vendredi 14 février 2020

Le Québecium

Vous y viendrez pour le cadre, pour la cuisine, et pour la bonne humeur du patron et de son équipe. Son nom, Québecium, peut se prononcer "qué-bé-siome" ou "qué-bé-kiomme" sans choquer le fondateur du lieu, Benjamin Berthiaume.

J'y ai mangé les meilleurs poireaux-vinaigrette de toute ma vie, à ceci près que ce sont des poireaux mimosa servis à peine tièdes et que la sauce n'est pas vraiment une vinaigrette même si elle contient du vinaigre et de l'huile. On a l'habitude au Québec, m'expliqua le patron, de cuisiner des recettes européennes en les twistant avec une petite touche d'épices. Il ajoute du comté 18 mois et des brisures de bacon à l'érable. Le résultat est bondieusement goûteux et je regrette que ma photo ne soit pas à la hauteur de la saveur ni de la présentation raffinée.

J'étais libre du choix du plat mais aurais-je pu commander autre chose qu'une poutine, mais il faut peut-être vous expliquer ce qui compose ce plat, apparu dans les années 50. avec juste trois éléments : des frites, de la sauce brune et du fromage en grains. La poutine est vite devenue populaire outre-atlantiqu. des concours de recettes sont régulièrement organisés. Nous autres, maudits français, nous sommes moqué longtemps de cette association, peut-être parce que nous avons un énorme choix de fromages alors qu'outre-atlantique il y a surtout du cheddar, en particulier celui de la fromagerie Saint-Guillaume et jusqu'à preuve du contraire le Québecium est le seul restaurant de tout Paris à importer ce fromage (et donc à préparer une authentique poutine).

Au fil du temps des québécois célèbres nous ont convaincu d'apprécier ce plat. Je me souviens de Linda Lemay en parler dans une de ses chansons avec beaucoup d'humour mais je n'avais jamais eu l'occasion d'en goûter.

Plusieurs explications circulent quant à l'origine du nom. J'aime bien celle de Benjamin qui m'a expliqué que ne sachant que faire des raclures de cheddar quelqu'un aurait dit en désignant un bol de frites : ben put it in (mets les dedans !). Il n'y avait plus qu'à arroser de sauce et servir.
Benjamin Berthiaume tenait absolument à l'inscrire à la carte aussi bien en version classique (et en portion simple ou double selon votre appétit) que revisitée. Il m'a proposé la variante Surf N' Turf. Très surprenante puisque les trois ingrédients de base, sont surmontés d'un émincé de calamars associé à des morceaux de poitrine de porc braisée. L'ensemble est relevé d'un kimchi de chou et saupoudré de coriandre haché. L'association terre-mer, plutôt commune à Montréal, fonctionne et je me suis régalée en allant chercher les frites au fond du récipient. A noter que comme il est de tradition au Québec, les pommes de terre ne sont pas épluchées. Les vitamines sont dans la peau et comme le légume est bio il n'y a rien à craindre.

jeudi 13 février 2020

Cœurs au Musée de la Vie Romantique

C’est la demeure du peintre Ary Scheffer et elle est devenue en 1987 le Musée de la Vie Romantique. Chacun sa conception des choses mais je vais avouer franchement que les collections permanentes (en accès libre) n’ont à mes yeux absolument rien de "romantique". Par contre le petit jardin et la verrière où est installé le salon de thé avec les bons produits de Rose Bakery sont éligibles à ce qualificatif.

Sa dénomination de Musée de la vie romantique est cependant pleinement justifié en ce moment avec la proposition d’une exposition temporaire qui commence à la date symbolique de la Saint-Valentin, intitulée Cœurs, et qui propose de mettre en lumière des œuvres contemporaines évoquant le romantisme.

La sélection faite par Maribel Nadal Jové, commissaire invitée et par Gaelle Rio, directrice du musée, est tout à fait intéressante et invite à voir diverses représentations des sentiments accrochés sur des murs roses ou bleus. On pourrait croire qu’elles nous proposent un point de vue féminin et un point de vue masculin mais il n’en est rien.

Ces deux couleurs, plutôt froides, symbolisent combien l’amour romantique n’est pas un amour heureux. De quoi freiner les tentations de nos concitoyens en matière d'imagination dans leurs scénarios de rencontres. J'irai jusqu'à vous inciter à vous méfier la prochaine fois qu’on vous promettra une soirée romantique. Elle pourrait mal finir. Et elle sera nécessairement éphémère. Voilà d’ailleurs pourquoi la dernière section se satisfera de montrer des cœurs gravés puisque les cœurs éternels sont bien trop rares. Mais commençons au sous-sol du pavillon qui se trouve dans la cour.

Le parcours se décline dans les deux espaces du grand atelier du peintre Ary Scheffer, en sept sections pour dessiner les contours d’un cœur multiple : cœur ouvert, cœur artiste, cœur symbole, cœur amoureux, cœur brisé, cœur gravé et cœur éternel. Le principe de la déambulation permet de faire ressentir au public les multiples nuances du sentiment amoureux en évoquant les grands thèmes de la séduction, du coup de foudre, de la déclaration d’amour, de l’érotisme, de la rupture, du deuil et de l’amour éternel. Des miniatures, dessins et objets précieux, aux côtés de formats plus spectaculaires, mêlant une approche naturaliste à une vision idéaliste, illustrent ce motif populaire, son sens symbolique et ses appropriations esthétiques dans l’art d’aujourd’hui.
J’ai remarqué -sans surprise quant à leur choix- deux immenses tableaux de Pierre et Gilles, une œuvre de Sophie Calle, une de Niki de Saint-Phalle (qui ne connaît pas son cœur rouge vif tournant  à coté de Beaubourg dans la fontaine Stravinski ?) deux autres d’Annette Messager, trois de Marc Molk. La présence de ces artistes s’inscrit dans une logique. Je regrette malgré tout que l’unique œuvre réalisée pour l’exposition (sans être néanmoins une commande) soit illisible. Même en s’approchant à l’extrême de la calligraphie de Marc Molk (à l'étage), conçue au demeurant pour être vue de près, il est impossible de déchiffrer plus de quelques mots. J’aurais apprécié que le texte, sans doute écrit avec une certaine intention, soit mis à disposition. Cet artiste qui se peint en accrochant son cœur enflammé à son poignet a sans doute beaucoup à dire sur le sujet.
On applaudit par contre à l’enthousiasme avec lequel les deux commissaires ont monté le projet. Quelle belle idée de faire dialoguer la délicate sculpture de fil d’acier crocheté de Luise Unger (2008) avec l’Opération à cœur ouvert d’Oda Jaune. L’univers de cette artiste bulgare figurative est extrêmement métaphorique et poétique.
Les oeuvres sont très variées, à la limite du kitsch comme ce God's Heart de Sarah Pucci (1902-1996) réalisé dans les années 1980 avec des perles, paillettes, épingles, mousse et statuette en plastique. Ou encore cette huile sur bois, de 2016, intitulée Marcel Duchamp par Ida Tursic et Wilfried Mille, un couple d'artiste ayant d'ailleurs rencontré le maitre de l'art conceptuel durant leurs études aux Beaux-Arts de Dijon.
Le coeur brisé est un thème cher aux romantiques. Voici le Cœur au repos d'Annette Messager, 2009. Tissage /  fil de fer, filet noir, 43 x 100 x 17 cm. Cette oeuvre qui est proche de l'installation évoque un cerf-volant avant qu'il ne tombe sur la grève comme un gâteau naufragé. L'artiste a utilisé un filet de pêchette couleur noire (souvent associée à la mort et au deuil) qu'elle fait tenir en équilibre au moyen d'une armature en fil de fer.
Je vous invite à vous asseoir un moment sur le canapé en arc de cercle, recouvert d'un velours orangé pour contempler les oeuvres du premier étage. Vous serez touché comme par une flèche par le cœur transpercé de Marc Molk ou celui en Cage de verre, de Françoise Pétrovitch, 2010, verre soufflé, argenture et miroir, production CIAV, Meisenthal, 90 x 47 x 47 cm.
Votre regard s'accrochera sans doute ensuite sur ce néon de Hsia-Fei Chang, artiste taïwanaise née en 1973 à Taipei, vivant et travaillant à Paris, et qui témoigne de la polysémie de l'appropriation technique du thème.
Le récit sur l’amour se poursuit ensuite dans l’ensemble du musée, invitant le visiteur à revoir de façon sensible et poétique les collections permanentes du musée.
Je rappelle que cette exposition ouvrira pour la Saint-Valentin, lors d’une journée exceptionnelle gratuite destinée à tous les amoureux de l’art, de la musique et de la poésie. Une riche programmation culturelle, des animations et des dispositifs de médiation comme un photomaton, un parcours de visite pour les enfants, une carte du cœur ainsi que des visites guidées et des ateliers, feront battre le cœur du public au musée de la Vie romantique.

