dimanche 20 octobre 2019

Roubaix (suite) La chapelle de Hem

Avant-hier je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Le billet publié hier concernait les quatre expositions temporaires que l'on peut y voir jusqu'en février 2020. Aujourd'hui nous allons nous rendre à Hem, voir cette chapelle dont la visite est totalement complémentaire de l'exposition Traverser la lumière.

Très exactement à la Chapelle Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face - 14 Rue de Croix, 59510 Hem qui est un lieu très important de l’art sacré de l’après guerre et très peu connu du grand public.

On pourrait passer dans la rue sans la remarquer parce qu’elle est en retrait et que son campanile à l’italienne (séparé de la chapelle) fait davantage penser à une cheminée d’usine, ce qui était volontaire de la part de l’architecte qui voulait marquer la simplicité mais qui fit scandale à l'époque. Et pourtant une citation de la "petite Thérèse" est gravée sur chaque cloche, fondue à Annecy. Il sonne à notre arrivée, et c'est une première émotion.
Elle a été construite entre 1956 et 1958 sous l’initiative de Philippe Leclercq, industriel textile à Roubaix, qui voulait disposer d'un lieu de culte à proximité de sa résidence, qui se trouvait elle-même dans un quartier ouvrier.
Sa statue est discrète devant la haie bordant la parcelle. Cette chapelle s'est intégrée à partir de 1956 dans une ancienne cour de ferme qui forme un béguinage. La simplicité de sa forme rappelle une grange, évoquant une crèche.

samedi 19 octobre 2019

Quatre expositions temporaires au Musée La Piscine de Roubaix

Hier je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Aujourd'hui  nous allons visiter quatre expositions temporaires.

Traverser la lumière
Elle a été conçue autour de la Seconde école de Paris qui a eu un rayonnement formidable dans le nord auprès des collectionneurs et qui a permis la réalisation de cette Chapelle Sainte Thérèse de l’enfant Jesus et de la Sainte Face de Hem, qui est un lieu très important de l’art sacré de l’après-guerre, très peu connu du grand public et auquel je consacrerai le prochain article.

C'est l’accrochage temporaire le plus important et la scénographie est réalisée grâce au concours des peintures Couleurs de Tollens, ce qui démontre que le mécénat demeure traditionnel dans la région.

Sont réunis 6 peintres Jean Bazaine, Roger Bissière, Jean le Moal, Gustave Singier, Alfred Manessier et une femme Elvire Jean dont ils disaient qu’elle était "la meilleure d’entre eux". Ces artistes n’ont pas craint de clamer le peu d’intérêt qu’ils accordaient à la peinture dite "classique" tout en reconnaissant l’héritage de plusieurs maitres qui les avaient précédés comme Cézanne (né le 19 janvier 1839 à Aix-en-Provence, mort le 22 octobre 1906 dans la même ville) qui avait en quelque sorte préparé la venue du cubisme.

On comprend très bien ce que signifie le terme de non figuratif pour caractériser des tableaux qui néanmoins ne sont pas abstraits. Plutôt que de penser à l’abstraction c’est le terme d’émotion qui me vient à l’esprit. Presque tous ont utilisé le motif dit de "la grille" pour fragmenter leurs toiles, ce qui peut évoquer le mouvement cubiste. Ci-dessous Gustave Singier (1909-1984) La Grille 1944 :
Certains critiques y ont vu la volonté d’écarter les barreaux que représentait la Seconde Guerre Mondiale dont on sortait à peine. Les motifs et les personnages sont en tout cas parfaitement reconnaissables, même s'il faut faire un (petit) effort : Alfred Manessier (1911-1993), La jeune fille, 1943.
Au fur et à mesure qu’on progresse dans le parcours on mesure l’importance de la lumière et de l’élément aquatique, avec toutes ses altérations, vagues et reflets (voir ci-dessous : Manessier, Marée basse, 1954).

vendredi 18 octobre 2019

Une journée à … dans les musées de Roubaix et Tourcoing

Je suis allée visiter quelques espaces culturels à Roubaix et Tourcoing et ce reportage fera l'objet de l'émission Une journée à … sur Needradio le dimanche 17 décembre prochain.

Vous y entendrez plusieurs interviews mais vous serez frustrés de ne pas voir les illustrations. Voici donc l'essentiel en images, au fil de quatre billets, les deux premiers consacrés au musée La Piscine de Roubaix et à quatre de ses expositions, le deuxième à la Chapelle de Hem, et le dernier au MUba Eugène-Leroy de Tourcoing avec l'exposition Picasso-Illustrateur..

Commençons par Roubaix. Dans cet article je présenterai l'architecture du lieu sans m'attarder sur quatre expositions qui feront l'objet d'une autre distincte. Nous avons, pas loin de notre studio, un établissement culturel qui s’est installé dans la première piscine de la région parisienne. C’est le théâtre Firmin Gémier La Piscine et je n'aurais donc pas dû être surprise mais la Piscine de Roubaix est un endroit stupéfiant.

On a dit le jour de son inauguration, le 23 octobre 1932, que c’était la plus belle piscine d’Europe et en 1934 elle était considérée comme une des plus modernes à l’instar de celles de Vienne, Nuremberg ou Charleroi. C’est une architecture magnifique.
Il faut aussi se replacer dans le contexte de Roubaix, capitale du textile, développée avec ce qu’on a appelé la révolution industrielle. Quelques grandes familles règnent sur la ville tandis que des milliers de travailleurs étrangers ont afflué de l’Europe entière. Les migrants étaient alors fortement encouragés à venir puisqu’il y avait beaucoup de travail manuel à faire. Mais ils logeaient dans l'habitat insalubre des courées, construites par les petits propriétaires désireux d’augmenter leurs revenus en lotissant au maximum des terrains en profondeur, ne donnant sur la rue que par une unique entrée. Les sanitaires étaient communs, les habitations n’avaient pas d’eau courante. Dans le meilleur des cas une pompe permettait de puiser l’eau pour l’habitation. Il faut savoir qu’on en comptait plus d’un millier et que cela représentait presque la moitié des habitations de la ville. Il existait des bains publics mais ils ne pouvaient pas satisfaire les besoins d’hygiène d’une ville de 125 000 habitants. Voilà pourquoi dès 1912 le maire socialiste Jean Lebas avait cherché à adoucir le quotidien de la population ouvrière en faisant construire une piscine à eau chaude. Le résultat est ce superbe édifice Art déco bâti entre 1927 et 1932 par l’architecte lillois Albert Baer.

jeudi 17 octobre 2019

Exposition Louise de Vilmorin à la Maison de Chateaubriand (92)

Le grand public va désormais mieux connaitre Louise de Vilmorin (1902-1969) à travers l'exposition Une vie à l’œuvre qui lui rend hommage à la Maison de Chateaubriand.

