qui ne sont pas condamnables) masquent des agissements intolérables et précisément contraires à ce qu’elle a reçu comme enseignement.

J’avais été estomaquée, je ne trouve pas meilleur mot, par le témoignage du film Les éblouis et j’ai cru avoir entre les mains une autre autobiographie. Cette pensée m’a rendue indulgente et j’ai supporté patiemment toutes les descriptions de ce milieu catholique que je connais de loin. Je le savais clos sur lui-même mais je pensais que les préceptes de bonté et de bienveillance agissaient comme pare-feu de pensées violentes. J’ai été horrifiée de lire les compte-rendus des soirées punitives que les chers anges infligent à ceux qui ne pensent pas comme eux, en s’aidant d’une matraque dissimulée sous leur chemise blanche impeccablement repassée.

Sixtine est une bonne personne, naïve certes, mais si positive qu’on ne peut rien lui reprocher de sa candeur. Elle est douce comme une sucrerie. D’un caractère toujours égal alors que d’autres à sa place, auraient tout envoyé valdinguer avant de devenir agressive. Elle non. Du coup ça fait un bien fou de la voir évoluer par petites touches et devenir elle-même, en s’éloignant fermement des mauvaises influences.

Ce livre démontre à la fois l’emprise malsaine de parents (et particulièrement des mères) sur leurs enfants tout autant que la puissance des sentiments. Érika la grand-mère est admirable même si elle ne parvient pas, de son vivant, à détourner sa fille du sectarisme. Quelle leçon de tolérance en ne renonçant pas à s’interroger sur la vérité (p. 183) ! L’auteure rétablit l’équilibre dans un admirable mouvement de balancier qui clôture ce premier roman sur une fin néanmoins ouverte. Je ne suis pas surprise que Vanessa Springora ait eu à coeur de le défendre.

Maylis Adhémar a dit en entretien s’être inspirée de faits réels et je suis heureuse pour elle qu’elle ne les ait pas traversés elle-même. Je la crois néanmoins totalement. Son roman est très documenté et il fait froid dans le dos. Mais il est tellement lumineux par ailleurs et même traversé parfois de touches d’humour (comme en témoigne la couverture) que ce fut un réel plaisir de le lire à quelques jours de la fête des mères. Voilà une idée de cadeau tout à fait pertinente.


Bénie soit Sixtine de Maylis Adhémar, Editions Julliard, en librairie depuis le 20 août 2020

samedi 15 mai 2021

Les Nuits d'été de Thomas Flahaut

J’ai été très touchée par Les nuits d’été. J’ai choisi d’illustrer cet article avec une photo qui fait écho aux dernières pages du livre, que je découvrais alors que deux minuscules rainettes se baladaient près de moi sur une feuille de yucca. Voilà une coïncidence émouvante comme je les aime. Vous en saisirez toute la saveur quand vous serez rendus page 158.

J’ai beaucoup aimé ce roman qui, hasard du calendrier, est en fait le premier que Thomas Flahaut ait écrit, au cours de sept années pendant lesquelles il travaillait de nuit en usine. Alors,  il n’y a rien de curieux à ce qu’un certain Thomas en soit un des personnages principaux. Et j’ai très envie de relire Ostwald  avec lequel je l’avais découvert.

Il me faudra pour cela attendre de revenir à la maison pour tendre la main dans ma bibliothèque. Je suis sur l’île d’Oléron. L’histoire se passe à l’autre bout de la France, dans le pays de Montbéliard, l’été 2016. A croire que l’Est est le territoire des usines dans la sélection actuelle des 68 Premières fois dont trois ouvrages ont pour cadre cette zone particulière.
Thomas, Mehdi et Louise se connaissent depuis l’enfance. À cette époque, Les Verrières étaient un terrain de jeux inépuisable. Aujourd’hui, ils ont grandi, leur quartier s’est délabré et, le temps d’un été, l’usine devient le centre de leurs vies. L’usine, où leurs pères ont trimé pendant tant d’années et où Thomas et Mehdi viennent d’être engagés.
Ces enfants des classes populaires aspiraient à une vie meilleure. Ils se retrouvent dans un monde plus violent encore que celui de leurs parents où les machines brillent d’une étrange beauté. Mais pour combien de temps ?
L’usine est le véritable personnage principal du récit. Il existe évidemment plusieurs entités derrière ce singulier qui est un terme générique pour signifier bien plus qu’un lieu de travail. L’usine s’apprend, comme une langue étrangère (p. 8). Et il est probable qu’il faut l’avoir pratiquée pour appréhender la mélancolie qui suinte au fil des pages.

