Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

vendredi 5 juillet 2024

Poussière blonde de Tatiana de Rosnay

Tatiana de Rosnay a eu bien raison de se saisir du prétexte de la démolition de l’hôtel où séjourna Marilyn Monroe pendant une partie du tournage des Désaxés pour en faire le cadre de Poussière blonde.

Elle a imaginé un scénario qui lui permet de nous parler avec beaucoup de sensibilité de cette actrice à la vie malheureuse en la montrant sous un angle qui est parfois très positif. Elle devient sous sa plume le bon ange d’une autre femme qui, grâce à son intervention, aura le cran de « déployer ses ailes ».

Nous séjournons dans le Nevada dont on découvre les grands espaces et ces chevaux, les mustangs, dont j’ignorais qu’ils avaient fait l’objet d’un odieux trafic. Les mots pour décrire leur massacre sont horribles (p. 103) et l’auteure est engagée en faveur de la protection de la nature. Nous vivons aussi dans Reno, la ville qui s’est rendue célèbre pour son casino et la facilité à y divorcer avant d’être détrônée par sa voisine, Las Vegas. Nous arpentons le Mapes jusqu’à la Sky Room (verrière panoramique) qui était l’endroit à la mode au coucher du soleil (p. 23) et que les préservasionnistes n’ont pas réussi à sauver. Il fut dynamité le 30 janvier 2000 à huit heures du matin devant une foule de spectateurs ne comprenant pas comment un tel lieu pouvait voler en éclats et ne laisser que de la poussière (p. 24) et des volutes de poussière dorée (p. 281).

La poussière est partout. Elle accompagnera la chute de l’immeuble, comme le galop des chevaux. Dans sa dimension métaphorique elle est aussi bien sûr le souvenir de la plus célèbre des actrices blondes. Enfin, comme dit en exergue, c’est un hommage à Une page d’amour d’Emile Zola quand, ce jour-là, dans le ciel pâle, le soleil mettait une poussière de lumière blonde.

Si quelques semaines plus tôt elle avait loué le Bungalow 21 (qui fit l’objet de la pièce de théâtre éponyme que j’ai vue en octobre 2023) le cadre est cette fois la Suite 614 de l’hôtel. Les deux histoires s’enchaînent. On découvre un nouvel épisode de la romance entre Yves Montand et la star américaine, manifestement très amoureuse, et comblée de faire la connaissance avec la jeune Frenchie qui assure le ménage de son appartement, partage son intimité, et qui va lui traduire son ultime lettre d’amour à l’acteur (p. 96).

On suivra aussi une très jolie scène de comédie dans laquelle Marilyn se grimera en Zelda Zonk pour approcher Marcelle, la mère de Pauline nostalgique du salon de coiffure parisien de la rue Bréa qu’elle laissa derrière elle pour retrouver son fiancé américain (p. 212-213).

Peu importe la vérité absolue à propos de Marilyn et de sa joyeuse clique (p. 206), même si elle doit être peu ou prou exacte (l’auteure recense ses sources dans une longue bibliographie à la fin de l’ouvrage). On connait l’essentiel de la vie de cette actrice minée par l’impossibilité de devenir mère (elle souffrait d’endométriose, maladie peu diagnostiquée à l’époque), sombrant chaque jour davantage dans l’intoxication médicamenteuse et alcoolique. On sait tous à peu près ce qui s’est passé et malgré le titre, les véritables héroïnes ce sont ces femmes passionnées par le sauvetage des mustangs et qui parviennent à devenir maîtresses de leur destinée.

Je suis une actrice habituée à endosser des rôles. La personne extraordinaire, c’est vous (Pauline). Sauf que vous ne le savez pas (p. 217). En plaçant cette affirmation dans la bouche de Marilyn il ne fait pas de doute que Tatiana de Rosnay éprouve une grande tendresse à son égard.

L’écriture est marquée aussi par les récentes déclarations entendues dans le monde du spectacle. Il s’ensuit des portraits masculins au vitriol pour ceux qui abusent de leur supériorité qui contrastent avec ceux qui se comportent en gentlemen, en particulier le père de Pauline. Tatiana de Rosnay est clairement féministe à travers les paroles attribuées à la star américaine mettant en garde Pauline contre les hommes se comportant mal avec les jeunes femmes (…). Il fallait apprendre à leur tenir tête, elle devait s’affirmer, même si ce n’était pas facile, c'était la seule façon de faire. Elle en savait quelque chose (p. 201).

Son engagement va plus loin en pointant la jalousie mal placée des femmes entre elles. Comme cette collègue qui persifle à propos d’un court instant de gloire, cette histoire avec Mrs Miller (p. 255).

Tatiana de Rosnay est l'autrice de nombreux romans, dont Elle s'appelait Sarah, Manderley for ever, Nous irons mieux demain... Certains de ces ouvrages ont fait l'objet d'une adaptation cinématographique, comme par exemple celle, excellente, de Moka

Poussière blonde de Tatiana de Rosnay, Albin Michel, en librairie depuis le 7 février 2024

mercredi 3 juillet 2024

Le Saveurs d’été Gris 2023 de Denis Noury s’accorde avec une poule au pot d’été

C’est la star montante chaque été. Le rosé a de plus en plus de succès. Mais il a aussi ses détracteurs qui lui reprochent de faire mal à la tête et de n’être pas toujours vendangé selon les règles. Et pourtant, comme il est agréable de déguster -en toute modération- une telle bouteille quand il s’agit d’une belle appellation.

Et si on choisissait un gris ? A l’œil, c’est un rosé très clair, si bien qu’on confond souvent rosé et gris, qu’on appelait autrefois œil-de-perdrix parce que sa couleur est celle de l’iris de l’oiseau. C’était poétique.

La spécificité de ce vin ne se limite pas à son coloris. Il est le résultat d’une vinification particulière. D’abord il provient d’un cépage rouge (raisin à la peau noire et à la chair claire), mais -si on veut simplifier- travaillé comme un blanc.

Et de tous les Gris, le pineau d’Aunis occupe une place particulière. C’est un cépage à forte identité, authentique et représentatif du vignoble des Coteaux du Vendômois où il est installé depuis le V° siècle. L’AOP s’étend sur 125 hectares, répartis sur 28 communes dans le pays des boucles du Loir, entre Vendôme et Montoire, en comprenant, outre le Gris, des Blancs et des Rouges dont je parlerai à l’occasion d’une autre publication.

On décrivait autrefois le pineau d’Aunis comme une variété de vigne sauvage, rouge à raisins noirs, qui s’enroulait autour des branchages des arbres. Elle fut domestiquée par les moines en Anjou et en Touraine et n’est aujourd’hui cultivée que dans cette région - mis à part quelques communes de la Vallée du Cher. Parfois surnommé Chenin rouge, cette variété a été supplantée en Anjou par le Cabernet franc.

Denis Noury effectue un pressurage direct sans macération pour élaborer son Saveurs d’été Gris, 100 % Pineau d’Aunis, AOP Coteaux du Vendômois. C’est ce procédé qui donne au vin sa couleur si particulière. La robe rosée extrêmement claire, quasi « nude » avec des reflets argentés. Ensuite, avec le jus obtenu, le vigneron procède à sa vinification, laquelle est quasiment identique à celle du vin blanc. Son temps de fermentation avant sa mise en bouteille est très court, à peine quelques heures.

C’est parce qu’il résulte d’un cépage rouge que ce gris est équilibré autour d’arômes complexes qui évoquent des fruits très sucrés comme la poire ou la mirabelle. La bouche est ample et fondue, à la fois croquante et finement poivrée et pimentée en finale.