On la voit ci contre à sa table, photographiée en 1955 par © Boris Lipnitzki/Roger Viollet.

J'ai été surprise, le soir du vernissage, par le peu de choses que beaucoup de personnes présentes savaient d'elle. Il est vrai que ma position est particulière puisque j'ai longtemps habité à Verrières-le-Buisson où elle a terminé sa vie auprès d'André Malraux.

L'établissement des Vilmorin, grainetiers installés quai de la Mégisserie, est devenu la médiathèque et abrite un petit musée où je me suis investie. J'ai eu l'occasion de voir de près plusieurs objets ayant appartenu à cette grande dame. Du coup les photos et affiches présentées me sont familières. Comme ces pièces d'archives concernant ses parents, la couverture d'un catalogue datant de 1923, qui semble n'avoir pas vieilli, ou cette affiche de Jean Cayré, Paris : Impr. Maron-Esperonnier, datant des années soixante.
En effet, le cinquantième anniversaire de la mort de Louise de Vilmorin, le 26 décembre 1969 à Verrières, fait l’objet d’une exposition du 19 octobre 2019 au 15 mars 2020, à l’initiative d’Olivier Muth, directeur des Archives départementales, dans le cadre des commémorations nationales de 2019. Il faut dire qu'il connait bien le sujet sur lequel il rédigea sa thèse de l’école des Chartres en 1999. Cette exposition permet aussi de valoriser  le travail collectif et de démontrer l’importance du patrimoine écrit appartenant aux fonds des Archives départementales.

Cette exposition fait écho aux orientations de la maison de Chateaubriand en valorisant une figure féminine du XXe siècle, au sein d’une saison qui fera également la part belle à Juliette Récamier et à George Sand (2019-2020), au salon littéraire du Docteur Le Savoureux, dernier propriétaire privé de la maison, et enfin en donnant une place de choix à l’écrit dans l’espace d’exposition.

Un parcours de citations sur des bâches, dans le parc, complètera l’exposition avec des mots de Antoine de Saint Exupéry, Jean Cocteau, André Malraux, Jean Hugo, Paul Léautaud et Saint John Perse. On pourra lire par exemple cette phrase tirée d'une lettre d'Antoine le 2 avril 1934 et qui semble prémonitoire : Tu ouvriras dans tes livres les ailes de l'archange.

mercredi 16 octobre 2019

Un ennemi du peuple mis en scène par Jean-François Sivadier

Marc Jeancourt frappe fort nos esprits en programmant Un ennemi du peuple dans la mise en scène de Jean-François Sivadier que quelques-uns ont pu découvrir la saison dernière au Théâtre de l'Odéon.

Ecrite en 1882, la pièce d'Ibsen a une intensité criante d'actualité, peut-être en raison de la traduction (de Eloi Recoing) mais surtout de l'interprétation de comédiens très impliqués.

C'est l'histoire de deux frères, pas très amis, mais unis pour le bien de leur ville. Peter (Vincent Guédon) est comme on dit, aux affaires, il est préfet. Tomas (Nicolas Bouchaud) est médecin et dirige l'établissement thermal qu'ils ont tous les deux créé pour assurer la prospérité de la cité. Tout ce monde vit dans le confort d'un matérialisme bourgeois dont à première vue tout le monde tire profit sans qu'on perçoive de vraies valeurs humanistes chez l'homme politique dont leur opinion à l'égard des concitoyens est méprisante.

Le succès des thermes a permis que le fardeau de la pauvreté pèse de moins en moins sur les classes dirigeantes. La situation se corse lorsque le médecin découvre que les eaux sont infectées de bactéries et inutilisables en voie interne comme externe. Il pense d'abord que son frère sera raisonnable et que sa découverte va éviter une catastrophe et s'apprête en toute bonne foi à lancer l'alerte. Le journaliste compte tirer profit de l'information à des fins politiques. Le président de l'association des petits propriétaires y voit une occasion d'élargir son pouvoir.

Mais le préfet fait une toute autre analyse de la situation. Reconnaitre qu'on s'est trompé et chercher une solution, c'est peut-être une posture acceptable pour un scientifique, encore que ... mais elle ne l'est pas du tout pour un homme politique. Ils ne sont pas formés à cela. On les sait capables de nier jusqu'au bout, quitte à perdre leur poste comme de récents scandales l'ont démontré.

mardi 15 octobre 2019

Quelques richesses du patrimoine de Provence Alpes Tourisme

Les conférences de presse se suivent et ne se ressemblent pas. Nous avons souvent droit au déroulé d'un catalogue, forcément séduisant, d'opérations plus ou moins originales. Mais celle qui a été organisée pour présenter la richesse du patrimoine de Provence Alpes Tourisme m'a vivement intéressée parce qu'elle a été marquée par l'authenticité, en raison de la venue d'artisans.

Situé dans le département des Alpes de Haute Provencece territoire regroupe 47 communes, dont Digne-les-Bains, Château-Arnoux, Les Mées, Moustiers-Sainte-Marie, Seyne-les-Alpes ou encore les stations de Chabanon, Montclar et Le Grand Puy,

Il se trouve en plein cœur du plus ancien UNESCO Géoparc du Monde, labellisé en 2000. J'ai beau avoir récemment visité cette institution j'ignorais ce label et surtout que l'UNESCO Géoparc de Haute Provence avait été le premier parmi les 147 qui existent désormais de par le monde.
C'est un acteur célèbre, mais dignois pur souche, qui était venu pour faire l'éloge de sa région, avec une sincérité qui ne s'invente pas. Grégory Montel est en effet extrêmement attaché à la ville où il est né, où il a encore de nombreux amis et où il revient autant que possible. Pour, m'a-t-il confié ensuite, y faire du ski, à Saint-Jean-de-Montclar, ou du parapente avec ses copains en sautant du Cousson, et se baigner avec ses enfants dans les eaux turquoise du lac de Sainte-Croix. Il m'a aussi parlé de Moustier-Sainte-Marie, la cité de la faience, qui est pour lui la quintessence de la Provence.

Il s'est investi culturellement en rachetant avec des amis les murs d'un vieux cinéma et a créé une association pour en faire un lieu culturel moderne, autour du spectacle vivant, de la musique, de la danse. C'est là qu'a lieu le festival "Potes of the top" fin août depuis 2016 où l'on peut venir écouter six artistes différents pour 15 € afin que la culture soit accessible à tout le monde

Il aime Digne parce que c’est un magnifique mélange entre les Alpes et la Provence. Il faut préciser que située au cœur des Alpes de Haute Provence, la ville est à 600 m d'altitude. Nous les provençaux on dit que c’est en Provence que le ciel est le plus pur au monde et je crois que c’est vrai. D’ailleurs j'ai toujours cru que l’étoile du berger c’était un vrai berger provençal qui l’avait posée là.
A croire qu'il a été influencé par un santonnier comme Patrick Volpes (on prononce Volpesse), installé depuis trente ans dans le petit village de Champtercier, sur les hauteurs de Digne les Bains, et qui a fait un métier d'un passe-temps devenu une passion qu'il exerce seul.

lundi 14 octobre 2019

Après la fête de Lola Nicolle

La couverture d'Après la fête met d'emblée le futur lecteur dans l'ambiance nostalgique qui émane de ce premier roman de Lola Nicolle.

