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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

mardi 18 novembre 2025

Les frottements du coeur de et par Katia Ghanty

Je voulais voir Les frottements du coeur pendant sa programmation au festival du S en S des Gémeaux parisiens. J'ai découvert beaucoup de spectacles mais mon emploi du temps ne m'a pas permis d'y caser celui de Katia Ghanty.

Il est de nouveau à l'affiche. Ne faites pas comme moi. Courez-y !
Comme c’est étrange, à 29 ans, d’avoir le cœur qui flanche… La grippe, quoi de plus banal. Mais la maladie s’aggrave, et elle est transportée d’urgence à l’hôpital. Son pronostic vital est engagé, son cœur très affaibli. Elle est en danger de mort. Les premiers soins et traitements ne suffisent pas alors l’équipe médicale décide de lui greffer une machine de circulation extra-corporelle.
Une plongée dans l’univers surréaliste, épique et désespérément drôle de la réanimation. Une histoire belle et forte de montagne à gravir, de brouillard à traverser,  de résilience et d’amour.  
Poussée par son entourage, la comédienne a accepté de porter son histoire (car c’est une histoire vraie) sur la scène à partir du livre qu’elle avait publié peu après les évènements, quand ils étaient encore frais à sa mémoire (Les frottements du coeur, journal hospitalier, aux éditions Métropole, en librairie depuis le 7 juin 2022).

Car autant vous le dire, personne n’aurait envie de se souvenir de ce qui lui est arrivé tant ce fut tragique. Mais comme bien souvent, la comédie s’est infiltrée dans chaque épisode du feuilleton et elle réussit à faire rire la salle en racontant ses déboires.

Il lui suffit d’adopter la posture du médecin, se prenant le menton en geignant que "la situation est très compliquée" pour que le public rit. Elle connait bien son sujet. Alors quand elle mime le malaise on a envie de faire signe au pompier de service pour qu’il se porte à son secours.

Tous les patients ne sont pas à égalité de prise en charge. Mieux vaut ne pas arriver en fin de semaine dans un service hospitalier épuisé. Entendre le médecin coordonnateur se plaindre "Franchement, là, si on se tape encore un décès" … n’a vraiment pas dû mettre du baume au cœur de cette jeune femme. Et justement, c’était son coeur qui flanchait, suite à une "méchante" grippe qui a bien failli la faucher net.

Pour une grippe, c’était une belle grippe. Elle ne le dit pas aux spectateurs mais je vous le conseille : faites-vous vacciner parce que si vous chopez le même virus vous n’êtes pas sorti … de l’hôpital.

Katia Ghanty suscite évidemment toute notre compassion mais aussi notre reconnaissance de si bien nous distraire. Son seule-en-scène a des vertus thérapeutiques tant il provoque les réactions et les rires fusent nombreux. Le comique est essentiellement de situation (il faut par exemple la voir écartelée, ou encore aspirer un jus d’orange à la paille) et de paroles : On va peut-être vous perfuser un peu de morphine, on n’est pas des tortionnaires.

La liste des médicaments et de leurs effets secondaires nous amuse tout simplement parce qu’on pense qu’elle exagère. Mais non.

La comédienne réussit même le tour de force de nous apprendre quelques trucs, comme l’hypnose conversationnelle quand on détourne l’attention en posant une question incongrue. Une pratique dans laquelle le corps médical excelle. Et que penser de la question qui après tout n’est pas stupide pour évaluer une situation : sur une échelle de 1 à 10 …  ? sauf quand on est déjà rendu à un niveau 15 de douleur.

Elle a appris ce soir à beaucoup de personnes innocentes que chaque durée annoncée par un médecin doit être multipliée par 7 ou 8 pour obtenir la réalité. Personnellement ça fait longtemps que je double systématiquement leurs promesses "d’être sur pied d’ici une quinzaine". Il faut croire que son cas était proche de la désespérance pour devoir appliquer un coefficient 7.

On vit aussi avec elle des instants d’une douceur improbable. Parce qu’il en existe, même en réa. Elle nous offre un joli moment dansé après l’arrivée de l’amoureux. Et elle chante admirablement.

On se demande comment elle a réussi à trouver la force de tout réapprendre (elle nous en donne un aperçu debout sur la chaise). Et d’accepter que ce soit si long.

Elle nous confie s’être fait la promesse : Si je survis je n’aurai plus peur jamais. C’est sans doute cette même force qui l’anime sur scène, qui lui permet de jouer aussi juste autant de personnages. D’être à l’aise en racontant, en mimant, en dansant, en chantant.

On se demande évidemment comment le personnel soignant a pu réagir au spectacle si tant est qu’il ait eu le courage, ou a minima, la curiosité de se déplacer. Fort bien paraît-il. Et il se pourrait même que des comportements aient évolué. Les médecins auront en tout cas appris que la soif surpasse la douleur.

Cette affirmation ne vous dit peut-être rien mais je l’ai vécue moi-même, jusqu’à supplier d’au moins pouvoir prendre un peu d’eau dans la bouche en promettant de ne pas l’avaler, mais juste me rafraîchir un peu.

La mise en scène d’Éric Bu est sobre mais efficace, évitant l’écueil du stand-up et des larmes. Et pour jouer tant de personnages pendant 1 heure 30, toujours dans la même robe, et devant un décor réduit à trois morceaux de voile il faut revenir de loin. Parce qu’il faut force talent.

Chapeau madame ! On veut vous garder près de nous très longtemps.

Les frottements du coeur de et avec Katia Ghanty
Mise en scène Éric Bu
Assistante à la mise en scène Sophie Bouteiller​
​Lumières Moïse Hill, assisté de Pierre Mille
Chorégraphie Florentine Houdinière
Création sonore et musique Agnès Imbault et Caroline Geryl
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Jusqu'au 14 mars 2026
Les lundis à 19 h et les samedis à 15 h jusqu'au 20 décembre
Les 22, 23 et 29 décembre à 19h
Les 24, 26, 27, 30 et 31 décembre à 17h15
Les 02 et 04 janvier 2026 à 17h15
À partir du 05 janvier de nouveau les lundis à 19 h et les samedis à 15 h

lundi 17 novembre 2025

Exposition Marey au Musée d'histoire de la Médecine

Ce fut une chance de visiter l’exposition Étienne-Jules Marey : chronophotographie, sciences et arts au Musée d'histoire de la Médecine en compagnie d’Agathe Sanjuandirectrice du pôle patrimoine, culture et rayonnement scientifiques à la Direction générale déléguée aux bibliothèques et musées de l’Université Paris Cité, commissaire de l'exposition. 

