dimanche 2 septembre 2018

Nous les coyottes, film franco-américain de Hanna Ladoul et Marco La Via

Nous les coyottes est un film franco-américain de Hanna Ladoul et Marco La Via que j'ai découvert dans la sélection en compétition au festival Paysages de cinéastes. Ces deux réalisateurs, qui n'ont pas trente ans, ont beaucoup de talent et leur premier film est une grande réussite.

A écouter la musique qui accompagne le générique on pense qu'on va regarder un film léger dont le propos serait de nous raconter ce que le rêve dit américain peut encore avoir de légitime. Amanda (Morgan Saylor) ambitionne de travailler dans la musique, Jake (McCaul Lombardi) pourrait faire n’importe quel petit boulot, tant qu’il est avec elle. 

On découvrira au contraire tout ce que le mythe cache de violence et de cruauté dont sont victimes tous ceux qui ne sont pas dans la droite ligne de l'american way of life bien pensante et surtout très installée.

Malgré tout, il existe des réservoirs d'espérance pour qui a un moral d'acier, quelques dons, et surtout la chance de faire "la" bonne rencontre.

samedi 1 septembre 2018

Les Demoiselles du K-barré

Je n'ai pas pu voir ces Demoiselles du K-barré à Paris, et pourtant elles ont fait briller les yeux des spectateurs du Théâtre des Blancs-Manteaux et des Feux de la Rampe.

Alors quand j'ai appris qu'elles avaient pris leurs quartiers d'été en Avignon, pile au moment où je m'y trouvais,  je me suis débrouillée pour leur trouver un moment dans mon agenda. Fastoche en réalité car elles jouaient très tard en soirée, au moment où la concurrence relâche un peu ses griffes.

Leur "Cabaret déjanté" m'a réjouie parce qu'il est cohérent avec la triple promesse de conjuguer humour, espiègleries et coquetteries. Il est "déjanté" en ce sens qu'il dépoussière l'imaginaire sans perdre le coté glamour et sensuel de la situation. On en ressort comme shooté à la dopamine et ça fait du bien.

Leur cheffe de file est Pauline Uzan, alias Poupoupidou. Passionnée de spectacle vivant, elle semble avoir depuis toujours été fascinée par les paillettes. Elle a commencé la danse dès l’âge de 5 ans, a touché à divers styles et monté ses propres tableaux chorégraphiques dès ses 15 ans. Sa spécificité est qu'étant diplômée du Celsa et psychologue de formation, elle réussit à décortiquer les relations humaines et les petits travers de la vie pour les mettre en scène, non sans une sacrée dose d’autodérision. C'est toute la différence entre ce K-barré et ce qu'on pourrait (mais qui ne tente pas) voir dans les quartiers parisiens un peu "chauds".

L'humour est constant et infuse chaque page du site qui est complet comme la carte d'un restaurant. Car les demoiselles ont lancé un workshop "on stage" qui se veut être un travail intensif sur le jeu, l'attitude et bien entendu une chorégraphie d'effeuillage de groupe... que les participants sont invités à mettre en pratique sur une scène. Elles assurent des ateliers et diverses actions qui ont pour but (ce sont elles qui le disent) de faire graouter leurs fans. Ainsi à l'automne 2018 :  pour les ateliers, il y a dimanche 14 octobre et 11 novembre (découverte), 24 octobre et 9 décembre (workshop on stage).

Elles renouvellent constamment leur prestation scénique depuis déjà 7 ans, si bien que je suis certaine que leur public trouve toujours matière à être heureux de revenir les voir sur scène. Elles associent régulièrement de nouvelles danseuses, et le plateau n'est pas nécessairement à 100% féminin puisque en Avignon un digne représentant du sexe mâle les accompagnait ... et il n'a pas assuré que des tâches "ménagères". 

L'homme assume qu'il aurait voulu être un artiste (et il démontre qu'il chante très bien Le blues du businessman de Starmania, dont les paroles de Luc Plamandon ont été réécrites). La bande son de la soirée nous a permis de réentendre le désormais culte "You can leave your hat on", associé à la scène de striptease de Kim Basinger dans le film "Neuf semaines et demi" d'Adrian Lyne, toujours aussi intéressant malgré sa trentaine d'années. Mais aussi Ma Benz. C'est un peu le grand écart artistique avec Lara Fabian dont on a juste avant entendu le Tout est fini entre nous mais ce soir ça brille, comme le chantait Brigitte. Logique pour un spectacle chorégraphié.

