vendredi 11 juin 2021

Madame Butterfly revient sur les scènes d'Opéra en plein air dans une mise en scène d'Olivier Desbordes

C’est le retour aux belles soirées, non seulement parce qu’on bénéficie d’une météo favorable mais aussi parce qu’après presque un an d’enfermement, et à tout le moins de fortes restrictions, nous pouvons de nouveau reprendre le chemin des salles de spectacle. Avec malgré tout des contraintes, surtout lorsque la jauge dépasse 1000 personnes.

Je commence donc par alerter sur la nécessité de justifier d’un test PCR négatif ou d’une vaccination complète (par exemple 15 jours après la seconde injection Pfizer), et bien entendu porter un masque, pour avoir le droit d’assister à la première représentation de cette Madame Butterfly de Puccini ce soir dans le cadre louiquatorzien du Domaine départemental de Sceaux (92).

J’y avais assisté, en 2011 à ce "même" opéra, mis en scène par Christophe Malavoy. En fait les choix artistiques sont radicalement différents, et voilà un des intérêts de la chose. Un opéra n’est pas qu’une partition pour des voix exceptionnelles, c’est aussi - quand la scénographie est réussie- une lecture particulière d’une œuvre.

Il y a du modernisme dans les choix opérés par Olivier Desbordes qui, contrairement à la version de Christophe Malavoy, ne verse pas dans le romantisme ni dans le japonisme. Les didascalies figurant dans le programme ne sont quasiment jamais respectées. Cependant ses parti-pris de mise en scène sont judicieux. Les costumes de la famille de Madame Butterfly sont criards, évoquant presque l’univers Bollywood. Le décor est en grande partie comme bricolé avec des planches de récupération et des palettes grossièrement peintes en noir pour faire office d’escaliers et de rembardes. La maison de la jeune femme semble avoir subi plusieurs cataclysmes comme il s'en produit souvent au Japon. C’est une maison accordéon dira le lieutenant de la marine des États-Unis d'Amérique, Pinkerton (le ténor Denys Pivnitskyi). Plusieurs éléments font référence aux Etats-Unis.

Par contre, et est-ce parce que les percussions résonnent souvent dans une tonalité dramatique qu'un tonneau a été placé au centre du plateau ? Hélas il masquera le chef d’orchestre toute la soirée. Dommage !

Et pourtant, dans ce monde éprouvé par les aléas, il existe une femme au coeur pur, aux sentiments très forts, capable de faire pousser des fleurs sur les ruines. Elle sacrifiera tout à l’amour qu’elle porte à Pinkerton qui l’épouse pour 99 ans mais qui est libre de s’en séparer comme bon lui semble, revendiquant la supériorité audacieuse de l’occupant qui se réjouit de pouvoir ici "chaque mois divorcer". Pinkerton avance sans masque si je puis dire. Il affirme sans état d’âme "partout dans le monde le Yankee vagabonde. Il en profite et trafique  (…) Amour ou caprice. Femme ou joujou". Il semble néanmoins troublé par la beauté de Cio-Cio-San (papillon en japonais), dite Madame Butterfly (papillon en anglais)comparable à celle d’un papillon
C’est avec le seul soutien de sa servante, la fidèle Suzuki (la mezzo-soprano Irina de Baghy), qu’elle attendra le retour de celui qu’elle considère comme son mari et qui est le père de son fils.

Évidement, dans le contexte actuel dénonçant les violences conjugales, le quasi rapt de l’enfant par la riche nouvelle épouse américaine et le suicide de Madame Butterfly ne "passeraient" pas. Je connaissais le livret et j’avais été choquée de ce choix il y a onze ans. Je le reste. Mais j’avais été convaincue par Anne Gravoin, la directrice exécutive de l'orchestre d'Opéra en plein air, en conférence de presse (en visio-conférence) justifiant son choix par la qualité musicale.

Ce soir il était évident qu’elle avait raison. La musique est en parfait accord avec les paroles chantées par les artistes. Et la difficulté d’interprétation est immense. La soprano Serenad Bureau Uyar a marqué la soirée de son talent, comme on nous l’avait promis. Le jeu est subtil et j’ai entendu à la fin l’américain exprimer un remords que je n’avais pas perçu dans la version précédente. Cela n’adoucit pas le propos mais au moins cela le rend plus acceptable, dans ce contexte particulier où les américains se voyaient comme les maîtres du monde. Évidemment le drapeau américain est présent.

Butterfly s’en drapera en guettant le retour du mari, et on pense à Jessye Norman chantant la Marseillaise un certain 14 juillet 1989. Et à la toute fin le fils au prénom signifiant (Dolore, autrement dit Douleur), ouvre le réfrigérateur antique à la porte rouillée (qui devait en 1904 être d’un modernisme absolu) pour se désaltérer d’une bouteille du soda préféré de ce peuple … alors que sa mère se meurt … drôle de comportement pour un enfant censé avoir trois ans. On pardonnera l’anachronisme.

Les lumières d’Étienne Morel sont sobres, mais il est probable que l’avancée de la représentation d’une heure (pour respecter le couvre-feu de 23 heures) l’ait conduit à les modifier. Le ciel rouge de la dernière scène, contrastant avec la noirceur de la nuit venant (enfin) de tomber est saisissant de beauté.
Si on écoute attentivement la musique on remarquera fréquemment des notes de l’hymne américain.

Pour revenir à la genèse de l’œuvre de Giacomo Puccini il faut savoir que c’est lors d’un séjour à Londres en 1900, que le célèbre compositeur italien de La Bohème et de Tosca découvre une émouvante pièce américaine, racontant le destin d’une jeune geisha, mariée à un officier américain puis abandonnée avec leur bébé. Bouleversé, il décide de s’en inspirer pour écrire son nouvel opéra. La première est chaotique. Mais, retravaillée, l’œuvre triomphe. Et Madame Butterfly est devenue, depuis 1904, l’un des opéras les plus populaires du répertoire lyrique. Le livret est donc censé être connu. Mais ce n’est pas une raison pour négliger le surtitrage, souvent défaillant ce soir pendant plusieurs minutes.

Le choix était excellent pour le vingtième anniversaire de la manifestation qui a été lancée par Franck Ferrand, qui est le Parrain de l’édition 2021. Manifestement très heureux d’être là, il annonça se réjouir d’un soleil couchant pour accompagner un spectacle dont l’action se situe au pays du soleil levant. La formule était jolie mais la soirée ayant été avancée d’une heure pour que nous puissions rentrer avant les 23 heures du couvre-feu les gradins étaient encore inondés d’un soleil quasi caniculaire. Cette atmosphère ne justifiait pas la décontraction effrayante de certaines personnes, peu vêtues, et non masquées (elles avaient dû l’être au moment des contrôles) et brandissant leur smartphone sans aucune discrétion.

jeudi 10 juin 2021

Le petit coiffeur de Jean-Philippe Daguerre

Le décor du Petit coiffeur évoque un salon de coiffure tel qu’il en existait au milieu du siècle dernier, tout autant que son logement attenant dans un dispositif astucieux conçu par Juliette Azzopardi, qui se plie et se déplie autant que nécessaire. On remarque quelques éléments incontournables comme le fauteuil typique du coiffeur (qui revient en force à la mode dans les salons de barbier aujourd’hui), ou le gramophone.
L’homme faisait tenir son pantalon avec des bretelles que le patriote choisissait bleu-blanc-rouge. Il était tout autant naturel pour la femme d’enfiler des socquettes dans de grosses chaussures, bien confortables pour marcher longtemps et loin. Le soir on suivait Radio Londres en guettant les sous-entendus derrière des formules hermétiques pour l'ennemi. Nous ne sommes pas surpris d'entendre quelques formules comme "Les sanglots longs de l’automne… ". On est en terrain connu.