D’abord parce qu’elle se déploie dans le cadre plutôt étonnant du Musée d’Histoire de la Médecine. Ensuite parce que cette exposition replace l’œuvre de Marey (1830-1904), inventeur de techniques photographiques, dans le contexte scientifique de son époque et démontre son rayonnement dans de nombreuses disciplines.

Mais d'abord il faut se rendre dans le sixième arrondissement de Paris, au 12 rue de l'école de médecine. Le bâtiment a été construit en 1775 pour accueillir l'Académie royale de chirurgie voulue par Louis XV pour y enseigner la chirurgie, alors grande rivale de la médecine. Les praticiens y faisaient leur apprentissage "sur le tas" mais parvenaient à développer des compétences supérieures à celles de leurs "confrères" médecins.

Tout avait commencé à cause d'un des nombreux soucis de son prédécesseur, Louis XIV qui, à seulement 48 ans, ne pouvait plus monter à cheval et devait faire ses promenades en chaise à porteurs en raison d'une fistule anale fort douloureuse. Aucun traitement médical n'étant efficace le roi fait appel au chirurgien Charles-François Félix qui, constatant qu'elle était très difficile à opérer, va d'abord mettre au point un instrument spécifique et s'exercer sur plusieurs dizaines d'indigents (dont beaucoup succomberont ensuite). En novembre 1686 le chirurgien opère le roi, sans anesthésie et l'intervention dure trois heures. Le bistouri "recourbé à la royale" est conservé dans les collections du Musée.

Si jusque là la primauté était donnée aux médecins, qui avaient une définition intellectuelle de leur métier, c'en est fini du mépris pour les chirurgiens, alors considérés comme des manuels. On fournit alors à la chirurgie une académie. Cependant, à la Révolution française elle devra de nouveau s'accorder avec la médecine.

L'Ecole de chirurgie (appelée "Amphithéâtre d'anatomie" jusque dans les années 1970) a été fondée par un arrêté du Conseil général des hospices du 21 décembre 1821 pour mettre fin aux dissections clandestines auxquelles se livraient certains chirurgiens.

Elle est l’héritière de l’Académie royale de Chirurgie fondée par Louis XV en 1748 et supprimée sous la Terreur en 1793, devenue la société des chirurgiens de Paris en 1843, reconnue d’utilité publique en 1859 et convertie en société des chirurgiens français en 1875.

On peut toujours visiter le grand amphithéâtre où on pratiquait des dissections, et un second amphi destiné aux sages-femmes. La cour est restée jusqu'à nos jours, dans son ordonnancement XVIII° néoclassique. La partie où se trouve le musée est davantage XIX°. La bibliothèque fait encore référence pour les médecins, composée d'archives extraordinaires dont certaines remontent au Moyen-Age.

Le musée proprement dit a un caractère historique et a presque l'allure d'un cabinet de curiosités. D'abord purement universitaire il a finalement ouvert ses portes au grand public en 1994. Ses plages d'ouverture ont été étendues depuis 2020 à cinq après-midis par semaine et il présente chaque année deux expositions. Il est relativement petit mais accueille plus de 20 000 visiteurs par an. Les collections sont présentées dans des vitrines tout autour d'une salle rectangulaire, éclairée par des verrières et bordée de coursives en mezzanine, dont une seule est accessible (pour des raisons de sécurité).  Son prix d'entrée est très raisonnable mais il sera gratuit tout novembre pour faciliter l'accès à l'exposition.

Les collections, considérées comme les plus anciennes d’Europe, installées suivant un parcours chronologique, sont surtout constituées d'instruments de chirurgie allant de l'Antiquité au XX° siècle, et rassemblés par grands domaines. Plusieurs de ces "outils" sont nés sur les champs de bataille.

Très franchement certains sont effrayants. D'autres sont amusants comme des dentiers en porcelaine et os d’hippopotame du XVIII° siècle. Ou encore émouvants comme le bistouri de Charles-François Félix ou la trousse du médecin ayant autopsié Napoléon.

Après une présentation sur l'histoire de l'anesthésie, la partie centrale accueille une nouvelle exposition sur le travail de Étienne-Jules Marey et que la Direction déléguée aux bibliothèques et musées de l’Université Paris Cité a imaginée en s’associant pour la quatrième année au festival PhotoSaintGermain et en partenariat avec le Collège de France qui a prêté de nombreuses œuvres.

Agathe Sanjuan a opté pour un ordonnancement chronologique. Elle nous en a expliqué chaque vitrine. Quelques pièces m'étaient familières parce que j'avais déjà eu l’occasion de découvrir une partie de son travail au cours d’une visite inaugurale du Musée de la MarineEgalement au Musée Marmottan Monet qui affichait en avril 2024 plusieurs de ses chronophotographies, tout à fait légitimes dans un accrochage intitulé Les artistes et le sport. Beaucoup d'oeuvres n'avaient jamais été montrées au public et sont tout à fait inédites.

Le visiteur est mis en garde à propos de l'emploi de certains termes à connotation raciale, tout à fait acceptables pour l'époque, choquants pour la nôtre. La rigueur historique impose de les reprendre, ce qui ne doit pas être interprété comme une caution.

Étienne-Jules Marey, né le 5 mars 1830 à Beaune et mort le 15 mai 1904 à Paris, était avant tout un scientifique, mais aussi un médecin (selon le désir de son père, petit commerçant bourguignon) et un physiologiste, sous la houlette de Claude Bernard, étudiant sans relâche les propriétés et les fonctions des organismes vivants. Il fera sa thèse de médecine, présentée dans une vitrine, sur la circulation sanguine. Mais ses recherches se focalisent surtout sur la compréhension du mouvement que nos sens ne peuvent pas saisir, et qu’il analyse à partir des traces qu’il a enregistrées.
Ne disposant pas d'instruments de mesure il en invente. Le plus célèbre est ce Fusil chronophotographique et sa cartouchière, en acier, bois, cuir, ivoire, laiton, verre, fer (Musée des Arts et Métiers. Dépôt du Collège de France, Collection muséale), inspiré du revolver photographique de l'astronome Jules Janssen pour imprimer une plaque sensible circulaire en verre, à raison de 12 images par seconde.