On le marie facilement avec de la charcuterie, des grillades, du poulet aux épices, de la lotte au poivre vert, des recettes asiatiques ou orientales mais aussi avec des coquillages. du camembert et du Pont-l’Évêque. qui se caractérise par un nez intense floral (pivoine) et fruité. 
J’ai choisi de le servir avec une sorte de poule au pot. En fait j’ai cuit dans un bouillon un poulet entier avec des carottes et du céleri branche. Il a été effiloché au moment de servir, et placé dans le bouillon avec tous les épices que j’aime : persil, ciboulette, menthe, fenouil et quelques lamelles de champignon cru. Ce plat est très agréable par une soirée d’été un peu fraîche.

La puissance aromatique de ce gris, bien supérieure à ce qu’on observe le plus souvent avec un rosé, et sa surprenante longueur en bouche, répondait parfaitement aux multiples saveurs du plat qui a été accompagné d’un riz blanc.
Outre sa qualité, son petit prix en fait un vin appréciable lors des repas simples entre amis puisque le prix TTC départ cave est de 5 euros, en vente directe. Denis Noury est un jeune viticulteur du Vendômois, qui réalise des vins de qualité. Il vend 70 % de sa production en direct, soit dans ses caves du Loir-et-Cher, soit dans les nombreux salons auxquels il participe.

Denis Noury Saveurs d'Eté Gris 2023 - 100 % Pineau d’Aunis - AOC Coteaux du Vendômois
Les Caves Baudet - 41800 Houssay - +33 (0)2 54 85 36 04 - nourydenis@hotmail.fr 

lundi 1 juillet 2024

L'atelier des lumières

Je ne peux pas prétendre avoir fait une découverte en visitant L’atelier des Lumières puisque l’endroit existe depuis déjà 6 années à Paris mais j’avais à coeur d’en parler car c’est une expérience à faire, d’autant qu’en proposant au spectateur trois films successifs (avec un billet unique), celui-ci fera une triple découverte, à chaque fois dans une atmosphère différente.

Il en existe aujourd’hui 9 de par le monde, dont 3 en France (avec une programmation différente) et je ne parlerai ici que du premier dont je donnerai l’histoire du bâtiment et de sa transformation en toute fin d’article afin de ne pas en ralentir la lecture.

L’enchaînement est permanent. Un compteur indique l’horaire au-dessus de la porte. On peut donc, au choix, attendre dans le hall le début de la projection suivante ou entrer et les suivre en boucle dans l’ordre dans lequel elles se présentent. En tout cas, comptez bien une heure trente pour tout découvrir tranquillement.
Le système de projection est proche de la magie. C’est assez envoûtant de se trouver au coeur des pyramides de l’Egypte antique ou dans le grand salon d’un collectionneur de peintures impressionnistes. Nous sommes dans une quasi pénombre, si bien qu’on oublie le cadre initial qui, par moments, se laisse deviner, en particulier quand on s’approche d’un mur latéral, encore percé d’une immense porte double ou du mur du fond sur lequel s’appuie un four de briques, ou qu’on monte l’escalier sous lequel sont stockés des bidons. Et puis il y a quelques anciennes bobines de câbles, celles qui font fureur comme table d’appoint et qui là, servent de sièges.
Le public est extrêmement attentif, ne mitraillant pas les projections avec leur portable (à l’inverse de ce qu’on constate en général dans les musées). On oublie les structures métalliques qui, par contre, apparaîtront nettement sur les photos. 
L’absence de commentaires rend le moment très agréable, à l’opposé de la leçon. On profite des images sans chercher à mémoriser des données historiques ou artistiques. On apprécie la beauté à l’état pur et on accueille des sensations, visuelles et auditives car les play-lists sont partie prenante de la performance (et accessibles ensuite par Internet).

On commence par déambuler. C’est logique, on voudrait ne manquer aucune image. Certains continuent à marcher, allant au devant des nouvelles projections. D’autres ont pris le parti d’observer depuis un endroit particulier. Il sera impossible de tout voir et cette option est assez satisfaisante une fois que nos yeux se sont adaptés à l’endroit. Il faut un peu de prudence car le sol est parfois un peu irrégulier et la transformation du paysage intègre celle du sol qui parfois tournoie, provoquant la sensation que nos pieds avancent sur une surface instable alors que les murs deviennent des parois coulissantes.
Le programme actuel satisfera les amateurs de géographie et d’histoire, d’art et de peinture, de nature comme de science-fiction. Autrement dit un très large public, de surcroît international puisqu’il n’est pas nécessaire de traduire des informations.

Si on suit l’ordre hiérarchique on enchaînera L’Égypte des pharaons puis Les Orientalistes et enfin Foreign Nature :

samedi 22 juin 2024

La petite vadrouille de Bruno Podalydès

Le titre a été choisi en hommage au grand succès de Gérard Oury, et attention, La petite vadrouille est (aussi) une entreprise de conception de séjours à thèmes, sans doute plus sérieuse que celle que nous découvrons à l’écran, même si, franchement, le patron séducteur a bien mérité qu’on l’arnaque. Il en est d’ailleurs totalement consentant.
Justine, son mari et toute leur bande d'amis trouvent une solution pour résoudre leurs problèmes d'argent : organiser une fausse croisière romantique pour Franck, un gros investisseur, qui cherche à séduire une femme.
Le résumé est vite expédié et on peut regretter que le rapprochement entre l'oeuvre culte de Gérard Oury et celle de Bruno Podalydès soit limitée au titre. La petite vadrouille ne reprend aucun des gags du célébrissime succès de 1966 que tout le monde connait étant donné la multitude des rediffusions à la télévision. Il aurait pu y avoir une ou deux allusions.

S'il y a hommage cinématographique ce serait plutôt à Jacques Demy, avec la scène chantée du restaurant.

Par contre, nous sommes bien dans l'univers qu'affectionne le réalisateur qui possédait un voilier dans Liberté-Oléron et un kayak dans Comme un avion. Il voguait dans le Gâtinais en 2015, déjà avec Sandrine Kimberlain, et reprend cette fois la navigation avec davantage de moyens mais toujours la triple casquette de scénariste, réalisateur et interprète principal (Jocelyn, le "Capitaine" de la Pénichette).

Après l'Océan Atlantique et la rivière de l'Ouanne, c'est le canal du Nivernais qui est choisi. Et si dans Comme un avion les rencontres étaient inattendues, cette fois tout est prévu (voire prémédité) laissant peu de place au hasard. Il surgit sous la forme d'un groupe de jeunes qui donneront aux grands adultes une leçon de philosophie et de bonheur en leur apprenant que si tout est fini alors tout est permis (ce qui justifie d'ailleurs l'entourloupe des plus vieux).

Bruno Podalydès aborde, avec sa fantaisie caractéristique, des thèmes récurrents dans sa filmographie, comme la quête du bonheur et la question de la fidélité. Il les inscrit dans les préoccupations actuelles autour d'une part du consentement et de la domination masculine, et d'autre part de l'opposition entre matérialisme et décroissance. 

La bande-son enchaine plusieurs versions de la célèbre chanson marine d’Hugues Aufray Santiano et de l’Hymne à la joie de Beethoven, interprété par un orchestre symphonique ou une simple boite à musique. C’est nostalgique mais une fois de plus et on frôlait la répétition, au risque de finir par se lasser du franchissement des écluses en partageant l’avis du personnage interprété par Daniel Auteuil, c’est lent. La remarque est peut-être à comprendre comme le contrepied du culte de l'argent.