La jeune femme invite à plonger dans le quartier de la Goutte-d'Or qu'elle connait pour ainsi dire "par coeur".

C'est là que vivent Raphaëlle et Antoine en tentant de concilier le quotidien avec leurs attentes. Loin de leurs origines, et pourtant heureux d'y être "reconnus, où la familiarité d'un quartier contrebalance l'anonymat de la grande ville (p. 34).

On pense à Hémingway pour qui Paris était une fête mais les références de l'auteure s'inscrivent dans le rap, en l'occurrence dans la chanson de IAM :

Après la fête tout s’estompe 
Y a plus un bruit, on tourne la page 
Les chaises se vident, au revoir tout le monde 
La réalité revient, on peine à porter la charge

La bande originale du livre se déroule p. 153 et découvre sa grande richesse, avec beaucoup de titres récents, mais aussi Juliette Gréco et Anne Sylvestre ... Car il n'est pas question d'opposer les générations, juste de faire un portrait des aspirations des trentenaires d'aujourd'hui.

Je continuerai longtemps de rêver, car cela supposerait de résoudre des problèmes de droits d'auteur, de pouvoir disposer d'une bande-son accompagnant un roman, au rythme exact de la progression de ma lecture.

Si nous sommes dans les mêmes rues que celles qui forment le décor d'un autre premier roman, Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine, l'atmosphère n'est pas la même, ce qui est passionnant.

L'enchainement des chapitres, comme autant de nouvelles, colore le roman de manière particulière, un peu kaléidoscopique. A cet égard le chapitre 12, à peine une page, est d'une beauté intense.

Cet ouvrage revisite le genre "journal intime". C'est une dentelle littéraire à savourer, chapitre après chapitre, en alternant avec l'écoute d'une musique.

Il s'en dégage une poésie extrême, subtile et élégante.


Après la fête de Lola Nicolle, Les Escales, en librairie depuis le 22 août

dimanche 13 octobre 2019

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail

Le club des amateurs de Sauveur et Fils sera heureux d'apprendre la sortie de la Saison 5 dans lequel Marie-Aude Murail est toujours très engagée à défendre l’égalité homme/femme mais aussi la vie si difficile des agriculteurs.

Le plus terrible c’est le suicide dans le monde agricole même si je connais cette triste réalité. Par contre j'ai découvert, horrifiée, la mort des vaches (p. 215) en raison de la négligence de ceux qui jettent des canettes sur les talus : La faucheuse les déchiquette en petits morceaux, et après, ça se retrouve dans nos champs et puis dans le fourrage pour nos bêtes. Ces petits bouts de métal coupants, ça leur troue la panse, ça leur déchire les intestins, ça peut même atteindre la membrane du cœur. C’est la troisième vache qu’on perd cette année, et celle-là allait vêler. On n’a pas besoin de ça, en plus du reste. Le reste, c’était deux suicides d’agriculteurs dans la région en un mois.

Elle continue aussi de dénoncer ceux qui utilisent les réseaux sociaux pour nuire à autrui et elle a raison de souligner qu'on ne peut tout de même pas injurier impunément. On peut obliger les opérateurs à lever l’anonymat, et les peines encourues laissent rêveur. Jusqu’à 45 000 € d’amende, et même une peine de prison, si les insultes sont à caractère homophobe ou raciste (p. 264).

Elle réitère les conséquences de l’usage du portable sur un enfant très jeune. Je ne suis pas surprise des troubles autistiques chez des enfants surexposés comme ce petit Maxime (p. 247). Les troubles sont réversibles si on agit à temps. Plus tard (p. 242) on assistera presque en direct à un accident mortel causé par la consultation d'un message téléphonique en conduisant. Néanmoins le psychologue semble un peu perdu dans toutes les pathologies. On a la confirmation dans cette saison de son caractère superstitieux. A ma grande stupéfaction, il ira même jusqu’à faire un quimbois (p.197).

L'humour demeure néanmoins et on découvrira que la clientèle du psychologue semble évoluer, suite à des recommandations d'un employé de Jardiland qui le conseille en tant que comportementaliste animalier.

On apprend qu’un chat repère instinctivement la détresse humaine via les phéromones que nous émettons et nous réconforte grâce aux vibrations réparatrices de son ronronnement. L'animal joue donc un rôle de "soutien émotionnel" ... comme dans L'ami, le dernier roman de la New-Yorkaise Sigrid Nunez, devenue un véritable phénomène littéraire outre-Atlantique.

L'alimentation devient un thème important. Le jeune Lazare penche de plus en plus vers une alimentation excluant la viande. Et Marie-Aude aborde un thème jusqu’à maintenant très peu traité en littérature, celui de l’addiction au sucre. Elle propose même aux lecteurs de répondre à trois questions pour vérifier le niveau éventuel de leur trouble (p.171) sur le niveau de consommation, leur difficulté à se limiter, et surtout le besoin d'en consommer en dehors des repas.

Elle précise qu’il est très difficile de se débarrasser d’une mauvaise habitude, pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est habituelle (...) mais très judicieusement elle nous donne un "truc" en suggérant de remplacer une habitude que par une autre (de préférence moins nocive).

On le sait, elle s’inquiète aussi des troubles de genre. Elle aborde donc le dysphorique de genre inquiétant d’une réassignation sexuelle. Marie-Aude a mis d’elle même dans ce roman (à travers les problèmes de grossesse), et s’identifie sans doute à Sauveur lorsqu’il explique ce qu’est la sublimation à Eliott : on renonce à changer de sexe et on devient écrivain (p. 187).

Dans ce cinquième opus chaque enfant de la famille recomposée tente de prendre sa place. Leur histoire se tisse en filigrane des faits de société chers à l'auteure qui continue à les creuser.

Marie-Aude Murail nous offre un roman très social, complètement en phase avec les inquiétudes qui concernent de plus en plus de lecteurs. Faut-il y voir une conséquence de la crise ... mais il est souvent question de budget et du coût des séances.

