dimanche 31 janvier 2016

Rose au Bois Dormant

Presque tous les enfants connaissent l’histoire de la Belle au Bois dormant même si ce n’est pas le conte le plus raconté dans les écoles. En tout cas les comédiens de la compagnie la Belle affaire font en sorte de rendre l’intrigue tout à fait compréhensible pour un jeune public, à partir de 4 ans, sans nuire à sa poésie. Cet après-midi les parents et leur progéniture ont vraiment pris beaucoup de plaisir à la représentation à la FolieThéâtre.

La bonne idée est d’introduire le spectacle par une narratrice qui déboule dans le noir parmi le public, s’éclairant avec une lampe frontale de mineur, à la recherche … d’une paire de chaussures.
La connivence est installée et les spectateurs vont prendre l’habitude de dialoguer spontanément  avec les comédiens.

Je suis certaine que, quelle que soit la distribution (car elle se fait en alternance), la même fraicheur transparait parce que la mise en scène, signée Cindy Rodrigues est alerte, sans aucun temps mort malgré des changements de décors réguliers.

L’adaptation est simple et efficace. La fée Mimosa (Anne-Véronique Brodsky) joue excellemment son rôle de maitre de cérémonie et d’entremetteuse, il faut bien le reconnaitre. Une petite fille s’étonnait derrière mon dos : elle est folle on dirait. Un petit garçon gloussait un peu plus tard : j’adore quand elle fait ses trucs.

Le prince Christian (Nicolas Fantoli) est un peu fantasque, plutôt timide, voire peureux, mais plein de bonne volonté malgré des maladresses à répétition. La princesse Rose (Juliette Ordonneau) est une jeune fille charmante et de bonne éducation, comme il se doit.

D’autres personnages interviennent mais les costumes ne permettent pas de reconnaitre qui fait quoi et c’est très bien ainsi. Nous avons ainsi rencontré Jacques, le roi des Batraciens, qui est une grenouille en peluche zozotant de toute sa grande bouche, quelques-unes des fées invitées au palais, comme Jonquille, Hibiscus ou Chrysanthème.

On remarque que dans cette adaptation du conte des frères Grimm les personnages portent souvent le nom d’une fleur. Les costumes d’Alice Schnebelen sont "raccord" avec une superposition de voiles et de tissus fins découpés en forme de pétales composant un ensemble aussi réussi qu’élégant.
La fée Népenthes tranche avec son costume sombre et son arrivée se produit dans un nuage de fumée. Furieuse d’avoir été écartée, elle compte gâcher la fête donnée en l’honneur de la naissance de rose. Elle assène sa prophétie en ricanant  : "à l’aube de ses seize ans, elle se piquera le doigt à un fuseau et tombera raide morte".

La fée Mimosa atténue la catastrophe : "tu tomberas dans un profond sommeil et le baiser d’un prince te réveillera".

L’enfance de Rose est heureuse. Elle devient une jeune fille fantastique et rêve d’un prince qui la ferait danser pour son 16ème anniversaire. Elle se pique. Le public crie. On entend des hululements. La nuit est tombée. Une toile blanche est tendue sur la scène pour permettre des jeux d’ombres et des variations de taille des personnages. Mimosa cherche le prince. Le public la guide derrière le rideau alors que retentit le pom-pom-pom-pom de la Symphonie n°5 de Beethoven.
La nuit est bien installée. De jolis lumignons dégagent une lumière douce. La scène du bisou se joue à plusieurs reprises, plus ou moins maladroitement et c’est charmant. La représentation s’achève dans la joie et la bonne humeur avec la musique, célèbre elle aussi, de la Danse hongroise n°5 de Brahms.

Ce spectacle, créé il y a presque deux ans, est éligible aux p’tits Molières 2016 et nous lui souhaitons une vie aussi longue que celle qui a été promise à la Princesse.

Rose au bois dormant
Adapté du conte des Frères Grimm
Mise en scène de Cindy Rodrigues, Assistée de Juliette Ordonneau
Avec (en alternance) Juliette Ordonneau, Philippe Kersale, Charlotte Bourgade, Anne-Véronique Brodsky, Johanne Teste, Nicolas Fantoli et Anthony Rossi
Compagnie La Belle affaire
A la Folie Théâtre
6 rue de la Folie Méricourt, 75011 Paris
Jusqu’au 3 avril 2016
Les mercredis, samedis et dimanches à 15 heures
Horaires spécifiques pendant les vacances de février.

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Margot Simonney

vendredi 29 janvier 2016

Everyone is light, you are light, exposition monographique de Nicolas Momein au Micro Onde (78)

Nouvelle exposition au Micro Onde, et toujours un étonnement, grâce au mécénat des entreprises Sorécal et Omnisablage.

La galerie est investie d’édicules sans fonction particulière mais rappelant quelques-unes, comme pourraient le suggérer par exemple une porte ou un siège.

Ils sont recouverts d’un flocage de laine de roche qui évoque la fourrure et j’ai remarqué que beaucoup de visiteurs ne pouvaient pas retenir leur main alors que la volonté de l’artiste serait qu’on les caresse des yeux.