Thomas la connaît de l’intérieur. L’usine appartient à son ADN. Son grand-père a reçu le premier prix des Métallos de France et il a lui-même travaillé dans un atelier comparable à celui des Nuits d’été. Une autre caractéristique de son patrimoine est d’être issu d’une famille d’ouvriers frontaliers. C’est donc "naturellement" qu’il a écrit à propos de frontières, certaines tangibles comme les limites nationales, d’autres psychologiques, économiques, ou encore sociologiques.

Il écrit que L’usine est le terrain où se dispute une sorte de guerre froide (p. 22). J’ai souvent eu le sentiment d’assister à la dégringolade d’un monde bientôt révolu et dont il ne restera rien, si ce ne sont que des témoignages comme on peut en lire dans des livres. Ou qui seront le coeur de thèses de doctorat comme celle que Louise écrit sur les ouvriers frontaliers du Doubs.

Thomas Flahaut rend en quelque sorte hommage à Un monde qui a aboli le soleil par le sommeil. Un monde où n’existe que la succession infinie des nuits d’été (p. 27). Un monde où s’opère un combat inégal entre l’homme et la machine, dont les deux seront au final perdants.

Est-ce pour cela que ce livre est à ce point teinté de mélancolie ? D’immenses trouées de lumière traversent pourtant les chapitres, en particulier avec la description d’une nature très présente, quoique elle aussi menacée par les prochains dérèglements climatiques dont le manque de neige du dernier hiver n’est qu’un signal parmi d’autres.

Nous sommes nombreux à avoir subi, petits, ce qui s’apparentait à une menace que Thomas a entendu lui aussi maintes fois : Au pire si tu sais plus quoi faire tu vas à l’usine (p. 41). 

Finalement c’est tout qui part à vau l’eau, l’usine, le travail, la nature, les relations familiales avec les « darons » … à l’exception peut-être des sentiments qu’on entretient entre copains depuis l’enfance. Pourra-t-on encore le dire dans quelques années ? Et faut-il s’en réjouir ou en pleurer ?

Quand je lis Il faut se crever au travail pour espérer être embauché la fois prochaine (p. 76) je sens les personnages proches de l’emprise que l’on dénonce à propos des femmes engluées dans un processus de maltraitance ou de harcèlement dont elles ne parviennent pas à s’extraire. Surtout quand on fixe aux ouvriers des objectifs conçus pour être inatteignables (p. 93). Et ce n’est pas du roman ! Quand l’auteur souligne (p. 75) la puissance de ceux qui possèdent et dirigent l‘usine (on pourrait entendre un pluriel) on pense aux pouacres que pointe Christophe Perruchas dans Sept gingembres et à la révolte des ouvriers de Danse avec la foudre.

J’ai eu le sentiment que le point de vue de l’auteur hésitait entre respect et regret. Entre fierté et dégoût. Il a connu la vie de ses personnage même si l’écriture l’a désormais affranchi des soucis matériels, sans le débarrasser de l’angoisse d’être lu, et donc d’un besoin de reconnaissance. Il pose la question du statut d’ouvrier pour ceux qu’on peut désigner de la x ième génération et qui ont été élevés par des parents qui rêvaient pour eux d’une autre vie, sans savoir que de toute façon il ne leur serait pas possible d’atteindre le même résultat qu’eux.

On t’a dressé pour que tu puisses pas envisager la vie autrement qu’en étant diplômé (p.148). Comme s’il était honteux d’être ouvrier, pardon … opérateur, puisque même le lexique a été modifié, sans pour autant gommer l’asservissement, pas plus que le terme de technicien de surface n’a anoblit la fonction de femme de ménage. Qu’est-ce que c’est que d’être ouvrier ? La question est subtilement posée (p. 157) et ces interrogations me sont familières parce que je les ai entendues tant de fois dans la bouche de mon père …

La façon dont Louise appréhende le monde ouvrier est différente puisque, outre un sujet de thèse, ce n’est qu’un travail saisonnier pour lui permettre de financer ses études, même si elle ne le fait pas en dilettante malgré un coté exotique (j’ignorais qu’on cultivait du tabac en Suisse).

