dimanche 12 mai 2019

Kean de Dumas, adapté par Sartre et mis en scène par Alain Sachs

Je sors du Théâtre de l'Oeuvre où j'ai vu Kean, n'ayant pas été en France à sa création au Théâtre 14 il y a quelques semaines, et j'en suis enchantée à plus d'un titre, comme tout le monde, puisque la représentation s'est clôturée par une ovation debout.

C'est un spectacle très réussi. Ce manifeste en faveur du théâtre a été écrit pour célébrer des comédiens. Je serai heureuse qu'il reçoive un Molière, celui du théâtre public ... alors qu'il est repris dans un théâtre ... privé, ce qui serait la preuve éclatante que cette dichotomie est obsolète (même si les différences de financement existent, je ne les nie pas). Verdict demain soir au cours de la 31ème Nuit des Molières.

Les amateurs de rituels sont servis. On frappe les trois coups avant de lever le rideau. Les décors (de Sophie Jacob) sont modulables et efficaces, mis en place par les comédiens eux-mêmes, ce qui témoigne intelligemment que nous sommes toujours au théâtre et qu'il ne faudrait pas y confondre la fiction avec la réalité comme le faisait ce personnage de Kean qui se comporte dans sa vie comme s'il était encore sur scène.

Le comédien britannique Edmund Kean (1787-1833) fut considéré comme le plus grand acteur au monde au XIX° siècle, un peu à l'instar de Molière avant lui ou de Depardieu après, pour établir des comparaisons qui parleront au plus grand nombre en terme de talent. La pièce a été écrite en 1836 par Alexandre Dumas (le père) pour un acteur de son époque, Frédèrick Lemaître, alors que Jean-Paul Sartre l'adapte pour Pierre Brasseur en 1953.

Depuis, cette pièce n'a cessé d'attirer les plus grands comédiens, comme Jean-Claude Drouot, qui en signait aussi la mise en scène au Théâtre de la Porte Saint-Martin en 1983, et plus récemment Jean-Paul Belmondo. Je ne connais pas beaucoup Alexis Desseaux et après tout j'ai énormément apprécié de voir non pas un "numéro d'acteur" mais un acteur d'abord, c'est-à-dire quelqu'un qui sert son rôle et qui en quelque sorte s'efface derrière lui, et non le contraire comme c'est parfois le cas avec des têtes d'affiche.

La mise en abime est très réussie quand on songe que Alexis Desseaux joue un acteur (Kean) en train de jouer un rôle (celui d'Othello). Il est un Kean saisissant, nerveux, surprenant, parfois fragile et pourtant autant inattendu que peut l'être un Roberto Benigni quand il est au sommet de sa forme. Ce débauché, ivrogne et don juan, insolent de surcroit, deviendra au fil du temps plus homme que comédien.

jeudi 9 mai 2019

La fonction de l’orgasme de Didier Girauldon, Constance Larrieu et Jonathan Michel

La fonction de l'orgasme est un spectacle vraiment différent de ce qui est en général présenté au théâtre. La création a eu lieu il y a quatre ans et on se demande pourquoi on a attendu si longtemps pour le voir sur une scène parisienne.

Ce qui m'a surprise dans son annonce c'est le sous-titre de "vraie-fausse conférence scientifique" qui semble minimiser le travail accompli, tant du point de vue de la recherche, hyper documentée, de sa justesse (je ne pense pas qu'on puisse mettre quoique ce soit en doute) que sur le plan artistique, en réduisant la performance de la comédienne à une pseudo conférence.

C'est un moment de théâtre, de chant, de danse ... très complet que nous offre le trio composé de Didier Girauldon et Constance Larrieu avec Jonathan Michel.

La comédienne a relaté la genèse du projet au cours d'une rencontre (animée par le psychanalyste, grand amateur de théâtre, David Rofé-Sarfati) après la représentation. Elle voulait travailler sur les pièces de Sarah Kane mais changea d'avis lorsque son professeur de l'ERAC (Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes) lui donna le livre de Wilhelm Reich, médecin et psychanalyste, précurseur des thérapies corporelles, élève puis dissident de Freud. Comme elle a eu raison!

Si le livre, paru en 1927 en Allemagne, a été censuré (il sera réédité en Amérique en 1942) la situation n'a pas considérablement évolué puisque la communication du spectacle a été censurée sur Facebook. On peut s'en étonner mais l'orgasme est redevenu un gros mot.

Cet ouvrage a de quoi passionner et Constance y voit très vite un sujet pour le théâtre. Elle va s'y atteler pendant des mois et, suivant la suggestion de Jonathan, filmera régulièrement son ressenti au fil de deux ans de recherche en noir et blanc, sous des angles peu flatteurs, dont on ne sait pas si c'est uniquement par pure maladresse même si elle dit n'avoir aucune compétence en la matière. Le résultat est en tout état de cause ... jouissif et il faut saluer le travail de montage, dont vous aurez un aperçu dans la bande-annonce qui mérite d'être vue, notamment pour l'extrait d'une des nombreuses interventions du Dr Pierre Desvaux. Lui a-t-on dit qu'il a des talents comiques manifestes ?



Le spectacle commence d'ailleurs, et c'est logique, par un morceau de cette vidéo dont la drôlerie détend l'atmosphère.
Intervient ensuite Constance Larrieu, dans un costume d'une couleur saumon très inhabituelle pour une conférencière, qui va nous disséquer les recherches de Reich en prenant la pose sur une estrade aux allures de canapé. Ses mimiques sont fort savoureuses. Le propos est néanmoins sérieux et aborde la composante politique de la sexualité comme on le fait rarement au théâtre.

