mercredi 21 avril 2021

La familia grande de Camille Kouchner

Il y a des livres qu'on a d'emblée envie de lire. D'autres dont on repousse l'échéance, craignant le pathos et les débordements. Peut-être en parle-t-on "trop" sur les médias. On se dit, pas la peine, je sais déjà tout.

C'était cela qui avait failli me faire bouder le Consentement. Et voilà que l'histoire aurait pu se répéter avec La familia grande. Pourtant, là encore, cet ouvrage est devenu presque immédiatement un coup de coeur. Camille Kouchner y est bouleversante.

Quand j'étais petite on déclarait de quelqu'un de mesuré qu'il ne disait jamais un mot plus haut que l'autre. Voilà exactement où l'auteure se situe. Elle aborde des sujets très durs sans jamais basculer dans des confidences qui auraient vite pu devenir glauques.

J'emploie le pluriel car il n'est pas question que de l'inceste dont est victime son frère jumeau, que par pudeur et respect elle nomme Victor (comme victoire ?). Elle dissèque les relations qu'elle a entretenues avec sa mère, Evelyne Pisier, et sa tante Marie-France, extrêmement liée à sa mère, presque comme des jumelles, qui exhortait son "tanagra" à parler … mais elle est morte elle-même avant de pouvoir la soutenir. Son décès est intervenu dans des circonstances pour le moins douteuses. Pourquoi se serait-elle tuée ?

Camille n'est pas conciliante non plus à l'égard de son père Bernard Kouchner, ni de sa belle-mère Christine Okrent. Bernard est jeune et autoritaire. Les convictions imposent parfois quelques hurlements. De l'autoritarisme au nom de la liberté. "Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et c'est la loi qui libère". J'en apprendrai la portée (p. 42)Plus loin elle écrira que ses colères sont l'un de ses courages (p. 151).

Elle étale les principes éducatifs qui régissaient leur famille, comme on déploierait la cartographie de territoires conquis de haute lutte. On y débat beaucoup. On s'aime énormément. trop peut-être. Les barrières les plus élémentaires ne sont pas posées. Le mot liberté revient constamment, même lorsqu'il est synonyme de détachement, voire d'abandon.  Cette "valeur" camoufle parfois une sorte de je-m'en-foutisme  : Les enfants, démerdez-vous !

Jamais plaintive, Camille dénonce son beau-père, sa mère, … et tous les autres car beaucoup "savaient". Elle a raison de refuser de contextualiser les faits dans une époque. Ce sont presque les derniers mots du livre : Certains diront que tu fais partie de cette "génération"-là. Moi, je crois surtout que tu fais partie de ces "gens"-là (p. 203).

Georges et Paula suicidés, Evelyne désespérée, Bernard absent, tu as eu du bol qu'on ait été si perdus et si affaiblis… (…) Je n'oublie pas le couple que vous formiez. A l'unisson vous avez forcé nos leçons. Ne jamais dénoncer, ne jamais condamner dans cette société où l'on n'attend que punition. Se méfier du droit (p. 168). 

Organisé en plusieurs parties, le récit est placé sous le patronage de Victor Hugo : Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné, "A Villequier" (in Les Contemplations). Le livre commence, et j'en fus surprise, par la mort de sa mère, Evelyne. Peut-être parce que son départ a libéré la parole. Cette femme qu’on sentira sous cloche, et sous l’emprise de l’alcool est le dernier rempart qui protège le beau-père trop longtemps adoré. Le frère et la soeur étaient l’objet d’une soumission organisée dont la prise de conscience Internet après la mort de sa mère. Il était donc logique de commencer par là.

Il se terminera par une lettre de confession qui lui est destinée post-mortem. Camille n'occulte pas la culpabilité qui la ronge depuis trente ans. J'avais 14 ans et, en laissant faire, c'est comme si j'avais fait moi-même (p. 204).

Elle plante d'abord le décor, décrit l'ambiance. Ça fait envie, même s'il y a beaucoup de nudité et des allusions graveleuses à un sexe de la taille d'une carotte. Mais on se dit alors que c'était l’époque qui voulait que le mot liberté, mille fois répété, soit mis en application. Plus loin dans le récit elle dénoncera aussi les psys qui n'ont pas voulu s'emparer de la confidence. La responsabilité est largement partagée, et son livre n’en est que plus bouleversant.

La seconde partie s'ouvre elle aussi sur une mort brutale, celle du grand-père, cette fois par suicide. On est choqué du détachement d'Evelyne qui clame que son père était bien libre de se tuer. Camille en déduit qu'il lui faudra apprendre à se taire (p. 84). Elle insiste plus loin : je me dissous pour mieux me taire (p. 115).

Le style est extrêmement dynamique, à la limite d'une quasi nervosité, jamais pleurnicheur (est-ce le résultat de son éducation ?)  et interroge sur la cohabitation entre vérité et liberté.

Elle raconte la vie l'été à Sanary entre les deux maisons dans la pinède, où adultes et enfants ne s'arrêtent jamais de jouer. Où son beau-père qui alors embellissait sa vie, lui apprend qu"'autorité" et "interdit" relèvent d'une affaire personnelle (p. 59). Où le rituel a très vite été institué. Tous les étés : des parents hilares et des enfants fous de liberté (p. 61).

C'est vraiment fou. Plus encore que ce qu'elle a dit sur les plateaux de télévision où elle décrit calmement ce qui était un chaos intérieur. Il y avait de quoi être en colère. Avez-vous noté sa voix éraillée ? Elle est devenue juriste, témoignant aujourd'hui d'une déformation professionnelle de traduire les faits, donc le réel.

Les années passent. A Sanary les ministres rejoignent les intellos. Dès 1990, la gauche révolutionnaire le cède à la gauche caviar et la familia grande est devenue une AOC, la gauche de la rive gauche (p. 111). On préfère brutalement et sans songer qu'on se dédit, l'école alsacienne à l'école publique.

A 15 ans sa mère lui achète ses cigarettes. Rien n'est interdit (au contraire même). Sa mère, la clope au bec en permanence, son beau-père photographie les premières fesses venues, y compris les siennes. Camille a compris mais elle va des années durant s'interdire de critiquer ses parents. Ma culpabilité est celle du secret, du mensonge. Je ne peux pas te parler. Toute ma vie je te mentirai (...) Toi qui m'a appris la vérité et le sens de la critique. (…) Ma culpabilité est celle du consentement. je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l'inceste est interdit (p. 124). Car, effectivement, il n'y a pas à recueillir de consentement ou pas. Céder n'est pas consentir. Même à son père. On ne touche pas jusqu'à 18 ans. Aucun adulte ne peut se prévaloir du consentement sexuel d'un enfant s'il a moins de 15 ans, et s'il a moins de 18 ans en cas d'inceste. C'est interdit. Point barre.

Et pourtant Camille fait semblant, et se fait du mal (p. 135). Elle parle de ce qu'elle vit, pas de son frère. On découvre l’immense maltraitante des enfants … Elle multiplie les embolies pulmonaires. Etouffe-t-elle ?

Camille Kouchner est maître de conférences en droit, et elle ne l'est sans doute pas devenue par "pure" vocation. Elle pense à toutes les victimes, si nombreuses, que l'on n'évoque jamais, parce qu'on ne sait pas les regarder. Ce livre leur sera utile. On sait que la loi a régulièrement changé, en faveur des victimes, et il faut espérer aussi que prochainement les faits ne puissent plus être imprescriptibles.