De multiples animations, ateliers et conférences sont répertoriés sur le site du musée.

Cœurs. Du romantisme dans l’art contemporain
Avec des oeuvres de Martine Aballéa, Pilar Albarracín, John M. Armleder, Gilles Barbier, Ronda Bautista, Sophie Calle, Hsia-Fei Chang, Delphine Coindet, Jim Dine, Jacques Halbert, Oda Jaune, Ouka Leele, Philippe Mayaux, Annette Messager, Marc Molk, Mrzyk & Moriceau, Claude Nori, Vincent Olinet, Jorge Orta, Jean-Michel Othoniel, Françoise Pétrovitch, Pierre et Gilles, Sarah Pucci, Agatha Ruiz de la Prada, Niki de Saint Phalle, Ida Tursic et Wilfried Mille, Luise Unger, Winshluss.
Du 14 février – 12 juillet 2020
Musée de la Vie romantique
Hôtel Scheffer-Renan
16, rue Chaptal – 75009 Paris - Tél. 01.55.31.95.67
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, fermé les lundis et le 1er janvier, le 1er mai et le 25 décembre
Accès gratuit aux collections permanentes

mercredi 12 février 2020

Photographies de Charlotte Perriand au Pavillon Comtesse de Caen

De toutes les photos exposées au Pavillon Comtesse de Caen (fraichement rénové en 2019 avec une nouvelle scénographie généreusement offerte par Jean-Michel Vilmotte, membre de la section d'architecture de l'Académie des beaux-arts) j'ai retenu une photo de Charlotte Perriand (1903-1999), que je croyais être un strict choix personnel. Disons que j'ai bon goût puisque, ensuite, je l'ai vue partout.

Pareillement quand j'ai voulu prendre un cliché la représentant, et illustrant son énergie, sa liberté de pensée et d'agir ....voilà que je réalise que c'est la photo que l'on voit partout sur les réseaux sociaux pour rappeler que l'exposition qui lui est consacrée à la Fondation Vuitton va s'achever sous peu. Je ne le savais pas.

Alors qu'il reste quelques jours pour y découvrir Le monde nouveau de Charlotte Perriand, en termes d'architecture et de design plus qu'en tant que photographe c'est sous cet aspect que l'Institut de France a choisi d'honorer cette femme d'exception.

L’exposition présente 48 photographies sélectionnées dans le fonds photographique Charlotte Perriand géré par sa fille Pernette Perriand-Barsac et son gendre Jacques Barsac, dont beaucoup sont rarement montrées au public.

Le parcours est articulé autour des principales thématiques explorées photographiquement par l’artiste de 1927 à 1940 : le monde paysan, la montagne, et les objets naturels qu'elle-même, Fernand Léger et Pierre Jeanneret associaient à l'art brut. Comme par exemple le Bloc de glace dans la forêt de Fontainebleau immortalisé en 1935 et qui figure en tête de cet article.

C'est Lélia Wanick Salgado qui assure le commissariat de l'exposition et qui a sélectionné les prises de vue. Etant elle-même très impliquée dans les combats écologiques il est probable que son regard a été dirigé par son propre engagement. Quoiqu'il en soit on découvre grâce à elle une artiste qui s'intéressait à tout, et qui, comme me l'a confié sa fille, affirmait qu'il fallait voir la vie en éventail.
Alors qu'elle dessinait énormément la photo deviendra sa nouvelle passion et il est amusant de savoir le rôle que son premier mari, le négociant en tissus anglais Percy Kilner Scholefield, a joué en lui offrant son premier appareil photo. Sa fille n'aura pas à attendre longtemps pour recevoir un tel cadeau, l'année de son dixième anniversaire.
On admire dans ce Pavillon combien Charlotte Perriand avait l'oeil de l'architecte dans toutes ses compositions, y compris lorsqu'elle mettait en scène des anonymes ou des personnalités. On est époustouflé de voir comment elle photographiait la nature, et surtout la montagne. Il ne fait aucun doute qu'elle était une alpiniste chevronnée.
Ceux qui connaissent son travail pourront établir des liens entre les clichés pris en Extrême-Orient, et notamment au Japon, et nous regarderons d'un autre oeil une station de sports d’hiver, notamment celle des Arcs, à laquelle elle a consacré vingt ans de sa vie.

J'ai beaucoup aimé aussi le diaporama qui fait exister Charlotte sous nos yeux comme sujet. C'était  à n'en point douter une femme libre, féministe, pionnière à bien des égards. 
Charlotte Perriand, photographies
Exposition au Pavillon Comtesse de Caen
27 quai de Conti - 75006 Paris
Du 13 février au 22 mars 2020

dimanche 9 février 2020

Une bête au paradis de Cécile Coulon

J'ai rencontré Cécile Coulon il y a quelques mois, chez son nouvel éditeur, l'Iconoclaste, et j'ai été séduite par la manière dont elle présentait son sixième roman.