Il manque malgré tout quelque chose pour que ce film ne laisse pas une impression d'inachevé. Soit l'affirmation de situations plus comiques, avec par exemple avec des gags plus appuyée, soit encore un travail plus fouillé sur la psychologie des personnages. Franck (Daniel Auteuil), le patron de Justine, ne cherche qu'à la séduire, et uniquement avec son argent. Albin, alias "Gazil" (Denis Podalydès), le mari de Justine, ne lutte que sous l'angle de la jalousie. Du trio, on ne retient que Justine qui lâche l'affaire par fidélité pour son mari, mais qui revient par fidélité pour ses amis qu'il faut sauver de la misère financière en les remettant tous à flot.

En 2018 Bruno Podalydès avait réalisé le film Bécassine. Cet amateur se devait de glisser une allusion à son amour pour la bande dessinée. Rien d'étonnant à ce qu'Alban lise Bob Fish d’Yves Chaland le soir dans son lit, à deux reprises.

Cette petite vadrouille avec une bande de comédiens réunis autour des deux frères Podalydès (et de deux garçons auprès de leur père) devient douce-amère si on n'y cherche pas d'autre ambition que de nous faire partager le petit vent de fraîcheur qui aura soufflé depuis le canal du Nivernais.

Bien que tourné surtout en pleine nature le résultat tient peut-être plus du théâtre que du cinéma, ce que personne de l’équipe ne viendra contredire puisque, sans quitter leur pénichette, les acteurs saluent tous à la fin.

La petite vadrouille de Bruno Podalydès
Avec Sandrine Kiberlain, Daniel Auteuil, Bruno, Denis, Jean et Nino Podalydès, Florence Muller, Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Dimitri Doré …
En salles depuis le 5 juin 2024

vendredi 21 juin 2024

1 Voix 6 Cordes par Yvan Cujious (chant, trompette) et Louis Winsberg (guitare, arrangements).

C'est aujourd'hui la Fête de la musique et il fait gris, alors j'ai eu l'idée de mettre un album sur la platine.

Trente ans après l'album mythique que Claude Nougaro réalisa en duo avec Maurice Vander  (1 Voix 10 Doigts), voici 1 Voix, 6 Cordes par Yvan Cujious (chant, trompette) et Louis Winsberg (guitare, arrangements).

Ces seuls deux noms suffiraient à nous séduire mais ils ont rallié, en quelque sorte en bonus, Francis Cabrel, Thomas Dutronc, Anne Sila et Biflo & Oli qui chantent chacun un titre en leur compagnie. Du coup, même si on comprend pourquoi ils ont donné ce nom de 1 Voix, 6 cordes (de guitare) en référence au précédent de Nougaro, ce n’est pas tout à fait exact puisqu’il y a plusieurs voix.

C’est le résultat qui compte et il est magnifique. Cet album de 10 chansons réussit à restaurer l'univers si particulier du grand artiste sans jamais l'imiter et en lui donnant un nouveau souffle.

Louis Winsberg et Yvan Cujious se sont rencontrés à Toulouse il y a bien longtemps, déjà réunis par Claude Nougaro.

Yvan avait été repéré en 1996 par Claude, alors président du jury d’un concours de chansons qu’il a remporté. Depuis, il a été le directeur artistique de nombreux concerts et événements autour de Claude, de son vivant et après sa disparition, en créant avec Hélène Nougaro, l’Association Claude Nougaro. Mais il ne lui avait jamais consacré un spectacle entier.

Le déclic a été provoqué par la rencontre avec Louis Winsberg, célèbre guitariste de jazz qui a accompagné Claude Nougaro, notamment sur l’exceptionnel "Ma cheminée est un théâtre" qui sera l’entrée de leur spectacle commun.

Je n’ai pas assisté au concert-spectacle que j’imagine excellent et émouvant s’il conjugue les performances en les intercalant d’une présentation personnalisée des titres. Mais j’ai écoute l’album et je le trouve très réussi. Je n’aurais qu’un reproche, qu’il n’y ait que "dix" chansons car on aurait envie que ça se poursuive.

On retrouve les titres que l’on connaît par coeur, comme Cécile, ma fille, Le jazz et la java, Une petite fille, dont j’ai encore dans l’oreille la voix et le phrasé de Claude Nougaro. Ils sont interprétés avec délicatesse et respect, sans viser l’imitation et la douceur leur donne un nouveau ton.

Sur la première, Francis Cabrel intervient d’abord comme guitariste avant de poser sa voix, en alternance avec celle d’Yvan Cujious, Une oreille distraite ne percevrait pas le changement d’interprète tant ils sont en symbiose.

Anne Sila, étant une femme, on la distingue vite sur Rimes, mais là encore elle est au service du texte et non l’inverse; Quant à Biflo & Oli, l’association parlée est magnifique sur Toulouse, cette ville qu’ils ont en commun avec Claude. Et Thomas Dutronc est parfait sur Amstrong.

C’est aussi une (autre) bonne idée d’avoir élu des titres moins connus comme Le cinéma ou À bout de souffle.

Cet album réussit à décaler des standards en les respectant et en les faisant glisser davantage vers le jazz. Le résultat n’aurait pu que plaire à Nougaro. Il devrait réjouir le public de la tournée estivale.

1 Voix 6 Cordes, De Claude à Nougaro, par Yvan Cujious et Louis Winsberg
Avec Francis CabrelThomas DutroncAnne Sila et Biflo & Oli
Sorti le 31 mai 2025 chez Barbo Music

dimanche 16 juin 2024

Juliette au printemps, un film de Blandine Lenoir

Le titre, Juliette au printemps, fait penser à la moitié d'un poème qui pourrait se poursuivre par secret dans le vent, ou quelque chose de ce genre, voire même les fantômes reviennent en courant, ce qui serait proche du titre du roman graphique qui a servi à bâtir le scénario.

C'est le portrait d'une famille qui dysfonctionne alors que manifestement tout le monde s'aime. On comprendra que c'est une amnésie (pas réellement un secret mais malgré tout un non-dit) qui est la cause de la dépression de Juliette qui, intuitivement, revient chez son père quelques jours pour panser son âme. Le film prend alors le chemin du conte philosophique et du récit initiatique.
.Juliette, jeune illustratrice de livres pour enfants, quitte la ville pour retrouver sa famille quelques jours : son père si pudique qu’il ne peut s’exprimer qu’en blagues, sa mère artiste peintre qui croque la vie à pleines dents, sa grand-mère chérie qui perd pied, et sa sœur, mère de famille débordée par un quotidien qui la dévore. Elle croise aussi le chemin de Pollux, jeune homme poétique et attachant.
Dans ce joyeux bazar, des souvenirs et des secrets vont remonter à la surface.
Juliette au printemps n’est pas le premier film à être adapté d’une bande dessinée. Il me semble que souvent ce choix se traduit par une jolie poésie. Peut-être parce qu’en BD le dessinateur laisse une place relativement importante au fantastique, ou disons à l’insolite.

Je l’avais constaté dans La page blanche, le premier film de Murielle Magellan et je retrouve cette caractéristique dans celui de Blandine Lenoir.

L'affiche reprend l'atmosphère de la bande dessinée Juliette, les fantômes reviennent au printemps de Camille Jourdy et on y remarquera que si le mot fantôme n’est plus dans le titre le personnage figure nettement à l’arrière-plan.

Il y a beaucoup de second degré et ça fonctionne parfaitement. Le père (Jean-Paul Darroussin) fait cuire des croques vieux monsieur, Pollux est le prénom d’un garçon (Salif Cissé, très touchant) dont l’animal de compagnie s’appelle Jean-Claude.

On découvre une mamie Alzheimer (Liliane Rovèrequi ne manque pas de mémoire et dont l’appétit de vivre est contagieux. Deux sœurs, Juliette (lumineuse Izïa Higelin) et Marylou (Sophie Guillemin formidable de beauté naturelle) éprouvent à leur manière la dépression et le burn-out.