Ni gris, ni beige, dégageant une faible odeur comparable au ciment encore humide, ces sculptures intriguent, donnent envie d’être contournées et regardées sous divers angles.
L’espace invite à faire une expérience personnelle de la déambulation et favorise un déplacement d’ordre introspectif.
Rue Traversante, l’exposition se regarde cette fois en 2D. C’est d’un coté une série de métallographies tirées sur aluminium à partir de photos prises au microscope considérablement agrandies. Ces microscopies de minéraux pourraient être comparées à des êtres vivants.
Trois monochromes métallisés leur font face, donnant à voir la matière pure, alliage de cuivre et d’étain, de bronze et d’aluminium et enfin acier pur. La technique consiste à déposer, à la flamme ou à l'arc, différents types d'aciers en fusion pour un résultat proche du velours.
En écho, dans la Boite, un ouvrier est deviné dans un floutage involontaire en train de sabler dans une cabine. Un monochrome apparait lentement à mesure que défile le film.
Nicolas Momein, présente ici une exposition équilibrée et représentative de son travail. Diplômé de l’ESAD de Saint-Étienne puis de la HEAD à Genève, construit son travail autour de la rencontre avec l’autre et l’échange de savoirs.

Fondant sa démarche sur l’observation d’un objet utilitaire, il en étudie les techniques de fabrication, les gestes qui le façonnent. S’en inspirant, il introduit dans ses réalisations des dérapages, pour produire des sculptures intentionnellement dénués de toute utilité pratique.

Plusieurs activités et rencontres sont proposées par le Micro Onde autour de cette exposition. En outre et parallèle de son exposition au centre d’art, Nicolas Momein présente une sélection complémentaire de nouvelles productions à la Galerie White Project, 24 rue Saint-Claude - 75003 Paris.

Everyone is light, you are light de Nicolas Momein
Exposition monographique
Du 30 janvier au 26 mars 2016
Micro Onde, centre d’Art de L’onde
Entrée Libre
Mar-Ven 13h-18h30 et Sam 10h-16h

Le Centre d’art est également ouvert les soirs de spectacles, une heure avant les représentations.

jeudi 28 janvier 2016

Sur une majeure partie de la France de Franck Courtès

Franck Courtès est photographe indépendant. Il partage son temps entre Paris et la campagne. Il est l’auteur d’Autorisation de pratiquer la course à pied, un recueil de nouvelles, paru chez Lattès en 2013.

Un an plus tard il publia Toute ressemblance avec le père, un récit autobiographique que j’avais particulièrement apprécié, construit sur le terreau de son enfance, émaillé de très belles descriptions de paysages, et qui sort aujourd’hui en Livre de Poche.

Son métier de photographe influe logiquement sur son art pour construire des atmosphères. Son nouveau livre en apporte une nouvelle et brillante démonstration, tout en confirmant son inclinaison pour une écriture poétique. J’ai savouré de nombreux moments dont je vous donne quelques bribes : le vent fait applaudir les feuilles (p. 39) , reconnaître soudain le mot comme la bonne pierre (p. 15) comme sait le faire l'ouvrier agricole plein de sagesse Tikiti.

Sur une majeure partie de la France raconte sur une trentaine d’années les destins parallèles de trois enfants, l’auteur et ses copains d’enfance, Quentin hypersensible (et handicapé) et Gary, presque sauvage, très agressif, au sein d’une campagne qui perd son statut paisible à force d’y avoir semé l'envie pour récolter le besoin (p. 75).

La nature joue un rôle fondamental. On la voit malmenée autant que les personnages. Franck Courtès aime la campagne, la vraie, la terre vue de la terre, que l’on peut arpenter, respirer, toucher, et surtout pas celle que l’on nous montre vue d’hélicoptère (p. 85). On comprend très bien à quels reportages (d’un illustre photographe) il fait allusion. Il fustige le déclassement d’un rouet en œuvre d’art en jugeant l’opération obscène (p. 41), un peu comme Didier Castino s’insurge contre la propension à transformer les usines en centres culturels dans Après le silence.

Ce qu’il nous décrit évoque le petit jardin de Nino Ferrer. Il dépeint par touches délicates un monde qui s'évanouit. Sa plume devient aquarelle, sans romantisme condescendant. Il aborde frontalement des sujets difficiles comme la violence, le rackett, les trafics ou la maltraitance. Ils auraient tout pour être heureux sauf que certains vont tricher avec les sentiments et que la spirale de l’échec ne pourra que conduire vers le drame.

L’auteur se révèle amer, parfois défaitiste, définissant le tourisme comme étant l’abandon de ses propres trésors pour aller gâcher ceux des autres (p. 140). Et même si c’est partout pareil, comme le dit la mère de Franck (p. 89) je suis d’accord avec lui, il y a de quoi être inconsolable. Enfant je ne me suis jamais ennuyée à compter les pattes des insectes patinant sur la surface ridée d’une mare envahie de nénuphars. J’adorais suivre le vol d’une libellule. À la place du champ (pardon maman pour l'anorak tout neuf dont le duvet craqua sous le croc des barbelés) où nous allions narguer les vaches en pleine rumination se dresse maintenant une école d'infirmières sur une cour de béton. Je suis retournée faire le tour du lotissement. Aucune des maisons de mes camarades n'est restée dans son jus. Dommage que la loi Malraux n'ait visé que les bâtiments historiques. Pas étonnant qu'on ait en France l'attachement aux châteaux, ce sont les seuls à pouvoir subsister.