Le procédé, inventé en 1882, dénommé chronophotographie est encore utilisé de nos jours. La technique consiste à prendre en rafale des instantanés sur une même plaque fixe de verre enduite de gélatinobromure, avec un appareil de prise de vues muni d'un seul objectif, placé dans une chambre photographique mobile, qui opère sur des sujets clairs disposés devant un fond noir afin de pouvoir analyser avec précision les différentes positions des corps au cours d'un mouvement. Il utilisera le film dès 1890, donc cinq ans avant la soit-disant "invention" du cinéma ce qui vaut à Marey d'en être considéré aujourd'hui comme le précurseur.

Il faut comprendre que la science est à son époque en constante ébullition. Passionné par ce qu'on appelle aujourd'hui la recherche fondamentale, Marey laissera à d'autres le soin de faire fructifier ses découvertes … dans l'enseignement de l'anatomie (car ses travaux sont une alternative à la vivisection), dans l'aviation, les programmes d'entraînement des soldats et des athlètes, l'usage de la bicyclette (alors en pleine expansion), l'utilisation de la force physique humaine et animale, la lecture labiale, l'anthropologie, et même en art moderne puisqu'il inspirera  de nombreux artistes, de Giacomo Balla jusqu'à Marcel Duchamp

Il ne travaille pas isolément, s'entourant d'un réseau d'élèves et de collaborateurs. Il est parfaitement intégré à la société parisienne influente, est nommé professeur au Collège de France puis à l'Académie des Sciences. C'est un proche de plusieurs ministres, Victor Duruy comme Jules Ferry, ce qui lui vaut le financement de la Station physiologique du Parc des Princes où il mènera ses investigations en intérieur comme en extérieur. Il partage son temps avec un laboratoire privé, situé à Naples et financé par un mécène … qui n'est autre que le mari de sa maitresse.

Il restera atypique jusqu'au bout, demeurant en marge de la communauté scientifique académique en dépit de sa renommée internationale. Le menu du banquet de la conférence "Scienta", présenté dans la première vitrine, n'est pas intéressant pour les plats servis le 17 janvier 1901 mais pour les illustrations conçues par Louis Poyet et qui résument la carrière du scientifique.
Marey a beaucoup pratiqué l'expérimentation animale. Une épreuve sur papier albumine le montre en compagnie de Demany en train d'observer le 5 mai 1887 la marche d'un chevreau présentant une déformation calcanéenne.

dimanche 16 novembre 2025

Rêve d'une pomme acide de Justine Arnal

J'ai eu l'occasion de lire Rêve d’une pomme acide parce que le titre était dans la sélection Hors concours. L'éditeur, Quidam, le présentait de façon intrigante :
Une famille. Plusieurs générations de larmes et de calculs. Des femmes pleurent et s’en remettent aux médicaments. Des hommes comptent, aimantés par les chiffres.
Depuis longtemps, une enfant se souvient qu’elle a regardé.
L’enfance sait toujours, et elle ne comprend rien. Il y a toujours quelqu’un pour lui bander les yeux, prétexter un jeu débile, grimer une réponse, et la déboussoler en la faisant tourner sur elle-même jusqu’à ce qu’elle ne se souvienne plus sur quel pied elle dansait. Les adultes passent leur temps à faire oublier à l’enfance ce qu’elle désirait savoir. Ils n’aiment pas les questions qui lui brûlent les lèvres. Pourquoi est-ce que grandir consiste si souvent à apprendre à feindre et ignorer ?
Etant passionnée par ce qu'on appelle les "violences quotidiennes" j'espérais un récit vertigineux, intime et polyphonique, où les voix de femmes blessées se seraient entrelacée et qui m'aurait embarquée. J'étais enthousiaste après la lecture de l'extrait figurant dans la bibliothèque d'Hors concours et sans doute exigeante étant donné la présence du roman dans tant de sélections littéraires. Hélas je me suis perdue dans les confidences.

Pourtant j'avais apprécié la présence des expressions alsaciennes et l'organisation du livre entre deux territoires marqués par leurs spécificités qui font leurs différences.

Justine Arnal est née en 1990 à Metz. Autrice, psychologue clinicienne et psychanalyste, elle vit et travaille à Paris. Elle a publié deux livres aux éditions du Chemin de fer : Les Corps ravis et Finir l’autre avant de se tourner vers Quidam. Elle s’intéresse particulièrement aux croisements et frictions entre littérature et psychanalyse.

Rêve d'une pomme acide de Justine Arnal, Quidam éditeur, août 2025
Sélections 2025 : Prix Erckmann-Chatrian. Grand prix de littérature de la ville de Saint-Etienne. Prix Hors Concours. Prix Gut. Prix de la Fleur qui pousse. 2026 : présélection Prix des lycéens de Sceaux.

samedi 15 novembre 2025

Entre ombre et lumière au Musée Jacquemart-André

Le musée Jacquemart-André a décidé de mettre à l’honneur un peintre peu exposé, immensément connu, mais dont la production aura été restreinte, Georges de La Tour (1593-1652), connu pour ses scènes intimistes et ses clairs-obscurs.

Avec plus de 30 chefs-d’œuvres, sur la quarantaine d’œuvres connues de l’artiste, voici la première rétrospective française consacrée à Georges de La Tour depuis 1997. Cette exposition offre l'opportunité de découvrir un des peintres les plus énigmatiques du Grand Siècle pour son utilisation unique de la lumière et son approche singulière du clair-obscur puisque près des deux tiers de son oeuvre sont éclairés à la bougie.

Mais auparavant, l’accès au musée proprement dit s'effectue par la montée d’une allée pavée qui autrefois était utilisée par les calèches. Le musée était l’hôtel particulier appartenant à Edouard André, très riche héritier d’une famille de banquiers protestants. Malade et approchant de la cinquantaine, il épouse une modeste artiste peintre catholique, Nélie Jacquemard, avec qui il partage la passion de la collection d’œuvres d’art. Ils voyageront pendant treize ans en Europe pour accumuler leurs trésors.
Nous verrons en fin de visite, une peinture représentant Nélie Jacquemart, une huile sur bois de 1900-05 attribué à Antoine-Ernest Hébert (1817-1908), installée dans le Petit salon, protégé d’une grande vitre.

La visite du musée commence par le Salon des Peintres. Il faut traverser plusieurs pièces, emprunter un escalier, puis de nouvelles salles jusqu'à, enfin, accéder à l’exposition temporaire après avoir passé un tourniquet. Les pièces sont relativement étroites et vraiment surpeuplées de public. Par contre les tableaux sont présentés avec un éclairage qui confine au sublime.