On rit beaucoup d’un chat qui manque d’équilibre et qui tombe régulièrement du toit en faisant un bruit assourdissant. Les animaux ont d’ailleurs une place toute particulière dans ce film où personne ne s’étonne de rien. Accepter la vie avec ce qu’elle peut avoir de fantaisiste est peut-être la clé du bonheur que nous tendent Blandine Lenoir et Camille Jourdy.

Sur ce plan la palme revient à Adrien, l’amoureux inventif (Thomas de Pourquery) qui se travestit dans tous les costumes de sa boutique de farces et attrapes. On ne le sait sans doute pas suffisamment mais il est aussi un excellent musicien et je trouve dommage qu’il n’interprète pas dans le film Quand on n’a que l’amour dont il a fait une reprise bouleversante sur le plateau de France Inter un an plus tôt.

Cela étant je ne critique pas du tout le choix de confier la bande-son du film à Bertrand Belin comme Blandine Lenoir l'a déjà fait par le passé pour trois longs-métrages. Le compositeur retrouve sa casquette de chanteur pour une chanson du générique de fin. Aussi, Jean-Pierre Daroussin fredonne à l'image sur le titre "Le pieu (L'estaque)" de Marc Robine. On y entend aussi deux titres existants de Fantazio (compositeur et contrebassiste de jazz sur un court-métrage de la cinéaste, "Monsieur l'abbé", 2010).

Blandine Lenoir accorde une place particulière et importante aux animaux et elle a donné aux hommes des rôles de personnages sympathiques et positifs même s'ils ne sont pas des sur-hommes. Le mari de Maylou (Éric Caravaca, qui a joué dans un autre de ses films, et qui avait déjà tourné avec Noémie Lvovsky dans La vie ne me fait pas peur) est un bel exemple de bienveillance.
Toute la Terre / Se changera en baisers
Qui parleront d'espoir / Vois ce miracle 
Jacques Brel nous invitait en chanson à voir le miracle du Printemps, et c’est exactement la proposition du film de Blandine Lenoir en ce mois de juin pluvieux. Il ne nous dit pas que tout est rose mais la tendresse et l’humour de ce conte philosophique interprété par une bande d’acteurs touchants font vraiment du bien.

A défaut d’être dans le pré, le bonheur peut se cultiver dans la serre, au fond du jardin. On retiendra la plainte emphatique du père au début : C'est vrai que c'est pas facile, la vie, et le conseil donné à la fin : On ne va jamais assez souvent dans la famille.

Camille Jourdy est autrice de BD et illustratrice. Publiée en France (chez Actes Sud BD notamment), et à l’étranger, elle a reçu de nombreuses récompenses pour son œuvre. Après Rosalie Blum en 2016, Juliette, les fantômes reviennent au printemps est la deuxième de ses BD à être transposée sur grand écran. Ce dernier roman graphique est republié par Actes Sud en nouvelle édition augmentée de  24 pages de croquis inédits, dessins préparatoires et photogrammes qui racontent le passage de la bande dessinée à l’écran.

Juliette au printemps, un film de Blandine Lenoir
Écrit par Blandine Lenoir et Maud Ameline
D’après la bande dessinée Juliette, les fantômes reviennent au printemps de Camille Jourdy, (Actes Sud BD, 2016)
Avec Izïa Higelin, Sophie Guillemin, Jean-Pierre Darroussin, Noémie Lvovsky, Salif Cissé, Éric Caravaca, Thomas de Pourquery, Liliane Rovère
En salles depuis le 12 juin 2024

jeudi 13 juin 2024

Le Dîner chez les Français de V. Giscard d’Estaing

La Compagnie Animaux en Paradis a entrepris de réaliser une série intitulée Huit Rois dont chaque épisode est consacré à un président de la Cinquième République Française.

La performance est intéressante sur le plan historique, politique et bien évidemment artistique d'autant que chaque opus est conçu sur mesure en fonction du contexte particulier qui entoure la personnalité en question.

Jacques Chirac (avec La vie et la Mort de J. Chirac, roi des Français) et François Mitterand (avec Génération Mitterrand) ont été les deux premiers volets. Le troisième était présenté ce soir au Théâtre 13 Glacière, sous l'intitulé Le Dîner chez les Français de V. Giscard d’Estaing, un titre astucieux car cet homme politique s'est fait remarquer par sa volonté de mieux "regarder la France au fond des yeux". Ce communiquant avant l'heure pensait que le meilleur moyen était de se rendre chez des personnes "simples", théoriquement une fois par mois, mais la statistique réelle n'existe pas.

Ce qui est certain c'est qu'il commença dès son arrivée à l'Elysée en 1974, et que la première fois ce fut chez un encadreur de sa connaissance où il lui fut servi un potage au cresson, suivi d'un bar avec une petite mousseline. Il passa aussi un soir de réveillon dans une famille orléanaise de six enfants.

Les auteurs de ce troisième épisode (Julien Campani et Léo Cohen-Papermanavec la complicité des acteur.ice.s) se sont inspirés de ces faits, et de quelques autres pour construire la trame de la soirée. Les anecdotes et les petites phrases ne manquaient sans doute pas.

L'originalité de leur parti-pris est de faire entrer sept années de présidence dans l'espace d'une heure 40, dans une unique unité de temps, ce fameux repas. Ils poussent le curseur jusqu'au bout. On ne voit vieillir que l'enfant qui a moins d'un an à l'apéritif. Et c'est assez malin de lui avoir confié (aussi) le rôle du narrateur. Et surtout d'avoir lâché la bride à chaque comédien le temps d'une chanson pendant laquelle il change de posture. Ainsi le grand-père retrouve sa vitalité pour danser sur Alexandrie-Alexandra que Claude François chantait en 1978.

Le public adora ces intermèdes et ne se priva pas de battre des mains, voire même de chanter, que ce soit  La ballade des gens heureux de Gérard Lenorman (1975) ou Les rois mages de Sheila (1971), Il ne rentre pas ce soir d'Eddy Mitchell (1978), Si j'étais un homme de Diane Tell (1981), Ça plane pour moi de Plastic Bertrand (1977) ou Attention mesdames et messieurs de Michel Fugain (1972). L'ordre chronologique cède le pas à la pertinence du choix et colle aux temps forts du septennat (27 mai 1974 - 21 mai 1981), marqué notamment par les crises pétrolières qui ont provoqué un chômage inquiétant.

Le décor en dit long sur la France de l'époque et sur l'origine socio-culturelle des hôtes. Le rideau de porte chenille anti mouche qui sépare la cuisine de la salle à manger indique que nous sommes à la campagne, alors que le colombage et les poutres apparentes sont typiques de la Normandie. Le crucifix témoigne que la famille est catholique, le fusil de chasse et le trophée de sanglier que le père est chasseur. Les chaises dépareillées proviennent sans doute de plusieurs héritages mais le tabouret recouvert de Formica apporte une touche de modernité. Sur la table, le pot à eau est caractéristique de tous ceux qu'on trouvait dans chaque famille. Manifestement on est ce soir chez des gens simples qui vont aux toilettes quand la première dame (qui n'avait pas encore ce statu) emploie les commodités.

La soirée commence le 31 décembre 1974. L'accent rocailleux des grands-parents contraste avec l'élégance de langage du président dont on reconnait le phrasé. Il porte un pull en V comme il était de coutume de mettre en hiver entre chemise et veste. Les costumes (de Manon Naudet) sont représentatifs de l'époque et les maquillages et coiffures (de Pauline Bry) confèrent une crédibilité que renforcent les attitudes des comédiens.