Nous étions cependant à la quasi-veille de la rentrée littéraire, au milieu d'une offre abandonnante et ce n'est pas elle que j'ai lue en premier.

Jean-Baptiste Andrea, avec Cent millions et un jour, et Mathieu Palain  avec Sale Gosse, l'ont si je puis dire, coiffée au poteau. Une bête au paradis s'est empoussiérée dans une pile de livres. L'ordre des lectures de chacun est mystérieux, tout comme ce qui fait qu'on poursuivra (ou non) un cheminement commencé à travers les pages.

Ce n'est que récemment, à mon retour du Mexique, après avoir été sevrée de livres (le format numérique n'offre pas le même plaisir) que je me suis immergée dans ce roman qui m'a quasiment dévorée.

J'ai été fascinée par la manière qu'a l'auteure de partager la manière dont la terre peut nous subjuguer et la passion quasi amoureuse que l'on peut ressentir pour un terroir. J'ai très vite été transportée dans la ferme où je passais une grande partie de mes vacances, à une époque où le seul signe de modernisme était l'électricité. L'écart de confort avec ce que je connaissais chez mes parents était colossal mais je n'en souffrais pas. Aucun besoin de télévision, de réfrigérateur ni même d'eau courante dont l'intérêt était éclipsé par les odeurs animales, l'humus des sous-bois, les parfums du foin qui sèche dans la grange ...

Chaque jour obéissait à un rituel immuable scandé par les travaux agricoles et pourtant chaque seconde était propice à un émerveillement. D'autant que je savais, malgré mon jeune âge, que la famille devrait se séparer de cette terre en raison des difficultés à l'entretenir. J'avais deviné l'ombre d'un secret familial constituant une menace mais cette situation rendait chaque séjour palpitant comme une aventure.

Autant vous dire que le cadre décrit par Cécile Coulon était pour moi totalement plausible. J'avais à chaque page le sentiment de revenir sur les pas de mon enfance, à ceci près que la ferme de mes grands-parents n'avait pas reçu le paradis comme nom de baptême. Je  traversais la cour, m'arrêtais un instant sous le tilleul centenaire, m'approchais de la mare qui est restée dans mon souvenir aussi immense qu'un lac et je poursuivais jusqu'au poulailler, attenant au jardin. J'ai revécu des émotions enfouies et que je ne pensais jamais connaitre de nouveau, plus fortes et plus authentiques que si j'y remettais les pieds car tout a sans doute changé depuis.


Comme je comprends que cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux soit essentielle pour Emilienne. Elle y élève, avec pour uniques ressources son courage et le produit de l'élevage de quelques animaux, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, dont les parents se sont tués dans un (stupide) accident de la route à quelques kilomètres de là. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, symbole d'une réussite dont il est avide.

Le lecteur est aussi proche de Blanche que d'Emilienne, différentes mais toutes deux attachées à leur terre. Il compatit pour Gabriel, enfant fragile dont on craint qu'il ne lui arrive malheur. Et pour Louis, enfant martyr recueilli par Emilienne comme elle aurait soigné un animal blessé par un prédateur.

Cécile Coulon nous prévient dès le début que tout finira mal mais j'ai voulu croire que la prophétie ne se réaliserait pas. C'est aussi en cela que son écriture est magique puisqu'elle parvient à nous tenir en haleine, au fil des pages d'un roman noir et pourtant lumineux comme un récit biblique et qui ne nous épargne aucune larme des pleurs et des torrents de honte (p. 297).

Certaines scènes sont difficiles à soutenir, comme celle (p. 63) que nous avait lue l'auteure, racontant pourquoi Emilienne tord le cou de la poule préférée de Blanche, justifié par une phrase qui fait figure de sentence : ne fais jamais de mal à un plus petit ou tu souffriras par un plus fort.

Les chapitres sont annoncés par un verbe à l'infinitif qui résonne un peu comme les étapes d'un chemin de croix. Le récit est violent comme une passion mais il est magnifique et l'attribution du Prix Littéraire du Monde est amplement justifié.

Cécile Coulon est née en 1990. En quelques années, elle a fait une ascension fulgurante et a publié six romans, dont Trois Saisons d’orage, récompensé par le prix des Libraires, et un recueil de poèmes, Les Ronces, prix Apollinaire. J'ai hâte de me plonger dans tous ces ouvrages.
Une bête au paradis de Cécile Coulon, l'Iconoclaste, en librairie depuis le 21 août 2019

samedi 8 février 2020

Singulier avez-vous dit ? exposition au Pavillon des Arts de Chatenay-Malabry

Si vous aimez que l’art vous surprenne, ne manquez surtout pas l’exposition proposée au Pavillon des arts et du patrimoine de Châtenay-Malabry jusqu’au 7 mars prochain.

Les œuvres qui ont été sélectionnées sont issues d’une collection extraordinaire d’art contemporain appartenant à un ancien hommes d’affaires, joueur de rugby et pilote d’avion et musicien de fanfare, qui témoigne d’une passion viscérale pour l’art singulier situé à la marge de la création contemporaine depuis plus de quarante ans, sans se préoccuper de la mode pour privilégier plus que tout la condition humaine qu’il place au coeur du dialogue qu’il entretient avec les artistes.

Il a longtemps conservé sa collection dans les sous-sols de sa maison jusqu’à ce qu’il trouve le cadre idéal pour les montrer au public dans l’abbaye d’Auberive en Haute-Marne depuis 2012.

Cet homme, c’est Jean-Claude Volot et il habite toujours à Châtenay-Malabry. Il a tenu, en lien avec les services culturels de la ville, à faire profiter les habitants d’une partie de sa collection, dans un endroit ouvert librement au public, du mardi au samedi.

Il parait que c’est une toute petite de sa collection. Qu’il faudrait 33 années pour l’exposer dans sa totalité. En tout cas les artistes retenus sont particulièrement intéressants. Je vous incite vraiment à aller voir ces œuvres dont le choix peut être qualifié de pointu, de déroutant, voire même de singulier, puisqu’il s’agit majoritairement d’artistes appartenant au mouvement de l’Art brut. Rassurez-vous, elles sont tout à fait accessibles sans qu’il soit nécessaire d’avoir des connaissances artistiques particulières, même si une visite en présence du collectionneur reste néanmoins inoubliable. En effet il nous prépare à être surpris, voire même peut-être à éprouver une certaine frayeur : Je n’aime pas la jolie peinture. J’aime la vraie.