Nos oreilles ont aussi été chatouillées par Like a virgin de Madonna et par la musique de Blanche Neige. Sans oublier It had to be you de Harry Cover. Mais l'on n'oubliera pas les paroles (fortement applaudies) de la comédienne exhortant les femmes à apprendre à ne pas être passives et à assumer ce qu'elles veulent. Parce que ces demoiselles ne font pas que dans les paillettes. Il y a un du fond derrière leurs formes.

Vous les retrouverez sur Paris dès le 26 octobre autour du thème Monstres et burlesqueries, sans doute raccord avec Halloween. Ces infatigables partiront ensuite en tournée.

Le Cabaret déjanté des Demoiselles du K-barré 
Ecrit et mis en scène et chorégraphié par Pauline Uzan
Avec Vanessa Ghersinick, Roxane Merlin, Harold Simon et Pauline Uzan
Du 6 au 29 Juillet 2018 à 22h 20
(Relâche les 18 et 25 Juillet)
A l’Arrache Cœur • 13 rue du 58ème R.I (Porte Limbert) • 84000 Avignon • Tél : 04 86 81 76 97
Le 6 octobre dans l'Oise au Cabaret de la Brèche, le 16 novembre au Casino de Sète
La Guinguettes Monstres et Compagnies sera joué à Paris le 26 octobre 2018 et à Lagny sur Marne le 31

vendredi 31 août 2018

La femme de Dieu de Judith Sibony

Ce premier roman de Judith Sibony m'est arrivé, non pas par le circuit des 68 premières fois mais directement, peut-être parce qu'étant chroniqueuse théâtre j'étais une probable lectrice type.

Julie, la fille de Robert, le metteur en scène qui pourrait être le personnage central de toute l'histoire, informe d'emblée le lecteur que son père a peur de passer à côté de la vie, et de fait Judith Sibony lui fait jouer le rôle de l'arlésienne en ne lui donnant guère la parole.

Le roman est très construit autour de la question de la vérité. Le théâtre est-il la vie ? Inversement, la vie est-elle (aussi) un théâtre ? Donner vie à un projet est-il comparable à donner la vie à un enfant ? Il fouille aussi le thème de la pérennité. Comme le dit Robert à sa femme, non sans humour et ironie : ma chérie, être insomniaque ne te rendra pas impérissable.

Les thèmes se croisent dans un mouvement perpétuel de remises en cause et de jeux de cache-cache infinis. Doit-on davantage fidélité à ses principes ou aux personnes avec lesquelles on "joue" comme semble le penser Albert, partenaire immuable de Natacha depuis leurs années de formation au Conservatoire ?

Celui de la célébrité de l'artiste comparativement à l'anonymat d'un donneur dont le principe est parfaitement justifié (p. 52) se profilera aussi en filigrane.

Judith Sibony interroge sur le désir de maternité autant que sur le refus de paternité. A l'instar de Je, tu, elle d'Adeline Fleury, elle secoue les préjugés en adoptant le point de vue de chacun des personnages principaux. On s'interrogera jusqu'au bout pour déterminer qui est La femme de Dieu entre Élisabeth, l'actrice épouse de Robert, Natacha, sa maitresse, nouvelle jeune "première", confondante de naturel, voire même Marie Waltz, la mère de Natacha, qui est une biologiste spécialisée dans la procréation médicale assistée. A moins que ce ne soit Luce, la grand-mère, dont le prénom est quasi synonyme de vie.

Tout dépend de la réponse à la question de savoir qui est Dieu, au ciel ou sur la terre. 

En outre cette comédie dramatique se révèle plutôt pertinente sur le monde du théâtre, et pour cause puisque l'auteure le connait bien. Elle collabore à la revue Théâtre(s) et tient depuis 2010 un des blogs invités du monde.fr : "Coup de théâtre". Il faut lire avec attention les pages 78 et suivantes à propos du rendez-vous que nous donne le théâtre avec l'intelligence.

La femme de Dieu de Judith Sibony, chez Stock, en librairie depuis le 22 août 2018

jeudi 30 août 2018

Tendresse à quai de Henri Courseaux

Un morceau de chaise, une demie table, les éléments de décor sont très succincts mais ils suffisent à évoquer d'emblée un de ces bistrots impersonnels où l'on attend son train. 

Stéphane Cottin a imaginé une scénographie qui fonctionne admirablement sur la petite scène du Studio Hébertot. Les panneaux pivotent et créent des espaces différents. Le cyclo de fond de scène est essentiel pour recevoir la projection de ciels adaptés à chaque moment.