Etant une lectrice attentive j'ai relevé une erreur (sans nul doute un clin d'oeil de Marie-Aude) : il n'y a pas de salon de thé qui s'appelle Le Loir dans la théière à Orléans. C'est plutôt au Piano dans la théière que Louise va donc retrouver ses copines. Mais quand elle viendra rue des Rosiers à Paris elle pourra y déguster une de leurs fameuses tartes au citron meringuées.

Un loir ... un hamster ... on reste dans la même famille. Et si vous voulez lire les autres billets consacrés à Sauveur et Fils, c'est ici.

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail, Ecole des loisirs, septembre 2019

samedi 12 octobre 2019

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk

Je me souviens, écrivait Louis Aragon, en 1929 dans son Poème à crier dans les ruines.

Alexandra Koszelyk n'est jamais allée à Tchernobyl, mais le titre de son livre, emprunté au poète, est d'une grande justesse.

On parle de Tchernobyl. On devrait plus précisément citer le nom de Pripriat, car c'est dans cette petite ville qu'était implantée la centrale nucléaire qui faisait la fierté de l'URSS. Jusqu'à la catastrophe de 1986 que tout le monde a en tête, même ceux qui sont nés depuis. Il y a des événements dramatiques qui s'impriment dans la mémoire collective pour l'éternité.

Pourtant, à l'inverse de l'événement du "11 septembre" dont chacun se souvient comme s'il l'avait vécu intimement (en raison de la puissance médiatique des images) l'explosion de Tchernobyl n'a pas été comprise immédiatement comme un drame. Les autorités soviétiques ont tenté de se taire, puis se sont voulues rassurantes quand les pays scandinaves ont lancé l'alerte, plusieurs jours après, constatant des taux de radioactivité anormalement élevés dans l'air.

Pripiat est une ville surgie du néant en 1970, en République socialiste soviétique d'Ukraine. Elle se trouve à 3 km de la centrale nucléaire dite de Tchernobyl et à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Tchernobyl.

On a voulu nous faire croire que le "nuage radioactif" comme on le désigna alors était resté stationnaire et n'avait pas franchi les frontières mais force est de constater que le nombre de cancers de la thyroïde a fait un énorme bond dans notre pays, et que ce n'est sans doute pas une anomalie statistique.

En tout cas, est-ce une conséquence de l'omerta si peu de personnes ont écrit sur le sujet ... ?  Il y a eu  La supplication de Svetlana Alexievitch en 1997 et plus récemment La zone, en 2016, de Markiyan Kamysh qui tous deux, de mon point de vue provoquent une fascination dérangeante.

A l'inverse, son roman n'actionne pas de ressort pathologique, tout en étant bouleversant, et révèle une vraie auteure. D'abord parce que c'est une véritable fiction qu'elle nous propose puisqu'elle n'est pas allée en Ukraine (et ce n'est pas un reproche). Et parce que sa construction s'appuie sur des mythes et des légendes.

La littérature est au coeur de son activité professionnelle puisqu'elle enseigne le français, le latin et le grec ancien auprès de collégiens, ce qui n'est pas une mince affaire. J'imagine néanmoins quelle pression écrire un premier roman a représenté, et c'est un soulagement d'apprécier ce roman dont l'écriture est superbe, même si ce n'est pas une grande surprise pour moi parce que je connais un peu Alexandra et que je n'ai jamais douté de son talent.

Ce qui est très réussi c'est qu'elle soit parvenue à écrire en quelque sorte sur ses origines. L'Ukraine est le pays de ses grands-parents et elle s'est interrogée sur la question des racines (le sujet tracasse beaucoup de personnes y compris celles qui ne sont pas parties de si loin) quand elle est liée à l'exil, surtout s'il est provoqué par une catastrophe, et qu'il s'accompagne de secret.

Elle a construit autour une (très belle) histoire d'amour, entre Lena, contrainte de suivre ses parents en France et Ivan, obligé de rester sur place. La dialectique est simple entre perdre ses racines ou perdre la vie. Deux visions s'opposent, cette de la fuite pour se reconstruire ailleurs et celle de la résistance, en faisant le pari que la nature triomphera. Entre les deux, des milliers de kilomètres et le silence puisqu'on fait croire à Léna qu'il n'y a aucun survivant. Les deux adolescents sont séparés. Ce n'est pas pour autant que Léna oublie, et le lecteur apprendra qu'Ivan a trouvé un moyen pour entretenir sa mémoire.

La zone de Pripiat est devenue un spot touristique. J'ai vérifié comment on "faisait l'article" en promettant de "voyager sans stress", et que la découverte de la forêt rousse fait partie des attractions (c'est le mot employé) à ne pas manquer. Tout est envisageable, y compris de déjeuner dans la cantine des employés de la zone d'exclusion (et qu'on peut même obtenir un repas végétarien sur demande).

On doit, tout de même, signer deux documents, confirmant que l'on décharge la zone d'exclusion de Tchernobyl et les agences de voyages si nos effets personnels sont contaminés ou si notre santé se détériore, ce qui peut arriver durant ou après la visite, est-il présidé même si on nous promet qu'on recevra une dose de rayons inférieure à celle d'une radiographie. Léna, devenue adulte, signera un tel document, évidemment lorsqu'elle entreprendra le voyage vingt ans plus tard.

Si le roman d'Alexandra est réaliste il n'encourage aucunement à entreprendre un tel pèlerinage. On ressent au contraire la douleur de Léna de constater que sa terre natale est devenue une attraction. L'image de la grande roue (p. 20) sur laquelle aucun enfant n'a jamais eu l'occasion de monter est représentative du désarroi que l'on partage avec elle.

La catastrophe n'est pas le sujet du livre, même si la couverture rend hommage aux 900 000 liquidateurs qui ont oeuvré pour décontaminer au maximum. On comprendra à la fin de notre lecture la signification des coquelicots qui se dressent entre leurs têtes masquées.

Outre les légendes et les mythes fondateurs le roman est émaillé de multiples références littéraires que l'on savoure car elles arrivent à point nommé.

Et puis il y a le personnage de la grand-mère, Zenka, dont la mémoire jouera un rôle important. A crier dans les ruines est un roman que l'on a envie de partager, mais surtout pas de raconter. Alors que je vous laisse découvrir si la nature et l'amour triomphent, ... et si on peut en quelque sorte renouer avec ses racines.

Vous pouvez aussi bien sûr suivre Alexandra sur son blog Bric à Book où elle continue à proposer chaque semaine un exercice d’écriture.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk,  Aux forges de Vulcain
Finaliste du prix Stanislas.
Sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

vendredi 11 octobre 2019

Le bal des folles de Victoria Mas

La couverture de ce premier roman, Le bal des folles, me rappela aussitôt le film de Stéphanie Di Giusto, La danseuse, racontant l'histoire de Loïe Fuller (magnifiquement interprétée par Soko), née dans le grand ouest américain que rien ne destinait à devenir la gloire des cabarets parisiens de la Belle Epoque et encore moins à danser à l’Opéra de Paris.