Baptisé en mars 1593 à Vic-sur-Seille en Lorraine, et issu d’une famille de boulangers, Georges de La Tour est le deuxième d’une fratrie de sept enfants. En 1638, un incendie provoqué par les troupes françaises pendant la Guerre de Trente Ans détruit sa maison, son atelier et une partie de ses œuvres. L’artiste trouve finalement refuge à Nancy, avec une partie de sa famille.

En 1639, il est nommé "peintre ordinaire du roi" par Louis XIII. À ce titre, il loge au Louvre et est officiellement reconnu par la cour et le milieu artistique parisien. Il peint à l’apogée de sa carrière pour des mécènes prestigieux tels que le cardinal Richelieu ou les ducs de Lorraine, et devient l’un des notables les plus fortunés de Lunéville.

Peu de ses toiles sont signées et datées – parmi elles Les Larmes de Saint Pierre, 1645, Le Souffleur à la pipe, 1647, et Le Reniement de Saint Pierre, 1650 –, ce qui explique qu’il soit rapidement tombé dans l’oubli après sa mort en 1652. Redécouvert seulement en 1915 par l’historien d’art allemand Hermann Voss, il doit sa "renaissance" à l’étude de deux tableaux conservés au musée d'arts de Nantes : L'Apparition de l'ange à Saint-Joseph et Le Reniement de Saint-Pierre.

S’il s’intéresse aux scènes de jeux (Le Tricheur à l’as de carreauLes Joueurs de dés) et à la peinture de genre, Georges de La Tour est surtout reconnu pour ses toiles religieuses, empreintes d’une intensité spirituelle remarquable sous leur apparente simplicité.

Avec Les mangeurs de pois (chiches) on voit combien le peintre s'intéressent aux marginaux, ou du moins aux pauvres, mendiants, aveugles et vieillards. Les personnages sont représentés à taille réelle et leur présence, toujours digne, est troublante. J’ai l’impression que le peintre a toujours eu recours au même modèle, qu’il soit un pauvre ou un saint, un homme d’une cinquantaine d’années, au front dégarni, à la barbe grisonnante. Ceci s’ajoute au fait que la salle des répliques présentent plusieurs versions d'un même tableau.
C’est encore frappant dans la salle suivante avec les Apostolados qui réunit plusieurs bustes de saints composant un ensemble de treize toiles, le Christ et ses douze apôtres, parmi lesquels je retiens Saint Jérôme lisant.
La prochaine salle est celle des nuits silencieuses. On y voit encore un Saint François, cette fois "en extase".
Saint Sébastien soigné par Irène, vers 1640-1649 est une scène nocturne d'une compositions très ambitieuse, dont l'interprétation spirituelle atteint ici un sommet. Dans l'obscurité silencieuse, les figures se rassemblent autour d'une lanterne dont la lumière sculpte les corps et dramatise symboliquement l'action. Le succès de cette composition est attesté par les treize copies et variantes connues à ce jour. La qualité d'exécution de cette version suggère qu'elle est issue de l'atelier et réalisée peu après l'invention de l'original.

A propos de l'emploi de la chandelle on remarque que si on la voit souvent nettement elle est parfois placée dans une lanterne ou positionnée derrière une vanité... jouant ainsi un rôle symbolique. Cet éclairage permet au peintre d'évoquer le divin dans une scène qui n'a rien de religieux, comme l'énigmatique Femme à la puce. Son emploi est à son apogée dans Le Nouveau-Né (vers 1647-1648), sans doute son tableau le plus connu, que l'on devine comme étant une nativité où la mère pourrait représenter la Vierge et l'autre femme Sainte Anne.

L'héritage caravagesque est évident (éclairage nocturne, figures populaires, dépouillement radical du décor), mais Georges de La Tour substitue à l'emphase dramatique de Caravage une simplicité méditative, une intensité plus feutrée. Le silence presque palpable de la scène, le fond neutre, la palette restreinte et l'immobilité des figures, renforcent le sentiment de recueillement.
Parfois, elle est entièrement masquée et se devine derrière une main. Si ce peintre, le dernier des caravagesques, n'est pas le premier à utiliser la bougie pour éclairer ses œuvres, il est devenu le maître absolu en la matière. Il restitue avec un réalisme inouï les vacillements de la flamme, les petits points bleus à sa base, les mains translucides.
Cette Femme à la puce est énigmatique. Ne serait-elle pas enceinte ?
La Fillette au braisier a été réalisé vers 1646-1648. Cette huile sur toile de 76 × 55 cm est un portrait qui représente en clair-obscur une fillette aperçue de profil soufflant sur les braises d'un brasero. L'œuvre est conservée au Louvre Abou Dabi, aux Émirats arabes unis. Mais revenons un peu en arrière pour reprendre la visite "classique" à partir du rez-de-chaussée par lequel nous découvrons la résidence. Les murs sont ornés de toiles de Chardin, Boucher ou Nattier. 

vendredi 14 novembre 2025

Nouvelle vague, un film de Richard Linklater

Qui pourrait ne pas apprécier Nouvelle vague, le film que Richard Linklater a consacré à l’histoire de Jean-Luc Godard tournant À bout de souffle, racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant À bout de souffle durant l’été 1959, le chef-d'œuvre qui a lancé la carrière de Godard et qui a changé le visage du cinéma.

Il fallait que ce réalisateur américain aime par dessus tout ce mouvement cinématographique pour avoir le cran de s'en emparer après en avoir rêvé pendant plus de dix ans et … le présenter lui-même à Cannes (il était en sélection officielle), dix-neuf ans après avoir connu les honneurs de la Compétition avec Fast Food Nation (2006).

Qui aurait attendu un texan de soixante-cinq ans sur ce sujet là pour son trente-troisième film ? Même s'il a la réputation d'être l’électron libre du cinéma d’auteur américain et de n'être pas du tout dans la mouvance hollywoodienne. Qu'un réalisateur filme la réalisation d'un film est toujours intéressant, comme l'avait fait François Truffaut avec La nuit américaine (1973).

Son regard s'attarde sur les spécificités qui, pour nous français, semblent aller de soi. Il rend un magnifique hommage aux cinéastes français qui, critiques pour Les Cahiers du cinéma, ont tous fini par "passer de l'autre côté", assumant ainsi leur point de vue jusqu'au bout. Et bien entendu particulièrement au dernier à avoir réussi à faire son "propre" film, Jean-Luc Godard.