Je rappellerai juste que jusqu’en 1989, le délai de prescription, pour un viol commis sur un mineur, était de 10 ans à compter de la commission des faits. Un viol de cette nature commis le 1er décembre 1988 était donc prescrit le 1er décembre 1998. Depuis, la loi a été modifiée, à plusieurs reprises, allongeant le délai de prescription pour ce même crime, le faisant passer de 10 à 20 ans, en 2004, puis de 20 à 30 ans, en 2018. Le point de départ de la prescription a également été reporté à la date de la majorité de la victime, pour des faits de viol commis sur un mineur. Depuis 2004, enfin, les lois relatives à la prescription sont rétroactives, même si elles aggravent la situation de l’auteur ; pour autant, les nouveaux délais ne s’appliquent hélas qu’aux faits qui n’étaient pas prescrits au moment où les délais de prescription ont été modifiés dans le sens d’un allongement. Voilà pourquoi Olivier Duhamel ne risque plus rien, du moins sur le plan pénal. Car pour ce qui est de sa réputation elle est définitivement perdue.

Elle le mentionne clairement (p. 180) Aujourd'hui, ces crimes peuvent être poursuivis pendant trente ans après la majorité (…) Mais la loi n'est pas rétroactive. Elle ne s'applique qu'aux victimes qui ont été violées récemment. … îl est trop tard, ou plus précisément le crime a été commis trop tôt. La loi ne distingue pas l'inceste en matière de prescription.

Désormais deux articles du Code civil, dont le 222-24 prévoit une peine de réclusion criminelle de 20 ans pour le viol incestueux. Elle ajoute : Mais toi aussi t'es prof de droit. t'es avocat. Tu sais bien que, pour cause de prescription, tu t'en sortiras. Tout va bien pour toi. Vingt ans. Sinon c'était vingt ans.

Voilà aussi pourquoi l’auteure insiste encore : il faudrait aller plus loin. Décider l'imprescriptibilité même si la prescription glissante de la loi du 21 avril 2021 représente déjà un progrès. Le livre arrive au moment où il est possible d'en parler. Et il est une façon de faire justice.

C'est un premier roman. Camille Kouchner en signera-t-elle d'autres ? On doit l'espérer.

La familia grande de Camille Kouchner, éditions du Seuil, en librairie depuis le 7 janvier 2021

mardi 20 avril 2021

Avant le jour de Madeline Roth

J'ai accompagné Madeline Roth à Turin et bien que le séjour soit bref, le temps d'une après-midi en pleine nature sous un soleil d'avril déjà puissant, il a été plutôt agréable. Si je nuance c'est parce que j'aurais préféré que l'auteure partage une histoire plus joyeuse même si, au final, la sienne n'est pas si triste qu'on pourrait le penser.

L'écriture est un peu hachée, j'allais préciser hoquetante. Semée de confidences offertes derrière un rideau de larmes, c'est une évidence.

Elle a une définition de l'amour très simple, mais pas simpliste : être là (p.20). Et je suis bienheureuse d'avoir eu l'idée de glisser ce petit livre entre les mains de mon compagnon, prétextant en avoir un autre à finir urgemment et surtout à connaitre un point de vue masculin.

Il me l'a rendu en me disant avoir envie d'aller à Turin voir le musée du cinéma (qu'il ne connait pas) et de revisionner l'intégrale de Fellini. J'espère qu'il aura enregistré quelques autres choses car ce qu'écrit Madeline Roth est d'une grande justesse pour interroger la relation amoureuse et poser la question fondamentale qui taraude chacun lorsqu'il n'est pas comblé, à savoir finir ou continuer. Quand le coeur oscille entre la colère et la paix, parce qu'après tout on ne peut pas être constamment en bataille. Ce que John Berger décline avec talent dans toutes les facettes du célèbre adage "flight or fight" (combattre ou fuir) préconisant qu’au lieu de calculer la distance du bond qui permet de se sauver d’un risque il vaut mieux estimer la dose de volonté nécessaire à rester sur place, pour affronter le danger.

Comme elle a raison de souligner le poids que ça représente, attendre l'attente de lui (p. 39). Car l'attente, c'est du manque mais on ne le comprend que bien des années plus tard (p. 24).

Les phrases sont courtes, douces, mais percutantes. Elle porte son histoire comme une robe. Elle sait que partir n'est pas la solution mais elle le fait, en toute conscience : c'est comme si j'allais déposer mon coeur dans une consigne. Et perdre la clé. Mais on s'emmène partout. Elle sait que les livres ne sont pas davantage un remède définitif même si on lit beaucoup, pour toutes les vies qu'on n'aura pas (p. 27) et parce qu'elle ne danse pas sous l'orage alors que pendant ce temps Notre-Dame est en flammes. L'événement date le récit.

Son amie et confidente Marie a toujours les mots justes pour mettre du baume au coeur : la vie est comme ça, on ne perd rien, on avance (p. 19). Ce week-end deviendra un voyage d'apprentissage pour "s'appliquer à cueillir le jour" (p. 74).

Madeline est libraire, alors quoi de plus normal que de glisser des allusions à quelques ouvrages, comme le si beau De A à X de John Berger (p. 49). Elle aussi connait l'heure blanche (p. 48 et 169), comme celle que pointe le second roman de Catherine Faye.

Ne croyez pas qu'Avant le jour soit triste. Ce livre m'a donné envie de revoir tous les grands chef-d'oeuvres de Fellini. A commencer par La dolce vita pour déambuler en demandant Where are you comme Anita Ekberg. Mais c'est dans l'océan que je me mouillerais puisque je repars bientôt pour Oléron.

Avant le jour, Madeline Roth, La Fosse aux Ours, en librairie depuis le 7 janvier 2021

lundi 19 avril 2021

Pas l’ombre d’un loup de Natali Fortier

L'histoire est battue et rebattue. Mais il arrive que quelqu'un en fasse une réinterprétation qui sorte de l'ordinaire.

Il ne faut pas passer à côté de cette version québécoise du conte de Perrault. Extrêmement poétique, voire fantastique, aux dialogues chantant enrichis de mots inhabituels et qui joue avec la langue.

C’est un voyage dans un monde où le petit chaperon n’est jamais seul puisque c’est un duo soeur-frère. La grand-mère est une artiste, voilà sans doute pourquoi elle triomphe du loup qui est partout, à chaque page, mais jamais malfaisant. Les répliques fondamentales y sont malgré tout. C’est savoureux.

De nationalité franco-québécoise, Natali Fortier vit aujourd’hui tout près de la région parisienne, dans le Gâtinais, à Châlette-sur-loing (45). Invitez-la dès que les salons du livre pourront de nouveau accueillir du public; Elle parle très bien de sa façon de travailler. Ecoutez plutôt :


Son lexique pourrait dérouter des lecteurs non avertis (mais ce sont les adultes qui achètent les livres, donc le risque est minime n'est-il pas ?). Je n'ai pas eu entre les mains la version papier de cet album où le rapport texte image est conçu pour se répondre sur un format double-page. Mais le coup de coeur a été immédiat et je voulais le partager ici.

Natali Fortier est l'auteure de plus d'une trentaine d'albums chez Syros, Nathan, Albin Michel, Gallimard, Autrement, Thierry Magnier, Rue du Monde, Rouergue...

Pas l’ombre d’un loup de Natali Fortier, au Rouergue, en librairie depuis avril 2021

samedi 17 avril 2021

Indice des feux d'Antoine Desjardins

Indice des feux est un livre déroutant sur plus de 300 pages mais ô combien essentiel.

