jeudi 25 août 2016

Le Sanglier de Myriam Chirousse

J'ai un coup de coeur pour ce petit bijou de la rentrée littéraire 2016. qui aurait pu m'échapper parce que la couverture n'est pas en sa faveur, que le titre ne m'inspirait pas et que (je peux bien le confesser) je n'avais pas achevé la lecture du précédent livre de l'auteure.

Le sanglier est très dialogué mais le ton est si juste qu'il nous fait entrer dans la vie de Christian et de Carole presque par effraction sans trop chercher à comprendre où l'on est, qui ils sont et ce qu'ils font.

On les suit de l'aube à la tombée de la nuit d'un samedi ordinaire comme s'ils étaient des membres de notre famille ou des amis proches. Myriam Chirousse a l'art de condenser l'essentiel de ce qui peut relier un couple en risquant au détour de chaque mot de le faire basculer.

J'aurais juré en découvrant les premières lignes qu'il s'agissait de deux petits vieux en fin de vie dans une ferme abandonnée quelque part en pleine cambrousse.

Au fur et à mesure que tournent les heures, la focale se resserre, l'image devient nette. Et nous voilà pris dans leur histoire avec le sentiment que l'un et l'autre c'est aussi un peu de nous : qui ne revient jamais sur ses pas pour s'assurer que les portières de sa voiture sont bien verrouillées ? qui ne s'est jamais interrogé sur la manière de vivre autrement que comme des moutons (p. 129) ? sur la pertinence d'un test sur ses aptitudes amoureuses dans un magazine féminin reliant le Dalaï-Lama et le café (Myriam Chirousse a du avoir une prémonition parce que j'ai lu cela dans le dernier ELLE 24 heures avant de lire les mêmes mots dans son livre) et voilà que moi aussi je dois comme Carole inscrire "acheter une ampoule" sur ma liste ... c'en devient troublant.

On  se surprend à jouer le médiateur, estimant que Christian a raison, quoique parano sur les bords, et puis l'instant d'après prenant le parti de Carole qui rationalise pour se rassurer. On se dit que ça va péter. Qu'il suffira d'une petite phrase de rien du tout.

Je les ai lâchés à regret au bout d'une douzaine d'heures. Le livre était fini, mais leurs dialogues semblent se prolonger encore. Et je retiens la leçon de vie qui en découle : répandre sa colère autour de soi ne sert à rien, c'est mauvais pour le karma. (p. 73)

Myriam Chirousse a l'art de restituer une atmosphère en peu de mots, toujours choisis. Qu'elle débarque ses personnages dans un complexe de la vie domestique et familiale (p. 75) et on voit très bien de quel univers il s'agit. Comme il est juste de déplorer qu'il n'existe pas d'orthodontie sociale pour redresser les choses qui partent de travers dans notre monde aberrant. (p. 130)

A mesure que progressait ma lecture et que la journée s'avançait pour le couple j'attendais le surgissement du sanglier, parfaite métaphore selon moi de la poisse (ou du destin) qui à coup sûr devrait rattraper tout un chacun.

Un nouveau terme se glisse depuis quelques semaines dans les chroniques littéraires. On désigne les feel-good, ces romans autrefois à l'eau de rose qui sont censés mettre du baume sur les angoisses du lectorat. Celui-ci ne sera pas rangé dans cette catégorie parce qu'il est publié par un éditeur qui n'est pas spécialiste du genre mais je peux certifier qu'il fait (beaucoup) de bien.

Et je vais rouvrir la Paupière du jour, son précédent roman, avec un intérêt très vif.

Née à Cagnes-sur-mer en 1973, Myriam Chirousse suit des études de lettres et de philosophie à Nice, puis à Paris. Elle écrit, en parallèle, ses premiers contes pour enfants et des nouvelles. En 2000, elle quitte la France pour l'Espagne où elle exerce comme professeur de français et traductrice. Son premier roman, Miel et vin, paraît en 2009. De retour en France, elle se consacre à l'écriture et à la traduction, notamment des livres de Rosa Montero.

Le Sanglier de Myriam Chirousse, chez Buchet-Chastel, en librairie le 25 août 2016

mercredi 24 août 2016

Les élans ne sont pas toujours des animaux faciles

Les élans ne sont pas toujours des animaux faciles avaient "cartonné" au Théâtre Michel et c'est un vrai bonheur de les voir resurgir sur la scène du Lucernaire. La reprise a eu lieu ce soir devant une salle bondée et enthousiaste comme au premier jour.

Le trio a emballé le public que deux rappels n'ont pas réussi à rassasier.

Emmanuel Quatra (Jean-Edouard chemise verte), Benoît Urbain (Jean-Christophe, chemise orange) et Laurent Prache (Jean-Marc, chemise bleue) sont trois larrons qui s'en racontent de bien bonnes, et à nous aussi par la même occasion.

Les auteurs, Frédéric Rose et Vincent Jaspard ne craignent pas de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Avec eux il ne faut pas s'étonner de trouver Verlaine assis sur les marches de l'escalier (à croire qu'ils ont chassé l'inspiration auprès des statues du jardin du Luxembourg), de danser avec un prototype d'un genre indéfini, mi-femme/mi-homme, de nous apprendre la technique du regard qui en dit long, de percevoir des martiens clandestins ou de prendre des cours de cuisine sous l'eau. Si vous ne me croyez pas ... laissez tomber !

Le moins qu'on puisse dire est que Benoit, Laurent comme Emmanuel servent le texte en sourcillant à peine. On leur achèterait bien un morceau d'arc-en-ciel pour enjoliver notre quotidien. 

Les jeux de mots fusent. Les jolies formules aussi : des fois, c'est tant pis dans la vie. Comme les définitions bien senties : l'immobilité morbide à remplir une grille de mots croisés ... Et les métaphores plus poétiques : Le ciel est une grande toile. On démonte. On roule et on range ... pour le laver.