C'est une excellente idée d'avoir opté pour le noir et blanc dont la valeur évocatrice et historique est puissante et dont le grain de l'image renforce le côté vintage. Tout comme il a eu raison d'oser un casting de comédiens très peu connus mais qui ressemblent à leurs personnages, et qui soient précisément inconnus afin de ne pas gâcher l’illusion de représenter des visages et des silhouettes que les cinéphiles connaissent.

La seule entorse est le choix de Zoey Deutch qu'il avait dirigée dans Everybody wants some !! (2016) pour incarner Jean Seberg. Elle est très peu connue en France même si je me souviens d'elle dans le dernier film de Clint Eastwood Juré n°2 où elle était une Allison fort émouvante ? Et qui reconnaitra Tom Novembre (parfait) en Jean-Pierre Melville ?

Guillaume Marbeck est un Jean-Luc Godard autant anxieux que provocateur, totalement crédible, bien davantage que Louis Garrel (pourtant très bon) ne le fut dans Le redoutable de Michel Hazanavicus. Pour camper Jean-Paul Belmondo ce sera Aubry Dullin jusqu'à maintenant photographe professionnel et occasionnellement modèle. Ce sera peut-être le personnage le plus éloigné du modèle que nous avons en tête tant on connait bien Bébel. Il y aura un jeune Raoul Coutard (Matthieu Penchinatà la caméra, un jeune Georges de Beauregard (Bruno Dreyfürstà la production. Des jeunes de 2024 avec le visage de jeunes de 1959. 

Apparaitront à l'écran des visages familiers aux cinéphiles, inconnus pour les autres qui liront leurs noms s'affichant en name-dropping. Il y aura des salles de projections enfumées. Il y aura d'antiques machines à écrire. Il y aura des starlettes sur la Croisette. Il y aura de vieilles publicités sur les murs du métropolitain. Il y aura des costumes et des voitures d’époque. Il y aura une robe Chanel qui aura été conçue spécialement par la maison de haute-couture en hommage à Jean Seberg (qui en portait dans la vie).

Il y aura des anecdotes. Il y aura Godard faisant la roue devant les caméras de télévision. Il y aura des emprunts musicaux aux années 1956 à 1959 (voir en fin d'article). Il y aura beaucoup, vraiment beaucoup de citations (rassemblées elles aussi en fin d'article). Il y aura des images faisant penser que nous sommes devant un documentaire d'archives.

On est dans le bain dès le générique alors que le copyright 1959 s'incruste à l'écran et que le phrasé si typique de l'époque commente les images. Les "vedettes", ce sont François Truffaut, Claude Chabrol, Suzanne Schiffman (1929-2001), qui avant de devenir scénariste et réalisatrice fut la scripte de Truffaut, Rivette et Godard, tous assis côte à côte en salle de projection pour visionner  les Quatre Cents Coups… et fumant comme des pompiers, car c'était permis à l'époque.

On les suit au cours d'une fête (qui semble avoir été filmée rue Boyer à la Bellevilloise). On reconnait Juliette Gréco (Alix Benezech qui en a quasiment la voix).

On a la chance de passer un moment au sein de la "mythique" salle de rédaction des Cahiers, où Truffaut, Chabrol et Godard travaillent côte à côte, tapant avec force sur d'antiques machines à écrire à clavier, des "papiers" dans leur style si caractéristique de suites de mots. On apprendra, si on ne le sait pas, que le père de la nouvelle vague est Rossellini, toujours le bienvenu aux Cahiers.

On retiendra l'essentiel de la "marque de fabrique de Godard" :
une caméra à l’épaule.
- une caméra Cameflex si bruyante qu'elle rendait impossible l'utilisation du son direct.
- trois objectifs, dont un zoom, ce qui était audacieux pour 1959.
- des ruptures de ton, de l'humour, des choses interdites et de l'insolence.
- beaucoup d'improvisation car le tournage se fait sans scénario (bien que Truffaut l'ait signé) afin de privilégier la spontanéité (les comédiens ne connaissent pas leur texte à l'avance)
- on arrête de tourner et on libère les acteurs dès que l'inspiration se tarit
- un tout petit budget, pratiquement pas d'éclairages et pas de maquillage

Sans refaire À bout de souffle, le réalisateur américain s'est manifestement inspiré des photographies de plateau, dont certaines sont reproduites tout en nous révélant l’envers du décor, ce qui reste d'habitude hors-champ.

Il aurait été impossible d'éviter la scène du triporteur (cacher la caméra permettait d'utiliser des images volées et de n'avoir pas à payer les figurants). Tout comme la fameuse réplique employant le mot dégueulasse : Avant de mourir, allongé sur les pavés, Michel murmure à Patricia : J'suis vraiment dégueulasse. N'ayant pas compris, la jeune femme demande aux policiers : Qu'est-ce qu'il a dit ? On lui répond : Il a dit : vous êtes vraiment une dégueulasse.
Qu'est-ce que c'est, dégueulasse ? demande-t-elle, en fixant son regard direction caméra (le public) et en reprenant un geste de Michel, le pouce caressant sa lèvre supérieure.

Le film commence avec le thème final des "400 coups" de Truffaut et, c'était là encore inévitable, quelques notes de piano signées Martial Solal, compositeur de la musique iconique du film original À bout de souffle, dont il a composé la musique sur la recommandation de Jean-Pierre Melville.

Cet hommage qui s'adresse à tous les réalisateurs de la Nouvelle vague s'achève sur un générique de fin qui défile sur la chanson de Nouvelle Vague (composé par Mike Stoller, Jerry Leiber), traduction libre de Three Cool Cats des Coasters, immense succès du 45 tours du chanteur franco-égyptien Richard Anthony (1959), spécialiste de l'adaptation de tube américains pour la jeunesse française. La pochette du 45 tours sorti chez Sony Atv Music sera illustré avec une MG décapotable rouge, et le titre sera vite adopté par toutes les radios.

Nouvelle vague, un film de Richard Linklater
Adaptation et dialogues de Michèle Halberstadt et Laetitia Masson
Avec Guillaume Marbeck (Jean-Luc Godard), Zoey Deutch (Jean Seberg), Aubry Dullin (Jean-Paul Belmondo), Bruno Dreyfürst, Benjamin Cléry, Alix Benezech, Tom Novembre
En salles depuis le 6 novembre 2025
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Les citations composent la moitié des dialogues, et c'est logique. En voici un florilège :

jeudi 13 novembre 2025

Viens avec moi de Célestin

Célestin est un musicien époustouflant. Il signe toutes les paroles, toutes les musiques. Avec un sens de la formule au sommet du possible. Ses textes débordent d'imagination et font jaillir 24 images par seconde. On a envie d'appuyer sur pause pour en savourer mieux chaque métaphore.

