mercredi 18 mai 2022

Saint Jacques de Bénédicte Belpois

Evidemment, avec un titre pareil, Saint Jacques m’a fait penser à Compostelle et vous avez sans doute été comme moi. J’avais déjà lu plusieurs récits de cette marche et je n’avais guère envie d’en découvrir un de plus, même écrit par la plume de Bénédicte Belpois qui m’avait tant touchée avec son premier roman, Suizaparu en 2019 aux Éditions Gallimard.

Mais je n’allais pas faire ce caprice. J’ai compris assez vite que Jacques serait un être de chair et d’os. Que l’Espagne allait de nouveau jouer un rôle et que le voyage se déroulerait dans les Cévennes. L’auteure a toujours cet art de décrire les paysages en vous donnant immédiatement envie d’acheter séance tenante un billet de train pour aller respirer les odeurs qu’elle nous met en mots sous les yeux.

Mais auparavant, vous découvrirez comment la vie de Paloma avait été "un Everest de difficultés" (p. 49) malgré la présence joyeuse de sa fille Olympe, dite Pimpon, et comment l'hôpital était devenu son travail et sa famille.

A la mort de sa mère, que cette femme appelle Camille comme s'il s'agissait d'une personne extérieure à son foyer, elle hérite d'une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d'abord décidée à s'en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s'installer dans la vieille demeure et de la restaurer. Les rencontres avec des personnalités attachantes derrière leur austérité vont réveiller chez cette femme qui n'attendait pourtant plus rien de l'existence bien des fragilités et des espoirs.

Les débuts sont difficiles. Les Cévenols détestent les parisiens qu'il surnomment les "Tout vu, tout fait" (p. 54). Et puis tout change. On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaitre, on devine juste, une fois qu'on les a rencontrées, qu'on ne pourra plus jamais vivre sans elles (p. 58).

Si Paloma n'espérait rien de spécial en arrivant c'est qu'elle n'était alors qu'une gosse de la ville nourrie de poulet aux hormones (p. 28) et marquée au fer blanc par le manque d'amour de sa mère. C'est une certitude. Elle le lui a écrit dans un cahier : je ne t'ai jamais aimée (p. 63).

Je ne pouvais que me sentir solidaire de cette faille puisque j'ai connu semblable déclaration, quoique je me demande si je n'ai pas entendu pire. Quoiqu'il en soit, ce qui est passionnant dans la manière dont Bénédicte Belpois traite le sujet c'est que malgré tout il existe un chemin entre la mère et l'enfant et que si l'un ne l'emprunte pas ce sera à l'autre de le faire, avec sa mère ou toute autre personne de substitution.

Ce roman nous entraine dans une région restée sauvage, abandonnée des administrations, mais où la valeur humaine demeure la règle d'or. Pour y avoir passé quelques semaines je sais combien cette analyse est juste. Des souvenirs de soupe d'ortie au coin du feu, de petits fromages de chèvre et de balades à travers les montagnes me sont revenus comme par enchantement. Seule m'a intriguée l'étonnante allusion à Pauline Lafont (p. 109), pour situer le personnage d'Eliane parce que je sais que la fille de l'actrice est décédée suite à une terrible chute au cours d'une randonnée en août 1985.

Bénédicte Belpois a l'art de démêler ce qui relève des astres et de la malédiction (p. 108) de ce qu'on croit parvenir à maitriser de son destin. Et comme elle a bien fait de nous rappeler la parole de Lacan en dédicace !

Ce qui est particulièrement réussi dans ce roman c’est qu’on y croit comme s’il s’agissait d’une confession dont chaque mot est vrai. Impossible d’imaginer qu’il s’agit d’une fiction. J’ai vu chacun comme s’il était mon propre voisin(e) et la fin, inattendue, a achevé de me bouleverser.

Bénédicte Belpois a passé son enfance en Algérie. Elle vit aujourd'hui en Franche-Comté où elle exerce le métier de sage-femme. Je lui trouve à bien des égards des ressemblances avec Agnès Ledig.

Saint Jacques de Bénédicte Belpois, Gallimard, en librairie depuis le 8 avril 2021

mardi 17 mai 2022

Découverte des Juliénas

Je ne sais pas s'il faut dire découverte "des" Juliénas ou "du" … mais une chose est sûre, il ne faut pas prononcer pas le s final. Ne me demandez pas pourquoi. Je dirai simplement qu’il en est de même pour Paris.

Ce cru, en tout cas, n'a qu'une couleur, le rouge, unique cépage 100% Gamay noir à jus blanc et une unique forme de bouteille mais -on n'y pense pas assez- il peut autant s'ouvrir en bouteille qu'en magnum. Et compte tenu de ses prix cette taille est bien équivalente au coût d’un bouquet de fleurs. Il faudra y songer quand vous ne saurez pas quoi offrir en remerciement d’une invitation à dîner.

Le juliénas est reconnu par l'Institut national de l'origine et de la qualité (INAO) comme appellation d'origine contrôlée (AOC) depuis le décret du 11 mars 1938.

L'appellation couvre 4 communes, principalement dans le Rhône et pour une petite partie en Saône-et-Loire dans le vignoble du Beaujolais. Elle est l'un des dix crus de ce vignoble, qui sont du nord au sud : le saint-amour, le juliénas, le chénas, le moulin-à-vent, le fleurie, le chiroubles, le morgon, le régnié, le brouilly et le côte-de-brouilly.

Il serait abusif de se plaindre de l'énorme popularité du Beaujolais Village tout comme il serait stupide de réserver ce vin à une consommation épiphénoménale de novembre. Disons qu’en mai, déguste ce qui te plait ! En toute modération, comme il convient de le dire.

Le terme même de Juliénas a été donné à ces vins les vins en l’honneur de Jules César qui occupa la région en l’an 100 avant J.-C. Il se peut même que ses légions y cultivaient déjà la vigne… Et voilà pourquoi le verre de dégustation est gravé d’un empereur.

Ces vins se cultivent à une altitude qui varie de 250 à 470 mètres, sur un versant de plus en plus pentu qui bénéficie d’un excellent ensoleillement. Ils bénéficient sans doute de l’une des diversités de sols les plus importantes du Beaujolais : schistes, diorites, grès, granites, piémonts mais aussi argile et surtout les fameuses Pierres bleues (pour 42% du terroir).

Il faut beaucoup de force et de courage aux ceps pour s’épanouir sur un sol majoritairement pauvre et trouver des ressources. La vaillance des vignes s’exprime donc dans le bouquet complexe des arômes floraux, fruits, épices et notes minérales qui s’allient harmonieusement.

lundi 16 mai 2022

Le Syndrome de la brasse coulée de Julia Mattera

Le titre est fantaisiste mais en fin de compte judicieux. Le Syndrome de la brasse coulée nous immerge en douceur dans l’ambiance d’une maison de retraite, bien loin des reproches que l’on fait en ce moment à ces établissements.

Julia Mattera emploie une formule élégante pour dire que les pensionnaires soient proches du grand départ (p. 186). Mais elle nous montre qu’ils sont nombreux à avoir encore suffisamment de vitalité pour se faire plaisir à exercer une activité sportive, tomber amoureux, et surtout apprécier les bons petits plats originaux de Momo, la cuisinière aux origines antillaises.