J’ai eu la chance de suivre une visite commentée et c’est un moment inoubliable.  Non seulement il connait bien les oeuvres, c’est un minimum, mais tout autant les artistes et il parle sans filtre de la cuisine du marché de l’art tout en soulignant que l’art n’est pas le marché. Ce qu’il dit de l’intérêt de la spéculation est passionnant, par exemple lorsqu’il explique que cela permet à François Pinault (dont la fondation est propriétaire du Palazzo Grassi et de la Pointe de la Douane) d’ambitionner de sauver la ville de Venise en générant 23 millions d’euros de bénéfices annuels.

Même s’il affirme ne pas être intéressé par les artistes reconnus et préférer rechercher des pépites ignorées de beaucoup il n’empêche que sa collection, au fil du temps recèle des trésors, comme l'oeuvre d'Hervé Di Rosa retenue pour l'affiche et qui est la première de cet article.

vendredi 7 février 2020

Hedda de Sigrid Carré Lecoindre

Lena Paugam est exceptionnelle en parvenant à interpréter tous les personnages : le narrateur, la femme, l’homme et l’enfant.

C’est une excellente idée d’une part parce que théâtralement cela révèle une grande comédienne mais d’autre part surtout parce que cela montre que les choses ne sont pas binaires dans un couple. La différence est ténue entre le bourreau et sa victime et je ne dis pas pour autant que la victime soit consentante en pleine conscience.

Il y a comme l'écrit si précisément Sigrid Carré Lecoindre, un moment de la vie où on perd le pourquoi du comment de ce qu'on fait.

Pour résumer la pièce on peut dire que c’est une histoire d’amour comme il y en a tant, une histoire ordinaire qui se contorsionne et part à la dérive. De petites peurs en grandes humiliations, on raconte le récit d’Hedda, une de celles dont on dit qu’elles sont restées, malgré le premier coup et malgré ce qui a suivi.

Initialement, à l'automne 2016, le projet devait s'intituler Bégayer sa vie / Au bout du plongeoir pour signifier d'une part la difficulté de Lena Paugam à faire un choix pour soi-même, à l'instar de quelqu'un qui ne pourrait se décider entre le désir de plonger et l’empêchement de le faire. Elle a souhaité ensuite aborder la question du mutisme et de la solitude des femmes qui vivent dans la terreur de leur compagnon et qui ne savent pas comment ni à qui en parler.

Elle a donc proposé à Sigrid de poursuivre en orientant l’écriture sur une fiction autour de la violence dans le cadre secret du couple, en s'inspirant de la vie d'Hedda Nussbaum, une femme américaine née en 1942, dont le nom fut rendu célèbre en 1987 suite à une affaire judiciaire où elle fut accusée par son mari Joël Steinberg d’avoir tué sa fille adoptive, Lisa Steinberg. Ses défenseurs furent nombreux à la présenter comme victime de violences physiques et psychologiques exercées sur elle par son mari. Elle a écrit le livre Surviving Intimate Terrorism, paru en 2005.

Cependant Hedda n’est pas (seulement) un spectacle sur les violences faites aux femmes car il raconte également l’histoire d’un homme qui se découvre monstrueusement violent et ne parvient pas à maîtriser ses colères et ses frustrations. Si au départ la relation entre les amoureux est équilibrée on la voit basculer et provoquer l'autodestruction.

jeudi 6 février 2020

1, 2, 3 sucré au Théâtre de Nesle

On dirait qu'on va jouer à nouveau jeu inspiré du célèbre 1, 2, 3 soleil qui anime les cours de récréation et c'est un peu ça.

L'auteur et comédienne Azuki Hagino s'est émue du déséquilibre alimentaire des enfants auprès desquels elle animait des ateliers. Alors elle a eu l'idée de concocter un spectacle qui soit à la fois artistique, pédagogique et ludique.

Le pari était audacieux. Il est réussi. D'autant plus que l'on peut supposer que la pièce est une sorte de "Work in progress" et que les dialogues évolueront au fil de la découverte de nouvelles recherches parce que la question de l'alimentation, déjà cruciale, pourrait connaitre la révélation de nouveaux scandales.

Je pense notamment aux controverses sur l'emploi de pesticides pour favoriser la croissance des avocatiers et la déforestation clandestine d'une partie de la biosphère mexicaine. Il ne fait aucun doute que les apparences sont trompeuses.

Les deux comédiennes, Azuki Hagino comme Audrey Lamarque composent des duos qui fonctionnement très bien : la diététicienne et la cliente, l'enseignante et son élève, la mère (ou la grand-mère) et la petite fille.

La mise en scène alterne les propositions entre capsules vidéo, jeu purement théâtral, démonstrations, participations du public en faisant appel aux cinq sens. Le spectacle s'adresse aux enfants à partir de 5 ans mais il est adapté pour convenir à tous les publics et les parents accompagnateurs de leur progéniture ne s'ennuieront pas une minute.

Il est même fort probable qu'ils apprendront des informations utiles sur l'alimentation, propres à bousculer leurs mauvaises habitudes, en donnant des clés pour contourner les sucres industriels et autres additifs, tout en gardant le plaisir gourmand intact. Car, rappelons-le, c'est un des objectifs de l'artiste qui est Chef diplômée en "raw food" (la cuisine à base température de produits non transformés) que de bousculer les idées reçues.
Le jour de ma venue la représentation était suivie d'un bord scène en présence de scientifiques :
Krotoum Konaté, chimiste, nutrithérapeute et ex-directrice de l'Institut technique de l'Alimentation Bio,
Aris Christodoulou fondateur de Siga Care -Digital Food Lab qui travaille à l'élaboration d'un nutriscore intégrant les produits ultra transformés, recommandé par Anthony Fardet,  Ingénieur Agro-Alimentaire & Docteur en Nutrition Humaine, auteur de "Halte aux aliments ultra-transformés ! Mangeons Vrai".

Mais même sans une telle rencontre la discussion entre le public et les deux artistes doit être un moment d'échanges très riches, que l'on soit au théâtre ou dans le cadre d'une représentation scolaire.

"1, 2, 3 sucré"
A partir de 5 ans
Du 29 janvier au 28 mars, le mercredi et le samedi à 15h
Tous les jours, du mardi au samedi, pendant les vacances scolaires
(du 11 au 22 février), à 15h
-Relâche le 7 mars-
Rencontre-goûter les 3 et 14 mars
Au Théâtre de Nesle - 8 rue de Nesle - 75006 Paris - 01 46 34 61 04

mercredi 5 février 2020

Aime-moi de Géraldine Martineau

Gerry est une jeune femme d'une trentaine d'années qui a enchaîné les relations toxiques et souffre de célibat prolongé. Désespérée par sa solitude en plein "âge de l'horloge", sa mère décide de prendre les choses en main. Elle l'inscrit à une thérapie miracle de dernier recours... Aime-moi est le portrait drôle et grinçant d'une jeune femme de son époque dans toutes ses névroses et ses contradictions.

