jeudi 23 novembre 2017

La croisière ça use

La croisière ça use est un titre qui fait référence à une série culte, la Croisière s'amuse, créée par Aaron Spelling et diffusée entre 1977 et 1987 sur le réseau ABC. Je ne sais pas si Emmanuelle Hamet a visionné les 249 épisodes pour trouver l'inspiration mais les répliques de la pièce fusent à tout va et de faux semblants en vrais délires, la traversée va virer à la débandade…

Le rideau de scène est bleu pailleté comme la mer. Il se lève sur un décor de cabine de bateau, un peu années 70, semblant encore neuf. Mais à peine parait Antoine (Eric Massot) que les ennuis s’enchainent. Tout se déglingue dans le rafiot et on se demande si c’est bien une bonne idée de vouloir convoyer le Hacouna matata de Tanger à Ibiza pour y faire une (salutaire) révision complète à la demande du propriétaire.

Le skipper ne sera pas tout seul. Il a passé une petite annonce "cherche équipière pour mouillage sauvage". Il se vante d’être cool et naturiste et compte bien passer trois jours de rêve en très bonne compagnie.

La première co-équipière s’appelle Alex, qui se révèle être le diminutif d'Alexandre (Lionel Laget),  et il ne fait pas de doute que c’est un mec. Aussi doué que Gérard Jugnot dans les Bronzés, il dévale l’escalier en chaussures de ski, parce que ça glisse soit-disant mieux que les tongs sur le sable du Maroc. Alex est bien barré, c’est le moins qu’on puisse dire, surtout s’il s’avise de repêcher la came qui pourrait être planquée dans la soute.

Déboule ensuite Joanna (Marie Aline Thomassin). Coup de chance, c’est une femme, mais qui n’a pas pris le temps de se débarrasser de son treillis et qui arrive pour le moins traumatisée du dernier théâtre d’opérations. On pense un instant que c’est une chance d’avoir à bord un adjudant–chef de l’Armée de l’air (même en désertion) pour régler les problèmes techniques de transmission sauf qu’elle commet gaffe sur gaffe. Et pour couronner le tout elle a un tempérament de chienne de garde. Le bel Antoine en sera pour ses frais s’il s’avise de chercher à la séduire.

On est d’accord avec Joanna. On la sent moyen cette croisière surtout sans eau (mais pas sans alcool) et sans vivres. La quatrième passagère est Mélanie (Emilie Marié) pour qui cette croisière relève d'un exercice digne de Koh-lanta. Elle semble avoir un cerveau de la taille d’un poisson rouge même si la belle ne manque pas de répartie pour terminer chacune de ses confidences sur un hastag ponctué de smileys bien pensés. Son unique objectif est d’arriver à Ibiza pour postuler à une émission de télé-réalité, la maison des secrets Ibiza, vu que son secret est (mais je peux pas vous dire qu’elle s’auto-hypnotise sinon c’est plus un secret).

Ces quatre là n’ont pas grand-chose en commun et l’instant apéro ne commence pas sous les meilleurs auspices. Antoine a pourtant conservé une panoplie de gags, du temps où il était GO (non pas géographe comme le pense Mélanie, mais Gentil Organisateur au Club Med, vous savez cette colo pour ultra-riches qui font la queue à 13 heures pour se jeter sur des buffets gratuits). Et la jolie Mélanie va scotcher tout le monde en trouvant en quelques secondes la solution qu’aucune des huiles des villages n’est parvenu à résoudre en dix ans.

Des affinités apparaissent. D’abord la capacité à se déhancher et à camper les vedettes des années 80 à 2000 dans un tourbillon de strass qui va les mettre sur la même longueur d’onde. Leur répertoire est aussi large que la Méditerranée. On entendra Dalida, Brassens, Gainsbourg, Christophe, Liane Foly ...
Ils ont le talent de nous faire rire en combinant toutes les formes possible de comique, qu'il soit de situation ou de mot, comme de geste. On rit sans cesse. Les dialogues fusent sans arrêt. C’est pas un "lui" c’est un "elle" entend-on dire à propos d'Alex.

Les étincelles changent de direction. Ils ne se combattent plus mais surenchérissent pour la bonne cause, la cause du rire. Et chacun se révèle être différent du personnage qu’il incarne. La preuve : j'ai appris que 3 sur 4 comédiens n'ont jamais navigué.

La pièce est écrite par Emmanuelle Hamet et mise en scène par Luq Hamett, qui dirige avec succès le Théâtre Edgar, ... Edgar comme le boulevard Quinet.

La Croisière ça use s'inscrit dans cette tradition et se joue une semaine sur deux à 19h00 et l’autre semaine à 21h00, avec des matinées samedis ou dimanche. Vérifiez les horaires en fonction des dates sur le site du théâtre.
La croisière ça use
Une comédie de Emmanuelle Hamet
Mise en scène Luq Hamett
Avec Eric Massot, Marie-Aline Thomassin, Emilie Marié  et Lionel Laget
58, boulevard Edgar Quinet 75014 Paris
Tel : 01.42.79.97.97
M° Edgar Quinet / Montparnasse / Gaîté

dimanche 19 novembre 2017

Les Liberterres de Jean-Christophe Lamy

Vous savez combien j'apprécie les préconisations des bibliothécaires qui nous conduisent vers des découvertes inattendues. Après 99 homes qui concernait la propriété urbaine, c'est maintenant un film sur la ruralité que l'équipe d'Antony (92) a mis en avant, en invitant les réalisateurs à un débat après la projection.

Les Liberterres retrace des parcours professionnels d'agriculteurs qui revendiquent la liberté d’action tout en se rebellant contre le système imposé par l'industrie agro-alimentaire, à l’instar des libertaires qui prônent une liberté absolue fondée sur la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et le refus de toute contrainte découlant des institutions fondées sur ce principe.

Le réalisateur a suivi les initiatives militantes de quatre paysans à travers l'Europe et l'Afrique qui ont tourné le dos, définitivement, aux méthodes de l’agriculture conventionnelle, avec passion pour la terre et pour la liberté de la cultiver en la respectant sans l'appauvrir et avec une rentabilité très satisfaisante. D'où cet intitulé de liberterre qui est fort à propos.

Les images alternent avec les entretiens tout au long de quatre saisons en entrecroisant des discours de personnages émouvants et provocants, qui ont un point commun : il est possible de travailler autrement que sous le diktat de la pétrochimie ... sans pour autant renoncer à la rentabilité. Celle-ci n’est pas une utopie. L'agriculture biologique est un bienfait pour le paysan, pour le consommateur et pour la terre. Elle est indispensable quand on pense que nous serons 9 milliards en 2050 et que e nourrir deviendra difficile puisque déjà aujourd’hui 1 milliard d’êtres humains souffrent de la faim et de la malnutrition. Bien davantage n’ont pas accès à l’eau potable. Par exemple au Mexique où l’eau du robinet est impropre à la consommation.

Jean-Christophe Lamy a commencé le film en 2008 avec pour objectif de donner la parole sans intervenir lui-même. Il a tourné une séquence puis une autre, au fur et à mesure qu’il gagnait des financements et a terminé en 2014. Depuis sa sortie, fin 2015, les Liberterres tournent dans de nombreux festivals et ont déjà reçu de nombreuses récompenses comme le site dédié le retrace.

Il faut rappeler que l’expression agriculture biologique est née en 1975. Autrefois elle n’était pas nécessaire puisque tout était bio par la force des choses.

Les premières images illustrent des paysages de campagne comme on les voit encore dans les livres d’écoliers : un champ de blé, des prairies. Les saisons se suivent. Apparaissent des visages, tous sérieux, et déterminés. Ce sont les quatre personnages principaux, dont la voix s’élève avec force, en off, forçant le spectateur à l’écouter tandis que sur l’écran la table est dressée en pleine nature.