J’ai apprécié ce récit qui prend des allures de journal de bord où les voix se répondent. On est alternativement dans le cerveau de chacun des personnages principaux dont on partage les inquiétudes et les espoirs. Aucun ne prend le pas sur les autres. Par contre les caractères sont bien tranchés. C’est un roman résolument positif pour nous convaincre qu’il n’y a pas d’âge pour renouer avec les principes de vie et en retrouver le goût. Et même envisager de se remettre en couple, sous le regard bienveillant de ses grands enfants.
Ancien champion de natation, Oscar pensait agir pour le bonheur des siens. Toute son énergie était tournée vers sa réussite afin de les mettre à l’abri du besoin. Mais lorsque sa femme le quitte, lasse de ses absences, et de sa fuite face à la réalité, il se laisse sombrer, s’éloignant de son fils, de sa famille et de ses racines. C’était compter sans la détermination de sa tante Mimi qui prend toujours les problèmes à bras le corps, et surtout de sa mère, Zette, qui décide d’élaborer un stratagème pour le faire revenir dans sa région natale et, surtout, le sortir de sa coquille et de son train-train quotidien. Qui aurait pu prévoir qu’en devenant professeur d’aquagym dans une maison de retraite Oscar apprendrait à être heureux ?
J’ai aimé les descriptions et le lexique alsacien qui m’a replongée dans le particularisme réégional d’une Alsace où j’ai passé quelques années. J’ai utilisé une des assiettes transmises pa ma grand-mère pour faire la photo qui illustre cet article. Elle fait partie de la série emblématique lancée en 1904, par la Faïencerie de Sarreguimes sous le nom d’Obernai, et conçue par le dessinateur et aquarelliste alsacien Henri Loux. Ses plats et assiettes représentent surtout des scènes de la vie campagnarde et sont connus dans le monde entier.

Le seul reproche qu’on pourrait faire à l’auteure est de nous faire saliver à longueur de pages en citant une multitude de spécialités culinaires sans daigner nous en donner les recettes, à l’inverse par exemple d’Une soupe à la grenade. Il est vrai que, sortis de leur contexte, les plats emblématiques de la cuisine alsacienne n’auraient sans doute pas la même saveur. J’ avais oublié combien la bonne chère compte en Alsace.

Julia Mattera a raison de souligner la détresse du grand âge face à la désertion de la jeunesse. On a beau nous parler sans cesse d’actions intergénérationnelles, elles sont rarement effectives, et a fortiori au quotidien. C’est la musique d’un jeune homme qui a donné son titre à l’ouvrage. Quand Zette invoque le Syndrome du djembé magique (p. 166) Thérèse la corrige en précisant plutôt celui de la brasse coulée.

Les actions entreprises par Oscar et Momo sont simples, peu coûteuses, mais efficaces. Prima ! (Autrement dit Bravo en alsacien).

Alsacienne dans l’âme, Julia Mattera a grandi à Mulhouse au sein d’une famille nombreuse. Menant une vie simple avec des parents ouvriers, elle se passionne très tôt pour la lecture et l’écriture. Elle rédige son premier roman à douze ans. Une fois obtenue une licence en lettres modernes, elle commence sa carrière comme libraire avant de se consacrer exclusivement à des cours de Littérature à domicile afin d’avoir davantage de temps pour écrire. De 2012 à 2020, elle publie sous divers pseudonymes des ouvrages historiques et fantastiques mais c’est sous son patronyme que parait Le Fermier qui parlait aux carottes et aux étoiles, qui a été sélectionné dans la sélection 2222 du prix du Lys du Forum du livre de Saint-Louis. Elle y exprimait déjà son amour pour sa région et la nature, la gastronomie et une vision positive des relations humaines. On peut donc dire que Le Syndrome s’inscrit dans une continuité.

Le Syndrome de la brasse coulée de Julia Mattera, Flammarion, en librairie depuis le 4 mai 2022

dimanche 15 mai 2022

Et mes jours seront comme tes nuits de Maëlle Guillaud

Les questions de manipulation, de dépendance et d’emprise sont au coeur des romans de Maëlle Guillaud. Après la religion et la famille elle explore une vie de couple polluée par le mensonge et la perversion, avec une originalité singulière puisque la trahison provient d’une tierce personne qui tire les ficelles. Pourquoi ? Quelle est sa motivation ? La jalousie, l’amour, la vengeance, les représailles ? Le lecteur se fera sa propre opinion au fil des pages.

Ce troisième roman est aussi réussi que les précédents. Il ne fait aucun doute que cette auteure a bel et bien sa place sur la scène littéraire. Outre l’originalité de l’intrigue, Et mes jours seront comme tes nuits témoigne de la façon admirable dont l’écriture, pourtant à la troisième personne, réussit à nous placer au plus profond des émotions d’Hannah comme de celles de Juan.

Les allers-retours entre présent et passé, comme les trajets entre le monde libre et la prison, définissent une série de cercles concentriques dont on craint  que les victimes ne sortiront pas, tant il est vrai que le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… (p. 21)

Que ce soit chez elle, dans le RER qui la conduit à la maison d’arrêt, ou dans l’exercice de son métier de flûtiste, Hannah ne peut s’empêcher de penser à tout ce qu’elle a perdu depuis l’enfance. Elle songe surtout à celui qu’elle aime plus que tout malgré ce qu’il a fait, et qu’elle va retrouver au bout du trajet. On revit les principales étapes de leur vie commune depuis leur rencontre à Tanger, ville lumière cernée par les ombres inquiétantes.

Cette femme est forte. Elle est parvenue à avancer malgré les deuils. Elle puise son énergie dans la musique, comme Juan le fait dans la peinture, au grand regret de son père, avocat, dont on apprend qu’il voulait que son fils fasse du droit, j’ai obéi et je me suis noyé (p. 17).

Son compagnon, Juan assume la situation avec courage et ne se plaint pas lorsqu’il la retrouve pour cette unique heure hebdomadaire de parloir parce qu’il ne veut rien trahir de lui-même, ne rien exprimer, par crainte de ne plus pouvoir s’arrêter. Se livrer, c’est mourir un peu (p. 16).

Si je n’ai pas complètement déchiffré le sens du titre Et mes jours seront comme tes nuits, ni de la photographie de la couverture (pourtant très belle et évoquant pour moi le Paris de Robert Doisneau) j’ai par contre été très sensible à l’analyse comparative qui nous est proposée entre la musique et la peinture. Essentiellement tournée vers l’interprétation pour la première et vers la dissimulation pour la seconde : Le peintre est un menteur. Il réinvente la réalité, et derrière le mensonge, il y a encore le mensonge, c’est comme une seconde peau (p. 30).

Hannah aurait-elle dû s’alarmer de la mise en garde de Nassim, le grand ami de Juan, qui poursuit : Tu verras, Juan est à moitié ange, à moitié démon. Comme moi ? Elle ne veut pas céder à ses voix intérieures et à la phobie de la malédiction. Plus tard elle se culpabilisera d’avoir été aveugle : La défaite vient de soi, de cette sensation d’impuissance. J’aurais dû comprendre.

De multiples indices du drame à venir sont semés au fil des pages auxquels nous aussi nous serons plus ou moins vigilants. Hannah refuse de sacrifier ses sentiments. Elle est trop proche de Juan pour douter de la puissance de leur amour. Leurs histoires sont différentes, leurs souffrances ne sont pas les mêmes. Elle, elle a grandi dans l’ombre de disparus, lui, dans la quête vaine de chercher à effacer les traces des siens. Pourtant, elle sent en lui une familiarité, elle retrouve en lui cette vulnérabilité, cette béance dans le regard. Un effet troublant de miroir. Il la masque sous un voile d’intrépidité, d’audace et d’assurance, tandis qu’elle a l’impression d’être à nu (p. 99).