Mention spéciale évident à Joseph Fourez (qui joue Marcel Deschamps) et Morgane Nairaud (qui est sa femme Germaine), plus vrais que nature et bien sûr au couple présidentiel Robin Causse (Giscard) et Gaia Singer (Anne-Aymone). Le pari était osé mais Julien Campani interprète de bout en bout le petit José Corrini sans qu'on y trouve à redire. Les trentenaires Pauline Bolcatto (Marie-France Deschamps, la fille) et Clovis Fouin (Michel Corrini, le gendre) sont criants de vérité mais leur performance est moins surprenante puisqu'ils ont grosse modo l'âge de leurs rôles.
Nous saurons que le spectacle est terminé quand VGE quitte la scène en prononçant son "au-revoir" légendaire. Le public gratifie les acteurs d’applaudissements mérités tout en s’interrogeant sur l’avenir de la France qui n’est pas aussi joyeux à imaginer qu’il ne le fut au théâtre ce soir.

Cet épisode est très réussi, parce que l’équilibre est maintenu entre satire et fantaisie. Il donne fortement envie de découvrir les précédents. D’autant que chacun peut être vu de manière indépendante. L'équipe se renouvelle à chaque fois et un ton est déterminé pour chaque icône, sombre pour Chirac derrière le masque de la mélancolie et le mépris de soi, fourbe avec Mitterand en revenant sur les espoirs et désillusions de la génération 68, naïf pour Giscard comme nous l'avons noté.

Même si d'autres metteurs en scène se sont attelés à semblable projet (notamment Régis Vlachos avec son Jacques et Chirac) il me semble que Léo Cohen-Paperman est le seul à mener une suite de si grande ampleur. Ce type de travail de réflexion humoristique manquait depuis l'arrêt d'une émission comme Les Guignols de l'info qui nous fit bien réfléchir, tout en nous distrayant, entre août 1988 et juin 2018 sur Canal+. 

L’oeuvre entreprise par la compagnie Animaux en paradis constituera une fresque qui racontera la trace laissée par ses "rois républicains" et aussi l’histoire d’une famille sur quatre générations. C'est donc un portrait en creux de la société française de 1958 à aujourd'hui qui nous sera offert en plaçant le projecteur sur les aspects les plus caractéristiques. Dans ce troisième l'éventail sera très large entre la nouvelle cuisine, la progression de l'énergie nucléaires, les crises pétrolières et économiques, la montée du libéralisme, le téléphone (fixe) et le Minitel, le combat en faveur de l'avortement, tout ce qui fut progrès mais aussi les scandales, notamment en Afrique.
Le Dîner chez les Français de V. Giscard d’Estaing
Mise en scène Léo Cohen-Paperman
Texte Julien Campani et Léo Cohen-Paperman avec la complicité des acteur.ice.s
Avec Julien Campani,  Gaia Singer, Pauline Bolcatto en alternance avec Hélène Rencurel, Robin Causse en alternance avec Philippe Canales, Clovis Fouin en alternance avec Mathieu Metral, Joseph Fourez en alternance avec Pierre Hancisse, Morgane Nairaud en alternance avec Lisa Spurio
Scénographie Anne-Sophie Grac
Au Théâtre 13 / Glacière
103A boulevard Auguste Blanqui, 75013 Paris
Les 13, 17, 19, 21, 24, 26 et 28 juin à 20h
Dans le cadre du triptyque des premiers épisodes de la série Huit rois :
Episodes 1 et 2 La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français et Génération Mitterrand
les 14, 18, 20, 25 et 27 juin à 20h
Intégrales les samedis 15, 22 et 29 juin à 16h

mercredi 12 juin 2024

Voltiges de Valérie Tong Cuong

Je referme Voltiges, le dernier livre de Valérie Tong Cuong en frissonnant. C'était sans doute un choix risqué de le lire après Les terres animales. Depuis la crise sanitaire et avec les craintes de dérèglement climatique les auteurs semblent très inspirés par les catastrophes pour camper le décor de fictions qui se présentent sous le masque de la réalité.

Car tous les événements paranormaux qui se produisent dans ce roman sont des faits exacts. Leur accumulation instaure un climat d'angoisse jusqu'à nous donner le vertige.
Eddie et Nora Bauer forment un jeune couple suscitant l'admiration. Eddie assure à sa famille un train de vie très confortable grâce à ses revenus de co-directeur d’un grand cabinet de conseil, permettant à Nora de quitter son travail pour se partager entre la création de bijoux et le soutien de leur fille. Leni est une adolescente promise à une brillante carrière d’athlète de haut niveau depuis qu’elle a été repérée par le charismatique entraîneur Jonah Sow. L’avenir semble sourire à ces heureux du monde jusqu’au jour où Eddie apprend que son associé l’a trahi, précipitant le cabinet à la faillite. Ruiné, il compte se "refaire" vite et fait le choix de ne rien dire à Nora, ni à Leni, mais il multiplie les mauvaises décisions.
Tandis que l’atmosphère familiale se dégrade, d’étranges phénomènes se produisent : des animaux sauvages apparaissent en ville, des incendies rongent les collines voisines, de violentes bourrasques surprennent les habitants. La menace est partout.
L'auteure s'y prend à merveille pour combiner les éléments. je ne connaissais pas le tumbling pratiqué par Leni. C'est pourtant une discipline olympique (décidément les JO sont une constante cette année) appartenant à la gymnastique et consistant à enchainer huit types de saltos et de voiles, autrement dits de sauts périlleux … comme l'adjectif les caractérise. Je me suis renseignée depuis et j'ai appris que la France compte deux championnes du monde. La seconde a avoir obtenu ce titre est la Sarthoise Candy Brière-Vetillard à Birmingham (Grande-Bretagne), le 11 novembre 2023. Sa performance est spectaculaire et peut sans conteste être qualifiée de haute voltige. 

Le terme est polysémique. On conviendra que les pratiques financières du père en sont une autre démonstration.

Le fait qu'il taise la perte de son emploi n'est pas un comportement surprenant. C'est le point de départ de plusieurs films. Ce type d'annonce est très difficile à faire. Le parti pris de Valérie Tong Cuong permet de faire intervenir la mère d'Eddie pour provisoirement régler la question. Cet élément devient un mensonge de plus, qui s'ajoute à celui de son père, ayant tu la naissance de son demi-frère et à la trahison de son associé.

Pour Eddie la réussite est d'abord matérielle et il ne remet pas cette position en question, quitte à perdre son identité. La seule personne qui se construit hors du mensonge est Leni car la pratique de son sport ne permet aucune triche ou compromis. La recherche d'excellence ne ment pas et elle a forcément une autre définition de la réussite. Il n'est pas étonnant que cette jeune fille soit le personnage le plus lucide (malgré un prénom qui semble dire l'inverse).

Ce n'est pas parce qu'on refuse de le voir que les dégradations s'enchainent pas une fois l'annonce de la faillite (un peu comme un parcours de tumbling) avec de multiples retournements de situation jusqu'à la chute finale, c'est du moins ce à quoi on s'attend car on n'imagine pas un rétablissement possible. Le ton est grave, à la limite du thriller, à ceci près que ça pourrait ne pas être une fiction.

On ne sort pas tout à fait indemne de la lecture de ce roman, parfaitement ciselé et que j'imagine très bien sur grand écran.