C'est la première fois qu'elle se livre à un monologue. Sa forme, associant plusieurs médias, rend le spectacle polymorphe, sérieux, intelligent, et jouissif, ce qui est un minimum pour traiter un tel sujet.
La mise en scène est astucieuse, avec par exemple l'emploi de ballons noirs ou blancs qui évoquent les démonstrations que Reich faisaient en public avec des vessies de porc.

Si la comédienne a raison de pointer que les pratiques culinaires se sont améliorées avec la diffusion des épisodes de Top chef on pourrait souhaiter qu'elle ait sa part d'influence (positive) dans les pratiques visant à la recherche du plaisir. La séance de sophrologie orgastique qu'elle nous offre en anglais est un moment grandiose. Et le discours final, brandissant un néon comme un drapeau, est un morceau de bravoure exhortant à lutter pour le droit à une vie sexuelle heureuse.

Impossible de tout dire (et surtout Constance le fait mieux que quiconque) mais on peut déjà on peut déjà la remercier d’avoir lu pour nous le livre du psychanalyste, d'avoir repris et approfondi chaque élément de sa recherche et de l'avoir si bien ... digéré. Voilà un spectacle qui mérite la prescription thérapeutique !
La fonction de l’orgasme
Recherche théâtrale de Didier Girauldon, Constance Larrieu et Jonathan Michel
Sur une idée de Constance Larrieu
Inspirée par les écrits de Wilhelm Reich
Mise en scène de Didier Girauldon + Constance Larrieu
Avec Constance Larrieu
Collaboration artistique et vidéo Jonathan Michel
Création sonore et musicale David Bichindaritz
Lumières Stéphane Larose
Costumes Fanny Brouste et Hélène Chancerel
Au Théâtre de la Reine Blanche
Du 4 au 18 mai 2019 (relâche le 14 mai)

2 bis passage Ruelle - 75018 Paris
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Jonathan Michel (janvier 2015)

mercredi 8 mai 2019

Un Garçon d’Italie, mise en scène Mathieu Touzé

Le spectacle commence dans le noir absolu. Apparaît ensuite un comédien, probablement de dos, puis un autre non loin de lui. Ils sont ensuite trois, toujours dans un noir profond, disposé en triangle, puis de nouveau il n'en subsiste qu'un et la lumière commence à monter.

Luca (Mathieu Touzé) est face à la mer, mais c'est peut-être un fleuve (sans doute  les rives de l’Arno mais rien ne nous le prouve à ce stade), alors que retentit une musique dite classique. Il apprécie le parfum de la terre, qui est une bonne odeur de glaise, qui lui rappelle l’atelier de sculpteur de son grand-père.

Il y a du plaisir à devenir de la bouillie dit-il. Le spectateur a compris qu'il vient ou qu'il est en train de mourir. Il est invité d'emblée à remonter le cours de l'histoire pour percer l'énigme de ce jeune homme qui se déclare ordinaire.

Noir. C'est ensuite à Anna de nous relater (Estelle N’Tsendé) qu'elle a été appelée par la police pour reconnaitre le cadavre qui a été retrouvé noyé.

Noir. Dans la gare de Florence, Léo (Yuming Hey) s'étonne et s'inquiète de pas avoir vu son ami depuis une semaine. Il apprend dans la presse sa disparition. Aurait-il eu un accident ? Se serait-il suicidé ? Ou pire, a-t-il été assassiné ?

Le spectateur suivra Anna et Leo dans leurs hypothèses et entendra leurs confidences. Luca interviendra aussi, témoignant qu'on peut être mort et avoir des choses à dire… Nous assisterons tous à l'enterrement, en variant les points de vue, celui d'Anna qui n'est pas vraiment sa veuve, et celui de Léo qui aura peut-être été son plus grand amour. On devinera l'enfer dont les parents ne se remettront pas et on percevra dans chaque tête la part du chagrin et du devoir.

On entend un air d'opéra alors que Luca reprend avec dérision les paroles de la chanson d'Aznavour : ils sont venus, ils sont tous là.

Le comédien danse sur l'air de Ti amo de Sara Perche. Aucune voix ne l’emportera sur l’autre. Luca n’a jamais su choisir. Lorsqu’Anna rencontre Léo, l’équilibre est perdu et Luca n’aura plus qu’à s’effacer : on ne peut rien changer alors je vais laisser le vent emporter tout.

La musique tient une place importante dans ce spectacle fascinant où le spectateur doit faire des déductions pour reconstituer toute l'histoire qui va bien au-delà de savoir pourquoi ou comment Luca est mort. le public est en effet interrogé sur la responsabilité de chacun dans le bonheur de l'autre et sur la construction du modèle classique à deux.

A la fin le titre des Pretenders, I go to sleep, annonce la révélation.

Les émotions sont transmises sans artifice de mise en scène, sans décor, et avec peu de moyens. Il aura suffit par exemple que Leo retire sa casquette pour que l'atmosphère évolue. Chaque comédien est formidable et fait résonner le texte de Philippe Besson comme un poème.

En décembre 2018, Mathieu Touzé a été nommé co-directeur du Théâtre 14 - Théâtre Municipal de la Ville de Paris. Nous allons donc bientôt le voir à l'oeuvre dans l'élaboration de son propre lieu d'émotions et de sensations.
Un Garçon d’Italie
D'après Philippe Besson, édité aux Éditions Julliard
Mise en scène Mathieu Touzé
Avec Estelle N’Tsendé, Mathieu Touzé, Yuming Hey
Création lumière Renaud Lagier
Du dimanche 5 au mardi 28 mai 2019
Les lundis à 19h, les mardis à 21h15, les dimanches à 17h30
Au Théâtre de Belleville
94 rue du Faubourg du Temple 75011 Paris
Mardi 21 mai : bord de scène, rencontre avec l’équipe artistique

mardi 7 mai 2019

L’amour en toutes lettres ... depuis plus de vingt ans

Le soir où je suis allée au Théâtre de Belleville c'était (déjà) la 393 ème représentation de L’amour en toutes lettres, Questions à l’Abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943) et je dois dire que c'est un moment assez étonnant, pour de multiples raisons.