Juan a vécu des moments terribles dans une famille détestable. On apprend qu’un tableau lui a décillé les yeux. On a, dans le chapitre suivant, la confirmation qu’il s’agit de Guernica dont la symbolique est parfaitement décrite, qu’on la connaisse déjà ou pas. On comprend que le jeune garçon, horrifié par ses propres parents, veuille suivre l’exemple de Picasso et il est bon de rappeler que la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi (p. 100).

L’art ne suffit pas, malgré tout, à lutter contre les pires ennemis quand ceux-ci sont des monstres, l’Histoire le confirme régulièrement. Mais il demeure important de s’y référer, comme à une boussole pour maintenir le cap de la liberté.

Quant à la possibilité d’inverser la trajectoire du destin en cultivant l’intuition sans sombrer dans la paranoia de la superstition on ne saura qu’à la toute fin du roman si ce pari peut être gagné.

Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice et a fondé le prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, ce qui lui permet entre autres de rendre tout à fait authentiques ses propos sur l’univers carcéral. Elle a déjà publié, chez le même éditeur, le très remarqué Lucie ou la vocation et Une famille très française,

Et mes jours seront comme tes nuits de Maëlle Guillaud, chez Héloïse d’Ormesson, en librairie le 03 février 2022
Lu en format numérique de 192 pages

mercredi 11 mai 2022

Mon boss est nul, mais je le soigne ! par Gaël Chatelain-Berry

Les temps changent, les modes de lecture aussi … peut-être parce que je vous le dis sans vous faire languir : absorber un livre audio est encore plus complexe qu’une lecture numérique.

J’ai malgré tout tenté l’expérience avec bonne volonté puisqu’elle fait partie des étapes proposées dans le challenge Netgalley. Parmi les trois suggestions j’ai opté pour Mon boss est nul, mais je le soigne ! conçu et lu par par Gaël Chatelain-Berry.

J’avais sous-estimé la difficulté de l’exercice, en m’imaginant que ce type d’ouvrage ne me demanderait pas une attention soutenue et en étant persuadée de ma capacité à faire autre chose en parallèle, ce qui est le premier argument pour convaincre un lectorat de devenir un auditoire.

Je croyais être championne en temps masqué (c’est ainsi qu’on désigne le fait de faire deux tâches en même temps, et donc d’en gagner … du temps). Mais la constance de la voix de l’auteur exige curieusement une attention soutenue si on ne veut pas perdre le fil de ses démonstrations. Il est donc impossible de laisser le cerveau divaguer ou se consacrer à autre chose, même un truc tout simple comme faire la cuisine ou déjeuner, ce que je parviens par contre à faire en regardant un film sur ma tablette.

Voilà le hic, c’est que le livre audio, par définition, ne s’accompagne pas d’un visuel. Pourtant je dois dire tout d’abord que cette oeuvre est absolument passionnante, argumentée, et que je n’ai jamais entendu des phrases avec lesquelles j’avais envie de m’inscrire en faux. Je voudrais le donc recommander largement, que l’on soit manager ou « managé », et même dans le secteur public alors que les exemples sont presque tous inscrits dans le monde de l’entreprise.

C’est vraiment l’ouvrage que j’aimerais avoir sous la main, format papier, pour y coller des post-it aux pages me concernant le plus. Pour pouvoir m’y référer facilement ultérieurement. Pour l’intégrer à ma vitesse. Ici j’ai enquillé plus de 5 heures d’écoute - découpées en 26 sections- et si je l’avais fait par petits bouts je ne serais pas arrivée à la fin avant plusieurs jours, ce que le cadre du challenge ne permettait pas. J’ai déjà du mal lire en plusieurs fois un format numérique. Cela me semble encore plus difficile en audio.

Donc malgré un fond passionnant, sur un sujet (le burn-out) que je connais et qui m’intéresse, je n’ai pas été à l’aise avec la forme. Je ne parviendrai pas à retenir tous les chiffres et les statistiques qui sont donnés, les citations (pourtant fort bien choisies). Je constate que le support visuel m’est indispensable.

J’ai un peu contourné le problème en prenant des notes, quitte à mettre l’audition sur pause, mais ce n’est pas très pratique. Et je pense que je vais tenter de me procurer le texte, l’étudier, en tirer un enseignement personnel et … l’offrir à qui j’estime devoir changer pour ne plus être un « Bob », c’est-à-dire le pire manager que l’on puisse jamais rencontrer, en tout y compris en télétravail.

Sachant que le coût du stress au travail est estimé à 20 milliards d’euros par an, nous serons d’accord pour estimer cette lecture totalement nécessaire.

J’ai trouvé excellents les conseils et les pistes donnés pour sauver Bob (et son équipe) de ses défauts et d'en faire un manager efficace, pour le bien de son entreprise comme de ses collaborateurs. L’objectif est d’évoluer en bienveillance. L’auteur nous les donne avec autant de pertinence que d’humour et on enrichit aussi ses connaissances culturelles et sociologiques. Je connaissais bien le principe d’incompétence de Peter parce qu’il a été très popularisé après les années 70. Je savais qu’on avait perdu 1h 30 de sommeil comparativement à 50 ans auparavant, mais j’ignorais par exemple qu’un enfant sourit environ 500 fois par jour contre 5 fois pour un adulte.

J’ai retenu aussi des données effrayantes (dans la section 24) sur l’envahissement du professionnel dans nos vies en incitant à la réactivité permanente. Cela étant quand les Français assurent 1476 heures travaillées par an on remarque que ce sont les Mexicains qui sont en tête avec 2250 heures, bien devant les Chinois ou les Coréens. Je n’en suis pas très étonnée car ma fille qui vit au Mexique a accepté (avec le sourire) de consacrer 3 demi-journées en télétravail pendant ses congés. Il me semble malgré tout que ses supérieurs ont conscience de la vie privé de leurs collaborateurs et je lui souhaite de parvenir à négocier 3 demi-journées de récupération (sachant que le concept de RTT n’existe pas là-bas).

Une première version est sortie en 2017 et fait toujours partie des meilleures ventes des livres de management. La nouvelle édition (que j’ai écoutée) prend en compte le nouveau contexte du travail à distance dans lequel évoluent désormais de nombreux salariés et managers. Et, comme le souligne l’auteur à la fin, il y a aussi des comportements à modifier dans le cadre de la vie de couple ou de famille.

Gaël Chatelain-Berry est auteur, consultant et conférencier. Il a travaillé plus de 20 ans en tant que manager dans de grands groupes media tels que TF1, Canal+ ou NRJ. Il est le créateur du podcast « Happy Work », le podcast francophone le plus écouté sur le bien-être au travail.

Mon boss est nul, mais je le soigne ! Comment transformer le pire des patrons en manager bienveillant par Gaël Chatelain-Berry, lu par Gaël Chatelain-Berry, Grégory Le Fourn
Durée environ 5 heures
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

mardi 10 mai 2022

Vivantes de Marie-Haude Mériguet

Je poursuis les découvertes favorisées par NetGalley avec Vivantes de Marie-Haude Mériguet. Cet ouvrage a ceci de particulier qu'il a été auto-édité, et qu'il est, qui plus est, propulsé depuis peu de temps dans la jungle littéraire.

Je vous invite à ne pas le manquer. C'est un grand coup de coeur pour cette vraie plume, pour le voyage en Italie qui nous est offert et pour la leçon de vie qui est en filigrane de ce livre que l'on pourrait classer parmi les romans d'initiation.

Je n'aurais peut-être pas tendu spontanément la main vers lui en raison d'une couverture surexposée mais, après lecture, elle s'avère correspondre à la perfection au contenu.