Acteur, créateur lumière, créateur sonore, vidéaste, il a créé Tendresse à Quai en résidence au théâtre de Saint Malo en mars 2016. On avait apprécié déjà au Studio Hébertot ce qu'il avait conçu pour Cantate pour Lou. Et par exemple aussi Le lauréat  dont il avait imaginé le décor et assuré la mise en scène au Théâtre Montparnasse. Je pourrais en citer plusieurs autres ... c'est un touche à tout de génie.

Tout sépare Madeleine et Léon, l'âge, la condition sociale, les idées ... et pourtant nous allons voyager en leur compagnie depuis leur rencontre improbable ... sur un hypothétique quai de gare vaguement situé à Austerlitz. Nous repartirons du théâtre persuadés que la vie est un conte.

Léon Brémont (Henri Courseaux) est un vieil écrivain sans doute talentueux (il a reçu un prix Goncourt) mais désormais en mal d’inspiration. Madeleine (Marie Frémont) est une cadre commerciale trentenaire, sans doute performante mais qui va être licenciée. Pour le moment elle est absorbée dans une lecture un peu ardue dont le spectateur découvre le texte en surtitre.

mercredi 29 août 2018

J'ai testé l'esprit Dubble

Les "Healthy/Salad Bar", comme on les appelle,  sont de plus en plus nombreux et il commence à être difficile de se repérer. Le magazine spécialisé France Snacking a publié un classement où Dubble est premier du podium.

Cette annonce m'a motivée à découvrir le seul établissement accessible aux parisiens, qui est celui de Neuilly-sur-Seine sachant qu'une ouverture se profile dans la capitale, sans doute dans le XVII° arrondissement.

L’esprit Dubble n'est cependant pas nouveau. Il existe depuis 2006. Il consiste à proposer un déjeuner frais, sain, équilibré mais néanmoins gourmand, préparé, sur place, dans chaque restaurant de la marque, avec des produits frais et souvent des super-aliments, donc excellents pour la santé.

Certains clients choisissent la formule à emporter (ou se font livrer, s'ils travaillent ou habitent dans les abords de chaque restaurant) mais on peut aussi manger sur place comme je l'ai fait à Neuilly.
Première étape, choisir. Et ce n'est pas une mince affaire parce que Marta prépare, avec ses deux employées, dans la matinée la plupart des plats inscrits à la carte et qui change 4 fois par an, autant que de saison. La prochaine est annoncée pour le 24 septembre.

On remarque une grande variété de bowl qui sont une variante de la salade composée. La manière de disposer les aliments non assaisonnés est astucieuse pour garantir la meilleure fraicheur au moment de consommation.

Je reste attachée à la structure d'un repas en trois temps : entrée, plat et dessert même si ce type d'établissement renverse les codes puisqu'au final "tout" est salade.

mardi 28 août 2018

La dérobée de Sophie de Baere

Comme ce premier roman mérite sa place dans la sélection des 68 premières fois !

Sophie de Baere donne vie à des personnages dont la vie semble à priori banale mais qui ont une force de caractère exceptionnelle et elle leur permet d'exprimer ce qu'ils ressentent avec des mots d'une richesse peu habituelle.

La dérobée est un livre qui se lit facilement, et qui offre de grands plaisirs. Au tout début, quand Claire parle d'Antoine, elle dit  (p. 22) savoir peu de choses à son propos mais que penser à lui mettait de la dentelle arc-en-ciel sur le gris de ses habits (...) pour la première fois depuis la mort de mon frère je sentais germer une simplicité pourvoyeuse d'harmonie et de force. Mon ciel s'agrandissait.

Antoine a été son grand amour de jeunesse. Quand elle se sentait un caillou parmi d'autres cailloux (p. 26) il représente son oasis de légèreté (p. 34). Depuis qu'il a quitté son univers, Claire, responsable de caisse sur une aire de l’autoroute A8, mène une existence morne mais tranquille avec son mari. Sa seule distraction semble être sa petite fille Léonie et elle donne l'impression d'voir rangé ses rêves de grand amour quand elle retombe sur lui, par hasard, à moins qu'elle ne soit victime d'une machination.

Il est maintenant un photographe reconnu et marié à Paola, une fille de diplomate, alcoolique et dépressive, éloignée de sa fille sans comprendre pourquoi, mais que le lecteur saura deviner. Elle est deviendra (p. 132) un squelette diaphane auréolé d'une élégance qui semble collée à l'éponge de son peignoir.