Chacun savoure sa spécialité, saucisson, pain ou fromage réalisé avec ce qu’il produit. Olga, Giuseppe, Rémi et André vont démontrer qu’il est possible de faire vivre leur famille en cultivant la terre ou en élevant des animaux en suivant un modèle économique qui n’est pas spéculatif. Et les réalisateurs démontrent que produire localement est une réponse qualitative au problème mondial de la famine.

Je vous invite à visionner la bande-annonce pour vous convaincre :


Giuseppe Li Rosi est établi en Sicile. Producteur de variétés de blé anciennes en biologique, il s'est élevé contre les manipulations génétiques du blé et la pression de l’industrie semencière en Italie. Ici, quand je réduis les quantités pour obtenir plus de qualité, les gens me prennent pour un fou ! Il a dénoncé qu’il faille acheter les semences 80% plus cher si on voulait faire pousser des variétés anciennes. Et le combat a été gagné. On espère que d'autres pays pourront obtenir la même chose.

Olga Voglauer habite en Autriche, à la frontière slovène. Le lait de ses vaches est vendu en filière courte. Elle refuse d’agrandir son cheptel et de dépendre des banques : la "décroissance heureuse", chez elle, est tout sauf une utopie. J’ai toujours dit à mon père que je ne voulais pas être l’esclave du lobby agricole. Elle souligne une des aberrations de notre système puisqu'il faut payer pour obtenir la certification bio alors que la logique voudrait que ce soit ceux qui emploient des produits chimiques qui soient être mis à l’amende. La réglementation cautionne de fait une agriculture qu'on pourrait qualifier d'industrielle alors que le circuit court et local est une réponse économiquement favorable.

André Grevisse est agriculteur et éleveur en Wallonie. On le voit à coté de sa mère confier à la caméra que vouloir rester agriculteur comme ses parents était autrefois perçu comme un manque d’ambition, alors que c'est un noble métier. Il était éleveur de vaches Blanc-Bleu Belge,  une race à viande de bêtes à concours. Il raconte que sa prise de conscience s'est faite lorsqu'il s'est vu passer son temps un thermomètre dans une main, la seringue dans l’autre, sans plus avoir le temps de vivre. Le taux de césarienne était de 100 sur 120 avec un coup moyen de 7000 francs par veau en vétérinaire et traitements. Il est passé au bio, a changé de race en préférant l’Angus, plus résistant et de plus de bien meilleure viande.

Remarquant que le liseron et la menthe étouffent les céréales, et ne trouvant pas de molécule (traitement) pour les éradiquer il comprend que la nature se rebelle et abandonne les engrais. C'est en quelque sorte une chance que la chimie ne lui ait pas fourni de solution. On n'a pas besoin de roundup (désherbant). On s’en occupe mécaniquement dit-il avec fierté. On doit être libre. Il montre à la caméra combien la terre est redevenue souple et douce comme du sable en l'espace de quatre ans parce que les vers de terre ont réussi à remuer toute la couche de terre arable. Les racines n’auront aucun mal à y descendre.

Depuis vingt ans il mène une guerre ouverte contre l'agriculture conventionnelle. L’humus n’a plus de secret pour lui. Moi, je suis persuadé que la conventionnelle ne pourra pas nourrir le monde. La preuve : il y a des gens qui meurent de faim partout aujourd’hui ! 

Remi Schiffeleers est éleveur de chèvres en Flandre belge. Il forme aussi de jeunes agriculteurs africains aux méthodes d’élevage et d’agriculture durables. Pour moi, le bio est trop blanc. C’est pour les gens qui ont assez de pognon, les gens d'ici, en Europe.

Remi œuvre dans le mouvement Paysans sans frontières depuis plus de 10 ans, prônant la solidarité, et non la charité. L’Afrique subit de plein fouet le changement climatique, la surpopulation et le déficit alimentaire. La pratique du nomadisme est une catastrophe écologique, et politique, car l’arrivée des troupeaux en quête de nourriture peut suffire pour déclencher une guerre pour peu que les chèvres broutent de l'autre coté de la frontière (invisible sur le terrain), ce qui est perçu comme un envahissement par les voisins.

Il démontre qu’on peut toutefois élever des chèvres en Afrique, à condition de le faire en stabulation et de leur cueillir le feuillage des acacias, laissant ainsi aux arbres le temps de se régénérer. C'est une manière de lutter contre la déforestation massive quand celle-ci prétend libérer des terres agricoles. De plus laisser les chèvres dans l’étable permet de récupérer le fumier toute l’année et d’en nourrir la terre. Car un bon compost se fabrique avec une part d’organique. Le meilleur se compose pour moitié de végétaux et d’animaux. Je me souviens d’un voisin qui avait des melons d’exception parce qu'il amendait son jardin avec du fumier de poule.

Ils sont wallon, sicilien, autrichien mais ils auraient pu tous être français. Beaucoup d’agriculteurs ont compris que l’avenir de leur terre n’était pas dans les engrais et les traitements chimiques. Mais les lobbys de l’industrie agroalimentaire et de la pétrochimie sont ultra puissants pour convaincre du contraire. Ils imposent un modèle encore dominant aujourd’hui. La terre, épuisée, a perdu son humus. On mange de plus en plus mal, et la nourriture n’est pas pour autant accessible à tous.

Ce sont des agriculteurs mais Jean-Chritophe Lamy aurait pu recueillir des propos semblables auprès de viticulteurs ou de cidriers. J'ai discuté avec plusieurs à Cambremer, dans le cadre des rencontres AOC-AOP qui ont le même raisonnement et arrivent aux mêmes conclusions.
Ce documentaire de création est plus qu'un reportage dont il se distingue par son esthétisme. Il a aussi toutes les qualités d'un "film". Il séduit en effet autant par ce qu’il dit que par sa manière de traiter le sujet.

La manière de poser la caméra donne de très belles images. L'oeil du réalisateur a capté des instants élégants comme cette scène, pourtant d'une grande simplicité, montrant un chat perché sur un poteau, évoquant pour moi La pie du tableau de Claude Monet.

Il nous fait aussi remonter le temps, en insérant des archives d'époque, en noir et blanc. Le spectateur est replacé dans le contexte de l'après-guerre alors qu'il était essentiel d'accroitre la production. C'était une époque où on était persuadé que la science allait définitivement sauver le monde de la faim et de la malnutrition. Et c'est quasiment tout le contraire qui s'est produit.

D'autres documentaires ont dénoncé la dureté de la vie des agriculteurs. Par exemple Les fils de la terre d'Edouard Bergeon présenté en 2011 et dont Elise Noiraud a fait une adaptation pour le théâtre. La grande différence avec Les Liberterres est de porter un message très positif. A ce titre il est essentiel.

samedi 18 novembre 2017

Le menteur ... de Pierre Corneille et Julia Vidit

On pourrait presque dire que le mensonge -où son pendant la vérité- est une vraie passion pour Julia Vidit. Ce n’est pas un hasard si elle a appelé sa compagnie Java vérité.

Tout est mensonge au théâtre et pourtant les acteurs sont de vraies personnes et leur performance est un vrai travail. Ajoutez à cela qu'elle a déjà interprété (en 2007, dans le Cid mis en scène par Alain Ollivier) et il vous paraîtra tout à fait logique que la jeune femme se soit attelé au Menteur.

Traitant du mensonge et du libertinage de mœurs, la pièce contient quelques passages parodiant Le Cid. Ces moments sont quasiment fredonnés par le public qui connait par coeur : O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie etc ... Elle a été créée, dans cette nouvelle version le 3 octobre 2017 au CDN/La Manufacture de Nancy. c'est au Théâtre Firmin Gémier /La Piscine que je suis allée la voir.

