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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

mercredi 1 mai 2024

Clara lit Proust de Stéphane Carlier

J'ai lu Clara lit Proust avec avidité. Je ne voulais pas passer à côté d'un roman qui semblait, à en croire les commentaires sur mon fil, être un petit bijou.
Clara est coiffeuse dans une petite ville de Saône-et-Loire chez Cindy Coiffure. Son quotidien, c’est une patronne mélancolique, fan de Jacques Chirac, un petit-ami beau comme un prince de Disney qui n'existe qu'à travers ses initiales, JB, un chat qui ne se laisse pas caresser. 
Le temps passe au rythme des histoires du salon et des tubes diffusés par Nostalgie, jusqu’au jour où Clara rencontre l’homme qui va changer sa vie : Marcel Proust. 
Tendre, ironique et attachant, ce récit d’une émancipation est annoncé comme un formidable hommage au pouvoir des livres.
Autant Proust s’étend sur des pages et des pages, à tel point que beaucoup de "bons" lecteurs n'ont pas réussi à terminer A la recherche du temps perdu, autant Stéphane Carlier a choisi le parti pris de la brièveté. Nombre de ses chapitres ne débordent pas sur une double page. Plusieurs ne dépassent pas les trois lignes (par exemple p. 110). Au moins ça insuffle de l’énergie et son roman se lit très très vite. Mais le contrepied est étonnant.

Tout comme l'histoire dans l'histoire qui intervient avec un changement inopiné de typographie (p. 36 et 92) à moins que quelque chose ne m'ait échappé.

Une chose est certaine, l'auteur aime Proust autant que Céline qu'il s'arrange pour qualifier d'auteurs majeurs en faisant parler un libraire. Il rend un hommage général à la littérature tout en se moquant de ceux qui lisent. Ainsi il fait dire à Mme Habib, la patronne de Clara, N’importe quel clampin dans le métro a un bouquin dans les mains (p. 21).

Il expédie la difficulté à lire le grand Marcel : Proust ce n’est pas difficile, c’est différent (p. 94). Mais il nous expliquera qu'il ne faut pas hésiter, comme son héroïne, à sauter parfois jusqu’à cinq pages qu’elle survole avant de poser les yeux plus loin. Evidemment, vu comme ça …

On ne pourra pas imaginer que son métier de coiffeuse est un pur hasard quand plus loin il sera question d'un certain Fabrice Luchini dont tout le monde sait qu'il fut coiffeur et qu'il est un immense lecteur.

Stéphane Carlier décrit merveilleusement les sensations en peu de mots, et c'est une qualité. Ainsi, les désillusions de Clara à l'égard de de JB forment un petit nuage bien en place dans le ciel de sa vie (p. 31). Il a le sens de la formule en nous disant que pour la jeune femme Proust, c’est son yoga (p. 84). Dans l'oeuvre de grand écrivain les mots sont des fourmis alignées (p. 65) et leur lecture lui donne un sentiment de triomphe (p. 69).
Le thème de l'abandon de livres n'est pas nouveau. J'en ai même trouvé au cimetière Montparnasse sur la surprenante tombe du géographe Antoine Haumont (1935-2016), surmontée d'une sculpture de l'artiste Étienne Pirot, dit Etienne. Il y a un nom pour qualifier la pratique de les laisser sur les bancs publics. C'est le "bookcrossing". Dans le roman c'est un client qui  abandonne le sien sur la tablette de la coiffeuse (p. 56). On ne nous donne pas le titre mais on le devine même si on ne l’a pas lu. Inutile de nous aiguiller en nous disant qu'il commence par longtemps je me suis couché de bonne heure

Il y a très peu de dialogues mais l'ensemble ressemble à du théâtre. L'idée de faire de la lecture à haute voix, soufflée par le personnage hors normes de Claudie (p. 137) n'est pas nouvelle non plus. Peut-être l'auteur aura-il réussi à susciter des vocations … En tout cas il fait joliment envie d'oser ouvrir un des énormes recueils de Proust pour, nous aussi, ressentir une immense compassion parce qu’il lui semble savoir qu’ils (tous ces contemporains de Proust, ces anonymes de 1900-1910) ne savent pas encore que rien ne dure, que toute vie s’oublie et son souvenir d’efface aussi facilement qu’un dessin sur une vitre embuée (p. 138).

Clara lit Proust est le huitième roman de Stéphane Carlier. Il a déjà reçu plusieurs récompenses, parmi lesquelles le prix Albert Bichot 2022, "Livres en Vignes", le prix du Cercle Littéraire Proustien 2022, festival littéraire de Cabourg et le prix @ttitude 2022, décerné par les librairies Attitude.

Clara lit Proust de Stéphane Carlier, Gallimard, en librairie depuis le 1er septembre 2022

mardi 30 avril 2024

N’avoue jamais, film d’Ivan Calberac

(mise à jour 7 mai 2024)
Les signes militaires apparaissent tout de suite et nous mettent dans l’ambiance. On devine qu’on va avoir affaire à un psychorigide à cheval sur les principes.

Entendre des voeux d’anniversaire sur la musique de la Marseillaise, ça c’est fort. Fallait oser. Le début du film nous présente une famille unie et heureuse qui bientôt éclatera en morceaux. Personne en fait n’occupe sa vraie place car pour le moment tout tourne autour du père. 

François Marsault (André Dussolier), général à la retraite, va péter une durite lorsqu’il découvre par hasard que la femme dont il est encore fou amoureux au bout de 50 années de mariage l’a trompé 40 ans plus tôt avec Boris (Thierry Lhermitte).

Annie (malicieuse Sabine Azéma) prend les choses à la légère, nous faisant douter de l’exactitude des faits qui, pourtant vont se révéler peut-être plus graves qu’il n’y paraissait au premier regard. Il y aura plusieurs duels en paroles dont le chien comptera à chaque fois les points d’un hochement de tête. 

Ivan Calbérac a conçu un scénario très fin qui, certes repose sur les codes de la comédie avec caricatures et rebondissements cocasses, mais qui s'enrichit d'une vraie réflexion sur la paternité, la ressemblance avec sa descendance, la soif de vérité, la confiance et surtout l'acceptation de l'altérité, … de toutes les altérités, même quand elles remettent en cause nos certitudes.

Avoir été "trompé" peut-il être considéré comme une trahison qui imposerait réparation en vertu d'un soit disant code d'honneur et qui s’affranchirait de toute prescription ? C'est la première réaction de François, dont le prénom, soit dit en passant, n'est pas anodin. Il décide d'affronter manu militari son (ancien) rival et ancien ami dont il extorque les coordonnées à un lieutenant qui fut autrefois sous ses ordres (Frédéric Deleersnyder) avec qui il continue à s'entretenir par téléphone et leurs dialogues sont très savoureux.