Le livre commence aujourd'hui mais remonte très vite dans le temps, en juillet 1996, quand Nicolette est envoyée en Italie pour s'occuper des deux garçons d'une famille franco-italienne. Pour l'étudiante avide de voyage et d'émancipation, cette immersion dans les paysages grandioses des Dolomites est le début de l'aventure.


Elle y rencontre Faustine, une toute jeune femme aussi solaire que brillante, aussi belle que mystérieuse qui a ce coté mystique qu'elle j’aime bien (p. 117). Leur entente est évidente. Leur amitié, immédiate. Ensemble elles traversent un concentré de vie absolu, où la liberté s’impatiente, où les extrêmes se côtoient.

Car Nicolette est une jeune adolescente, aux parents calmes et gentils, dans un foyer qui n’avait connu aucun drame et qui comprendra tardivement combien cette vie tranquille qu'elle leur avait tant reprochée en silence allait devenir un contraste absurde de réconfort lointain (p. 241).

Faustine, qui partage sa vie entre Bordeaux et l'Italie, où elle réside dans un décor paradisiaque (p. 99) a grandi auprès d'une mère qu'elle appelle par son prénom et dont elle dit elle-même qu'elle vit sa vie bourgeoise. Un peu de tout, beaucoup de rien. On ne dirait pas comme ça, mais c’est beaucoup de travail (p. 140).

C'est une famille où les apparences occupent le devant de la scène et où il n’y avait pas de problème tant que tout le monde était content (p. 102). Faustine a surtout reçu de l'affection de la part de la gouvernante de la famille, Agostina, qui prendra également soin de Nicolette. Malgré la complicité qui se noue entre les deux filles, il reste quelque chose d’insaisissable chez Faustine. Nicolette se culpabilisera de n'avoir pas tout compris : Je ne vis rien. Le changement qui avait eu lieu chez Faustine m’échappa (p. 106 ).

Derrière les secrets, au-delà des émerveillements, Nicolette devra trouver seule des réponses qui pourraient changer le cours de son été. Voire même, le cours de sa vie. Elle sera aidée par un objet singulier, cadeau de son amie (p. 145), une boussole brisée qui la guidera vers la vérité.

Sans en dire plus sur l'intrigue, et qui tient le lecteur en haleine jusqu'au bout, il faut saluer une construction qui oppose, sans prendre parti, deux milieux dont les valeurs sont différentes et qui ont leur façon de voir les choses et de régler les problèmes. Malgré ses difficultés à vivre, et sa fragilité, la jeune italienne est particulièrement bienveillante à l'égard de son amie. Quand celle-ci se désespère de n’avoir même pas de passion. estimant son existence plate et enfantine (p. 85) elle apporte un autre regard en la rassurant : N’aie pas honte que tes goûts soient différents, Nicolette, c’est justement ce qui est intéressant (p. 71).

La musique tient une place importante dans le déroulement de l'histoire et le lecteur appréciera que la play-list soit jointe à la fin. A son propos Faustine dira que la musique a cette magie-là. Elle me fait décoller. Elle rend la vie très, très vivante (p. 74). On retrouvera cet adjectif plus loin. Il résonne évidemment avec le choix du titre.

Née à Paris, où elle a grandi, Marie-Haude Mériguet habite désormais à Brest. Elle est l’auteure du blog Marie Grain de Sel, où depuis 2012 elle assouvit le plaisir d'écrire pour les gens, et de rassembler autour de ses mots une communauté de lecteurs avec qui elle aime échanger régulièrement.

Parallèlement elle a travaillé pendant près de dix ans dans les relations publiques. Elle exerce actuellement comme consultante dans les entreprises, où elle forme les professionnels à mieux s'exprimer dans leur travail. Rien d'étonnant donc à ce qu'elle aime observer les gens pour pouvoir les raconter tels qu’ils sont : beaux, curieux, complexes, cassés, surprenants. Humains.

Vivantes est son second roman. Il succède à Je vous en prie, silence que je me promets de découvrir une fois terminé le Challenge NetGalley.

Vivantes de Marie-Haude Mériguet, Editeur Books On Demand, depuis le 1er avril 2022
Books on Demand GmbH, abrégé BoD, est une plateforme d'auto-édition européenne créée en 2011 et qui, en 2013, domine le marché de l'autoédition européen. Le siège de l’entreprise est situé près de Hambourg en Allemagne. BoD offre ses services en Allemagne, France, Danemark, Finlande, Autriche et Suisse. 
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

lundi 9 mai 2022

Les Divalala de et avec Angélique Fridblatt, Gabrielle Laurens et Marion Lépine

C’est le troisième spectacle des Divalala, chanteuses, comédiennes et instrumentistes constituées en trio depuis dix ans, et pourtant le premier que je vois, un soir de dernière parisienne (pour le moment) mais je suis devenue fan en l’espace de quelques secondes tant la prestation suinte de talent. A tous les niveaux !

Certes, j’ai l’habitude des spectacles musicaux. J’ai déjà applaudi Marion Lépine dans Opérapiécé et je connais l’univers de la chanson À capella pour avoir notamment assisté à des représentations des Cinq de coeur, du superbe travail de Fork, et du non moins intéressant groupe franco-allemand Les Brünettes.

Croyez-moi si vous voulez, je place les Divalala un cran au-dessus. J’ai tout aimé, à commencer par une interprétation exemplaire car les voix sont belles, les rôles répartis équitablement entre les trois femmes. Chaque "chanson" s’inscrit dans un univers particulier avec sa propre chorégraphie et ses éléments de costumes. Les éclairages installent un décor sans avoir besoin de beaucoup d’accessoires. Les textes sont ciselé à la perfection, reprenant souvent en medley des extraits de chansons qu’on a énormément aimées. La prouesse est de les restituer sans les déformer et sans jamais tomber dans l’ironie tout en maîtrisant un coté kitsch parfaitement assumé.

C’est qu’il y a de l’humour et de la profondeur. Les choix de paroles sont nettement féministes et profondément humanistes.

C’est adapté à tous les âges. Les anciens se régaleront de voir les artistes sautiller sur l’air de tuyou -tou-tou de Véronique et Davina et seront cueillis par Les moulins de mon coeur, la musique oscarisée de Michel Legrand ou celle de Capri c’est fini qui s’achève en glissant vers le Boléro de Ravel. Les moins vieux seront émus de réentendre les si belles paroles d’au-revoir de Dominique À à son amour. Les plus cultivés reconnaîtront avec plaisir l’inspiration d’Edmond Rostand pour la tirade des adieux. Les plus jeunes riront des Nuits d’une Demoiselle sur le mode 2.0 qui est un petit bijou (on salue cette réécriture dusuccès de Colette Renard par Jeanne Cherhal).

A chacun de grappiller et reconnaître les extraits des tubes d'Elsa, Alain Chamfort, Claude Nougaro, Johnny, Sardou, Soprano, Demis Roussos, Cora Vaucaire, Hervé Vilard, Alain Bashung... 

Le rapport au public est sympathique, avec quelques sollicitations bien pensées. Et des conseils comme celui de ne pas s’installer dans ce qu’elles appellent la procrastination amoureuse.

Je n’ai pas peur de vous mettre l’eau à la bouche. Je suis certaine qu’elles vont revenir sur la scène du Palais des Glaces en automne prochain. Et d’ici là elles seront au festival Off d’Avignon, au Théâtre du Roi René où Hélène Zidi programme toujours des succès. Elles occupent le dernier créneau de la journée, celui qui permet au public de se reposer d’une journée éreintante en absorbant des notes joyeuses dans la tête.