D'abord pour l'aspect historique qui nous plonge (ou replonge) dans la façon dont l'Eglise catholique exerçait une pression considérable sur la sexualité de nos parents et grands-parents ... mais qui n'est pas si éloignée que cela d'autres emprises religieuses plus contemporaines.

En tout cas, dans les années 30, la parole n'était pas aussi libre qu'aujourd'hui. La sexualité obéissait à des tabous et c'était souvent au prêtre que les "fidèles" osaient confier leurs interrogations parce qu'ils pensaient bénéficier du secret de la confession, et de sa miséricorde, selon le principe que toute "faute" avouée serait pardonnée, moyennant quelques Je vous salue Marie ou Notre Père et le cas échéant une remontrance.

Le fait d'avoir choisi des courriers auxquels l'Abbé Viollet (1875-1956) n'a pas répondu en leur temps déplace la "faute" du coté de l'Eglise qui peut être considérée comme ayant abandonné les protagonistes. Le spectacle prend alors une puissance métaphorique du fait que ces questions sans réponse risqueront donc de participer à une transmission générationnelle.

Elles étaient remisées dans les sous-sols du Sacré-Choeur dans un carton étiqueté "cas de conscience" et on peut se demander de quel point de vue s'est placé l'abbé pour les qualifier ainsi. On espère qu'il eut mauvaise conscience à laisser les auteurs dans le silence, qui est pire que tout puisqu'on ne peut pas s'y opposer. En tout cas, soixante ans plus tard, leurs émissaires continuent de nous interroger même si notre regard sur les problématiques a beaucoup évolué.

Pour sa particularité artistique aussi puisque depuis la création du spectacle qui remonte à plus de vingt ans, les mêmes comédiens se sont vus attribuer une lettre, une seule, et c’est celle-là qui est dite sur scène depuis 20 ans, sans qu'aucune bande son ou élément de décor viennent distraire notre attention. Les vêtements portés par les comédiens n'ont pas d'âge et inscrivent la soirée dans une forme d'universel.

C'est un spectacle singulier, et troublant à bien des égards car ces lettres étaient sans nul doute loin d'être uniques. Pour une personne qui osa interroger l'abbé, combien sont restées avec la même question en travers de la gorge ? Des dizaines de milliers sans doute.

dimanche 5 mai 2019

Suiza de Bénédicte Belpois

La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les habitants pensent que la jeune femme vient de Suisse alors ils l'ont surnommée Suiza. J'ai peu envie de raconter, d'analyser longuement ce livre, qui est un premier roman, de traquer les quelques incohérences (d'accord il y en a).

Il est selon moi parfait en ce sens que Bénédicte Belpois m'a fait voyager dans une région que je ne connaissais pas et surtout qu'elle m'a fait partager la rencontre de deux êtres qui vont connaitre un amour fou qui m'impose le respect.

On ne va pas disséquer la recette d'un chef 4 ****. On sait qu'on ne dégustera jamais pareil ailleurs ; on savoure et on se tait.

J'ai aimé cette histoire du début à la fin, oui, même la fin, dont par chance je ne savais rien avant de commencer la lecture, mais que j'avais devinée dans les dernières pages et qui ne m'a pas mise en colère. Parce que je suis bien d'accord avec elle : Si Dieu existait vraiment, les hommes seraient peut-être moins mauvais, le monde plus serein (195).

samedi 4 mai 2019

Le sourire du chat d'Elisabeth Amato

Le sourire du chat est un spectacle d'une douce sensibilité, empreint de poésie, totalement accessible aux enfants (à partir de 10 ans) et d'une grande intelligence. De quoi susciter une vocation pour la magie ou du moins pour une certaine forme de bonheur.

Elisabeth Amato fait traverser le miroir au spectateur. Sa philosophie de vie devrait être écrite sur les livres d'école et taguée sur les murs : partagez une joie, elle augmente ; partagez une peine, elle diminue.

Il faut le prescrire à tout le monde pour aller bien ou mieux !

Tout est finement pensé, depuis la formule qui nous demande d’éteindre notre portable jusqu’à la conclusion. Et entre temps on aura philosophé en se laissant porter par la magicienne qui, on est d'accord avec elle, exerce le plus beau métier du monde.

Elle est tellement bluffante au fil des numéros que je ne parviens pas à croire qu'elle soit arrivée là par hasard. S’inventer des histoires nous reconstruit. J'espère juste qu'à l'inverse des grandes figures du cinéma et de la littérature qu'elle cite en exemple comme Walt Disney, qui fut un enfant maltraité, ou Arthur Conan Doyle qui subit une impressionnante série de deuils, elle n'a pas connu elle-même des événements tragiques et intolérables qu'elle aurait transcendé en inventant son super héros ... un chat nommé Merlin ... comme l'Enchanteur, cela va de soi.

Par contre, je veux bien croire que le créateur de Sherlock Holmes a pu l'inspirer et la persuader que le secret est que tout est possible ici et maintenant. En effet Conan Doyle affirmait que lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.

Il faut méditer une telle pensée. Je vous avais prévenus : Elisabeth Amato est une philosophe. La sagesse est donc un de ses pouvoirs. Si elle coupe quelque chose, ce sera un poil de son matou, mais sûrement pas une femme ... D'ailleurs elle a bien raison de nous faire remarquer que ce sont des hommes qui découpent des femmes sur la scène et jamais l'inverse. Le magicien est souvent un "dominateur", elle non.