Arrêtons-nous un instant sur cette notion de prescription, qui a une définition juridique qui ne cesse d’ailleurs d’évoluer en faveur des victimes. Il est juste de souligner que le concept n’a pas sa place dans la réalité de ce qu’on éprouve. Et si on peut reprocher quelque chose à François ce sont ses excès mais pas sa sincérité. 

Le film est riche de jeux de mots et de traits d’esprit, de vrais et de faux proverbes. On arrête vite de chercher à démêler l'original de la copie. On retiendra malgré tout qu'un lion blessé est toujours cruel alors que dans le ciel, les cancans des canards résonnent comme des moqueries.

On enrichira notre lexique d'un sigle, qui malheureusement ne sera pas facilement recyclable dans une conversation ordinaire, la RCIR, qui est une Ration de Combat Individuelle Réchauffable. On pourra plus facilement réemployer la si célèbre, mais si magnifique formule de Paul Eluard Il n’y a pas de hasards, que des rendez-vous. Suffira-t-elle à décider Annie à succomber une nouvelle fois au charme toujours intact de Boris ?

Parallèlement à la résolution de la première épreuve (comment laver son honneur) François devra faire face à une énigme : son fils Adrien (Sébastien Chassagne) est-il bien le sien ? Il ne lui ressemble pas pour deux sous alors qu’Amaury (Gaël Giraudeau) est presque sa copie conforme. Il lui faudra aussi affronter ses préjugés quant aux amours de sa fille Capucine (Joséphine de Meaux) avec Mika (Eva Rami qui de mon point de vue est sous-employée par rapport à la richesse d’interprétation que je lui connais et qui vient d'être récompensée d'un Molière pour son spectacle Va aimer au Théâtre Lepic).
François cherchera conseil auprès de son avocat (Michel Boujenah) qui campe un professionnel tout en nuances, presque à contre emploi.

Côté bande son, les choix de Laurent Aknin sont très malins. On passe de j’ai un amant pour le jour, un autre pour la nuit chanté par la si sensuelle Brigitte Bardot (dans Ciel de lit) à Je reviens te chercher de Gilbert Bécaud, deux moments qui seront ponctués de rires dans la salle. On terminera avec N’avoue jamais de Guy Mardel qui sera applaudi. Je rappellerai que cette chanson -choisie pour donner son titre au film- a représenté la France au concours de l’Eurovision en 1965.

Ce qui est très agréable dans cette comédie c’est son aspect sociétal et le fait que tous les personnages sont amenés à des degrés divers à remettre en question leurs préjugés et leurs rapports aux autres.

On peut bien rire de la plainte d’Adrien : je fais pas du guignol, je suis marionnettiste. Mais combien de personnes se méprennent sur cet art qui a tant évolué ? Il faut féliciter Ivan Calberac d’avoir introduit une séquence avec un extrait de spectacle de marionnettes pour adultes d’une beauté et d’une émotion magiques. Nous aussi on aurait envie d’applaudir même si ce type de retournement de situation a déjà été filmé pour le cinéma.

Ivan Calberac est tout autant homme de cinéma que de théâtre. Souvenons-nous de La dégustation, et de Venise n'est pas en Italie pour ne citer que deux de ses précédents succès, dans l'un et l'autre domaine. C'est un formidable dialoguiste et on se souviendra longtemps de la recommandation du fils à son père sur les difficultés conjugales :
- Dans un couple, quand ça va pas on attend que ça passe. 
- Et si ça passe pas ?
- C’est qu’on n’a pas attendu assez longtemps. 

L’adage voulant qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire n’a jamais aussi bien été exploité. Un an plus tard la situation aura radicalement changé. La Marseillaise ne sera plus au programme de l’anniversaire.

N’avoue jamais, film d’Ivan Calberac
Avec André Dussollier, Sabine Azéma, Thierry Lhermitte, Joséphine de Meaux, Sébastien Chassagne, Michel Boujenah, Gaël Giraudeau, Eva Rami, Frédéric Deleersnyder …
En salles depuis le 25 avril 2024

lundi 29 avril 2024

Quoi associer au Côtes du Rhône sans sulfites ajoutés du Domaine Brusset ?

J'avais découvert et goûté au dernier Vinexpo le "Côtes-du-Rhône sans sulfites ajoutés 2023" du Domaine Brusset dont les arômes de pivoine et de rose m'avaient enchantée.

C'est un assemblage de Mourvèdre et de Grenache, où ce dernier cépage libère toutes les saveurs fruitées qui le caractérisent. Il en devient presque moelleux, donnant l'impression de croquer dans le fruit.

Pour résumer on peut dire : Nez petits fruits rouges fraises-framboises, mais aussi cerises et épices douces. Bouche ronde, élégante, fraîche, ample et souple, équilibrée entre fruit, matière et gourmandise, longue.

Comme on peut le constater sur les photos, la robe est d'un profond rouge rubis. 

Je l'ai apprécié une nouvelle fois en lui trouvant même cette une saveur supplémentaire, celle d'amandes. Et s'il est préconisé pour accompagner un rôti de porc aux pruneaux, un plat d'aubergines, des tomates grillées, une viande grillée au barbecue, sa simplicité et sa rondeur (et ce sont des compliments) en font une valeur sûre pour tous les plats familiaux.

J’ai osé commencer un repas par une gourmandise de foie gras sur pain grillé avant d’enchaîner sur un poulet (fermier, rôti selon les règles de l’art) et de poursuivre par un morceau de fromage au lait de vache, à pâte pressée non cuite, un merveilleux morbier AOP et ce Côtes du Rhône ne dénota sur aucune assiette.
S’agissant de ses caractéristiques techniques il est certifié bio et HVE. La mention "Sans Sulfites Ajoutés" ne signifie pas une totale absence de soufre car le vin en contient naturellement. Les vignes sont plantées sur un sol argilo-sablonneux très caillouteux avec un rendement annoncé de 40 hl/ha. Après une récolte manuelle, la vinification s’effectue avec éraflage, sans levure et la cuvaison se déroule sur 10 jours à 22°C, suivie d’un remontage. L’élevage se poursuit uniquement en cuve de ciment. Le vieillissement est de 1 à 3 ans.
Le Domaine Brusset est installé au sein des vignobles des Côtes-du-Rhône à Cairanne où depuis 1947 trois générations se sont succédées, André, Daniel, puis Laurent, le petit-fils.  Il a fallu du cran à André pour quitter la coopération et fonder sa propre cave, en devenant un des premiers à commercialiser son vin en bouteilles. Chacun a fait évoluer la propriété et la vinification. 