Sommes-nous une poignée de passéistes ? Nos enfants raconteront-ils avec une nostalgie semblable les sautillements d’un plombier gravissant des échafaudages à longueur de temps ? Mario tombera dans l’oubli comme le reste. Probablement. En tout cas lire Franck Courtès apaise l’âme. Il raconte avec beaucoup de justesse cette impression de dépossession que nous pouvons éprouver quand on retourne sur les chemins de notre enfance, qu’on y ait passé de longues années ou quelques périodes de vacances.

La météo annonce du beau temps sur une majeure partie du territoire (p. 7) au début du livre mais ce sera la pluie qui sera promise à la toute fin (p.182).

Ces crétins de la météo qui annoncent le beau temps comme si la terre allait s’en porter mieux ! Comme si la pluie était une mauvaise nouvelle ! Le soleil sur une majeure partie de la France ! Et la banlieue qui ronge la majeure partie de la France, ils voient ça comment ? (p. 99) 

Le propos n’est pas de dire que c’était mieux avant mais de démontrer que c’est pire maintenant. Avec des mots justes pour pointer ce qui manque : on a besoin de foi, pas de religion.

Sur une majeure partie de la France de Franck Courtès, aux éditions JC Lattès, en librairie le 20 janvier 2016

NB : Les numéros faisant référence aux citations ont été relevés sur une version numérique de 184 pages.

mercredi 27 janvier 2016

Faire le mur, Quatre siècles de papiers peints au Musée des Arts décoratifs du 21 janvier au 12 juin 2016

On peut voir, dans les galeries d’études, et suivant un parcours thématique, trois cents pièces emblématiques d'une collection de 400 000 œuvres échantillons de papiers peints, et qui est la plus importante réserve au monde et qui n'avait pas été montrée depuis 1967.

Le terme de papier peint, tel qu'on l'emploie aujourd'hui, renvoie à ce qu'il fut à partir du XVIII° siècle. Si on utilise le mot "tapisser" c'est parce qu'à l'origine il s'agissait d'embellir les murs de tapisseries, réalisées comme les tapis qui étaient posés sur les sols. Faire le mur fait humoristiquement référence à cette fonction d'ornementation d’une paroi murale.

En toute logique les premiers papiers peints vont imiter les tapis, les stucs comme de parfaits trompe l'oeil pour faire illusion à moindre frais. Ils ont toujours eu vocation à créer des univers et des ambiances.

Le papier peint à motif répétitif à bordures que l'on découvre en sur cette photographie installe une atmosphère napoléonienne d'époque puisqu'il date de 1810/1820. C'est un papier rabouté, fond gris brossé à la main, impression à la planche de bois, appartenant à la collection du musée. Celui qui se trouve devant est aussi une imitation de draperie à motif répétitif, également de la manufacture parisienne Joseph Dufour. Il date de 1808.
L'oeil ne sait pas où se poser en premier. Sur ces paons du papier central le Brésil 1862, manufacture Jules Desfossés ?
La première salle, au titre évocateur "Anoblir le mur", présente des pièces maîtresses, telles que les impressions en arabesque du XVIIIe siècle réalisées par la célèbre manufacture Réveillon (de couleur verte sur la photo ci-dessus) ou encore par des créations contemporaines du Studio Job comme ce Skeleton - collection The new Domestic landscape, qui est une impression numérique sur intissé bleu nuit, 2008
En respectant les normes esthétiques établies, le papier peint est non seulement un objet décoratif, mais il est plus généralement le reflet d’une culture et d’un art de vivre. Voici maintenant au centre un morceau de lé datant de1835, créé par Wagner, pour la maison Délicourt. Derrière, des motifs répétitifs datant des années 1870, imprimés en France ou en Allemagne.

Il s'agit de ce qu'on désignait sous le terme de dominos qui se cantonnent à la répétition de motifs élémentaires, fleurettes schématiques, ou fruits, réduits à un simple cercle orné d’une virgule, taches ordonnées par un réseau de tiges végétales. Ils furent typiques de l'art des XIV° et XV° siècles, initialement des images religieuses (des dominicus).
Cette porte est un trompe-l’œil de la maison Martin Margiela, intissé,  impression numérique, 2010, superposée sur un papier contemporain lui aussi (2011) On a Bryck de Christophe Koziel tandis que les pierres et moellons que l'on remarque sur la droite sont de 1794, faits par Jacquemart et Benard.

La deuxième salle, "Imaginer le mur", met l’accent sur les genres artistiques inventés et réinterprétés au fil des siècles, avec des papiers peints tels que ceux d’André Groult, Émile-Jacques Ruhlmann, André Mare, René Fumeron et Léonor Fini. Ces œuvres évoquent certains savoir-faire traditionnels, mais également des approches novatrices offrant un nouveau souffle à la décoration d’intérieur.
On admire des perroquets des années 1925 ... ou de 2011 ou encore de 1912, comme ceux de Barbier George, de la Manufacture parisienne Alfred Hans Paris, un papier continu à pâte mécanique, fond brossé à la main noir, impression à la planche de bois. 
Ils font face à une frise d'après un dessin de Henri Stephany, 1921. Plus loin ce papier peint à motif répétitif à raccord droit, Manufacture Paul Gruin, Paris, 1930, papier continu à pâte mécanique teinté gris, impression au cylindre qui évoque l'univers d'artiste comme les époux Delaunay.
L'exposition  renvoie à différents courants stylistiques de l’histoire de l’art. L’étrusque, le néo-classique, le néo-gothique ou encore l’orientalisme, sont des références essentielles.

