Publications prochaines :

Comme promis les 70 articles des spectacles vus aux festivals d'Avignon In, Off et If ont été publiés (mois de juillet). Ont suivies les critiques de la rentrée littéraire (mois d'août). Le rythme de publication a repris un rythme normal à partir de septembre avec l'alternance culturelle/culinaire habituelle.

lundi 30 janvier 2023

La valeur des rêves de Marie Lebey

Marie Lebey réussit brillamment à nous offrir un roman qui soit autant divertissant que sérieux, admirablement documenté sur les pratiques du monde de l’art.

Elle connait manifestement tout de la manière de travailler d’un commissaire-priseur et sait parfaitement que, si la valeur augmente avec le nombre des années, il est cependant essentiel de pouvoir garantir l’origine de ce qui, sans cela, ne serait qu’un assemblage de ferraille.

Elle s'est inspirée d'une histoire vraie, la vente en juillet 2020 d'une oeuvre d'Alexander Calder (1898-1976), datant de 1963, lourde de 800 kilos et haute de trois mètres et demie, estimée entre 2, 5 et 3, 5 millions d'euros et qui finalement a été adjugée plus de 4,9 millions d’euros à un collectionneur européen après avoir décoré pendant 57 ans une résidence VVF (Village Vacances Famille) dédiée au tourisme social, à La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes), près de Cannes, reprise par une filiale du fonds d'investissement Groupe Caravelle, le groupe Belambra Clubs, lequel fut l'heureux bénéficiaire de la vente. L'opération fut réalisée par la célèbre maison de ventes Artcurial qui exposa la sculpture quelques jours en bas des Champs-Elysées dans la cour de l'hôtel particulier qui abrite son siège.

L'événement était considérable puisque c'était la première fois qu’un stabile monumental de Calder de cette envergure était présenté aux enchères en France. Apparemment on avait oublié la valeur de l'objet puisqu'il servait à faire sécher les maillots de bain au bord de la piscine où il avait été installé.

Ces seuls éléments sont en eux-mêmes suffisamment extraordinaires pour donner matière à un roman.  Mais qu'on ne s'y trompe pas, l'argent n'est pas le thème principal de ce livre, subtilement intitulé La valeur des rêves.

Marie Lebey va plus loin en restituant la genèse de l'arrivée du stabile et en redonnant vie à cet immense artiste que fut Calder et dont j'ai eu la chance de découvrir le mode opératoire à travers une exposition passionnante, organisée en 2009 au Centre Pompidou intitulée Le cirque de Calder.

J'avais alors appris que c’était Jean Arp qui avait trouvé le nom de Stabile pour désigner un certain type de sculptures de l'artiste, ce que Marie Lebey ne manque bien entendu pas de signaler.

A une autre occasion j'avais pu admirer un stabile mobile en forme de spirale à l’Unesco. Sans être spécialiste, l'univers de Calder m'était familier et j'ai beaucoup aimé la manière dont l'auteure redonne vie au géant américain mais aussi à son proche entourage et à ceux qui ont permis que ses sculptures deviennent des œuvres monumentales comme les artisans fondeurs de l'usine Biémont, chaudronnerie, tôlerie et tuyauterie tourangelle à Tours. Calder leur apportera ses maquettes en aluminium pour qu'elles y soient reproduites agrandies.

Je savais que l'homme s'était installé avec Louisa son épouse en 1953 dans l'Indre, à Saché, 1 200 habitants, une petite bourgade tourangelle située tout près d'Azay-le Rideau, qui avait abrité Balzac un siècle plus tôt et où vit encore aujourd'hui la fille d'André Breton, artiste elle aussi. Il eut plusieurs maisons dont l'une d'elle fut baptisée "François 1er" et plusieurs ateliers. Il avait lui-même dessiné le plus grand au début des années 60, à côté de la plus grande maison, avec une verrière, pour vivre immergé au coeur de la nature, en haut d'un coteau. Il utilisa un appentis pour peindre. Ce fut la Gouacherie qui, elle aussi est présente dans le roman.

Les différents bâtiments (François Ier, la Gouacherie) ont été rachetés par des propriétaires privés. Ils ne se visitent pas. L'atelier et la maison sur la colline non plus. Mais depuis 1989 l'atelier principal est dédié à la création contemporaine et a pour vocation d’accueillir des artistes de toutes nationalités pour trois mois en résidence à la fin de laquelle une visite d'atelier est proposée présentant les projets réalisés. Voilà, en dehors des journées du Patrimoine, une occasion supplémentaire de visiter cet atelier situé 12 Route du Carroi à Saché (37190), sans oublier de jeter un oeil à l'énorme Totem dont le pied évoque le clocher du village et dont les disques bleu et orange fixés à chaque bout d'une perche tournent au gré du vent qui souffle sur la place principale.

Loin de moi l'envie de vérifier chacun des faits avancés par Marie Lebey mais savoir que tout est rigoureusement exact (hormis peut-être ce nom de Moustipic qu'elle emploie pour désigner le chef d'oeuvre) donne un charme supplémentaire à son septième roman qui peut fort bien se lire sans rien savoir des arcanes du monde de l'art contemporain. Les personnages inventés sont autant pittoresques que le sculpteur qui est finalement le héros principal. Et surtout - à l’instar d’un autre ouvrage que j’avais précédemment beaucoup aimé, Mouche’ , c'est formidablement bien écrit, d'une plume vive  qui compose des chapitres courts qui se dévorent facilement. Nul besoin d'être érudit pour apprécier cette histoire qui se termine sur une jolie pirouette.

La valeur des rêves de Marie Lebey, Editions Leo Scheer, en librairie le 1er février 2023

jeudi 26 janvier 2023

Dessous les roses d'Olivier Adam

Voilà un livre qui figurait sur ma liste depuis la rentrée. Il se trouve que je l’ai lu juste après le roman d’Anthony Passeron avec lequel je trouve des points communs, à propos des rapports entre parents et enfants lorsque les premiers veulent à toute fin que leur progéniture ait une vie meilleure que la leur.

Dessous les roses est un titre énigmatique, même si je suis tentée d’y voir une allusion à l’expression « envoyer sur les roses », en réaction sans doute à la manière qu’a le personnage principal de railler sans cesse son petit frère et de parler de son père.