Julia Vidit a trituré la pièce qui a été condensée, interprétée, modernisée, bref adaptée à notre époque, avec l'aide de Guillaume Cayet. Et cela se remarque partout. La place des femmes a été renforcée. Avec Julia il a travaillé à la chair du texte, élaguant quelquefois, reformulant tantôt mais sans anachronisme. Lorsque des vers nécessitaient une réécriture celle-ci obéissait à la convention baroque.

Thibaut Fack a cherché lui aussi à respecter l'esprit baroque tout en suggérant la folie de la multiplicité. Il s’est inspiré du rectangle de l’écran du portable pour imaginer un décor surprenant (belle prouesse de construction par l'Atelier de la Manufacture-CDN de Nancy), composant une façade de 12 fois 3 miroirs dans laquelle le public se reflète, le plaçant symboliquement sur scène .... et face à lui même. On pense aussi aux miroirs déformants des fêtes foraines, quand on est perdu dans un labyrinthe où notre image se reflète à l’infini. Les panneaux sont régulièrement déplacés, comme on battrait un jeu de cartes pour donner une nouvelle chance au destin. Il peuvent devenir cage d’oiseau ou composer un balcon. C'est très inventif et totalement au service de la dramaturgie.

On annonce que la scène se passe aux Tuileries, qui serait, nous dit Cliton, le plus beau pays du monde. L'homme aux allures de Pierrot en noir et blanc est le pendant masculin d'Isabelle qui apparaitra plus tard dans les mêmes tonalités. Cela tranche avec les vêtements multicolores des jeunes gens, rares sur une scène de théâtre, moins dans le registre du cirque ou du burlesque.

Car il y a beaucoup de symbolique aussi dans les costumes de Valérie Ranchoux. Les deux valets sont en noir et blanc, le sol est un tapis rouge, les dames ... portent des costumes aux couleurs clinquantes de la mode actuelle avec des jupons pailletés de princesse mais dont les coupes font penser au bustier qu’on portait au XVI siècle.

Le texte a été lui aussi revu et aménagé pour que nous puissions entendre en deux heures l’essentiel de ce qu’il y a à retenir. Autant dire que l’ennui n’est pas de mise. Bien sûr Julia est trop respectueuse de la langue de Corneille pour en voir perverti les caractéristiques. Les rimes et la perfection des alexandrins sont respectés.

Corneille a écrit le menteur en 1644 alors que la musique baroque était jouée depuis déjà une quarantaine d’années. Elle avait marqué une rupture très forte avec ce qui précédait. Comme pour nous l’électronique acoustique qui remonte à quatre décennies et à laquelle nous ne sommes pas tous encore habitués. On entend dès le début un air qui évoque cette époque baroque, et pour cause puisque c’est la Symphonie en ré m Op.21 n°2  de H-J.Rigel (Allegro maestoso) qui a servi de point de départ à Bernard Valléry et Martin Poncet pour composer la musique du spectacle qui prend souvent des accents pop rock

Des bruits de vaisselle brisée résonnent régulièrement depuis les coulisses. On casse du verre, des piles d’assiettes, ou autres objets fragiles ... comme la vérité. C’est que sur scène il n’y a pas qu’un menteur. Et chacun a une bonne raison de le faire. À commencer par chercher paradoxalement la vérité en changeant d’identité pour sonder le cœur de l’être dont on veut mettre les sentiments à l’épreuve. Marivaux excellera dans ce registre.

Dorante revient à Paris, fraîchement débarqué de Poitiers en compagnie de son valet Cliton. Paris, ce pays du beau monde et des galanteries, semble lui offrir ses charmes et ses attraits. Dorante le sait bien et c’est en galant qu’il se présentera pour courtiser Clarice. Très vite on sait qu’il est un menteur, un imposteur, un mytho dirait-on aujourd’hui. Dorante prend sa belle pour sa cousine Lucrèce. Le quiproquo ne s’arrêtera pas là, les cavalcades mensongères non plus.

Car quand Géronte - son père - le presse d’épouser une Clarice - qu’il croit ne pas connaître - rien ne va plus, et l’arrivée de son amant ne fera qu’amplifier l’imbroglio. D’autant plus que, de son côté, Clarice a l’idée de demander à Lucrèce, sa cousine, de prendre rendez-vous avec Dorante afin de pouvoir l’observer et de lui parler en empruntant son nom! Pour échapper au dévoilement de sa maigre condition, Dorante se dira chevalier ; pour échapper aux ordres de son père, il se dira déjà marié à Poitiers. Tantôt il usera de lyrisme pour charmer ses compagnons, tantôt il jouera au héros dans un duel fictif pour épater la galerie. C’est toujours la parole qui lui sert d’appui pour mentir. Et c’est aussi sa parole qui le sauvera.

Le spectateur a tendance à pardonner un mensonge quand l'écart part d'une bonne intention. Mais Dorante (Barthélémy Meridjen) ment pour un tout autre motif. Il manque de confiance et raconte des bobards dans le but de se faire aimer. Et ça marche ! Pourquoi alors cesserait il ? Ce comportement ne vous fait-il pas penser aux messages que tout un chacun poste sur Facebook pour témoigner d’une vie socialement riche ? Ou encore aux photos qui inondent Instagram ... après avoir été retouchées, recadrées et embellies.
À la toute fin les miroirs tomberont comme des masques dont on se débarrasse et le décor se refermera comme un piège sur le principal Menteur.  Le public s'entendra dire Et vous même admirez votre duplicité !

Mentir c’est pouvoir. Telle est la conclusion, on n’ose dire "la morale" de l’histoire. Cette comédie humaine fait en tout cas beaucoup rire la salle.

Le menteur
Adaptation Guillaume Cayet, Julia Vidit
Mise en scène Julia Vidit
Scénographie Thibaut Fack
Lumière Nathalie Perrier
Costume Valérie Ranchoux
Son Bernard Valléry, Martin Poncet
Avec Joris Avodo (Philiste), Aurore Déon (Lucrèce), Nathalie Kousnetzoff (Isabelle), Adil Laboudi (Alcippe), Barthélémy Meridjen (Dorante,) Lisa Pajon (Cliton), Karine Pédurand (Clarice) et Jacques Pieiller (Géronte)
Pour tous publics à partir de 13 ans
Du 17 au 19 et du 23 au 25 novembre au Théâtre Firmin Gémier/La Piscine – Châtenay-Malabry (92)
Le 5 décembre / Théâtre de l’Olivier – Istres
Du 7 au 9 décembre / Le Jeu de Paume – Aix-en-Provence
Le 19 décembre / Théâtre de Corbeil-Essonnes
Le 13 janvier 2018 / Théâtre de Fontainebleau
Du 18 janvier au 18 février 2018 / Théâtre de la Tempête – Paris
Le 14 mars 2018 / Théâtre Jacques Prévert – Aulnay-sous-Bois
Du 22 et 23 mars 2018/ Le Trident – Scène Nationale de Cherbourg
Du 27 au 29 mars 2018 / CDN de Normandie-Rouen

jeudi 16 novembre 2017

Le Selles-sur-Cher, une AOP plus que quarantenaire

Il y a une semaine je relatais un déjeuner qui a sublimé le Selles-sur-Cher. Il restera longtemps dans ma mémoire sensorielle.

Il est de plus en plus "cuisiné". Ecrasé et mélangé à de la crème fraiche liquide et des fines herbes il garnira des tomates cerises. Il peut densifier un houmous, apporter de la rondeur à une crème de petits pois, remplacer l'emmenthal dans une classique préparation de cake salé.

Ses notes caprines sont discrètes et s'accommodent avec tous les fruits. Je l'ai vu en dessert, coupé en dés sur un carpaccio de fraises saupoudré de basilic ciselé et arrosé d'un filet de miel. On peut même le disposer en dés au fond d'un ramequin avant d'y verser un appareil à crème brulée.

Et pourtant, même si je sais que les français boudent l'instant du plateau de fromages, préférant d'ailleurs le consommer au moment de l'apéritif (ce que j'estime être une bonne idée) c'est en le dégustant avec du bon pain et une boisson adéquate que je me régale le plus.