Voltiges de Valérie Tong Cuong, Gallimard, Collection Blanche, en librairie depuis le 14 mars 2024

lundi 10 juin 2024

Jacques et Chirac de Régis Vlachos

La dernière a eu lieu le 27 avril dernier. Mais, comme la politique, rien n’est jamais complètement terminé puisqu’une nouvelle vie se jouera pour Jacques et Chirac au festival d’Avignon dans la salle 1 de la Luna, du 29 juin au 21 juillet - Tous les jours à 13h05 (Relâche les lundis).
JACQUES serre des mains, chérit le fric, tapote le cul des vaches, déconne et adore l’art ! CHIRAC bise les dictateurs, pilonne et pille l’Afrique ; il commence sous De Gaulle, poursuit sous Pompidou,… et avoue ses crimes : c’est un roi nu.
Menteur comme personne et gargantuesque, c’est un personnage de théâtre. On va s’étonner et rire parce que c’est du théâtre et que le burlesque n’enlève rien au tragique.
Régis Vlachos que l'on connaissait déjà pour les spectacles Dieu est mort et moi non plus j'me sens pas très biena décidé de s'attaquer au mythe Chirac pour créer un spectacle mis en scène par Marc Pistolesi, avec qui il avait déjà collaboré pour Cabaret Louise.

Sur scène, ils sont trois comédiens, Régis Vlachos, Charlotte Zotto (et ils travaillent régulièrement ensemble) et bien entendu Marc Pistolesi qui est aussi un comédien hors pair.

En théorie on connait tous Jacques Chirac (1932-2019). C'est un homme politique français dont la vie est ponctuée d'épisodes qui semblent irréels. Voici, brièvement résumée sa carrière politique au gouvernement (sans parler de ses fonctions d'élus en Corrèze ou au Parlement européen) :
 
1962 : chargé de mission au secrétariat général du gouvernement puis auprès du premier ministre Georges Pompidou
1967-68 : secrétaire d'état aux affaires sociales chargé des problèmes de l'emploi (gouvernement Pompidou)
1968-71  : secrétaire d'état à l'économie et aux finances (gouvernement de Pompidou, Couve de Murville et Chaban-Delmas)
1971-72 : Ministre délégué chargé des relations avec le Parlement (gouvernement Chaban-Delmas)
1972-74 : Ministre de l'agriculture et du développement rural (Gouvernement Pierre Messmer)
1974 : Ministre de l'Intérieur (Gouvernement Pierre Messmer)
27 mai 1974 - août 76 : Premier Ministre
Mars 86- Mai 88 : Premier ministre de cohabitation
7 mai 95 : Président de la république, réélu en 2002

Il fut donc Premier ministre de 1974 à 1976, puis de 1986 à 1988, et président de la République de 1995 à 2007, après avoir été Maire de Paris du 20 mars 1977 au 16 mai 1995. Avant lui un certain Jean Sylvain Bailly fut quelques mois maire de la ville en 1789. Mais Chirac aura été le premier à accéder à la fonction à la suite d'élections.

C'est une personnalité hors normes à bien des égards et il n'y a rien de surprenant à ce qu'il ait inspiré plusieurs spectacles. Par exemple La vie et la mort de Jacques Chirac, roi des français de Julien Campani et Léo Cohen-Paperman, premier volet de leur série Huit rois en janvier 2020. Déjà au théâtre de la Contrescarpe en 2022, une rencontre fictive avec le Président, intitulée Chirac et mise en scène par Géraud Bénech. Et voici Jacques et Chirac de Régis Vlachos.

Leurs points communs : être fidèles à des faits réels (il faut dire qu'ils sont si extra-ordinaires qu'il est inutile d'inventer), comporter donc un un rappel de points historiques, apporter un éclairage mordant facilité par le recul, et faire rire.

Le dispositif scénique est très astucieux avec une dizaine de vrais écrans et de fausses portes, un divan qui devient table ou bureau. Les écrans au design années 70 ont disposés sen fond de scène pour permettre de projeter des images fabriquées autour d'un jeu télévisé qui revient à intervalles réguliers, tandis qu'un poste de télévision diffusera des archives, à la fois évidentes et indispensables. On voudrait se saisir d’une télécommande pour arrêter le temps, reprendre les promesses une à une et analyser le chemin politique incroyable de cet homme qui renie ses opinions (il vendait le journal l'Humanité), cède aux pressions familiales, abandonne son amour de jeunesse Florence, revient en France, épouse une aristocrate et passe d'un ministère à un autre avant d'accéder aux plus hautes fonctions alors que son rêve aurait été de travailler dans la culture. C'est d'ailleurs en toute logique que le musée du Quai Branly porte désormais son nom.

Il aurait aimé faire autre chose mais le pouvoir de l'argent, que l'on voit circuler abondamment, est plus fort que tout. Tout cela devait rester secret mais on n'ignore plus rien de l'horrible vérité, surtout lorsqu'elle s'exerce aux dépends des populations africaines. La satire est bien présente et elle a tout à fait sa place. Et pourtant, la salle ne cesse de rire.

Sans chercher à l'imiter, Régis Vlachos est un Jacques Chirac physiquement tout à fait crédible, même sans accessoire. Charlotte Zotto et Marc Pistolesi se partagent une vingtaine de personnages. On reconnait Tonton Marcel (Dassault) Nicolas Sarkozy bourré de tics, Charles Pasqua bedonnant, François Mitterrand, Marie-France Garraud, la première à croire en son potentiel, Claude Chirac, devenue sa directrice de la communication, et Bernadette qui l'aura vouvoyé sa vie durant.

La mise en scène de Marc Pistolesi ne laisse aucune place à un temps mort. Elle sert équitablement les trois acteurs qui sont formidables et on admire leur vitalité.

Après Catherine Deneuve irrésistible au cinéma dans le rôle de Bernadette alors que Michel Vuillermoz  était un peu en retrait Régis Vlachos campe un Chirac de légende, historique et fantaisiste, grinçant et amusant, osé et drôle. Le dosage n'était pas évident à mesurer. On comprend que le succès ait été au rendez-vous à Paris comme en Avignon. Rions encore cet été de la politique avant de devoir peut-être en pleurer.

Jacques et Chirac
de Régis Vlachos
Adaptation : Charlotte Zotto
Avec: Marc Pistolesi, Régis Vlachos, Charlotte Zotto
Mise en scène : Marc Pistolesi
Décor : Jean-Marie Azeau
Lumières : Thomas Rizzotti

dimanche 9 juin 2024

Rendez-vous à Rambouillet

Rambouillet rime avec forêt, château, Bergerie nationale, laiterie de la reine (car Marie-Antoinette ne s'exerçait pas à l'élevage qu'à Versailles).

.Je connaissais déjà tout cela, au moins de nom. En ballade aujourd'hui dans la ville, j'ai découvert un joli parc, un château imposant et un minuscule palais, celui du Roi de Rome (qu'il n'habita jamais) qui abrite en ce moment deux expositions.

Le terme de palais, avouons-le, est un peu excessif car pour le moment (l'édifice est en rénovation) le nombre de salles accessibles est très limité. Après tout, cela signifie que la visite conjointe des deux expositions peut se faire sans mobiliser une demi-journée.

Coup de chance supplémentaire, leur accès est libre et gratuit pour tous. Et avant, ou après, on pourra bénéficier de l'atmosphère paisible de son jardin.
La première exposition est celle des Collections permanentes. Elles sont peu abondantes mais réussissent à évoquer trois siècles histoire rambolitaine à travers une quinzaine d'oeuvres -peintures, sculptures et objets d'art avec lesquelles on aborde le domaine et ses propriétaires, la forêt, l'agriculture, et bien entendu la chasse …
La seconde se déploie dans le Cabinet des jeux qui, JO obligent, a sélectionné, parmi son fonds de 2400 jeux de l'oie, les pièces qui ont le sport pour sujet. 