Les sketchs s'enchaînent apparemment sans queue ni tête et pourtant il y a une logique sous-jacente, dans laquelle on se laisse happer progressivement, grâce à une mise en scène efficace signée Laurent Serrano et qui ne laisse aucune place à un quelconque temps mort.

Le numéro de marionnettes de Laurent Prache est remarquable. On ne regarde que ses mains et soudain apparait un garçon qui tente une manœuvre d'approche pour séduire la belle, assise sur un banc public. Le comédien ne se sert que de 4 doigts pour raconter toute la scène en gros plan.

Les intermèdes musicaux sont souvent époustouflants. Emmanuel Quatra ressuscite un Summertime Blues plus estival que l'original interprété par Eddie Cochran. Et tous ensemble nous font une jam comme Aznavour en 1962. On reconnaitra aussi une version très moderne de Laisse tomber les filles que chantait France Gall.

Et les élans me direz-vous ? Ils arriveront un peu par hasard ... puisqu'il n'y a que lui qui fait bien les choses.

Je ne sais pas être différent de ce que je suis, dit l'un d'eux. Il y a des gens faits pour agir, d'autres pour commenter les choses et c'est ce que nous faisons.

Ils le font à la perfection. Leur spectacle est certes décalé et loufoque mais il fait du bien. On passe avec eux un drôle de bon moment.

Les élans ne sont pas toujours des animaux faciles
Du 24 août au 6 novembre
A 21 heures du mardi au samedi, 19 heures le dimanche
Au Lucernaire, 53, rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
01 45 44 57 34

mardi 23 août 2016

De terre et de mer de Sophie Van der Linden

J'ai refermé le troisième roman de Sophie Van der Linden avec le sentiment d'avoir effectué un nouveau voyage. Après la Chine (La Fabrique du monde, 2013) et l'Ossétie du Nord (L'Incertitude de l'aube, 2014), me voilà dans un autre temps et dans un autre monde, quelque part sur une côte française.

L'auteure ne situe pas exactement l'époque, ni les lieux où se déroule l'action (certains diraient la non-action et pourtant il n'y a aucun temps mort). On nous dit tout de même qu'Henri arrive à R. au début du siècle dernier. Il prendra le bateau (un sloup, qui est un voilier à un mât, avec un seul foc à l'avant) pour se rendre à l'ile de B. où les maisons sont couvertes d'ardoises. Nous n'en saurons pas plus et peu importe. A chacun de se faire le film de l'histoire.

Je sais pertinemment que ce n'est pas l'endroit imaginé par Sophie Van der Linden, mais j'ai situé le roman à Belle-Ile parce que je connais cette île, et que j'y ai des souvenirs qui m'ont servi de support à la déambulation du personnage.

Je n'étais pas préoccupée de savoir si mon imagination était raccord ou pas. De terre et de mer est un livre qui se lit (se déguste) assez vite parce qu'il est court mais qui laisse un souvenir intense ... comme la mer qui, en se retirant vous accorde une cohorte de jolis coquillages et de bois flotté.

On saura d'Henri qu'il est un artiste, qu'il a effectué un service militaire plus long que prévu, que malheureusement il va probablement enchainer avec une mobilisation pour la Première Guerre mondiale et qu'il vient rendre visite à Youna Talhouet, une femme dont il ne comprend pas qu'elle n'ait pas répondu à ses lettres.

Il passera 24 heures dans un paysage envoutant qui d'une certaine manière fournit des réponses à ses interrogations existentielles. Il croisera une galerie de personnages très typés et singuliers. Et bien sûr il reverra la jeune femme ... L'atmosphère est impressionniste, tout le monde s'accordera à le pointer. Mais il y a aussi une qualité cinématographique à la Jacques Tati pour le talent de l'auteure à faire exister les traits de caractères insolites de ses personnages. 

Je n'ai pas lâché Henri d'une semelle, le sentant un peu perdu ... et pourtant déterminé. Il faut une dose certaine de courage pour oser venir toquer à la porte d'un grand amour et quêter une explication. Il ne trouvera peut-être pas la réponse attendue mais ce bref séjour l'aura changé profondément. Son regard sur le paysage est radicalement modifié. Le ciel lui apparait désormais au premier plan (p. 109) et ce changement de point de vue, même s'il est justifié artistiquement puisque Henri est graveur, est largement métaphorique de modifications plus profondes sur la manière dont il va vivre.

Nous aussi avons une leçon à retenir à l'instar de celle qu'un chinois donne à Henri au début du livre (p. 53) : dans la peinture chinoise, le spectateur n'est pas extérieur au tableau, (...) on n'observe pas le paysage, on y séjourne, on s'y promène, on y voisine ... et c'est exactement ce que Sophie Van der Linden parvient à provoquer.

Spécialiste de littérature jeunesse, rédactrice en chef depuis 2007 de la revue semestrielle qu'elle a créé, Hors-Cadre(s), formatrice, conférencière, et enseignante, Sophie Van der Linden ne s'est jamais autant affirmée dans le domaine de la littérature pour adultes.

De terre et de mer de Sophie Van der Linden, chez Buchet-Chastel, Sortie en librairie le 25 aout 2016

samedi 20 août 2016

Les Corps de Lola de Julie Gouazé

Après Louise, son premier roman remarqué paru chez Léo Scheer en 2014, Julie Gouazé change de style avec Les Corps de Lola.

Le livre ne fera pas l'unanimité. Certains l'exécreront. D'autres crieront au génie. Certes, il est dérangeant, mais je ne pense pas qu'on puisse douter de la sincérité de l'auteure, ni de son courage pour oser traiter un sujet encore si tabou.