Avec ce Côtes-du-Rhône sans sulfites ajoutés, souple, gouleyant, harmonieux et équilibré, ce domaine fait une proposition de qualité (qui plus est à un prix caveau abordable puisque la bouteille y est en dessous de 10 euros) et je rêve d'une dégustation complète des vins de ce domaine dont il faut retenir le nom.
Domaine Brusset
70, Chemin de la Barque 84290 Cairanne - France - Tél. (+33) 4 90 30 82 16 

dimanche 28 avril 2024

Le mal n'existe pas, écrit et réalisé par Ryusuke Hamagushi

Avant d’entrer dans la salle pour voir Le mal n’existe pas, écrit et réalisé en japonais par Ryusuke Hamagushi, ont j'avais beaucoup aimé le précédent film, Drive my car, on m’a prévenue que beaucoup de spectateurs s’interrogeaient sur la fin du film, ne la comprenant pas, pas davantage que le titre du film, et qu’on espérait que je saurais les décrypter.
Takumi et sa fille Hana vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Comme leurs aînés avant eux, ils mènent une vie modeste en harmonie avec leur environnement.
Le projet de construction d’un "camping glamour" dans le parc naturel voisin, offrant aux citadins une échappatoire tout confort vers la nature, va mettre en danger l’équilibre écologique du site et affecter profondément la vie de Takumi et des villageois...
Il est probable que les projections suivies d’un débat seront éclairantes. Je suis certaine que ce sera passionnant. Pour ce qui me concerne j’ai été ultra attentive, plus que d’habitude. On m’a demandé la réponse à la sortie en me suppliant de ne pas révéler la fin. J’ai surmonté le challenge en disant qu’il suffisait de regarder l’affiche dans laquelle tout est dit. Mais je n’ai pas pensé aux daltoniens …

D’abord il faut se référer au titre original, Evil doesn’t exist, Le diable n’existe pas, que j’interprète de la manière suivante : c’est l’homme qui est seul responsable de ce qui (lui) arrive, et en aucun cas la malchance ou même le hasard. Il faut savoir que ce titre ayant déjà été utilisé on ne pouvait plus l'employer pour le film du cinéaste japonais. Le Diable n'existe pas, réalisé par Mohammad Rasoulof, racontait quatre histoires dans l'Iran d'aujourd'hui.  

N’oublions pas non plus que le cinéaste nous a annoncé une fable écologique … et politique. Il est donc important de le regarder sans y chercher 100% de réalité, et donc accepter certains faits qui pourraient être qualifiés de paranormaux. Enfin il ne s’en cache pas, il sème des indices tout au long de la narration qui, à l’origine était destinée à accompagner une composition d’Eiko Ishibashi avant de devenir une oeuvre indépendante, enfin pas tout à fait.

Je ne vais pas raconter la fin, bien entendu mais je vais souligner quelques éléments pour vous aider à regarder le film, et qui d’ailleurs sont presque tous dans la bande-annonce que je viens de visionner par acquis de conscience :
- Les couleurs de chaque mot du titre au générique, dont le bleu et le rouge (sur le mot NOT), procédé qui rappellera aux cinéphiles le style de Jean-Luc Godard,
- La couleur bleue du vêtement de la fillette et celle rouge orangé de l’anorak porté par Takahashi,
- Les plumes, symbole de paix, de liberté d’esprit, et de puissance occulte positive,
- Les coups de feu que l’on entend au loin,
- La dangerosité des épines de l’épine-vivette contre laquelle le père met sa fille en garde,
- La puissance des feuilles du wasabi sauvage,
- La récurrence avec laquelle la petite fille rentre seule de l’école à travers bois,
- La majesté des cerfs, mais l'avertissement oral qu'un cerf blessé peut devenir dangereux et charger,
- Le cadavre d’animal que l’on croise deux fois,
- Le désir de retour à la nature du duo d’employés du promoteur du glamping,
- La voracité du promoteur (plan magnifique d’humour le montrant fumant une cigarette dans l’exacte posture de son portrait, accroché juste derrière),
- La dématérialisation des ordres donnés par écran interposé et les confidences dans la voiture auxquelles nous assistons en suivant les personnages de dos,
- Evidemment le long travelling des premières minutes en contre plongée sous les arbres, nous montrant un ciel abritant ce qu’on pourrait qualifier de forces divines, de même que la chaumière et la mère absente qui évoquent des contes traditionnels,
- Cet autre travelling au cours duquel la fillette resurgit miraculeusement sur les épaules de son père.

Et surtout n’oublions jamais que même si on entend dire que le réalisateur n'avait pas d'intention particulière il a malgré tout annoncé une fable écologique … et politique.

Avez-vous jamais regardé les arbres en contre-plongée ? Ce sont les yeux d’une enfant, sorte de petit ange en prise directe avec la nature qui traversera le film qui commence par un très long plan muet, sans paroles ni musique, juste coupé par le générique qui apparaît page après page.

Takumi nous est montré en prise directe avec la nature dont il prélève les ressources nécessaires à sa subsistance et à celle d’un groupe de villageois qui apparaît comme un clan. On les perçoit plus ou moins végétariens, se nourrissant de pâtes Udon aromatisées de wasabi sauvage. Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces pâtes je vous renvoie à l'article que j'ai écrit en octobre 2016 à leur propos. Ils vivent dans un espace jusque là "protégé", en symbiose avec la nature, plus ou moins en autarcie, même s’ils roulent avec des voitures (donc polluantes), qu’ils vont à l’école, et que leurs enfants jouent à 1, 2, 3 soleil, comme partout dans le monde. Mais ce qui ressort c’est que les nouveaux venus sont acceptés par les anciens pourvu qu’ils partagent le même respect pour l’environnement. Personne dans le village n'hérite d'un droit ancestral sur la forêt. Tous sont des pionniers, et c'est cette condition partagée de nouveaux-venus qui les pousse à veiller au grain.