Le plus troublant est l'incertitude dans laquelle Antoine Desjardins entraine un lecteur français. Car s'il écrit très bien, il emploie le champ lexical québécois dont les tournures savoureuses sont parfois obscures, et pour le moins souvent perturbantes, même en nous référant au bref dictionnaire qui se trouve à la fin de l'ouvrage.

Surtout dans la première nouvelle qui nous place dans la tête d'un adolescent atteint d'une maladie incurable. Des anglicismes que nous employons au masculin sont accordés au féminin. Je vous jure que c'est curieux de lire "sa job". Pis certaines actions et abréviations étonnent comme "signer des feuilles sur son pad", alors que d'autres fois le mot apparait sous un libellé inhabituel comme "être mis knock-out" alors que nous autres on est simplement KO. Sans parler des traductions de termes qu'on n'a jamais eu peur de dire en VO. Comme le rocking-chair devenu une chaise berçante.

Mais quand son personnage écoute "une série policière traduite en argot parisien" (p. 124) je me demande bien à quoi cela peut ressembler. Nul doute que ça doit être weird comme cet hérisson qui se prend le roman sur le coin de la tête.

Anyway, je ne me suis pas enfargée dans les franges du tapis, pis je m'y suis fait vite, sans recourir à un dictionnaire. Je voulais malgré tout vous prévenir parce que si la langue est plus fluide dès la deuxième nouvelle le cap de la première pourrait être ardu pour qui n'aurait pas la patience de laisser la poussière retomber.

Il n'y a pas que les mots qui se tortillent sous la plume d'Antoine Desjardins. Chaque récit est imprégné des préoccupations écologiques de l'auteur qui les sciencefictionne à l'extrême si bien qu'on ne sait plus s'il a conçu un roman d'anticipation ou s'il décrit des catastrophes qui sont déjà bel et bien en marche. Alors on dira que le cauchemar annonce des problèmes OPC (au plus crisse) d'une extrême urgence à prendre en compte. La lecture, un peu culpabilisante tout de même, dépasse le tourisme lexical.

No way que le réchauffement climatique est aussi suffocant que la mort qui va cueillir le gamin, et si j'avais connu l'expression, j'aurais pu dire que j'ai terminé A boire debout en pleurant à chaudes larmes. Vous aurez compris que j'avais les yeux dans l'eau.

Ne vous imaginez pas que je beurre épais l'auteur. Il mérite les compliments et je n'ai pas le temps de dealer avec vos considérations ce matin. Je niaise pantoute pas.

J'ai adoré l'histoire de ce mec qui se met à pelleter des nuages en anticipant un déménagement tout en étant perturbé par la probable future extinction "fonctionnelle" de la baleine noire du fait de sa lenteur à se reproduire alors que sa blonde, elle, va avoir un enfant. De plus en plus de jeunes gens s'interrogent : est-ce que ça se peut un enfant dans ce monde là ? Et ce n'est pas la crise sanitaire qui va atténuer le processus. Ce serait la cerise sur le sundae d'une vie de marde comme le dirait cet alcoolique un lendemain de veille (p. 145) avant de s'effrayer de la rencontre avec un coyote. Par association d'idées, il m'a fait penser à ce film qui se passe dans une ville américaine cernée par ces animaux, Nous les cocottes.

J'ai aussi songé à Dark waters à propos des crosses des multinationales et des lobbys (p. 187). Ce film fondamental vient d'être honoré d'un César.

Le roman n'est pas très optimiste même s'il est traversé d'ans vitaux. Tout ne change jamais que pour le pire (p. 239). Cet homme écrit comme l'aurait fait Claudel. Rappelons-nous de sa mise en garde : Le pire n'est jamais sûr.

Finie ma jasette. Ne perdez pas de temps avant de découvrir cette nouvelle voix apparue en littérature. Antoine Desjardins n'a guère de croûtes à manger avant d'obtenir la reconnaissance qu'il mérite. Nul doute que ce premier roman sera suivi d'autres.

Indice des feux d'Antoine Desjardins, la Peuplade, publié le 21 janvier 2021

vendredi 16 avril 2021

Et Tilly qui croyait que… d'Eva Staaf

Et Tilly qui croyait que… est un album publié par un éditeur belge à destination des enfants à partir de 5 ans. Il est sorti en librairie en novembre dernier mais je ne l'ai découvert que tout récemment.

Quand on songe aux dégâts que les périodes de confinement provoquent chez les petits, les réflexions racontées par les deux héros d'Eva Staaf sont précieuses. Beaucoup sont dans l'ignorance de ce qui se passe en dehors du périmètre très restreint de leur cellule familiale et de l'école. Il y a quelques jours un enfant de 4 ans coupait la parole à sa maitresse racontant une histoire se passant dans un cinéma en l'interrogeant : c'est quoi un cinéma ?

J'ai donc été très sensible au ton de cette auteure qui se place à hauteur d'enfant pour interroger sans tabou des modes de vie très différents. Ce qui est très réussi c'est qu'elle ne va pas chercher midi à quatorze heures. Elle décrit des situations simples que l'on pourrait tous remarquer si on regardait autour de soi. Nul besoin d'aller au bout du monde pour remarquer qu'on n'est pas tous pareils. Il suffit de regarder ce qui se passe chez les voisins, et dans son quartier.

Quel effet ça ferait d’être quelqu’un d’autre ? La question taraude deux petits suédois qui analysent à leur manière les incohérences de la vie. Tilly a plein de questions qui sont sans réponse, ou du moins dont les réponses ne lui conviennent pas. Alors elle réfléchit intensément avec son ami Martin et tous deux apprennent ce qu’on appelle "la différence".

Chez sa copine P’tite Puce, Tilly s'étonne qu'on puisse enlever tous les coussins du canapé et manger des chips par terre. La maman de Simon dit que la vie ça n’est pas toujours drôle. Son ami Boris, lui, n’a jamais de collation dans son sac ni de maillot quand ils vont à la piscine. Chez Freddie, il y a toujours plein de monde, on n’est jamais tranquille.

La presque pâleur des illustrations d'Emma AdBåge apporte une tendresse et une candeur aux dialogues. Née en 1982, cette autrice et illustratrice suédoise de livres pour enfants a été déjà plusieurs fois primée dans son pays. Elle a publié plus d’une dizaine d’albums, seule ou en collaboration, dont deux séries qui mettent en scène des personnages récurrents, Leni (trois volumes parus) et Sven (deux volumes). En français, plusieurs de ses albums sont publiés par les éditions Cambourakis.

La traductrice est française mais elle connait bien la Scandinavie. Aude Pasquier a vécu à Bruxelles, Barcelone, Paris, Prague ou Trondheim, en Norvège. Elle aime se glisser dans l’ombre d’auteurs américains et scandinaves sensibles et engagés, que ce soit en jeunesse, en littérature pour adultes ou en bandes dessinées.

Ce livre drôle et social aborde des sujets importants comme celui de la pauvreté et de la solidarité avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Une vraie réussite pour Eva Staaf, directrice de radio, journaliste et narratrice sonore en Suède qui fait avec cet album ses débuts en tant qu’autrice de livres pour enfants.

Et Tilly qui croyait que… écrit par Eva Staaf, illustré par Emma AdBåge, traduit du suédois par Aude Pasquier, éditions Versant Sud, novembre 2020

jeudi 15 avril 2021

Quand Pierre Gagnaire anime un atelier live pour Mentor Show

C'était ce soir et on nous avait alléché via Facebook, pour passer un super moment en cuisine avec Pierre Gagnaire.

La promesse de Mentor Show était exagérée mais cette heure en compagnie de ce chef immense au coeur tendre fut très agréable.