La couverture est explicite. On a toutes en nous quelque chose de la Princesse et de la Femme fatale. Alors elle dépoussière le mythe : les petites filles rêvent de rencontrer le prince charmant. Les petits garçons attendent de rencontrer la parfaite salope. (p. 30)

Lola est un puzzle de toutes les femmes :
  • celle qui dit oui parce qu'il lui fallait dire oui. Parce qu'elle s'est persuadée qu'elle n'avait pas le choix (p. 43)
  • celle qui murmure et qui n'ose pas (p. 40), sous-entendu exprimer à l'homme son hurlement intérieur
  • celle qui apparait en talons, lingerie de dentelle et aime le sexe (p. 41)
  • celle qui chante une berceuse avant de s'endormir en pyjama pilou
  • celle qui franchit la ligne (p. 70)
  • celle qui parfois a le dégoût d'elle-même, qui se sent sale, vidée, collante

Je comprendrai que la lecture des Corps de Lola ne soit pas linéaire. Pourquoi pas. Lâchez-le, Reprenez-le. Découvrez-le par morceaux. Vous tomberez sur deux ou trois pages qui confèrent au sublime. Alors vous le reprendrez depuis le début avec un oeil neuf.

Julie Gouazé écrit de belles pages à propos de la tendresse de la routine qui peut aussi être un enfer (p. 59), de ce qu'elle pointe (p.77) comme étant le vrai défi de la vie, continuer à aimer ce que l'on connait.

Louise traitait de l'alcoolisme. Ici c'est d'une autre addiction qu'il s'agit, sexuelle, qu'elle traite avec la densité et l'intensité qui caractérisaient son premier roman.

On peut parfois penser à Bellevue de Claire Berest, paru chez Stock. Mais Julie Gouazé va au-delà. Le livre tient du récit, de la confession (je ne dirais pas autobiographique, d'ailleurs peu importe), de l'analyse socio-psychologique, du manifeste ... Le plus troublant est sans doute qu'on se laisse prendre et qu'en le refermant on approuve : Lola est une femme comme les autres. Ce qui revient à consentir que chacune de nous est (aussi) Lola.

Les Corps de Lola de Julie Gouazé, chez Belfond, en librairie le 18 août 2016

vendredi 19 août 2016

Le Pont de l'abbaye à Hambye (50)

Encore une adresse qui m'a été donné par amitié et que j'ai plaisir à diffuser. Au menu saveurs je remarque en entrée une Fricassée de seiches printanières, émulsion de persil et échalote mais je resterai sur le souvenir de celles de la Satrouille (Cherbourg).

Le homard figure à la carte et au menu plaisir ½ homard de la côte ouest, grillé, flambé de la tête à la queue, émulsion à l’armoricaine présenté vivant, pièce de 600 grs environ, pour 2 personnes.

En semaine le premier menu est à un prix très doux. Le dimanche le repas reste abordable à 29 euros avec entrée plat et dessert. 

Chaque table reçoit une ardoise d'amuses bouches : un sable parmesan et sa quenelle de tapenade à l'anchois, un feuilleté emmenthal, et un mini croque jambon à la crème de cumin. Cet épice est bien présent sans dominer.
Le déjeuner s'annonce quasi gastronomique, servi sur nappe damassé avec couverts en argent et bouquet de fleurs fraîches. Le pain est cuit sur place, soit nature, soit aux graines servi dans un petit panier à pommes, avec un beurre doux retravaillé avec de la fleur de sel qui sera apporté conjointement.

jeudi 18 août 2016

Repose-toi sur moi de Serge Joncour

Serge Joncour aurait pu écrire avec Repose-toi sur moi une énième histoire d'amour entre deux êtres que rien ne prédestine à se rencontrer. C'est un des angles du roman mais ce n'est pas ce qui en fait l'intérêt.

Aurore est une styliste reconnue et Ludovic un agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils n’ont rien en commun si ce n’est un curieux problème : des corbeaux ont élu domicile dans la cour de leur immeuble parisien. Elle en a une peur bleue, alors que son inflammable voisin saurait, lui, comment s’en débarrasser. Pour cette jeune femme, qui tout à la fois l’intimide et le rebute, il va les tuer. Ce premier pas les conduira sur un chemin périlleux qui, de la complicité à l’égarement amoureux, les éloignera peu à peu de leur raisonnable quotidien.

J'ai pensé au film Partir que Catherine Corsini avait tourné en août 2009, avec Kristin Scott Thomas, Sergi López et Yvan Attal où là aussi une femme plutôt bourgeoise s'éprend d'un homme de condition sociale "inférieure" et n'aura pas peur de "perdre" les biens matériels qu'elle possède.

Comparaison n'est pas raison. Le développement de l'histoire, tout comme sa conclusion, sont sans rapport. Et le personnage du mari n'a rien à voir.

L'auteur parle très bien de l'avant-programme amoureux, quand on est dans l'attente de quelque chose que l'on pense voir arriver mais à propos de laquelle on n'a aucune certitude et dont, par voie de conséquence, les contours sont indéfinis. Je veux parler de cette période, qui parfois se termine abruptement sur cette question inévitable : qu'est-ce que je représente pour toi ?

- Quelque chose, que ... que je n'avais pas prévu, répond Ludovic (p. 230)

Leur rencontre n'a pas de sens. Elle s'installe sur un malentendu. Ludovic veut se montrer conciliant en affirmant que rien ne le gêne. Aurore conclut hâtivement que rien ne l'atteint. Ce qui est très touchant, et très réussi, c'est la manière que Serge Joncour a de nous mettre en relation avec l'un comme avec l'autre en nous montrant comment chacun voit le monde.

Ludovic la considère comme une belle énervée, une brune revêche (p. 59). Mais il ne peut s'empêcher de percevoir en elle une femme sur la défensive, et d'y penser le soir, quand il est à des centaines de kilomètres, dans la ferme familiale près de Saint-Sauveur (et qu'on ne me dise pas que le nom a été choisi par hasard !).