Cachée sous des mètres de soie, les bras prolongés de longues baguettes en bois, Loïe réinventa son corps sur scène. Les efforts physiques lui brisèrent le dos, et les éclairages brûlèrent ses yeux, mais quel génie...

Victoria Mas restaure l'histoire d'un étrange bal qui se tenait, chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles.  Le temps d’une soirée, le Tout-Paris venait s’encanailler sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal était en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont le lecteur découvre le parcours heurté.

Déjà couronné de trois prix, repéré comme Talent Cultura (avec deux autres romans de la sélection es 68, A crier dans les ruines et Ceux que je suis), ce roman étonnant nous plonge dans la difficile condition féminine du XIXe siècle.

L'auteure décrit la Salpétrière sous un angle inédit. Comment croire que le cadre bucolique de cet hôpital était déjà depuis deux siècles le théâtre de tant de souffrance (P. 101) ... Pour une parisienne il n'existe pas pire sort que d'être envoyée au sud-est de la capitale (...) d'abord les pauvres, les mendiantes, les vagabondes, les clochardes qu'on sélectionnait sur ordre du roi. Puis ce fut au tour des débauchées, des prostituées (...) les folles, les séniles, les violentes (...) jusqu'à ce que, au XVIII°, par éthique ou par manque de place, seules les femmes atteintes de troubles neurologiques furent désormais admises.

On s'en doutait, mais il est terrible d'en avoir la certitude : libres ou enfermées les femmes n'étaient en fin de compte en sécurité nulle part (p. 102). Victoria Mas nous dresse un bref mais très intéressant historique des pratiques médicales jusqu'à l'emploi de l'hypnose par Charcot à la moitié du XIX°.

Les histoires de Louise, Geneviève, Eugénie et Thérèse sont terribles même si le frère d'Eugénie est plus empathique et plus bienveillant que celui de Camille Claudel, à qui on pense inévitablement. Les pères sont épouvantables de misogynie, les mères sont souvent des coquilles vides. On est épouvanté des règles de cette société même si la notre n'est pas parfaite.

Je ne garderai pas de ce roman un souvenir impérissable car il relève pour moi davantage du documentaire. Il est cependant très intéressant à découvrir et m’incite à une autre interrogation : comment “soignait-on” les hommes atteints de folie ?

Le bal des folles de Victoria Mas, chez Albin Michel et Prix Première Plume

jeudi 10 octobre 2019

N’écoutez pas Mesdames, de Sacha Guitry, mise en scène par Nicolas Briançon


Beaucoup de spectateurs viennent voir N’écoutez pas Mesdames au Théâtre de la Michodière pour Michel Sardou. Ils ont raison, c'est un immense acteur qui, sans dominer ses partenaires, tient la scène haut la main pendant toute la durée de la représentation.

C'est néanmoins pour Eric Laugerias que j'avais programmé ce spectacle dans mon agenda parce que j'avais beaucoup aimé son interprétation cet été à Avignon dans Beaucoup de bruit pour rien, mis en scène par Salomé Villiers et Pierre Hélie.

Et aussi dans le (double) récital de chansons de Serge Reggiani qu'il interprétait au Chien qui fume. Il est tour à tour comédien, auteur, producteur, metteur en scène, chanteur, parfois plusieurs à la fois.  Ils sont finalement assez semblables Michel et lui ...

Dans cette comédie Daniel Bachelet (Michel Sardou) découvre que sa femme n’est pas rentrée de la nuit pour la seconde fois... Dès lors qu’il a l'ombre d'un doute sur une éventuelle tromperie de son épouse, il envisage sérieusement le divorce et, finalement, lui demande de s’en aller. Aussitôt Valentine, sa première épouse accourt pour le reconquérir. L'intrigue se noue dans un chassé-croisé de malles pour se terminer dans un enchainement de rebondissements !



La présence de Michel Sardou sur la scène (pas plus que celle de Nicole Croisille) n'est pas un coup médiatique. Il avait joué il n'y a pas très longtemps sur cette même scène de La Michodière en 2015 au côté de Marie-Anne Chazel une autre comédie, Représailles, d'Éric Assous.

Il assume totalement le rôle principal de N’écoutez pas, Mesdames où il est constamment sur scène, sans en occuper le devant au détriment de ses partenaires. Et il faut souhaiter que plusieurs autres rôles suivront (après la tournée prévue pour la pièce à partir de septembre 2020 en France, Suisse et Belgique).

Entre Michel et le théâtre l'histoire d'amour est ancrée très loin. C'est un enfant de la balle. Son grand-père Valentin Sardou était comédien, comme son père Fernand Sardou, et sa mère, Jackie Sardou. Un de ses fils, Davy Sardou, a suivi le même chemin. Ils sont monté ensemble sur les planches pour L'Homme en question, de Félicien Marceau, aux côtés de Brigitte Fossey, au Théâtre de la Porte Saint Martin dont il était alors le propriétaire. Il ne peut qu'être à l'aise sur les planches et particulièrement à La Michodière où il a (aussi) déjà joué et où son beau-père, François Périer, se produisait régulièrement.

Il a choisi une comédie par excellence car Sacha Guitry était un orfèvre en matière de dialogues. Certes sa misogynie pourrait être jugée impolitiquement correcte aujourd'hui mais la fin rassurera tout le monde. Seule la première injonction "n'écoutez pas mesdames" a été vilipendée par le public le soir de ma venue. On comprend très vite que c'est une façon de parler.

Il endosse avec aisance le rôle principal, créé par Sacha Guitry lui-même en 1942, au théâtre de la Madeleine. C'est une comédie et Nicolas Briançon la met en scène avec toute l'énergie dont il sait faire preuve, et qu'il a démontrée il y a quelques mois et dans ce même théâtre dans Le canard à l'orange.

Tous les comédiens sont excellents dans leur rôle. Eric Laugérias est un commissionnaire si crédible qu'on croirait que c'est son métier. Nicole Croisille est parfaite dans un rôle quasi sur mesure d'ancienne modèle de Toulouse Lautrec.