Elle propose un spectacle sous forme d'enquête, une sorte de chasse au trésor dont le but serait de trouver le bonheur puisque si on le cherche c'est qu'on subodore qu'il existe. Chacun de ses tours, car elle en a beaucoup, déclenche la surprise, et très vite l'émerveillement. On pourrait croire qu'elle a accès à la moindre de nos pensées. Elle a un rapport presque maternel avec le public, qui est troublé et sous le charme.

Je n'ai absolument pas cherché à deviner s'il y avait un truc. Je me suis laissée porter, transporter, dans un monde où les sens ont du sens, où l'humeur est nécessairement bonne. C'est un bijou de spectacle qu'il serait dommage de rater.

Si nos chemins se croisent un jour je ne lui demanderai pas comment elle fait, mais bien pourquoi elle  le fait. J'ai une ébauche d'hypothèse. Certains travaillent pour le plaisir, elle pour le bonheur !

Le sourire du chat de et avec Elisabeth Amato
Avec la complicité de Christophe Lidon
Costumes Chouchane Abello-Tcherpachian
Lumières Marie-Hélène Pinon
Musique Cyril Giroux
Images Léonard
Depuis le 11 mars 2019 au petit Montparnasse
31, rue de la Gaité - 75014 Paris
Samedi à 16h30 - Dimanche à 19h - Lundi à 20h30

vendredi 3 mai 2019

Chance ! de Hervé Devolder

Chance ! a été créé il y a longtemps (en 2002) et a déjà séduit un large public. Ce spectacle est à prescrire sans modération tant c'est une bourrasque de bonne humeur.

Résumons : dans l’atmosphère délirante de ce cabinet d’avocats pas comme les autres, un coursier rocker, un patron baryton, deux secrétaires plus "latino" que "dactylo", une femme de ménage "flamenco", un assistant "cabaret" et une stagiaire effarée chantent, dansent et jouent au loto au lieu de… bosser!

Il suffit -on aurait pu le deviner" de cocher les bons numéros pour gagner le loto. Cette comédie musicale ne brille pas par son texte malgré les rimes. Mais les dialogues sonnent justes, avec ce qu'il faut de dérision, d'humour et de langage parlé pour être d'actualité et de toute façon l'important n'est pas là.

J'ai adoré l'insolence et la joie qui se dégagent de chaque scène. La mise en scène fourmille de trouvailles. Les éclairages sont superbes. Les mélodies sont entrainantes et les comédiens chantent sans micro, parfois a capella. Avec un naturel qui s'accorde avec leur professionnalisme.

Tous les personnages sont à égalité. Il n'y a pas de second rôle. Le soir de ma venue je les ai trouvés tous formidables, avec peut-être une mention spéciale pour Franck Vincent dans un personnage que je ne m'attendais pas à voir rapper et qui a provoqué des hurlements dans la salle.

Bravo donc à Cathy Arondel qui jouait Kate, Julie Costanza (Nina), Rachel Pignot (Agnès), Hervé Lewandoski (Etienne, amoureux de Paris), Grégory Benchenafi (le coursier Fred), Franck Vincent (Henri Duverger, le Patron). Au piano Thierry Boulanger, à la contrebasse Benoït Dunoyer de Segonzac et à la guitare Jean-Pierre Beuchard.

Les chorégraphies sont soignées. Les costumes sont inventifs. Les clins d’œil aux grandes comédies musicales sont nombreuses et nous réjouissent… jusqu'aux saluts où chacun nous redonne un extrait de ses meilleurs instants.

L'amour triomphe à la fin, comme dans toute "bonne" comédie musicale. Celle-ci est en passe de devenir culte. Ne vous privez pas de passer une soirée qui vous mettra de bonne humeur !
Que la chance sourisse longtemps à ces protagonistes déjantés…y compris sur la scène de la prochaine cérémonie des Molières où il sont nominés pour le Molière du Spectacle Musical.
Chance ! de Hervé Devolder
Reprise à partir du 31 janvier 2019
Du jeudi au samedi à 19h, lundi à 20 h30, matinée dimanche à 17h30
Au Théâtre la Bruyère - 5, rue La Bruyère - 75009 Paris
Livret, musique et mise en scène : Hervé Devolder
Chorégraphies : Cathy Arondel
Décor : Lalaô Chang
Lumières : Denis Koransky
Arrangements musicaux : Maxime Richelme et François Fattier
Avec en alternance Cathy Arondel, Carole Deffit, Milena Marinelli, Julie Costanza, Rachel Pignot, Lévanie Raud, Julie Wingens, Grégory Benchenafi, David Jean, Alexandre Jerome, Grégory Juppin, Jean-baptiste Darosey, Arnaud Leonard, Hervé Lewandoski, Franck Vincent — piano : Thierry Boulanger, Hervé Devolder, Daniel Glet ou Simon Legendre — contrebasse : Benoït Dunoyer de Segonzac ou Fred Liebert — guitare : Jean-Pierre Beuchard
Molière 2019 du Spectacle Musical

jeudi 2 mai 2019

7 morts sur ordonnance, adapté par Anne Bourgeois et Francis Lombrail

Après 12 hommes en colère Francis Lombrail présente l'adaptation d'un autre film mythique, 7 morts sur ordonnance. C'est un projet auquel il travaille depuis une dizaine d'années et dont il avait discuté avec le réalisateur. C'est avec Anne Bourgeois qu'il s'est attelé à cette écriture avant de lui confier la mise en scène.

Il n'y joue pas le premier rôle et c'est judicieux parce que cela permet au public de le découvrir dans un rôle dit secondaire, et néanmoins très intéressant, celui d'un commissaire qui se trouvera dans une situation complexe et lui aussi en quête d'une vérité.