J'avais lu ce résumé avant de venir au théâtre et je ne m'attendais pas du tout à ce que j'ai vu (peut-être ai-je été influencée par Hedda, le spectacle vu précédemment dans la même salle). Alors je vais tenter d'insister sur les points forts de ce spectacle.

Je suis venue parce que je suis "fanissime" de la comédienne, Géraldine Martineau. Donc à la limite, peu m'importe le sujet. Ce n'est pas ce qui me décidera à la voir. Mais vous n'êtes pas comme moi et je reconnais que la lecture de quelques lignes influence la réception du spectacle. Je n'échappe d'ailleurs pas à la règle.

Aime-moi est très drôle, très touchant, totalement sincère, sans concessions et pourtant ultra positif. L'heure passe à une vitesse folle et on a envie de revenir parce que l'authenticité est si manifeste que l'on est certain d'avance qu'on vivra une soirée un peu différente, tout autant captivante.

D'abord je voudrais dire que mon admiration pour Géraldine Martineau ne date pas d'hier. Je pense que je l'ai découverte dans Terre océane, mise en scène par Véronique Bellegarde il y a presque dix ans, revue dans Dormir cent ans, de Pauline Bureau, au Théâtre Paris-Villette, puis en tant que metteuse en scène dans La mort de Tintagiles, à la Tempête, bouleversante à coté d'Isabel Otero dans Déglutis ça ira mieux, la dernière pièce d'Eric Métayer et Andréa Bescond, au festival d'Avignon, et enfin dans Pompiers dans la mise en scène de Catherine Schaub au Rond-Point (quel duo exceptionnel avec son partenaire Antoine Cholet) qui l'avait déjà mise en scène 4 ans plus tôt dans Le Poisson belge à la Pépinière et pour lequel elle recevra le Molière de la révélation féminine en 2016.

Géraldine Martineau a l'art de se glisser dans la peau d'un personnage fragile, soit qu'il soit un enfant, soit une femme maltraitée ou une fille placée face à un dilemme insensé. Tous ces rôles m'avaient conditionnée à la voir définitivement comme une tragédienne, de la carrure par exemple d'une Anne Alvaro.

Grand bien lui a pris de se saisir de la plume pour s'écrire un rôle : la voilà autorisée à faire preuve de légèreté. Sans pour autant concéder une once au sérieux du sujet qui démarre sur un mode mystérieux.

Elle joue finement sur de multiples registres, danse à la perfection sur une musique de Juliette Armanet et chante Brel avec justesse. Et surtout elle aborde de front des sujets que l'on dit actuels mais qui sont hélas universels, en particulier la rudesse de la rupture par un 4 L (largage long lent et lâche), l'urgence de l'horloge biologique même si la congélation d'ovocytes est une possibilité récente et surtout la difficulté qu'ont les femmes d'exister entre une partie d'elle-même qui ne parvient pas à dire non (parce qu'elles sont programmées pour rendre les autres heureux) et une volonté farouche de se réaliser.

Malheureusement Aime-moi ne fera l'objet (pour le moment) que d'une courte exploitation au Belleville. Courez-y ! Et ne craignez pas de voir la pièce dans l'interprétation de Diane Bonnot qui la joue en alternance. Je suis certaine qu'elle est excellente elle aussi.
Aime-moi
Texte Géraldine Martineau
Mise en scène Zazon Castro et Géraldine Martineau
Avec Diane Bonnot en alternance avec Géraldine Martineau
Du lundi 3 février au mardi 25 février 2020
Au Théâtre de Belleville
16 passage Piver - 75011 Paris - 01 48 06 72 34
Géraldine Martineau
➽ Lundis 3, 10 et 24 février à 19h15, Mardi 18 février à 19h15, Mercredi 5 février à 21h15 et Dimanche 16 février 2020 à 17h30
Diane Bonnot
➽ Lundi 17 février à 19h15, Mardis 4, 11 et 25 février à 19h15, et Dimanches 9 et 23 février 2020 à 17h30
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de PicturesByLu

mardi 4 février 2020

Les coulisses du Parc des Princes

Je ne me doutais pas un instant de ce que j'allais découvrir ce matin en me rendant à un Workshop sur le thème de la Côte d'Azur, Terre de Sport.

En dehors de la course Paris Nice, c'est plutôt une image culturelle que sportive que j'avais de cette destination marquée par le festival de Cannes, le Carnaval de Nice, l'empreinte de Picasso, la fondation Maeght, les ruelles de Saint-Paul-de-Vence, les parties de pétanque d'Yves Montand à la Colombe d'Or ... Je ne vais pas ajouter un souvenir de crèche vivante un soir de réveillon car on va me croire plus que centenaire.

Plus sérieusement et en dehors de la culture j'aurais parié sur les traditions, la parfumerie, et la gastronomie : la bouillabaisse, l'aïoli, la salade niçoise, le pistou, les fruits confits et la socca. Il fut d'ailleurs bien question de ces deux spécialités ce jour-là, preuve que je ne suis pas complètement vintage. La socca elle-même se modernise puisqu'elle  se décline en version chips 100% pois chiche.

La manifestation laissait supposer un virage sportif et il est bel et bien pris par l'ensemble de la région, et cela depuis quelques années. Plusieurs grands rassemblements existent depuis longtemps et sont devenus incontournables : Marathon des Alpes-Maritimes Nice-Cannes, UltraTrail Côte d’Azur Mercantour (UTCAM), régates, rencontres équestres et autres événements entre mer et montagne : swimrun, TriGames, triathlons, semi-marathons et bien sûr ski sans compter l’offre golfique azuréenne et l'IronMan ... que je n'aurais pas dû oublier, ayant chroniqué il y a cinq ans le formidable film de Nils Tavernier, De toutes nos forces.

L’ensemble des Collectivités Territoriales multiplie ses investissements dans l’événementiel sportif et le calendrier 2020 est particulièrement dense : le Conseil Départemental des Alpes-Maritimes crée l’Outdoor Festival 06, le territoire de la Métropole Nice Côte d’Azur et le département des Alpes-Maritimes seront le théâtre de trois étapes du Tour de France et accueilleront également l’Etape du Tour, de nouveaux événements cyclistes pro sont proposés comme le Mercan’Tour avec l’ambition devenir une course classique, le Gravel Trophy mettra à l’honneur l’arrière-pays azuréen.

Ce workshop m'a permis de découvrir de nouveaux sujets à traiter sur le blog ou dans les émissions que je produis et anime sur Needradio, et particulièrement Une journée à ...

lundi 3 février 2020

L’attaque du Calcutta-Darjeeling d'Abir Mukherjee

J'ai poursuivi ma découverte de la sélection du Prix des lecteurs d'Antony 2020 avec L’attaque du Calcutta-Darjeeling, un roman policier d'Abir Mukherjee dont je crois qu'il s'agissait de son premier roman.