Le steeple-chase (ou course de chevaux) en est un dérivé très classique et fort populaire. Un de ces jeux est mis à disposition pour profiter de parties en famille. On peut donc lancer les dés et faire progresser son animal.

De nombreux autres sports sont représentés comme le cyclisme et la natation. Il y a par exemple le Jeu des régates.
Et puis La traversée de Paris à la nage qui est bien utile pour apprendre le nom des ponts. On pourra ensuite faire une traversée à bord d'un canot qu'on louera dans le parc du château et s'approcher d'une des trois îles.
Trois siècles d'histoire rambolitaine et Vive le Sport !
Palais du Roi de Rome, musée d'art et d'histoire
52-54 rue du général de Gaulle - 78120 Rambouillet
Du mercredi au dimanche de 14 h 30 à 18 h et le samedi de 10 h 30 à 12 h 30
De février à septembre 2024
Entrée libre et gratuite par le jardin, au fond de la cour

samedi 8 juin 2024

Les Terres animales de Laurent Petitmangin

C’est le troisième livre de Laurent Petitmangin et il y sera encore question de fidélité et de filiation. Après la Lorraine et la ville de Berlin, l’auteur implante sa fiction sur Les terres animales, qui sont les derniers mots du roman.

Le cadre de vie est essentiel pour les cinq personnages principaux, des amis qui, quel que soit le prix à payer, ont décidé de continuer à vivre dans la région où ils se sont installés. La nature y est pourtant devenue périlleuse, bien que rien ne se voit encore, sauf bien entendu si vous brandissez votre compteur Geiger dont l’aiguille se bloque à la mesure maximale.

Et pourtant, comme la forêt est belle, enivrante de dizaines de nuances de bleu. On pense à ce si joli poème de Rimbaud. C’est un coin de verdure où coule une rivière, … Le dormeur du val. D'ailleurs la couverture est une photo où la végétation se reflète dans l'eau.

Tout est paisible car les radiations ça ne se voit ni se sent. Et pourtant la zone est dix fois plus contaminée que le site de Fukushima. Ce n’est pas pour autant un roman écologique ou de science fiction. L’angle choisi par Laurent Petitmangin est celui des relations humaines. Pourquoi ce groupe reste-t-il ensemble au lieu de partir ? Si Fred et Anna ont une raison familiale, puisque leur petite fille est enterrée dans cet endroit, les autres semblent libres de leur mouvement. Et cependant ils demeurent soudés.

Le récit est raconté à la première personne, principalement du point de vue de Fred, et parfois de celui de Anna. Le résultat est étonnant car on se sent effectivement très proche de chacun, dont on suit les péripéties, sous la surveillance d’hélicoptères et de drones, en étant surpris de constater que l’on peut encore subsister dans des conditions aussi extrêmes depuis déjà deux ans. On ne peut pas imaginer si les choses vont s’arranger ou se détériorer davantage, ce qui serait le plus plausible. Car on se sent aussi parfois proches de La route et il est alors impossible de croire un instant à une happy end même si tout semble calme, étonnamment.

Combien de temps (…). Cela fait partie des vertiges de la vie, des choses qu’on n’arrêtera plus, qui n’autorisent aucun retour en arrière (p. 38).

On reste accroché et on tourne les pages, malgré la folle angoisse qui nous fait craindre que cela pourrait arriver dans notre "vraie" vie en raison du dérèglement climatique, et de la présence de centrales nucléaires dans des zones de guerre. Et dans une telle configuration que ferions-nous ?

Mon seul reproche, mais c’est peut-être aussi ce qui m’a décidée à lire jusqu’au bout en muselant mon angoisse, c’est que la quatrième de couverture révèle l’arrivée d’un évènement très important … que je tairai ici.

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il a passé ses vingt premières années à Metz, puis quitta sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentra chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit était son premier roman, suivi de Berlin, tous chez le même éditeur.

Les terres animales de Laurent Petitmangin, à La manufacture de livres, en librairie depuis le 24 août 2023

jeudi 6 juin 2024

Marcello Mio de Christophe Honoré

Christophe Honoré invente avec Marcello Mio un nouveau genre cinématographique, la bio-fiction. J’aurais eu un peu de mal à dire en fin de projection si j’ai aimé un peu, beaucoup ou finalement pas du tout. Bref, je suis partagée.
C’est l’histoire d’une femme qui s’appelle Chiara. Elle est actrice, elle est la fille de Marcello Mastroianni et Catherine Deneuve et le temps d’un été, chahutée dans sa propre vie, elle se raconte qu’elle devrait plutôt vivre la vie de son père.
Elle s’habille désormais comme lui, parle comme lui, respire comme lui et elle le fait avec une telle force qu’autour d’elle, les autres finissent par y croire et se mettent à l’appeler « Marcello ».
C’est le septième long métrage dans lequel le réalisateur fait jouer Chiara Mastroiani. Des liens se sont noués entre eux en toute logique. Lui proposer un tel sujet n’est donc pas si "tordu". L’idée est intéressante, bien traitée, bien jouée, mais je me suis lassée à plusieurs moments. Le scénario aurait pu être traité avec davantage de vivacité car le film s’étire sur deux heures; ou alors il aurait fallu profiter de cette durée pour pousser le raisonnement plus loin en ce qui concerne le poids ou la force de l'héritage, la nostalgie, le deuil impossible et le manque …

Franchement, la motivation avouée par Chiara d’endosser le costume (non pas de son père, vous noterez au passage qu’elle l’emprunte à un de ses ex-compagnons) est un peu faible : ça me rend heureuse.

Même si on adopte le point de vue de Chiara, l’objectif principal de Christophe Honoré était sans doute de rendre hommage au grand acteur, Marcello Mastroianni (1924-1996), grand amour de Catherine, père de Chiara. A l’exception de Hugh Skinner (Colin), c’est très malin que chacun joue son propre rôle (y compris Chiara en se glissant dans la peau de son père), et même Stefania Sandrelli (elle joua avec Marcello dans Divorce à l'italienne en 1961, et avec Catherine Pourvu que ce soit une fille de Mario Monicelli en 1986)jusqu’à Fabrice Luchini, si bien que la fiction prend des allures de documentaire à certains moments.

On ressent du plaisir à les entendre tous en italien et -plus étonnant- on ne se sent ni exclu ni en position de voyeurisme, ce qui n’était pas gagné puisqu’ils sont dans un entre-soi insensé. Catherine Deneuve est formidable de naturel, tout comme Nicole Garcia qui est, je crois, une pièce rapportée dans cette histoire de famille rassemblant la mère et la fille, la femme et le père de sa fille, en présence d’un autre ex qui ne semble jamais jaloux de rien, tourné en grande partie dans l’appartement de Chiara ou de Catherine, en tout cas en bordure de la place Saint-Sulpice qui est l'épicentre du fief du clan. Car c’est bien ce qu’on découvre, une affaire de clan.

Il y a de beaux moments, et joyeux avec ça, en particulier une partie de hand-ball sur une plage qui sera un moment d’anthologie. Et plus tard l'interprétation par Catherine Deneuve d'un air original composé par Alex Beaupain.

A l'inverse, était-il nécessaire de ressusciter la traversée de la fontaine de Trévi, surtout après avoir placé en séquence d'introduction un tournage pseudo publicitaire dans celle de la place Saint-Sulpice par une photographe autoritaire (Marlène Saldana) houspillant Chiara désorientée mais de bonne volonté.

Au-delà de Mastroianni que Christophe Honoré a connu, c'est aussi un hommage, mais plus discret, à Fellini qui nous est offert. Egalement, par ricochet, aux acteurs et on comprend assez vite que l'idée de départ était aussi de témoigner du mode de vie des comédiens entre les tournages. Du coup, incarner son père se trouve relégué au second plan. Au final l'épisode dans l'eau de Saint-Sulpice devient plus essentiel que celui dans celle de Trévi, qui se trouve alors être le remake de la première, nous perturbant sur le faux et le vrai.