Il s'agissait de le suivre en direct dans la réalisation d'une Cocotte d’oignons, radis roses et champignons de Paris, langoustines et blancs de volaille en tandoori.

Nous avions reçu d'avance la liste des ingrédients, mais à l'instar de la façon dont je faisais les soirs où je regardais Tous en cuisine, je préfère prendre des notes et cuisiner ultérieurement, en aménageant la recette le cas échéant, ou du moins en adaptant les proportions au nombre de personnes avec qui je vais partager le repas.

Et puis, s'agissant d'une conférence Zoom, il n'était pas possible de suivre les conversations qui apparaissaient en off dans la colonne de droite, les gestes du chef, et de mémoriser les conseils. Cependant, et c'est un bénéfice par rapport aux épisodes pilotés par Cyril Lignac (dont voici ici les recettes que j'ai faites dans ma propre cuisine) aucun trublion ne venait interférer en s'imposant avec sa musique et ses facéties. Il n'y avait pas, non plus, d'invités surprise dont les catastrophes culinaire, ou les forfanteries s'incrustaient en mosaïque sur l'écran. C'était 100% cuisine, et totalement sérieux.

Cela n'empêchait pas une certaine bonhommie, inhérente à Pierre Gagnaire qui fut, comme toujours, d'une gentillesse absolue et d'une simplicité remarquable. Contrairement à la manière dont il est filmé dans d'autres émissions, il ne supervise pas un commis ni personne d'autre. C'est lui qui touille la papinette tout en répondant aux questions d'une cuisinière avertie (mais moins connue que lui), Luana Belmondo.

Si ses parents avaient un restaurant on ne peut pas dire que ce métier aura été une vocation. Il s'y est engagé par obligation et ce n'est que bien plus tard qu'il se l'est réapproprié. Pendant longtemps il ne fut que douleur. Désignant le torchon qu'il porte, glissé dans sa ceinture il avoue qu'il a pour lui valeur de doudou, pour se rassurer d'être toujours cuisinier avant d'être à la tête d'une entreprise. C'est une dimension qu'il ne voudrait jamais oublier.

La conférence avait lieu en direct (mais elle est encore disponible ici), afin de permettre de dialoguer avec les internautes. Certains ne se sont pas privés de critiquer la jeune femme qui pourtant ne se risquait qu'à des questions pertinentes, afin que Pierre Gagnaire puisse au mieux expliquer ses gestes.

D'autres ont râlé de n'avoir pas reçu le bon mail, s'attendant à réaliser un dessert Rhubarbe / fraises gariguettes / crème fouettée aux pralines roses et crumble. Vous en trouverez le déroulé en bonus à la fin de cet article.

Une poignée s'énervait de la proposition. Il serait naïf de croire que Mentorshow allait offrir une série de cours. Partager le premier était sympathique et personne n'obligeait personne à être devant son ordinateur ce soir là. Je l'ai apprécié pour ce qu'il était. J'imagine cependant que les leçons de cuisine du chef seront davantage finalisées que celle à laquelle j'ai assisté, mais qui présentait l'intérêt précieux d'avoir été filmée sans chichi.

Si vous voulez reproduire sa version du Tandoori il vous faudra pour 4 personnes :
 2 oignons blancs émincés
         6 radis
 10 Paris boutons ou 4 gros champignons de Paris
 2 blancs de volaille fermière coupés en tous petits dés assaisonnés d’une 1⁄2 cuill à café de tandoori
 2 grosses langoustines ébouillantées à l’eau salée, puis décortiquées 
 20 cl de crème épaisse
 de la fleur de sel et du poivre noir
 4 tranches de baguette de pain séchées

Ce que j'ai retenu de sa façon de faire, et qui peut concerner d'autres recettes, c'est l'importance de la  chaleur et de l'assaisonnement, deux données peu explicables à la télévision. Pierre Gagnaire met en garde contre la tendance à chercher à goûter trop souvent. On sera alors perdu. Goûtez loin du plan de travail sur une petite assiette et concentrez-vous !

Il réhabilite la cocotte et moi qui en ai deux (une ronde et une grande ovale, que parfois je vais jusqu'à emmener sur mon lieu de vacances) je ne vais pas le contredire : C'est formidable, d'abord c'est propre, on ferme, et c'est l'idée d'une cuisine mijotée (même seulement 20 minutes). C'est beau sur la table et le partage est convivial comparativement à un service à l'assiette.

mercredi 14 avril 2021

Maman ne répond plus de Fabienne Blanchut

C'est l'histoire d'une nana (ma fille qui a l'âge de la sienne dirait la meuf), donc d'une nana qui collectionne les soucis. Des tracas qui ne l'empêchent pas -lorsqu'elle n'est pas cachée au sous-sol pour s'empiffrer de bonbons- de se distraire de cours d'aquagym en leçons de yoga, de faire des courses et de passer de délicieux moments dans les salons de thé.

Est-elle au courant de sa chance ? Car nous - les nanas (ou les meufs) de l'an 2021, sommes condamnées à la réclusion. Pas de cours … hormis en distantiel. C'est moins fun (Pierre Gagnaire n'est pas Marcello, je vous raconte ça demain). Et s'il nous vient l'envie de faire une visite de musées elle sera virtuelle. Ça fait un bail qu'on n'y est plus invitées à de joyeux vernissages. Adieu plaisirs, désormais interdits.

Et pourtant écoutez-la se plaindre : "Aujourd’hui, j’ai soixante-deux ans. Je ne suis plus jeune et pas vraiment vieille… J’habite un charmant mais tout petit village de Haute-Savoie. J’étais mère au foyer et, depuis que Louise a fini ses études et quitté la maison, me voilà juste au foyer. Je remplis mes semaines avec quelques activités à droite, à gauche – la piscine avec Nicoucou, mes cours de flûte traversière, un peu de marche –, mais rien de transcendant n’est arrivé dans ma vie depuis des lustres… Ma famille est réunie dans notre jardin, et il manque Michel, mon mari depuis trente-huit ans, qui préfère la petite reine à la reine de la fête. Je crois que je suis sur la dangereuse pente de la déprime."

Voilà le constat que dresse Zabou, pourtant entourée des siens, le jour de son anniversaire. Le coup de grâce est porté par ses enfants qui lui offrent un cours d’initiation au yoga. Elle va prendre ses jambes à son cou. Pour la première fois de sa vie, Maman ne répond plus !

Il faut tout de même avoir lu la moitié du roman pour entendre cette mise en garde. C'est un détail parce que la lecture est facile. L'auteure a le chic pour dédramatiser les situations les plus agaçantes. On a toujours de bonnes raisons de faire certaines choses, même si elles échappent à nos proches (p. 161). je me retiens d'ajouter surtout à nos filles.

L'auteure écrivait jusque là des romans pour la jeunesse. Celui-ci est son premier dans le monde des adultes et c'est une bien jolie surprise. Il ne sera sans doute pas le dernier. Elle a la plume agile d'une Françoise Dorin ou d'une Katherine Pancol. Tous les espoirs lui sont permis. D'autant qu'elle ne manque pas d'humour. Voilà une comédie romantique qui secoue les codes habituels du feel-good. On rêve toutes d'avoir une belle-mère en or comme celle que Fabienne décrit.

L'amitié est un sentiment inoxydable qui sera essentiel à Zabou. S'il ne fallait retenir qu'un conseil ce serait celui-ci : Si tu vois tout en gris, déplace l'éléphant (p. 140).