L’explication est à trouver dans le choix de la chanson de Barbara accompagnant les funérailles du père, Nantes, et de ses les paroles : Je l’ai couché dessous les roses / Mon père, mon père

Olivier Adam a composé la radioscopie d’une famille française en optant pour un cadre inspiré du théâtre, divisant l’action en trois actes de quatre scènes pour les premiers, ne comportant qu’une scène pour le troisième, chacune donnant le point de vue d’un des frères et sœurs. Ce procédé permet de justifier une abondance de dialogues même s’ils ne sont pas présentés comme ils le seraient dans une véritable pièce.

Il est légitimé par le métier du fils ainé, Paul, qui est metteur en scène et cinéaste et par le reproche principal qui lui est fait d’avoir recours à une forme d’autobiographie (réelle ou fictive, voire mensongère) pour servir de trame à ses oeuvres. S’il est le seul capable de pousser la porte du jardin sans la faire crisser et de monter l’escalier sans faire couiner le bois des marches, par contre chacune de ses paroles et chacun de ses films provoquent des grincements au sein de la famille.

Il avance de pauvres arguments que l’on a déjà entendus dans des interviews d’artistes : Les journalistes confondent tout. Ils me confondent avec mes personnages (p. 34). La même défense revient régulièrement à propos de cette obsession de vouloir vous reconnaitre dedans (mes films) alors que ce sont des personnages que je bâtis avec des tas d'éléments empruntés ici ou là (p. 66).

Sa sœur Claire pointe un motif qui lui aussi n’est pas nouveau : Pour faire partie d'une bourgeoisie intellectuelle dont tu ne maitrisais pas les codes, et où tu trimballais tes complexes et tes problèmes tu te fais passer pour un gosse de banlieue à l'enfance difficile, chez des parent incultes, racistes et homophobes. Bullshit !

A sa manière, Olivier Adam interroge la question de la place et de la légitimité à être ce qu’on est, non seulement dans la société mais aussi au sein de sa famille. Face à Paul le rebelle, s’agite Antoine, le  «petit» frère et Claire la grande sœur tente de comprendre, sachant que la mère prend elle aussi la parole mais sans entrer dans le conflit, à l’inverse des enfants dont on saisit qu’ils ont des comptes à régler.

C’est que, comme le dit Claire avec sagesse, aucun de nous n'avait été élevé de la même manière en définitive. Aucun de nous n'a connu la même enfance (p. 52).

Plusieurs séquences sont très représentatives de ce qu’on peut connaître dans sa propre famille tant il est vrai que c’est bien le lieu où les rapports de force sont les plus récurrents. On sait bien que le décès d’un parent réactive une kyrielle de souvenirs enfouis et leur potentiel explosif. En cela ce roman n’apporte aucune surprise, y compris à travers des personnages secondaires comme celui du prêtre qui prononcera un hommage du défunt en parfait décalage avec ce que fut sa vie.

Le partage de plomb d’Antoine semble légitime, alors qu’il intervient sans que Paul y soit pour quelque chose. Quant au bon exemple qu’Antoine et Claire semblent vouloir donner, il vole en éclats tandis qu’on comprend qu’ils ne sont pas parvenus à construire une vie de famille heureuse et qu’eux aussi vient sur des mensonges.

Bref, il y a beaucoup à creuser dessous les roses et l’auteur le fait très bien, selon son habitude. Je retiendrai les paroles de la chanson d’Orelsan, citée p. 161 : tes défauts sont devenus ta personnalité, même si l’idée n’est pas neuve. Jean Cocteau l’avait dit bien avant lui : Ce qu’on te reproche, cultive-le. C’est toi.

Dessous les roses d'Olivier Adam, Flammarion, en librairie depuis le 24 août 2022

lundi 23 janvier 2023

Les enfants endormis d'Anthony Passeron

Je n'aurais peut-être pas tendu la main vers Les enfants endormis s'il ne m'avait pas été recommandé par tant de personnes et s'il n'avait pas figuré dans la sélection du Prix des Lecteurs d’Antony 2023.

Très franchement, cette couverture (peut-être de vraies photos de famille fournies par l'auteur et dans ce cas je serais désolée de le froisser) n'est pas du tout incitative et que dire de la typographie du titre, bleu pâle … c'est à peine si on la remarque.

Mais une fois ouvert, impossible de lâcher ce livre. D'abord parce qu'il est très bien écrit. Il se dévore comme une fiction qui aurait été imaginée par un grand scénariste alors qu'on sait parfaitement que c'est la vraie vérité de la cellule familiale d'Anthony Passeron, et de toute la société d'une époque dont les jeunes générations sont aujourd'hui stupidement nostalgiques en écoutant les tubes "des années 80".

Pour ceux qui ont traversé ces années, et même s'ils n'ont pas été directement impactés par la terrible maladie que fut le SIDA (j'emploie le passé parce que la trithérapie a permis d'énormes espoirs), il est passionnant de revivre les événements en basculant d'un chapitre à l'autre entre "grande" et "petite" histoire.

L'auteur analyse formidablement bien les processus de déni à l'oeuvre dans les familles et dans le milieu médical. Les freins n'étaient pas les mêmes mais le résultat était identique : en ne prenant pas immédiatement conscience de la gravité de la situation on perdait un temps précieux. Et on pourrait d'ailleurs supposer que cela peut expliquer pourquoi la pandémie de Covid a été si vite prise en considération.
Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits : celui de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d’un paria.
Ce livre est grave mais il n'est pas larmoyant. Et, bien entendu, il n’y est pas question que de maladie. Quand le titre est expliqué (p. 75) tout s'éclaire. Avec tendresse.

A propos de l'oncle Désiré, dont le prénom est en lui-même grandement porteur de sens, Anthony Passeron souligne que, "chacun à sa manière a confisqué la vérité (…). Ce livre est l'ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées J'ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d'autres, a traversé dans une solitude absolue" (p. 11).

Plus loin (p. 88) il ajoute : Je comprends qu'ils (Désiré et Brigitte) auraient pu avoir une vie où ils auraient été heureux, où j'aurais pu les connaitre. Une vie simple qui n'aurait sans doute pas mérité d'être racontée, mais une vie toute entière (…). C'est en regardant les super-8 dans le désordre qu'on peut ramener ces gens à la vie.