Pour ce qui est du Selles-sur-Cher, j'apprécie particulièrement celui qui est encore proche des 10 jours d'affinage minimum réglementaire bien qu'on dise que sa maturité est idéale à 20 jours. Certains poussent jusqu'à 90 jours, ce qui lui donne un parfum ... corsé. Autrefois, l'absence de réfrigérateur incitait à conserver le plus longtemps possible, ce qui était possible avec le fromage ne l'était bien entendu pas pour le lait non transformé.

Je l'aime tout autant (en toute modération) avec un vin blanc de Loire (Chinon, Menetou, Cheverny) qu'avec une bière ambrée. Essayez, vous serez conquis.

On en vend 7 millions d'unités par an. Il se classe parmi les trois premières AOP françaises au lait de chèvre.

Pourtant il a bien failli ne pas connaitre un tel développement puisque à l'origine il était produit pour une consommation familiale. C'était les oeufs qui étaient importants jusqu'au jour où à la fin du XIX° siècle les ramasseurs de produits de basse-cour, appelés coquetiers, eurent l'idée de convaincre les éleveuses (car c'est une histoire de femmes) de leur vendre leur surplus de fromages en même temps que les oeufs et les volailles. A l'époque ce formage se distinguait des formes pyramidales des autres chèvres de la région. Il est devenu AOC en 1975 puis AOP en 1996.

Il est produit en Sologne, sur un vaste territoire composé de landes et de prairies, arrosé par le Cher, et qui s'étend sur les départements du Loir-et-Cher, l'Indre et le Cher. Donc bien au-delà de la bourgade de Selles-sur-Cher, qui lui a donné son nom parce que c'était depuis cette gare qu'on l'acheminait. Vous imaginez bien qu'il y a donc de multiples différences entre la trentaine de producteurs, même si tous obéissent au cahier des charges de l'appellation.
 
Les incontournables sont sa forme de disque de 9 cm de diamètre à bord biseauté (on dit tronconique), sa pâte blanche, lisse et homogène et son goût frais, évoquant la noisette, renforcé par le parfum de sa croute cendrée plus ou moins foncée (qu'il ne faut surtout pas retirer).

Ceux qui connaissent la Sologne savent que les terres y sont pauvres et que la chèvre a vite été un moyen de les valoriser car elles se satisfont parfaitement d'herbe fraiche l'été et de foin en hiver. Il y a tout de même plus de deux mille espèces fourragères pour régaler les chèvres. Elles sont très sensibles aux parasites. Alors, pour éviter les traitements antibiotiques, les éleveurs coupent l'herbe à 7 cm, ce qui assurera un foin non contaminé.

Le caillé est placé dans des moules qui à l'époque étaient fabriqués avec les ressources locales. Ils étaient en grès. Les fromages sont depuis toujours moulés manuellement et cendrés avec du charbon végétal issu des sarments de vigne et font l'objet de plusieurs retournements.
La tradition est en quelque sorte (enfin) respectée puisque c'est une femme qui préside depuis juin 2017 à la destinée du Syndicat de Défense et de promotion du fromage Selles-sur-Cher. Ele devra faire face à un défi, celui de favoriser l'installation de producteurs pour faire face à la progression de la demande de fromages. A 32 ans, Stéphanie Vignier connait très bien le sujet. Son exploitation est située à cheval sur trois zones d'appellation : le Selles-sur-Cher, mais aussi le Sainte-Maure de Touraine et le Valençay.

Nulle doute que vous pourrez la rencontrer au prochain Salon de l'agriculture, du 24 février au 4 mars 2018 où ces AOP seront dignement représentées, aux cotés de leurs congénères, Pouligny-Saint Pierre et Chavignol.

Sachez enfin que le Japon est un très gros importateur de fromages. Ses habitants sont amoureux des produits authentiques et non pasteurisés.

mercredi 15 novembre 2017

L'Avare de Molière, mis en scène par Henri et Frédérique Lazarini

L’argent ne fait pas le bonheur. C’était vrai du temps de Molière et ça l’est encore. Pour preuve les costumes sont contemporains et le décor en est la démonstration flagrante. Il est à l’image de la sécheresse de cœur d’Harpagon qui, à l’automne de sa vie, n’accorde d’importance qu’à son argent au détriment de tout et de tous.

Rien d’étonnant à ce que le jardin soit à l’abandon derrière deux palissades. Novembre a desséché les buissons et décoloré les têtes des hortensias. Les feuilles sont tombées en un épais tapis. Une bêche à peine rouillée git dans un coin. La ruche est au repos. Rarement un décor aura été pensé avec autant de justesse. La crise est proche. D’ailleurs l’orage éclate tandis que le public le voit l’Avare cacher sa précieuse cassette, là sous nos yeux.

Pourtant le vieil homme se sent encore la fougue d’espérer convoler. Les jeunes gens aussi, pour peu qu’on lui lâche la bride. La famille Lazarini nous propose de redécouvrir le texte de Molière en y voyant les prémices d’un marivaudage assez canaille. C’est peut être que le père, Henri, a pris le parti d’Harpagon tandis que sa fille, Frédérique, est au service de la jeunesse.
Il fut le dramaturge de la pièce. Elle signe la mise en scène. Et elle joue une Frosine joliment intrigante. Tous deux avaient l’habitude de travailler ensemble et on peut imaginer la peine de Frédérique de savoir que cette collaboration est la dernière puisque son père nous a quittés l’été dernier. 

Nous sommes en automne mais il reste quelques beaux jours à profiter ... Après la pluie, le beau temps. La pièce s’achève dans la joie et la bonne humeur. Chacun avec sa chacune, dans l’ordre des choses. Après avoir surmonté une crise de paranoïa, somme toute légitime parce qu’il n’y a rien de pire pour un avare que de s’être fait dépouiller, Harpagon s’étonne de voir tant de gens assemblés (le public) qui rit de bon cœur devant une famille, non pas recomposée, mais reconstituée.

La fête peut avoir lieu. Des guirlandes éclairent un jardin qui prend une allure romantique. On ressort du théâtre le cœur léger. 
Sous couvert de dénoncer un péché capital, ici l’avarice, Molière s’attaque surtout à l’hypocrisie comme il l’a fait dans de nombreuses pièces, mais cette fois sous sa traduction la plus manifeste, à savoir le mensonge. Cette pièce a été créée sur la scène du Palais-Royal le 9 septembre 1668. Il lui avait alors donné ce mot de Mensonge comme sous-titre, ce que j’ignorais et qui fait écho pour moi à la dernière comédie baroque de Corneille, représentée en 1644 au théâtre du Marais ... Le Menteur, que j'ai vu dans la mise en scène très contemporaine de Julia Vidit, et dont je vous parlerai bientôt.

Les choix de dramaturgie soulignent tous les moments où ce travers se manifeste. Ce sont les flatteries prononcées pour gagner les hommes. C’est  aussi le conseil de faire semblant pour mieux arriver à ses fins. C’est l’inclinaison consistant à plaider le faux pour savoir le vrai. On remarque vite que tout le monde triche, se surveille, cherche à manipuler. Le pauvre Maitre Jacques qui tente de rétablir la vérité abandonne : Peste soit la sincérité, c'est un mauvais métier. Désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. (Acte III scène 2)

Le même homme, dans la scène finale, est désabusé : Hélas ! Comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai ; et on me veut pendre pour mentir. (Acte  V scène 6)
Harpagon est interprété par Emmanuel Dechartre, que l’on ne présente plus puisqu’outre un excellent comédien il est aussi le directeur du Théâtre 14. Jean-Jacques Cordival est un autre visage familier des spectateurs qui s’adressent à lui pour recevoir le sésame qui leur permet d’entrer au théâtre. Il est tour à tour Dame Claude, le Commissaire et Maitre Simon, pour notre plus grand plaisir.