Ce qui est très fort, c’est que le spectacle démarre mollement, dans le convenu. On se demande si on ne s’est pas trompé de théâtre et puis tout bascule quand arrive le morceau de bravoure de la mère, servi par Brigitte Faure qui révèle alors une amplitude de jeu extraordinaire. Elle a, si je puis dire, la carrure d’une Nathalie Baye en colère.

On sera alors transporté par des rivières d’émotions jusqu’à la fin. Chaque comédie, un peu à l’instar d’une musique de jazz, aura son moment particulier pour exprimer toutes ses qualités de jeu. C’est très habilement écrit, comme Jean-Philippe Daguerre nous y a habitué.

Il est parti de la photographie de Robert Capa, représentant une femme tondue à la Libération dans une rue de Chartres, portant son bébé de trois mois dans les bras. Le cliché est devenu célèbre sous le nom de  "La tondue de Chartres". Jean-Philippe Daguerre a imaginé toute une histoire, avec bien entendu des rebondissements qui nous interroge sur le poids des ressentiments, la force de l'amour et la vertu de la tolérance. Avec des dialogues qui percutent et un humour qui provoque souvent le rire sans jamais faire basculer la pièce dans la vulgarité.
Florentine Houdinière a conçu des chorégraphies qui sont de petits moments délicieux offrant une respiration nécessaire car le sujet demeure grave. La première est longuement applaudie.

Après les horreurs de la guerre, la Libération aurait dû être un moment heureux. Hélas, les jalousies et la convoitise ont attisé des actions peu glorieuses, menées sous couvert de rétablir l'ordre. Mais lequel ?

L'ami du mari défunt (dénoncé aux allemands par on ne sait qui) s'empressera de chercher à consoler la veuve, une figure emblématique de la Résistance françaiseet promettra un nettoyage méticuleux de la ville. On voit ce personnage évoluer lui aussi, d'une radicalité inquiétante vers une humanité sensible. Romain Lagarde campe successivement toutes les facettes de l'ami, du salaud puis du fidèle compagnon.

Les soupçons de dénonciation se portent sur Lise (Charlotte Matzneff), une jeune institutrice, la bien jolie Mademoiselle Berthier comme la désigne Jean le grand frère (Arnaud Dupond), tant aimé, tant aimable aussi, borné dans ses obsessions mais capable de bon sens quand la situation devient cruciale.

Félix Beaupérin est le second frère, pas le préféré, mais pas le mal aimé pour autant. La mère dose son amour en fonction des besoins de ses enfants. Elle est le personnage clé de l'histoire. La seule capable de remettre les pendules à l'heure à coups de formules choc : 
  • Quand on peut aimer on peut pardonner, c’est le principe !
  • On fait ce qu’on peut avec nos devoirs et nos désirs …
  • On était connu pour Jean Moulin, la tondue de Chartres lui a volé la vedette.
Ses conclusions sont des ordres frappés au coin du bon sens. Quand elle affirme que C’est juste le destin qui a décidé de foutre sa merde et qu'elle décide qu'alors on va devoir planquer Simone pendant plusieurs semaines, le temps que les choses s'apaisent, le public, enthousiaste applaudit à tout rompre, s'apprêtant à quitter la salle sur cette fin heureuse.

C'est mal connaitre Jean-Philippe Daguerre qui, après un nouvel intermède dansé, précipite les personnages dans une nouvelle tourmente, encore plus dramatique que la précédente. Heureusement que De Gaulle poussa un coup de gueule pour qu’on arrête la justice sauvage sinon la France aurait été à feu et à sang. C'est utile de nous le rappeler.

Pour que s'unissent les forces afin de faire grandir ce qui nous reste. On sort du théâtre troublé. Avec de nouvelles interrogations sur le bien-fondé de la vérité. Et surtout pas de réponses toutes faites ni de "leçon de morale". Du grand art théâtral.
Créée le 8 octobre 2020, le spectacle a été suspendu pour cause de crise sanitaire. Il reprend du 9 juin au 25 juillet 2021, au Rive Gauche  - 6 rue de la Gaîté - Paris 75014, selon des horaires qui s’aménagent en fonction des variations des couvre-feux. Il sera aussi au Théâtre Actuel pendant le Festival d’Avignon. Je vous invite à consulter les sites de ces théâtres pour préparer votre venue.
Le petit coiffeur de Jean-Philippe Daguerre
Mise en scène de Jean-Philippe Daguerre assisté d’Hervé Haine
Avec Félix Beaupérin (ou Éric Pucheu), Arnaud Dupont (ou Julien Ratel ou Thierry Sauzé), Brigitte Faure (ou Raphaëlle Cambray), Romain Lagarde (ou Pierre Benoist) et Charlotte Matzneff (ou Sandra Parra)
Costumes d’Alain Blanchot
Décors de Juliette Azzopardi
Lumières de Moïse Hill
Musique d’Hervé Haine
Chorégraphie de Florentine Houdinière 

mercredi 9 juin 2021

Interfel fête les fruits et légumes au Musée des arts forains

C’est en plein Paris et pourtant dans un cadre quasi-provincial qu’Interfel procéda ce mercredi 9 juin après-midi au lancement de la Fête des fruits & légumes frais, dont le parrain est Guillaume Gomez, l’ancien chef des cuisines de l’Elysée. De plus, l’année 2021 a été déclarée (pour la première fois) Année internationale des fruits et légumes par la FAO.

L’interprofession de la filière avait choisi le Musée des arts forains, qui, soit dit au passage, ne se visite que sur rendez-vous, pour redonner une impulsion à ses activités. J'indique les coordonnées et les caractéristiques de ce lieu atypique en fin d'article.

Une fois passée la porte d’entrée au 53 avenue des Terroirs de France–75012 Paris on découvre une sorte de jardin extraordinaire surmonté de lustres de cristal suspendus à son toit de verdure. L’endroit a quelque chose de sauvage et de discipliné à la fois. Il aura tout de même fallu 10 ans d’efforts afin que cet espace puisse se transformer en jardin et que la nature l’habite avec fantaisie, poésie et naturel. Avec ses pavés et ses carrés de végétation sur les murs et dans le ciel. Le visiteur y déconnecte immédiatement de ses éventuelles préoccupations et apprécie cette première sortie à l’air libre avec le nouvel horaire de couvre-feu repoussé à 23 heures. D’autant que le soleil n’est pas trop cuisant.
 
L’après-midi fut pensée pour rendre les enfants heureux.

Il y avait donc un buffet de sucreries, toutes délicieuses. J’ai dégusté des guimauves aériennes et des gaufres légères. Les fruits et les légumes étaient là, surtout en éléments décoratifs, mais aussi dans l’assiette, parfois déguisés comme par exemple avec ces mini hot-dogs de carottes baby, ketchup maison (photo ci-dessous) pour ne pas la jeunesse … parce que les adultes sont persuadés que ce type de nourriture ne sera pas plébiscité alors que la tendance végane ne cesse par ailleurs de croître, frôlant parfois l’excès inverse.
Je trouve d’ailleurs grandement dommage qu’on ait ce complexe de croire que les fruits et légumes auraient en quelque sorte besoin d’être réhabilités alors qu’une fraise parfumée est un pur délice, tout autant qu’une pomme cueillie à juste maturité, qui n’aura pas besoin de se camoufler sous un enrobage de sucre rouge.