Je me souviens moi aussi de bobines de films en super-8 dont je regrette la disparition au fil des déménagements. Comme j’aimerais être en mesure de les montrer à mes enfants, tant il est vrai qu’On y voyait des morts encore vivants, des chiens, des vieux encore jeunes, des vacances à les mer ou à la montagne, et des réunions de famille (p. 10).

Je me rappelle aussi, rétrospectivement avec angoisse, que je suis chanceuse de n’avoir pas contracté la maladie. La perplexité de la chef de service de la maternité de Saint Vincent de Paul, refusant de me transfuser, alors que l’importance de l’hémorragie l’aurait justifiée si le risque de contamination n’était pas plus grave encore. Pourtant le scandale du sang contaminé n’éclatera au grand jour que deux mois plus tard.

Nous entrions dans la décennie des années 90. Je savais confusément que le risque s’était généralisé puisque je travaillais alors en société d’études. Régulièrement je testais de nouvelles campagnes d’information et de prévention sur la maladie. Plus tard je fus horrifiée par la pseudo défense de Georgina Dufoix, ministre de la santé, reconnaissant qu’avec ses collègues du gouvernement ils étaient certes responsables, mais pas coupables.

Les institutions ont perdu une dizaine d’années dans cette lutte et les polémiques avec les chercheurs américains n’ont pas aidé. Lire que la majeure préconisation consistait à employer l’eau de Javel (p. 124) et que les fins de vie furent censurées (p. 190) en refusant des funérailles dignes de ce nom en invoquant un risque de contamination font écho à de récentes attitudes subies par les familles de malades décédés du Covid en début d’épidémie.

Par contre il est intéressant de rappeler les problèmes d’éthique dans la mise en place des protocoles de test de médicaments. Combien de temps est-il acceptable de poursuivre des études en double aveugle en administrant un placebo à la moitié de l’échantillon alors que l’autre moitié bénéficie d’une thérapie dont on constate les avantages. Il me semble que ce n’est qu’en février 1994 que l'OMS a décidé d'élargir le champ des études sans placebo.

A contrario, le délai avec lequel l’académie du Prix Nobel a reconnu la valeur des travaux des français est légitime. C’est en effet en 2008 que le professeur Luc Montagnier obtint cette distinction (avec le professeur Françoise Barré-Sinoussi, dont le nom est moins célèbre mais à qui l’auteur rend un vif hommage).

Il faut aussi mettre au crédit d’Anthony Passeron l’absence d’aigreur dans son analyse du pourquoi et du comment. Il ne stigmatise pas le mal qui serait l’opposé du bien. Il présente avec empathie les souffrances des familles. Et le lecteur ne peut que partager son regard. Il soumet (p. 272) une tentative d'explication en supposant que les jeunes, qu’on peut qualifier de « post 68 » avaient raté la révolution et voulaient vivre autre chose que l’existence (étriquée) de leurs parents qui s'étaient "cassé le dos toute leur vie pour que leurs gosses ne manquent de rien".

On retrouve cette analyse dans beaucoup d’autres romans, comme par exemple dans Dessous les roses d’Olivier Adam. Combien de parents ont échoué dans leur objectif de permettre à leurs descendants d’avoir « une meilleure vie » que la leur, si tant est qu’on puisse mesurer les critères de bonheur … 

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel. Les Enfants endormis est son premier roman. Il y parvient avec sensibilité et intelligence à « mettre des mots sur une vie qu’il ne pensait plus pouvoir rendre à la lumière » (p. 273) et il ne fait aucun doute qu'il écrira d'autres romans.

Les enfants endormis d'Anthony Passeron, éditions Globe, en librairie depuis le 25 août 2022
Prix Wepler-Fondation La Poste 2022
Prix Première Plume 2022
Finaliste du Prix du premier roman 2022
Sélectionné dans le cadre du Prix des Lecteurs d’Antony 2023

vendredi 20 janvier 2023

Oracle des animaux de pouvoir de Joëlle Chautems

J’étais dubitative quand on m’a offert cette boite, certes charmante, en me promettant de trouver, grâce aux cartes qu’elle renferme, les réponses aux questions existentielles qui peuvent nous tracasser, mes amis, ma famille et moi.

Aujourd’hui je suis convaincue que ce coffret peut réellement aider la majorité d’entre nous. J’ignore comment cela fonctionne mais à chaque fois que nous l’avons utilisé, car mes proches en furent bénéficiaires, le résultat fut tout à fait intéressant.

Cet Oracle des animaux de pouvoir a donc séduit les personnes prédisposées à y croire comme les sceptiques.

Je signalerai un seul bémol : il faut accepter de passer un très long moment à lire le livret de présentation (lequel gagnerait à être un peu condensé car plusieurs idées se répètent et il devient véritablement intéressant à partir de la page 38) avant de se lancer dans l’usage proprement dit des cartes. Cela étant, je comprends tout à fait qu’il soit malsain de se précipiter en espérant trouver des réponses toutes faites à nos interrogations.

Et Joëlle Chautems a sans doute raison de justifier ses motivations et d'expliquer quelles relations elle entretient avec le druidisme qu'elle pratique depuis plus de 17 ans.
Composé donc d’un livret explicatif, cet oracle fonctionne avec 47 cartes qui chacune représente un animal. Les illustrations sont suffisamment expressives pour qu’on reconnaisse l’animal et pourtant elles sont oniriques. Par la finesse des illustrations de Lucie Crousaz elles réussissent remarquablement à toucher autant les adultes que les enfants. Un des points positifs est d’ailleurs que cet oracle soit destiné aussi bien aux adultes qu’aux enfants, sous la supervision d’un parent.

D’abord, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, il fournit de nombreuses informations sur le mode de vie des animaux et ce qu’ils peuvent nous apprendre. Il est donc un excellent outil de compréhension de la faune présente en Europe. L'auteure souligne qu'elle a dû choisir des animaux familiers des européens. Cependant je l’ai employé sans souci au Mexique où la plupart sont également connus.

J'ignorais que, dans le druidisme, on considère que chaque être humain est né avec un animal qui va l'accompagner durant toute sa vie. On parle alors d'animaux de pouvoir, qui sont des protecteurs et des initiateurs. Mais d'autres animaux peuvent intervenir tout au long des étapes de la vie.