A tel point que ce qu'on croit être une exagération n'est que la pure vérité et que ce qui semble logique est une invention. Le thème est plutôt à la mode à Cannes cette année et il est central dans Le deuxième acte. Luchini a effectivement coiffé pendant dix ans la mère de Melvin Poupaud alors que Catherine ne fait jamais répéter Chiara.

Le vrai sujet du film est peut-être, comme le dit le réalisateur, est un mode d'emploi pour transformer sa vie en comédie quand on en fait (aussi) métier.

Marcello Mio de Christophe Honoré
Avec Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Fabrice Luchini, Nicole Garcia, Benjamin Biolay, Melvil Poupaud, Hugh Skinner, et avec la participation de Stefania Sandrelli dans son propre rôle
Festival de Cannes 2024 - Compétition Officielle
En salles depuis le 21 mai 2024

mercredi 5 juin 2024

Je m’appelle Georges de Gilles Dyrek

Gilles Dyrek est un comédien et auteur de comédies à succès. Je le connais depuis Venise sous la neige qui a été repris dans de multiples lieux. Il aime jouer sur les quiproquos. Il l’a démontré récemment avec Le retour de Richard 3 qui a été nominé aux Molières en 2023 dans la catégorie Meilleure comédie

Sa dernière création, Je m’appelle Georges, a été présentée en avant-première du festival d'Avignon, au Mois Molière, dans la si belle cour de la Grande Ecurie le dimanche 2 juin et sous un soleil timide mais présent alors que la veille la création avait dû se replier à 20 h 30 à l'intérieur en raison du mauvais temps. 

La pièce est un vaudeville contemporain qu’il a écrit pour le plaisir de faire rire, mis en scène encore une fois par Éric Bu que le public versaillais a découvert l’an dernier avec "La voix d’or".

Je m’appelle Georges fait doublement référence, d’une part à la déclaration qui préside à chaque rencontre que l'on fait dans la vie, voulant qu’il faille décliner son identité, ce qui peut poser problème quand on porte un prénom que l’on n’aime pas ou qui a été attribué par exemple à un ouragan, et d’autre part au manque d’imagination des promoteurs à donner à leurs programmes des prénoms féminins, qui la plupart se terminent avec un a.

L’auteur s’en amuse mais il est vrai que dans la réalité on peut être ennuyé d’habiter une rue au nom improbable. Pour ma part, j’ai longtemps résidé route du Bua, qui était une rue et non une route, et dont le terme était si peu connu qu’il était mal orthographié, ce qui a occasionné beaucoup de pertes de courriers et de colis. J’ai aussi logé rue d’Alsace-Lorraine jusqu’à ce que je déménage pour Strasbourg. De là à croire qu’il y a des relations de cause à effet entre les noms des lieux et notre vie personnelle, il n’y a qu’un pas que Gilles Dyrek nous invite à franchir.

Il situe l’histoire dans une riante cité des Hauts-de-Seine, Châtenay-Malabry, par hasard (mais c’est là que j’habite aujourd'hui) où les nouveaux immeubles poussent comme des champignons, tous appelés villas, pas avec un nom de femme comme dans le spectacle, mais avec une dénomination évoquant Voltaire ou Chateaubriand qui furent des résidents de marque de la commune.

Le nom de Châtenay-Malabry est une déclinaison du mot châtaignier (et il est vrai qu'il en pousse en abondance. Avis aux amateurs de confiture s'ils ne craignent pas la corvée d'épluchage !) associé au lieu-dit Malabry, déformation de mal-abri, lieu de chasse battu par les vents. Mais qu’importe. Acceptons l’hypothèse de l’auteur car elle fonctionne. Surtout avec le quintette de comédiens engagés pour tenir la scène. Et même sans les projections vidéo que le metteur en scène Eric Bu nous suggère d'imaginer comme un livre ouvert sur les pages duquel apparaîtraient des dessins à la Sempé en nous promettant que les comédiens mimeront spécialement les décors cette après-midi.
Un beau matin, Georges découvre que toutes les résidences autour de chez lui portent les prénoms de ses ex-compagnes : Villa Christine, Villa Adriana, Villa Clémentine… À peine cherche-t-il à éclaircir ce mystère qu’une nouvelle construction s’annonce : "Villa Emilie". Serait-ce un présage ? Le prénom de son prochain amour ?
L'humour très second degré de l'écriture, s'inscrit dans l'absurde avec tendresse et multiplie les jeux de mots, en reformulant des expressions populaires qui par conséquent prennent un coup de jeune. Par exemple la balle est dans votre camp devient le ballon est sur mon terrain. Il en imagine de nouvelles : être quitté, c'est un peu le concept des relations hommes-femmes. C'est souvent surréaliste et pourtant compréhensible : il décolle le papier peint.

Ça n'arrête jamais. Les gags s'enchaînent pour Marine Dusehu, Stéphane Roux et Etienne Launay qui se livrent à des numéros d'acteur très réjouissants. Ils interprètent chacun 8 à 10 personnages qui, à chaque apparition, surprennent le public. Les changements de costumes, de perruques, d'accessoires font oublier qu'il nous aura manqué les projections vidéo sur les pans des cabanes qui servent de loges et de réserves. Entrées et sorties sont millimétrées. Y compris un sirtaki endiablé dans lequel on se serait volontiers laissé entraîner.
Mélanie Page et Grégori Baquet n'interprètent que leur propre rôle mais ne sont pas en reste pour nous surprendre. J'ai même eu l'impression que nous avons eu droit à quelques gags supplémentaires.

En tout cas, au-delà de la loufoquerie (qui n'est pas sans rappeler l'immense succès du Prénom à ceci près qu'on reste vraiment dans le registre de la comédie) la pièce interroge le hasard soit-disant "prédictif" et nous pose une question essentielle : c'est quoi faire les choses normalement ?

Avant de revenir en région parisienne au théâtre La Bruyère à la rentrée le spectacle sera aussi présenté pendant le festival Off d’Avignon à Théâtre Actuel Avignon du 29 juin au 21 juillet à 17h 40 (relâche les jeudis). Je signale que huit spectacles du festival versaillais, dont Le géniteur, seront quant à eux joués à l’Ancien Carmel d’Avignon, transformé en théâtre de 80 places où la ville délocalisera Le Mois Molière du 3 au 21 juillet.
Je m’appelle Georges de Gilles Dyrek
Mise en scène Éric Bu
Avec Grégori Baquet, Mélanie Page, Marine Dusehu, Stéphane Roux et Etienne Launay
Décor Marie Hervé, Costumes Christine Vilers, Création lumière Cyril Manetta
Musique originale Stéphane Isidore , Réalisation animation vidéo Marion Auvin
Création Mois Molière 2024
Les 1 et 2 juin 2024 à 17 heures aux Grandes Écuries - avenue Rockefeller - 78000 Versailles

Le Mois Molière a été créé en 96 quand François de Mazières, le maire de la ville, était adjoint à la culture. La manifestation se poursuit à Versailles, du 1er au 30 juin, autour de 30 spectacles et 330 représentations dans 62 lieux, accueillant chaque année plus de 150 000 spectateurs. Les habitués sont heureux de retrouver des artistes qu'ils commencent à avoir l'habitude de voir sur scène comme comédien ou en tant que directeur d'acteurs. C'est le cas d'Etienne Launay, metteur en scène du formidable Montespan surpris en plein rangement à la fin du spectacle dans la loge improvisée sur la scène.

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