Je n'aurais pas pensé à l'ouvrir s'il n'avait pas figuré dans la sélection de ce prix et c'est une surprise agréable. Il est assez amusant de plonger dans l'atmosphère qui régnait dans l'Empire colonial britannique au début du XX°siècle, alors que la Grande Guerre venait de se terminer en Europe.

J'ai suivi avec plaisir les péripéties du capitaine Wyndham qui débarque à Calcutta en mars 1919 avec ses a priori qui se heurtent souvent à ceux des indiens. Il découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique espérant faire fortune : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons.

Son expérience acquise à Scotland Yard ne lui facilite pas toujours la tâche mais il peut compter sur un officier indien, le sergent Banerjee ... à moins qu'il ne soit à la solde des révolutionnaires. A qui se fier ? Telle est la question que le lecteur se pose au fil des pages.

L'assassinat d'un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel a t-il un lien avec l’attaque du wagon postal du Calcutta-Darjeeling ? Tout semble s'imbriquer pour composer un puzzle. L'enquête est menée tambour battant, loin du flegme légendaire, mais ponctué de subtiles touches d'humour.

Elle sera résolue à la toute fin mais il parait que d'autres épisodes sont prévus. Nous retrouverons donc sans doute bientôt quelques uns des personnages de ce roman.

L’attaque du Calcutta-Darjeeling d'Abir Mukherjee, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, chez Liana Levi, en librairie depuis le 17 octobre 2019

Livres précédemment chroniqués :
Joseph Ponthus, A la ligne 
Alexis Ragougneau Opus 77
Line Papin, Les os des filles

dimanche 2 février 2020

#JeSuisLà un film d'Éric Lartigau

Voilà un film qui m’a beaucoup réjouie, étonnamment puisque la fin n’est pas celle qu’on attendrait dans ce qu’on peut appeler la catégorie comédie romantique même si le propos va au-delà. Peut-être faut-il inventer un genre nouveau à savoir comédie philosophique.

Alain Chabat y est surprenant, tour à tour naïf ou entreprenant.

Je ne sais pas trop si je dois écrire le titre du film #jesuislà, sans aucune majuscule, comme on le fait sur Instagram ou #JeSuisLà comme on peut le lire sur l'affiche du film (ou sur Facebook).

L'interrogation est justifiée par le fait que le poids des réseaux sociaux, et singulièrement celui d'Insta (comme on dit dans le jargon) est colossal dans le scénario :

Stéphane mène une vie paisible au Pays Basque entre ses deux fils, aujourd’hui adultes, son ex-femme et son métier de chef cuisinier. Il lui manque un petit frisson et ce ne sont pas les retards à répétition de sa collaboratrice (Blanche Gardin dont on ne sait jamais si son accent est forcé pour créer un effet comique ...) qui vont le faire frémir. Il va un jour poster la photo d'un arbre (dans une scène d'acrobatie comme seuls les accros à Insta sont capables d'en faire) et ce sera le point de départ pour des échanges quotidiens avec une jeune femme.

Il se trouve que Soo est sud-coréenne. le rôle a été confié à Doona Bae qui est une star dans son pays natal. La distance n'effraie pas Stéphane qui, victime en quelque sorte de son addiction, décide, sur un coup de tête, de s’envoler pour la Corée pour la rencontrer puisqu'elle lui a promis de l'attendre à l'aéroport et qu'il espère voir avec elle les cerisiers en fleur.

Le film a commencé par un mariage et on suppose que l'histoire finira de la même manière. Mais la réalité, on s'en doute assez rapidement, ne sera pas conforme au rêve ...

Nous avions tous été émus aux larmes par la Famille Bélier de ce même réalisateur, Eric Lartigau. Il y a des points communs entre les deux, notamment la quête initiatique, même si cette fois, c'est un homme d'âge mur qui l'entreprend.

L'histoire de #JeSuisLà semble "incroyable" et pourtant il parait qu'au moins quatre fois par mois, des hommes doivent être rapatriés après être venus à la rencontre de Coréennes, avec lesquelles ils n’ont jamais pu faire connaissance. Cela dit bien les conséquences auxquelles d'anodines conversations virtuelles peut conduire.

Dans les premières scènes Stéphane semble ne pas avoir de goût particulier. A la question posée par Soo de savoir ce qu'il aime il répond à la jeune femme "Je sais pas. Tout". Face à son incertitude la seule affirmation qui ait du sens sera "Je suis là" ... même s'il est présent-absent parmi les siens. Ses échanges s'effectuent de façon publique mais dans une relative confidentialité puisqu'il n'y a alors que deux douzaines de personnes à les lire.

Certains spectateurs pensent à Lost in translation de Sofia Coppola (2004) mais à l'inverse de Bob Harris (interprété par Bill Murray) qui contemple Tokyo d'en haut, sans vraiment la voir, semblant ailleurs, détaché de tout, incapable de s'intégrer à la réalité qui l'entoure, Stéphane au contraire est  extrêmement attentif à tout. Que ce soit des danseurs de K-Pop (le groupe Myteen) qu'il regardera avec étonnement ou des personnes modestes comme une technicienne de surface, ou encore des cadres éméchés, des basketteurs limougeauds, un chef coréen, un sympathique chauffeur de bus. Et de fait il attirera la sympathie puisque le compteur de ses abonnés ne cessera de grimper.

Mais au final qui trouvera-t-il au bout du chemin ? Soo viendra-t-elle à sa rencontre comme elle l'a promis ? N'oublions pas que la finalité romantique n'est jamais heureuse.

Ce film m'a fait voyager en Corée dans un décor que je ne connaissais pas. Les images sont étonnantes, montrant à la fois une modernité extrême dans les espaces de l'aéroport d'Icheon qui par certains aspects fait figure de complexe hôtelier, et une tradition effrayante dans les marchés et les rues bondées ... parce qu'on pense à l'épidémie qui frappe la Chine toute proche en ce moment.

On sera d'accord avec Stéphane : ils aiment bouffer dans ce pays (au passage on remarquera que Cyril Lignac a joué un rôle de conseiller sur le film). On mesure aussi petit à petit la différence de perception des sentiments entre coréens et européens. Il existe un mot coréen qui renvoie à la capacité d'écouter et de décoder les émotions de l'autre sans qu'il ait à les formuler. C'est le "nunchi" qui pourrait se rapprocher du concept d'intelligence émotionnelle.

Les émissions de cuisine nous ont appris qu'il existait une cinquième saveur, typiquement japonaise,  "l'umani". Avec son film, Eric Lartigau nous enseigne une autre spécificité asiatique. Nous en sortons comme régénérés ... démontrant, en fin de compte, qu'il faut s'éloigner de chez soi pour mieux se retrouver.