Je pense que j’aurai du mal à ne pas retourner les voir cet été. Pour me régaler encore une fois.

Les Divalala de et avec Angélique Fridblatt, Gabrielle Laurens et Marion Lépine
Mise en scène de Freddy Viau, Orchestration vocale de Raphaël Callandreau,
Chorégraphies d'Eva Tesiorowski, Costumes de Black Baroque by Marie-Caroline Béhue
Perruques d'A&R,son de Olivier Coquelin, lumières de James Groguelin et Eric Schoenzetter
Du 11 Octobre 2021 au 11 mai 2022
Au Palais des Glaces / 37 rue du Faubourg du Temple, 75010 Paris / 01 42 02 27 17
Au Théâtre du Roi René, du 7 au 30 juillet 2022, à 22 h 35 sauf les lundis (durée 1h 25)

dimanche 8 mai 2022

Les tartines sont meilleures quand on les partage à deux d'Emily Blaine

J'adore les titres longs comme des jours sans pain, pardon pour le jeu de mots mais je n'ai guère l'habitude de chroniquer un livre de romance. Je me suis inscrite au Challenge Netgalley pour sortir de ma zone de confort et me voilà réjouie avec le petit dernier d'Emily Blaine au titre consensuel, Les tartines sont meilleures quand on les partage à deux.

Ce n'est pas un hasard si cette auteure est qualifiée d'ambassadrice de la romance française. Sa célébrité dépasse largement son lectorat puisque je connaissais son nom. J'ai donc ouvert le fichier de son roman en deuxième position, après Un fauve, ce qui témoigne de mon intérêt à la découvrir.

Le livre a beau être publié dans les prochains jours, il démarre en 2017, bien avant que les relations humaines soient perturbées par l'épidémie de COVID. J'imagine que ce contexte compliquera les romances …

Si le titre est sympathique il aurait pu être "Un jour peut-être", qui représente la promesse qu'Emma fait régulièrement à Tristan.
Tristan est photographe, Emma est médecin. Depuis leur rencontre lors d’un mariage, Tristan est convaincu qu’elle est la femme de sa vie. D’ailleurs, le destin semble d’accord avec lui : il ne cesse de mettre Emma sur sa route. Mais toujours le timing et les aléas de la vie les empêchent d’être ensemble. Alors, Tristan attend. Et Tristan y croit, pour eux deux. Mais après huit ans de relation en pointillés, de fuites d’Emma et de rupture sans explication, ne serait-ce pas le moment d’avancer pour de bon ? Soit il va tenter sa chance une dernière fois, soit il tournera définitivement la page de cette histoire… soit il retrouvera enfin celle qu’il aime.
J'ai aimé le reversement des clichés habituels de la séduction puisque l'histoire est racontée essentiellement du point de vue masculin et il est agréable de lire ses inquiétudes. Les personnages féminins sont solides et puissants, mais bien entendu pas dénués de sentiments et de craintes. Enfin l'amitié tien une place aussi essentielle que l'amour.

Je me suis demandé qu'est-ce qui caractérisait le plus un livre de ce genre, probablement l'omniprésence des dialogues au détriment des descriptions. On a en tout cas l'impression d'avoir entre les mains un scénario et on a la capacité de "se faire le film" nous-mêmes.

On suivra les parcours de 4 personnes. Hélène, aujourd'hui veuve, et qui a rencontré l'homme de sa vie dans un parking est presque à égalité d'importance avec le couple en devenir constitué par Tristan et Emma. Ses réflexions sont pleines de bons sens, et teintées d'un pragmatisme ironique : Donc il vaut mieux une histoire fantasme et douloureuse qu'une histoire réelle et adulte ? (p. 69)

Le dialogue principal entre Tristan et sa meilleure amie (et confidente) Hélène est interrompu par des flash-backs non chronologiques, qui sont récapitulés sur une sorte de parcours fléché qui, après m'avoir déroutée, s'avère finalement très judicieux.

Le dernier chapitre laisse la parole à Emma et il est intéressant d'avoir (enfin) son avis en revivant en accéléré les chapitres précédents. C'est très malin de reprendre, à huit ans de distance, les scènes de leurs étapes-clés. Le lecteur va enfin comprendre pourquoi la jeune femme enchaine les relations malsaines et toxiques.

L'auteure confie que ce sixième roman n'aura pas été le plus facile à écrire, en raison de son écriture non linéaire. Cela valait le coup (à quelques minimes erreurs, lapsus ou coquille, peu importe) et je l'ai apprécié. D'autant que j'aurais parié sur une autre fin et que j'ai adoré être surprise.

Les tartines sont meilleures quand on les partage à deux d'Emily Blaine, Collection &H, chez Harlequin, en librairie le 18 mai 2022 
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

samedi 7 mai 2022

Un fauve de Guepy Enguerrand

Ce n’est pas une nouveauté, et pourtant si, puisqu’il s’agit d’une réédition que je découvre parce qu’elle figure dans le challenge auquel je viens de m’inscrire.

J’ai été séduite par le thème "Élargir ses horizons NetGalley" assorti du défi, en l’espace d’un mois, de quitter ma zone de confort pour découvrir des territoires inconnus à travers 15 livres, dont certains audio, tous accessibles en version numérique, ce qui est déjà en soi une gageure car je ne suis pas autant à l’aise qu’avec le format livre.

Un fauve est le premier que j’ai choisi de télécharger parce qu’il est vrai que je chronique rarement des biographies même si ce livre est classé parmi les fictions, ce qui fait que je l’apprécierai comme tel.

Je connais assez bien l’histoire de Patrick Dewaere. J’ai vu la plupart de ses films. Il est l’acteur mythique de ma jeunesse. J’ai failli écrire « maudit » car je sais combien sa vie fut tragique. Et puis nous avons été quasiment voisins quand j’habitais dans le XIV° arrondissement de Paris. Je suis encore sous le choc de sa disparition.

C’est sur ce moment qu’Enguerrand Guépy focalise l’attention, en retraçant par la fiction la dernière journée de vie de l’acteur, en juillet 1982. Il démarrait le tournage du film de Claude Lelouch Edith et Marcel que le réalisateur tournera des années plus tard. Il a raison de rappeler qu’il en avait la carrure, qu’il s’était entrainé à cette fin et qu’il avait même décidé d’arrêter alcool et drogue pour mettre toutes les chances de son côté d’être à la hauteur du rôle dont il rêvait depuis dix ans. Et il y a lieu de croire qu’il aurait été un formidable Marcel Cerdan, et que pour la première fois il aurait passé le cap des nominations aux César pour enfin remporter une statuette.

Malheureusement il apprendra ce jour là qu’Elsa, la mère de sa seconde fille, le quitte pour son meilleur ami, Mich (Michel Colucci dit Coluche). Il se suicidera avec le fusil qu’il lui avait offert. L’intérêt du livre est de rester centré sur la personnalité de Patrick Dewaere sans jamais suggérer la moindre culpabilité de ceux qui ont passé avec lui ses dernières heures, en particulier Claude Lelouch : Il n’a rien vu venir parce qu’il n’y a rien à voir venir. C’est le mystère d’un homme face à son destin (p. 182).

Qui et comment aurait-on pu éviter cela ? L’acteur était une tête brûlée à surveiller comme le lait sur le feu (p. 42), mal dans sa peau, jaloux de celui qu’il appelle le Gros des Valseuses (Gérard Depardieu) à propos duquel il est très méprisant. On sent pointer dans les dernières pages une paranoïa fondée sur de graves traumatismes remontant à l’enfance.