Ma seule réserve concerne le décor, conçu par Jean Haas, et que nous avons connu plus imaginatif. La scène semble encombrée, sur deux étages, d'un capharnaüm qui ne s'accorde pas si bien que ça avec les profession du personnage principal, antiquaire. Les deux épouses (Lisa Martino et Carole Richert) rivalisent comme de bien entendu et notre coeur balance entre les deux.
N’écoutez pas Mesdames, de Sacha Guitry
Mise en scène par Nicolas Briançon
Avec Michel Sardou, Nicole Croisille, Lisa Martino, Carole Richert, Patrick Raynal, Eric Laugérias, Laurent Spielvogel, Michel Dussarrat, Dorothée Deblaton
Décorateur Jean Haas
Costumier Michel Dussarrat
Lumière Jean-Pascal Pracht
Musique Gérard Daguerre
Photos de scène Céline Nieszawer
Au Théâtre de la Michodière, 4 Bis Rue de la Michodière - 75002 Paris
Depuis le 12 septembre 2019
Prolongations jusqu'au 9 février 2020 !
Du mercredi au samedi à 20h
Matinées les samedis à 16h30, les dimanches à 15h30

mercredi 9 octobre 2019

Donne-moi des ailes le film de Nicolas Vanier

Le Rex de Chatenay-Malabry avait organisé une avant-première du film, Donne-moi des ailes, en partenariat avec le Lions Club, au profit de l'association "Agir pour la Lecture" le dimanche 29 septembre à 14h.

Christian, scientifique visionnaire du Muséum d'histoire naturelle, étudie une espèce d'oie en voie de disparition. Il prend un congé sans solde pour suivre l'éclosion d'une vingtaine d'oiseaux avec pour objectif, malgré la désapprobation de son supérieur hiérarchique, de leur montrer une voie migratoire qui éviterait les aéroports, les chasseurs, les zones de pollution lumineuse qui sont autant de dangers mortels pour ces oiseaux.
Pour son fils, adolescent obnubilé par les jeux vidéos, l’idée de passer des vacances avec son père en pleine nature est un cauchemar. Pourtant, père et fils vont se rapprocher autour de ce projet fou.

Le sujet traité par Nicolas Vanier n’est pas nouveau. Je me souviens de L'Envolée sauvage (Fly Away Home), un film américain réalisé par Carroll Ballard, sorti en 1996 dans lequel une petite fille guidait des oies derrière son ULM. Et bien sûr, plus près de nous Le Peuple migrateur de Jacques Perrin en 2001.

Le phénomène d'imprégnation des oiseaux (qui reconnaissent pour parent le premier animal ou être humain qu'ils voient au moment de l'éclosion) est connu. Il n'empêche que le film de Nicolas Vanier apporte une dimension supplémentaire.

C'est le récit d'un combat écologique inspiré d'une histoire vraie, celle de de Christian Moullec, pionnier du vol en ULM avec les oiseaux et actif défenseur d'un projet pour réintroduire l’oie naine dans la nature. Le réalisateur a malheureusement raison d'insister à la toute fin sur la disparition de 420 millions du ciel européen ces trente dernières années. Il précise  que les oies naines sont extrêmement menacées. On s’achemine vers des chiffres encore plus catastrophiques dans les années à venir. Les études actuelles montrent qu’entre le réchauffement climatique et l’effet des pesticides, près de deux tiers des oiseaux sont en danger et il n’est pas illusoire de penser à une éradication totale des espèces. Comment concevoir qu’un matin, plus aucun oiseau ne chante ? Va-t-on continuer à danser sur le bateau sans se soucier de la disparition de la faune et l’assèchement des ressources ? 

Il rappelle enfin ce proverbe indien que nous mettons insuffisamment en pratique : Et pourtant nous n'héritons pas de la terre de nos ancêtres. Nous l'empruntons à nos enfants.

Le scénario se double d'un autre message que celui de la sauvegarde d'une espèce animale, ce que le personnage ne prétend pas d'ailleurs avoir réussi car rien n'est jamais définitivement gagné. L'essentiel du film est contenu dans le titre, que l'on pourrait décliner avec d'autres formules : ne baisse jamais les bras, à deux on est plus fort, etc...

Le film raconte bien plus. Comment un ado, plutôt antipathique, égocentré sur des plaisirs immédiats, accro aux écrans, va se passionner pour une cause, s'ouvrir aux autres, mener un projet jusqu'au bout. Il interroge sur la naissance d'une motivation et surtout sur les ressorts de l'attachement, celui des animaux mais aussi celui des membres d'une cellule familiale, et même d'une communauté désireuse de préserver son environnement. C'est aussi un hommage à la solidarité entre les générations, les populations et différents milieux et l'histoire de la réconciliation d'une famille qui se reconstruit.

L'interprétation est excellente. Avec Jean-Pierre Rouve (Christian) qui s'est beaucoup impliqué et qu'on croirait avoir été ornithologue toute sa vie. Avec Mélanie Doutey (Paola) en mère inquiète mais complice de son fils Thomas (Louis Vazquez) l'ado éreintant qui révèle un fort potentiel en plus d'une bouille attachante. Et puis aussi Julien (Grégori Baquet) que l'on connait bien au théâtre, le nouvel ami de Paola, un compagnon impliqué (... ah la scène du chasseur...), un type très bien qui finira par s'en aller discrètement de lui-même (... ah son départ d'une rare élégance avec un mot signé Paul puisque Christian se trompe sans cesse en le désignant), et Lilou Fogli (Diane) la journaliste ultra connectée.

Nicolas Vanier aime filmer les grands espaces. Il l'avait notamment démontré en 2013 avec Belle et Sébastien. Cette fois il va plus loin, profitant des nouveaux moyens techniques comme les drones (mais il emploie aussi l'hélicoptère) pour offrir aux spectateurs de magnifiques images, extrêmement stables. Les propos du film sont d'autant plus vrais : On avance technologiquement mais écologiquement on recule drôlement.
On retient la leçon. Les routes migratoires empruntées depuis des millénaires par les oies naines ne sont plus viables désormais. Il y a sur leur route une quantité d’obstacles : le manque de nourriture sur leur parcours, la pollution lumineuse, les dangers des aéroports ou les zones de chasse non contrôlées. Et quand une espèce disparaît, c’est malheureusement irréversible. 

J'ai malgré tout deux reproches à faire à Nicolas Vanier. D'abord sur l'annonce qu'il place à un mauvais moment. Les paroles du père m'ont semblé inappropriées à faire à un enfant sur un lit d'hôpital. Ce n'était ni le moment ni le lieu. Il s'ensuit d'ailleurs une erreur dans la chronologie des opérations puisqu'il annonce une action (mais je ne vous dirait pas laquelle) qui finalement n'aura pas lieu.

Ensuite sur la présence d'une oie bernache dans le lot puisqu'il semblerait que ce soit un erreur lourde de conséquences que de mélanger les espèces. Bien entendu on pense à la figure du vilain petit canard) et on pardonne cette aberration écologique près. Il faut prendre le film pour ce qu'il est aussi, un conte.