Tout le monde n'a pas la chance d'Hélène Darroze d'avoir grandi dans le jardin fabuleux de son arrière-grand-père, qu’elle a vu prendre soin de ses petits pois, où elle a dégusté des cerises qu'elle nous a qualifiées d'incroyables. Et dans une région du sud ouest privilégiée en terme de variétés comme la carotte des sables ou l’asperge blanche des Landes.

Moi-même je me souviens du plaisir d'aller couper deux-trois feuilles d'oseille dans le carré d'aromatiques de ma grand-mère pour les ajouter à un bouillon. Des visites que je rendais à une copine de classe chez qui, sous prétexte de l'aider à réviser ses leçons de maths, je me régalais des groseilles blanches, roses ou rouges du jardin de ses parents. Manger des fruits et des légumes n'était pas une punition … sauf les carottes que maman préparait à la Vichy, coupées en rondelles fines et cuites à l'eau.

J'ai appris, depuis, à les trancher en fuseau, et à les braiser, leur goût est incomparable. De même que les betteraves rouges sont bien meilleures passées à la moulinette grosse râpe comme on le fait pour le céleri rémoulade. Il est essentiel de comprendre en quoi la découpe conditionne le goût. Je vous invite à lire le dernier ouvrage d'Arthur Le Caisne.

Ceci pour dire qu'il faudrait arrêter de penser qu'il faut cacher les légumes aux enfants dans des préparations alambiquées, car cela revient à envoyer le message qu'ils ne sont pas bons, ni au goût, ni à la santé. Pourquoi les tromper ? Autorisez les carottes crues entières dans les cantines et incitez à croquez dedans ! Le résultat ne se fera pas attendre longtemps.
Il faudrait multiplier les dégustations (saviez-vous qu’il existe 50 espèces de mangue sur l’île de la Réunion ? J’imagine que leur saveur est différente), organiser des visites de sites de culture, et surtout impliquer les producteurs à présenter leur savoir-faire. A l'instar de ce qui se pratique dans le monde du vin. Avec, bien entendu, l'autorisation sous-jacente de ne pas aimer, enfin pas pour le moment parce qu'il faut goûter plusieurs fois avant de croire son opinion définitive.

Et puis, même s'il est légitime de montrer des produits magnifiques dans ce genre de manifestation je suis persuadée qu'expliquer comment on peut sublimer des fruits et des légumes moches, mal calibrés, voire un peu abimés, est déterminant pour que, dans la vraie vie, on arrête le gâchis. J'avais animé des ateliers sur ce thème dans un salon de l'agriculture et le succès se lisait sur les visages des participants, qui repartaient convaincus après avoir expérimenté et s'être régalés.

Des animations se sont succédées pour les petits et grands durant l'après-midi. Avec au programme : Justine Piluso (TopChef 2020) qui montra comment "twister" des fruits et légumes de saison avec les associations reines en ce moment, à savoir des mélanges d’herbes hachées et d'épices. Nous aurons l’occasion de goûter ses recettes à la rentrée puisqu’elle va prendre les commandes de la maison Dalloyau en septembre

Un artiste en matière de découpe, Atem Barbouche, expliquait un peu plus loin, dans cette même superbe salle du musée, comment présenter un fruit de manière audacieuse. La pyramide de coques de fruits de la passion évidées et remplies de différents autres fruits étaient fort tentante, mais je crois uniquement décorative.
De temps en temps surgissait un grand garçon sympathique, le magicien Achille magic dont le talent m’a bluffée.
Les petits étaient incités à faire tourner une roue pour ensuite répondre à la question désignée par ne flèche. De quoi en apprendre davantage sur l’univers, même si rien ne vaut le contact direct avec les produits, surtout après avoir été privé de Salon de l’agriculture. Les grands se sont désaltéré de cocktails sans alcool sains et savoureux, car l’un n’empêche pas l’autre. La combinaison "jus orange carotte fraise" eut un franc succès.

Quatre espaces composent le Musée : le Théâtre du Merveilleux, les Salons Vénitiens (avec une lagune et un palais baroque), le Magic Mirror et la partie proprement désignée comme Musée des Arts Forains à laquelle nous avions accès. Deux statues majestueuses et un orgue de 1905 préfigurent les carrousels–salons qui, dans les années 1900, étaient des monuments nomades parcourant l’Europe d’une fête foraine à l’autre. En face, un cheval et un centaure attestent du travail de restauration effectué dans les ateliers, pour retrouver la polychromie d’origine.
Nous voici dans une fête foraine de la Belle Epoque avec ses attractions anciennes et ses manèges centenaires de chevaux de bois que l’on peut utiliser lors des événements comme celui-ci (ou de visites dès qu’elles reprendront comme je l’explique à la fin) sous la direction d’un personnel dédié.
La course des garçons de café a eu un franc succès aussi bien auprès des jeunes gens que des adultes.
Laurent Grandin, président d’Interfel, prit la parole peu après 18 heures en compagnie d'Hélène Darroze, ambassadrice de l’Année internationale des fruits et légumes frais 2021. Il faut faire aimer les fruits et les légumes, n’a-t-il cessé de rappeler. On peut les consommer nature, mais rien n’interdit d’ajouter une noix de beurre ou même de les glacer si on a un peu de technique.
Il y a 20 ans qu’Hélène a enclenché la démarche d’en faire le plat principal. Elle ouvre dans trois semaines un restaurant autour d’un jardin en Provence. Elle a joué son rôle de chef en soulignant qu’il existe de nombreuses alternatives. Pourquoi ne pas faire un ketchup de betteraves, des frites de courgettes ?

Malgré la fermeture des restaurants, l’année 2020 aura été une très bonne année de consommation car les français se sont remis à cuisiner du frais. Les tendances de consommation restent favorables. L’objectif n’est plus tout à fait clairement de consommer quatre ou cinq fruits et légumes différents par jour mais d’en absorber 400 g. 

La France étant le troisième pays producteurs de l’Union européenne, c’est un gros enjeu de société et d’économie. S’ils sont bien sélectionnés, ils sont moins chers que les produits de l’industrie agroalimentaire. Par contre le Président a déploré que le programme fruits et légumes à l’école ne fonctionne pas malgré un budget conséquent de 18 millions d’euros. Il a raison de croire que l’avenir passe par le retour des cours de cuisine en école primaire pour que, toute sa vie, l’être humain puisse avoir une alimentation saine et variée.

Ce sont 10 journée de fête des fruits et légumes frais qui s’annoncent en France dans divers endroits.

mardi 8 juin 2021

Le crépuscule des éléphants de Guillaume Ramezi

La couverture est ultra sombre, presque sinistre. De fait, les premiers chapitres du Crépuscule des éléphants sont lourds à supporter. Et puis l’intrigue policière se dessine, donnant envie au lecteur de poursuivre en se prenant au jeu de la vérité et en oubliant momentanément l’horreur du début et qui, on le sait, est malheureusement très plausible.

J'ai lu tout récemment un autre roman sur le même sujet La révérence de l’éléphant. Les questions de survie animalière sont plus que jamais d’actualité.

Une des croyances voudrait, et pour une fois elle ne porte pas tort aux éléphants, que si leur trompe se dresse en l'air alors il sera gage de bonne fortune et c'est la raison principale pour laquelle les statuettes sont majoritairement dans cette posture. Rien d'étonnant alors à ce que le pachyderme parcheminé de la couverture adopte une position différente.

Guillaume Ramezi défend cette espèce qui est gravement massacrée mais il aurait pu choisir le pangolin, lui aussi persécuté (p. 108). Cependant, vous comprendrez qu'il n'a pas la cote depuis qu'il est accusé d'avoir propagé le Covid à l'homme, même si, de toute évidence, ce n'est pas lui le responsable. Le trafic des animaux sauvages qui est dénoncé dans le roman n'est pas nouveau. Il a des ramifications sur plusieurs continents. C'est le trafic le plus juteux après celui des armes et de la drogue.