Le surnom de fauve colle parfaitement à la peau du héros. les termes de Ferrari ou de pur-sang (p. 87) auraient autant convenu. Celui que lui avait donné Lelouch était plus positif, Champ (pour champion, p. 35) et le livre raconte la première confrontation avec Evelyne Bouix, la future Edith, comme si c’était un match. Le récit a beau être écrit à la troisième personne on est totalement dans le cerveau de Patrick, ce qui construit l’émotion et instaure un certain suspense alors qu’on n’ignore rien de la fatalité de l’issue.

C’est un hommage à Patrick Dewaere autant qu’un portrait en creux de Claude Lelouch. L’écriture est très lyrique, peut-être correspond-elle à des standards qui se sont émoussés parce qu’on écrit aujourd’hui avec moins de filtre. Mais cette voix colle à la perfection à l’époque où les faits se sont produits, où Bouvard était un présentateur vedette alors que le magazine Femme d’Aujourd’hui avait le monopole des confidences des vedettes qui s’expriment désormais sur les réseaux sociaux.

Un fauve ne brise pas la légende. Le roman la conforte en respectant le souvenir qui reste de cet immense acteur.

Écrivain et metteur en scène, Enguerrand Guépy a notamment publié en 2021, également aux Éditions du Rocher, Ceci n'est pas mon corps, un roman noir qui comporte lui aussi sa part de mystère.

Un fauve de Guepy Enguerrand, Éditions du Rocher, réédition du roman paru en 2016, avec une nouvelle couverture, en librairie le 18 mai 2022
Chroniqué dans le cadre du #ChallengeNetGalleyFR

jeudi 5 mai 2022

Les passagers de la nuit

Mikhaël Hers situe le déroulement de son dernier film Les passagers de la nuit dans les années 80 c’est parce que ce sont celles de son enfance. Je n’ai pas le même regard que lui peut-être parce que je suis née un peu plus tôt et qu’elles sont associées à l’arrivée du SIDA et autres catastrophes. Je ne suis pas sensible à l’architecture des tours du XV° arrondissement qu’il a choisies comme cadre. En décoration, l’association du marron avec de l’orange me heurte. Les vêtements de cette époque donnait aux silhouettes une allure mal fagotée.

Voilà sans doute pourquoi je n’ai pas été charmée par ce film. Voir les personnages enchaîner cigarette sur cigarette m’a extrêmement agacée. Je n’ai pas du tout la nostalgie des cassettes VHS ou du téléphone à touches. Mais j’ai été sensible à l’immense qualité de l’interprétation, toute en finesse et sensibilité par l’ensemble des comédiens, les plus professionnels comme Charlotte Gainsbourg, Emmanuelle Béart et Didier Sandre, tout autant que par les moins expérimentés.
Elisabeth vient d'être quittée par son mari et doit assurer le quotidien de ses deux adolescents, Matthias et Judith. Elle trouve un emploi dans une émission de radio de nuit, où elle fait la connaissance de Talulah, jeune fille désœuvrée qu'elle prend sous son aile. Celle-ci découvre la chaleur d'un foyer et Matthias la possibilité d'un premier amour, tandis qu'Elisabeth invente son chemin, pour la première fois peut-être. Tous s'aiment, se débattent... leur vie recommencée ?
Le film est classé parmi les drames, mais il flirte avec le genre comédie romantique et le documentaire. Il faut saluer le montage de Marion Monnier. L’œil ne fait pas la différence entre les documents d’archives, les scènes tournées classiquement et celles qui l’ont été en 16mm, avec une caméra Bolex ou en 35 mm, sans compter le travail accompli sur le grain de l’image avec le chef opérateur Sébastien Buchmann. Et puis l’idée d’utiliser des extraits de films qui sont encore cultes est absolument formidable. Toute une génération a été marquée par le décès tragique de Pascale Ogier après son interprétation si sensible dans Les nuits de la pleine lune d'Eric Rohmer (1984), que l'on voit aussi dans un court extrait du Pont du nord de Jacques Rivette (1981). On remarquera aussi une scène de Jacques Rivette, le veilleur film documentaire de son ancienne collaboratrice Claire Denis, comme assistante au début des années 1980.

Mikhaël Hers a manifestement voulu rendre hommage aux cinéastes de la Nouvelle Vague à travers ces extraits de films de Rohmer et de Rivette (ne manquent que Truffaut et Godard …). Le choix de Noé Abita pour incarner Talulah est lui aussi signifiant car elle fait penser immédiatement à Pascale Ogier dont on sentirait presque la présence.

Je ne me verrais pas vivre dans ce quartier de Beaugrenelle, sorti de terre dix ans auparavant, mais je reconnais qu'il compose le décor idéal pour incarner la modernité mais aussi susciter l’inquiétude éventuelle et l’anonymat des grands espaces. Il entoure la Maison de la Radio où va travailler Elisabeth. Et il est autant cinématographique de jour comme de nuit.

Le film se déploie sur 7 ans mais je n'ai pas senti les années passer. le décor est tellement minéral qu'on ne perçoit pas de changement. Et la garde-robe des personnages n'évolue pas. Ce qui est par contre très réussi c'est la manière dont Elisabeth, qui manifestement n'a pas de formation particulière, parvient à éviter la précarité en cumulant deux emplois plutôt sympathiques (malgré leurs contraintes et la fatigue engendrée). 

On retrouve l'importance des émissions de nuit, alors que les réseaux sociaux n'occupaient pas encore le terrain de la solitude. Et le fonctionnement des bibliothèques de quartier, véritable lieux de rencontre, à un moment où le prêt est encore une affaire humaine, et non de robots.

La place accordée à la fragilité et à l'émotion est savamment dosée. C'est un film qui impose le respect. j'en retiens cette phrase : Il aura été ce que nous aurons été pour les autres, ces inconnus magnifiques.

Les passagers de la nuit, réalisé par Mikhaël Hers
Avec Charlotte Gainsbourg (Elisabeth), Quito Rayon Richter (Matthias), Noée Abita (Talulah), Megan Northam (Judith), Thibault Vinçon (Hugo), Laurent Poitrenaux (Manuel), Emmanuelle Béart, (Vanda Dorval) Didier Sandre (le père d'Elisabeth)
Sortie nationale le 04 mai 2022

mardi 3 mai 2022

L’île des âmes de Piergiorgio Pulix

Je n’aurais probablement pas ouvert spontanément L’île des âmes et le fait d’intégrer des ouvrages de genres différents dans une sélection de prix est donc appréciable. J’ai du coup entrepris un voyage dans un coin perdu de Sardaigne, qui est une région où je n’ai jamais mis les pieds mais dont je savais qu’elle avait une forte identité.

Je n’ai pas été surprise qu’on m’annonce une immobilité séculaire au niveau linguistique (p. 45) et j’ai vraiment apprécié les insertions d’expressions en langue sarde. Les descriptions d’une nature aussi sauvage que romanesque et envoûtante, propice aux légendes, m’ont vraiment plues. Je ne suis pas surprise d’apprendre que Piergiorgio Pulixi est originaire de la région.
Depuis plusieurs décennies, la Sardaigne est le théâtre de meurtres rituels sauvages. Enveloppés de silence, les corps de jeunes filles retrouvés sur les sites ancestraux de l’île n’ont jamais été réclamés. Lorsque les inspectrices Mara Rais et Eva Croce se trouvent mutées au département des “crimes non élucidés” de la police de Cagliari, l’ombre des disparues s’immisce dans leur quotidien. Bientôt, la découverte d’une nouvelle victime les place au centre d’une enquête qui a tout d’une malédiction. De fausses pistes en révélations, Eva et Mara sont confrontées aux pires atrocités, tandis que dans les montagnes de Barbagia, une étrange famille de paysans semble détenir la clé de l’énigme.