Les deux dernières salles réunissent des productions où le papier laisse place à d’autres matériaux. Le carton, le cuir, ou encore des substances métallisées, libèrent le mur des formes et des méthodes classiques. De nombreux créateurs participent au renouvellement des motifs, comme c’est le cas des éditeurs de Piero Fornasetti, Jean-Charles de Castelbajac et Christian Lacroix. Le papier peint n’est plus juste un ornement, il est une installation murale, jusqu’à même être une œuvre d’art à part entière.
Ces différents types de papiers sont, certes, les témoignages d’une richesse créative, mais ils sont avant tout des acteurs iconiques dans l’histoire des styles et des tendances, reflétant ainsi le goût et les mœurs d’une époque.

En parallèle, à l'étage du dessus, on découvre une exposition en quelque sorte complémentaire "Tissus inspirés", qui est un hommage à Pierre Frey et qui fera l'objet d'un billet spécifique.
Des ponts existent entre les deux. Comme cet origami de papier réalisé cette année par Kumi Yamashita et qui projette les ombres des collaborateurs de cette grande maison.

Faire le mur, Quatre siècles de papiers peints
Du 21 janvier au 12 juin 2016
Les Arts Décoratifs
107 rue de Rivoli
75001 Paris
01 44 55 57 50
Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21 h pour les expositions temporaires

mardi 26 janvier 2016

Obia de Colin Niel aux éditions du Rouergue

C'est le troisième polar que publie Colin Niel. C'est par celui ci que je découvre son écriture. Comme pour les deux premiers, Les hamacs de carton et Ceux qui restent en forêt, l’auteur a planté le décor d’Obia en Guyane. Avec des personnages récurrents, comme le lieutenant Vacaresse, qui a besoin d’enquêter pour exister, et oublier la tornade qui s'était abattue sur sa famille (p. 49), et le capitaine Anato, le ndjuka, qui y démêle cette fois les fils d’une affaire de trafic de drogue sur fond de mémoire de la guerre civile du Surinam dans les années 1975.

Je ne connaissais pas du tout cet épisode tragique de l'histoire et je comprends qu’il ait pensé qu’il fallait mettre un coup de projecteur dessus. Il y consacre l’essentiel de la seconde partie du roman (p.191 et suivantes), alors que le lecteur commence à penser qu’il a enfin compris l’intrigue policière.

La Guyane néerlandaise a connu cent ans de guerre contre les esclaves évadés. Et ce sont près de 10 000 surinamiens qui sont arrivés sur le territoire français après 1986. La situation que connait actuellement la région de Calais prend soudainement un autre relief. On devine qu’aider les premiers réfugiés fut possible mais qu’ensuite tout le monde a été comme débordé. D’autant que dans le même temps la France adoptait des lois contre l’immigration clandestine.

En dehors du rappel historique, Colin Niel décrit la vie dans cette région où il a vécu et que nous connaissons très mal, si bien qu’on a pu qualifier son écriture d’ethnopolar. Des mots inhabituels fleurissent au fil des pages comme tchiper (claquer des lèvres), jober (vivre d’un petit boulot), carbet (hangar servant d’habitation), babylone (force de l’ordre), noir-marron (descendant direct des esclaves qui s’échappèrent des plantations de l’actuel Suriname, ancienne colonie hollandaise au temps de la traite négrière, et reconnus libres par traité de paix à partir de 1760), piaille (objet censé provoquer un envoutement), dolos (proverbes) qui surgissent, fort heureusement traduits. Par exemple Chans zwa à pas chans kanna. La chance de l'oie n'est pas celle du canard (p.28).

En toute logique plusieurs de ses personnages veulent une belle vie pour leur enfant, comme Clifton qui, à  l’instar de nombre de guyanais voit dans le transport de la cocaïne la solution économique et radicale à ses soucis. Malheureusement la Guyane souffre de trop de maux, immigration, chômage, économie, démographie, et l’auteur brosse un triste tableau de la jeunesse (masculine) de cette région du Bas-Maroni.

Les croyances populaires sont vivaces. La magie et la religion exercent un poids colossal qui, ajouté aux trafics, laissent peu de place à la liberté de pensée telle qu’on la connait en métropole.

Colin Niel accorde une place particulière à l’obia, une plante qui est aussi bien utilisée en décoction pour baigner les jeunes enfants (p. 30 en guise de protection que pour les adultes dont elle assurerait l’invulnérabilité même contre les balles réelles. L’obia est aussi le nom du rituel et d’un esprit qui garantirait une chance absolue.

Il faut lire son livre pour comprendre qu’en Guyane il n’y a que la rumeur qui court, la forêt qui est vierge, le bois qui travaille et les miroirs qui réfléchissent (p.41).