Enfin on pourrait aussi estimer que l'ampleur du trajet n'est pas plausible. pas très réaliste. Repousser d'un cri un chat sauvage, survivre à un orage au-dessus de la mer du Nord, ne jamais se nourrir (même si un être humain peut résister trois semaines, sans doute pas en produisant de tels efforts), la question de l'absence d'argent pour régler le carburant car il est impossible de l'obtenir systématiquement gratuitement ou en le dérobant. Le scénario n'est pas totalement plausible et empêche une adhésion entière même si le môme tombera (aucun être humain ne résiste au-delà de trois jours sans boire). Au moins a-t-il évité le piège d'une arrivée en fanfare après avoir démontré que les oies avaient peur de l'être humain.

On prend aussi plaisir à reconnaitre un endroit où l'on est déjà allé, comme pour moi les falaises d'Etretat (inattendues puisqu'elles ne sont pas sur le trajet marqué en rouge et censé être le circuit d cela migration).

En tout cas ce sont de vrais oiseaux, éclos pour les besoins du tournage, que nous suivons et il faut louer le colossal travail de préparation. Nicolas Vanier a expliqué que l'équipe a vécu au rythme de leur vie, sans décider le moment de leur naissance, la première fois qu'elles ont volé, ni les autres moments où elles avaient envie de prendre de l'altitude. Ils ont dû être prêts pour elles, réalisant en quelque sorte un film en direct, une fiction qui, en même temps, est une réalité.

Il souligne aussi qu'il n'aurait pas pu faire ce film sans qu’il soit accompagné d’une opération menée avec Allain Bougrain-Dubourg, la Ligue pour la protection des Oiseaux, le Conservatoire national du Littoral, le Muséum d’Histoire Naturelle et le ministère de l’Éducation Nationale.

Ce film est à voir absolument. Il donne du punch et puisse-t-il réactiver les énergies écologiques. 

Donne-moi des ailes le film de Nicolas Vanier
Avec Jean-Paul Rouve, Frédéric Saurel, Lilou Fogli, Mélanie Doutey, Louis Vazquez ...
Bientôt au Rex de Chatenay-Malabry, au Sélect d'Antony et dans toutes les (bonnes) salles.
Photo Copyright SND

mardi 8 octobre 2019

Les pâtes à l'ail de et avec Bruno Gaccio et Philippe Giangreco

Si on ne m'avait pas poussée je n'aurais pas spontanément été voir un spectacle annoncé par une affiche aussi fade (elle figure à la fin de l'article) et qui laisserait croire que le spectacle sera monotone.

La pièce avait pourtant connu un certain succès à sa création à Lyon en mars dernier.

Deux hommes, amis d’enfance, pas encore vieux mais plus vraiment jeunes se réunissent chaque mois autour du même plat depuis des décennies pour refaire le monde et le point sur leurs existences. Mais ce soir l’un d’eux veut que l’autre lui rende le plus grand service qu’un homme peut demander à un autre, lui éviter la déchéance, la dépendance, l’oubli. Tandis que l’un plaide son cas avec un humour noir foncé, l’autre célèbre la vie, l’amitié, la sexualité. Les deux dévoilent leurs faiblesses, leurs failles, leur amour pour la vie et leurs proches

Le pitch -comme on dit dans le jargon– ne m'avait pas emballée davantage et un enchaînement de contretemps m'avaient découragée.

J'ai fait taire toutes mes réticences pour donner sa chance à ces Pâtes à l'ail et bingo j'ai été conquise.

Par les dialogues dont les enchaînements sont maîtrisés pour surprendre le spectateur jusqu'au bout. Par l'audace des auteurs qui ne renoncent jamais à faire rire sur un sujet grave. Par le jeu des comédiens qui font oublier que nous sommes au théâtre. Par cette idée très astucieuse de passer à l'italien lorsque les deux copains se disputent ou quand l'émotion est trop forte. L'ensemble respire le vrai à un bémol près, l'apparente excellente santé de Vincent (Philippe Giangreco) dont la stature est incompatible avec la maladie mais c'est un détail et on ne pouvait pas lui demander de perdre autant de poids que Joaquin Phoenix pour tourner Joker.
Ils ont écrit cette pièce à trois mains (les comédiens et leur metteur en scène Jean-Carol Larrivé ci-dessus entre Bruno et Philippe), et ils ont eu bien eu raison de mettre tous, comme on dit, les mains à la pâte même si on pouvait supposer que Bruno, humoriste, scénariste et producteur de télévision, était tout à fait capable de le faire seul. Le texte est un savant dosage de répliques mordantes ou ironiques et de pensées philosophiques très simples mais fort justes. Par exemple quand Carlo (Bruno Gaccio) se fait traiter d'Abbé Pierre des coups d'un soir par Vincent, il se défend en faisant remarquer qu'un grand amour commence toujours par un premier jour. Il dira plus tard qu'un match n'est perdu que si on ne le joue pas. Et cette réplique qu'on aura tous envie de s'approprier : je ne mentais pas, j'étais flou.

Chacun a ses fêlures. La santé chez Vincent. La vie affective chez Carlo qui ne sait pas reconnaître le sentiment amoureux en lui. Ils ne revendiquent aucun héroïsme et pourtant sont capables de faire beaucoup au nom de l'amitié. C'est souvent cliché mais ça fonctionne. Et j'ose les paraphraser en vous promettant que votre prochaine soirée parfaite sera celle de demain si vous allez les voir.
Je leur souhaite un succès de même ampleur que la chanson Tu vuo' fa' l'americano (Toi, tu veux faire l'Américain) écrite en 1956 en napolitain par Nicola Salerno dont les paroles emballèrent Renato Carosone qui en composa très vite la musique en combinant le swing et le boogie-woogie. Il la chantait en jouant du piano. Bruno Gaccio a choisi la guitare et c'est parfait.
Je ne raconterai pas la fin mais je peux vous donner le secret de Carlo pour réussir leur recette fétiche et donner ce goût si particulier aux pâtes à la napolitaine. Il faut les cuire al dente et pas comme le font les Français, même si il n'y a pas mort d'homme à louper la cuisson. Ce qui donne ce goût si particulier au plat ce sont les lamelles d'ail ultra fines et dorées dans l'huile
Les pâtes à l'ail
De Bruno Gaccio, Philippe Giangreco et Jean-Carol Larrivé
Avec Bruno Gaccio et Philippe Giangreco
Du jeudi au samedi à 19 heures
Jusqu'au 31 décembre 2019
Théâtre La scène Parisienne

lundi 7 octobre 2019

Alice et le maire, le second film de Nicolas Pariser


J'attendais beaucoup du film Alice et le maire réalisé par Nicolas Pariser dont c'est le second long métrage. Cette histoire de personnage politique qui se sent vide après trente ans de vie politique m'intéressait. Qu'on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann, pour tenter de remédier au problème me semblait un excellent (et plausible) point de départ. Mais j'ai été déçue.