Si on retrouve l'essentiel du scénario original de Georges Conchon et du film réalisé par Jacques Rouffio il y a un peu plus de quarante ans (qui est rappelé en voix off au public), on est cependant face à une vraie pièce de théâtre. Il faut d'ailleurs signaler que c'est la première fois que le film de Jacques Rouffio, nommé aux César 1976 du Meilleur Film, est adapté au théâtre.

Cette tragique affaire, qui secoua la ville de Reims, est inspirée de faits réels qui n'ont pas été résolus, en partie pour la "simple" raison que lorsqu'un assassin se donne la mort, il n'y a pas d'enquête. Les faits restent pourtant troublants et on ne sait pas comment deux brillants chirurgiens (qui ont disparu dans des conditions analogues à 15 ans d’écart) ont été précipités vers une issue fatale. Ont-ils été les premiers victimes de manipulations sournoises d’un chef de clinique concurrencé par leur réussite ?

C'est l'hypothèse du cinéaste, et elle est suivie par Francis Lombrail. Mais il se trouve qu'un descendant de l'un des médecins a relancer il y a quelques semaines un appel à témoins pour tenter de faire rouvrir le dossier. Le spectacle et l'abondante presse qu'il suscite réveilleront peut-être la conscience d'un protagoniste, ou la mémoire d'un de ses descendants ayant recueilli des confidences demeurées secrètes.

mercredi 1 mai 2019

Tchékhov à la folie : La Demande en mariage et L’Ours

La mise en scène de la Cerisaie de Nicolas Liautard et Magali Nadaud soulignait déjà combien Tchékhov avait le goût de la comédie. Jean-Louis Benoit en fait une démonstration formidable avec ces deux courtes pièces que sont La Demande en mariage et L’Ours, réunies dans un spectacle intitulé et à juste titre Tchékhov à la folie.

Dépêchez-vous de prendre vos places parce que bientôt ce sera complet plusieurs jours à l'avance. C'est furieusement drôle, constamment, et c'est un pur régal que de suivre l'enchainement des répliques dans une construction surréaliste.

Et surtout les trois comédiens sont incroyablement drôles. On espère qu'ils s'amusent autant sur la scène que nous dans la salle.

Tout commence avec des chants d'oiseaux ponctués de quelques cris d'animaux, annonçant un jour qui se lève plein de promesse et sans nul doute joyeux, quelque part dans la campagne. C'est le moment qu'a choisi le beau gosse (Manuel Le Lièvrepour faire sa demande à son futur beau-père (Jean-Paul Farré). Jusque là tout va bien. Puis à sa désormais promise (Emeline Bayart), excellente maitresse de maison, pas vilaine et surtout instruite. Et c'est là que ça va se gâter dans un déferlement de catastrophes.

Lomov se sent vieux bien qu'il n'ait que 35 ans, un âge, qu'il dit, critique. Il souffre d'un souffle au coeur, de palpitations permanentes, est secoué de tics, et s'avoue impulsif et tout le temps affreusement émotif... Natalia Stépanovna est une force de la nature, s'exprime sans filtre avec un accent puissant qui la rend ... fascinante. Jusqu'à ce que malencontreusement la conversation porte sur la parcelle des Petits prés aux boeufs que l'un et l'autre vont revendiquer avec une détermination farouche (la terre est toujours l'objet d'enjeu dans le théâtre de Tchekhov). Les répliques s'enchaînent dans l'excès ... tout le bazar, comme dirait le paternel, Tchouboukov. Le règlement de comptes sera terrible.
Qu'avons-nous fait ? s'émeut la belle en comprenant sa méprise. Le père persuade le garçon de refaire sa demande mais rebelote, la situation se répète autour d'un autre sujet de discorde, la qualité de Faro, le chien de l'un, qui serait meilleur que Miro, l'animal de l'autre. La situation ne peut que dégénérer une nouvelle fois et rien n'arrêtera le démon de la contradiction. Lomov en mourra et ce n'est pas un verre d'eau qui aurait le pouvoir de le ressusciter.

L'ours présentera une autre situation qui pourrait bien être sans issue, allant jusqu'à se régler dans un duel parce qu'après tout oser défier une femme est une façon de la considérer à l'égal d'un homme. Si l'intrigue est différente on assiste néanmoins à un tourbillon aussi fort que dans la première.

mardi 30 avril 2019

Rapport pour une académie au Théâtre La Croisée des Chemins

On est venu voir le cirque (…) des ritournelles et les pleins feux et je deviens moi le clown (… ). Je vois briller des étoiles dans les yeux des petits-enfants.

Ce spectacle est construit comme un flash-back, en commençant presque par la fin, symbolisée par les saluts qui ponctuent une bande-son très figurative et intelligemment évocatrice du contexte dans lequel on peut inscrire le spectacle, comme la chanson de Joséphine Baker j’ai deux amours (créée en 1930, quelques années après la mort de Kafka).

Le "comédien" retire ses gants, sa collerette, son chapeau. Il balance son costume de scène pour réapparaitre en peignoir. Il a tombé le masque et s'adresse à l'auditoire en parlant avec sourire et humilité, pour conter sa métamorphose depuis sa capture par le Cirque Hagenbeck en adoptant une posture respectueuse qui pourrait laisser entrevoir un brin d'ironie : Il  n’y a rien à cacher. Vous me faites l’honneur de m’inviter à soumettre à l’académie un rapport sur ma vie passée de singe. Je dois dire qu’il n’y avait rien qui m’attirait franchement chez les humains. Je ne voulais pas la liberté. Seulement seulement une issue. Personne ne m’a promis que si je devenais comme eux on me libérerait de mes fers.

Notre intérêt est piqué au vif. Pourquoi donc a-t-il accepté de devenir humain ... s'il l'est vraiment ... ?