Un film amusant à voir en couple au moment de la Saint-Valentin puisque sa sortie en salles est quasi concomitante. Et bien entendu propice à débattre ensuite de la virtualité réelle ou supposée du scénario. De la notion de rêve et du présent.

samedi 1 février 2020

Les corps conjugaux de Sophie de Baere

J'avais plébiscité le premier roman de Sophie De Baere, découvert grâce aux 68, La dérobée et c'est avec un grand plaisir que j'ai ouvert le second, intitulé Les corps conjugaux.

Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, et son immense amour, sa fille de dix ans ?

Je ne vais évidemment pas vous dévoiler les tenants et les aboutissants de cette histoire d'amour fou qui se vivra au coeur de multiples secrets de famille, mais il y a tout de même quelques petits détails à savoir pour l'apprécier pleinement, et paradoxalement surtout pour ceux qui furent ses premiers lecteurs.

Sophie de Baere aime tant les héros raciniens qu'elle a donné leur tempérament à Alice et Jean dont elle a choisi de situer l'histoire dans le contexte encore conformiste des années 90 (sur certains aspects puisque la pédocriminalité était curieusement très acceptable dans certains milieux).

Cette clé de lecture vous permettra d'accepter l'effroi qu'Alice peut ressentir à l'idée que son entourage découvre qui est véritablement l'homme qu'elle a épousé. Car il me semble que pareille situation ne serait pas aussi dramatique aujourd'hui où la puissance des sentiments, quand ils sont vrais et partagés, ne condamne pas le bonheur.

D'ailleurs Catherine Locandro avait publié l'année dernière sur cette même veine Des coeurs ordinaires qui est un roman dont l'action se déroule plus près de nous.

C'est un fait divers s'étant déroulé au Brésil qui a été le point de départ du roman. Dans la réalité l'histoire se poursuit puisque les amoureux restent ensemble. Sophie de Baere a décidé d'écrire une tragédie, celle d'Alice qui se trouve empêchée par sa mère (extrêmement toxique au demeurant) pygmalion tant aimée et tant subie (p. 58) de vivre sa passion en la menaçant de tout révéler à sa fille âgée alors d'une dizaine d'années, et qui aurait tant souhaité que ses parents soient de simples "corps conjugaux".

Alice ne voit alors que deux issues, avaler sa honte et prendre la fuite ou sombrer dans la folie et se donner la mort. Le lecteur lui aussi oscille entre compassion et terreur, en ne pouvant s'empêcher de prendre parti, même si, nous en serons d'accord, il ne faut jamais juger l'amour (p. 293).

L'auteure nous offre une parabole bouleversante à partir d'un évènement hors du commun. C'est parfois glaçant mais superbement écrit ! A titre d'exemple Jean est présenté (p. 47) comme un mélange de brindilles vite emportées par la brise et de solides racines souterraines.

Je peux vous annoncer que Sophie de Baere est déjà en train d'écrire un troisième roman, lequel devrait être moins "racinien" que celui-ci. Il ne faudrait donc pas la classer comme autrice de tragédies.

Les corps conjugaux de Sophie de Baere, chez JC Lattès, en librairie depuis le 22 janvier 20

vendredi 31 janvier 2020

Un contrat de Tonino Benacquista

Je ne l'avais pas vu en Avignon dans la mise en scène d'Olivier Douau. Je suis pourtant amatrice de l'écriture de Tonino Benacquista mais d'une part j'avoue ne pas connaitre la salle des 3 Raisins et j'ignorais qu'il avait (aussi) écrit pour le théâtre. Dommage, soit dit en passant qu'il n'ait pas continué car il est autant déroutant sur scène que sur papier.

Le spectacle est annoncé comme avoir été un succès en Avignon deux ans de suite, après avoir été sélectionné au Festival Polar Cognac 2017. Je ne peux pas juger ce que l'on doit à la nouvelle mise en scène, signée Stanislas Rosemin. Je serais quand même curieuse de savoir ce qui a été modifié.

En tout cas la pièce est qualifiée de polar psychanalytique et c'est tout à fait cela. La tension s'installe lentement et ne faiblit pas jusqu'au dénouement final à propos duquel le spectateur modifie sans cesse son hypothèse.

La cure psychanalytique est presque une enquête, dont le but est que le patient aille mieux. C'est le "contrat" de base et c'est ce que le thérapeute (Patrick Seminor) cherche à instaurer. Mais son client n'est pas ordinaire. Il va résister plus que la normale et le jeu du transfert/contre-transfert sera difficile à maitriser. Car pour lui (Olivier Douau) le terme de contrat correspond à toute autre chose.

Au départ le psychanalyste semble trouver "normales" les crises d’angoisse de son nouveau patient et ne s'en inquiète pas plus que ça, avant de réaliser, séance après séance et au fur et à mesure des confidences, qu’il est pris au piège de révélations sur des affaires criminelles que nul n’est censé connaître.

Car les deux hommes ont un autre terme lexical commun autour du silence, protecteur dans le cadre du secret professionnel, angoissant dans celui de la loi du silence qui s'applique dans la mafia.

Ces deux axes composent la structure en spirale ascendante du huis clos écrit par Tonino Benaquista. Il retourne les codes, joue des double sens, insère quelques lapsus dans une atmosphère qui devient étouffante. Qui en sortira ? Un seul ou les deux ? Et dans quel état ?

Si l'intelligence devient une arme, suffira-t-elle à briser l'omerta ? Quelle place laisser à la culpabilité et dans quel intérêt ? Les deux comédiens sont à égalité de puissance et l'humour -noir évidemment- apporte la légèreté suffisante pour que le public hésite constamment à prendre parti, surtout lorsque la situation se retourne.

Les deux hommes s’affrontent dans une partie d’échecs sous tension, dont l’issue incertaine n’est délivrée que dans la dernière réplique.

Décidément, le sous-sol du Gymnase Marie Bell est le théâtre de belles pièces depuis la rentrée avec aussi Les Gardiennes et l'Ombre.
Un contrat de Tonino Benacquista
Avec Patrick Seminor, Olivier Douau
Nouvelle Mise en scène par Stanislas Rosemin
Lumière David Ripon
Jusqu'au 21 mars 2020
Du jeudi au samedi à 20H30
Au Théâtre du Gymnase Marie Bell
38, boulevard de Bonne Nouvelle - 75010 Paris - 01 42 46 79 79

jeudi 30 janvier 2020

Les passagers de l'aube de Violaine Arsac

J'avais lu Les passagers de l'aube avant mon départ pour le Mexique et je peux le dire, j'étais dubitative sur la transposition sur une scène de théâtre. Quelle erreur je faisais !