En parallèle de leur rencontre, sur laquelle le lecteur ne parierait pas un centime, Serge Joncour dresse la peinture d'une société foudroyée par la mondialisation et d'un monde rural en perdition où il est très difficile de vivre sur une exploitation de 40 hectares de prairies (p. 26) même en bossant 72 heures par semaine, comme l'actualité s'en fait l'écho ces jours-ci. Ludovic s'est sacrifié pour sa mère, sa soeur, ses neveux, laissant la place à son beau-frère.

Il est devenu employé dans une société de recouvrement d'impayés (on reste dans le même paysage social de gens qui tirent le diable par la queue), sur un marché potentiel de 600 milliards d'euros en France. Il est doué pour la négociation, Ludovic, mais il ne tire pas jouissance de la déveine de ses concitoyens. Il se sent écartelé entre les braves endettés piégés par les crédits et les embrouilleurs qui pourraient payer mais qui s'y refusent (p. 27).

Cet homme est pourtant un roc, physiquement et psychiquement. Sa plus grande qualité est la fiabilité. C'est comme ça qu'il est perçu, comme un homme qui donne du courage, et c'est ce qui attire Aurore, elle qui doute tant d'elle-même quand il s'agit de s'imposer (p. 118) alors qu'elle joue constamment le rôle de la chef, la mère, la femme, la créatrice et l'infirmière auprès de tout un tas de gens.

Alors Aurore se jette dans une relation réglée par le hasard et l'envie (p. 228), somme toute guidée par la confiance qu'il lui inspire.

Il y a des sujets où n'y a pas trop de mots pour faire comprendre l'âpreté de la situation. Alors Serge Joncour ne craint pas les longues phrases qui peuvent s'étendre jusque sur une demi-page comme le souffle d'une plainte, à l'instar de la grande marée qui laissera une poudre de sédiments. Son lexique ne s'embarrasse alors pas de métaphores elliptiques. Il accouche des images fortes. Ainsi la famille (p. 58) c'est comme un jardin, si on n'y fout pas les pieds, ça se met à pousser à tire-larigot, ça meurt d'abandon.

Il est aussi capable d'images quasi subliminales. Par exemple avec ces deux corbeaux (de malheur) que Ludovic va liquider et qui apparaissent comme la représentation de deux personnages malfaisants, Fabian, l'associé d'Aurore et Kobzham, son sous-traitant malhonnête.

Serge Joncour a pratiqué différents métiers avant de se lancer dans l'écriture (publicité, maître nageur). Il publie son premier roman, Vu, en 1998 au Dilettante. Puis, il a obtenu le Prix France Télévisions en 2003 pour U.V. (adapté au cinéma en 2007 sous le même titre U.V.). En l'an 2005, il a reçu le Prix de l'Humour noir Xavier Forneret pour son livre L'Idole, qui fait, en août 2012, l'objet d'une adaptation cinématographique réalisée par Xavier Giannoli. Le film, intitulé Superstar, met en scène Kad Merad et Cécile de France. Il s'agit de l'histoire d'un homme qui devient célèbre sans savoir pourquoi. Le film est présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 2012.

Il a écrit le scénario du film Elle s'appelait Sarah, d'après le roman du même titre en version française de Tatiana de Rosnay, avec Kristin Scott Thomas, sorti au second semestre 2010. Il est aussi, avec Jacques Jouet, Hervé Le Tellier, Gérard Mordillat et bien d'autres artistes et écrivains, l’un des protagonistes de l'émission de radio Des Papous dans la tête de France Culture.

Repose-toi sur moi est un livre qu'on n'oublie pas. La promesse de la quatrième de couverture est tenue brillamment. Dans ce roman de l’amour et du désordre, en faisant entrer en collision le monde contemporain et l’univers intime, l'auteur met en scène nos aspirations contraires, la ville et la campagne, la solidarité et l’égoïsme, dans un contexte de dérèglement général de la société où, finalement, aimer pourrait être la dernière façon de résister.

Repose-toi sur moi de Serge Joncour, Flammarion, en librairie le 17 août 2016

mercredi 17 août 2016

Moka de Frédéric Mermoud avec Emmanuelle Devos et Nathalie Baye

Il sort aujourd'hui en salle. Je n'avais pas lu (pas encore) le livre de Tatiana de Rosnay et j'étais donc venue à la projection de Moka (que j'ai vue en avant-première début juillet) sans rien savoir de l'intrigue ni du parti-pris de réalisation.

J'en suis sortie totalement conquise. Frédéric Mermoud a réussi là un film extrêmement bien structuré et très équilibré. Ce n'est que son second long métrage (après Complices en 2010, déjà avec Emmanuelle Devos). 

La tension est maintenue jusqu'au dernier plan. Rien d'étonnant à ce que le réalisateur revendique l'influence de Roman Polanski et d'Alfred Hitchcock. On pense avoir tout deviné mais les rebondissements s'enchainent avec une montée en puissance.
Diane Kramer, 45 ans, s'échappe en pleine nuit de la clinique où elle soigne une dépression (légitime : son fils a été renversé par un fuyard). Elle vient de se décider à mener elle-même l'enquête à Evian et de l'autre côté du lac Léman avec la détermination de retrouver le conducteur de la Mercedes couleur moka. Diane devra se confronter à une autre femme, attachante et mystérieuse. Et le chemin de la vérité sera plus sinueux qu’il n’y paraît. 
Plusieurs thèmes se croisent ici. Le film est d'abord ressenti comme un policier classique mais très vite l'aspect psychologique l'emporte. Le visage de Diane (Emmanuelle Devos), soucieux, abimé, sombre, suscite l'interrogation et une pointe d'angoisse alors que retentit le bip d'un appareil que l'on pense être une de ces machines qui surveillent l'état de santé d'un grand blessé. On la découvre en fuite d'une maison de repos suisse haut de gamme, et sa dérive semble à la fois physique et psychique.