 Je partage l’analyse de l’éditeur annonçant ce roman comme une grande fresque sur la puissance et la fragilité de l’héritage social, composant le roman d’une génération, avec ses rêves, ses espoirs, ses désillusions. On sent bien que l’auteur aurait pu écrire le double tant il maitrise le sujet.

Né en 1991 à Montbéliard (Doubs), Thomas Flahaut a étudié le théâtre à Strasbourg avant de s’installer en Suisse pour suivre un cursus en écriture à l’Institut littéraire suisse de Bienne. Diplômé en 2015, il vit aujourd’hui à Bienne. Il s’initie à l’écriture de scénario et a cofondé le collectif littéraire franco-suisse ­Hétérotrophes, avec des auteurs issus de la filière biennoise.

Les Nuits d'été de Thomas Flahaut, éditions de l'Olivier, en librairie depuis le 27 aout 2020

vendredi 14 mai 2021

Des moules marinières

J’adore ce plat tout simple, rapide à préparer et qui est franchement peu coûteux. Chaque fois que je viens à Oléron j’en profite pour me régaler en en dégustant une belle assiette. L’an dernier l’espèce élevée dans les eaux autour de l’île avait eu une maladie et il avait fallu prendre celles dites de Charron, qui sont des moules de bouchots.

Cette fois, alors que nous sommes en tout début de saison, j’ai pu acheter une catégorie typique de la Charente, la moule de cordes. Elle est élevée en pleine mer sur des cordes suspendues appelées filières. Son goût est iodé du fait de ce mode de culture. Elle est aussi de taille légèrement supérieure avec une couleur de chair plus soutenue.

 
Son unique inconvénient est d’avoir une coquille plus fragile et surtout d’être un peu emberlificotée dans un ensemble de filaments qu’elle fabrique pour s'accrocher aux cordes. Ce byssus (du grec bussos, lin fin) doit être retiré avant la cuisson. Surtout quand on les achète en poissonnerie. Par contre les éleveurs disposent de machines pour les dé-byssusser. Elles sont alors vendues PAC, c’est-à-dire prêtes à cuire, un peu plus chères mais à 4 euros le kilo, cela reste un repas très raisonnable. Ce sont celles-ci qui sont photographiées.

Attention, il est important de rincer d'abord les moules à l'eau courante, sans les faire tremper. Puis seulement après de retirer le byssus car souvent l'action entraine l'ouverture de la coquille et il ne serait pas malin d'y faire entrer ensuite de l'eau de rinçage.

Ne tardez pas. Sa période de commercialisation est assez brève, de mai à août et c’est un bonheur en ce moment de déguster les premières de la saison.

J’ai acheté celles de ce soir chez un producteur de Fouras, charmante station balnéaire située en face d’Oléron (sur la photo ci-dessous prise depuis la plage on voit au fond à droite, Aix, on devine à gauche Oléron et entre les deux le fort Boyard).
Je les prépare à la mode « marinière ». Elles sont très digestes puisque je n’utilise pas de matière grasse supplémentaire à la crème fraîche qui est mise après la cuisson.
Pour deux personnes compter 1 kilo de moules, 3 oignons coupés grossièrement en lamelles, 5 gousses d’ail émincées, un demi verre de vin blanc et 3 belles cuillères à soupe de crème fraîche. Voilà pour l’indispensable.
On met les oignons à suer dans le fond d’une marmite puis on ajoute assez vite le vin. Je donne la préférence au vin blanc local. Cette fois ce fut le Cotinard du vignoble Pradère, situé à Pierre-d’Oléron. Labellisé IGP charentais il provient d’un assemblage de Colombard, de Sauvignon et d’Ugni-blanc. C’est un vin sec parfait pour les huîtres, poissons et fruits de mer.
Dès que le mélangé frémit j’ajoute les moules d’un seul coup. Il faut bien les brasser régulièrement. Sur la plaque à induction, je démarre à 7 mais je redescends vite à 6, voire 5 car il ne faut pas que le mélange boue. Les moules rendent de l’eau. C’est normal. On aura une sauce agréable. On ajoute l’ail au bout de 5 minutes et théoriquement le plat est prêt à servir en 7-8 minutes (depuis le démarrage).
On retire du feu pour mettre la crème fraîche. Et si on en a, on peut compléter avec du persil, de la ciboulette, de l’ail des ours. Peut-être même du basilic.
Je prépare un bol de riz blanc pour « finir » le jus de cuisson si bon, trop pour le perdre. Evidemment on sert sans attendre pour que les moules soient chaudes. On écarte les petits crabes qui ont pu se glisser dans leurs coquilles …