Antoine et Claire n'ont apparemment plus grand chose en commun si ce n'est la subsistance d'une passion ancienne. L'homme va user de multiples stratagèmes pour rétablir la relation. Il persuade son ancienne petite amie qu'elle parviendra à se "débrouiller" pour le voir à l'insu de sa famille. En fait (p. 130) il est aux commandes et il connait son pouvoir.

Le mari, François, est en "excès de confiance". Claire a beau se sentir "monstrueuse" elle veut "exister, pas survivre". Alors peu importe ce qu'il va advenir, elle fonce.

L'originalité du roman est d'avoir opté pour une vision exclusivement centrée sur cette femme qui est la narratrice du récit alors que la "mode" serait plutôt aux écritures chorales.  Elle a néanmoins l'art de montrer qu'aucune opinion n'est définitive. Ainsi le silence est celui de l'absence chez les parents de Claire. C'est celui du calme et du confort chez ceux d'Antoine (p. 65)

De ce fait le lecteur oscille entre la compassion et l'envie de secouer Claire que l'on croit se fourvoyer à vouloir ressusciter le feu d'une ancienne passion et dans l'obsession de faire éclater la vérité à propos de drames enkystés depuis des années.

On dévore littéralement les chapitres tant on est happé par l'histoire, qui se révèle d'une grande complexité et qui offre de multiples rebondissements. Je ne vais pas tous les dire, mais tout de même indiquer qu'on peut établir un parallèle entre plusieurs souffrances consécutives à la perte d'un être cher.

La vérité n'éclatera qu'à la toute fin, plus accablante que la plus terrible de mes certitudes et le roman s'achèvera de manière inattendue. Il est évident qu'il faut transformer cet "essai" en film. 

La dérobée de Sophie de Baere, éditions Anne Carrière, en librairie depuis le 13 avril 2018

lundi 27 août 2018

Noce de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Pierre Notte

Encore un spectacle vu en Avignon et dont je n'avais pas eu l'opportunité de parler jusqu'à présent.

Il donne l'opportunité d'entendre une chanson peu connue de Nicole Croisille, écrite par Luc Plamandon en 1980, Mon arc-en-ciel. Je ne dirai pas que c'est une surprise puisque le metteur en scène Pierre Notte connait bien la chanteuse à qui il a même donné un rôle dans sa pièce Night in white Satie l'année dernière.

Ce choix musical illustre bien le propos de cette Noce, présentée comme la farce cruelle des laissés pour compte qui font tout pour s'imposer à la cérémonie à laquelle ils prétendent avoir été invités.

On ne saura jamais qui ils sont et quel lien éventuel il y aurait entre eux si ce n'est qu'ils sont cinq en comptant la narratrice (peut-être est-ce pour cela qu'elle est équipée d'un micro HF qui aura dérangé plus d'un spectateur dans cette salle minuscule).

Avec elle, ou menés par elle on reconnait l’Enfant, le Monsieur, l’Homme, la Femme et la Dame. Ils veulent tous assister à cette noce à laquelle aucun n'est invité. Ils usent et abusent de subterfuges pour s'infiltrer parmi les invités, des centaines à ce qu'il parait. Leur progression a souvent des allures de radeau de la méduse qui leur permet de passer les barrages, les policiers, les domestiques qui finissent par avoir des failles.

Ils prétendent avoir été invités et enfin ils y seront. Relégués au fin fond d’une enfilade de salles de réceptions plus majestueuses les unes que les autres, ils sont finalement installés tout au bout, bien loin des mariés et de leurs familles. Mais qu’importe, il fallait être là, même loin, même tout petits.

La soirée se déroulera d’abord selon le rituel : on fait connaissance, on attend les plats, on invente des bons mots, des discours avortent en riant… Puis tout prend un tour surréaliste ; l’amertume, l’envie, la naïveté aussi vont amener ces personnes aux actes les plus fous. Mus par le besoin irraisonné de voir, de savoir, de connaître, ils vont se livrer au pillage.

Le message est terrible. Même une fois admis dans le sacro saint fantasmé personne ne s'y reconnait suffisamment pour le respecter et chacun se comportera comme il est désigné, ... une bête sociale. Rien ne subsistera de ce monde qui n’est pas le leur et où il n'ont aucune place possible.