L'auteur a bâti une intrigue avec des personnages aux intérêts complexes. Ils ont leur part d’ombre comme le souligne habilement la citation de Malraux : La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache (p.110). On en comprendra la profondeur à la toute fin de l’histoire.

Les fidèles lecteurs de l'auteur auront malgré tout un a priori favorable à l'égard de deux d'entre eux, Camille qui était l'enquêtrice de L'important n'est pas la chute. Et Mathias, le héros de Derniers jours à Alep. Les trois romans peuvent tout à fait être lus séparément, et c'est heureux puisque les premiers sont en rupture. On peut néanmoins s'interroger sur cette récurrence. Elle pourrait bien perdurer dans l’œuvre de cet auteur. Et on espère que les éditions IFS republieront les premiers (French Pulp étant en cessation d'activité).

Guillaume Ramezi a visité de nombreuses réserves animalières pour traiter cette thématique qui lui tient à coeur depuis longtemps. Voilà sans doute pourquoi les détails zoologiques sont si multiples. Il rend hommage aux ONG qui restent un maillon essentiel en terme de protection même si certains gouvernements commencent à comprendre leur intérêt économique à préserver leur faune. Ce n'est pas demain la veille que le tourisme écologique pourra supplanter les safaris de chasse en terme de revenus.

Le crépuscule des éléphants se déroule au Gabon, où Guillaume n'a jamais mis les pieds mais d'une part y vivent encore beaucoup d'éléphants, on y est francophone, et il est de notoriété publique que c'est un des pays les plus corrompus au monde. Je suis étonnée que l’auteur n'ait pas eu peur de dénoncer de tels trafics. Surtout qu’il s’appuie sur des faits réels, qu’il énumère. Par contre, et il faut le prendre avec humour, il reconnait un point positif, le meilleur café au monde serait gabonais (p. 123).

L’affaire se déroule dans plusieurs pays en parallèle. On se croirait dans une enquête pour l’émission télévisée Envoyé spécial étant donné le sujet. Les ramifications sont complexes et la résolution est étonnante. Le roman est cependant réellement un roman policier, mais il est extrêmement sombre parce qu’on est tous concernés par la proximité de l’éventualité de la disparition totale des éléphants. Beaucoup de moments sont très anxiogènes. jJ vous garantis l'adrénaline et l'hémoglobine.

J'ignorais l'emploi de leur ivoire telle qu'elle est dénoncée à la fin du roman. Il y a 2 à 4% des éléphants qui naissent sans défense, et cette proportion serait de 30% aujourd’hui, comme si l’espèce s’adaptait pour survivre. Cela suffira-t-il à éviter leur extinction ?

A chacun de nous de militer à son niveau. Sachez qu'un programme d'adoption virtuelle des éléphants avec WWF est favorisé par cette lecture.

Le crépuscule des éléphants de Guillaume Ramezi, chez Phenix Noir, en librairie depuis le 21 Avril 2021

lundi 7 juin 2021

Quelque chose au côté gauche de Léon Tolstoï, mis en scène par Séverine Vincent

Je suis allée à la création de Quelque chose au côté gauche, d’après "La mort d’Ivan Ilitch" de Léon Tolstoï, librement adapté par Hervé Falloux et mis en scène par Séverine Vincent.

Le phénix renaît de ses cendres et la symbolique est évidente pour célébrer la reprise des spectacles en présence de public après cette année d’isolement sanitaire.

Mais si le nom de ce qui est présenté comme un festival est justifié, par contre le choix de l’affiche du spectacle est totalement décalé. Ce n’est pas parce qu’un énorme ours est assis à la terrasse du café située face du Théâtre de la Huchette qu’il était approprié de choisir cette peluche pour illustrer spectacle. Je cherche en vain le rapport entre cette image et la soirée que j'ai vécue.

D’ailleurs la pièce n’est absolument pas une promesse de renaissance, bien au contraire. Elle est carrément dramatique. L’issue ne fait pas de doute, pas plus que celle du film THE FATHER avec qui on peut établir un certain nombre de parallèles. A commencer par l’interprétation par deux immenses comédiens.

Hervé Falloux était très ému à la fin de cette première représentation dont il a plaisanté avoir oublié de régler les saluts tant les applaudissements et les bravos le cueillirent. A juste titre car son interprétation est bouleversante.

Il y avait pas mal de monde ce soir à la Huchette, même s'il faut relativiser en raison du taux d'occupation qui n'est pas encore revenu à 100%. Tout de même, il a grimpé depuis lundi dernier en passant à 65%. Un grand nombre de fauteuils sont encore recouvert de la housse blanche qui en interdit l'accès, créant une impression étrange puisque, sur la scène, ce sont de grands draps blancs qui cachent (aussi) le mobilier.

Hervé Falloux est lui aussi costumé tout de blanc, par le grand Jean-Daniel Vuillermoz, dont on ne présente plus le travail. Il a beau fanfaronner être le phénix de la famille et afficher un large sourire il y a un détail qui ne trompe pas : il a les pieds nus. Il nous apparait immédiatement frustré et déprimé.

Il campe un homme calculateur, qui n'est pas un filou tout en reconnaissant y ressembler, se payant du bon temps dans la haute société, devenu juge d'instruction dans la Russie tsariste, présidant le tribunal de St Pétersbourg avec compétence et froideur, ayant pris goût au pouvoir. Et pourtant il nous est sympathique, ce qui est sans doute le fruit du talent du comédien. La vie conjugale est une chose très compliquée, se plaint-il. Je trouve la paix et le plaisir dans le whist puis dans ma nouvelle charge de substitut.

Sept ans plus tard le voici est procureur, mais les soucis arrivent. Il perd deux enfants, loupe une promotion. Ses dettes s’accumulent. Il vit à la campagne, s’ennuie (quoi de plus normal ?) et s’angoisse. Il nous mime une crise de nerfs qui serait remarquée par le jury des Molières, si la manifestation a toujours bien lieu. Puis la vie reprend son cours. Bientôt tout roule de nouveau.

On le voit jubiler. Il nous raconte la satisfaction qu'il éprouve de décorer lui-même son logement, n'hésitant pas à grimper sur un escabeau. Il n'épargne pas ses peines pour arriver à un résultat qu'il qualifie d’exquis. Et tant pis s'il se cogne à une espagnolette de fenêtre au côté gauche. Un incident plus qu'un accident qui n'est peut-être qu'un simple bleu. Il n’empêche que la douleur va aller crescendo.

Mais, pour le moment, la vie d'Ivan Ilitch est encore gaie, agréable, bienséante, un terme qui va revenir régulièrement dans ses confidences. Progressivement on le perçoit de plus en plus hypocondriaque, multipliant les avis médicaux, tous différents, inévitablement. Un moment il se met à croire à une guérison par les icônes "pour guérir, c’est tout simple, il suffit d’aider la nature", ce qui fait bien rire le public.

Les soucis recommencent. La vie s’en va je meurs. Je ne veux pas mourir ! Son angoisse est de plus en plus évidente même si on peut songer à un épisode dépressif car il avoue le souhait d'être plaint. Je marche vers la mort, rabaissé par la bienséance. Tel est pris qui croyait prendre.

Le comédien exprime toutes les facettes de la personnalité du personnage. Avec son visage, sa voix, son corps. Il éprouve une difficulté touchante à enfiler sa veste correctement (comme Anthony Hopkins avec son pull dans The Father). On assiste à son délire sur une musique stridente et martelante, et pourtant il danse merveilleusement.