Sur la carte on peut lire le nom de l'animal et une phrase qui résume son action. Pour en savoir davantage il faut se reporter au livret et j'ai regretté qu'il n'y ait pas d'index parce que le classement pat famille n'est pas toujours évident. S'il est facile de chercher la mésange parmi les oiseaux j'ignorais par exemple si le lézard était classé avec les batraciens … ou les reptiles.

Dans le livret on trouvera des détails sur le mode de vie de l'animal et -c'est là toute la valeur ajoutée de l'oracle- des explications sur la médecine qui l'accompagne, le terme devant être compris comme l'énergie qu'il a la faculté de transmettre. La fiche se termine avec quelques questions qui sont autant de pistes de réflexion.

Bien entendu l'auteure prévient que les "prescriptions" ne doivent pas être prises à la lettre et ne remplaceront jamais l'avis d'un professionnel de santé. Il n'empêche que même un effet dit "placebo" est toujours bon à prendre. Quant au rituel préconisé libre à chacun d'établir le sien.

Plusieurs tirages sont possibles, à commencer par le plus simple consistant à énoncer une question puis à retourner une carte et à lire le texte correspondant à l'animal. J'ai été surprise par la justesse de ce que j'ai lu. Voilà pourquoi je n'ai pas de frein à le recommander. Les cartes permettent de trouver son allié du jour, de découvrir son animal de pouvoir ou son animal ancestral, ou encore d'activer son bouclier animal, à condition peut-être de ne pas "trop" leur en demander, d'accepter de se remettre en cause et d'évoluer.

Suite à une formation de droguiste-herboriste, Joëlle Chautems pratique la géobiologie depuis 2005. Elle a été initiée au druidisme la même année et se passionne pour les traditions de nos ancêtres celtes. Après 17 ans d’étude elle a été nommé druidesse d’Helvétie… Elle vit en Suisse où elle partage son temps entre les formations qu’elle donne au sein de son école Eorian, les expertises de géobiologie, les balades en nature, le jardin et ses animaux, l’écriture, l’étude, les soins et les voyages et sa vie de maman de deux petites filles.

Le numéro de téléphone où il est possible de la contacter par Whats'app ou sms pour toute question, ou prise de rendez-vous est mentionné dans le livret.

Oracle des animaux de pouvoir de Joëlle Chautems, illustrations de Lucie Crousaz, Editions Favre, novembre 2022

vendredi 13 janvier 2023

Au long des jours de Nathalie Rheims

J’avais, il y a quelques semaines, donné le conseil d’avoir toujours un (bon) roman dans son sac quand on voyage en train. Ça n’avait pas loupé. Le mien (de train) fut encore en retard ce jour-là mais j’étais en bonne compagnie avec M. et Nathalie Rheims dont j’avais reçu, la veille, le 23ème livre en avant-première.

Je ne pouvais en raconter davantage à l’époque, devant attendre la sortie de Au fil des jours en librairie le 11 janvier pour en parler sur le blog.

J’étais malgré tout autorisée à dire que j’avais beaucoup aimé ce texte, très autobiographique, sensible, dans lequel l’auteure revient sur ses années de comédienne et qui correspondent à celles où j’étais attachée de presse dans un théâtre national. Alors forcément, beaucoup de noms m’ont parlé et ont ravivé mes propres souvenirs. J’ai souri à l’évocation de Colette Godard, la papesse de la critique dramatique dans le Monde (p. 24). Il est vrai que l’annonce de son arrivée était autant une bonne nouvelle que le risque d’une catastrophe. Et je me rappelle qu’il était indispensable de lui obtenir une certaine chambre, toujours la même, dans l’hôtel de Rohan, proche de la cathédrale de Strasbourg.

C’est en retrouvant, au fond d’une boite, un Polaroid pris par sa sœur Bettina (l’immense photographe) à la fin des années 70 quand Nathalie n’a que 18 ans qu’elle se décide à convoquer ses souvenirs et à nous raconter une période de sa vie alors qu’elle tombe amoureuse d’un homme plus âgé, aux cheveux noirs et bouclés, qui affiche un  large et irrésistible sourire et dont le visage m’est immédiatement familier. Et pour cause puisque j’étais fan des textes de ses chansons et de sa voix. Il chantait Comme un p'tit coquelicot, et Un jour tu verras (paroles p. 36), que je pourrais encore fredonner par coeur et que j’aime particulièrement. Par contre, j’ai découvert Faut vivre, que je ne connaissais pas, et dont j’ai appris qu'elle était sa préférée :
Malgré le cœur qui perd le nord
Au vent d’amour qui souffle encore
Et qui parfois encore nous grise
Faut vivre 

Son nom n’étant jamais cité, je resterai discrète. De toute façon, c’est la manière de raconter l’histoire qui importe bien davantage que de savoir de qui il s’agissait. On se contentera de quelques mots, … entre mes 18 ans et ses 55 ans, le temps s'était désagrégé comme s'il avait percuté une force supérieure et nous avait projetés, tous les deux, dans un autre espace où rien n'avait plus d'importance (p. 28).

Ce roman aurait pu être nostalgique mais il ne l’est pas du tout et il me semble qu’il n’est pas nécessaire d’avoir connu cette période pour l’apprécier. C’est une de ses grandes qualités.

La clé pour comprendre le titre du livre nous est révélée p. 95 :
Au long des jours
Je fais l'âme et l'amour
La haine et la tendresse
Et je cours les princesses
Jusqu'à ce qu'amour cesse

Au long des nuits
J'engrange les souvenirs
Les villes et les gares
Les femmes et les rues
Les ombres et les charmes

Et je cherche à amer
La vie comme un poème
Sans souci des soucis
Et à dire "Je t'aime"

Nathalie poursuit : C'était exactement ça. C'était notre histoire. Du moins, c'est ainsi que je l'entendais. Je décidai que si, un jour, j'écrivais un récit pour nous raconter, il porterait le titre de cette chanson.

Le cliché retrouvé a fait remonter les émotions que Nathalie Rheims a traversées au cours de cette relation amoureuse, qui aura duré un an, avec cet artiste hors du commun dont on devine la présence à chaque page. Et pourtant ce texte n’est pas un récit qui aurait été écrit dans un souci de témoignage.