Tous les comédiens sont à louer. Ils contribuent à rendre cet Avare fort réjouissant. Et comme preuve de la générosité de l’équipe, ils sacrifient leur Réveillon du 31 décembre pour le passer en compagnie du public. C'est une riche idée.
L’Avare de  Molière
Mise en scène  Frédérique Lazarini
Dramaturgie Henri Lazarini
Musique de John Miller
Avec Emmanuel Dechartre,  Frédérique Lazarini, Denis Laustriat, Guillaume Bienvenu, Didier Lesour, Jean-Jacques Cordival, Michel Baladi, Katia Miran, Charlotte Durand Raucher et Cédric Colas
Du  14 novembre au 31 décembre 2017
Lundi, mercredi et jeudi à 19h, mardi, vendredi à 20h30, matinée samedi à 16h
Relâches exceptionnelles les lundi 4, vendredi 8 et lundi 25 décembre 2017
Représentation exceptionnelle dimanche 31 décembre à 20h30
Au Théâtre 14 - 20 avenue Marc Sangnier - 75014 Paris - 01 45 45 49 77
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Laurencine Lot

samedi 11 novembre 2017

Y aura-t-il trop de neige à Noël ?

Il était une fois un groupe de copines auteures qui écrivent (mais pas que) des comédies romantiques et qui ont fondé un collectif, la TeamRomCom. Quand elles se rencontrent elle boivent des cocktails (en toute modération), échange à propos de leurs manuscrits et débattent de tout. Publier en commun s'est fait naturellement.

L'an dernier elles ont choisi de regrouper des nouvelles sur le thème de Noël sous le titre Let it snow, une chanson interprétée par Franck Sinatra, écrite par le parolier Sammy Cahn et le compositeur Jule Styne en 1945. la publication était numérique, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir un beau succès.

Place au papier cette année, grâce aux éditions Charleston qui ne se contentent pas de publier le cru 2017. En effet, Y aura-t-il trop de neige à Noël ? reprend les précédentes nouvelles avant de nous donner ce qui s'apparente à une suite mais qui peut se lire de façon indépendante.

Voilà donc 12 nouvelles, plutôt drôles et évidemment romantiques, pour un Noël qu'on espère sous la neige.

Isabelle Alexis est la première à nous raconter un Réveillon qui sera fort stratégique, assez mouvementé, et surprenant jusqu'à la dernière ligne. Son héroïne prend sa revanche par rapport à la défaite de l'an dernier et on se demande déjà ce qu'il pourra advenir l'an prochain.

Tonie Behar a une vision très cosmopolite, toujours romantique bien entendu. Adéle Bréau ne saurait pas se passer de Brie aux truffes, cela devient un rituel. Sophie Henrionnet (dont j'avais beaucoup aimé Les journées calamiteuses de Clémence) slalome sous le coup de la jalousie. Marianne Lévy nous transporte à New York. Marie Vareille nous démontre qu'elle a décidément le sens de la surprise et que son héroïne est toujours cap ... de tout, comme l'était son Isabelle de Là où tu iras j'irai.

Les hommes sont charmants, d'allure princière, déterminés à passer la bague au doigt de leurs belles. Du romantisme pur jus même à l'heure d'Instagram. Car l'influence des réseaux sociaux n'a pas échappé aux auteures pas plus que les nouvelles tendances comme le Latte art.

On savoure l'opus 2017 et on espère qu'un prochain adviendra dans douze mois.

Y aura-t-il trop de neige à Noël ? par Isabelle Alexis, Tonie Behar, Adèle Bréau, Sophie Henrionnet, Marianne Lévy et Marie Vareille, éditions Charleston.

mercredi 8 novembre 2017

Un repas complet autour du Selles-sur-Cher

J'aime les fromages, ce n'est pas un mystère. Mais j'apprécie encore plus de les découvrir dans leur milieu d'origine. Même une appellation n'a pas le même goût selon qu'elle est produite par X ou Y, et c'est une richesse.

Il n'est pas toujours possible d'aller sur place, comme j'ai pu le faire pour découvrir l'origine et la fabrication du Sainte-Maure de Touraine. Parfois c'est le fromage qui vient à nous. C'est que que firent quelques producteurs de Selles-sur-Cher à l'occasion d'un déjeuner dans le restaurant H.

Je ne sais pas ce que vaut cet établissement d'ordinaire mais il faut dire que ce midi là, le chef a déployé un savoir-faire très gastronomique. Et cela de l'apéritif au dessert.

C'est un champagne à fines bulles qui avait été choisi pour accompagner des amuse-bouches (maison, comme tout ce qu'on a dégusté) et la première surprise fut de découvrir que le fromage de chèvre pouvait s'accorder avec un tel vin.
Hubert Duchenne pense tout dans le moindre détail, démontrant qu'on peut faire simple et chic, dans un esprit proche de la nature. Ce normand s'est formé à l’école Ferrandi et auprès de chefs réputés comme Alain Ducasse avant d'intégrer la maison Thoumieux  sous la houlette de Jean-François Piège où Akrame Benallal le remarque et l’appelle à ses côtés en tant que sous-chef. Il passera trois années avec lui avant d'oser se lancer tout seul.

En 2015, il est élu jeune talent par le guide du Gault et Millau et le restaurant H, ouvert en janvier 2016, a déjà une belle réputation. Son concept est intelligent, basé sur la saisonnalité des produits et l'humeur du moment. En effet, pas de menu "écrit". Le chef cuisine chaque jour en fonction des achats du matin, ce qui d'une part assure une fraicheur exceptionnelle, et d'autre part garantit des pertes éventuelles. Peu importe la surprise puisqu'elle sera belle.

Je retiens l'idée de présenter des morceaux de galettes fourrées juste posés sur des galets. Ou encore des lamelles de poisson fumé sur des rondelles de bois verni.
Le cadre est lui aussi sobre et élégant, combinant le bois, le marbre, le cuivre et le velours. Nous prenons place près de la cuisine largement ouverte, à une table ronde située juste en dessous d'un plafonnier Tom Dixon. Le chef s'affaire avec son équipe, dans un calme impressionnant, sous l'oeil attentif ... d'une petite peluche amusante.
L'entrée attend sur le passe-plat mais le pain (d'Ernest et Valentin dans le XII° arrondissement) est aussi tentant que le beurre (maison, évidemment) parfumé subtilement de fève de tonka. On ne résiste pas.
Pour accompagner un Selles-sur-Cher et graines de courges, poudre de persil, truffes, bouillon de poule crémé, le sommelier avait choisi un Sancerre Sauvignon blanc élaboré avec des raisins cultivés sur un terroir de calcaire et de griottes "Les Caillottes", corsé, dense et rond en bouche, intéressant pour ses notes profondes et intenses de zeste de citron et de pamplemousse.
Nous avons poursuivi avec un Pomerol velouté et fruité sur une Volaille jaune, chou-fleur rôti et émietté de pain brulé, démontrant qu'un vin rouge n'est pas choquant avec le fromage.
Nous eûmes "fromage", un Selles-sur-Cher au syphon, crème de noix et lamelles de noix et "dessert". Voilà encore une astuce de décoration d'assiette : utiliser des noix tranchées à la mandoline.
Hubert gardera-t-il à sa carte ces plats qui ont ravi nos papilles ? S'il en est un en particulier que je lui conseillerais de réitérer ce serait cette surprenante Imitation visuelle du Selles-sur-Cher, sorbet poire gingembre et coque chocolat blanc, crème de sésame noir.
Il est exact que les menus des restaurateurs proposent de moins en moins une formule fromages et dessert. Et le choix fait souvent pencher le convive vers une fin de repas sucrée. Alors je comprends que les filières cherchent à développer l'emploi du fromage en tant qu'ingrédient dans une recette. Je le fais parfois mais j'y pense rarement hormis avec ceux qui sont propices à se laisser gratiner (et que je savoure aussi tel quel). Ce déjeuner me prouve que je loupe quelque chose.
Hubert Duchenne avait littéralement sublimé le produit en le travaillant de manière audacieuse ... et très réussie. Ce repas restera longtemps dans ma mémoire. Cependant je persiste à aimer (tous) les fromages nature, avec un verre de vin bien choisi. C'est ainsi que leur typicité et leurs caractéristiques sont le mieux respectées, pour peu qu'on choisisse un bon pain au levain.