L’homme connait la forêt et y donne régulièrement des leçons de botanique à la fille qu’il élève seul,  après le départ de sa femme, peut-être décédée. On ne le saura pas. Il a aussi des dons pour le dessin, et, on le découvrira plus tard, un sens aigu des la rhétorique sans employer des mots mais en mettant ses ennemis en situation. Les choses auraient pu bien tourner car on sent que les émissaires du promoteur sont convaincus du bien fondé de la position des montagnards. Mais la nature ne croit sans doute pas à ce revirement de position. Elle se défendra avec ses propres moyens.

samedi 27 avril 2024

Visite du musée Marmottan Monet avec l’application Myze

J’ai profité de ma venue au musée Marmottan Monet à l’occasion de l’exposition En jeu! Les artistes et le sport 1870-1930 pour voir les collections permanentes dont j’avais évidemment beaucoup entendu parler et que je n’avais encore pas approchées.

J’ai été surprise de découvrir qu’elles ne se « limitent » pas à des tableaux de Claude Monet même si bien entendu il y en a plusieurs, et qu’ils sont d’importance considérable. C’est par eux que je terminerai ce billet car je voudrais auparavant attirer l’attention sur des aspects moins connus : la collection des épées, le mobilier, la salle des enluminures, la collection Berthe Moriset.

Mais avant tout je relaterai l’expérience que j’ai faite de l’application Myse-My Selection. C’est une solution digitale permettant aux visiteurs de musées de créer leur catalogue personnalisé. Plutôt que de stocker dans son téléphone les images capturées lors des visites, Myse permet de les imprimer sur place, instantanément, en haute définition dans un livret unique, et accompagnées des informations authentiques des spécialistes, dans la langue de son choix. Myse est une technologie française déployée en partenariat avec chacun des musées où elle est proposée. Vous trouverez toutes les informations sur le site de l’application.

Je ne tairai pas les inconvénients et les limites du système mais je reconnais très sincèrement son intérêt. Il est ridicule de visiter une exposition, le téléphone à bout de bras pour capturer le plus d’images possible qui seront (ou pas) partagées par la suite avec l’entourage ou stockées à jamais sans qu’on se souvienne de quel tableau il s’agissait. Je vois tous les jours des personnes qui mitraillent sans cadrer correctement, en bloquant la vue sur les oeuvres aux visiteurs qui veulent voir l’œuvre de près. Sans parler des flashs qui pourraient me mettre hors de moi. My Selection apporte une solution concrète pour se libérer l’esprit de cela.
A condition bien sûr de ne pas "tout" vouloir, mais pour cela il existe une autre réponse. C’est le catalogue de l’exposition. D’ailleurs je dois mettre un bémol à l’exhaustivité de la formule puisque My Selection se "limite" au fond permanent du musée, du moins pour le moment. Et c’est compréhensible quand on réalise l’ampleur du travail de recueil de données en amont.

Si les cartels sont en français et en anglais (à Marmottan) l’application offre une accessibilité dans de multiples autres langues, y compris le japonais. C’est un énorme point positif. Le cadrage des oeuvres est idéal, l’éclairage aussi. La reproduction sera parfaite, sans reflets ou tête de visiteur intempestive apparaissant devant le tableau ou lui faisant de l’ombre, dans une qualité d’impression remarquable. Le temps d’attente est très raisonnable, On repartira avec son propre souvenir à feuilleter.

vendredi 26 avril 2024

Back to Black de Sam Taylor-Johnson avec Marisa Abela

Je n’allais pas laisser passer un biopic sur la vie de l’immense Amy Winehouse. La réalisation par Sam Taylor-Johnson ("Nowhere Boy", "Cinquante nuances de Grey") était un atout supplémentaire.

Et surtout l’incarnation par Marisa Abela, qui après son rôle dans "Barbieinterprète à merveille elle-même les tubes que j’aime tant, "Rehab", "Valerie", "You Know I'm No Good", "Tears Dry on Their Own", "Love Is a Losing Game" et bien entendu "Back to Black", son plus grand succès, écrit et composé en 2006, paroles et musique en 2-3 heures, qu’elle dédie à Blake, alors en prisonqui donne son titre au film. Il faudra tout de même attendre une heure de projection pour entendre ce fameux morceau.

On dit que son père, Mitch, qui est aussi le producteur du film, a édulcoré sa responsabilité. On regrette que la création ne soit pas au coeur du récit. On dit que tout n’est pas dit et que le documentaire d’Asif Kapadia, sorti en 2015, était bien plus complet.

A quoi aurait-il servi de faire la même chose ? Marisa relève brillamment le double défi et j’ai beaucoup aimé son jeu. Elle réussit à rendre attachante cette femme dont elle a le même âge, 27 ans, et la même nationalité, britannique, qui n’a pas réussi à se sortir de la peau un amour toxique. Il y a tant de femmes qui souffrent de cette faiblesse que le film en deviendrait presque universel, excepté le dénouement, si tragique, et sur lequel le réalisateur fait une ellipse finalement judicieuse car là n’est pas le sujet.

En tout cas je conseille Back to black ne serait-ce que pour Marisa et la justesse des reprises qui a fait dire à sa propre mère en sortant de projection qu’elle venait de revivre deux heures avec sa fille.

J'ai trouvé le film plutôt pudique car, même si on constate les ravages de l'alcoolisme le scénario ne s'appesantit pas sur les addictions ni sur les coups de colère de la chanteuse. Elle avait un talent indéniable. Son instinct lui aura brillamment réussi sur le plan artistique puisqu’elle n’avait que 27 ans et avait été consacrée meilleure artiste féminine 2007 aux Brit Awards. Elle avait reçu le Prix Ivor Novello pour la meilleure chanson et la musique des textes en 2008. Avoir reçu 5 Grammy Awards la même année pour son second album est un record absolu. Elle aurait pu réaliser tant d’autres grands succès si elle n’était pas décédée prématurément.

Au début du film Amy est encore simple, chantant Fly me to the Moon, le standard de jazz américain, écrit et composé par Bart Howard en 1954 dont Frank Sinatra fut le grand interprète. Elle s’accompagne à la guitare et commence tout juste à écrire des paroles qui vont toujours être jetées sur le papier en réaction à de fortes émotions. Il suffit d’être attentif aux textes pour savoir tout de sa vie. C’est une excellente idée de les avoir sous-titrées (c’est si rare qu’il fait le souligner) car ils sont essentiels, à égalité avec les dialogues.

Les paroles de My destructive side sont pourtant on ne peut plus alarmantes. On ne comprend pas comment sa famille ait pu "laisser faire". Mais c’est malgré tout encore une Amy qui semble pleine de vie, et de promesses, qui déambule dans les rues et le métro de Londres, en sautillant et en slamant, avec des copines, commençant à affirmer son style. On reconnaît la capitale, et en particulier le quartier de Camden, dans le nord de la ville, où elle vécu en famille puis où elle acheta une immense maison, où elle fut trouvée morte en juillet 2011. 