Obia de Colin Niel, collection Noir aux éditions du Rouergue
Livre chroniqué dans le cadre du Prix 2016 des lecteurs d'Antony
En compétition dans la catégorie Polars avec Prendre Lily de Marie Neuser, Les enfants de l'eau noire de Joe R. Lansdale, Obia de Colin Niel, L'enfer de Church Street de Jake Hinkson, et Les brillants de Marcus Sakey.

Colin Niel est invité le samedi 6 février à 16h à l’Espace Vasarely d'Antony (92) avec deux autres auteurs de romans sélectionnés pour le Prix. 

lundi 25 janvier 2016

Entre Grana Padano et Parmigiano Reggiano ...

Le Chef Denny Imbroisi adore le grana panado qu’il emploie, on pourrait presque dire "à toutes les sauces" dans son restaurant du quinzième arrondissement, Ida. Il était invité à la Cheese night que j'annonçais il y a quelques jours pour en démontrer la subtilité.

Il est venu avec un "jardin de légumes cuits et crus" qu’il a arrosé de bouillon de légumes mixé avec le fromage râpé. Un pur délice qui a convaincu tout le monde.

Ce sont les moines qui ont inventé ce fromage italien à pâte dure au Moyen Age, tout simplement dans le but de conserver le lait. Il n’y avait alors aucun fromage à long affinage. N’existaient que des pâtes molles dont la conservation ne pouvait pas être bien longue en raison du développement des bactéries qui rendaient la consommation dangereuse.

Le procédé n’a pas changé depuis mille ans et c’est le fromage le plus vendu au monde. Il faut toujours 500 litres de lait cru pour obtenir une meule, soit 15 litres de lait par kilo de fromage. L’affinage est d’au moins 9 mois. Le lait est récolté dans 5 régions du Nord de l’Italie, en provenance uniquement de vaches frisonnes élevées par 132 producteurs. C’est une AOP depuis 1996.

Jeune il a une texture un peu granuleuse et un goût plutôt affirmé, qui pourrait supporter la comparaison avec un comté. En cuisine on préférera un fromage affiné 16 mois car s’il reste fruité en bouche son parfum ne couvrira cependant pas les autres ingrédients.

Le parmesan (Parmigiano Reggiano) et le Grana Padano sont les stars des fromages italiens et ils sont souvent confondus. Le premier est fabriqué dans les provinces italiennes de Parme, Reggio Emilia, Modène, Bologne au sud du Pô. Pour obtenir une meule de parmesan, il faut environ 600 litres de lait.

Son goût s’explique entre autres par l’alimentation des vaches, composée uniquement de fourrage frais et de foin. La période d’affinage dure au minimum 12 mois, 22 mois étant l’âge optimal pour la dégustation. Le fromage a des saveurs de beurre et de lait, ainsi que des notes de fruits frais (ananas), d’agrumes, de fruits secs et de noix de muscade. La texture est granuleuse.

Le Grana Padano a un goût moins fruité ainsi qu’une texture plus ferme et plus granuleuse que celle du parmesan. Il est produit au nord du Pô dans certaines provinces du Piémont, Lombardie, Vénétie, Emilie Romagne et du Trentin. L’alimentation des vaches est elle aussi différente : en plus du fourrage frais et du foin, elle est aussi composée d’herbes ramassées puis conservées.

La phase d’affinage du Grana Padano est de 9 mois minimum, contre les 12 mois du parmesan. La structure du grain est plus compacte.

Denny Imbroisi préfère le Grana Padano mais convient que c’est affaire de goût. Par contre il est intraitable sur ce qui est vendu sous la dénomination de "parmesan râpé" et qui est souvent une imitation faite à partir de laits de provenances inconnues.
Pour son jardin de légumes il avait choisi des carottes de différentes couleurs, violettes, jaunes, blanches et oranges, et puis du radis red meat, original, par sa chair au coeur rouge rosé vif et son goût de radis noir très agréable, doux et sucré qu'il a utilisé en décoration comme quelques feuilles de roquette.
Le bouillon de légumes a été réalisé avec les épluchures (rien ne se perd), puis filtré, remonté en température à 80° avant d'y ajouter le fromage finement râpé. Ce bouillon émulsionné au Grana Padano est versé au service. Son coté lacté et salé s'harmonie très bien avec la fraicheur apportée par le croquant des légumes.
Cette manifestation a surtout été l’occasion de gouter un nombre impressionnant de fromages et quelques vins (en toute modération comme il se doit). Le succès de l’opération fut tel que le Salon a refusé du monde et l’affluence n’a malheureusement pas permis de discuter vraiment avec les producteurs. Les animations annoncées se sont recentrées sur des dégustations.

Les exposants ont dû "servir" une foule qui n'était pas réellement en condition d'apprécier même si certains semblaient friands d'explications. Personnellement, j’ai été séduite par l'éventail de choix de mon-marche.fr qui avait apporté quatre-vingt fromages en direct de Rungis. Leur site qui comporte tous les produits comestibles possibles et imaginables est d'ailleurs très bien conçu, avec comparateur de prix.
Certaines régions étaient bien représentées, comme la Normandie, avec la fromagerie Graindorge et les Calvados Père Magloire.
Les fruitières Chabert offraient un panorama de spécialités savoyardes, tomme, reblochon, gruyère et un curieux mais si fondant Flocon de Savoie.
L'Italie faisait table commune avec la Suisse. J'ai découvert un très étonnant fromage dont j’ignorais jusque-là le nom, le Kaltbach. Il ne faut pas se fier à son apparence : sa pâte est ultra fondante. Il est crémeux et onctueux.