Le film a été tourné d'aout à octobre 2018 dans une très grande ville, Lyon en l’occurrence, que l’on reconnaît parfaitement, ce qui renforce le scénario en terme de crédibilité.

Le contraste entre le faste des décors et la vacuité des décisions est voulu. D’ailleurs la caméra n’est jamais complaisante. Les bureaux sont le plus souvent vides et on ne peut pas dire que les employés croulent sous les dossiers. Ils sont certes occupés mais surtout pour remporter des batailles ... de communication.

La seule personne à être consciente du désastre, et c’est à mettre à son crédit, c’est Paul Théraneau (Fabrice Luchini) le maire, socialiste (la ville de Lyon est dirigée par un maire socialiste depuis) qui semble épuisé, par des années de responsabilité à la tête d’une machine qui désormais tourne dans le vide.

Arrive Alice (Anais Demoustier) qui n'est pas au pays des merveilles et en qui on place beaucoup d’espoirs .... peut être différents selon qu’il s’agisse de Mélinda, sa collègue de la communication, chargée de lui expliquer ce job si particulier (Nora Hamzawi) que la directrice de cabinet du Maire (Léonie Simaga, criante de vérité) portée par l’ambition. Peu de monde fonctionne "normalement" et Alice a beau être philosophe, elle peine à se situer. Nous aussi et c’est là la faiblesse du film qui brille davantage par l’interprétation du duo annoncé par le titre que par l’analyse du pouvoir.

Du coup le réalisateur ne dénonce rien et ne propose pas un nouveau modèle politique.  Il se contente de nous mettre sous les yeux les dérives qui ne sont pas un mystère : langue de bois, gâchis financiers, dérives, querelles d’influence... ballet des courtisans et des opportunistes comme ce Patrick Brac (Thomas Chabrol).

La définition de poste d’Alice, qui se veut révolutionnaire, est de travailler aux idées en prenant du recul mais je n’ai pas perçu de suggestion encourageante. S’il faut effectivement se satisfaire que "plus rien n’est possible hormis la gestion de la pénurie" il y a de quoi finir dans un asile comme le personnage de Delphine (Maud Wyler, qui jouait la Juliette si peu conformiste de Perdrix), dont le mari ne sait pas si elle est folle parce qu’elle est lucide ou le contraire.

Je me suis posée quelques questions sur la portée des intentions éventuelles du réalisateur. A-t-il intentionnellement mentionné que le maire est socialiste pour renforcer l’argument selon lequel ce partie politique est à court d’idées ou l’a-t-il fait parce que tout le monde sait que la ville de Lyon où se déroule l'histoire est dirigée par un socialiste ?

Alice hésite entre Gauthier (un ex aujourd'hui marié à Delphine) et Xavier, un citoyen qu'elle a vu à travers une vitre sans tain, et il est peu déontologique qu'elle lui ait adressé la parole, car ce type d'investigation doit resté secret. Chargée d’aider son patron à penser, elle a autant de mal que lui à se déterminer, que ce soit sur le plan amoureux (elle change de partenaire sans que l’on perçoive jamais un quelconque attachement) ou professionnel, étant totalement incapable de se projeter dans un avenir à moyen terme. A-t-on voulu signifier que la jeunesse était indécise ?

Le personnage de Delphine est extrêmement émouvant mais a-t-on cherché à démontrer que la conscience écologique menait à la folie ? En tout cas on voit combien les hommes politiques ne s'en soucient pas beaucoup.

On sort de la projection avec le sentiment d’être paralysé par une impuissance infinie. Pourtant la scène finale révèle que le maire a écrit un livre et qu'Alice a une petite fille (dont on ignore qui est le père ....). L’un aura-t-il sauvé l’autre ? 

dimanche 6 octobre 2019

Une fille sans histoire de Constance Rivière

Une fille sans histoire se termine par une lourde sentence : 12 mois de prison dont 6 avec sursis, et ce n'est pas moi qui spoile la fin puisque Constance Rivière donne dès le début cette information à ses lecteurs.

C'est le récit tragique d'une imposture, mais d'une imposture non préméditée et qui n'avait pas d'autre intention que d'attirer l'attention sur soi, de se fabriquer en quelque sorte "une histoire" qui permettrait à Adèle d'exister enfin aux yeux de tous.

J'ai beaucoup de compassion pour cette jeune femme qui, gamine, ne savait pas qui était sa mère ni ce que faisait son père. Certes elle est coupable de s'être approprié un bout de vie qui n'était pas le sien mais elle n'a jamais réclamé d'indemnisation et on la voit se dévouer au sein d'une association de victimes, toujours prête à aider tout le monde, à se rendre aux hommages, à consacrer beaucoup de temps (certes elle en a) à l’association des victimes où elle est même recrutée comme salariée.

Ce qui est tragique c'est l'encouragement des médias à se raconter, c'est le manque de discernement de Said à prendre ses paroles "pour argent comptant", c'est encore l'aveuglement de l'association qui ira même jusqu'à l'employer, l'incitation du propriétaire du studio de Matteo à s'installer chez lui, et cela ce n'est pas faire preuve de mythomanie de le dire.

Adèle n'a pas construit une fausse déclaration. Le mensonge a grandi en raison de concours de circonstances et particulièrement de l'absence de protocole d'interview des victimes.

Mais avant d'aller plus loin je voudrais rappeler le contexte dans lequel les français se trouvent à la veille de ce vendredi 13 novembre 2015. Le pays a été bouleversé par l'attentat de Charlie Hebdo, qui a fait 12 morts et 11 blessés le 7 janvier 2015, suivi par la prise d'otages de l'Hyper Cacher de Vincennes (4 morts parmi les otages plus le terroriste). Constance Rivière rappelle à juste titre ces faits comme ayant pu influencer son personnage. Qui ne se souvient pas de cette marche le dimanche 11 janvier menée par 44 chefs d’état et de gouvernement ? Il était alors "normal" de proclamer "nous sommes Charlie". Je me souviens qu'on m’avait demandé de mentionner cette affirmation sous ma signature électronique dans des courriers administratifs en témoignage de solidarité. La France est en état de psychose.

Et puis, alors que la situation semblait s'apaiser, les attentats du 13 novembre ont éclaté en plusieurs endroits de Paris, juste après le début du match à Saint-Denis où se déroula le premier de la série. Je suppose que chaque français se souvient parfaitement de ce qu'il faisait ce soir là (à l'instar du 11 septembre 2001). Pour ma part je me revois sentir dans ma poche le signal du premier SMS sur mon téléphone me demandant si je me trouvais en sécurité, suivi par des dizaines venant de toutes parts, y compris d'amis américains qui avaient appris la nouvelle avant moi, qui ignorais encore ce qui se passait et qui l'ai découvert, comme Adèle, en allumant la télévision.

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