Quelques plans montrent ce quartier où vécu Charles Dickens, réputé pour ses nombreux marchés aux puces et comme étant un haut-lieu des cultures dites "alternatives", et où une statue de la chanteuse a pris place, mais qui ne nous est pas montrée, pour des raisons évidentes puisqu'elle a été installée en septembre 2014.

Il est surprenant de découvrir qu’Amy n’a pas toujours porté une choucroute sur la tête. On la voit cheveux lachés, toute jeune femme, joyeuse, au sein d’une famille heureuse où chanter et faire de la musique est totalement naturel. Pourtant, on sent très vite combien elle souffre de la séparation entre sa mère et son père (chez qui elle vit le plus souvent et qui exerce sur elle une influence déterminante). On perçoit aussi son attachement à cette grand-mère, autrefois chanteuse à succès, et qui sortait avec le saxophoniste Ronnie Scott, tandis que son oncle était trompettiste.

C’est Nany qui l’encouragera dans la construction de son look, qu’on qualifierait aujourd’hui de "vintage", qui lui montrera comment se coiffer de cette façon si particulière, tout à fait années 60, (mais d'autres sources attribuent au célèbre styliste londonien Alex Foden d'avoir fait de son chignon choucroute un élément définitif de son look) et qui lui lèguera le collier qu’elle porte si souvent. Il est probable que son décès ait pesé dans le déséquilibre qui va ébranler Amy.

Le film nous invite à croire que la rencontre dans un pub avec Blake fera tout basculer. Il est vrai qu'ils se sont rencontrés là, qu'Amy adorait jouer au billard, et que son cocktail préféré était le Ricksaty (trois doses de vodka, une de Southern Confort, une de liqueur de banane et une de Bailey’s). Son côté fleur bleue, romantique, et un penchant pour l’alcool (elle deviendra dépendante peu après) la fragilisent. Quoiqu’elle oppose à son amoureux rock’ roll sa préférence pour le jazz, elle va se jeter à corps perdu dans cette relation.

Le mariage, presque secret, aura lieu à Miami. Les jeunes mariés ont-ils réellement dit que Gordon Ramsey pouvait aller se rhabiller en savourant leur brunch ? La référence à ce chef anglais et qui fut célèbre pour ses créations culinaires osées est assez amusante.

Le film montre quelques moments heureux, en particulier dans la séquence au zoo, avant de nous faire connaître une dégringolade qui ne trouve pas de répit, sans doute exacerbée par le harcèlement des paparazzis et on se souviendra de leur rôle joué une dizaine d’années auparavant dans la vie d’une autre anglaise, Lady Di.

Sur le plan musical son instinct est infaillible. Sur le plan personnel elle se laisse guider par son coeur et le choix semble mauvais. Il y a chez elle un côté Liz Taylor qui lui sera fatal. Elle est donc loin d’être unique à avoir souffert d’une relation toxique. Souvenons-nous aussi de Frida Kahlo qui après un divorce tumultueux reprendra la vie commune avec Diego Ribera. Ou, plus près de nous, d’une actrice comme Béatrice Dalle, à laquelle on pense parfois fugitivement au cours de la projection.

Qui aurait pu sans aide particulière résister à la pression médiatique, à la triple dépendance (amoureuse, alcoolique et toxicologique) ? Love is a Loosing Game. Elle a beau le comprendre, elle l’admet et plonge.

Il y aura bien un sursaut la poussant à demander à son père de l’emmener en cure de désintoxication. Mais il suffira d’une réflexion d’un photographe (est-elle exacte, mais c’est probable) pour la faire replonger. Une forte consommation d’alcool après une longue période d’abstinence ne pouvait qu’être fatale.

On peut regretter que le film se satisfasse de se concentrer sur une romance, la dépendance et le harcèlement des paparazzis, exact au demeurant puisqu'il ne se passait pas un jour sans que le Sun ne publie une information scandaleuse à son égard. La personnalité et le rôle de Blake Fielder-Civil ne sont pas traités. Pas plus que le rôle déterminant de son père, beaucoup plus négatif dans le documentaire de 2015, le montrant refusant à plusieurs reprises une cure de désintoxication, mettant l'accent sur l'abandon du domicile conjugal. Sur sa mère aussi qui n’a pas su lui dire stop. Sur les prescriptions dès l'adolescence d'anti-dépresseurs. Sur sa boulimie qui ne fut jamais prise au sérieux par ses parents (et sur laquelle le film fait l'impasse).

Dans son livre, L’infernale Diva, aux éditions des étoiles en 2010, donc avant sa mort, Philippe Margotin écrivait (p. 153) qu'elle poursuit sa route "un pied au sol, l’autre au bord du précipice". Tout laisse à penser qu'elle fut victime de la prescription The show must go on et d’un entourage nocif, y compris familial …

On surprend à plusieurs reprises l'image d'un canari jaune. Il finira par s'envoler, métaphore pudique de la disparition de la chanteuse qui affirmait écrire des chansons pour transformer le mal en bien.

Back to Black de Sam Taylor-Johnson
Scénario : Matt Greenhalgh
Avec Marisa Abela (Amy Winehouse), Eddie Marsan (Mitch Winehouse), Lesley Manville (Cynthia Winehouse) …
Dans les salles françaises depuis le 24 avril 2024

jeudi 25 avril 2024

En Jeu ! Les artistes et le sport (1870-1930) au musée Marmottan

Difficile à imaginer mais je n’avais jamais monté les marches du musée Marmottan Monet dont pourtant j’avais souvent entendu parler, en raison surtout de sa collection de tableaux de Monet. Il recèle bien d’autres richesses et je promets un article sur le fond permanent dans quelques jours.

Aujourd’hui, je focaliserai le regard sur l’exposition En Jeu! Les artistes et le sport (1870-1930) sur laquelle on avait attiré mon attention au cours du vernissage de celle qui est consacrée à L’atelier de Leonardo Cremonini, à l’Institut.

On a bien eu raison car on peut y voir des oeuvres étonnantes, et peu exposées comme cette Femme au podoscaphe (1865) de Gustave Courbet qui aura donc mis en valeur la femme autrement que par l’origine du monde, ou un tableau de Claude Monet (1840-1926) célébrant des patineurs dont j’ignorais l’existence. Je reviendrai sur ces oeuvres plus bas. Mon premier coup de coeur porte sur une magnifique Leçon d’escrime peinte par Alcide-Théophile Robaudi (1847-1928) en 1887, une huile sur toile de 223 x 157 cm, prêtée par la Knupp Gallery de Prague qui ouvre l’exposition.