Je connais bien l’univers des fromages mais j’ai donc tout de même eu quelques surprises aussi avec des fromages français, en particulier cette tomme à la sarriette qui s'accorde avec un rosé du Château de Berne, cote de Provence.

Etonnement aussi d'associer une fourme d'Ambert avec un Vouvray demi-sec, tendre et fruité.

J’ai redécouvert deux fromages bourguignons que je n’avais pas consommés depuis longtemps, le Soumaintrain et l’Epoisses de la maison Berthaut. Ce dernier est un fromage à pâte molle et à croûte lavée, au lait entier de vache. Il est fabriqué autour de la ville du même nom, et a obtenu l’AOC en 1991. Sa croûte devient poisseuse et luisante au fur et à mesure de lavages réguliers à l’eau salée additionnée de marc de Bourgogne. Son affinage dure de six à huit semaines.

Très crémeux, servi dans une boite en bois, sa croûte est de couleur ivoire orangé à rouge brique, selon son degré de maturité. Sa texture en bouche est très souple onctueuse et lisse, Le nez est puissant, bouqueté, aux arômes de sous-bois. Il ne devrait pas être agressif ni piquant. Et pourtant il l'est parfois. C'est pourquoi je lui préfère l'Affidélice, tout autant bourguignon mais lavée deux à trois fois par semaine avec de l’eau salée additionnée de Chablis.
Quant au Soumaintrain du nom de la ville située dans l’Yonne, il subit un affinage avec des lavages fréquents durant six semaines à deux mois, mais uniquement à l’eau salée, et non avec de l’alcool. De ce fait, il présente un goût très subtil. Et si on le présente donc dans une boite en bois comme ses cousins c'est pour éviter qu’il ne coule tant il est crémeux.

Le public a été surpris par la Boulette d’Avesnes produite aujourd'hui à partir de pâte de Maroilles. Cette pâte est broyée et malaxée avec de l’estragon, du persil, du poivre… puis modelée en forme de petite boule, d’où son nom, ou de cône. Sa croûte est rougie soit par l’addition de rocou (colorant naturel) ou de paprika.

Les pains de Jean-Luc Poujauran furent un accompagnement parfait. Ce boulanger d'exception travaille toujours avec une eau osmosée qui permet d'éliminer tout ce qui est nocif, par exemple les nitrates. Il cuit ses fournées dans un four électrique à soles, avec une température assez élevée en début de cuisson pour obtenir une bonne qualité de croûte, puis une descente en température lente compatible avec la qualité de la mie souhaitée.
Coté dessert il y avait peu de choix, juste un cheese cake (parfait) avec un Caprice des Anges. Mais on pouvait récupérer quelques fiches sur le stand ELLE pour faire des recettes sans gluten chez soi  comme des gougères, ou une pâte à pain.

La première Cheese Day (et Night) était organisée sous l'impulsion de l'agence Transversal le 25 janvier 2016 au Pavillon Ledoyen à Paris.

dimanche 24 janvier 2016

Tarte aux pommes ... au basilic

La tarte aux pommes, vous connaissez bien sur. C'est un grand classique et on ne s'en lasse pas ... enfin c'est tout de même plus intéressant quand on parvient (encore) à créer un effet de surprise.

C'est ce que j'ai fait ce dimanche en utilisant une sorte de produit-miracle , tout simple en vérité, que j'ai découvert au Salon des Thermalies 2016 dont je vous reparlerai bientôt parce que coté surprises il y en a eu.

Le fonds est une pâte feuilletée, du commerce, je n'ai pas peur de l'avouer. Par contre je l'ai tartiné d'une mince couche de compote maison et surtout j'ai posé dessus de gros morceaux de pommes en veillant à intercaler des variétés différentes. Rien que cette astuce assure un résultat différent. Et pour changer radicalement de la cannelle habituelle j'ai disposé quelques feuilles d'estragon entre les quartiers.
En "tombant" sur du moelleux, du encore croquant, de l'acide, du sucré, les papilles sont sans cesse en alerte. Dans un tel contexte l'estragon excite alors que juste près un nouvel effet se produit parce juste avant de servir j'ai déposé sur la tarte encore tiède quelques gouttes du sérum Oleya au basilic, en les répartissant parcimonieusement.
Oleya est une gamme de sérums culinaires bio aux huiles essentielles et végétales d'olive et de colza que j'ai donc découvert aux Thermalies. On peut les utiliser en assaisonnement final, comme en marinade. Il en existe pour le moment trois version : basilic, agrumes et épices.

Je les ai beaucoup appréciés. D'ailleurs je m'apprête à employer celui aux épices pour corser une marinade de boeuf qui cuira ensuite en Bourguignon.

samedi 23 janvier 2016

Maintenant ou jamais de Circa Tsuica à l'Espace cirque d'Antony (92)

En Pologne eau-de-vie se dit Tsuica et des circassiens ont pris ce nom pour désigner leur troupe. Leur dernier spectacle, Maintenant ou jamais est une ode à la vie, à la joie et à l'amour. On ressort d'une heure trente en leur compagnie comme on sortirait d'un bain vitalisant, et c'est rare au cirque.