Quelques instants plus tard elle pénètre chez elle comme une voleuse, pour prendre en hâte quelques affaires. La photo du fils est poignante au-dessus d'un post-it promettant de voir du rêve. On devine combien la vie de cette maman a pu voler en éclats.

Elle s'entretient avec le détective qu'elle a chargé de l'enquête puisque la police fait chou blanc. Elle cherche des preuves et doit se contenter de pistes ... pour le moment. Elle est omniprésente et nous embarque dans son jeu. On accepte ses mensonges qui n'en sont pas totalement. Parce qu'on est forcément de son coté et parce qu'on a deviné que le vertige de sa souffrance ne peut trouver sa résolution que dans l'action. Son désir de comprendre est supérieur à l'esprit de vengeance.
La seule "folie" qu'elle s'autorisera sera provoquée par sa rencontre avec Vincent (Olivier Chantreau) mais je ne vous dis pas laquelle. En fait on peut considérer qu'il y en aura deux.

Rien n'est tranché et la manière de cadrer les images derrière une vitre ou dans le reflet d'un miroir participe à installer une certaine distance. Il y a malgré tout beaucoup d'angoisse diffuse, mais aussi une certaine douceur et bientôt une tendresse confondante.

Le titre Moka est tout simplement évocateur de la couleur de la Mercedes que possède Marlène (Nathalie Baye), et qui est au centre du récit. Son personnage est lui aussi complexe. On devine que sa blondeur est un artifice pour masquer des sentiments qui ne demandent qu'à éclore ... comme la vérité sur laquelle le film se conclut, aussi simple que la déclaration d'un prénom.

C'est la première fois que les deux actrices se donnent la réplique. Et j'ai trouvé qu'il y avait quelque chose de comparable au duo entre les personnages incarnées par Emmanuelle Devos et Karin Viard dans On a failli être amies d'Anne le Ny.

Si dans le roman, l'action se déroule entre Paris et Biarritz, le réalisateur a choisi de transposer l'histoire à la frontière franco-suisse, entre Lausanne et Evian pour mettre face à face deux villes de deux pays différents.

Le tournage a donc eu lieu sur les bords du lac Léman et en Suisse. La présence de l'eau apporte à la fois apaisement et tourment car le lac n'est sans doute pas aussi calme qu'il en a l'air. Ne dit-on pas qu'il faut se méfier de l'eau qui dort ...

Moka est adapté du roman éponyme de Tatiana de Rosnay publié en 2006 (que j'ai aperçue de dos dans la parfumerie de Marlène). Frédéric Mermoud et Antonin Martin-Hilbert ont bâti le scénario à partir d'une petite partie du livre, comme s’il s’agissait d’une nouvelle. La romancière a accepté cette liberté. Elle a l'habitude de voir ses romans adaptés sur grand écran. Elle s'appelait Sarah et Boomerang ont déjà été filmés, Spirale et Le Voisin sont en tournage.

A signaler que Moka, publié en 2006 aux éditions Héloise d'Ormesson, sort cet été en Livre de Poche.

mardi 16 août 2016

Le Mont Saint Michel ses musées et son périscope épisode #6

Quand on a eu la chance comme moi de passer la nuit sur le Mont-Saint-Michel on ne manque pas de faire le tour des remparts en pleine nuit avant d'y revenir le lendemain pour voir le site en plein jour. Ils ont été construits aux XIV° et XV° siècles pour défendre le Mont des assauts anglais lors de la Guerre de Cent ans.

L'architecture médiévale est encore perceptible au coeur de la Cité qui conduit à l’abbaye, véritable joyaux qui témoigne de la maîtrise et du savoir-faire des bâtisseurs du Moyen Âge. 

Elle figure à juste titre parmi les premiers sites culturels les plus visités en France (3 millions de visiteurs en 2010). On y fait l'expérience du sacré. En fin de soirée on peut aussi assister au Spectacle des Imaginaires de 19 h 30 à 23 heures, magique et envoûtant, qui dévoile l’histoire du Mont-Saint-Michel à travers de nombreux effets spéciaux et une mise en scène originale.
On n'y pense peut-être pas, surtout quand on vient pour la première fois au Mont-Saint-Michel, mais il dispose d'un musée maritime et d'une demeure historique, celle du Chevalier Bertrand Du Guesclin (il a défendu le Mont des envahisseurs anglais qui tentaient d'aborder par bateau depuis Tombelaine occupé par les anglais de 1351 à 1434et de son épouse Tiphaine De Raguenel, où l'on peut voir l’armure du chevalier, un beau mobilier d’époque, des peintures, des tapisseries, un cabinet d’astrologie, une ceinture de chasteté du Moyen-âge. Je les ai repérés mais pas visités.

J'ai par contre visité le musée historique et le périscope qui a été restauré dans le jardin suspendu.
Je vous invite à cliquer sur "plus d'info" pour suivre le déroulé entier de ce billet consacré à la visite touristique et bien sûr aussi sur la première photo pour regarder les clichés en diaporama plein écran.

lundi 15 août 2016

L'abbaye d'Hambye (50)

L'Abbaye d'Hambye est un lieu d'exception dont la visite est assurée par des passionnés. Ce fut un temps fort de mon séjour dans le Cotentin.

Il mérite d'y passer une belle demi-journée : entre la flânerie dans le parc, le recueillement au milieu des ruines ou dans la Salle du Chapitre, en passant par la visite commentée et les deux expositions ... on ne voit pas le temps passer.