Je suis originaire du Ghana. Enfermé dans les premiers moments de ma vie dans une caisse aux planches jointes, sauf un interstice. Les circonstances de ma capture ne me sont connues qu’à travers le récit d’étrangers. J’étais dans une cage. (...) Il n’y avait pas d’issue. C’était facile d’imiter les humains. J’ai décidé d’arrêter d’être un singe.

Il nous le dit comme s'il s'agissait d'une évidence. Il sera question de liberté (ou du refus d'en parler) à plusieurs reprises et c'est un des sujets sur lesquels le spectacle nous amène à réfléchir : Les hommes se mentent trop souvent en parlant entre eux de liberté.

Les réminiscences des vieux cirques affleurent et s’impriment en filigrane sur les murs du théâtre. La parade des "freaks" n’est pas lointaine...Ainsi que la danse cruelle et sans concession des clowns blanc et des augustes. La loge de l'artiste révèle les traces des zoos humains des cirques Hagenbeck, Barnum et Wallace. Les grilles métalliques et Les dorures suggèrent la mémoire de "shows" à l'instar de ceux du clown qui s'appela Chocolat et auquel Roschdy Zem consacra un superbe biopic en 2016.

Je me sentais à l’aise, et de mieux en mieux intégré dans le monde des hommes. Ils savaient bien que nous combattions tous les deux du même côté contre la nature simiesque. Partir à l’aventure c’est exactement ce que j’ai fait (puisqu'il n’avait pas d’autre issue).
Le rapport à l'alcool en dit long sur la pseudo liberté du personnage. Et quand il rentre dans sa cage à la fin j'ai pensé un instant alors à la superbe Complainte du phoque en Alaska, de Robert Charlebois, que j'entendais dans ma tête. Comme chacun s'illusionne !

Le dispositif scénique, conçu par Stefano Perocco di Meduna fonctionne très bien pour situer le personnage dans l'atmosphère des coulisses d'un théâtre autant que d'un cirque. Les costumes de Joëlle Loucif vont dans le même sens et le travail de masques est remarquable.

Vincent Freulon a assuré la traduction et l'adaptation, qui sont assez indissociables pour nous alerter sur l’ambigüité de la représentation qui conditionne une certaine vision de l’Autre. Car enfin n'aurait-on pas assisté à un exercice consistant à singer la singitude?

Mahmoud Ktari assume ce rôle difficile parce qu'il doit se maintenir constamment sur le fil. Il le fait avec sensibilité et authenticité sous la direction de la metteure en scène Khadija El Mahdi.
Rapport pour une académie
D’après la nouvelle de Franz Kafka
Adaptation et traduction originales Vincent Freulon
Mise en scène Khadija El Mahdi
Interprétation Mahmoud Ktari
Décors Stefano Perocco di Meduna
Costumes Joëlle Loucif
Lumières Michaël Baranoff
Affiche Antoine Lhonoré-Piquet
Du 26 janvier au 4 mai 2019
Les samedis à 19h30
Au Théâtre La Croisée des Chemins- 43 rue Mathurin Régnier - 75015 Paris
Puis dans le Théâtre avignonnais de La Croisée des Chemins au 15-25 rue d'Amphoux au Festival off d'Avignon 2019

lundi 29 avril 2019

Le canard à l'orange mis en scène par Nicolas Briançon

Je n'avais pas pu voir cette comédie à sa création parce que j'étais en voyage à l'étranger. Je me suis rattrapée depuis et je dois dire que je comprends que ce Canard à l'orange soit aussi abondamment nominé aux prochains Molières.

Hugh Preston est un animateur-vedette de télévision, marié depuis 15 ans à Liz qu’il trompe avec de nombreuses maîtresses (mais cela on ne le saura que plus tard). Un vendredi soir, Hugh fait avouer à sa femme sa liaison avec un homme avec qui elle compte partir le dimanche matin suivant. Il lui offre de prendre les torts à sa charge, et de se faire surprendre en flagrant délit d’adultère au domicile conjugal avec sa secrétaire, ... en quelque sorte à condition que l’amant vienne passer le week-end à la maison pour soit-disant régler les questions du divorce. Il l'invite au cours d'un coup de fil totalement surréaliste.

Voici donc Liz (la femme), Hugh (le mari), John (l’amant), Patricia (la secrétaire de Hugh), plus Mme Grey (la gouvernante) et un canard récalcitrant, réunis pour un week-end au cours duquel Hugh, en joueur d’échecs qu’il est, va tout faire pour reconquérir sa reine.

Nicolas Briançon reprend le rôle après Jean Poiret et Michel Roux. Il signe aussi une mise en scène très efficace. Le décor (conçu par Jean Haas) évoque les faubourgs aisés de Londres. Cette comédie est brillamment interprétée par 5 comédiens qui sont tous nominés aux prochains Molières. Il n'y aura donc aucun jaloux alors que la pièce ne parle que de cela. Ils sont certes tous excellents, mais Alice Dufour est une vraie révélation ... à l'instar de François Vincentelli ... qui est son compagnon. Et Anne Charrier (formidable mère dans En attendant Bojangles) toujours parfaite.

Nicolas Briançon est doublement nominé, comme comédien et comme metteur en scène. Il a déjà reçu le Molière du metteur en scène d'un spectacle du théâtre privé en 2015 pour Voyages avec ma tante.
J'ai noté plusieurs répliques qui pourraient être cultes :
- Et combien de temps as-tu résisté ? 18 jours ! Bravo. A Hastings l’armée a capitulé en 12 heures.
- Quand as-tu eu le premier doute ? La première fois que je t’ai vue.
- Oui je comprends que ce soit humiliant d’être mariée avec un cocu.
- J’imagine les cerfs au-dessus des fougères.
Nous venons de faire un grand pas vers la lumière.