En apéritif, j’avais goûté une bière, locale elle aussi, brassée à Dolus, qui se trouve au centre d’Oléron. Elle porte le nom de Fort Boyard, emprunté au célèbre édifice, devenu le théâtre de jeux télévisés. Plusieurs variétés ont été conçues pour se démarquer de la forte concurrence de la bière des Naufrageurs (que je ne connais pas encore) par une équipe sympathique qui tente l’originalité. Ainsi la blanche est rehaussée par un agrume confit et une pointe de coriandre.
La brune par du pruneau d’Agen. J’avais apprécié son amertume caramélisée, sans pour autant reconnaître ce fruit. Sinon, rien de plus que de l’eau, du malt, du houblon et des levures, donc aucun colorant ni conservateur. D’autres variétés sont proposées que je ramène pour goûter ultérieurement et qui me convaincront peut-être davantage. Son prix le mériterait.

mardi 11 mai 2021

Les cœurs inquiets de Lucie Paye

J’ai beaucoup aimé les couleurs des Cœurs inquiets, parfois douces, parfois plus intenses.

Les phrases sont courtes. Elles se suivent comme les images qu’on faisait autrefois défiler sur une musique de Grieg devant des amis réunis  autour d’un projecteur de diapos. J’ai comme perçu le clac-clac régulier du bras de l’appareil.
Un jeune peintre voit apparaître sur ses toiles un visage étrangement familier. Ailleurs, une femme écrit une ultime lettre à son amour perdu. Ils ont en commun l’absence qui hante le quotidien, la compagnie tenace des fantômes du passé. Leurs quêtes vont se rejoindre au fil d’un jeu de miroirs subtil. 
Les chapitres instaurent entre lui et elle un dialogue dont le lecteur est invité à renouer le fil alors qu’Ariane, la rédactrice d’une revue d’art, composera le sien, qui ne sera pas moins essentiel.

Poser des mots sur le papier, c’est interroger. Dessiner c’est rêver. Ecrire c’est donner. Peindre c’est voler.

Ce premier roman est une alternance d’absence et de présence. Lucie Paye décrit admirablement le phénomène d’emprise qui s’est abattu sur une femme, telle la cloche de verre dont parle si bien Sylvia Plath et que l’auteure cite avec honnêteté (p. 68).

Elle emprunte quelques vers à Jacques Prévert (p. 79) et plusieurs éléments à Hitchcock pour échafauder une intrigue qui a des allures d’enquête et dont le lecteur est le spectateur actif. Certains auront deviné la fin, mais là n’est pas la question. L’essentiel se tient dans cette perte de dignité, reconquise de justesse avant la fin d’une vie, faisant mentir l’adage, loin des yeux, loin du coeur.

Une seule chose m’est restée mystérieuse, le choix du titre, mais ce n’est pas bien grave.

Les cœurs inquiets de Lucie Paye, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 5 mars 2020

dimanche 9 mai 2021

Les Déracinés en BD

 
L’adaptation des Déracinés en bande dessinée ne m’a pas surprise. Catherine Bardon en avait le souhait dès l’origine.

Il était logique qu’au fil des salons (car à l’époque le Covid ne les avait pas encore condamnés) elle rencontre au hasard des signatures un bédéiste dont elle partagerait les goûts pour une nature tropicale.

Ce fut Winoc (photo ci-contre) au salon de Bondues, en 2019.  il ne la connaissait pas mais tout s’est enclenché très vite en l’espace de deux-trois mois car Phileas a donné son feu vert sans attendre. Cette nouvelle maison d’édition de BD de genre associe les éditions Jungle et le groupe Editis.