Plusieurs parcours-promenades peuvent être entreprises autour. La rivière tour proche est riche de truites. Et les gourmands apprécieront de déjeuner ou dîner à l'Auberge du Pont (dont je vous parle en détail très prochainement).

Et pourtant il ne cesse de laisser son empreinte. Il y a encore d'importantes opérations de restauration à programmer. En levant les yeux on remarque les touffes de plantes qui vont bientôt disjointer les pierres.
Je vous encourage très vivement à aller voir cet endroit.
Pour une fois je ne vous abreuve pas de photos. J'ai choisi de les monter sur une musique que j'ai trouvée appropriée.
Je le dédie à la mémoire d'Elisabeth Becq dont la passion m'a évoqué la personnalité de Karen Blixen. C'est à elle que l'on doit le sauvetage de l'abbaye où elle a inlassablement travaillé pendant plus de 50 ans, dans des conditions souvent épouvantables.

Malgré tout ce que elle a entrepris et un résultat remarquable cette femme ne se revendique pas propriétaire des lieux, disant avec humilité : Il n'y a pas de passé, pas d'avenir et la suite ne nous appartient pas de toute façon.

dimanche 14 août 2016

Le Mont Saint Michel, traverser la baie à pieds épisode #5

Il y a une expérience assez magique à faire dans la baie du Mont-Saint-Michel, c'est de la traverser, pieds nus dans la vase et en short.

Evidemment en compagnie d'un guide car nous n'éviterons pas les zones dangereuses. Le but est d'éprouver quelques frissons en se laissant aspirer par les sables mouvants ... je devrais dire par la vase mouvante, qu'on appelle tangue.

Le short est préconisé parce qu'il y a fort à parier qu'à flâner vous vous laisserez (presque) surprendre par la montée de la marée et que votre guide aura beau vous houspiller vous supplierez de rester encore un peu, jusqu'à ce que cela devienne franchement compliqué.

Vous aurez déjà de l'eau jusqu'à mi-cuisses. La mer ne ressemblera plus à un lac tranquille qu'en surface car en dessous le courant sera puissant. Heureusement votre guide sera là pour vous désigner le chemin, dont personne ne s'écarte comme on le constate sur la photo. Merci Raphaël !
La meilleure saison est fin mai/début juin après les grandes marées mais faites-le si vous êtes sur place. C'est inoubliable. ne comptez pas vous baigner. Ce n'est pas l'endroit. Si tel est votre désir je vous conseille plutôt Granville et ses cabines de plage très vintage.
La première surprise c'est l'immensité de la partie découverte. On serait bien en peine d'oser s'aventurer très loin tout seul. Et pourtant on voit des petits points à l'horizon, sans doute des promeneurs.
Le guide a l'habitude. Il trace. On glisse comme sur du verglas. On a peur de la chute, pas tant par crainte de nous salir que d'endommager nos appareils photo.
Mais on prend le temps de s'amuser les pieds dans la vase, ploc ploc

samedi 13 août 2016

La rentrée littéraire sur A bride abattue


(mise à jour 25 août 2016)

Ça ne va plus tarder. Après la plage, les magazines vont se targuer de parler de rentrée en mettant en avant tel ou tel auteur, promettant que parmi les 600 (environ) bouquins qui sont publiés fin août-début septembre ils ont réussi à extirper la crème des meilleurs.

Je ne prétends pas cela. C'est avec plaisir que je défends les livres que j'aime et je le fais à longueur d'année, et qui plus est ne ne respectant pas systématiquement l'actualité.

Je lis beaucoup mais je ne fais pas que cela. Le théâtre, le cinéma, les visites d'usine ("mes" lecteurs savent combien l'aspect reportage en immersion sur le terrain me motive) suffiraient à remplir mon agenda. sans compter les heures à écrire les compte-rendus.

Alors forcément je fais des choix. Arbitraires évidemment. Pas tout à fait. Il y a des auteurs que je connais depuis longtemps et dont je ne manquerais leurs nouveaux livres pour rien au monde. L'entente est en général réciproque si bien que je les reçois plusieurs semaines avant la sortie en librairie. Cela laisse de la marge.


Il y a les recommandations d'ami(es) auxquelles je suis sensible. Et puis mes propres intuitions qui peuvent devenir des coups de coeur ... ou pas. Car je suis honnête en écrivant mes avis, toujours motivés néanmoins.
Voilà un extrait de ma PAL (Pile A Lire) ordonné par dégradé de couleur. Le classement peut sembler stupide mais il permet de ne pas faire apparaitre de préférence. On y voit aussi un livre de Poche parce que cette édition là aussi a une "rentrée".
Comme les années précédentes, ce billet sera mis à jour à mesure de la publication des articles. Il suffira de cliquer sur la couverture pour les lire. Un indice : la date de publication apparaitra alors sous l'image.
Et puis, parce qu'il existe (aussi!) une littérature jeunesse extrêmement vivante, je lui consacrerai un billet spécial. Ce sera le 31 août.
Dans quelques semaines suivront (encore) les prévisions pour les Prix littéraires. Cette année je me focaliserai sur le Prix de ceux qui n'ont pas de Prix, les auteurs qui publient dans de "petites" maisons d'édition. Mais je n'annonce pas mes lectures, ce serait dévoiler la liste des 8 que j'ai retenus parmi les 50 romans en compétition pour Hors Concours. Vous le saurez en temps et en heure. 

vendredi 12 août 2016

Comment réaliser un coulant au chocolat, avec Etnao Guanaja de Valrhona

Valrhona est une chocolaterie française qui fournit depuis 1922 un chocolat d’exception à la plupart des meilleurs chefs et artisans professionnels.

On ne le sait peut-être pas suffisamment, elle vend aussi aux particuliers, par son site ou dans des boutiques réputées pour avoir une large palette de produits d'exception comme les aéroports de Roissy ou Orly, mais aussi au Printemps, Galeries Lafayette Gourmet, Grande Epicerie du Bon Marché, les mêmes produits, mais en conditionnement moins volumineux qu'aux professionnels.