Il juge sa vie laide et insipide, s'interroge : as-tu fait les bons choix ? C’est à l’orée de la mort que le sens de la vie lui est révélé. La vie d’Ivan Ilitch est comme celle de Tolstoï, bourrée de contradictions, d’élans opposés, d’écartèlements. Finalement c'est au spectateur que sa question va droit au cœur sur le fait que la vie ait ou non un sens.

La pièce se termine sur la confidence d'avoir le sentiment d’avoir vécu dans le faux. Je veux racheter ma vie, murmure-t-il dans une demande de pardon simple et belle. Il était logique que les bravos fusent dès le noir de fin.

Quelque chose au côté gauche est le troisième volet d’une trilogie commencée en 1992 par Hervé Falloux avec le spectacle Mars qu’il avait adapté du roman éponyme de Fritz Zorn (qui avait été créé en 1986 par un jeune comédien suisse romand Jean-Quentin Châtelain, mis en scène par Darius Peyamiras). Il joua ce spectacle une centaine de fois à la Ménagerie de verre, au Théâtre Montorgueil, puis au Théâtre-Paris-Villette, avant de partir en tournée.

Le second volet fut Nuits blanches d’après la nouvelle "Sommeil" d’Haruki Murakami qu’il adapta et mit en scène au Théâtre de l’œuvre en 2015, avec Nathalie Richard comme interprète.

Les époques, les cultures, les continents, les sexes sont différents et pourtant la même difficulté à vivre, à exister, à sortir de la morbidité, de l’ennui, ou dans Quelque chose au côté gauche de la vacuité d’une existence mondaine et installée. A chaque fois, il faut la déflagration d’un évènement plus ou moins violent pour faire renaître les personnages de ces pièces.

Il faut ajouter qu'il y a trois ans, Hervé Falloux a eu "des problèmes de santé". S'il va bien aujourd'hui, et il. le démontre sur scène, les médecins n'étaient alors pas très optimistes. Les souvenirs de cette étape ont été son fil rouge pour l’adaptation de la nouvelle de Tolstoï. Ce que j’ai essayé de traduire, c’est le cheminement vers la lumière de cet homme égoïste, avide de reconnaissance et de plaisir vain. La maladie n’est là que pour révéler l’humanité d’Ivan Ilitch et donner un sens à sa vie. C’est un électrochoc. La pièce est le combat d’un homme contre lui-même, pour sa rédemption. Aucune intention d’un voyeurisme malsain pour la mort mais relater un chemin difficile, parfois drôle vers la vérité et la grâce.

Le défi est pleinement relevé.

Quelque chose au côté gauche de Léon Tolstoï
Aadaptation et interprétation par Hervé Falloux
Mis en scène par Séverine Vincent
Scénographie de Jean-Michel Adam
Lumières de Philippe Sazerat
Costume de Jean-Daniel Vuillermoz
Au Théâtre de la Huchette les lundis 7, 14, 21 et 28 juin à 19h30
Dans le cadre d'un nouvel événement Phénix festival.
Reprise au Studio Hébertot du 28 octobre au 27 novembre 2021
Réservations : 01 43 26 38 99
Durée : 1h10
Théâtre de la Huchette - 23, rue de la Huchette - 75005 Paris

dimanche 6 juin 2021

Petite maman de Céline Sciamma

Petite maman commence dans le noir et dans un silence extrême, discrètement perturbé par un tic-tac qui sera rejoint par des chants d'oiseaux. On découvre Nelly en pleine réflexion, faisant des mots fléchés avec une vieille dame. la caméra la suit, disant au-revoir à chaque pensionnaire d'une maison de retraite. Et je me dis que c'est une drôle d'activité pour une petite fille que d'être visiteuse en  EHPAD.

 Maman, est-ce que je peux garder sa canne ? La question n'apporte pas encore la réponse. En fait, Nelly a huit ans et vient de perdre sa grand-mère. Elle part dans la voiture de sa mère, Marion, tandis que le père conduit un petit camion. Les parents vont vider la maison d’enfance de Marion. Nelly est heureuse d’explorer les bois qui l’entourent où sa mère, enfant, construisait une cabane dont elle ne lui situe pas l'endroit exact. Un matin, la tristesse pousse Marion à partir. Nelly reste seule avec son père. On entend le bruit du vent qui se lève. C’est ensuite qu'elle rencontre dans ces bois une petite fille qui construit une cabane. Elle a son âge et elle s’appelle Marion. C’est sa "petite maman".

Céline Sciamma, on la connaît pour la réalisation de Tomboy, le scénario de Ma vie de Courgette, le magnifique Portrait de la jeune fille en feuElle a écrit un film intimiste, qui déroutera sans doute ceux qui sont habitués aux enchaînements de plans de quelques secondes. L’action se déroule si lentement qu’on a le sentiment de la suivre en temps réel, ce qui est une prouesse s’agissant d’un scénario qui jongle avec la temporalité. C’est que tout est affaire de sensibilité. 

Le film raconte -à travers les yeux de l'enfant- l’histoire d’une petite fille qui prend la mesure de la dépression de sa mère consécutivement au décès de sa grand-mère. L’aïeule, comme la mère, ont été atteintes d’une maladie et la mère en a été sauvée par une intervention chirurgicale sans doute traumatisante puisque elle n’en a jamais parlé à son enfant.

Il n'y a qu'un seul personnage masculin, très positif, le père, dont la patience n’a d’égal que l’immense liberté qu’il accorde à la petite fille. En cela le film est une sorte de manifeste pour une éducation bienveillante et permissive, s’appuyant sur les ressources psychiques des enfants à grandir harmonieusement. Peut-être la mère n’a-t-elle pas eu cette chance. 
Les costumes ont été choisis par Céline Sciamma de telle manière qu’on ne puisse pas dater la période avec précision même si on suppose être dans les années 60-80, une fourchette suffisamment large pour qu’ils aient pu être portés par n’importe quel enfant, en dehors de contraintes de mode. Et surtout par la mère comme par la fille, ce qui permet au spectateur de douter.

De la même façon, le paysage n’est pas réellement situé. Une sorte de forêt évoquant celle que traverserait le petit chaperon rouge pour aller voir sa mère-grand. A la différence qu’ici il n’y a pas de loup mais un enfant identique dont on comprendra qu'il s’agit de sa mère enfant. Même si les personnages parlent peu et que le mystère est épais on ne ressent pas d'angoisse.

On doit être au début de l’automne même si la saison n’est pas encore très marquée. C'est une anecdote mais j'apprendrai plus tard que l'équipe de tournage a ajouté des feuilles mortes aux couleurs éclatantes. Les maisons des deux petites filles sont rigoureusement identiques, avec la même porte secrète, le même papier peint d’origine dans la cuisine, le même carrelage dans la salle de bain. Une souche d’arbre sert de repères spatio-temporel pour annoncer les changements d’époque et progressivement s'installe le fantastique.