Catherine ne maîtrisait pas tous les codes de la bande dessinée mais elle avait envie de transposer elle-même tout le premier tome. La collaboration s’est installée dans une confiance mutuelle. Elle avait beaucoup de documentation. Lui n’était jamais allé en République dominicaine mais il avait réalisé un album, en auto édition, sur l’Équateur, et le caractère végétal de sa réalisation plaisait beaucoup à Catherine.

Les deux partenaires se sont vite mis d’accord pour reprendre les moments forts du roman. Leurs seuls points de divergence a concerné d’une part le désir de Catherine d’en dire le plus possible et surtout les visages des héros. Catherine avait en tête des portraits très finalisés, en particulier pour Almah, blonde aux yeux bleus. Winoc a souvent entendu ses protestations : ah non, ils ne sont pas beaux. Il a donc fait preuve de diplomatie pour lui démontrer combien la beauté affadit les expressions. La bande dessinée, quand elle est réussie, est presque à la limite de la caricature. Il n’empêche que je les trouve très beaux, notamment p. 49.

Je rappelle que c'est l'histoire d'un couple de jeunes juifs de Vienne persécutés comme tant d'autres à partir de 1936 et obligés du quitter l'Autriche fin 1938, après l'Anschluss et la Nuit de Cristal. Leur errance va les mener à Sosuà, en République Dominicaine, seul pays à avoir ouvert ses frontières après la conférence d'Evian, précisément à Sosuà, où se déroule la seconde moitié de la BD qui est aujourd'hui une station balnéaire, mais qui à l'époque, en 1940, n’existait pratiquement pas. Fort heureusement un musée de cette aventure existait aussi, dont le fond est disponible en ligne.

Le résultat est là, satisfaisant pour tous les deux, et pour nous aussi car elle apporte quelque chose de différent au texte du roman. Néanmoins je ne conseillerais pas de lire les deux versions dans la foulée. Il faut espérer atteindre avec ce média les collégiens et les lycéens qui, ensuite, auront peut-être envie de lire la saga dans son entièreté (ce n’est pas un rêve inaccessible). Cette miette de l’histoire, comme le dit Catherine avec beaucoup de justesse, mérite que la jeunesse y soit sensibilisée.
La couverture est magnifique. C’est une des premières qui a été adressée à l’éditeur qui l’a retenue parmi huit propositions. Winoc a de multiples projets en cours, notamment une autre adaptation de livre. S’agissant de cette quadrilogie, dont il a lu les trois premiers, il n’est pas certain qu’une bande dessinée soit nécessaire pour chacun mais il pourrait songer à un album spécifique qui tirerait un fil, par exemple celui de la vie d’Almah. Qui sait si Catherine n’aurait pas la même intention…

Une chose est sûre, et je la tiens de sa bouche, il retravaillerait volontiers avec elle sur ce projet, ou sur un autre.

Les Déracinés, scénario Catherine Bardon, dessin Winoc, couleurs Sébastien Bouët, Phileas, en librairie depuis janvier 2021
D’après le roman éponyme de Catherine Bardon, paru en 2017 aux Escales, en 2019 chez Pocket

vendredi 7 mai 2021

Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail

 

Nous sommes nombreux à avoir suivi les péripéties de la parentèle de Sauveur, le psychologue imaginé par Marie-Aude Murail. La parution de chaque tome était saluée d’un soupir de soulagement. Les personnages continuaient à vivre mais nous savions bien qu’un jour viendrait où l’aventure s’arrêterait.

Marie-Aude a un peu vocation à soigner, du moins les âmes, en n’hésitant jamais à traiter des sujets qui défendent toutes les différences. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait, comme Sauveur, l’esprit de famille et l’envie d‘utiliser la fabrication d’histoires à des fins thérapeutiques.

Son frère Lorris Murail n’écrit plus depuis plusieurs années parce qu’il en est empêché par la maladie. Mais quand sa soeur lui propose de s’y remettre avec elle, alors que la France se confine et se calfeutre, il y voit sans doute l’occasion de s’évader. Les voilà tous les deux en cavale (imaginaire) dans cette ville du Havre qu’ils connaissent par coeur puisque c’est celle de leur enfance. Un plan suffira à raviver leurs souvenirs et garantir la vraisemblance.