Il est probable que ce que l’auteure nous confie à propos de sa passion pour le théâtre (p. 22) est plus rigoureusement exact que ce qu’elle raconte de sa relation, abordée toujours avec pudeur. Mais encore une fois, l’intérêt de cet ouvrage est de nous faire partager des émotions plus que des faits. La démarche est d’autant plus touchante qu’alors elle confesse qu'elle n'a personne avec qui partager se joies et ses peines, pas d'amies, ni son père, lui-même découchant très fréquemment (p. 75).

Nathalie n’a que 18 ans mais elle est déjà comédienne et joue chaque soir dans une pièce mise en scène par Jorge Lavelli avec Maria Casarès pour partenaire. Elle fait revivre la personnalité de cette grande actrice (à laquelle une magnifique exposition était consacrée cet été pendant le festival d’Avignon). Elle nous confie que Maria lui offrit le soir de la générale une bague de forme carrée en onyx (qu'elle décida de porter pour toujours). Son geste l'avait bouleversée. Un petit mot l'accompagnait : Sois heureuse, signé, Maria.

La chanson française des années 1950-1960 n’a pas de secret pour elle et, comme beaucoup d’autres personnes, elle voue une vraie passion aux textes dits  « engagés », écrits par des artistes qui avaient su résister grâce à leurs textes immortels.

Ce n'était pas pour elle un art mineur, mais au contraire, « un art majeur, parmi les plus difficiles, car il fallait, pour une chanson réussie, la conjonction miraculeuse d'un texte, d'une mélodie, la personnalité et la voix d'un interprète, le tout ramassé en un temps très court. En moins de trois minutes, une chanson devait raconter une histoire, au même titre qu'un roman, une pièce de théâtre ou un film, et laisser, à celui qui l'écoutait, un souvenir indélébile » (p. 23). Elle donne pour exemple l'Orage de Brassens qu’elle avoue se passer en boucle.

Elle revient sur l’importance d’une troupe de théâtre d’agit-prop créée dans les années 30 sous le nom de Groupe Octobre dans laquelle se trouvait Jacques Prévert, Jean Dasté, Jean-Louis Barrault, son amoureux, et même (c’est moi qui l’ajoute) … une certaine Margot Capelier qui deviendra la première directrice de casting et que j’ai souvent vue au théâtre, à la recherche de nouveaux talents pour le cinéma.

Fragilisé par une série de deuils, M. était mélancolique et sombre (p. 62). Nathalie éclaire le contexte dans lequel il a créé ses plus belles chansons : En devenant chanteur, je perdis le goût du bonheur (qui est la phrase ouvrant le P'tit coquelicot). Elle reviendra sur ce point plusieurs fois, cherchant à analyser le processus, tout en admettant que chanter la joie n'a jamais eu grand succès.

Plus loin, elle dénoncera combien cet univers est devenu une histoire de gros sous (p. 135). On sera alors à l'apogée des yés-yés. A la fin des années 70, c'est en effet le triomphe des magazines comme Salut les copains, Paris Match, Elle et Télé 7 jours qui étaient dans le giron de Daniel Filipacchi, le fils d'Henri, qui avait pourtant lui-même entretenu des relations étroites avec le Groupe Octobre. Et on attendait avec impatience Starmania … qui revient aujourd’hui en force !

Et alors que la trajectoire de M. a glissé du théâtre vers la chanson, Nathalie bifurquera quant à elle des planches vers l’écriture.

Au long des jours de Nathalie Rheims, Editions Léo Scheer, en librairie le 11 janvier 2023

lundi 2 janvier 2023

Feliz año 2023

J’écrivais il y a quelques jours comment on souhaite Joyeux Noël au Mexique où je me trouve actuellement. On ne dit pas Bonne année mais Joyeuse année (en écho sans doute au Joyeux Noël).

Dans ce précédent billet j’indiquais quel type de décoration on pouvait voir dans les sapins … en signalant que je n’avais remarqué que des spécimens artificiels.

Pourtant, il existe à Mexico depuis le début des années 2000, plusieurs pépinières de sapins de Noël, qui offrent la possibilité de choisir et de couper l'arbre qui s'adapte le mieux à chaque appartement, une option qui a l'avantage d'aider à la survie des producteurs mexicains et à la protection de l'environnement.

Ces plantations ont remplacé les champs de maïs et d'aveine, sur le versant du volcan Ajusco, parce que ces deux cultures ont cessé d'être rentables, et qu’il a fallu chercher une autre façon de rendre les terrains productifs.
Mais ne cherchez pas le Nordmann qui est très prisé en France. C’est l'espèce Ayacahuite qui est cultivée au Mexique, en premier lieu d’ailleurs pour alimenter les usines de pâte à papier.
Et voici quelques exemples de sapins que j’ai admirés au cours de mon voyage, situés (de haut en bas) à Huasca de Ocampo, Queretaro (deux photos), Tequisquiapan, Pátzcuaro, Los Cabos, San Miguel Regla et San Miguel de Allende.

mardi 27 décembre 2022

Noël au Mexique

Si vous décidez de passer Noël au Mexique essayez d’arriver le 16 décembre parce que dans ce pays les festivités commencent ce jour là et s’arrêteront 9 jours plus tard.

C’est la cinquième année que je passe la fin de l’année dans ce pays et j’ai déjà eu l’occasion de parler de plusieurs coutumes, notamment celle des posadas, consistant à se regrouper en famille entre amis ou même entre voisins chaque soir (jusqu’à Noël) pour commémorer la Nativité. On rejoue ainsi les voyages qu'effectuaient Joseph et Marie avant la naissance de Jésus. La moitié des convives reste à l’intérieur d’une maison tandis que les autres supplient de pouvoir rentrer. Les demandes sont faites en chansons et précèdent un repas convivial.

En fin de soirée les enfants tapent, les yeux bandés, avec un bâton sur la piñata, sorte d’énorme étoile à sept branches, autant que de péchés capitaux, pour faire exploser le papier mâché et libérer les friandises sur lesquelles ils se jettent.

Le Réveillon proprement dit a lieu le 24 décembre. On se souhaitera alors ¡Feliz Navidad! en s’embrassant et on chantera les chants traditionnels. Parfois le Père Noël, qui s’appelle Santa Claus (du fait de l’influence américaine) apporte des cadeaux dans la nuit. Mais le plus souvent il convient d’attendre le 6 janvier car dans les cultures hispanophones, les Rois Mages sont les plus importants et ce sont eux qui gâtent les enfants sages.