Je louperai Sébastien Rambaud (alias Célestin) jeudi 20 novembre à La Scène Parisienne - 75009 Paris mais rien de grave, je l'écoute et re-écoute, relançant en boucle l'album Viens avec moi.

Je ne sais pas si ce sont les meilleurs exemples mais il y a : mieux vaut nager à contre-courant que ramer à contre-coeur ou plus tard mieux vaut partir à contre-courant que rester à contre-coeur (Viens avec moi - piste 2) ou encore réagir à cette logique élémentaire : y a une urgence vitale à réparer l'élément terre (Dans l'ordre - piste 6), et enfin je prends mon courage à deux gants (deux mains) en sautant sur Le Téléphérique (piste 8). Il glisse évidemment une allusion à la chanson tant aimée de nos arrière-grands-parents, Etoile des neiges (ô pays merveilleux) tout en rêvant une histoire d'amour contrariée à l'instar de celles de Jean-Claude Dusse (Michel Blanc) dont on ses souvient, claquant des dents la nuit sur un télésiège.

Il aborde tous les sujets essentiels, la vie, l'amour, la mort dans un français soutenu mais accessible. Rien n'effraie sa plume qui gratte sur tous les tons et les thèmes, jusqu'au cancer.

Et en plus il ne craint pas d'exprimer des opinions carrément politiques, revendiquant l'utopie de changer notre époque. Il invite à fuir un monde écoeurant (…) qui oublie d'être pour avoir on nous dévalise et capitalise,

C'est juste, souvent drôle, avec un humour (discret) et un sens évident pour raconter une scènette, toujours profond. Le rythme est souvent celui d'une course (La graine), rapide mais joyeuse (Viens avec moi), entrainant. Si Les temps passent (piste 5) basculent carrément dans une ambiance rock, particulièrement à la fin du morceau, ça se passe avec naturel et Dans l'ordre (piste 6) remet les idées en place avec un début plus calme avant de nous alerter sur l'urgence d'agir au lieu d'attendre sagement que tout rentre dans l'ordre … parce qu'on n'a pas vu de telle crise de mémoire de dinosaure.

Quand il slame il se hisse au niveau d'un Grand Corps Malade ou d'un Stromae qu'il évoque brièvement dans Des carrés dans des ronds (piste 3) en se moquant gentiment Alors on danse.

Côté musique le niveau est là encore très haut. Il revendique toutes les compositions et la plupart des arrangements, avec son ami Julien Lacharme (guitare et basse) qui a réalisé enregistrement et mixage. Il joue lui-même les parties de batterie et de clavier.

Chaque introduction est minutieusement composée, chaque finale aussi. Comme le saxophone est joli et nostalgique pour Demain est un autre jour (piste 4) et comme il reprend magnifiquement le dessus à la fin de la chanson.

D'autres  musiciens sont de l'aventure, Guillaume Farley, Leslie Bourdin, Eric Prost (saxophone), Raoul Ribeiro, Julien Agazar.

Tout n'est pas rose dans sa vie, et ses chansons s'en ressentent. Cancer (piste 8) n'arrive sans doute pas sans raison, même s'il traite le sujet un peu comme aurait pu le faire un chanteur comme Thierry Hazard.

Et pourtant il essaie de colorier ma vie en rose en attendant que les tempêtes et les temps passent (piste 5). L'artiste aime cette couleur qu'il utilise dans un presque rouge violacé intense dans le livret des paroles.
Il a le sens de la famille. La chanson dédiée à sa soeur (piste 9) est magnifique, si loin de la jalousie dont il dit que c'est la plus belle aventure qui lui soit arrivée.

La graine (piste 1) est bien semée, qu'elle soit de bouleau, de bonsaï, de cactus ou qui sait de baobab …

Viens avec moi de Célestin
Label Celestin Prod
Dans les bacs à partir du 12 décembre 2025

mercredi 12 novembre 2025

L'inconnu de la Grande Arche, un film de Stéphane Demoustier

L'inconnu de la Grande Arche fut le coup de coeur AFCAE du premier lundi de novembre que j'ai ainsi vu, en avant-première … de 48 heures sur ma venue en salle parce qu’il était hors de question de manquer le nouveau film de Stéphane Demoustierdont j’avais tant apprécié Borgo et La fille au bracelet.

J’en avais vu la bande-annonce qui m’avait intriguée. Je ne savais effectivement rien de la construction de cette Grande Arche où je n’ai jamais d’ailleurs mis les pieds malgré plusieurs invitations à des évènements, mais qui ne coïncidaient jamais avec mon agenda.

J’ignorais, comme sans doute beaucoup d’entre vous, qu’elle aurait dû s’appeler Le Cube et surtout qu’elle a été conçue par un architecte tout à fait méconnu. Je savais juste que c’était un projet qui tenait à coeur au président François Mitterand … comme la Pyramide du Louvre ou la "fameuse" Bibliothèque … dont la fonctionnalité va à l’encontre du premier principe de conservation des livres puisqu’ils n’y étaient pas protégés de la lumière.

Ce film aurait pu virer au documentaire. C’est un chef d’œuvre, à tous points de vue, qui lève le voile sur un mystère (même si cela ne nous préoccupait pas tant que ça) et qui nous permet de nous replonger dans la période 1983-87.

Tout commence avec l'annonce du lauréat qui se fait dans le brouhaha d'un bureau élyséen. Son nom n'évoque aucun architecte alors qu'à l'époque on aurait misé sur quelqu'un comme Jean Nouvel et il est qualifié "d'inconnu au bataillon". Mais rien ni personne n'est censé résister à Mitterand qui ordonne Appelez le lauréat. L'homme n'a pas de téléphone, et "personne ne connait ce type". Les péripéties commencent pour Jean-Louis Subilon (Xavier Dolan), conseiller du président, dans lequel on peut voir peut-être l’urbaniste Jean-Louis Subileau, grand nom de l’aménagement et acteur de l’opération "Tête Défense".

La scène s'est réellement déroulé de cette manière. Le concours réunissait 424 projets anonymes venus du monde entier, dont quatre avaient été sélectionnés par le jury et présentés au président. Le 25 mai 1983, François Mitterrand, se ralliant à la proposition du jury, avait effectivement retenu le projet de l'architecte danois Johan Otto von Spreckelsen (1929-1987 mort à 57 ans). Professeur à l'Académie royale des beaux-arts du Danemark, c'était un architecte inconnu, sans agence ni associé, mais qui avait séduit par la forme fétiche sur laquelle il travaillait depuis de nombreuses années, un cube ouvert pour former une grande arche.