Les Jeux olympiques et Paralympiques de Paris 2024, les premiers organisés depuis cent ans dans la capitale, ont donné au musée cette idée de puiser dans ses collections en les complétant par plus de 160 œuvres et documents significatifs provenant de collections privées et publiques d’Europe et des États-Unis (Peggy Guggenheim de Venise, Yale University Art Gallery de New Haven, Philadelphia Museum of Art, musée Fabre de Montpellier, Centre Pompidou, musée Bourdelle à Paris, musée d’Ordrupgaard au Danemark, Staatsgalerie de Stuttgart...).

La scénographie nous renseigne sur la société de la seconde moitié du XIX° siècle qui prend peu à peu plaisir à profiter de son temps libre pour exercer des activités de loisirs sur terre ou sur l’eau et assister à des représentations sportives.

Ces nouvelles pratiques ont fait leur apparition sous le Second Empire et leur engouement ne cesse de progresser. Elles tiennent une place centrale dans la production du groupe impressionniste mêlant éléments naturels et modernité. Certaines toiles impressionnistes du musée et certains des carnets de dessins de Monet conservés in-situ témoignent de cet engouement qui se popularise.
C'est un tableau de Ferdinand Gueldry qui a été retenu pour illustrer l'affiche de l'exposition. Passionné d’aviron qu’il pratiqua lui-même en amateur, il peignit à de nombreuses reprises, comme Thomas Eakins,  dont on peut voir aussi une oeuvre, les courses de rowing qui connaissaient alors une grande popularité sociale, comme le montre la foule des spectateurs qu’il n’omit pas de représenter. Son tableau montre la victoire, sanctionnée par l’arbitre, de l’équipe de la Société nautique de la Marne sur le Rowing club sur son adversaire britannique, lors d’une compétition organisée en 1882 sur la Seine, entre Boulogne et Suresnes. On remarquera plusieurs oeuvres sur ce thème, comme ci dessous Van Strydonck et Monet.
Les Canotiers (1889) de Guillaume Séraphin Van Strydonck (1861-1937)
Régates à Argenteuil (1872) de Claude Monet (1840-1926)

mercredi 24 avril 2024

Borgo, film de Stéphane Demoustier

Je n’avais pas besoin qu’on annonce Borgo comme étant le meilleur polar carcéral depuis Le prophète pour avoir envie de voir le film.

Savoir que c’était le réalisateur de La fille au bracelet me suffisait et je faisais complètement confiance à Stéphane Demoustier. En sortant de la salle je savais que j’avais amplement raison.

Annoncé comme une fiction inspirée de faits réels, le réalisateur a prévenu que son film ne saurait cependant représenter la réalité.

La première séquence est une scène de crime qui nous est donnée à voir sans commentaire. Evidemment aucun des personnages ne nous est encore connu et on pense légitimement que c’est une scène d’actualité ou voulue comme telle.

Tout de suite après, on passe sans transition dans l’univers de la prison et on pense que les coupables s’y trouvent, ce qui légitimait la première scène en tant que règlement de comptes et qui nous laisse penser que malgré tout les protagonistes y coulent des jours heureux.

Je ne suis pas très loin du compte parce que cet univers carcéral est très particulier, unique en France, puisque les cellules y sont portes ouvertes, avec (bien entendu) un grand drapeau corse en guise de décoration sur un mur. Impossible d’imaginer qu’un prisonnier continental (non corse) y soit incarcéré.

Bien qu’étant très masculin on y voit quelques femmes, en particulier Mélissa (Hafsia Herzi, que nous sommes nombreux à avoir trouvé exceptionnelle dans Le ravissement, et que j'avais déjà remarqué en temps que réalisatrice dans son premier film Tu mérites un amour) qui y exerce le métier de matonne. La seconde particularité de l’endroit est d’y pratiquer "la paix des braves". Tous ceux qui y vivent ont laissé à la porte l’appartenance à leur clan et approuvé implicitement un pacte de non agression. Du moins c’est ce qui est proclamé mais on constatera que ce n’est peut-être qu’une façade en entendant la mise en garde qui est sans doute aussi une menace : Nous (les corses) on n’oublie personne et personne ne nous oublie.

Stéphane Demoustier procède un peu comme pour son précédent film en alternant les flash-backs pour faire progresser la révolution de l’énigme, laquelle donne bien du fil à retordre aux policiers et le commissaire (Michel Fau, si différent de ce que à quoi il nous a habitué) est à deux doigts de lâcher l’affaire.

On revient à la scène de crime dont on avait peut-être sous-estimé l’importance. Les aller-retour seront fréquents jusqu’à ce qu’on comprenne sa légitimité et cela participe largement à l’originalité du traitement cinématographique. La construction est remarquable.

Le réalisateur a encore une fois construit son film autour d’une forte personnalité féminine. Il nous offre un beau portrait de femme évoluant dans un milieu d’hommes, dans un cadre dont elle connaît partiellement les règles et où elle n’a aucune racine. Elle ne bénéficie d’aucun soutien, ni de sa hiérarchie, ni au sein de son couple. Elle croit connaître les règles. Elle a une certaine déontologie mais son humanité lui fait sous-estimer les risques.

Mélissa a fait le choix, qu’elle pense raisonnable, de venir s’installer sur l’île de beauté avec son mari et ses deux jeunes enfants pour prendre ensemble un nouveau départ. Le moins qu’on puisse dire est que leur arrivée n’est pas vraiment saluée avec enthousiasme par les locaux. Les conflits de voisinage se multiplient, avec une violence qui monte crescendo. Question d’appréciation des problématiques confluera la directrice de l’établissement pénitentiaire (Florence Loiret Caille).

Paradoxalement, la bienveillance qui est devenue vitale à la matonne lui sera prodiguée par un jeune détenu qu’elle a connu dans un poste précédent, à Fleury-Mérogis, Saveriu (Louis Memmi), qui semble influent et la place sous sa protection. La trentenaire est rigoureuse et semble aguerrie mais elle n’est pas dénuée d’empathie et ils vont être nombreux à en profiter. Jusqu’à ce que la machine se grippe. Confiance mal placée ? Engrenage ? Manque de prudence malgré la mise en garde qui lui est faite : Ici, on dit que ce sont les prisonniers qui surveillent les gardiens.

Je ne peux pas en dire plus mais Ibiza, car tel est le surnom qu’elle a accepté, va se retrouver d’un instant à l’autre dans une situation qui semble inextricable et dont on pressent que l’issue sera forcément fatale. On en a oublié que nous sommes au cinéma et pas devant un documentaire.