Si la maison a été construite en studio les extérieurs ont été tournés dans la région où la réalisatrice a vécu, l'Axe majeur de Cergy-Pontoise. Sur le côté de cette zone se trouve la pyramide de l'Ile astronomique que les gamines explorent à la fin du film. De 20 mètres de côté et 10 de haut c'est un empilement de 177 éléments de béton blanc, formant des sortes d'escaliers sur les côtés de la sculpture. Elle est le symbole d'un décalage de point de vue voulue par l'artiste Dani Karavan. Elle est creuse et ouverte.
C’est pas que tu oublies mais t’écoutes pas. La patience de l'enfant à l'égard de sa mère est inhabituelle venant d'un enfant. Mais sa ténacité aussi. Plus tard elle interrogera son père : Ça s’est bien passé l’opération de maman ? Je sais pas les vrais trucs, se plaint la petite fille.
L’empathie de Nelly à l’égard des adultes semble sans limites dès le début. Ses au-revoir sont sobres et touchants. La scène de la becquée quand elle glisse des biscuits apéritif dans la bouche de sa mère qui est au volant et qu'elle la fait boire à la paille avant de lui serrer le cou est d'une tendresse infinie. Le moment où elle barbouille le visage de son père de savon à barbe est chaleureux. L'épisode de lecture avec sa mère est très paisible, également quand celle-ci lui raconte ses peurs enfantines de voir apparaître une panthère noire au pied de son lit. Et tant d'autres … On jurerait que la confection des crêpes a été tourné en caméra cachée. Il est rare de filmer le bonheur simple, les rires. Rien ne semble joué. Et pourtant elles jouent sauf la scène du Cluedo qui, elle, est interprétée comme le serait une scène de théâtre.
J’ai beaucoup aimé ce film et je me suis permise d’intervenir auprès de spectateurs critiques à la sortie. Ils n’avaient pas compris la lenteur des plans, ni apprécié le jeu des jumelle, les estimant trop naturelles, alors que c’est pour moi une des forces du film. Il est certain aussi que nous n’avons plus l’habitude de voir des enfants qui n’enchaînent pas caprice sur caprice et qui sont capables de s’occuper avec trois fois rien sans avoir les yeux rivés sur un smartphone ou un écran vidéo. Nelly, elle, joue au jokari, aux petits chevaux, au Cluedo.
Ce dernier jeu est une métaphore de leur vie. Les secrets c’est pas forcément des choses qu’on cherche à cacher mais on a personne à qui le dire. Ce sera Nelly qui confiera à Marion petite fille le fin mot de l'histoire.

On reconnaît la signature musicale du précédent film de Céline Sciamma, une nouvelle fois par para One qui signe la Musique du futur sur laquelle Céline a écrit des paroles. La directrice de la photographie est Claire Mathon, une autre de ses complices habituelles.
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Lilies Films

samedi 5 juin 2021

Mes jardins de Paris d’Alain Baraton

Voici un livre qui me semblait être la bible indispensable pour l’amatrice de jardins que je suis. Hélas, pour être parfaite, il manque deux choses à Mes jardins de Paris : une carte situant chacun des jardins en question et un récapitulatif par arrondissement. La liste de la table des matières n'est de ce fait absolument pas utilisable pour programmer une visite. Ce livre est davantage un petit roman qu’un guide.

Evidemment on aurait aimé des photos mais le coût de l'édition aurait été prohibitif, on le comprend.

Il faut le lire de la première à la dernière page, ce qui prend un certain temps, et noter les lieux qui nous intéresse, s’en faire une liste pour ensuite songer à nous y rendre à la faveur d’un déplacement à proximité lors d’une prochaine visite dans la capitale.

Et comme les restrictions de couvre-feu s’éloignent et que l’été arrive nous allons pouvoir profiter davantage de ces lieux magiques car ils nous ressourcent avec la nature. Il faudra veiller tout de même à vérifier les horaires d’ouvertures et les conditions d’accès des jardins avant de vous y rendre.

Il n’empêche que je l’ai lu ce livre avec énormément d’intérêt. J’ai trouvé la classification des jardins originale et plutôt tentante comme approche même si, spontanément, je m‘attendais à une répartition botanique, du type grand/petit/intime/secret/exotique/fleuri/potager/à la française/à l‘anglaise … Les thèmes choisis par Alain Baraton sont inhabituels et nous amène à considérer les choses sous un autre angle.

Le texte consacré à chacun ne s’attarde pas souvent sur les plantations, ce qui est dommage, car c’est pour moi l’intérêt particulier de ces endroits. Je ne traverserai pas le Square Renoir en pensant au peintre, dont je sais qu’il n’y mit jamais les pieds, mais pour y trouver un arbre ou une fleur particulière, peut-être en rapport avec une de ses œuvres. Il aurait d’ailleurs été intéressant que l’auteur nous donne les clés de nomination des jardins de Paris. Si l’idée est simplement de rendre un hommage ou si l’intention de la municipalité est d’aller plus loin, mais je suis sans doute trop idéaliste.

Bref, pour mieux apprécier la justesse des propos, je me suis focalisée sur les jardins que je connais déjà afin de confronter mon propre avis à celui de l'auteur. J'ai trouvé le texte du Jardin de la Fondation Cartier (p. 86) remarquable de précision. Il rappelle son illustre occupant, René de Chateaubriand, et ses compétences en botanique. Allez voir le Parc de son ancienne demeure à Chatenay-Malabry pour en être convaincu !

Par contre, la page 89 consacrée au Jardin de la Pagode n'est pas à jour puisque je me souviens de la controverse  suite à l'abattage, le 11 mai 2020, de ses arbres centenaires. Le ginkgo, le marronnier, le hêtre pleureur ainsi que tous les hauts arbres qui surplombaient l'insolite pavillon, ont été rasés pour permettre la construction de deux salles en sous-sol. On promet en contrepartie un nouveau "jardin japonais".

Les connaissances de l'auteur lui permettent de situer les contextes historiques des créations des jardins qu'il a retenus. Je n'ai pas été surprise qu'il parle de l'action de Jean-Charles Alphand (p. 200) mandaté par le baron Haussmann pour végétaliser Paris et dont Anthony van den Bossche m'avait appris l'existence dans son livre Grand Platinum.

Quel étonnement de lire que le plus vieil arbre du Jardin des plantes est un robinier faux-acacia de 1636, que l'on doit à Vespasien Robin, qui a d'ailleurs donné son nom à l'espèce.

Je me souvenais du Jardin des Rosiers - Joseph Migneret dont j'avais remarqué l'abondance de cénaothes, d'orangers du Mexique et la présence d'un curieux figuier rampant. Par contre j'ignorais que les graminées décoratives, les Stipa tenuifolia, qu'on appelle aussi cheveux d'ange, avaient été semées en mémoire à la jeunesse des victimes de la seconde Guerre mondiale.

La description du Square Jehan Rictus, 14 place des Abbesses (p. 316) est fidèle. Vous remarquerez sur la photo ces carreaux de lave émaillée des "je t'aime" en 250 langues différentes qui font sa spécificité. Par contre, je n'ai rien trouvé sur le Jardin sauvage Saint-Vincent. L'auteur s'est peut-être comme moi heurté à porte close.
Ce fut une grande satisfaction de constater que beaucoup de jardins consacrent maintenant une partie de leur surface à un espace de culture partagée, sans doute par les habitants du quartier. C'est le cas dans le Square Giacometti, au 36 rue Didot. J'ai compris aussi que je connaissais imparfaitement ce 14 ème arrondissement où j'avais vécu, mais peut-être qu'il a connu des évolutions depuis mon déménagement qui remonte à quelques années. Ainsi je me promets d'aller voir à quoi ressemblent le Square de l'Aspirant Dunand, 20 rue Saillard, et le Jardin du Père Plumier, 112 rue de Vercingétorix, 

J'en sais plus sur le sujet en refermant le livre. Par exemple qu'il existe un Square Alice Saunier-Saité, un autre baptisé Danielle Mitterrand. Pas plus que le Square Sarah Bernhardt et le Square Alain Bashung dont il parait que l'ambiance est forestière (p. 21). J'irai y faire un tour quand je passerai à proximité. D'ailleurs, après l'avoir refeuilleté, j'ai relevé toutes les adresses et les ai classées par arrondissement. Je vais garder cette liste dans mon sac pour me guider. Et consulter régulièrement ce "petit" livre passionnant.