Ce n’est pas la première fois qu’ils vont écrire ensemble (et Marie-Aude l’a aussi fait avec sa soeur Elvire). Ils se mettent vite d’accord sur le genre, policier, et si l’une construit le scénario chaque jour chapitre après chapitre, lui les dicte chaque nuit à sa machine pour que sa soeur puisse en prendre connaissance quelques heures plus tard, alors qu’il est dans un sommeil récupérateur. Ils s’appellent en fin de journée pour échanger, se mettre d’accord sur les modifications et surtout continuer, encore et encore.

Voici le premier d’une nouvelle série (car série il va y avoir, ils nous le disent eux-mêmes à la fin du premier en nous offrant même le titre du deuxième, Souviens-toi de Septembre).

Angie ! se déroule entre le port du Havre et le quartier des Neiges, théâtres de trafics en tous genres qui relient une galerie de personnages si vivants qu’on a le sentiment de les voir en chair et en os. Il y a d’abord la jeune Angie Tourniquet, 12 ans, qui porte le prénom d’une célèbre chanson créée en 1973 par les Rolling Stones. Elle impulse régulièrement des rebondissements et son énergie marque ce premier tome. Elle se révèle la coéquipière futée du capitaine Augustin Maupetit, cloué (pour le moment), sur un fauteuil roulant et bien obligé d’avoir des alliés pour mener une enquête délicate.

Il s’appuiera sur son chien Capitaine, sur sa commissaire Alice Verne, sur la fantaisiste tante Thérèse, et ses capacités de médium, sur la mère d’Angie, infirmière de son état. Leurs aventures se dérouleront alors que la France entière subit ce drôle de virus venu de Chine dont on aurait estimé l’apparition un peu exagérée si elle avait été le fruit de l’imagination des auteurs.

En tout cas, situer cette intrigue policière en pleine pandémie lui donne un air familier tout à fait intéressant. Et l’ajout (avec traduction en bas de page) de termes empruntés au parler cauchois -au sens large puisque par exemple le mot déjouqué (p. 143) s’emploie aussi ici sur l’île d’Oléron pour désigner le réveil. Comme cela met du sel dans l’histoire ! On y croit plus que jamais. On vibre pour que tout se termine bien, surtout quand on sait le risque que court la jeune Delphine (qui porte le même patronyme que moi mais qui n’est pas de ma famille). Et on attend la suite avec impatience.

Nous serons comblés puisque non seulement le numéro 2 est achevé mais je peux vous dire que Marie-Aude a déjà lancé le troisième. Pour les auteurs comme pour beaucoup d’entre nous, cette période de « confinement » aura été un formidable terrain d’évasion. Et surtout une occasion insensée de travailler énormément.
Nous allons guetter les prochaines couvertures, en les espérant aussi belles que celle que Levente Szaboa a peinte pour le premier et que j’ai choisie pour illustrer l’article Son plan du Havre, en page interne de couverture est également très onirique et tout à fait précieux pour ceux qui ne connaissent pas la topographie des lieux.
Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail, collection Médium +, Ecole des loisirs, en librairie depuis le 3 février 2021

lundi 3 mai 2021

Sept gingembres de Christophe Perruchas

 
Christophe Perruchas connaît bien l’univers de la communication. Il a été directeur de création, dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Ce n’est pas rien de le souligner parce que son roman, très documenté, et ponctué d’expressions propres au lexique de ce milieu, a de quoi soulever le coeur.

Oui, le monde de la publicité n’est pas tendre. Pas du tout. J’ai travaillé dans ce milieu pendant une vingtaine d’années. J’y ai connu mes plus beaux moments, professionnellement parlant, les plus éprouvants aussi. Si j’ai été épargnée du harcèlement dénoncé dans Sept gingembres j’ai par contre subi une pression dont personne, à l’époque, ne soupçonnait la dimension.