Contrairement à la France qui prolonge toujours les traditions quelques jours, pour les mexicains quand ce n’est plus l’heure, c’est plus l’heure. Ainsi la couronne des Rois sera proposée quelques jours avant le 6 janvier mais vous ne la trouverez plus les jours suivants dans les pâtisseries.
La plante traditionnelle par excellence n’est pas le houx mais la Noche Buena (littéralement Belle Nuit, qui est en fait un poinsettia) qui est absolument partout, même autour des crèches.
Des suspensions d’ampoules multicolores sont tendues entre les maisons et au-dessus des restaurants. Quant au sapin, il existe, il me semble toujours artificiel, garni souvent de fleurs en papier, et de guirlandes lumineuses. Il peut cohabiter sur les place des villages avec une crèche monumentale, comme ci-dessus à La Paz (Basse Californie) ou ci-dessous à Huasca de Ocampo (état de Hidalgo).
D’ailleurs la religion est totalement intégrée à la vie, sans aucune gêne, et sans qu’on reproche à qui que ce soit un manquement à la laïcité.

Ainsi les personnages de la Nativité sont intégrés en décembre dans le spectacle du ballet folklorique de Mexico (Ballet Folklorico) où personne ne s’étonne de voir les Rois Mages traverser la scène en effectuant leurs salutations en direction de Marie et de Joseph qui assistent à la majorité de la représentation avec leur nouveau-né dans les bras, et qui bien entendu saluent à la fin.
Depuis plus de 60 ans ce spectacle a pour spécificité de représenter les danses des cultures traditionnelles du pays, bien entendu par des artistes portant les costumes traditionnels mexicains de multiples régions (environ une soixantaine sont au répertoire). Il a été fondé par Amalia Hernandez en 1952 avec à l’origine seulement huit danseurs. Cette femme s'est consacrée à sauver les danses mexicaines traditionnelles qui avaient été perdues au fil du temps et a fait un effort pour améliorer leur qualité.

Le ballet s'est consolidé en 1959, lorsque le président Adolfo López Mateos a demandé à ce groupe de devenir l'un des ambassadeurs naturels du Mexique. Il a représenté le pays cette année-là aux Jeux panaméricains qui ont eu lieu à Chicago avec alors une cinquantaine de danseurs.

Il se produit depuis dans le monde entier. A Mexico il est basé au Palacio de Bellas Artes (Palais des Beaux-Arts) sauf à certaines occasions particulières, comme c’est le cas à Noël où il s’installe alors dans le cadre du Castillo de Chapultepec où je l’ai vu le 26 décembre.

En une soirée on passe en revue les diverses traditions des différentes populations mexicaines, aussi bien celles de l’ancien empire maya qui vivent encore dans la Péninsule du Yucatán que celles de la culture cow-boy issue de la culture espagnole sans oublier la pinata.
Le spectacle est reconnu mondialement pour sa qualité et son niveau d’exigence, récompensé par de nombreux prix dont le célèbre Tiffany Award à New York en 1992.

mercredi 21 décembre 2022

La baleine tatouée de Witi Ihimaera

La baleine tatouée m’a été annoncée comme étant un conte écologique et un hommage à la culture maorie, enjoué et malicieux, où les baleines, une vieille dame délicieusement indigne et une petite fille éclairent le destin des hommes.

C’est exactement cela. Avec une immersion dans une culture que l’on connaît peu sous nos latitudes, et qui sait combiner les mythes, une certaine modernité, un soupçon de magie, et des touches d’humour qui sont très agréables.
Élevée dans l'amour et le respect des traditions ancestrales, Kahu est jeune, intrépide et sans doute enfant prodige. Mais … c’est une fille et Koro Apirana, le chef d'un village situé à Whangara sur la côte Est de la Nouvelle-Zélande. Même s’il est son grand-père adoré, le patriarche se refuse à l'idée d'imaginer qu'un individu qui n’est pas de sexe masculin puisse un jour lui succéder. Il demeure obstinément inflexible dans ses croyances, et semble insensible aux démonstrations d'affection de Kahu qui, du fait de son sexe, n’a pas le droit d’aller à l’école. Et quand des baleines s'échouent sur la plage du village, il établit un lien direct entre cette catastrophe et l'ambition de sa petite-fille.
Par chance, la jeune fille bénéficiera du soutien de son oncle et de sa grand-mère, l’impétueuse Nani Flowers, toujours prête à menacer son vieux mari de divorcer. Leurs querelles sarcastiques sont amusantes. On s’y croit alors qu’on perçoit que leurs codes relationnels sont différents des nôtres.

Le roman commence comme un conte nous faisant entendre une voix nous racontant les temps anciens avant d’alterner avec des passages de la « vraie » vie, conçus à partir de faits totalement imaginaires. Néanmoins on remarquera l’allusion irradiation de Mururoa. Quand « un éclair foudroyant avait ébouillanté la mer et un redoutable tsunami sonore avait fait saigner leur oreille interne, provoquant des failles dans le lit de l’océan » (p. 57). Mais l’humour prend régulièrement le dessus. Par exemple (p. 113) : Si je m’approchais de l’eau c’était de préférence dans une baignoire où j’étais sûr de la trouver chaude. (À l’inverse de l’eau de mer).

Ce qui est particulièrement réussi dans cette œuvre c’est la simplicité d’une écriture qui, sans être excessivement militante, parvient à transmettre la vision d’un monde qui a encore la capacité de rester lié à la nature et d’entretenir des croyances ancestrales, en portant les valeurs d’un peuple trop longtemps opprimé. Il rend hommage à la culture maorie, tout en affirmant la nécessité de transcender les traditions. C’est un manifeste en faveur du courage, de l’espoir, et la démonstration de l’importance des liens entre les générations, en affirmant la puissance des femmes.

Chaque partie se clôture avec la formule « Ainsi soit fait » et la saison suivante lance un nouvel épisode, parfois à plusieurs années d’écartLe récit accorde une large place aux éléments et aux animaux. Il est ponctué de termes empruntés à la langue maori, toujours traduits dans le cours du texte. Sauf le mot « moko » désignant le tatouage en forme de spirale sur le front de la baleine comme nous l’apprend le glossaire qui figure à la fin. Parmi les termes importants on notera Koto (vieil homme, grand-père, papy), Tohorà (baleine), et Pito (cordon ombilical) que la coutume impose d’enterrer dans un endroit précis.