Mes jardins de Paris d’Alain Baraton, Mon Poche 2021

vendredi 4 juin 2021

The Father de Florian Zeller

Le film commence sur la musique du Roi Arthur de Purcell alors que Anne (Olivia Colman) presse le pas pour rentrer chez elle. Elle héberge désormais son père (Anthony Hopkins), âgé de plus de 80 ans, dont on comprendra progressivement qu'il est atteint de démence. Elle va tenter de l’accompagner le plus loin possible dans un labyrinthe de questions sans réponses.

Le titre, THE FATHER, mérite l’écriture en lettres capitales pour signifier combien ce père a dû être magnifiquement intelligent avant que la maladie ne grignote ses fonctions cognitives. Il subsiste des pétillances qui sont très jouissives à regarder. Plusieurs scènes sont très drôles. On rit beaucoup malgré la tension dramatique.

Nous sommes à Londres, à notre époque, et l’homme témoigne de façon récurrente son mépris pour les français qui ne parlent même pas anglais. C’est sa manière de témoigner son opposition au départ de sa fille pour Paris. L’annonce de cette nouvelle le déboussole … à moins que ce ne soit plutôt l’œuvre de la maladie.

Avant d’être un film, Le Père fut un énorme succès au théâtre, d’abord en France, avec l’exceptionnel Robert Hirsch qui reçut en 2014 le Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé tandis que sa partenaire, Isabelle Gélinas recevait celui de la comédienne. La pièce, qui est la septième de Florian Zeller avait été créée en septembre 2012 au théâtre Hébertot, dans une mise en scène de Ladislas Chollat. Elle s'y est jouée jusqu'en 2014 et a été reprise en 2015 à la Comédie des Champs-Élysées

Elle a par la suite été jouée dans le monde entier et a reçu de nombreux prix. Elle est, selon The Guardian, "la pièce la plus acclamée de la décennie" et selon le Times une des meilleures. Il n’empêche que la caméra est en quelque sorte l’œil amplifié du spectateur et que, du coup, le propos gagne à la transposition. D’autant que Florian Zeller a obtenu carte blanche pour diriger ses acteurs, écrire le scénario et concevoir chaque scène de manière à ce que le spectateur soit lui aussi autant perturbé que les protagonistes.

Car très vite, et bien plus qu’au théâtre, on perd le sens de la réalité et nous finissons par laisser échapper la logique. Plusieurs scènes se répètent, légèrement décalées, en particulier celle de la préparation d'un poulet pour le dîner. Ce quoi nous mettre la puce à l'oreille à la troisième reprise.

Je me suis repérée finalement aux meubles de la cuisine pour distinguer les moments rêvés par Antony, comme dans le film A beautiful mind le schizophrène reconnait ses crises au fait que la petite fille apparait toujours dans les mêmes vêtements démodés. Mais je ne suis pas certaine d'avoir tout compris correctement. Je ne pourrai pas jurer qu’Anne va effectivement venir s’installer en France (dans la version d'origine, française, c’était bien entendu en Angleterre qu’elle devait aller vivre).

Cela n'a bien entendu aucune importance, l'important étant d'avoir perçu de l'intérieur le désastre de la maladie d'Alzheimer. Anthony Hopkins est bouleversant de naturel. On y croit à tel point qu'on se retient de se lever pour le serrer entre nos bras. D'autant que son personnage porte son prénom. Et pourtant il n'y a jamais de moments tournés pour tirer les larmes du spectateur. La dignité est de mise jusqu'au bout et l'oscar est amplement justifié. Comme meilleur acteur pour Anthony Hopkins et celui du meilleur scénario adapté pour le tandem Zeller-Hampton.

Une première adaptation au cinéma avait été faite avec Floride de Philippe Le Guay avec Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain en 2015, dans des décors extérieurs, ce qui produisait un autre résultat.

The Father, texte, mise en scène et réalisation Florian Zeller
Avec Anthony Hopkins (Rôle : Anthony), Olivia Colman (Rôle : Anne), Mark Gatiss (Rôle : L’Homme), Imogen Poots (Rôle : Laura), Rufus Sewell (Rôle : Paul), Olivia Williams (Rôle : La Femme), Ayesha Dharker (Rôle : Dr. Sarai), Evie Wray (Rôle : Lucy) …

jeudi 3 juin 2021

Exit, comédie musicale de Stéphane Laporte et Gaétan Borg, composée par Didier Bailly

J'ai découvert Exit en avant-première presse aujourd'hui au Théâtre de la Huchette et j'ai été conquise. J'ose dire que c'est un coup de coeur.

Il est dans l'air du temps, quelques années après le vote qui a initié le Brexit. Il traite subtilement de l'ostracisme. Il est d'une très grande qualité musicale. Les voix des trois comédiens sont d'une justesse irréprochable (et quel bonheur de les entendre sans micro HF). Il ose commencer par la dérision, dans un humour très bristish et petit à petit prend de la profondeur. Il est drôle, souvent très, parfois à peine, régulièrement savoureusement subversif. Il fourmille de références culturelles, musicales, historiques, contemporaines (les cuisiniers des shows télévisés en prennent pour leur grade).

Faut-il que j'ajoute des arguments ? C'est un spectacle qui est beaucoup plus profond qu'il en a l'air … et la chanson ! Et après cette longue période sans théâtre, c'est le type de soirée qui fait vraiment du bien et qui peut rassembler tous les publics.

On nous annonce une comédie (musicale) romantique et c'est bien cela. Il est justifié de mentionner le caractère musical entre parenthèses parce que le spectacle n'est pas que cela. J'ai même été surprise par l'arrivée de la première chanson. Trop souvent les interprètes des comédies musicales sont d'excellents chanteurs mais de piètres acteurs. Ici pas du tout. Harold Savary, Marina Pangos et Simon Heulle ont les trois talents fondamentaux : chanter, jouer et danser.

La parenthèse ne signifie pas que l'aspect musical ait été sacrifié, loin de là. Les inspirations médiévales rencontrent les codes musicaux et sonores du jeu vidéo. Exit évoque l’orient avec "Aliénor aux croisades", Versailles avec "Marie-Antoinette et les moutons Danton", la musique des troubadours dans "Trouba-dance", lequel s'inscrit parfaitement dans des tonalités contemporaines de slam. On se régale.

Le décor est intelligemment conçu par Sandrine Lamblin pour occuper la minuscule scène de la Huchette sans qu'on ait de sentiment d'étouffement. Une astuce permet de projeter autant que nécessaire des captures d'écran pour que le public ne perde rien des jeux video dont la création s'effectue en live pendant la représentation. Les animations de Stéphane Gérard sont plutôt réussies, même si elles ne sont pas ma tasse de thé.

Les costumes de Julia Allègre sont efficaces. Les chorégraphies de Mariejo Buffon sont pertinentes et totalement appropriées, jamais superflues.

On boit plus de champagne que de thé mais on mange des huîtres. D'ailleurs nos voisins britanniques adorent les déguster chaudes, souvent enrobées de bacon. Je les rejoins puisqu'il y a quelque jours j'avais publié sur le blog une recette d'huitres au barbecue (et je vous jure que je ne savais rien du scénario du spectacle).
Les auteurs situent l'intrigue en pleine campagne du Brexit, en 2016, pour le référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Europe. C'est une toile de fond métaphorique, prétexte à faire osciller la vie affective des trois personnages. Les anglais hésitent. Le cœur d’une jeune scénariste de jeux vidéo balance lui aussi, mais entre un Français et un Anglais, tandis que son destin emprunte un chemin similaire à celui de son héroïne, Alienor d’Aquitaine. C'est une excellente idée de combiner tous ces ingrédients en rappelant un épisode peu connu de l'histoire commune de la France et de l'Angleterre qui ont bien failli être dirigés par la même maison royale.