Voilà Jean-Louis missionné pour partir à sa recherche. On découvrira le gagnant (Claes Bang) dans une scène surréaliste le montrant en train de pêcher avec sa femme dans une nudité complète. Le comédien était taillé pour ce rôle, par sa taille, le port de son unique costume... qui le place en marge de tous les autres. Il a spécialement appris le français, dont il ne connaissait que quelques rudiments et le parle parfaitement, Ave juste un léger accent.

On apprend que l'architecte est un danois, qu'il a 53 ans et enseigne l'architecture. Et on saura plus tard qu'il est atypique à de multiples points de vue. Il peut rouler toute une nuit si cela lui pour éviter de prendre l'avion dont il est phobique.

Interrogé plus tard devant un parterre de journalistes sur le concept qu'il a imaginé il répond avec simplicité comme s'il s'agissait d'une évidence : Paris a de nombreux monuments qui ne se ressemblent pas. Je voulais trouver une nouvelle forme pour Paris et Paris n'a pas de cube. A propos de ses antécédents il répondra avec la même franchise avoir construit sa maison et 4 églises (que cela). On l'applaudit comme en pensant qu'il blague.
Toujours est-il que la "fantaisie" de Johan Otto Von Spreckelsen rencontre le rêve de Mitterand (fraîchement élu Président de la République) qui est de compléter les dix kilomètres de la perspective historique entre le Palais Royal et le nouveau quartier d’affaires de la Défense, lancé à l’orée des années 1960. Cette perspective est encore qualifié d'axe royal, et fut initiée par André Le Nôtre, en préfiguration de la future avenue des Champs-Élysées lorsqu'il a été chargé par Colbert en 1664 d'embellir le jardin des Tuileries.

François Mitterrand vérifiera lui-même que le cube sera bien situé sur la perspective de Le Nôtre, n'hésitant pas à traverser l'avenue à pieds, au grand dam de son service de sécurité. Il est ravi, s'exclame que c'est très beau. Cependant le couperet tombe : mais c'est bleu. L'anecdote est sans doute vraie. Il est de notoriété publique que sa couleur préférée était le rose.

Qu'à cela ne tienne, l'architecte se mettra en chasse du marbre le plus beau, celui de Carrare, en Toscane, riche en nitrates, qui brillera dans les tons roses au soleil couchant, le même que Michel-Ange avait retenu pour sa Pieta, il y a six cent ans. Il aura besoin de 3 à 4 hectares de marbre, donc 5000 tonnes. Et tant pis pour la dépense si c'est un caprice onéreux, engagé au mépris des procédures d'appel d'offres théoriquement obligatoires, au motif qu'on doit faire ce que le client veut.

mardi 11 novembre 2025

Mille Secrets de poussins de Claude Ponti par le Collectif Quatre Ailes

Est-ce que les poussins meurent ? Telle est une des questions auxquelles Claude Ponti répond dans Mille Secrets de poussins le livre qu’il a publié il y a exactement vingt ans.

Les poussins les plus vieux ont déjà presque quarante ans, ce qui signifie que ce seront bientôt des grands-parents qui raconteront les premières histoires de cet auteur jeunesse, s’ils ont conservé les albums que leurs parents leur ont lus quand ils étaient bambins. Sinon, ils peuvent toujours se les procurer dans les meilleures librairies.

Le premier poussin a en effet pointé son bec dans L'album d'Adèle qui date tout de même de 1986 : j'avais besoin d'éléments perturbateurs pour déranger les objets et déclencher des commencements d'histoires. Les poussins sont apparus et ils sont restés. Je ne peux rien faire contre eux. Cela ne se voit pas, mais il y en a partout.

Le Collectif Quatre Ailes s’est emparé de leurs aventures pour raconter Mille secrets de poussins à sa manière et en le théâtralisant à hauteur d’enfant. Il était programmé cet été au festival d'Avignon à Présence Pasteur, où il fut très bien reçu. Je suis allée voir le spectacle mercredi dernier à Fontenay-aux-Roses, à l’espace Rosa Bonheur où le Théâtre des Sources (nomade le temps d’importants travaux de mise aux normes) présente quelques-uns de ses spectacles.

J’ai d’autant plus envie de vous en parler que d’une part il est très réussi et que d’autre part il se pourrait que la tournée passe à proximité de chez vous. Quelques dates sont déjà prévues au Théâtre Patrick Devedjan d’Antony, presque voisin de Fontenay du 12 au 14 mars 2026.

Il est annoncé à partir de 3 ans et, voulant en faire profiter un bout de chou de 2 ans et demi (déjà grand amateur d’albums jeunesse) j’ai tenu à vérifier son accessibilité par moi-même. Sa durée d’à peine 30 minutes est idéale pour maintenir l’attention des tout-petits. La médiathèque de la ville avait eu l'excellente idée de présenter en même temps une sélection de livres autour de l’album éponyme de Ponti.
Parents et enfants pouvaient donc les consulter avant et/ou après le spectacle. Autre heureuse initiative afin que personne ne soit effrayé : l'obscurité était vraiment mesurée et de discrets chants d'oiseaux et de grenouilles accompagnaient l'installation du public. Des coussins disposés sur le sol étaient censés être réservés aux plus jeunes. Les adultes pouvaient s'asseoir derrière, sur des bancs.

Le comédien Damien Saugeon patiente depuis un moment, appuyé sur une bibliothèque miniature à roulettes, un gros livre entre les mains. Il est sans doute perplexe parce que -et c'est aussi pour ça qu'on aime le jeune public- on ne sait jamais comment la séance va se dérouler.

Après un clin d'œil coquin aux adultes il se lance et avoue aux enfants, avec davantage de mimiques que de paroles, que si toutes les pages sont blanches c'est que les personnages ont pris la poudre d'escampette.

Un papa éclate de rire. La main d'une petite fille s'agite en signe de bonjour. Un autre pointe du doigt Blaise le trouble-fête, qu'il est heureux d'avoir reconnu.

Damien imite le piaillement d'Olga Toulemonde, la poule mère de tous les poussins, en tout cas ceux de la race "pontienne". Il fait un emploi habile des outils numériques pour faire progresser le récit.