On apprend en lisant sa biographie que Fabienne Blanchut a vécu à Annecy et qu'elle s'est luxé chacune des deux épaules. Et puis encore qu'elle s'est fait retoquer par TF1 des propositions d'émissions de cuisine, au motif que ça ne devait jamais intéresser personne. On en reparle demain …

Maman ne répond plus de Fabienne Blanchut, Collection La Belle Etoile, Marabout, en librairie depuis le 31 mars 2021

mardi 13 avril 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Dans les années 80, on avait, dans le spectacle, donné un nom à ce style, le théâtre du quotidien, par opposition aux grands textes.

Laurent Petitmangin s’inscrit pour moi dans cet axe qui me semble s’être perdu, comme a disparu le festival du théâtre de Nancy où je parie qu’un metteur en scène se serait emparé de Ce qu’il faut de nuit, et pas seulement parce que l’action se déroule en Lorraine.

D’ailleurs, si j’osais, je lui recommanderais de l’adresser à Michel Didym, le fondateur de la Mousson d’été. Par chance elle se déroule à l’Abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson, qui est équidistante de Nancy et Metz, et qui donc échappe à la gué-guerre qui sévit depuis l’éternité entre les deux cités.

Les partisans de l’une et ceux de l’autre défendent leur territoire à l’instar des supporters d’une équipe de football. Les personnages principaux du roman vivent dans la région de Metz. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’intrigue est bâtie autour d’une bataille d’opinions.

J’y ai glané des termes que je n’ai quasiment entendus que là-bas : s’enquiller, ensuqué, schlasse, schtarbé, morfler, amoché, mariole, le chtar, foirer, se rencogner, la schness, une chère soeur … qui s’ajoutent à ce qu’on dit partout, les embrouilles, les conneries, salopard, sentir le rance, se secouer le paletot, charrier … Pas besoin de lexique ou de notes de bas de page pour moi. La sonorité de la moman m’est familière et j’ai toujours entendu mon oncle être appelé comme Le Jacky, même par sa femme.

C’est un récit en noir et blanc. Bouleversant de modestie. Décrivant cette vie de père qui, après la mort de la moman, cherche juste à parer au plus pressé, focalisé sur le minimum vital pour élever dignement ses deux fils, Fus et Gillou, modestement, loin de l'aisance des presque voisins, les luxos, habitant au Luxembourg.

C'est l’histoire d’une famille ordinaire qui aurait pu être heureuse. Mais boum la mort de la moman. Re-boum l’orientation politique du fils qui malheureusement mamaille avec une bande (p. 45). Le copain du père le lui reprochera pour justifier qu'il coupe les ponts avec lui. Pourtant les préoccupations écolo du groupe de chtarbés où Fus se sent à sa place est décrit comme de bons gars, un peu bruts de décoffrage mais somme toute pas aussi méchants qu’ils en ont l’air (p. 66).

Il y a plein de manières d'avoir un fils différent. Ici c'est l'appartenance à un mouvement d'extrême-droite. Le père découvrira trop tard, l'ampleur de la faille, quand le drame aura eu lieu, sa colère s’éteignait mais pas sa honte (p. 101) comme pour ceux qui accepteront de pardonner mais pas d'oublier.

Est-ce qu’on est toujours responsable de ce qui nous arrive? Il se pose la question après la catastrophe (p. 128). Etait-il possible de l'éviter quand chaque membre de la famille se comporte comme si on portait un scaphandre d’une tonne et qu’on marchait dans une putain de zone radioactive (p. 100) ?

Nous sommes presque à la fin du récit, toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements, rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards (p. 171).

C’est ce que l’auteur désignera page suivante comme "le grand mystère des riens", que d'autres appelleront malchance ou encore hasard et/ou coïncidence. Autrement dit, se trouver là au bon ou au mauvais moment. D'autres estimeront que le manque de communication fut décisif.

Mais voilà, il faut faire face au drame. Comme Laurent Petitmangin nous fait partager avec une justesse infinie un trajet entre le domicile et l'hôpital ! On est avec eux dans la voiture. Le fils est bien amoché. A sa sortie de l'hôpital les médecins n’avaient pas voulu lui peindre la vie plus belle qu’elle n’était (p. 115).

Le paternel aura mis le temps à agir en père dont le fils était en danger. A sa décharge on dira que de leur vie d'avant, du temps où la moman était encore vaillante il ne leur reste que des souvenirs tellement flous qu’ils ne tenaient pas chaud au corps (p. 126).

Le titre est emprunté à un poème de Jules Supervielle, intitulé Vivre encore. Ce roman aurait pu être plombant. Il en suinte juste ce qu’il faut de dérision pour être digeste.

Rien de surprenant à ce qu'il soit sélectionné dans une multitude de prix, et qu'il en ait déjà reçu beaucoup, comme Le Prix Fémina des Lycéens, Le Grand Prix du Premier Roman, le prix Stanislas 2020 …Il est en cours de traduction dans de nombreux pays et considéré comme une véritable révélation.

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il a passé ses vingt premières années à Metz, puis quitta sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentra chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman.

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin, à La manufacture de livres, en librairie 9 décembre 2020

lundi 12 avril 2021

Maudite poupée d'Amélie Antoine

J’ai adoré Maudite poupée que je n’ai découvert que parce qu'il figurait parmi les pdf sur lesquels on avait sollicité mon avis avant une réunion en distanciel avec l'équipe du SLPJ de Montreuil.

Lire en numérique est une corvée. Aucune idée du format de l'objet livre, de son épaisseur. Autant dire qu'il faut qu'il soit excellent pour que la magie opère. Surtout avec une couverture aussi peu avenante. Les autres de cette même collection font davantage envie d'être ouvert.
Thaïs et Margot sont deux sœurs inséparables. Jusqu’au jour où, dans une brocante, Margot craque pour une poupée vêtue de dentelle et coiffée de boucles brillantes. Elle la prénomme Rosemonde et l’emmène partout avec elle. Bientôt, d’étranges incidents se produisent. Thaïs est la seule à soupçonner la poupée au sourire figé... et cruel
Bien que refroidie par cette association de bleu indéfinissable et de rose guimauve j'ai été accrochée dès les premières lignes. Le niveau d’écriture d'Amélie Antoine est soutenu. Les caractères des enfants sont bien marqués. Le petit frère est adorable. Les parents aussi. Ils respirent le bonheur de vivre. Sauf que …

On accompagne cette famille en Bretagne au bord de la mer. L’intrigue est forte jusqu’au bout. Horreur et fantastique sont rendus accessibles aux Juniors. Je l’ai lu en pleine nuit d’insomnie et me suis rendormie comme un loir ensuite. Ce matin j’irai jusqu’à dire que c’est un coup de coeur. (et pourtant je ne suis pas fan de ce genre, surtout après ma lecture de la veille sur les violences conjugales).

Je serai attentive aux prochains romans jeunesse d'Amélie Antoine qui nous offre ici son premier.

Cinq autres romans sont déjà parus, dans cette même collection au nom qui veut bien dire ce qu'il veut dire, Hanté. Les titres font frissonner, L'amie du sous-sol, La maison sans sommeil. Je vais me plonger dans Le camping de la mort. Je meurs d'envie de vérifier si je suis définitivement accrochée.

Maudite poupée d'Amélie Antoine, collection Hanté, en librairie depuis le 7 avril 2021
Conseillé pour les 10-13 ans

dimanche 11 avril 2021

Celle que je suis de Claire Norton

Un petit garçon regarde tendrement sa maman sur une couverture en noir et blanc évoquant un roman policier. Le titre, en lettres vertes, couleur de l’espoir, annonce une fin, sinon heureuse, sans doute paisible.