Dans un souci de dialogue et d’éthique, Valrhona s’appuie sur des relations de co-développement de longue durée avec les planteurs et les grands Chefs, depuis 90 ans et ... une énergie hors du commun qui se caractérise par des innovations régulières et de véritables inventions.

Je me souviens avoir goûté de merveilleuses tartelettes au chocolat blond en 2012 au Salon du Chocolat, le premier chocolat blond au monde, Dulcey, né d'un oubli il y a tout de même 8 ans plus tôt (ce qui témoigne du temps qu'il faut pour mettre au point un produit). C'est Frédéric Bau qui commit cette erreur heureuse en laissant un chocolat Ivoire trop longtemps au bain-marie.
Couleur blonde, odeur de sablé breton grillé et de lait caramélisé ... il fallut un énorme travail pour reproduire cette particularité en grande quantité, ouvrant l'horizon sur un quatrième chocolat. (l'avant-dernier en partant du bas sur la première photo).

Quelques années auparavant, en 1986, la sortie de Guanaja a fait l'effet d'une révolution. Premier à être composé à 70% de cacao, c'est le chocolat le plus amer du monde et il faut une certaine expertise pour l'employer. Il fait merveille dans un type de fondant dont chacun rêve de connaitre le secret.

C'est tout simple. J'ai essayé la création de l’Ecole du Grand Chocolat Valrhona (créée par Frédéric Bau) et je vous explique :
Les proportions sont idéales pour 6 :
125 g de chocolat Caraïbe 66 %
130 g de beurre
120 g d’œufs entiers (soit 2 oeufs)
100 g de sucre semoule
70 g de farine
6 inserts Etnao

Il existe pour le moment 4 types d'inserts. C'est l'Etnao Guanaja qui donnera le meilleur effet. Parce qu'à la dégustation on ne pourra pas deviner qu'on a employé un insert. Caraïbe, qui est un peu moins fort en cacao que Guanaja, est parfait pour cette recette mais on peut ensuite décider de tester avec d'autres accords pour un résultat différent.

L'insert est assez gros (très tentant d'y croquer mais comme la boite n'en contient que 10 il faut raison garder)
On commence par faire fondre le chocolat et le beurre à 45°C. Quand on a testé la pâtisserie avec le chocolat en fèves on ne peut plus casser une tablette pour en faire fondre les morceaux au bain-marie. On peut les trouver par sachet de 1 kilo dans plusieurs variétés. Et franchement fèves+beurre 2 minutes au micro-ondes cela fonctionne bien.

Parallèlement on fouette les œufs entiers avec le sucre (attention de ne pas trop monter) puis on incorpore le mélange beurre-chocolat et ensuite la farine tamisée.

Si on emploie un moule en silicone il suffit de le passer sous l'eau et de commencer à remplir chaque cavité à moitié. il est toujours préférable de travailler avec une poche mais la grande cuillère convient aussi, même si on déborde un peu.
On dépose un insert au milieu de chaque et on complète avec la pâte de coulant au chocolat.
La cuisson idéale s'effectue dans un four ventilé à 190°C pendant 15 min.
Chaque gâteau aura un peu gonflé mais relativement peu. Evidemment on déguste quasi à la sortie du four, en prenant quand même garde de ne pas se brûler.
Le résultat est parfait. Gustativement le Guanaja développe une étonnante amertume, révélant toute une gamme aromatique de notes chaudes. Coulant, mais pas trop. Et même froid le lendemain cela reste coulant.
Une fois l'exercice réussi (mais il est inratable) on peut décider de servir accompagné d'une boule de glace ou d'une crème anglaise, ou de fruits rafraichis. Je tenterai la prochaine fois de poser dessus une grosse noix du Brésil et de servir avec une glace vanille pecan.

La Cité du Chocolat Valrhona
12 Avenue du Président Roosevelt
26600 Tain l'Hermitage
Tél : 04 75 09 27 27

 La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue provient du site de Valrhona

jeudi 11 août 2016

Je change de file, nous dit Sarah Doraghi

Je suis allée voir Je change de file et j'en suis revenue conquise. Sarah Doraghi est épatante. de sincérité et de talent.

Arrivée en France en 1983, âgée de dix ans, fuyant la Révolution iranienne et la guerre entre l’Iran et l’Irak, la petite fille apprend vite. Douée pour les langues, elle choisit de faire des études de journalisme. William Leymergie la choisit pour présenter la chronique "culture en régions" sur Télématin, ce qu'elle ne manque pas de pointer avec humour au cours de la soirée : elle "l'étrangère", rendre compte de la culture de nos belles provinces... avec son passeport iranien et une carte de résident.

Son objectif est d'abord de rire ensemble de soi sur ce terrain vague de la scène où tout est possible. Elle l'affirme en interview et elle le démontre avec humour et amour. Et surtout un sens de l'autodérision puissance 1000. Aussi savoureux pour les français de souche que pour ses compatriotes (très nombreux dans la salle le soir de ma venue).

De fait elle ne se moque pas. Mais elle partage des souvenirs qui ne s'inventent pas. Si elle maitrise à la perfection la langue de Molière, sa mère multiplie les lapsus, mettant facilement les pieds dans le plâtre. C'est à elle qu'elle a emprunté le titre de son livre, paru aux éditions First, "Là tu dépasses les borgnes".

