samedi 26 septembre 2020

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy

Je vais avoir du mal à vous dire l’immense bien que je pense de Mon père, ma mère, mes tremblements de terre. J’ai peur que mes compliments semblent surfaits. Je ne saurais vous conseiller qu’une chose : ouvrez-le à n’importe quelle page et lisez ce qui tombe sous vos yeux. Vous serez immédiatement conquis par l’élan que Julien Dufresne-Lamy insuffle dans ce récit qui se trouve être son cinquième roman.

L'action se situe essentiellement dans la salle d'attente d'une clinique en quelques heures d'une après-midi ensoleillée, faisant pense à un huis-clos théâtral.

Charlie, quinze ans, patiente avec sa mère. Bientôt, son père sortira du bloc. Elle s’appellera Alice. Durant ce temps suspendu, Charlie se souvient des deux dernières années d’une vie de famille terrassée. Deux années de métamorphose, d’émoi et de rejet, de grands doutes et de petites euphories. Deux années sismiques que Charlie cherche à comprendre à jamais. Tandis que les longues minutes s’écoulent, nerveuses, avant l’arrivée d’Alice, Charlie raconte la transition de son père. Sans rien cacher de ce parcours plus monumental qu’un voyage dans l’espace, depuis le jour de Pâques où son père s’est révélée. Où, pour Charlie, la terre s’est mise à trembler.

Il raconte la transidentité de son papa en utilisant le lexique de la géologie. Le ton est décalé et pourtant totalement juste. L'annonce a fait l'effet d'un séisme "force 10 sur l'échelle de Richter" (p. 22). Son père l'a dit sur le mode scientifique avec des mots comme dysphonie de genre et non-congruence de genre, avant de traduire en termes plus clairs, je suis une femme, mais surtout en ajoutant un je vous aime absolument essentiel.

C'est l'adolescent qui raconte le secret d'une famille, dans le prisme du quotidien, en relatant chaque étape du passing (p. 128), et en donnant aussi la voix à son entourage et les personnes secondaires sont eux aussi bien campés. La voix de Charlie est d'une grande sagesse. Il analyse fort bien la situation, avec juste ce qu'il faut de distance pour tenir, en laissant éclater sa colère autant que nécessaire. Il a raison de souligner combien A quoi tu penses est une question perverse (p. 59).

C'est un livre où chaque mot compte. Tracé d'une écriture qui relate le dérisoire et l'essentiel avec la même subtilité métaphorique. Charlie décide de "tout écrire. Ce qui ne se verra jamais. L'émotivité. La vulnérabilité. Les doutes dans les yeux bleus de mon père. Les précipices, la transe et le trac. La fin. Tous les dangers d'être femme ou minorité dans notre impitoyable société" (p. 69).

Il détaille chaque étape (p. 38) avec autant de mots qu'il en faut, pas un de plus, pas un de moins. "J'ai treize ans, la terre se désagrège et, avec cette vue plongeante sur le vide, j'entrevois le plus grand de nos vertiges" (p. 35).

Ça n’est jamais donneur de leçon. Ni militant. C’est précis sans être trop médical. Mais surtout ça sonne extrêmement juste. C’est un roman qui parle différemment de la transition et qui s’adresse à tout le monde et qui dégage une immense humanité. Comme je comprends que nous soyons si nombreux à le qualifier de coup de coeur de cette rentrée littéraire !

La vie est compliquée pour les personnages comme on peut aisément le supposer -d'autant que le garçon est lui-même en pleine construction identitaire- mais les difficultés auxquelles ils se heurtent ne sont jamais sans solution et l’auteur nous les fait vivre avec un humour subtil que l’on aimerait communicatif. Ce roman nous parle du courage d'être (ou de devenir) pleinement soi ... mais ensemble, et surtout sans fautif, ni coupable, ni victime (p. 202).

Julien Dufresne-Lamy a trente-deux ans et vit à Paris. Son précédent roman, Jolis jolis monstres (Belfond, 2019), avait reçu le Grand Prix des blogueurs et le prix Millepages. On peut considérer qu'il compose un dytique sur la question de l'exploration de l'identité et du genre.

Je le connaissais d'abord comme auteur pour la jeunesse. En effet j'avais énormément apprécié Les étonnantes aventures du merveilleux et minuscule Benjamin Berlin chez Actes Sud Junior, qui avait été finaliste du dernier Prix Gulli. L'histoire d'un petit garçon qui sait lire les pensées des gens.et qui, une fois ado, remontrera au Japon deux autres enfants possédant comme lui un don très spécial. Julien Dufresne-Lamy publie d'ailleurs chez ce même éditeur à la rentrée un nouvel ouvrage pour des adolescents, qui sera le premier volet d'une série jeunesse de quatre tomes, Darling, retraçant une année adolescente sur les réseaux sociaux, et qu'il a co-écrite avec Charlotte Erlih.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy, collection Belfond Pointillés, en librairie depuis le 27 août 2020
Finaliste du prix Landerneau 2020

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)