Pierre Notte décrypte l'oeuvre de la manière suivante : "Jean-Luc Lagarce écrit Noce comme Buñuel filme Viridiana. Sans concession, sans merci, sans tomber dans aucun piège de la dénonciation moralisatrice, le bien du côté des exclus, le mal du côté des nantis, et on compatit, merci pour tout et à bientôt. Il écrit Noce comme Les Prétendants, fables politiques, satires ou contes, sans pitié pour personne. Le mal, l’ordure, c’est le système, qui pourrit tout, et tout le monde. C’est une fête macabre, où l’humanité vire au carnage quand elle comprend son erreur, piégée par le système".

L'absence de décor est fort judicieuse puisque ce choix permet de tout imaginer en fonction de découpes de lumières très suggestives. La grande table qui est l'accessoire essentiel est tour à tour le symbole du banquet, mais aussi de la trahison (on pense à la Cène) et le dernier rempart. Les comédiens portent le spectacle comme une offrande. c'est magistral.

Parmi eux Grégory Barco qui est l'auteur de Louise, joué au festival à l'Arrache-coeur avec son camarade Bertrand Degrémont (et Nicole Calfan mais qui elle, ne participe pas à la fête de ce soir) ... témoignant qu'Avignon est bien petit. Quant à la présence de Pierre Notte au festival elle est multiple.
Noce de Jean-Luc Largarce au Théâtre du Roi René
Mise en scène de Pierre Notte
Lumières de Aron Olah
Avec Grégory Barco, Bertrand Degrémont, Amandine Stroussi, Eve Herszfeld et Paola Valentin
Du 6 au 29 juillet 2018 à 20 h 05
Au Théâtre du Roi René • 4bis, rue Grivolas • 84000 Avignon • Tél : 04 90 82 24 35

dimanche 26 août 2018

Je tu, elle d'Adeline Fleury

Je, tu, elle est un livre qui se déploie en trois parties. J'avais totalement épousé le point de vue de la femme à la fin de la première et je ne comprenais pas que le livre se poursuive. Selon moi, tout avait été dit. Quelle naïveté !

Je découvre alors avec stupéfaction le point de vue de l'homme et en particulier qu'il n'est pas sourd aux émotions de celle avec qui il partage d'intenses moments. Je n'avais pas songé non plus jusque là qu'on pouvait considérer la frigidité au masculin (p. 182).

Est-ce qu'on pourrait aimer "trop" ? Se ravager d'amour (p. 186) serait-il envisageable ?

Le roman est le récit d'une passion dévorante à la folie, à la vie, à l'amor et à la mort qui se conjugue en trois temps. Je pensais qu'après Annie Ernaux tout avait écrit sur la passion mais non. Adeline Fleury renouvelle le sujet avec puissance.

Elle décortique le processus sur tous les fronts, y compris en quoi sexe, tendresse et inspiration peuvent s'auto-alimenter. Elle a recours à des comparaisons très fortes (p. 37) : Il y a les bébés secoués, dont les preuves de maltraitance ne sont pas détectables sur l'instant, mais dont les séquelles laissent des traces pendant des années, parfois jusqu'à l'âge adulte, et puis il y a les amoureuses secouées. Je suis une amoureuse secouée.

Elle décrit parfaitement l'état de manque amoureux (p. 74), très proche de celui d'un crackeux en manque, sauf qu'il n'existe pas de méthadone pour se sevrer de l'amour passionnel, on ne décroche pas comme ça d'une vraie rencontre. Plus loin (p. 94) : Tout comme il existe des chirurgiens esthétiques pour se faire gonfler la poitrine ou se refaire le nez, il devrait exister des chirurgiens affectifs pour réparer les blessures du coeur, une façon de réparer les vivants.

La femme meurtrie ne songe qu'à fuir et tentera de se restaurer au bord de la mer, convaincue que se "mettre sur la grève" pouvait suspendre les effets de la passion.

Plusieurs moments m'ont fugitivement évoqué des états amoureux proches de ceux d'une héroïne de Catherine Locandro et je n'ai pas été surprise d'apprendre qu'elle ait pu être une des premières lectrices.

Je ne veux pas en dire davantage parce que la découverte de ce roman exige qu'elle se fasse dans la chronologie imposée par l'auteure qui, non seulement aborde le sujet selon des angles différents mais accorde aussi la voix à chacun de ses personnages en concevant le récit de manière chorale, se réservant en quelque sorte l'emploi de l'italique pour exprimer son point de vue.