Je suis choquée d'apprendre que la consommation dite en plateau (de fromages) est en baisse. Il y a des gens qui ne savent pas ce qu'ils manquent. Je vous en reparle dans une semaine ... le temps de déguster les fromages de chèvre que je rapporte, et qui ont trois degrés d'affinage.

Restaurant H
13 Rue Jean Beausire 75004 Paris
Ouvert du mardi au samedi, midi et soir.
01 43 48 80 96

lundi 6 novembre 2017

Une soirée à Neverland avec Timothée de Fombelle et Albin de la Simone

Nous étions une (grosse) poignée prévenus de la soirée concoctée ce soir par Timothée de Fombelle chez son éditeur, L'Iconoclaste, sur le thème de son dernier (et premier pour les adultes) roman, Neverland, en compagnie de Albin de la Simone.

La promesse était d'accoster sur les rivages de Neverland, le pays de l’enfance, pour capturer ensemble l’enfance, entière et vivante entre lectures et musiques. Ce fut une soirée intime et joyeuse à ne pas manquer.

Tous deux ont fait jouer ensemble les mots et les notes avec générosité, comme des potes qu'on diraient amis d'enfance ... alors qu'ils ne se connaissent à peine depuis plus de deux ans.

Leur rencontre s'est faite autour de Georgia, un conte musical écrit par Timothée, mis en musique par Albin, publié par Gallimard, qui témoigne combien les secrets d'enfance sont autant de blessures.

Il reçut en 2016 la pépite du meilleur livre jeunesse - Catégorie: moyens au Salon de la littérature Jeunesse de Montreuil et fut la même année le coup de cœur de l'académie Charles Cros.

Vous ne connaissez cependant peut-être pas Albin de la Simone, enfin en temps qu'auteur-compositeur-interprète, parce qu'avant de se produire seul sur scène il a été très longtemps le pianiste de nombreux artistes comme Alain Souchon, Chamfort, Arthur H, Salif Keita, Raphaël, et tant d'autres. Il a travaillé et fait la première partie des concerts de Vanessa Paradis, Mathieu Chedid, Alain Chamfort, Georges Moustaki.

Il a fait également une apparition dans le conte musical de Louis Chedid Le soldat rose, où il incarnait le personnage de Cousin Puzzle. 

Quand il écrit pour lui, c'est souvent l'enfance qui l'inspire. Comme en témoigne la première qu'il a interprétée ce soir J'ai changé, écrite en 2005 :
J'ai pesé 10 kilos dont 2 de vélo, en pantalons de velours et débardeurs éponges. J'ai chaussé du 18 du 28 du 38. J'ai eu les fesses rouges du talc dans les langes (...)
Tu vois j'ai changé j'ai changé j'ai changé, ne t'inquiètes pas
Timothée venait de lire les premières lignes de Neverland (cliquer sur le lien pour lire ma précédente chronique), prévenant l'auditoire que les aléas de la vie ont semé dès l'enfance un noyau de cerise qui grandit à l'intérieur d'eux-mêmes. J'ai eu ma poignée de noyaux. Je crois même que ce sont eux qui nous font pousser. (p.7)
Albin poursuivra avec Ils cueillent des jonquilles (2003) Bottés, cagoulés et gantés, au loin dans le vert de la Somme deux silhouettes multicolores avancent en zig-zagant. Elle a huit ans, il ex a cinq, de vrais bijoux d'indépendance. (...) ils l'ignorent, ces jonquilles n'adouciront pas les orties et les chardons qui, en vingt ans, ont poussé sans bruit.

Le piano gratte un peu et quand on sait l'importance que le musicien accorde au choix de son instrument on devine que c'est intentionnel. Il prend peu la parole et le dialogue entre les deux artistes s'établit à coups d'extraits puisés dans les différents ouvrages de Thimothée (il citera aussi Terres des Hommes de Saint Exupéry) auxquels Albin répond en chanson.

La première femme de ma vie (album 2013 : Un homme) avait dans la voix un grain de poivre, Ce tout petit pépin piquant et doux, Qui me plaisait par dessus tout, Un grain de poivre, Ce tout petit pépin piquant et doux, Qui me berçait, qui m'endormait ...

Timothée (et c'est un grand plaisir de l'écouter lire) enchaine avec un extrait du second tome de Tobie Lolness, Les Yeux d' Elisha (p. 465) où Neige trouve une noix dans un trou d'écorce. Une noix qui fait trente fois sa taille et qui est aussi ridée que son grand-père.

Il excelle à conter une saga familiale dans un monde miniature. Il accorde une place très importante à la nature. Et on retrouve une similarité dans les paroles écrites par Albin, peut-être parce que son patronyme vient d'une minuscule rivière qui coulait près de Vervins dans l'Aisne (un petit village peu connu mais qui me parle puisque c'est là qu'est née ma grand-mère) et qui poursuit avec Il pleut dans ma bouche (extrait de l'album : Je Vais Changer, 2005) :
sous ma langue un lac couvert de feuilles rousses
il pleut dans ma bouche
sur un tapis d'humus où percent mes molaires
et mes parents dorment dans leurs deux lits

La soirée est bien avancée et ce n'est que maintenant que Timothée lit ce très beau passage situé au début du livre (p. 11) JE SUIS PARTI UN MATIN D'HIVER en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre en lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté.

La sortie de l'enfance se fera un jour d'été (p. 15) en découvrant que son grand-père ne peut plus écrire. C'est que l'enfance n'est pas un pays aussi serein qu'on le croit. On perçoit qu'il faudra être solide pour poursuivre le chemin au-delà de la lisière du monde adulte. L'opinion est partagée par le chanteur : J'espère que tout ça va tenir sur mes épaules. Pas bien carrées, gaulées, ni barraquéesMes épaules (2013, album Un homme).
L'assistance a repris le refrain un peu déçue de pressentir que le duo prenait fin, heureuse néanmoins de pouvoir discuter avec l'un ou l'autre. Timothée a été pris en otage par ses (fidèles) lecteurs. On remarquait l'émotion lorsqu'il signait sur des ouvrages anciens, manifestement lus et relus. Tobie Lolness, Vango, Le Livre de Perle n'ont pas fini de marquer la jeunesse. Mais les adultes espèrent que Neverland sera suivi par d'autres ouvrages.
Neverland de Timothée de Fombelle, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 30 août 2017

vendredi 3 novembre 2017

Comme à la maison de Bénédicte Fossey et Eric Romand

Comme à la maison est programmé à un horaire tardif (21 heures) et il est inutile d’arriver en avance. Vous serez contraint de déambuler debout dans le hall sans pouvoir vous asseoir, ou de trouver refuge dans un café des alentours.

A tout prendre je vous conseille fortement de dîner auparavant chez Adrien Cachot au Détour, qui est à deux pas. C'est divin et d'un remarquable rapport qualité/prix. Parce qu'en sortant de la pièce il est probable que vous serez refroidi par les repas de famille et que vous préférerez les fuir.

On a tous en tête des moments de tension vécus avec des proches. Mais le crescendo qui s'enchaine sur la scène atteint des sommets. On croit avoir entendu le pire et on pense qu'une accalmie se produira et un détail vient relancer de nouvelles horreurs.

Horreurs pour les personnages qui subissent les foudres et les critiques de Suzanne (Annie Gregorio). C'est la chef de famille, sur qui tout repose, vérités et joies, comme mensonges et désillusions. Chacun en prendra pour son grade, et même au-delà.