Borgo, film de Stéphane Demoustier
Avec Hafsia Herzi, Moussa Mansaly, Louis Memmi, Michel Fau, Pablo Pauly, Florence Loiret Caille
En salles depuis le 17 avril 2024

mardi 23 avril 2024

Les Grands Décors restaurés de Notre-Dame s'exposent au Mobilier National

Je me souviens parfaitement où je me trouvais le 15 avril 2019 après-midi, quand j'ai reçu sur mon téléphone la notification de l'incendie de Notre-Dame de Paris. J'étais en visite au musée des Armées avec d'autre journalistes et personne ne voulait me croire tant cela semblait irréel.

Pourtant la charpente était en feu et le désastre fut de grande ampleur. Il fallut une quinzaine d'heures aux pompiers pour calmer les ardeurs des flammes au prix d'un dévouement exceptionnel.

Pas une minute ne fut perdue pour décrocher et mettre à l'abri  22 tableaux dont 13 Mays (j’expliquerai plus bas ce qu’il en est) dont aucun n’a été touché directement par l’incendie. Il se serait cependant pas imaginable de les ré-accrocher sans leur apporter la restauration dont ils avaient besoin. Le tapis de choeur, rangé dans des caisses de bois, n'aura souffert que d’avoir reçu des tonnes d’eau. Mais il aura fallu tout de même aussi qu’on lui apporte des soins.

Ce travail est aujourd'hui achevé et les Grands décors restaurés de Notre-Dame seront dévoilés au public à partir du 24 avril 2024 au Mobilier national où j'avais été séduite par leur exposition intitulée Les aliénés en novembre dernier. Ils seront ensuite replacés dans l’édifice religieux pour le 8 décembre 2024.
   
J’ai été épatée par l’intelligence de la scénographie pensée par Clément Hado, le régisseur des expositions du Mobilier national, et dont quelques photos en plan large donnent un aperçu. C’est une chance considérable de pouvoir observer et admirer des oeuvres monumentales à hauteur d’homme dans la presque "petite" galerie. Les commissaires, Caroline Piel et Emmanuel Pénicault, n'ont pas ménagé leurs efforts de clarification pour faciliter la compréhension des tableaux d’histoire sacrée et pour rendre lisibles les processus de restauration.

L’enjeu était de révéler les grands maitres qui ont été accrochés dans Notre-Dame, de présenter des éléments de son histoire récente du XVII° comme les Mays et le Grand tapis de Savonnerie. L'exposition donne aussi l'occasion de révéler les premières maquettes du nouveau mobilier liturgique. Enfin elle s'enrichit de l'accrochage de la tenture de la vie de la Vierge, composée d'un ensemble de 14 tapisseries provenant de la Cathédrale de Strasbourg et qui retourneront ensuite en Alsace.

Quelques sculptures ont été ajoutées comme ce moulage de la Vierge du portail du transept nord de la cathédrale en plâtre patiné, datant de 1880 :

lundi 22 avril 2024

ici et là-bas, film de Ludovic Bernard

ici et là-bas commence avec des images de bord de mer hyper colorées. Et je peux vous promettre que le réalisateur va nous faire voir du pays, comme on dit.

Ludovic Bernard a réalisé un film d’une grande finesse qui réussit à faire rire autant que pleurer (si-si). Il traite avec intelligence les idées reçues à propos de l’identité et des a priori sur les gens de là-bas, au Sénégal, et d’ici, en France, en passant aussi en revue plusieurs clichés régionaux qu’il parvient à ne pas caricaturer. On voyagera dans des paysages magnifiques et on savourera les valeurs qui embellissent les relations humaines.

Adrien (Hakim Jemili) est installé depuis 15 ans au Sénégal avec sa compagne Aminata mais sans passeport sénégalais. Il est renvoyé en France en raison d'un problème de visa où il apparaitra comme un extraterrestre à vouloir un passeport sénégalaisEspérant régler son problème, il débarque chez un cousin éloigné de sa femme, Sékou (Ahmed Sylla), qui est commercial à Paris.

Sékou est contraint d'aller en régions afin de rencontrer des clients à la suite de la demande de sa patronne et doit relever le défi de faire signer un maximum de mandats en cinq jours. Il s'exprime comme, voire mieux, qu’un français de souche mais il s'angoisse à l'idée d'apparaitre tel qu'il est, en révélant sa couleur de peau à des clients avec qui il ne s'est entretenu que par téléphone. Il va devoir embarquer Adrien dans ce tour de France qui leur réservera bien des surprises, et à nous également.

On découvrira par exemple les superbes caves d’affinage de la Fromagerie Ganot installée à Jouarre et le site historique des forges de Paimpont. Ces deux références sont réelles et c’est encore un des points forts de cette comédie en lui faisant éviter l’écueil de la caricature et en démontrant que si, avec la mondialisation, on ne sait plus qui est qui, les valeurs patrimoniales subsistent en France.

Opposer un blanc qui se comporte comme un noir et vice versa n’est pas fondamentalement original. À ceci près que dans ce film l’effet comique ne vient pas de l'exagération mais de la justesse du changement de point de vue.

Adrien a adopté et accepté tous les modes de pensée de son pays d’adoption. Il ne s’étonne pas de devoir chercher l’oiseau qui chante sous les étoiles pour assurer une naissance de son futur enfant sous les meilleurs auspices. Par contre, la saveur du Brie noir ne passera pas. Je ne voudrais pas être désagréable ni donner l’impression que je vais chicoter mais pour l’avoir goûté récemment il est exact que ce fromage est un produit réellement segmentant.
Evidemment, le scénario (et j'ai remarqué qu'il avait été co-écrit par Sarah Kaminskyexploite tous les stéréotypes que nous connaissons bien, mais toujours avec bienveillance. Il est drôle et souvent émouvant. La tendresse apparait notamment à travers de beaux rôles féminins.

Ludovic Bernard nous offre au final une leçon de vie dont les protagonistes sortent grandis. Il ne fait aucun doute que pour lui la famille c’est bien celle qu’on se construit ensemble.