Adeline Fleury est journaliste, romancière et essayiste. Auteure d’un premier roman, Rien que des mots (François Bourin, 2016), elle se fait ensuite reporter de l’intime pour explorer la féminité et le désir dans le Petit Éloge de la jouissance féminine (François Bourin, 2015 ; rééd. poche La Musardine, 2018) et Femme absolument (J.-C. Lattès, 2017 ; rééd. poche Marabout, 2018).

Je tu, elle d'Adeline Fleury, éditions François Bourin, en librairie le 30 août 2018

samedi 25 août 2018

Suite française

Ce fut un des spectacles qui ont compté cet été en Avignon et on espère qu'il sera programmé bientôt dans une salle parisienne.

Virginie Lemoine connait bien l'oeuvre d’Irène Némirovsky dont elle avait déjà adapté (et co-mis en scène) Le bal que l'on a vu la saison dernière au Théâtre Rive Gauche.

Des images d'archives situent l'action en 1941 alors que l'Allemagne envahit la France. Nous sommes dans un petit village bourguignon. Madame Angellier, dont le fils unique est prisonnier de guerre, se voit contrainte d’accueillir chez elle un officier de la Wehrmacht, le séduisant Bruno von Falk. La vie s'organise et chacun fait de son mieux pour vivre selon ses convictions.

La maitresse de maison (Béatrice Agenin) restera longtemps inflexible, murée dans la mémoire de son héros de fils. L'officier (Samuel Glaumé) respecte autant que faire se peut les convictions de ses hôtesses tout en exprimant ses sentiments le plus délicatement possible envers Lucile (Florence Pernel), vite torturée entre son désir et son devoir de fidélité à un mari qu’elle n’a pourtant jamais aimé.

Des personnages hauts en couleur apportent une note d'humour. En particulier la bonne (Emmanuelle Bougerol) qui s'exprime avec une franchise désarmante, où la bourgeoise patronnesse (Christiane Millet) odieuse dans sa manière de chercher à tout prix l'arrangement qui lui conviendra. N'oublions pas le bon sens paysan incarné par Cédric Revollon.

C'est incroyable ce que les maisons françaises sont vides ? fera remarquer l'officier en découvrant son nouveau logement dont on sait que tous les objets de valeur ont soigneusement été camouflés. Plus tard Lucile comprendra qu'une interdiction n'est pas une impossibilité.... On suit les joutes oratoires et la valse des sentiments en se posant l'inévitable question : qu'aurions-nous fait à leur place ?

Virginie Lemoine s'est s'attachée, et ce n'est pas la moindre de ses qualités, à restituer fidèlement les mots de l'auteure, en n'inventant aucun dialogue, ce qui les rend encore plus précieux. On sait aussi ce que l'on doit à sa fille Denise, qui a sauvé et retranscrit le texte de sa mère. Irène Némirovsky est morte à Auschwitz en août 1942 alors qu'elle n'avait que 39 ans. Denise n'avait que 13 ans.

Dans Suite française, chacun révèle sa force ou sa faiblesse de caractère, en s'arrangeant de son mieux avec les contradictions auxquelles il est soumis. La mesquinerie côtoie le courage. Ce n'est pas nouveau mais c'est mis en scène avec beaucoup de justesse et interprété par d’excellents comédiens.

Le décor imaginé Grégoire Lemoine sert la dimension dramatique en permettant de jouer quelques scènes en transparence renforcées par un éclairage en demi-teintes travaillé par Denis Koransky pour restituer l'atmosphère étouffante et provinciale de cette période difficile où, malgré tout, des sentiments pouvaient éclore.
Suite Française d’après le roman d’Irène Némirovsky – Prix Renaudot – Editions Denoël
Adaptation : Virginie Lemoine et Stéphane Laporte
Mise en scène : Virginie Lemoine
Avec Béatrice Agenin, Emmanuelle Bougerol, Samuel Glaumé, Christiane Millet, Florence Pernel et Cédric Revollon
Lumières : Denis Koransky
Décor : Grégoire Lemoine
Son : Sébastien Angel
Musique : Stéphane Corbin
Costumes : Christine Chauvey
Coiffures : Christophe Nicolas-Biot
Du 6 au 28 juillet 2018 à 19h, Relâche les 10, 17 et 24 juillet
Au Théâtre du Balcon • 38, rue Guillaume Puy • 84000 Avignon • Tél : 04 90 85 00 80

vendredi 24 août 2018

Un homme aborde une femme de Fabienne Jacob, chez Buchet-Chastel

Le roman commence dans les rayons d'un supermarché. Des yeux se croisent et Fabienne Jacob raconte d'autres rencontres. Elle les analyse avec une pointe de mélancolie puisque depuis quelques années déjà on ne regarde plus, ni dans la rue, ni dans les transports en commun, ni ailleurs, celui ou celle qui pourrait devenir un(e) probable amant(e). On sélectionne sur annonces, libellées souvent comme des offres d'emploi.