La violence de certaines scène a été difficile à soutenir et les motivations rituelles ont échappé à ma logique. J’avoue que les rites de la civilisation muragique s’apparentent pour moi à de la science-fiction (p. 145) et que je suis peu sensible à éffacer la frontière séparant l’homme du divin. 

Difficile d’en raconter plus sans spoiler. Je ne pourrai même pas dire si les coupables seront punis mais sachez qu’une affaire non résolue est la condamnation la plus sévère que peut subir un policier (p. 45). Le nombre de téléfilms sur les affaires de cette catégorie en témoigne.

L’éditeur nous précise que « la première enquête de Mara Rais et Eva Croce nous plonge dans les somptueux décors de la Sardaigne, au coeur de ténèbres venues du fond des âges ». On peut donc légitimement en déduire que nous retrouverons ces deux femmes et que d’autres opus sortiront dans les années à venir, qu’il s’agisse d’affaires mystérieuses ou moins. Et qui sait, peut-être une série policière sur une chaîne de télévision ?

Piergiorgio Pulixi est né en 1982 à Cagliari dans le sud de la Sardaigne. Il a été libraire avant de se consacrer à l’écriture. Après une expérience d’écriture collective de romans noirs, il s’est lancé dans une saga policière en 4 volumes, primée par le prix Glauco Felici et le prix Garfagna. Il est aussi l’auteur d’une série intitulée I canti del male (Les Chants du mal). L’Île des âmes est son dernier roman, publié en 2019 par Rizzoli, et le premier traduit en France.

L’île des âmes de Piergiorgio Pulix, traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux, Gallmeister, en librairie depuis le 1er avril 2021
Prix Scerbanenco (prix italien de fiction policière)
Lecture entreprise dans le cadre du Prix des lecteurs d’Antony

lundi 2 mai 2022

Les confluents d’Anne-Lise Avril

J’ai d’abord suivi les efforts de Jaya et Aslam en poursuivant la lecture du premier chapitre qui se déroule en 2040. J’ai donc sauté des pages pour ne pas perdre le fil de leurs tentatives de sauver la planète. A la manière du colibri, chacun avec ses moyens, ce qui nous interroge sur ce qui relève de la fatalité et sur la force d’adaptation de l’être humain.

Le frère, resté sur place, replante inlassablement la mangrove, espérant faire barrage à la progression de l’océan. La soeur, partie rejoindre une cohorte de scientifiques, fixe d’immenses draps blancs sur la banquise, comptant sur la réflexion du rayonnement solaire pour ralentir la fonte des dernières glaces.

J’ai ensuite fait un bond en arrière en revenant en 2009 pour voyager cette fois avec Liouba et Talal. Et ce n’est qu’en refermant Les confluents que l’illustration de couverture est devenue évidente, un peu comme on déchiffre un rébus. J’ai repris alors le résumé figurant au dos du livre :
Liouba est une jeune journaliste qui parcourt le monde à la recherche de reportages sur le changement climatique. En Jordanie, elle croise la route de Talal, un photographe qui suit les populations réfugiées. Entre eux, une amitié se noue qui se transforme vite en attirance. D’année en année, le destin ne cessera de les ramener l’un vers l’autre, puis de les séparer, au gré de rencontres d’hommes et de femmes engagés pour la sauvegarde de la planète, et de passages par des théâtres de guerre où triomphe la barbarie. Liouba et Talal accepteront-ils de poser enfin leurs bagages dans un même lieu ?
Il y a beaucoup d'amour qui se dégage de ce premier roman fort réussi. Fraternel, filial, parental, amoureux … le sentiment se décline à l'infini. Mais il y a aussi énormément de gravité avec en surimpression les catastrophes climatiques imminentes (déjà visibles dans le premier chapitre se déroulant en 2009) et la violence politique russe qui fait tellement écho à l'invasion de l'Ukraine.

Certains passages sont effrayants comme l’allusion à la surexploitation de l’Arctique par les russes avec l’aide de Pékin en gaz naturel, pétrole, charbon et minerais rendue possible par la fonte des glaces et dont  le transport par le détroit de Béring accélérera encore le réchauffement climatique (p. 110). Pourtant l’auteure nous a demandé : Reste-t-il de la place pour la poésie ? (p. 45)

Liouba et Talal m’ont semblé être des personnages de science-fiction. Est-ce parce qu’ils portent des prénoms peu ordinaires à nos oreilles, pour une situation qui ne l’est pas moins ? Anne-Lise Avril alterne les passages qui se déroulent à partir de 2009 avec d’autres qui se situent en 2040. Mais autant la science fiction n’est que pure imagination, autant le monde qui nous est décrit ici pourrait devenir notre réalité car le dérèglement climatique n’est plus une hypothèse.

Liouba et Talal ont une forte conscience écologique mais la journaliste préfère rester pragmatique au motif que Les rêves de thébaïdes occultent souvent la réalité (p. 68). De son côté son ami doute sur la capacité à changer le monde. Les survivants le mettent en cause en constatant, sans aucune animosité : A quoi servira ton reportage ? Tout le monde sait déjà ce qui se passe à Alep. Et personne n’agit. Nous sommes seuls au monde (p. 133).

Face à la traversée d’évènements tragiques où ils auraient pu eux aussi perdre la vie, ils vont éprouver la culpabilité des survivants (p. 143). L’espoir n’est cependant pas évanoui : C’est finalement ce qu’on retient, les souvenirs heureux de ceux qu’on a croisés et qui ont disparu. (…) Tu es morte dans cette forêt comme je suis mort en Turquie. La suite de notre vie nous a été donnée de surcroît. Il faut tenter de la vivre.

Les confluents d’Anne-Lise Avril, Julliard, en librairie depuis le 19 août 2021
Livre photographié sur Blick der Stille de Paul Klee (1932)

dimanche 1 mai 2022

Pacifique de Stéphanie Hochet

Si je trouve qu’il essentiel d’aider les auteurs en publiant une chronique le plus rapidement possible après la sortie d’un livre, a fortiori lorsqu’il s’agit d’un premier, il n’empêche qu’on ne peut jamais tout lire et qu’il serait stupide de se limiter aux nouveautés. Surtout s’agissant d’auteurs que l’on apprécie déjà.

Voilà pourquoi je vous parle aujourd’hui de Pacifique de Stéphanie Hochet qui résonne parce qu’il est arrivée entre mes mains à la fin de l’Hanami qui est célébré prestigieusement cette année au Parc de Sceaux. Des milliers de japonais sont venus y admirer pendant tout le mois d’avril les cerisiers en fleurs, surtout les roses, quoique les blancs du Bosquet Sud soient également magnifiques.

Stéphanie Hochet place le lecteur dans le cerveau d’un très jeune pilote de l’armée japonaise, le 27 avril 1945 à la veille d’effectuer l’acte héroïque auquel il s’est préparé corps et âme. Il a vingt-et-un ans et il est kamikaze. Si le terme est presque péjoratif dans le monde occidental il a un tout autre sens dans son pays où il signifie vent divin (p.27) et qui permet au jeune homme de se percevoir comme une fleur de cerisier poussée par le vent. L’auteure connait remarquablement le sujet et la culture japonaise. Le récit est d’une telle justesse, d’une telle précision qu’on pourrait croire au recueil du témoignage d’un véritable soldat engagé dans la guerre du Pacifique au-dessus d’Okinawa et non à une oeuvre de fiction.