Certes il y a des moments ou ils provoquent des frissons. La crainte de la chute est parfois présente mais dans l'ensemble on est porté par une vague d'insouciance et d'enthousiasme qui est ultra communicative.

L'installation du public se fait en fanfare. Les instruments ont une importance inégalée. La dérision semble aussi de mise. Le premier numéro commence par un tour de piste auquel le public est convié avec douceur, le temps d'un slow alangui qui fait douter du sens du spectacle.
 
Après la musique, leur spécialité est le vélo. Ils l'affirment haut et fort : je fais du vélo ! Ils l'enfourchent rarement seul. A l'endroit comme à l'envers. Les voilà à trois dans une posture acrobatique. Un enfant s'étonne à côté de moi : oh la la ils sont fous. Que dira-t-il tout à l'heure quand ils seront à 10 sur deux bicyclettes ? Et à 6 sur un seul engin, le temps de poser pour une photo qui immortalise le groupe comme pour un mariage.

Il faut dire que l'amour circule ...  LOVE est écrit sur le buste d'un membre de la troupe. Ils ne sont pas avares de baisers. Et ne craignent pas de réclamer un câlin. Je me suis demandé s'ils savaient que lundi dernier était le jour international de l'étreinte.

Aux États-Unis, on connaît cet événement sous le nom de National Hug Day qui se traduit en français par "journée nationale des câlins". Ce serait un révérend américain du nom de Kevin Zaborney qui aurait instauré cet évènement en 1986, et choisi la date en raison de la dépression générale ambiante plus forte à cette période de l'année.

L'idée est d'encourager les personnes d'une même famille ou des amis à se prendre dans les bras quelques secondes, en marque de tendresse. Cette manifestation d'affection serait bonne pour la santé et le moral, en favorisant la sécrétion d'ocytocine.

Ces artistes là cultivent la confiance. Un spectateur sera invité à se laisser tomber à la renverse, rattrapé par des paires de bras.

Les têtes de quelques autres sont mises en valeur à travers un pneu qui fait office de cadre, à la manière des portraits de nos ancêtres.

Le public est sollicité quasi en permanence, pour descendre sur la piste, jouer de la musique, faire tourner des foulards,  ... ce qui est une idée de génie pour augmenter le nombre des figurants et occuper la scène. À la toute fin, un tiers des spectateurs se retrouve assis sur des couvertures, le nez presque sur les artistes qui entreprennent une série de voltige à la bascule.
Entretemps nous aurons entendu la ronde des marteaux, et vu une natte de cheveux devenir harpe musicale. Ils auront dansé avec un hula hoop géant, fredonné le Chant des Partisans, joué de la cymbale en plein ciel.

Il faudrait inventer le terme de métaphore corporelle pour désigner leur manière de donner sens à des actions incongrues comme celle de faire jouer de la trompette à un mort en actionnant une pompe, ou de transformer des être humains en canaris en cage.
Ce n'est pas un petit vélo qu'ils ont dans la tête mais un grand, aussi grand que leur coeur et il bat fort.  Circa Tsuica se questionne et nous questionne en inventant un autre rapport au public et à l'autre. Avec eux, on se surprend à ressentir le bonheur simple d'être ensemble, dans le présent. Le spectacle se termine dans un joyeux brouhaha autour d'une table où chacun vient piocher un bâtonnet de carotte, une feuille d'endive ou un morceau de champignon pour l'assaisonner d'une sauce au thon.  D'autres fois c'est crêpes ou fruits au chocolat. Et toujours on trinque. Le sirop (d'une très bonne maison) est servi généreusement.
Ainsi s'écrit l'histoire de Circa Tsuica, par une quinzaine d’artistes issus de la même promotion du Centre National des Arts du Cirque, la quinzième (2004), et qui se sont tous installés dans le même village du Loir-et-Cher pour continuer à être ensemble. Parce qu'ils ont le sens du collectif.

Maintenant ou jamais de Circa Tsuica
Du 22 janvier au 14 février 2016
Les vendredis et samedis à 20 heures
(sauf el samedi 30, à 18 heures)
Les dimanches à 16 heures
Espace Cirque d'Antony, rue Georges Suant, 92160 Antony
Tel : 01 41 87 20 84
Renseignements et réservations sur www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de V. Berthe de Pommery

vendredi 22 janvier 2016

E- Generation de la Compagnie j'ai peur que ça raconte autre chose au Festival Virtuel.Hom(e)

Le Théâtre Victor Hugo (en partenariat avec la médiathèque et la ville de Bagneux) organise du 10 au 31 janvier un festival sur les arts du geste, explorant la virtualité, intitulé avec beaucoup d’à-propos Festival Virtuel. Hom. Trois spectacles sont présentés sur la scène et des ateliers d’improvisation collective avec les comédiens sont programmés autour du spectacle, dans les établissements scolaires. Des projections de films, et des conférences sont organisées sur le transhumanisme et deux expositions complètent le dispositif.