Hugues est plus rusé qu’un chef indien, faisant semblant de se préoccuper de l'invité (Attention à la marche !). Il promet d'être civilisé : Nous sommes des hommes modernes qui ne vont pas se battre, mais ce sera féroce.

Il rejoue avec Patricia le fameux sketch de Pierre Dac. Pouvez-vous me dire ?

Le public ne connaît guère de repos. Je vous fais grâce de l’histoire du pigeon. On rit beaucoup. Le texte date de 1967 mais les ressorts sont éternels, surtout quand le texte est joué par des acteurs qui "osent". Pour preuve voici la bande-annonce qui sera sans doute plus efficace que mes commentaires.



Le seul bémol auquel je me risque concerne le fond assez misogyne ... mais qui me semble indissociable de la majorité des comédies de boulevard (quoique des pièces comme Deux mensonges, une vérité ou La dégustation, en ce moment encore à l'affiche parviennent à bousculer ces codes). 
Le canard à l'orange de William Douglas Home
Adaptation Marc-Gilbert Sauvajon
Mis en scène par Nicolas Briançon
Avec Anne Charrier, Nicolas Briançon, Sophie Artur, François Vincentelli et Alice Dufour
Décorateur : Jean Haas
Costumier : Michel Dussarat
Lumière : Franck Brillet
Depuis le 22 janvier 2019
Au Théâtre de la Michodière
4 bis rue de la Michodière - 75002 Paris
Du mardi au samedi à 20h30
Matinées le samedi à 16h30 et le dimanche à 15h30
Molière 2019 du comédien dans un second rôle pour François Vincentelli

dimanche 28 avril 2019

Mademoiselle Molière de Gérard Savoisien, avec Anne Bouvier

Le jupon du mannequin s'éclaire avant l'ouverture du rideau de scène. On découvre alors Madeleine Béjart (Anne Bouvier, dont l'interprétation ira crescendo) en train de se maquiller tout en répétant son rôle, qu'elle peine à déchiffrer. Elle peste : Molière écrit mal mais il écrit bien. On perçoit clairement combien elle est admirative de son compagnon.

Ils ne sont pas mariés mais ils sont ensemble depuis vingt ans à la scène comme à la ville. Nous sommes en 1661, juste après le succès des Précieuses ridicules. Pour des raisons qu'il ne justifia jamais, Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) a pris le pseudonyme de Molière. Il était fréquent à l’époque que les comédiens changent de nom pour épargner la honte à leur famille (l’Église catholique considérait les acteurs comme des êtres dépravés et leur refusait d’être enterrés dans un cimetière).

Madeleine assume son patronyme. Les Béjart sont depuis toujours une famille de saltimbanques et ont l'habitude de parcourir les routes de France. Jean-Baptiste, fils du tapissier du roi, appartient à la bourgeoisie parisienne. Le théâtre est sa vocation mais il semble avoir du mal à accepter le changement de condition sociale. Il rêve sans nul doute de la reconnaissance royale.

Le couple s'apprête à jouer devant le roi Louis XIV, chez Fouquet, à Vaux-le-Vicomte. Molière ne cache pas sa peur à Madeleine qui le rassure : Nous venons jouer ici, c'est tout. Il est probable que la pression était énorme. On sait tous (avec le recul de l'histoire) combien cette fête fut lourde de conséquences, heureuses pour lui, mais dramatiques pour Fouquet et surtout pour son cuisinier Vatel. Le dramaturge est fort énervé, jugeant la musique de Lully comparable aux piétinements d'un troupeau de boeufs. A-t-il vraiment dit cela ou est-ce le fruit de l'imagination de Gérard Savoisien l'auteur de cette Mademoiselle Molière ?

La demoiselle en question n'est pas Madeleine mais Armande. C'est la fille de sa maitresse. Il n'est que le "beau-père" et en est éperdument amoureux ... comme le sera plus tard Woody Allen de Soon-Yi Prévin, fille adoptive de Mia Farrow et de son mari à l'époque, le chef d'orchestre André Previn.

samedi 27 avril 2019

Dans les coulisses des musées. L’Agence Photographique de la RMN-GP à la Maison des Arts d'Antony (92)

La Maison des Arts a souhaité évoquer ce qui se passe dans les coulisses des musées et propose d’aborder une partie de ce que le public ne peut d’ordinaire jamais voir. Elle présente ainsi le travail des acteurs de l’ombre que sont les photographes professionnels de l’Agence photographique de la Rmn-Grand Palais chargés de photographier les oeuvres des musées nationaux dans leur mission méconnue qui existe pourtant depuis la fin du XIXe siècle.

Les photographes travaillent à l’abri des regards, entourés de leurs homologues du laboratoire chargés de réaliser les tirages des photographies et de restaurer les tirages anciens, ainsi que du nouveau pôle 3D qui est récent et qui vient d’être pérennisé.

On en perçoit l'intérêt dans la première salle du Rez-de-chaussée  avec deux oeuvres. Une reproduction du tableau de Gauguin intitulé Vairumati (peint en 1897) en 3D (bien entendu pas tout à fait à l'échelle parce que cela reviendrait à faire un faux).

On remarque que le tableau est semblable à l'original jusqu’à la plissure, la moindre craquelure. Cela pose la question sur ce que va devenir l’art mais ce mode de reproduction a plusieurs intérêts. Il permet de conserver une trace plus proche de la réalité qu'une photographie. Les visiteurs pourront être autorisés à toucher, ce qui sera particulièrement utile pour des publics malvoyants.