Le thème résonne hélas avec intensité dans le contexte actuel alors que l’Ukraine assiégée clame haut et fort son refus d’envisager une reddition. On retrouve la même foi patriotique et la certitude de sortir vainqueur, ce qui rend le sacrifice acceptable. Chaque sacrifice est un pas vers la victoire (p. 85). S’il y a une angoisse, ce n’est pas celle à laquelle on pense : Ce n’est pas la mort qui nous fait peur mais de ne pas être à la hauteur de notre future mission (p. 72).

La jeunesse du pilote nous est racontée un peu plus tard, alors que nous avons commencé à ressentir une certaine empathie mais que nous ne partageons pas nécessairement ses motivations profondes. Cette partie va nous permettre de mieux le comprendre.

Stéphanie Hochet nous offre l’occasion de réfléchir sur les valeurs qui fondent l’héroïsme, et sur le sens à donner à sa vie. Le jeune homme sera confronté à un mode de vie insoupçonné qui va sembler idéal jusqu’à ce que des habitants commettent un vol. Elle a préféré laisser une fin ouverte que nous imaginerons selon nos propres convictions et qui donnera un sens nouveau à l’excellent titre qu’elle a choisi.

On sait combien elle aime les animaux. Ils sont fréquemment au coeur de son écriture. Après Éloge du chat, elle vient de publier celui du lapin, en octobre 2021. On remarquera que des prémices étaient présents dans Pacifique puisque c’est l’animal de compagnie de l’enfant. Elle a aussi publié en 2015 Un roman anglais où la guerre est déjà en toile de fond.

Elle est aussi à l’aise dans les deux genres, le roman d’époque et le documentaire animalier. Et j’imagine qu’elle n’en a pas fini avec eux, pour notre plus grand plaisir.

Pacifique de Stéphanie Hochet, Rivages, en librairie depuis mars 2020

samedi 30 avril 2022

Faire corps de Charlotte Pons

Faire corps est le second roman de Charlotte Pons et le moins qu’on puisse dire est qu’il est très touchant. Sandra accepte de porter l’enfant de (à moins qu’il ne faille dire pour ?) son ami d’enfance Romain et son compagnon Marc après leur échec dans le parcours si complexe de la GPA (Gestation Pour Autrui) suivi à grands frais aux USA puisqu’elle reste interdite en France.

On pourrait dire qu’elle ne le fait pas par gaité de coeur. Parce qu’elle n’a jamais eu de désir d’enfant. Parce qu’à la quarantaine elle croyait la question résolue. Parce que mettre en route une nouvelle vie la confronte encore plus cruellement à la perte de son frère, décédé tragiquement et dont le souvenir s’imposera régulièrement, avec ce qui l’accompagne de culpabilité. Parce que ses rapports avec sa mère dépressive ne l’ont pas rassurée sur sa capacité à devenir une bonne mère. Parce que jusqu’à présent elle a l’impression de ne vivre à peine que 0,01% de ce que le monde peut offrir (p. 56).

Alors pourquoi se laisse-t-elle convaincre ? Par amitié ? Par empathie ? Pour l’argent ? Par défi ? Le lecteur suivra plusieurs pistes au cours d’un trajet de presque un an qui prend parfois des allures de thriller psychologique. Sandra partage avec nous les bouleversements que subit son corps et qu’elle n’avait pas soupçonnés. Si le sujet a été admirablement, et si pudiquement traité au théâtre par Pauline Bureau à la rentrée dernière avec Pour autrui, je n’avais pas eu l’occasion de le découvrir en littérature. Il faut d’ailleurs souligner que c’est un sujet de société particulièrement sensible et clivant. Car tant que les lois de bioéthique ne seront pas en accord avec la réalité les gens devront se débrouiller.

On a souvent lu des textes fouillant le désir de maternité, que certains qualifie d’instinctif quand d’autres affirme qu’il n’est pas du tout automatique. Des hommes se sont aussi exprimés à propos de la paternité. Mais la parentalité est moins étudiée. Romain, qui a lui aussi quarante ans, vit la situation plus intensément que Marc, âgé de vingt ans de plus, et habitué à y renoncer puisque le combat prioritaire était de faire admettre son homosexualité.

Charlotte Pons n’a pas opté pour une vision romancée de la grossesse. Elle devient ici presque un challenge, au moins un devoir pour celle qui se sent comme une terre grasse et féconde honteusement laissée en jachère. Je me sentais coupable. Et pourtant il n’était pas dit que je puisse (p. 34).

Bien que raconté du point de vue de Sandra, le récit nous permet de suivre indirectement l’évolution du couple d’amis, en particulier de Romain qui, après avoir vu la femme comme un ventre, basculera dans un rapport de domination qui supplantera leur amitié.

Des souvenirs de sa propre enfance et des rapports que Sandra a entretenu surtout après la mort de son frère, avec sa mère,  aujourd’hui décédée, vont remonter à la surface, l’inquiéter, voire l’effrayer. Il y a de quoi étant donné la violence de certaines scènes qu’elle nous raconte (p. 214). Alors qu’il n’est a priori pas question qu’elle soit, après la naissance, la maman de cet enfant destiné à d’autres, elle ne peut s’empêcher de se demander quelle mère on peut être quand on a été confrontée à la folie de la sienne.

Sans spoiler la fin j’ai aussi pensé au film de Michel Franco Les Filles d'Avril réalisé en 2017 par Michel Franco avec Emma Suárez et Ana Valeria Becerril qui se déroule au Mexique. On y voit une adolescente débordée par la naissance de l’enfant qu’elle a eu volontairement avec son petit ami alors que sa mère prend un ascendant monstrueux sur elle, son couple et cet enfant. A la fin du film la toute jeune femme a une réaction proche de celle de Sandra.

Charlotte Pons évite les écueils du pathos et de la leçon de morale. Son écriture moderne, souvent nerveuse, n’occulte rien. Les dialogues sont terriblement vivants. Ses réflexions sur le commerce du corps humain (p.60) sont loin de toute naïveté. Elle laisse son personnage chercher sur Internet des réponses à des questions existentielles qu’elle finira par trouver en elle.

Qu’est-ce que ça va changer de porter la vie ? A-t-elle songé à tous les risques d’attachement depuis qu’elle héberge un foetus-clandestin, comme elle le désigne elle-même ? Sandra est régulièrement effarée par le cours de ses pensées. Dans mon coeur, sans même être né, l’enfant avait supplanté mon ami (p.201).

Se serait-elle trompée en affirmant au début du livre : Neuf mois et puis s’en vont, comme on fredonnerait une comptine ? Pourra-t-elle donner la vie sans devenir mère ? C’est si juste qu’on se demande quelle est la part de vécu dans ce qui est malgré tout un roman. L’auteure s’est beaucoup documentée et elle est la mère de deux enfants, ce qui explique aussi la justesse de ton à propos de la grossesse.

Charlotte Pons a passé huit ans au sein de la rédaction parisienne du site web du Point comme journaliste culture où après avoir surtout corrigé l’orthographe et la syntaxe des rédacteurs (comme son héroïne) elle deviendra chef d'édition. Elle a créé en 2016 les ateliers d'écriture Engrenages & Fictions. Elle est aussi l’autrice d’un premier roman, Parmi les miens (Flammarion, 2017) dans lequel elle traitait déjà un sujet concernant la revendication à disposer de son corps à travers la fin de la vie et l’euthanasie.

Faire corps de Charlotte Pons, Flammarion, en librairie depuis le 24 février 2021

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