La mise en scène de Violaine Arsac (qui est aussi l'auteure de la pièce) est d'une fluidité idéale. Les comédiens sont parfaits de justesse. La preuve : beaucoup de spectateurs ne se sont pas aperçus que deux d'entre eux jouaient plusieurs rôles.

Ils sont aussi techniciens, manipulant les éléments de décor (de Caroline Mexme) dans une chorégraphie impeccablement réglée, sous des lumières parfaitement dosées par Stéphane Baquet.

Plusieurs personnes dans mon entourage n'étaient pas tentées par le sujet -et c'est un euphémisme. Pourtant je vous assure qu'on ne ressort pas du théâtre avec le moral dans les chaussettes. Je dirais même que c'est le contraire. Allez-y sans crainte.

D'abord il est important de préciser que la fiction que nous propose Violaine Arsac est basée sur des faits scientifiques réels. Cet élément est annoncé au début du spectacle et influence notre regard, en conditionnant notre crédibilité, d'autant que les comédiens ne nous entrainent pas dans le pathos.

C'est l'histoire d’un jeune et brillant interne en dernière année de neurochirurgie et à l'avenir tout tracé, dont les certitudes vont voler en éclats. D’une intrigue scientifique qui va mettre en danger la femme qu'il aime, sa carrière et l'estime de son meilleur ami. D’une quête effrénée où vont se confronter médecine occidentale et sagesse ancienne, amour, raison et physique quantique.
Il est question d'EMI, terme qui désigne l'Expérience de Mort Imminente et qui secoue notre conception habituelle cartésienne du monde. On a envie ensuite de creuser davantage le sujet et de se questionner sur d'éventuels liens entre la science et la spiritualité.

La possibilité d'une continuité de la vie de la conscience, lorsque le corps ou le cerveau sont hors d'état de fonctionner, est une question vertigineuse à laquelle ce spectacle apporte une réponse à laquelle on a envie de croire.
Les Passagers de l’aube
De et mis en scène par Violaine Arsac
Avec Grégory Corre, Florence Coste, Mathilde Moulinat et Nicolas Taffin
Au Théâtre 13 / Jardin
Du 9 janvier au 9 février 2020
Du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h
103 A, boulevard Auguste-Blanqui – 75013 Paris (métro Glacière)
Ensuite en tournée :
Le 20 mars 2020 à Landivisiau
Le 25 mars 2020 à Aubagne
Le 1er avril 2020 à St Etienne
Le 2 avril 2020 à Le Bourget du Lac
Le 3 avril 2020 à St Priest en Jarez
Le 17 avril 2020 à Bruges
Le 30 avril 2020 à Pezenas

Le texte de la pièce a été publié en 2018 par les Editions du Cygne.

mercredi 29 janvier 2020

Fêter la Saint-Valentin chez Batifol

N'y voyez aucun jeu de mots mais j'ai eu envie de vous proposer de "batifoler" le jour de la Saint-Valentin, dans un bistrot qui a du charme, de la classe, et où l'on mange bien.

Il s'agit de Batifol, juste en face de la gare de l'Est, qui le 14 février prochain, au déjeuner comme au dîner propose un excellent menu à seulement 49 € annoncé en formule tout compris, de l'apéritif au café, et avec eau minérale, et même une rose offerte.

Et si vous souhaitiez consacrer un budget moins élevé ce jour-là vous pourrez malgré tout bénéficier de l'ambiance et du charme de l'endroit en choisissant vos plats à la carte qui reste au prix habituel ce jour là (et les autres aussi car franchement aller chez Batifol donne envie d'y revenir).

Par exemple :
Lentilles vertes du Puy servies en jatte, vinaigrette moutardée 5,00€ (servie à discrétion, soit dit en passant)
Suprême de poulet fermier rôti, pommes grenaille et champignons 14,00€
Ile flottante au pralin, crème anglaise 6,50€

Ma suggestion dépasse très légèrement 25€, mais à ce prix là vous n'aurez ni boissons (que je vous recommande de consommer avec modération, cela va de soi), ni café, ni rose. Revenons donc au menu spécial Saint-Valentin, dont je peux parler en toute connaissance de cause car selon mes principes je n'écris qu'à propos de ce que j'ai vu, lu, et goûté personnellement.

L'accueil est sympathique. On formule des voeux de bonheur en levant une coupe d’effervescent "Code Rouge" de chez Gérard Bertrand et en grignotant un bretzel, en référence à l'Alsace toute proche si on prenait le train. Je l'ai dégusté à table mais à la réflexion je vous suggère de le prendre sur le joli zinc du bar pour découvrir les lieux progressivement.
On se dit en jetant un oeil autour de nous qu'il serait sans doute judicieux de commander à une autre occasion un des plats typiques de la cuisine bourgeoise du début du siècle, comme le pot-au-feu (ménagère et son os à moelle) mentionné au-dessus d'un gramophone ou une choucroute alsacienne.
On ne s'éloigne pas beaucoup de l'Est de la France, réputé aussi pour son foie gras, quand arrive l'entrée : deux belles tranches de Foie gras de canard français et chutney de fruits secs avec un verre de Gewurztraminer, suffisamment fruité et charpenté pour accompagner l'assiette.
Je valide amplement le choix d'un pain de campagne grillé d'un seul coté.
Un Suprême de poulet fermier, sauce Nantua, étuvée de légumes succèdera facilement. La viande est tendre. La recette est fine sans être trop sophistiquée et correspond à l'ambiance bistrot du cadre. L'équilibre des couleur attise l'appétit. Le vin est servi à la température idéale, un peu fraiche. je n'aurais pas choisi mieux que ce Touraine Gamay "Domaine de la Charmoise" Henry Marionnet.
En dessert, on trouve du chocolat, c'était prévisible. Cet Entremets chocolat et praliné évoque une revisite de la Forêt Noire, ce qui est encore une fois un choix adéquat. Les bulles du Code Rouge s'accordent à merveille avec l'assiette.
Chaque table a son charme. La décoration n'est pas chargée tout en rappelant les objets utilisés il n'y a finalement pas si longtemps que ça, comme la caisse enregistreuse (ci-dessus) ou le standard téléphonique (ci-dessous). Quel plaisir de voir aussi des chapelières en laiton doré sur lesquelles on peut aussi poser un sac.
 
Les affiches publicitaires sont magnifiques et les banquettes de cuir sont confortables. La hauteur sous plafond et la disposition des tables sont propices au papotage car la salle n'est pas bruyante. Les assiettes sont généreuses. Le personnel est attentif. On est hors du temps et pourtant au coeur de la cuisine bourgeoise française que l'on apprécie avec bonheur et qui revient en force. Alors retenez l'adresse, pour le 14 février, et au-delà :

Bistrot Batifol
5, place du 8-Mai-1945  (face à la gare de l’Est), Paris 10ème
Ouvert tous les jours de 7h30 à minuit.
Téléphone : 01 42 05 20 02

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