Dans une vitrine proche on remarque le scribe accroupi, qui est présenté au musée du Louvre, à l’échelle 1 parce qu'il n'y a pas de doute possible sur la nature de la pièce qui est une reproduction. Etant en résine, il est très léger et donc facilement transportable. C'est un avantage supplémentaire de la 3D de permettre à des oeuvres précieuses de pouvoir voyager, ce qui est interdit à des oeuvres originales trop fragiles. On pourrait aussi imaginer une mise en texture supplémentaire. 

De plus ce type de travail est de plus en plus utilisé par les créateurs de jeux vidéo historiques en facilitant l'incrustation de véritables œuvres d’art.

On poursuit l'exposition après avoir traversé un tirage photographique de la tenture de La dame à la licorne sous la forme d'un kakémono pour nous rendre dans la reconstitution d'un set de prise de vue. Ce travail démontre la qualité des photographies réalisées par l'Agence et créé un jeu entre les deux pans du tissu et l'ouverture de la tente représentée.

vendredi 26 avril 2019

Girls and Boys de Dennis Kelly avec Constance Dollé


Constance Dollé pourrait être la soeur jumelle de Caroline Vigneaux. Leurs deux spectacles parlent de domination masculine. Si celui de l'humoriste fait rire (tout en étant d'une certaine façon très sérieux), Girls and Boys est une tragédie.

Quand vous prendrez place sur les gradins vous remarquerez la comédienne en conversation avec quatre invités, qui sont des spectateurs presque ordinaires, ayant accepté quelques minutes plus tôt l'invitation du caissier du théâtre à suivre le spectacle depuis la scène. Ne vous préoccupez pas d'eux, ils n'auront rien à dire. Je peux témoigner. J'y étais.

Ce n'est pas la première fois que je regarde un spectacle en étant assise sur le plateau. Le dispositif est fréquent. Mais je n'avais pas imaginé que je resterais sous les feux des projecteurs durant toute la représentation, pendant une heure trente. Hors de question de tousser (ou alors vraiment discrètement, en s'efforçant de faire passer la crise avec le verre d'eau qui nous a été versé au début de la soirée), et encore moins de quitter le plateau.

Je ne regrette rien, bien au contraire. Cette expérience m'a permis de décupler mon attention et de vivre la soirée de l'intérieur, en immersion comme le promet le théâtre. L'interprétation de la comédienne est magistrale (je ne pourrai pas en dire autant de la mienne, ... aura-t-on remarqué combien chacun de ses 4 invités buvaient ses paroles, manifestant un maximum d'empathie ?).

Je n'ai pas eu l'occasion de discuter avec Constance Dollé par la suite mais j'ai lu qu'elle disait ne pas être tout à fait Constance la comédienne ni tout à fait le personnage à ce moment-là, qu'elle s'efforce d'avoir l’air détendue pour mettre à l’aise ses invités. Et qu'après, elle prend appui sur eux en fonction de ce qu'elle chope de leurs réactions. Et c'est vrai qu'à plusieurs reprises j'ai remarqué qu'elle s'adressait un bref instant à l'un ou l'autre d'entre nous, dans une forme de connivence, par rapport à nos professions ou nos passions dont nous avions brièvement fait le tour avant l'entrée du (vrai) public.

Curieux "seule en scène" donc que cette représentation. Avec autour d'elle deux femmes et deux hommes et puis la quasi présence de son ex-compagnon, avec qui elle a eu deux enfants auxquels elle s'adresse régulièrement. J'écris "elle", je devrais mentionner "le personnage" ... mes mots sont sans doute consécutifs à l'immersion, ou à la qualité de l'incarnation de la comédienne, qui mérite amplement pour cela sa nomination aux prochains Molières.

Aucun d'entre nous ne savait quand le spectacle commencerait réellement parce que nous étions absorbés par la conversation que nous avions à voix basse avec Constance Dollé alors que nous commencions à percevoir l'installation du public. Elle nous distribua une clémentine, nous versa de l'eau et remplit nos verres d'un (excellent) Saint Joseph ... que nous n'étions d'ailleurs pas obligés de boire.
Nous avons compris que les choses (très) sérieuses avaient définitivement démarré quand elle s'adressa à mon voisin d'une voix un tout petit peu plus affirmée pour lui dire : J’ai rencontré mon mari dans la file d’embarquement d’un vol EasyJet, je dois dire qu’il m’a tout de suite déplu.

jeudi 25 avril 2019

Des hommes couleur de ciel de Anaïs Llobet

On garde toujours quelque chose de ses racines et Alice a beau tout faire pour s’intégrer aux Pays-Bas, elle va comprendre amèrement combien son passé s'impose encore. Des hommes couleur de ciel pose plusieurs autres questions difficiles mais Anaïs Llobet le fait avec sensibilité et conviction.

Réfugié à La Haye, Oumar, un jeune Tchétchène, se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule un pan de sa vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette. Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à un attentat qui advient dans son ancien lycée. La police est formelle : il a été commis par un lycéen tchétchène. Alice, professeur de russe, sait parfaitement qu’il n’y a qu’un seul élève tchétchène dans l'établissement, c’est Kirem et c’est son élève.

Ce livre, qui est le second roman d'Anaïs Llobet, m'a fait penser à Grand Frère, que j'ai chroniqué en janvier dernier et à L'incertitude de l'aube de Sophie Van Der Linden qui relatait le massacre dans un gymnase en Ossétie du nord le 1er septembre 2004.

Elle situe l'action à La Haye en 2017 mais les évènements sont (hélas) comparables. Elle ajoute une dimension supplémentaire puisque le secret inavouable ne serait pas d’avoir posé une bombe mais d’être homosexuel. Les policiers chargés de l'enquête ignorent ce contexte et feront fausse route dans leur enquête, pensant que le frère aîné a radicalisé le petit frère alors que le problème est ailleurs, dans l’homosexualité du grand frère. Parce que dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases : stigal basakh vol stag, un "homme couleur de ciel".

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