C'est qu'il n'y a pas d'universalité géographique dans la manière dont Un homme aborde une femme et l'auteure s'empare courageusement de ce que les médias considèrent comme un fait de société (p. 55) à savoir la solitude des femmes, en osant analyser la pratique des sites de rencontre.

Les mots conduisent au corps. Fabienne Jacob connait bien le sujet auquel elle a consacré un livre en 2010 et la narratrice exprime sans détour ce qu'elle ressent face à la nudité.

La narratrice s'est fait plaquée par une phrase très crue mais elle a vécu des instants drôles, d'autres tragiques et elle raconte tout, dans le désordre. Il y aura des mots brutaux comme des cailloux, des injonctions avilissantes, de la poésie aussi. Tous ces mots bout à bout entrent en résonance avec ceux qu'on reçu d'autres femmes,  voisines, camarades d'université ou amies, composant un roman original qui résonne comme une musique.

Un homme aborde une femme de Fabienne Jacob, chez Buchet-Chastel, en librairie le 23 août 2018

jeudi 23 août 2018

Don Juane adapté et mis en scène par Emmanuelle Erambert

Don Juane au féminin donc, ... beaucoup m'ont dit être agacés par la tournure. Ils ont grandement tort ! le travail d'adaptation et de mise en scène d'Emmanuelle Erambert est re-mar-qua-ble. J'espère que je serai entendue là-dessus. Mais comme rien ne vaut sans preuve j'ai ajouté à la fin de cet article la bande-annonce du spectacle qui en donne une idée assez juste.

J'ai été enchantée de le découvrir en Avignon. Il est programmé deux soirs (pour le moment) sur Paris en septembre et il ne faut pas le manquer. Un calendrier additionnel est en préparation avec la tournée en banlieue et province.

On sait bien que Molière est quasiment intemporel. Ce qu'il a écrit pour un homme est tout à fait déclinable pour une femme. Le moeurs ont évolué et la séduction n'est pas ou plus un tabou.

Mozart a choisi ce thème pour composer un opéra. Emmanuelle Erambert conjugue en quelque sorte les deux arts en proposant une version qui demeure du théâtre, mais qui comprend aussi des morceaux chantés, superbement d'ailleurs en particulier par Garance Dupuy qui a une très jolie voix. C'est elle qui endosse le rôle titre. Elle semble fragile et mutine mais elle a un coeur d'acier et plus d'un(e) vont en faire les frais.

mercredi 22 août 2018

La vraie vie d'Adeline Dieudonné, chez l'Iconoclaste

(mise à jour 22 septembre 2018)
Je n'ai pas pour habitude de parler d'un livre avant sa date de sortie en librairie mais je fais exception pour La vraie vie parce que ce premier roman est un énorme coup de coeur et je constate que je ne suis pas la seule en apprenant qu'il est déjà sélectionné pour plusieurs prix littéraires (depuis que j'ai écrit ces lignes le roman a reçu le Prix du roman Fnac, le Prix Première plume et le Prix Filigranes 2018, on se réjouit de ces récompenses!). Ce n'est peut-être pas fini.

Le roman s'annonçait initiatique, drôle et acide. Le résumé le décrit comme le manuel de survie d'une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre en quelque sorte.

Invitée à la présentation des romans de la rentrée par l'Iconoclaste, j'avais eu la chance d'entendre Adeline Dieudonné nous promettre une littérature qui capterait le lecteur, qui ne le lâcherait pas. Je confirme !

La romancière belge nous a comblés. Elle situe l'action de ce premier roman dans un lotissement où chacun vit sa prostration solitaire, devant sa télé, cultivant, au choix, dépression, aigreur, misanthropie, apathie ou diabète (p. 122).

La famille habite un pavillon qui pourrait à première vue être ordinaire, si la quatrième des chambres n'était pas si épouvantable.

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Le premier chapitre donne tout de suite le ton, cinglant, d'un humour que l'on espère longtemps être du second degré. Il ne pourra rien arriver de léger et de joyeux à la narratrice (dont on ignore le prénom) dans cet endroit évoquant la maison hantée d'un film d'horreur ou celle d'un ogre.

mardi 21 août 2018

ToizéMoi dans Parents Modèles

Parents modèles est une comédie qui se joue dans un joli petit théâtre, tout de velours rouge, qui se laisse à peine deviner, au 25 de la rue Caumartin.