Elle m'a rappelé ma grand-mère qui n'était pas iranienne mais qui, ayant quitté l'école très tôt, avait sa manière personnelle d'employer les proverbes. A l'entendre on s'entendait comme marrons en foire. Quand elle était en colère elle menaçait qu'il n'y avait rien qui passe sans que ça ne rapace.
Sarah Doraghi a beaucoup communiqué sur se motivations. Je suis arrivée enfant dans ce pays qui n’était pas le mien, sans parler ni comprendre un mot. Mon livre de chevet a été pendant des années le Petit Robert, 3 pages avant de me coucher, essayant de retenir un mot par page pour tenter de les placer dans quelques phrases dès le lendemain. Ici, j’ai grandi, j’ai étudié, j’ai lu, j’ai découvert l’amour et les chansons d’amour, j’ai rencontré des gens formidables, bienveillants pour la plupart, parfois juste drôles. J’aime la France sans relâche, en continu. À l’heure où le pays dévisage son immigration, se sent mal aimé et dont l’esprit balance entre culpabilité et colère, il était urgent pour moi de faire ma déclaration d’amour à la France.

Ce spectacle était mon besoin de crier à cette France que si l’actualité la rend triste, qu’elle n’oublie jamais le pouvoir extraordinaire de ses valeurs, de ses principes, de ses trois mots-clés Liberté, Egalité, Fraternité qui ont éclairé nos cahiers et nos livres à nous, enfants de l’exil, qui avons étudié ici, sous la lumière de ces trois petits lampions, seule arme contre l’obscurité.

C'est sur la recommandation d'Isabelle Nanty qu'elle a créé Je change de file au BO Saint-Martin, avant de le jouer à la Comédie des Boulevards puis au Lucernaire et de poursuivre par une tournée dans toute la France.

Elle arrive sur scène en posant la question banale à laquelle il est souvent difficile de répondre : Sans indiscrétion, vous êtes d’où ? Il est vrai qu'en France, on ne coupe pas à cette interrogation qui est ressenti comme un interrogatoire. Qu'est-ce que j'ai pu être ennuyée de devoir justifier mes origines quand je travaillais en Alsace ! J'y étais considérée comme étrangère au motif que je venais de l'intérieur comme on dit là-bas avec mépris pour ceux qui sont nés de l'autre coté des Vosges.

Alors je comprends ce que Sarah a pu ressentir.

Elle confie qu'elle a autant appris notre langue dans les livres, à l'école qu'à la télévision, en particulier en se nourrissant des sketches de Muriel Robin dont l'aplomb lui servit de guide. Ne faisant pas de distinction entre la voix, l'intonation et la personnalité elle se mettait à parler comme l'humoriste dès qu'elle cherchait à s'affirmer.
Et elle nous rejoue ces moments sur scène. Sans décor mais quelques accessoires coté jardin : une table de bistrot, une chaise, un téléphone, un verre de vin rouge. Elle y campera la maman de sa copine Sophie qui avec force gestes de mains s'étonnait que la fillette ne mange pas avec les doigts et qu'elle ait pu arriver en France en avion, ce qui ne correspond pas à sa vision des réfugiés.

Plus tard elle s'y installera comme au Flore pour déguster un Club Rykiel, un "club sandwich tout nu" créé spécialement pour la couturière (et c'est vrai !) où le pain est remplacé par des feuilles de romaine, avec ketchup et moutarde à la place de la mayonnaise. Elle a raison de railler le "conceptuel" à tout prix.

Elle est très forte pour balayer les idées reçues : Le Caire, l'Egypte et la Turquie n'ont pas de rapport avec l'Iran. Levons le voile dit-elle avec humour, rappelant 5000 ans d'histoire, la Perse, un territoire grand comme 3 fois et demi la France, entouré de pays dont le nom se termine systématiquement par "kan", de multiples révolutions, la prise de pouvoir par un ayatollah qui a vécu près de Paris à Neaulphe-le-Chateau (c'est encore vrai) comme Marguerite Duras (ça c'est moi qui l'ajoute), et puis la guerre Iran-Irak qui a fait 1 million de morts. Voilà le public est prêt à entendre la suite.

Le moins qu'on puisse dire est que Sarah ne ménage pas les effets. Elle s'étonne que la prière soit remplacée à la télévision par Bonne Nuit les Petits. Elle décrypte la littérature jeunesse, voyant dans la bande dessinée des Schtroumpfs un éloge au communisme où le rouge aurait été remplacé par du bleu. Poursuivant avec les couleurs elle établit un parallèle entre Stendhal et Louboutin pour leur association du rouge et du noir.

Inversement elle se lance dans une analyse lexicale de la danse orientale qui est à mourir de rire. Les mouvements des mains seraient une sorte de langage codé censé rassurer l'homme que l'on veut séduire sur ses capacités à se maquiller, mettre la table ...
La tentation est forte de vous raconter le spectacle, de vous dire pourquoi elle aime Ravel, de pointer la valeur pédagogique des matchs de Roland-Garros, d'expliquer le choix du titre un peu énigmatique du spectacle et de souligner que oui elle mange du saucisson et plutôt deux fois qu'une. Parce qu'elle aime ça et qu'elle est intégrée tout en restant fière de ses origines.

Elle aime autant la France que l'Iran et le public salue bien bas son talent et sa joie de vivre. Qu'elle soit rassurée : elle ne risque plus d'être regardée comme une terroriste potentielle mais comme une humoriste à haut potentiel, mille fois oui.
Sa manière de prononcer les S est un moment d'anthologie. Le s de la minaudeuse, une exception française, qui ne prend au restaurant que des carpaccios, n'a rien à voir avec celui de l'homme qui déjà petit zozotait. Il faut l'entendre parler l'anglais du commandant de bord ! Sarah imite à merveille mais elle est inimitable.

Je change de file,
Textes : Sarah Doraghi
Mise en scène : Isabelle Nanty et Sharzad Doraghi-Karila
Du 30 juin au 3 septembre 2016 avant une tournée en France.
Les jeudis, vendredis et samedis à 21h30
Au Théâtre du Lucernaire 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris

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