Il faut dire qu'ils l'ont bien cherché. L'envie de raconter queslques-uns des retournements est forte mais ce serait au détriment du suspense. Sachez surtout que c'est très drôle et qu'on rit beaucoup. La fin, inattendue, est une belle revanche.

L'action se situe un soir de 1er janvier et le repas qui devait marquer la réconciliation de la famille ne fera que précipiter son implosion. Parce que sans doute on ne guérit jamais de son enfance, surtout quand on vous a caché vos origines.

On pourra trouver des points communs avec Juste la fin du monde en version comédie. On pourra aussi penser qu'on a déjà vu cette salle à manger quelque part, ici-même servant de décor à une autre pièce. Le concept de développement durable est nouveau au théâtre mais il fonctionne. Le papier, l'escalier, les rideaux ... tout colle.

Bénédicte Fossey et Eric Romand ont concocté des dialogues qui fusent sans arrêt. Cette pièce est à retenir pour ceux qui voudront démarrer l'année 2018 dans une atmosphère joyeuse.

Allez-y en famille, la vôtre vous semblera ensuite plutôt facile à vivre. Au retour cachez sous le sapin le dernier livre d'Eric Romand, Mon père, ma mère et Sheila, paru chez Stock à la rentrée et tirez au sort l'heureux gagnant.
Comme à la maison de Bénédicte Fossey et Eric Romand
Mise en scène de Pierre Cassignard
Avec Annie Gregorio, Lisa Martino, Françoise Pinkwasser, Aude Thirion, Pierre-Olivier Mornas et Jeoffrey Bourdenet
Au Théâtre de Paris – Salle Réjane
Du mardi au samedi à 21h matinée le samedi à 17h00 matinée le dimanche à 15h00

jeudi 2 novembre 2017

LINEA NIGRA de Sophie Adriansen

De livre en livre (il y a déjà sur le blog 10 articles consacrés à ses ouvrages), Sophie Adriansen conserve la capacité de me surprendre. Son "petit" dernier, Linea Nigra est assez étonnant alors qu'il se situe pourtant dans le prolongement du Syndrome de la vitre étoilée, paru l'an dernier chez le même éditeur, dont je disais alors qu'il était le plus singulier de tous ses ouvrages.

Je me suis beaucoup attachée aux personnages, sans chercher le moins du monde à débusquer la part de fiction de celle qui est accordée la réalité. Stéphanie est forcément proche de Sophie. Elles ont la même initiale. Et tout le monde sait que Sophie est une jeune maman.

J'avais discuté avec Sophie au moment de la parution du Syndrome et je savais déjà qu'il y aurait une suite. On retrouve le même rythme, alternant un récit qui s'apparente au journal avec des réflexions ou des listes. Mais il me semble qu'il est à la fois davantage romancé (je me suis représentée de nombreuses scènes ... comme au cinéma) mais aussi davantage militant (pour que les femmes soient actrices de leur accouchement et surtout pas objetisées par les équipes médicales).

Sophie raconte les premiers pas d'une famille en ayant la capacité à toucher l'universel. Je me suis reconnue à de multiples reprises dans le journal des évènements. Je découvre que je ne suis pas unique à avoir pensé que j'étais la dernière à avoir mis au monde un enfant dans la maternité (p. 291). Pendant deux jours je me suis demandé à quoi correspondaient les bruits de chariots que j'entendais rouler, sans imaginer une seconde que d'autres femmes que moi accouchaient.

Je suis sure qu'elle recevra une abondante correspondance de son lectorat. Y compris des 25% de femmes qui n'observent pas cette ligne brune sur leur abdomen quand elles sont enceintes. (p. 88)

Sophie n'élude rien des soucis, des questions, et des joies que la future maman ressent à l'approche du terme, ni des émotions qui peuvent submerger les premières semaines après la naissance. Elle lève le voile- les voiles - qui sont parfois d’épais doubles rideaux, sur des tabous, des habitudes, des contre vérités, comme celle qui consiste à obliger les femmes à accoucher ... l'estomac vide (p. 246). Je crois que je n'ai jamais eu aussi soif de toute ma vie ! Ce souvenir est indélébile.

Elle pointe les aberrations comme la position decubitus dorsal que l'OMS conseille d'éviter (p. 89) ou la césarienne (p. 121). L'abus d'épisiotomie (p. 136). Egalement les pratiques scandaleuses de ces médecins qu'elle appelle les bouchers (p. 72) et le plus terrible est que ce n'est alors pas du roman. On comprend la confusion entre accouchement sans douleur et péridurale (p. 94). Ce sont en réalité deux méthodes qui ne sont pas du tout liées. La lecture de certaines statistiques donne souvent envie de prendre les armes. J'ai compris pourquoi j'ai failli mourir au cours de mon premier accouchement. Par chance le second eut lieu quelques mois plus tard et on me laissa décider de ce qui était bon pour moi ... puisque j'étais en quelque sorte devenue "spécialiste".

C'est pareil pour les conseils qu'on prodigue aux jeunes mères. On ne sait plus qui écouter tant les avis divergent mais à la naissance du second les critiques cessent par magie : on est censé savoir  "bien faire".

Sophie a raison quand elle dit qu'à la maternité, on ne délivre aucun diplôme, et que chaque femme fait de son mieux. Mais tout de même, on écoute davantage celles qui ont déjà accouché, comme si elles avaient implicitement déjà réussi l'épreuve.

Elle a rassemblé de multiples avis, émanant souvent du corps médical, qui lui permettent quelques affirmations à propos de la surmédicalisation des accouchements au nom d'un pseudo-modernisme (p. 38). Et elle donne la charte des droits de la parturiente (p. 316).

Sophie ne ménage pas non plus les entreprises qui, comme Facebook, prônent la congélation d'ovocytes pour repousser la date des grossesses (p. 42) ou la pratique du rehoming permettant aux USA (p. 403) le changement de bébé si l'adoption n'est pas satisfaisante.

Il y a de rares moments où je ne la suis pas. Quand elle prétend que si elle était écrivain elle mettrait des mots sur ce qu'elle vit (p. 329) j'ai envie de lui lancer le défi de s'essayer à la photographie. Ce serait un joli moyen de suivre son regard pour nous qui avons l'habitude de l'accompagner.

Je ne tire pas la même conclusion qu'elle sur la confidence de Françoise Giroud (p. 341) déclarant que du jour où son fils est né elle a marché avec une pierre autour du cou. J'ai eu l'occasion d'évoquer la maternité avec elle ... qui a perdu un fils en haute montagne, repéré dans la neige grâce à l'écharpe rouge qu'elle lui avait offert, et que surtout elle avait tricoté elle-même. Car cette féministe de la première heure adorait les travaux manuels.

Mais je rejoins Sophie à propos de la complexité des rapports mère-fille. J'ai rencontré ces dragons auxquels elle fait allusion (p. 331) et pourtant je vous jure que nous n'avons pas la même mère. Comme Sophie je pense qu'il est possible de ne pas faire subir à son enfant ce qu'on a subi (p. 384). Les deux pages qui suivent sont très belles. Je songe à mon père qui reconnut un jour ne pas avoir été un père idéal et qui, en toute sagesse, me confiait qu'il ne regrettait rien parce qu'il est impossible d'être parfait. Il n'empêche que la déclaration de ma fille estimant jusqu’à l’âge de sept ans elle croyait avoir eu les meilleurs parents du monde m'avait remplie de joie, ... même si cela signifiait que nous ne l'étions plus.