J'ai vu le spectacle le soir de sa reprise parisienne après son succès avignonnais (où je n'avais pas eu la possibilité de le programmer).

La soirée commence doucement sur un air de guitare manouche. On découvre une cuisine derrière une vitre bleutée Un couple de bobos aisés visite un appartement, au 3ème étage d'un 14 rue Alsace Lorraine (facile à mémoriser pour moi qui ai habité au 15) qui très vite va leur taper dans l'oeil et qu'ils vont obtenir pour une bouchée de pain suite à une erreur de l'agent immobilier. Une telle aubaine ne se laisse pas filer.

L'endroit étant vaste il pourra accueillir leurs trois enfants, les grands-parents, la proche famille et le voisinage, ... une quinzaine de personnages au total qui seront tous interprétés par le duo Toizémoi, alias Alain Chapuis et Marie Blanche, accueillis pour la troisième fois dans ce théâtre dirigé par Denise Petitdidier. Les péripéties peuvent commencer dans un dispositif de réalité augmentée fort bien conçu.

lundi 20 août 2018

Juste un peu de temps de Caroline Boudet

J'ai lu Juste un peu de temps avant qu'il n'apparaisse dans la sélection des 68 premières fois, qui désormais s'élargit à quelques seconds romans.

Le thème annoncé, la charge mentale, est un sujet d'actualité. Tout le monde semble découvrir que malgré les tentatives d'égalité des tâches entre hommes et femmes celles-ci continuent de subir une pression très importante à devoir assumer leur travail, la gestion du foyer, les enfants etc ... tout en jouant le rôle de la "femme parfaite" dont on pensait qu'on pourrait s'affranchir en prétendant qu'on n'est pas une Wonder Woman. Sauf qu'on agit comme si...

Alors forcément, un jour ça craque. Caroline Boudet en a fait le point de départ d'un livre, j'allais dire charmant, parce qu'il est plein de bonnes intentions. Sans être dans l'atmosphère du conte de fées moderne ça y ressemble souvent. Les ingrédients y sont et on frôle la comédie romantique. C'est une lecture-plaisir, de celles qu'on classe dans les livres "feel-good", même si l'auteure va plus loin que les clichés.

Sophie, trentenaire, 3 enfants (adorables), un mari (bardé de qualités), un bon job, une vie qui roule, mais mille et une (petites) choses à faire qui surtout ne laissent jamais un instant de liberté. Il y a longtemps que le mot solitude est sorti de son quotidien.

dimanche 19 août 2018

Le petit Déjeuner mis en scène par Charlie Windelschmidt

Il est probable que ce Petit déjeuner n'ait pas la même saveur selon la météo et l'humeur (voire l'humour) des convives avec qui on le partage.

Personnellement j'ai adoré le concept tout autant que sa mise en oeuvre. J'ai passé un délicieux moment littéraire en la compagnie des deux comédiennes et ce n'est pas si fréquent en Avignon de goûter le calme de cette manière.

Rien n'est conventionnel mais tout fonctionne. Les serveuses ne portent pas le tablier blanc à bavette d'un salon de thé bon chic bon genre. Leurs toques ont l'allure d'un haut-de-forme qui aurait été dessiné pour un ecclésiastique. Le bar est en planches de bois brut (l'idée est géniale, je la verrais bien au salon Maison et Objets). La vaisselle, dépareillée, a été chinée. Les lampes d'architecte sont de cuivre rose rutilant. Nous sommes en extérieur, dans la cour du musée Angladon, sous un dais de voiles bleu ciel.

Mais attention, le jus de fruit provient d'oranges pressées à la minute. Les boissons chaudes sont à bonne température. Les viennoiseries sont croustillantes. La confiture ni trop ni pas assez sucrée. Bref, c'est un vrai petit-déjeuner servi avec grand sourire et bienveillance.

L'accueil se fait avec naturel pendant que la collation s'organise et pourtant le phrasé n'est pas habituel. Entre deux questions d'ordre pratique concernant nos préférences gustatives, madame A et madame V (c'est comme cela qu'elles s'interpellent, mais je peux vous dire que le A désigne la blonde Anaïs Cloarec, et le V la brune Véronique Héliès) nous font la conversation à la manière du grand siècle et se répondent en usant d'extraits empruntés à des auteurs, très connus, ou moins.

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