C'est pourtant bien un roman noir que Claire Norton a écrit un et qui, dès les premières pages, glace le sang, ou le fait bouillir selon que le lecteur a connu de près ou non un contexte similaire de violences domestiques. J’emploie ce terme plutôt que celui de conjugales parce que c’est la maison qui est ici le théâtre de la manipulation perverse d’un homme sur une femme.

Celle que je suis est un excellent roman mais il est difficile à classer. Peut-être parce que j'avais été bouleversée en 2016 par  Les blessures du silence de Natacha Calestremé.

Sa construction était strictement inverse, et de mon point de vue il est plus percutant. Dans celui-ci la femme a disparu alors qu'elle reste dans celui de Claire Norton. Comme le précise cette auteure, et je lui donne raison, on ne part pas facilement. Il faut un déclic et l’histoire qui peut nous être donnée à lire ne suffira pas à provoquer une prise de conscience. On l'estimera particulière et on se dira que non, moi c’est pas si grave. S'il y avait un indice à souligner ce serait cette phrase qui devrait alerter toute femme dès la première fois que son compagnon la lui hurle aux oreilles alors qu'elle ne le provoque en rien : tu te fous de ma gueule ?

Les deux livres présentent la spécificité de traiter un sujet d'actualité en l'abordant sous l'angle du roman plutôt que du documentaire, espérant sans doute toucher des femmes qui n'osent pas jusque là franchir le gouffre de la fuite.
Valentine vit dans une petite résidence d'une ville de province. Elle travaille à temps partiel au rayon librairie d'une grande surface culturelle. Les livres sont sa seule évasion. Et son seul bonheur est cet enfant, Nathan, qui vient de souffler ses six bougies.
Pour le reste, elle vit dans la terreur qu'au moindre faux pas, la colère et la jalousie de son mari se reportent sur Nathan... L'arrivée d'un couple de voisins âgés dans l'appartement d'en face va complètement bouleverser sa vision du monde. Car comment résister à la bonté de Guy, qui se conduit avec Nathan comme le grand-père qu'il n'a jamais eu ? Comment refuser la tendresse de Suzette, cette femme si maternelle, elle qui a tant manqué de mère ? Peu à peu, Valentine se laisse apprivoiser.
Mais un jour elle commet une minuscule imprudence aux conséquences dramatiques... Mais une chose change tout, désormais : elle n'est plus seule pour affronter son bourreau et reconstruire sa vie volée.
Il est désigné par l’initiale de son prénom, juste un D. Le nommer tout entier lui donnerait trop d’importance et pourrait mettre Valentine en grand danger. Claire Norton ne donne pas de clés pour comprendre les ressorts de la manipulation. Elle décrit des faits, et souvent à la limite du soutenable. Elle mentionne néanmoins l'existence d’associations et surtout le 3919 qui est le numéro de téléphone à appeler en cas d'urgence.

Ce que l'auteure décrit admirablement dans le personnage de Valentine c'est combien une personne sous emprise oscille sans cesse entre terreur et culpabilité, qui sont deux états l'empêchant de prendre conscience de la nécessité de fuir, a fortifier de la possibilité de l'entreprendre  Et cela peut s'éterniser au-delà de quinze ans.

Claire Norton a anticipé la réaction du lecteur qui estimerait que son personnage attend trop longtemps : voilà comment n'importe qui peut en arriver là  (…) les gens ignorent l'épaisseur des barreaux qui nous retiennent (p. 110). Plus loin (p. 132) elle cite la parabole de la grenouille, tant de fois utilisée pour faire comprendre combien on s'habitue à une situation extrême.

Si j'ai un bémol à apporter c'est sur la prédisposition que Valentine aurait à accepter la violence conjugale pour des raisons qui remontent à son enfance. Or, ces violences là ne sont tout simplement pas acceptables, et jamais légitimes. Ce n'est pas parce qu'une personne les subit qu'elle est supposée être consentante. Il n'y a aucune justification à trouver. Certes nous sommes dans un roman et il était tentant de complexifier la narration en imbriquant plusieurs problématiques, comme par exemple celle de l'alcoolisme de la charmante voisine Suzette. Il y en a d'autres, mais qui apparaitront au fil du récit et que je ne spolierai pas.

Je peux malgré tout révéler une douce addiction, partagée par les deux femmes, celle de la lecture. Claire Norton emploie (p. 19) le terme "souffrir" pour la qualifier. Sans doute est-ce de l'humour.

Et il était logique qu'elle fasse écrire Valentine, même si l'exercice ne se poursuit pas très longtemps.

Celle que je suis est un roman qu'on lit la boule au ventre, soit par empathie à l'égard des personnages généreux comme Valentine, Nathan, Suzette, Guy et Vincent (et je fais observer qu'il était essentiel de rencontrer des hommes positifs dans cette histoire), soit par colère à l'égard du mari qui -et c'est malgré tout dommage- ne présente aucune raison d'être si nocif, et cela bien que rien ne puisse jamais justifier un tel comportement.

On sait que des Valentines existent. Il est important de les aider par tous les moyens. Le roman en est un.

samedi 10 avril 2021

Le Doorman de Madeleine Assas

Je me suis réveillée très tôt ce matin pour le lire. Je ne suis pas retournée là-bas depuis 40 ans. Je suis un peu émue. C’est logique, il est cinq heures du matin et je suis en plein jetlag.

Joindre un plan au récit, ce n’est pas le style d’Actes Sud, pas davantage que d’ajouter de longs remerciements, et autres justifications. Alors je suis allée rechercher mon (vieux) plan de New York.

Je m’apercevrai plus tard qu’il n’est pas vraiment indispensable pour démarrer la lecture, mais à cet instant il m'importe de visualiser où se trouve ce bâtiment du 10 Park Avenue où le personnage principal va passer l'essentiel de sa vie (en gros avec la loupe sur la seconde image).

La typo du titre évoque les enseignes. Je pourrais croire à un néon. Et par association d'idées j'ai pensé à cet excellent roman jeunesse que je recommande aux parents, Tenir débout dans la nuit d'Eric Pessan.

Le bruit de la ville m’entoure alors que j’ouvre le roman et découvre la première citation faisant référence au perpétuel tohu-bohu pointé par I.B. Singer en exergue du texte. Je regrette de n'avoir pas songé à poursuivre en écoutant un fond de jazz, idéalement Rhapsody in blue de Gerschwin. Et puis plus tard  Coney Island Baby de Lou Reed.

Des souvenirs d'odeurs de bagels et de donuts se superposent à celle du pain que je viens de faire griller pour accompagner mon café. Et puis ces images de trainées de vapeur qui s’échappent des bouches d’égout et stagnent au niveau du sol. Le jour n’est pas encore levé. Je m’étonne du noir. Je le jure, je n’ai pas encore découvert les premières lignes.

Madeleine Assas situe le début de son roman le 9 novembre 1965. Je ne découvrirai New-York que dix ans plus tard et j'aurai la chance d'y aller plusieurs fois. Je l'approuve évidemment de préciser que c'est une ville où le superlatif est le fondement de tout (p. 12) et où la verticalité s'impose. Une ville puissante, dangereuse, imprévisible (p. 19) dans laquelle il ne se sentira jamais seul (p.124).

Les phrases sont longues comme des rubans, à l’instar de ces rues interminables, et de temps en temps surgissent quelques-unes, courtes, comme pour faire une halte, un repos. L'auteure glisse ses recommandations de lecture avec discrétion, comme Feuilles d’herbe de Walt Whitman (p. 270). 