Il nous adresse un message en forme d’avertissement. Autrefois la pêche était une activité sacrée. L’homme était alors en parenté avec les habitants de l’océan, et de la terre avec la mer (p. 42). Mais avec le vieillissement du monde, au fur et à mesure que l’homme négligeait sa part de divinité, il perdit aussi le pouvoir de parler aux baleines (p. 44).La scène de boucherie de 200 baleines d’une espèce en voie de disparition s’apparente à une alerte et fustige l’arrogance de l’homme qui s’imagine pouvoir être au-dessus des dieux… Kahu a intégré la « menace » : si la baleine vit, nous vivrons. Et en gagnant l'amitié de la baleine tatouée qui pleure l’homme qui la dompta et la chevaucha jadis… Kahu réussira à accomplir son destin et prouver à son grand-père qu'être fille n'est pas une malédiction… 

Auteur majeur de la littérature maorie, l’écrivain néo-zélandais Witi Ihimaera (né en 1944) est un formidable conteur très primé, mais encore peu connu en France, même si La baleine tatouée nous a permis de découvrir son talent et d’asseoir une renommée désormais internationale. Ancien diplomate, professeur d'anglais à l’université d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, membre du peuple Te Aitanga-a-Mahaki, il s'est imposé sur la scène internationale avec des nouvelles puis des romans mettant en scène les confrontations entre la société maorie et celle des Pakehas, autrement dit des blancs. Il est le premier romancier maori à être traduit.

La réalisatrice Niki Caro a effectué en 2002, une adaptation cinématographique de ce roman : Paï, L’élue d’un peuple nouveau, sortie en France en 2003 et qui a été distinguée dans de nombreux festivals. Ce succès aurait semble-t-il décidé les studios Disney à en faire sa propre version, en 2016, Vaiana, la Légende du bout du monde.

La baleine tatouée de Witi Ihimaera, traduit de l'anglais (Nouvelle Zélande) par Mireille Vignol
Au Vent Des Iles, en librairie depuis le 3 Mars 2022
Sélectionné dans le cadre du Prix des Lecteurs d’Antony 2023
Lu en format numérique de 147 pages

vendredi 16 décembre 2022

Mathilde s'en va-t-en mer… de L.-J. Wagner.

J'écrivais en août 2020 combien j’avais hâte de découvrir quelle nouvelle intrigue L.-J Wagner allait nous tricoter après Gangrène.

Deux ans plus tard, voici donc son second roman. Cette fois, on change d'âge. Son héroïne (encore une femme) a l'âge de Pierrette Dupoyet, cette grande comédienne que j’ai découverte (trop tard, je le confesse) au Festival d’Avignon cet été.

Si je la cite c’est qu’elle est triplement légitime. Outre l’âge du personnage principal, elle a conçu un spectacle exceptionnel sur le combat à mener contre les violences conjugales (qui est un des thèmes traités dans le roman) et elle a prêté sa voix à la bande-annonce du livre.

Mathilde s'en va-t-en mer... est annoncé comme un roman feelgood autour des amours entre seniors, ce qui est tout à fait cela comme point de départ pour raconter une reconstruction hors du commun. L’auteur confesse y avoir mis une pointe d'emprise masculine, mais je dirais que tous les personnages masculins ne sont pas dans une optique de domination.
Mathilde, 72 ans, vient de perdre son mari, Hector. Pour se changer les idées, elle décide de s'offrir une croisière un peu particulière consacrée au troisième âge, "Les Séniors de l'Anneau", à destination de Los Angeles... Chaque participant doit se déguiser en personnage de littérature de fantasy. Cela tombe bien, Mathilde est une grande admiratrice de la saga magique "Ally Foster".
Tandis qu'elle retombe en adolescence, s'amuse et se fait pour la première fois des amis, sa fille Manon découvre dans la maison de son enfance, un curieux document : un journal dans lequel sa mère lui raconte les cinq décennies plutôt houleuses qu'elle a passées auprès de son père. Et pendant que Mathilde se libère de son passé, Manon s'engouffre dans le sien. Mère et fille pourront-elles enfin se comprendre et se retrouver ?
Il est question de résilience et d’émancipation, l’une étant liée à l’autre, toutes deux étant les bases d’une reconstruction. Mais aussi de transmission.

L’analyse de l’emprise est très bien vue, et il est agréable de la découvrir sous un angle différent de ce qu’on a pu déjà voir dans les romans ou les films traitant de la perversion narcissique. Le parallèle avec le monde de la fantasy apporte une immense bouffée d’oxygène et il n’est pas indispensable d’avoir avalé toute la saga Harry Potter pour suivre le déroulé des aventures de Mathilde. On applaudit à sa libération aussi bien physique que psychologique. On espère la happy-end qu’elle mérite mais rien n’est sûr, même dans le monde de la fiction.

J’ai apprécié les clins d’œil aux autres écrits de L.-J. Wagner (p. 312-313). J’ai juste regretté que les étapes de la croisière, et particulièrement celle qui a été faite à Puerto Vallarta au Mexique n’aient pas davantage été détaillées. Il faut dire que cette ville, que j’ai visitée il y a deux ans était fort bien choisie puisqu’elle a abrité les amours tumultueuses de Richard Burton et de Liz Taylor (dont j’ai photographiée la superbe maison ci-dessous) :
En alternant les épisodes d’un présent frivole et distrayant avec des flash-backs terribles, l’auteur apporte de la légèreté à une histoire qui est à peine imaginable. Le lecteur entrera petit à petit dans le mécanisme et comprendra comment on peut supporter l’insupportable pendant des années, quel que soit le milieu social dans lequel on évolue, ce qui est d’ailleurs vrai aussi pour des hommes.

Ce qui est également très bien conçu par l’auteur c’est l’articulation entre le rôle qu’on endosse, soit par obligation, soit par jeu, et la réalité des relations. Les masques qu’on porte dans la vraie vie ne sont-ils pas plus faux que ceux qu’on choisit pour s’amuser, comme on le fait parfois sur les réseaux sociaux. Ce roman est une plongée dans la recherche de la vérité de chacun. Ce serait un sujet et un cadre parfaits pour une série Netflix.