Cet ouvrage est multiple. Il en émane de l'humour et de la légèreté, par exemple quand l'auteure nous donne des alternatives (p. 13) ou les dix meilleures façons d'annoncer une grossesse à son conjoint (p. 59). Il dégage beaucoup de douceur quand Stéphanie raconte les premiers moments passés avec Luc. Malgré la puissance de leur rencontre un NON se manifeste régulièrement par résurgence, qu'elle analyse de son mieux, parce que, c'est vrai, tout le monde n'est pas prêt à accepter une relation qui va changer le cours de son existence (p. 17) avant que chacun fasse une place à l'autre dans sa liberté qui n'en est que plus grande (p. 56).

Car Linea Nigra n'est pas seulement un documentaire sur la meilleure façon de donner la vie, mais aussi une très belle histoire d'amour, plutôt romantique au demeurant.

LINEA NIGRA de Sophie Adriansen, Fleuve Editions, en librairie depuis le 14 septembre 2017

mercredi 1 novembre 2017

J'ai dégusté un gigot bitume pour fêter le KM 2 du Grand Paris à Cachan

Ce n'est pas une légende ou une rumeur mais une vraie tradition qui subsiste encore dans le BTP, le secteur du bâtiment et des travaux publics. Le repas autour d'un gigot cuit dans du bitume marque la fin d'un chantier. Ce soir c'était une étape déterminante dans la réalisation de la future gare Arcueil Cachan qui devra accueillir la ligne 15 du métro. 

Ils sont encore une poignée de traiteurs à savoir le faire, en toute sécurité s'entend, m'a expliqué José-Manuel Gonçalvès qui est le directeur artistique du Grand Paris Express et qui avait conçu le programme des réjouissances de la soirée, tant sur le plan musical que sportif et culinaire.

On doit l'idée du gigot bitume aux étancheurs qui avaient pour habitude d’utiliser le fondoir comme support de cuisson à la fin de leur intervention. Yves Le Breton a repris la technique de cuisson qui permet de faire ressortir le côté très tendre de l’agneau.
Il a sans doute un secret car il le prépare à l'avance, avec une recette dont il ne révèle rien. La cuisson seule est réalisée sur le chantier, dans le respect de ce qui se faisait "à l'époque" dans un bain de bitume en fusion à 250° permettant de cuire le gigot à l’étouffée pendant deux bonnes heures, et je vous assure que la viande était délicieuse.
Avec une méthode qui assure évidemment une parfaite étanchéité et répond strictement aux normes d’hygiène en vigueur. Et il est impressionnant de le voir ouvrir la cuve et "pêcher" les morceaux enveloppés comme des lingots, dans sept couches d'aluminium, autant de kraft, et ficelés de fil de fer.
Une fois la papillote débarrassée de son enveloppe, la découpe se fait sur place aussi, par Yves qui parfois confie son couteau à des personnalités qui immortalisent leur geste devant les caméras, alors qu'en coulisses les assiettes sont prêtes pour le service. Et ses petites pommes de terre rôties aux herbes sont tout autant délicieuses.

Les organisateurs avaient estimé que 300 personnes feraient le déplacement. Nous étions un millier, ce qui témoigne de l’intérêt pour ce chantier hors normes, visant à réaliser un des paramètres les plus importants du Grand Paris à savoir les connexions.
Ce moment convivial marquait une pause dans la soirée qui avait débuté en fanfare avec Les Parpaings perdus de l'Ecole spéciale des Travaux Publics.

Il s'agissait de fêter dignement le KM2 à Cachan, en particulier l'opération de grande envergure, estimée à 23 millions d'euros, consistant à réaliser puis faire ripper un "pont-dalle" de 40m de long, équipé de quais et de voies, de 16m de large, pour un poids total de près de 3000 tonnes, soit près de la moitié du poids de la Tour Eiffel, venant ainsi remplacer une section complète de voies et de quais du RER B.

Construite au préalable, cette dalle constituera le futur toit de la nouvelle gare (que l'on voit sur les photos ci-dessous et selon le schéma). Il faudra 5 jours pour la déplacer sur une trentaine de mètres et toutes les équipes s'étaient préparé depuis des semaines afin de commencer ce soir, et en public.
Un observatoire était ouvert sur une terrasse surplombant le chantier pour suivre l'opération en direct qui était également projetée sur une des deux piscines à boues.

 
C'est équipé d'un gilet fluorescent et en musique que nous nous sommes dirigés au pied du chantier pour effectuer ensuite le compte à rebours.
Plus d’un siècle s’est écoulé entre la première ligne de Sceaux et ce qu’on est en train de faire. Un tel chantier perturbe la vie des gens mais on salue malgré tout le vrai partenariat qui s’est établi entre la RATP, Vinci et le Grand Paris. Claire-Hélène Coux, directrice déléguée de la Maîtrise d'ouvrage des projets de la RATP a expliqué que l'opération exigeait qu’on interrompe la circulation du RER B pendant 5 jours, le temps de pousser les 3000 tonnes sur 26 mètres. Des bus de substitution ont été planifiés mais la gêne pour les usagers est très forte bien que le moment choisi corresponde à un long week-end.
Cela fait plusieurs mois que les quelque 900 000 usagers (annuels) de la ligne se sont bien rendu compte des travaux avec le ralentissement des trains à 30 km/h depuis février. La vitesse devrait prochainement redevenir normale. En tout cas l’objectif est de rétablir le passage pour lundi matin prochain 5 heures du matin. Ce timing devrait être respecté puisque malgré la fatigue des équipes. Le chantier de Cachan mobilise plus de 2000 personnes à plein temps et la directrice était fière de pouvoir annoncer une avance de 4 heures sur les autres opérations à mener conjointement au ripage. Nous avons vu arriver le premier tunnelier qui sera en charge de creuser 3,4 km de tunnel en 16 mois en direction de Villejuif.
Jean-Yves Le Bouillonnec, le président du Conseil de surveillance, a souligné l’enjeu terrible consistant à faire pour le Grand Paris l’équivalent de ce que Fulgence Bienvenue avait fait pour Paris avec le métro. Il s’agit tout de même de la construction de 69 gares.

Des prouesses sportives étaient programmées pour accompagner la prouesse technique. Une performance de 4 trampolinistes dirigée par Lionel Pioline, triple champion mondial et aujourd’hui directeur de l’Ecole National des Arts du Cirques de Rosny-sous-Bois (ENACR), accompagné de ses élèves : David Martin, double champion du monde, Christophe Chapin, créateur du spectacle trampoline Les Blues Brothers, Pascal Sogny, interprète dans de nombreux spectacles de trampoline dont les Blues Brothers et Arno Bauge, catégorie junior au Levallois Sporting Club (champion de France 18-20 ans) ont donné le top symbolique du démarrage du ripage que j'ai pu filmer dans son intégralité :
N'allez pas croire que j'étais une privilégiée. La Société du Grand Paris avait invité tous les habitants à participer à ce repas de chantier en entrée libre et gratuite, ainsi qu'aux impressionnantes performances de spectacle vivant et aux ateliers pour enfants qui avaient été organisés l'après-midi. Et les commerçants ont animé un marché nocturne.
Il y eut aussi une intervention des artistes performeurs de la rue Simon Nogueira, Maxence de Schrooder, Johan Tonnoir, Ben Cante et Anthony Demeire (tous appartenant à la French Free Run Family).

Egalement une participation du Collectif Yes We Camp, et de Johan Lorbeer, un spécialiste des Still-Life performances qu’il réalise dans la rue, les gares et autres lieux de la vie quotidienne. Véritable sculpture vivante, il se met en scène dans des situations tout à fait banales en se jouant du poids de la gravité.

La soirée avait été conçue comme une grande fête de chantier sous le signe de la culture. C’est dans cet esprit que le Grand Paris Express souhaite poursuivre en associant les populations et les futurs usagers à toutes les grandes étapes de sa réalisation.

KM2
Mercredi 1er novembre 2017 - 16h-22h - Accès libre et gratuit Gare Arcueil-Cachan du Grand Paris Express - Ligne 15 Sud - Au pied du chantier, avenues Carnot et Léon Eyrolles à Cachan (92)

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