Le Doorman raconte une sorte de voyage, celui de Raymond, qui va quitter son Algérie natale au début des années 60 pendant la guerre pour rejoindre New York. Cet homme, français origine espagnole, juif, sans attache, rejoint la ville des exilés, de tous les possibles, encore à cette époque, où il se réinventera une nouvelle vie.

S'il est vivant, par contre sa mère qui n'a pas voulu quitter le pays, y sera morte assassinée et son souvenir ne cessera de le hanter à intervalles réguliers, et Ray en éprouvera une sourde culpabilité, celle de tous ceux qui se sont sortis d'un drame.

Après avoir enchainé les petits boulots il sera sous la protection d'une femme qui habite un immeuble cossu de Park avenue où elle le fait engager comme portier (doorman en anglais, un mot qui sonne du coup comme un surnom). Il faut se représenter cette époque où les grands immeubles bénéficiaient des services d'un personnel de service nombreux, reconnaissable à leur uniforme, la plupart des immigrés, qui s'inventent une nouvelle identité sur une terre qui leur était finalement étrangère. Au 10, Park avenue, il y a un superintendant, un concierge et plusieurs portiers quand nous avons en France à peine un gardien.

Il sera omniprésent et invisible (p. 28), probablement reconnaissable à son éducation. Madeleine Assas pointe le trait de comportement "très français de la recherche de l’expression nuancée et de la juste attitude (…alors que) les américains ne s’embarrassent pas de politesse exagérée (p. 51).

Ray est logé sur place, au 22 ème étage, dans un petit apparement d'où il n’entend pas le bruit de la rue, hormis celui des sirènes de pompiers. Le lecteur le suivra, ainsi que des personnages récurrents, de 1965 à 2003 dans son activité professionnelle qui lui permettra de nouer des liens, souvent amicaux, parfois presque familiaux, et qui vont le construire.

La lecture est fluide, très agréable mais ce n’est pas le genre de livre qu’on dévore en tournant mécaniquement les pages. Les descriptions psychologiques sont très fines. Les analyses sont mesurées. On comprend qu'il ait fallu plus d'une douzaine d'années pour parvenir à un résultat aussi abouti. Les balades dans New-York alternent avec des chapitres à l'intitulé surprenant, dont le premier, page 55 est "Doorman, morceaux choisis 1". Ces paragraphes sont comparables à nos brèves de comptoir. On a envie de les appeler des brèves de desk. Elles sont parfois énigmatiques, sans résolution.

C'est aussi un roman géographique car ce doorman marche en solitaire ou avec un ami immigré, Salah, et nous allons découvrir New-York à travers des lieux qui vont le fasciner ou le révulser, et qui, en tout cas, se situent en dehors des sentiers battus des touristes.

jeudi 8 avril 2021

Roses de sang, Roses d'Ouessant de Janine Boissard

Janine Boissard, une des auteures françaises les plus actives, est de retour en librairie avec Roses de sang, Roses d'Ouessant dont le titre est emprunté à une chanson de marins, écrite par Louis Le Cunff, sur une musique de Lucien Merer.

A peine suis-je donc revenue de Groix où Lorraine Fouchet entraine régulièrement ses lecteurs et alors que je m'apprête à faire ma valise pour retourner sur Oléron dès que les restrictions kilométriques seront levées me voici en Bretagne, sur cette île que je ne connais pas et qui porte une multitude de surnoms : l'île du bout du monde, l'île aux phares, l'île aux dauphines, et surtout l'île aux femmes (p. 145).

Ce sont surtout des femmes qui sont les principales protagonistes de ce nouveau roman auquel on pourra trouver une filiation avec le célèbre Rebecca de Daphné du Maurier, filiation totalement revendiquée par Janine au demeurant.
Quand l'histoire commence, deux femmes ont été retrouvées mortes et une troisième a disparu. Ces affaires intriguent la jeune Astrid, 23 ans, dessinatrice de bandes dessinées qui, après avoir rompu avec le Prince Erik, vient de s'installer dans la maison que lui a léguée son grand-père.

Elle retrouve Erwan de Saint-Hilaire, son amour d’adolescence, le séduisant "seigneur" de l’île, qui vit dans un manoir non loin de sa modeste demeure et dont elle tombe brutalement amoureuseLes sentiments semblent partagés mais malheureusement des obstacles de taille s'opposent à la concrétisation de leur union puisque l'homme est toujours marié, qui plus est à la disparue. Et surtout, plane sur leur amour, l'ombre de Marthe, l’ancienne gouvernante du manoir, qui pourrait bien tout faire pour les séparer.
Cette jeune femme qui a été cruellement privée de l'amour de sa mère a un coeur de midinette et elle est prompte à l'emballement  Mais elle ne manque pas de courage et surtout d'empathie pour ceux qui valent la peine qu'on les soutienne, comme Erwan ou son beau-père.

Astrid ne ménagera pas ses efforts pour pulvériser le secret qui hante le Manoir du cygne. Elle suivra la prophétie d'un vieil homme qui lui recommandera d'être ce que l'on fait, ce que l'on ose (p. 32).

La plume de Janine Boissard est vive et féministe, comme elle nous y a habitué. Elle a, comme Lorraine Fouchet, l'amour du terroir et de ses habitants  On la sent apprécier toujours les bonnes choses. Comme on aimerait nous aussi déguster un cardinal des mers (homard) à la terrasse d'un restaurant, en bord de mer. Pour le moment ce n'est encore qu'un rêve … que le roman nous met à portée de main.

Roses de sang, Roses d'Ouessant de Janine Boissard, Fayard

mercredi 7 avril 2021

Les après-midi d'hiver de Anna Zerbib

Il y a plusieurs histoires de départ, ou de rupture, ou un peu des deux, dans la sélection 2021 des 68 premières fois. Les après-midi d'hiver est de ceux là. Il est souvent question d'amour, toutes les formes, y compris l'amour filial. Anna Zerbib nous offre de superbes pages dédiées à la mère lorsque celle-ci s'installe dans l'appartement de Martigues. Une telle beauté ne peut pas s'inventer. Il faut l'avoir vécue pour en rendre compte aussi bien.

Elle et sa mort faisaient effectivement la pluie et le beau temps sur ma vie (p. 11). Comme souvent l'amour est lié au deuil. L'arrivée d'un homme dans la vie de la jeune femme succède au départ de sa mère.
C’était l’hiver après celui de la mort de ma mère, c’est-à-dire mon deuxième hiver à Montréal. J’ai rencontré Noah et j’ai eu ce secret. Tout s’est produit pour moi hors du temps réglementaire de la perte de sens. Longtemps après les premières phases critiques du deuil, que j’ai bien étudiées sur Internet. Les événements se sont déroulés dans cet ordre, de cela je suis sûre. Pour le secret, je ne suis pas certaine, il était peut-être là avant, un secret sans personne dedans.
La saisonnalité et la temporalité sont des données importantes. Le titre en est la juste illustration. Et la référence à l'album Hors-saison de Francis Cabrel est une évidence. Je me demande combien ce mot de saison a d'occurrences dans le livre … en toutes lettres ou avec ses synonymes. Elle raconte une relation qu'elle range dans une catégorie spéciale. C'était un amour d'hiver comme il y a des fruits d'été (p. 59).

Parfois je me suis aussi interrogée sur la nature du texte : est-ce un roman ou un journal ? Ce serait l'histoire d'un secret qui s'ouvre comme une fleur et qui se fane. Un secret remplacé par un mensonge. Et je me dis que Noah est un homme de passage, en pensant à l'écriture si précise de Cécile Balavoine (Une femme de passage) quand je suis surprise par cette même affirmation, faite juste après par l'auteure. 