Le lexique si particulier de l'auteur est respecté malgré des difficultés probables de compréhension. Ainsi les poussins font-ils des grimasques à la mort et ainsi lui échappent. La dimension philosophique est très claire. On comprendra, preuve à l'appui en images, par exemple en quoi les apparences sont trompeuses puisque chaque poussin est très différent des autres du fond du dedans de son intérieur.

Le comédien se penche régulièrement à hauteur d'enfant et un sourire s'affiche sur chaque visage. Il mime les scènes les plus spectaculaires, comme les sports favoris des oisillons, le saute-poussin et la mini-course immobile les yeux fermés.

Il est facile de se projeter dans cet univers. Avant de dormir, même rangés dans les livres, les poussins se posent mille questions … comme le font sans doute chacun des enfants spectateurs. Blaise arrive alors et le secret de son existence est donné après avoir expérimenté le fameux masque rouge qui modifie l'apparence de celui qui le porte.
La fin arrive avec la mégarigolade qui provoque plusieurs rappels. On aurait envie d'enchainer Avec un autre spectacle de la compagnie, Okilelé, lui aussi tiré d'un grand succès de Claude Ponti. Ils forment ensemble un dyptique. Il est probable que l'aventure Pontienne s'arrêtera là car l'équipe de création à un autre projet. Mais ceux d'entre vous qui veulent en savoir davantage sur cet immense auteur pourront lire l'article que j'ai récemment écrit après avoir cheminé un matin avec lui à l'Ecole des loisirs. 
Ce serait l'adaptation de Là où vont nos pères, une bande dessinée muette de l'Australien Shaun Tan publiée en 2006 par Hodder Children's Books, en version française en 2007 par Dargaud. L'œuvre a remporté de nombreux prix à travers le monde, dont le prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2008.

Ce serait un spectacle très visuel qui s'adresserait à un large auditoire. Mais pour le moment c'est Mille secrets de poussins qui est en voyage. Et comme cet article sera lu par des adultes je peux bien vous en révéler quelques secrets (de Polichinelle) : les effets sonores et les trucages vidéo permettent d'assimiler le sens des jeux de mots. C'est très ingénieux. Et vous remarquerez sur la photo ci-dessus que le livre qui est entre les mains du comédien … n'a rien de comparable avec la version originale, si ce n'est le titre.

Retrouvez les dates de tournée ici.

Mille Secrets de poussins d’après l’album de Claude Ponti  par Collectif Quatre Ailes
Vu le mercredi 5 novembre 2025 à l’espace Rosa Bonheur investi par le Théâtre des Sources
20 avenue Jean Moulin - 92260 Fontenay-aux-Roses

lundi 10 novembre 2025

La Femme la plus riche du Monde de Thierry Klifa

Bien sûr qu’il faut aller voir La femme la plus riche du monde, présenté hors compétition au dernier festival de Cannes et dont on remarquera au passage que l'affiche es d'une sobriété inattendue.

Ce film est bien plus jouissif que ne l'aurait été un biopic sur Liliane Bettencourt. Il nous aurait inhibés parce qu’on aurait hésité entre mépris et compassion. Ici on comprend illico qu’on est dans un registre de tragicomédie et on peut se régaler sans arrière-pensée.

Le scénario, évidemment inspiré de la vie et des rebondissements de cette célébrité est cousu sur mesure de répliques qui font mouche comme j'ai pas à me justifier d'être ce que je suis ou je suis enfin sortie du musée Grévin ou encore Dieu n'aime que les fins heureuses, si c'est pas heureux c'est que c'est pas fini. Comme c'est drôle de l’appeler Marianne. Les rôles sont équilibrés, de manière à ce qu’aucun acteur/trice ne s’approprie le haut de l’affiche.

Certes Isabelle Huppert culmine de grâce et d’intelligence, Laurent Laffitte endosse sans doute son meilleur costume, prenant l’accent des beaux quartiers comme s’il y était né, mais il y a aussi Marina Foïs, fille dolorosa aimante et jalouse, Raphael Personnaz dévoué et ambigu, aussi discret qu'essentiel, Mathieu Demy naturel et innocent, André Marcon en mari dépassé par les évènements, sans oublier la sublime Anne Brochet qui retrouve un rôle à la hauteur de son interprétation de Roxane dans le Cyrano de Bergerac de Rappeneau. Certes la présence de Betsy est fugace mais superbe en femme libre, d’une beauté enrichie par les années et chantant à ravir.

Les joutes verbales entre les personnages évoqueront parfois les Liaisons Dangereuses de Stephen Frears (1988). On verra aussi certains rapprochement avec la série Succession, et pur cause puisqu'elle évoque également les luttes internes d’une famille ultra riche. Il y a un côté thriller qui pimente une projection extrêmement distrayante jusqu'au bout.

Pour ceux qui voudraient connaitre le fin mot de la (vraie) histoire François-Marie Banier a été condamné pour abus de faiblesse à quatre ans de prison avec sursis et 350 000 € d'amende, ainsi qu'au paiement de 158 millions  de dommages et intérêts à Liliane Bettencourt (qui ne seront pas réclamés en vertu d’un accord avec la fille pour clore la procédure). Son compagnon sera condamné à dix-huit mois de prison avec sursis. Un ministre et un président de la république sont bel et bien mêlés à l'histoire mais blanchis … et ce ne sont pas eux qui sont nommés dans le film. Des toute façon cette affaire et trop complexe.

A propos de costumes, les tenues qui ont été choisies pour  le personnage de Marianne Farrère (et on salue le style Chanel qui est une des maisons habillant les acteurs) en font presque un film documentaire sur une époque et sur une classe sociale. Thierry Klifa a eu raison, avec le concours de Jürgen Döering et Laure Villemer, de soigner le choix des 70 costumes différents portés par Isabelle Huppert. Ils parviennent à suggérer l’extrême richesse du personnage sans la surligner.

Le décor est lui aussi emblématique, faisant contraster un hotel particulier art déco de l’ouest parisien (en réalité la Villa Empain de Bruxelles), un loft au pied de la Tour Eiffel, et une résidence secondaire de bord de mer en Grèce.

La musique du film est signée Alex Beaupain, compositeur fétiche de Christophe Honoré, avec qui Thierry Klifa avait déjà collaboré sur son dernier long-métrage, Les Rois de la piste (2023).

La Femme la plus riche du Monde de Thierry Klifa
Avec Isabelle Huppert, Marina Foïs, Laurent Lafitte, Raphaël Personnaz, André Marcon
En salle depuis le 29 octobre 2025

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