On ne savait pas grand chose des méthodes de management qui étaient alors testées dans cet univers. Mon patron proposait un comprimé de Prozac comme il aurait tendu un chewing-gum à chaque personne qu’il sentait au bord de la crise de nerfs. Combien de fois a-t-on supprimé mes vacances au motif que mon départ risquait de mettre tel ou tel dossier en péril… Ce monde de paillettes semblait idyllique vu de l’extérieur. Il ne pouvait pas y avoir d’oreilles compatissantes.

Dans ce roman, plutôt binaire, le dedans et le dehors s’opposent. La couverture choisie par Christophe Perruchas en est la parfaite illustration. Je ne dévoile pas grand chose en vous disant que les deux alternatives sont le normal versus l’anormal. Mais cela, le lecteur mettra du temps à le comprendre. Et encore plus à admettre qu’Antoine est peut-être plus à plaindre qu’à blâmer.

L’auteur décrit avec une cruauté extrême les agissements du personnage principal, sans nous permettre de lui trouver la moindre excuse. Et sans chercher à minimiser quoi que ce soit qui se pratique dans ce nano milieu, comme il le qualifie. L’exercice de la contrition, de la bienveillance, n’est pas le plus évident pour un garçon comme moi, reconnaît-il (p. 17). Il analyse avec la même froideur le monde économique qui nous serre à la gorge et pour lequel il n’a pas de mots doux : tout est en place pour un nouveau type de fascisme bienveillant (l’expression est en italiques p. 26), où les pouacres (détenteurs de fonds de pension américains) broient nos couilles.

Les chapitres s’enchaînent un peu comme autant d’épisodes d’une implacable investigation. Est-ce parce que c’est souvent dur à avaler qu’il a inséré des sortes de fantaisies narratives, au nombre de sept, justifiant le titre ? Par allusion à la tradition gastronomique japonaise de manger une lamelle de gingembre entre chaque plat pour éviter la contamination de la saveur précédente. Faut-il voir un hasard ou de l’humour dans le premier gingembre qui est un croque-monsieur ? Les commentaires œnologiques de l’auteur sont en tout cas d’une pertinence inouïe et témoigne d’une belle connaissance de la gastronomie.

J’ai accessoirement appris que le coût de fonctionnement d’une minute de bloc opératoire était de 11 euros. Chacun se termine sur une phrase brève qui sonne d’un claquement sec. Antoine se révèle comme père, ami, patron, collègue et mari. Il a à peine conscience de mal faire. L’épisode du dépeçage du lapin (p. 103) a sans doute traumatisé son jugement.  Pourtant il sait qu’on n’hésitera pas s’il devient un problème (p. 17) mais l’homme n’a pas l’habitude de réfréner une pulsion. C’est plus fort que lui et il flirte avec un sentiment d’impunité. Jusqu’à ce que la tendance s’inverse, ou qu’un grain de sable ne compromette le système. Il comprend que la situation a basculé : si tu ne fais pas partie de la solution, c’est que tu es le problème (p. 117). Il ne fallait pas appuyer sur le bouton nucléaire, selon sa qualification du mouvement #metoo (p. 95).

Finis les « Pouce pouce coeur like like like coeur like » qui le réconfortaient sous les photos qu’il postait sur la timeline de ses réseaux sociaux favoris. Antoine ne prendra plus le lead sur rien. Et je comprend que pour certains lecteurs, même avec une lamelle de gingembre ça ne puisse pas passer et que ce livre leur reste en travers de la gorge.

Sept gingembres est un portrait sans concession sur notre époque. On pourra estimer que l’auteur exagère, refermer ce premier roman d’un claquement offensé. Il n’empêche que Christophe Perruchas a raison. La guerre aura lieu. Ce sera un conflit mondialisé sur fond de désastre écologique. Les bien-pensants n’auront rien évité. Et qu’on ne dise pas que j’absous les prédateurs, loin de là.

Né en 1972 à Nantes, Christophe Perruchas avait commencé ce roman en allant visiter quelqu’un à Sainte Anne. Il a manifestement un bel intérêt pour la folie car le thème de son second roman, dont la sortie est prévue pour août 2021, traitera du syndrome de Diogène. Sachez que pour lui, écrire c’est déranger. Il n’a pas fini de gagner son pari.

Sept gingembres de Christophe Perruchas, éditions du Rouergue, en librairie depuis août 2020

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