La salle du théâtre devient une annexe d'un Eurostar, où nous accueille un chef de cabine qui rappelle les gestes barrières …Il a juste oublié de préciser que la sortie ne se fait pas sur la scène comme le rideau pourrait le faire croire (private joke que vous apprécierez après avoir vu la pièce). Nous voici embarqués au coeur de multiples confrontations des mondes (réel et virtuel), mais aussi des époques, au fil de pérégrinations musicales révélatrices de choix impossibles, et offrant de plus une issue inattendue… loin des classiques happy ends, ce qui est plutôt malin.

Comme Franck Desmedt, le directeur de la Huchette, a eu raison de miser sur une programmation qui fait une belle place au théâtre musical. Les derniers trophées de la comédie musicale ont été remis en juin 2019 et je ne sais pas s'il y aura bientôt de nouveaux, mais je parierais sur plusieurs statuettes pour Exit. Stéphane Laporte et Gaétan Borg avait reçu le Trophée du livret de Comédie Musicale pour la Cigale sans la fourmi où Marina Pangos et Simon Heulle étaient déjà distribués. Je les avaient vus au festival d'Avignon 2019.

La Huchette en avait gagné l'année précédente quelques-unes avec Comédiens ! 

Les touristes anglais ne viendront pas cet été, la faute au Covid plus encore qu'au Brexit. Dommage, car il aurait été intéressant de scruter leurs réactions face à l'exposition des rapports franco-anglais, houleux depuis si longtemps.

Exit, écrit par Stéphane Laporte et Gaétan Borg, composé par Didier Bailly
Mis en scène par Patrick Alluin assisté de Gaétan Borg 
Avec Harold Savary, Marina Pangos et Simon Heulle 
Arrangements musicaux : Jérémy Branger, Marie-Anne Favreau, Paul Cépède 
A partir du 5 juin au Théâtre de la Huchette (23 Rue de la Huchette, 75005 Paris)
du mercredi au vendredi à 21h10, samedi et dimanche à 15h00 (durée : 1h35 )
réservations : theatre-huchette.com ou 01 43 26 38 99 
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Fabienne Rappeneau

mardi 1 juin 2021

Le Bal de Diane Peylin

La citation qui figure sur la quatrième de couverture du livre de Diane Peylin est doublement représentative, de son style, et de l'état d'esprit dans lequel Le Bal m'a plongée :
" Il y a des jours où le temps s’arrête pour une longue respiration. Laissant naître des bulles d’air sous le crâne. Des jours entre parenthèses où les draps blancs des fantômes ne couvrent plus le regard des vivants".
Au cœur de l’été, dans un village du sud-est, Robin rejoint sa femme, sa fille et sa mère dans la maison familiale. Dans ce lieu gorgé de souvenirs, il va tenter de se réapproprier son corps meurtri après une longue maladie. Mais les blessures que l’on voit sont rarement les plus profondes. Au cours de ces semaines caniculaires, des tensions apparaissent à l’ombre du mûrier. L’heure est venue pour chacun d’oser dire les présences invisibles qui les ont éloignés les uns des autres.
J'ai énormément apprécié cette lecture, qui se savoure en sollicitant chacun de nos sens. C'est un bijou. Le Bal méritait que je trouve un mûrier comparable à ceux qui s'épanouissent dans le village familial de Robin pour placer le livre au centre de cette photographie.

Les phrases sont vives, souvent sans pronom. Elles sonnent tac-tac ou plutôt clac-clac comme le feraient des photos. Et voilà justement qu’elles apparaissent, ces photos, introduites par ces mêmes onomatopées. La première, page 43, et je trouve l'idée épatante de nous suggérer des clichés qui n'existent pas. On a tous comme Robin (p. 91) des instants qu’on voudrait fixer, mais qui s’échappent comme du sable entre nos doigts.

Ces instantanés surgissent à bon escient, réinventant aussi en quelque sorte le journal (p. 115).

Le bal est un moment essentiel de la vie de chacun des personnages. Il y en a donc plusieurs. Le lecteur retiendra celui qu'il aura préféré, avec les musiques de l'époque. Il pourra même danser lui aussi sur les musiques qui figurent sur la playlist (p. 187), téléchargeable avec l'application Lisez! que je recommande d'écouter sans aller jusqu'à conseiller de siroter une marquisette (p. 50) car j'ai obligation de rester dans la modération.

A propos de cette application, je pense qu'on pourrait aller plus loin en proposant aussi le téléchargement des photos mentionnées comme "existantes", même si leur pouvoir d'évocation est immense puisqu'il est dans la suggestion.

Comme je le mentionnais précédemment, cette lecture excite tous nos sens, la vue et l'ouïe évidemment, mais aussi le goût et l'odorat parce que Rosa est tout le temps en train de cuisiner, certes des plats simples, mais dont les parfums nous sont accessibles comme si on était invité à sa table. J'ai souvent senti le soleil brûler ma peau comme une caresse alors que je lisais, la plupart du temps d'ailleurs en extérieur. La nature est extrêmement présente dans ce récit. Autant qu'un personnage.

Nos souvenirs sont titillés. On m'a rabâché à moi aussi qu'il ne fallait pas mettre les citrons au composteur (p. 73). Et j'ai d'excellents souvenirs de parties de Mastermind (p. 100) dont j'ai encore la boite rangée parmi les jeux de société.

Chaque personnage est très typé et ses réactions au stress post-traumatique de la guérison sont particulières. Il m'a semblé que c'était un des axes majeurs de ce roman : comment peut-on supporter puis surmonter le "peu supportable", que ce soit la maladie, la mort, la perte d'un enfant, et même la vieillesse.

Rosa, la grand-mère, est une femme moderne qui n’était pas obligée de travailler autant qu’elle l’a fait comme photographe mais sans cela elle aurait vécu une vie plus terne, triste et frustrée. Elle part souvent en reportage, s'éloignant de son fantasque mari, Alexandre qui devait gérer, tantôt père magicien tantôt père pathétique. Les bons jours, il revêtait son plus beau costume, s’equipait de ses instruments, livres, épée, parapluie, objets incongru et occupait la chambre de son fils. Valeureux, conteur intarissable, danseur infatigable, il faisait le show pour que les crampes de douleurs deviennent des crampes de sourire, des crampes de rire. (p. 33) 

Le couple Robin-Suzanne est différent. Leurs caractéristiques se dessinent au fil des pages. Comme la relation entre Robin et son frère Elvis, vivant au Canada et communiquant par visio-conférence. Jeanne, leur fille, est très touchante dans l'attention qu'elle leur porte et dans sa manière de démarrer sa vie amoureuse.

L'auteure parvient à nous faire entendre la voix de chacun, quitte à employer une astuce comme le changement de typographie pour Robin ou le surgissement de photos pour Rosa. Elle raconte la vie sans occulter les drames, mais sans minimiser les petits bonheurs du quotidien. Diane Peylin a précisément l'art de raconter comment faire de ces petites choses des événements extraordinaires (p. 92). C'est une des réussites de ce livre plein d'amour et de pulsion de vie.

Le Bal de Diane Peylin, chez Héloïse d'Ormesson, en librairie depuis le 8 avril 2021
Photo de couverture Ben Zank 

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