Je terminerai avec une mention spéciale pour Guillaume Roussel qui a eu l'idée de faire chanter à Ahmed Sylla le tube de Francis Cabrel La Dame de Haute-Savoie (1983) dont les paroles décrivent à la perfection son état d'esprit : 
Quand je serai fatigué / D'un métier où tu marches où tu crèves
Lorsque demain ne m'apportera / Que les cris inhumains d'une meute aux abois
J'irai dormir chez la dame de Haute-Savoie …

Ici et là-bas, film de Ludovic Bernard
Scénario : Sarah Kaminsky et Kamel Guemra
Avec Ahmed Sylla, Hakim Jemili, Hugo Becker, Luisa Benaïssa, Annelise Hesse, Eric Ebouaney, Assia Said Hassan, Aaron Zach, Boubacar Kabo, Etienne Guillou-Kervern …
En salles depuis le 17 avril 2024
Présenté dans la sélection officielle du festival de l’Alpe d’Huez

Soupe de fanes de carottes

On connait (presque) tous la soupe de fanes de radis. Son petit goût de châtaigne est réjouissant.

Mais savez-vous qu’on peut aussi utiliser des fanes de carottes pourvu qu’elles soient "nouvelles", donc tendres ?

C’est simple, rapide, savoureux et c’est un bon moyen de varier les repas.

Evidemment on lave les fanes. Il est inutile de se débarrasser des tiges mais peut-être que le résultat aurait été plus fin. À chacun de voir.

J’ai utilisé les fanes de 7 carottes, ce qui n’a pas épuisé la totalité de la botte, me laissant l’opportunité de faire ensuite par exemple un pesto.

J’avais taillé en tranches deux oignons. Je les ai fait suer dans un filet d’huile d’olive en même temps que la verdure. Ensuite j’ai ajouté 2 petites pommes de terre coupées en morceaux.
J’ai choisi une cuillère à café de curry iranien pour donner du goût au lieu d’avoir recours à du sel. Mais là encore c’est vous qui déciderez. J’ai attendu un peu que l’ensemble ramollisse avant de mouiller d’eau bouillante additionnée d’un demi-cube de bouillon. Idéalement j’aurais préféré du bouillon de poule, mais je n’en avais plus sous la main.

Afin de disposer de légumes pour le dîner, j’ai posé un panier de manière à cuire vapeur les carottes et deux poireaux. Le temps de cuisson fut d’une quinzaine de minutes.
Le blendeur a permis d’obtenir un potage lisse et onctueux. J’ai servi sur des rondelles de saucisse grillées et une des carottes cuites vapeur pour apporter une touche de couleur. La saveur était intéressante, proche d’une soupe de cresson. Je sais déjà que je renouvellerai.

jeudi 18 avril 2024

Jeunesse, mon amour, premier long métrage de Léo Fontaine

C’est un hasard du calendrier. Jeunesse mon amour est le quatrième premier film que je visionne en l’espace de peu de temps. Cet enchaînement me rend plus exigeante car ce que j’ai vu récemment était de l’ordre de l’exceptionnel.

Jusqu’à maintenant, c’était surtout en littérature que j'accordais une attention particulière aux "premiers". Ce n’est pas parce que j’ai un esprit d’analyse que je manque de bienveillance mais il y a fort à parier que j’ai remarqué aujourd’hui, comme à mon habitude, des choses que le réalisateur n'a peut-être pas faites intentionnellement.

A titre d’exemple je donnerai une occurrence que j’avais pointée dans La page blanche, le premier film de Murielle Magellan. Pudique, la réalisatrice ne donnait pas la liste de ses livres dans la liste figurant au générique mais j’avais reconnu, dans un plan montrant un triporteur surmonté d’une grappe de ballons, l’image qui fait la couverture de N’oublie pas les oiseaux, un roman dont le titre comprend ce verbe oublier qui est si important dans ce premier film. Murielle me confirma par la suite que j’avais eu raison d’y voir un double lapsus.
Le synopsis du film -qui est annoncé comme appartenant au genre du drame- est bref : Après plusieurs années, un groupe de jeunes adultes se retrouve. L'époque du lycée est révolue, mais les amis tentent d'en raviver l'esprit et les liens. Lors de cet après-midi hors du temps, où les souvenirs et non-dits refont surface, chacun prend conscience de ce qui a changé et que certaines choses ne seront plus jamais comme avant.
Si j’ai beaucoup apprécié Jeunesse mon amour dont les qualités sont très nettes, je vais malgré tout commencer par indiquer ce qui a titillé mes neurones. Démarrons par le visuel de l’affiche. C’est une image du rêve que fait Alban (Yves-Batek Mendyà propos de Lila (Manon Breschdans un flash-back qui intervient au milieu du film et dont on ne saura pas s’il s’agit d’un souvenir réel ou fantasmé. En tout cas, que cette image ne corresponde pas à la réalité me semble symptomatique et ce choix nous renseigne aussi sur l’intention du réalisateur d’accorder une grande importance au passé, peut-être plus qu’au présent. Il apporte une note définitivement mélancolique alors que la bande-annonce du film (très bien faite et fidèle à l’ensemble du film) est plus joyeuse.

Je ne pense pas du tout que l’étoile qui apparaît de la même couleur que le titre soit anecdotique bien que nulle part elle ne soit reprise en tant qu’appartenant à ce titre, ni dans les communication du producteur que dans celle du distributeur Wayna Pitch. Sa présence est interprétable comme étant un astérisque. Placé après un mot, ce signe renvoie à une note de bas de page, ce qui n’a pas de sens ici, sauf à signifier qu’il conviendrait de fournir un commentaire mais ce sera au spectateur de trouver lui-même ce que cet amour a de particulier.

A moins que ce soit une marque pour signaler une information manquante comme il est d’usage de le faire dans les textes juridiques aux Etats-Unis. En tout cas la typographie en capitales, et de couleur jaune, fait référence à un autre couple. Elle est très proche de celle qu’Elio (Victor Bonnel) et Melo (Inas Chanti) vont utiliser pour marquer leur prénom à la bombe sur un muret de pierre au cours de leur promenade dans le bois. Et si vous êtes attentif vous noterez que Melo fait suivre son diminutif d'un astérisque qui là signifie que ce surnom n'est pas entier puisque c'est mélodrame mais on l'appelait aussi la collectionneuse

La fin ouverte du film à propos de ce qui va advenir au chien de Dim (Dimitri Decauxest en soit intéressante, mais elle laisse le public démuni. On se raccroche donc à tout ce qui est interprétable. Comme le choix de Johan Heldenbergh, un acteur et directeur de théâtre belge, à la filmographie impressionnante, et dont l’accent ajoute une note d’étrangeté, pour interpréter le promeneur que croise le groupe d’amis. L’histoire qu’il leur raconte est étonnante, et résonne comme un avertissement en rapport avec leur recherche du chien soudainement disparu. Elle apporte aussi une dimension un peu surréaliste, laissant entendre que parfois la passivité peut conduire à une catastrophe.

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