Comme quoi le monde de l’auto-édition recèle des pépites. Vous pouvez commander l’ouvrage ici.

Mathilde s'en va-t-en mer… de L.-J. Wagner, illustration de couverture de Sarah Belmas

lundi 12 décembre 2022

Robert Doisneau, À l'imparfait de l'objectif, à la Maison des arts d'Antony (92)

Nous connaissons tous la majorité des photos de Robert Doisneau (1912-1994) qui est sans nul doute le plus populaire des photographes français du XX° siècle et l’un des représentants majeurs du courant humaniste, mouvement que la Maison des arts d’Antony (92) met en valeur depuis son ouverture en 1992.

Mais, outre le fait que c’est toujours un plaisir de les revoir, l’exposition proposée jusqu’à la fin de l’année, est une occasion de sortir un peu des clichés habituels et de se rendre compte que le photographe a immortalisé (aussi) des scènes de la vie quotidienne des années 80-90 et pas seulement des enfants ou des amoureux.

On doit le titre de l’exposition au talent de Jacques Prévert, qui connaissait très bien son ami, à qui il avait dit un jour : "C'est toujours à l'imparfait de l'objectif que tu conjugues le verbe photographier".

Il n’y a que des photos. Que du noir et blanc (alors que le photographe a fait aussi des clichés en couleur absolument magnifiques) mais qui racontent tant ! 

Bien entendu les années 45-55 ne sont pas oubliées mais on en découvre de bien plus récentes, tout autant étonnantes, comme ce chien à roulettes immortalisé à Paris en 1977.
Je ne me souvenais pas qu’il avait autant photographié d’attrister, mais je n’ai as été étonnée qu’il les ait mis en scène. Jacques Tati (1907-1982) et son vélo du film Jour de fête, en pièces détachées à ses pieds, illustre bien l’humour des deux hommes. Voilà pourquoi je l’ai choisie pour la placer en tête de cette publication.
La fête foraine était quasi permanente à Paris dans les années 40-50. C’était donc un sujet familier. Elle a toujours fasciné le photographe qui l’a souvent immortalisée comme quasiment tous les photographes humanistes. Il s’intéressait autant aux forains qu’aux visiteurs. A propos des premiers, dont il était admirateur des prouesses physiques, il écrivit dans son livre qu’ils lui apprirent l’art de composer avec le provisoire.
Cette photo, intitulée Trépidante Wanda, a été prise boulevard Saint-Jacques, non loin du domicile de Brassaï qui l’a photographiera lui aussi. le regard de Doisneau révèle deux éléments opposés, de valeurs ou de symboliques différentes, l’espace public (extérieur) de la file d’attente qui est en pleine lumière, et à gauche l’espace privé de l’intérieur de la baraque qui est dans la pénombre, le chien se trouvant à la jonction des deux, renforçant le contraste entre les deux mondes.

Dans d’autres clichés on remarquera l’opposition entre le bien et le mal, le sacré et le profane, beau et laid, art populaire et raffiné etc …
Le Mimosa illustre un autre des thèmes récurrents de Doisneau, celui des bistrots et du monde des travailleurs où la délicatesse de la fleur contraste cette fois avec la rusticité des lieux, imprégné de l’odeur du tabac et de celle de la serpillère à pinard comme le disait le photographe en commentaire.
Le manège de Monsieur Barré, sans être installé dans le périmètre d’une fête foraine, appartient malgré tout à cet univers. Il était implanté en face de la mairie du XIV° arrondissement de Paris. Le propriétaire a longtemps été méfiant, s’imaginant que Robert Doisneau allait copier son modèle. Il lui fallut gagner la confiance de ce Facteur Cheval de l’art forain qui avait utilisé uniquement du métal de récupération pour le construire.
Parmi les artistes qu’il photographia il y eut Picasso, Colette, Juliette Gréco, et moins connu, Jean Fautrier (1898-1964, ici en 1960), peintre, graveur et sculpteur qui a retenu mon attention car il était châtenaisien et a vécu dans sa maison de l’Ile verte où j’aime tant me promener (ci-dessus).
Pour ce portrait c’est la simplicité de la pose, du type de celle que l’on prend pour converser avec un ami, qui contraste avec la théâtralité de l’arrière plan où le regard se pose sur un landeau.
Cette photo de mariage a été prise dans le Poitou où la coutume voulait que la noce parcourt à pied la distance entre la ferme et l’église et qu’à chaque fois que les mariés rencontraient deux chaises assemblées par un ruban noué la jeune femme coupe le ruban alors que son père dépose un peu d’argent dans une corbeille.

"Pêcheur d’images", Robert Doisneau aimait arpenter les rues de Paris et de sa banlieue, attendant patiemment les histoires que les passants voulaient bien "raconter" devant son appareil photo, quitte à demander ensuite à des figurants de prendre la pose pour saisir, non pas une version idéalisée de la réalité, mais en sublimer au contraire toutes les imperfections. Il donne ainsi à voir la beauté et la simplicité de l’ordinaire et témoigne des évolutions sociales du siècle dernier, avec malice, tendresse et souvent une pointe d’ironie.

Conçue avec l’Atelier Robert Doisneau géré par les filles de l’artiste Francine Deroudille et Annette Doisneau, l’exposition présente 80 œuvres parmi les plus célèbres du photographe, principalement prises entre les années 1940 et les années 1960. Un coin lecture a été installé au rez-de-chaussée avec une imposante collection de livres de photographies pour en apprendre davantage sur cet homme exceptionnel.

En complément, je vous invite à lire un article sur une précédente exposition de Doisneau dans laquelle je parle de sa manière de travailler.  Enfin n’oubliez pas le sous-sol où un club photo s’est inspiré des clichés d’enfants les plus célèbres pour les « actualiser » en demandant aux enfants du centre de loisirs voisin de se placer à l’identique devant l’objectif. Le résultat est très intéressant, mais démontre que, à l’instar de la cuisine, il ne suffit pas d’avoir la recette pour réussir le plat à la perfection.
Robert Doisneau, À l'imparfait de l'objectif
Maison des arts - 20 rue Velpeau - 92160 Antony - 01 40 96 31 50 
Entrée libre jusqu'au 31 décembre 2022

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