S'il existe une chronologie du deuil et de ses étapes, y aurait-il une chronologie de l'amour ? Il apparaît en tout cas que Noah et elle sont à des endroits différents du deuil. Quant au sentiment, il pourrait être contenu en quelques mois. L'hiver était à vivre en entier, d'un bout à l'autre, sans interruption (p. 60). Jusqu'à la séparation qui viendrait clôturer un amour nerveux dont Anna Zerbib avortera comme elle aurait pu le faire d'un enfant (p. 69).

Toujours est-il qu'elle est partagée entre deux hommes, deux langues, deux cultures. Le texte est écrit dans un niveau soutenu qui parfois surprend par des incursions de termes ou de bouts de phrase en anglais, qui ne sont jamais traduits. Ainsi voit-elle Noah en p.m. (pour fin d'après-midi ?) comme si c'était plus glamour que de dire de 5 à 7 ?

Les passages en anglais non traduits sont curieux. On doit être supposé comprendre. Par exemple How has your week been disait-il à chaque retrouvaille. Ce n'est pas à cause de cela mais parfois l'écriture devient opaque. Je n'ai pas compris pourquoi elle redoutait les après-midi (p. 128) et quand elle s'estime émouvante et ridicule j'ai envie d'approuver.

C'est qu'elle est dérangeante cette jeune femme. Elle reproche à sa mère d'enchainer les tâches ménagères de manière obsessionnelle alors que quelques lignes auparavant, elle-même découvrait la liberté paradoxale qu'elles procurent (p. 92) à l'instar du tricot. Est-ce par tendresse qu'elle critique sa mère à propos des échantillons dont elle ne se servait jamais mais elle savait qu'elle les avait (p. 44).

Certes, l'écriture de l'intime est touchante. Peut-être écrit-on pour dire qu'un jour, en plus de soi, quelqu'un, quelque chose, était là (p. 47). La confidence est émouvante. Mais je suis souvent restée à la porte de cette histoire, un peu confuse, soit qu'elle en dise trop, soit pas assez. Quelques jours avant de me quitter il m'a avoué son amour. J'en avais déjà récolté quelques preuves, dans sa façon de m'éviter surtout (p. 101). Et la voilà qui enchaine un peu plus loin : Que restait-il à vivre, à présent, de cet amour avoué dont je n'avais plus à rassembler les preuves ? (p. 102).

Et comme si elle voulait se dédouaner de la moindre émotion elle ajoute : Les phoques ne pleurent pas parce qu'ils sont tristes ou émus, ils pleurent parce que cela empêche leurs yeux de geler (p. 103). Ce qu'elle avait dit avec d'autres mots à un autre endroit : La seule façon de (bien) partir est de ne pas se faire regretter.

Il était donc écrit qu'elle partirait. Son amie Claire l'en avait prévenue : En perdant ta peur, tu perdras ton désir.

Ecrire est sans nul doute possible une activité importante pour le personnage principal, également pour l'auteure. Pourtant ce fut difficile pour moi, malgré les qualités du roman, d'adhérer à sa construction. Quand elle se plaint d'avoir cru qu'elle avait les épaules pour ce chagrin d'amour, j'ai eu le sentiment qu'il était prémédité, comme s'il était ce caillou comme dérivatif à une souffrance pire (auquel elle fait une rapide allusion au début du roman) qui allait lui faire oublier un chagrin plus grand, celui de la mort de sa mère.

J'oserai reprocher aussi l'absence d'une play-list, peut-être parce que chez Gallimard il n'est pas concevable d'en établir. J'ai relevé Léonard Cohen (le si magnifique I'm your man, puis Take this Walz), Frank Sinatra, Je reviendrai à Montréal de Robert Charlebois et bien sûr l'indispensable Hors-saison de Francis Cabrel qui arrive à la toute fin.

Les après-midi d'hiver de Anna Zerbib, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 12 mars 2020

mardi 6 avril 2021

Avant elle de Johanna Krawczyk

Le premier roman de Johanna Krawczyk raconte une résilience transgénérationnelle différente de celles que j'ai pu lire jusqu'à maintenant. 

Je sais que certaines personnes ont été heurtées par la violence de quelques scènes. Connaissant la situation en Argentine, elles ne m'ont pas surprises et je les ai acceptées comme nécessaires à la progression du récit. Je me suis efforcée aussi de les considérer comme malgré tout appartenant à la fiction et pas un instant je n'ai imaginé que je lisais une véritable histoire de famille.

Ceci posé, j'ai beaucoup aimé ce roman. Avant elle a des points de convergence avec Double fond d'Elsa Osorio, que j'avais découvert il y a trois ans. J'en recommande la lecture à tous ceux qui auront envie d'un complément d'éclairage sur la période, sans pour autant verser dans le documentaire.

Johanna Krawczyk s’adresse régulièrement à son père en prenant le lecteur à témoin en le tutoyant. C'est une façon très habile de nous impliquer. Surtout quand le chapitre peut sembler long, avec des paragraphes un peu juxtaposés mais sans que ce soit dérangeant pour autant dès lors que l'on est attentif aux changements de typographie.

Il est possible que l'auteure aura voulu suggérer combien la pensée de son personnage principal est chahutée par la violence des souvenirs et par son alcoolisme. Le suicide de sa mère alors qu'elle n'avait que dix ans e tua mort récente de son père (réfugié politique argentin) l'ont complètement fait dérailler. Son mari, de guerre lasse, a abandonné l'espoir de l'aider et a déserté le foyer avec leur enfant.

Ce qui est particulièrement touchant c'est la lucidité et le sincérité avec lesquelles Carmen reconnait qu'elle ne parvient pas à être ni une "bonne" mère ni une "bonne" épouse, ni encore une "bonne" employée. Alors qu'elle désespère de tout elle va être contactée par une entreprise de garde-meubles. Elle apprendra que son père y louait un box. Elle trouvera sur place un bureau et une petite clé.

Elle découvrira des photographies, des lettres, des coupures de presse. Et sept carnets, des journaux intimes qui lui délivreront une vérité qu'elle aura grand mal à accepter. Gardons en mémoire le conseil de Marcos (le copain de son père) qui lui apprend qu’il faut se battre pour obtenir ce qu’on veut dans la vie (p. 66).

Il y a quelques références historiques. Elles étaient inévitables; A commencer par le symbole Évita, une femme lumineuse qui meurt en 1952, en même temps que le rêve d’une nation justicialiste, où rien ni personne n’aurait exploité l’homme (p. 82).

J'en ai remarqué d'autres. J'ai souri de la citation de Théâtre Ouvert (p. 32), un lieu que je connais si bien depuis tant d'années puisque je chronique régulièrement des spectacles.

Il a complètement sa place dans la sélection 2021 des 68 premières fois, à l'instar de plusieurs autres où la mort des parents ou d'un proche est en toile de fond (je pense particulièrement aux Après-midi d'hiver, à Over the Rainbow, à Grand Platinum, Il est juste que les forts soient frappés …) et qui chacun à leur manière fouille l'épineuse question du devoir de mémoire. Voilà aussi encore un roman qui explore les limites extrêmes du mensonge et de sa légitimité pour protéger ceux qu'on aime. Sans occulter son corollaire, l'aveu, qui, peut-être est la seule voie qui mène au pardon.

Avant elle de Johanna Krawczyk, Èditions Heloise d’Ormesson, en librairie depuis le 21 janvier 2021
L'illustration de couverture est de Simon Pemberton/Heart Agency

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