C’est dans ce cadre que j’ai vu E Génération par la Compagnie j'ai peur que ça raconte autre chose qui est une association de 12 jeunes comédiens qui a vu le jour en 2014. Ce spectacle écrit et mis en scène par Jean-Christophe Dollé est un petit bijou.
La génération Z a succédé dans les années 90 à la génération Y. Ce sont les enfants qui sont nés, et qui ont grandi avec les nouveaux moyens de communication, Internet, le téléphone portable. On les surnomme aussi les Geeks. Les Américains les appellent plutôt "net generation" ou "digital natives". Car ils sont hyper connectés. D’ordinateurs en portables sophistiqués, de jeux vidéo en photos, ils vivent leur vie en réseau ou en solo très sono. Ils multiplient leurs comptes : Instagram, Snapchat, Tumblr, Vine, Tinder…Parce qu’aujourd’hui, leur PC ou leur I-phone fait partie d’eux-mêmes comme leur cerveau ou leur propre mémoire. Comment ces grands enfants ont-ils appris à communiquer avec ces outils ? Sont-ils prisonniers de cette technologie ou ont-ils réussi contre toute attente à la domestiquer, à s’en rendre les maîtres, pour conserver leur humanité ? N’ont-ils pas réussi à devenir peut-être même plus humains que nous ne l’avons été, une génération plus tôt ? Ce sont quelques-unes des questions que le metteur en scène a souhaité explorer.
Il soumet au public un texte qui s’appuie sur une partition corporelle. Tout est admirablement pensé, depuis les costumes, en noir-gris et blanc, avec quelques pointes de rouge, jusqu’au décor, très minimaliste, dans les mêmes tons, en passant par des choix musicaux qui traversent les années. On reconnait des oiseaux gazouiller à l’évocation de Twitter. Et bien sûr les notes de musique caractéristiques du démarrage d’un ordinateur PC.

Peut-on avoir 300 amis sur Facebook et se sentir seul ? Le public n’est pas surpris d’entendre des fadaises comme : je ne suis plus tout à fait moi. Plus ils me likent, plus j’existe.

L’ego de la jeunesse semble assoiffé de satisfaction mais on pourrait étendre cette caractéristique aux usagers de tous âges. L’addiction aux réseaux sociaux peut toucher tout le monde et la scène de thérapie montrant un groupe tentant de se libérer de l’emprise du portable à l’instar des alcooliques anonymes est très savoureuse.

Il est intelligent de souligner que si les écrans sont devenus tactiles, les corps se touchent par contre de moins en moins. On est effrayé du corps de l’autre qui disparait derrière un écran en 2 D. A l’inverse le théâtre, qui n’est pas la réalité, convoque de vrais corps et pas des images.

On drague sur Internet à coups de messages brefs qui parfois s’interrompent brutalement. Il est si facile de se déconnecter à la moindre gêne.

On assiste à la joute entre Google je sais tout et Wikipedia, atteint de cusuraphobie, qui est la peur d'avoir tort. En poussant le raisonnement à l’extrême, on pourrait considérer qu’il n’est plus nécessaire d’entretenir sa mémoire puisque "tout" est dans les appareils connectés qui pourraient finir par se substituer à nos cerveaux.

On assiste à une scène surréaliste au cours de laquelle quatre personnes apprennent la mort d’un membre de la famille alors qu’ils ne peuvent se retenir de converser par SMS. La confusion s’amplifie au fur et à mesure que les messages s’enchainent, s’affichant sur une toile derrière eux.
On suit, en français puis en espagnol, créole et japonais, une querelle à propos du téléchargement illégal, qui serait un truc de radin. La scène rejouée plusieurs fois gagne en vigueur à chaque reprise.

Une sonnerie interrompt la représentation, questionnant sur la légitimité d’exiger des spectateurs qu’ils éteignent leur téléphone au théâtre.

Tout est dramatiquement juste. La mort du bébé qui a traversé un pare-brise n’est pas un épisode fictif. On peut s’inquiéter de l’hyperconnectivité qui empêcherait la génération Z de faire la différence entre la vie réelle et la vie virtuelle. Cela pourrait vite devenir caricatural. Néanmoins le spectacle est écrit avec une juste dose d’effets comiques pour éviter de verser dans le pathétique.

Une bagarre au ralenti s’achève sur le refrain de la chanson Tous les garçons et les filles. Françoise Hardy chantait en 1962 des paroles quasi prémonitoires : Personne ne murmure je t’aime à mon oreille.

Les jeunes ont néanmoins bien raison, à la fin de la représentation, d’insister sur le fait qu’Internet a été créé (dans les années 90) par leurs parents et qu’il n’est pas légitime de leur reprocher leur utilisation. La génération Z n’a pas connu la Guerre froide, mais des discours de crise et des courbes de chômage exponentielles. Après tout, avoir le monde entier dans sa poche, c’est lourd à porter. Et pourtant ces jeunes agissent, travaillent et créent avec d’autres méthodes et d’autres valeurs.

E Génération par la Compagnie j'ai peur que ça raconte autre chose
écrit et mis en scène par  Jean-Christophe Dollé
Jeudi 21, vendredi 22, samedi 23 janvier à 20 h 30
Dimanche 24 janvier à 17 h 30
Au Théâtre Victor Hugo
14, av. Victor Hugo - 9220 Bagneux
À voir en famille
À partir de 10 ans

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Gaël Rebel

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