dimanche 14 septembre 2014

La Taverne de Ménil, restaurant sur le boulevard Ménilmontant

Je mets des majuscules à taverne et à ménil alors que la modestie du patron a typographié l'intitulé entièrement en minuscules sur ses cartes de visite. L’endroit le vaut bien. C’est un petit restaurant qui doit avoir ouvert il y a deux ans. L'authenticité, la gentillesse et la convivialité y sont au rendez-vous.

J’ai eu la chance de le découvrir à la toute fin de l’été, quand nous avons enfin pu vivre sous le climat que nous espérions depuis des semaines. C’était un dimanche. J’avais repris le travail mais je vous assure que je me suis crue en vacances, quelque part entre la Grèce et la Turquie, alors que nous étions en terrasse sur le fameux ménilmuche, comme l’appelaient les chansonniers du début du siècle, pas celui-ci mais l'avant-dernier, ... le XX°.

Avant 1860 et son annexion à Paris par Haussmann, Ménilmontant était un village des faubourgs, appartenant à Belleville. Ménilmontant est resté ensuite un quartier populaire, et a donné son nom au 20e arrondissement. Il reste associé au quartier de Belleville, les deux étant inséparables sur les plans géographique et historique, économique et humain.

C'est là que Jean-Jacques Rousseau est jeté par terre par un dogue allemand, le 24 octobre 1776, un évènement qui est à l'origine du récit des "promenades" des Rêveries du promeneur solitaire.

Ménilmontant est le sujet de plusieurs chansons populaires :

Maurice Chevalier et Edith Piaf y sont nés. Le quartier a été chanté par Aristide Bruant en 1885, Charles Trenet en 1938 (sa chanson Ménilmontant a été reprise par Patrick Bruel en 2002), Maurice Chevalier en 1942, Camille en 2005 (avec Rue de Ménilmontant) et encore Elzef en 2007 (avec Les Demoiselles de Ménilmontant).

La carte de la Taverne de Ménil n'est pas d'influence moyenâgeuse comme l'était un restaurant a quelques mètres de là (aujourd'hui fermé hélas). Elle présente des spécialités que l'on peut déguster en Grèce ou en Turquie.

Je ne suis jamais allée dans l’un ou l’autre de ces deux pays mais j’étais avec un ami qui connaissait bien la Grèce et qui ne s’est pas trouvé dépaysé, c’est dire. Je n’ai pas clamé que j’écrivais dans un blog et nous n’avons bénéficié d’aucun traitement de faveur (je ne dis pas pour autant que j’en ai ailleurs).

Nous avons commencé par une bière fraiche, hésitant entre celle qui provient de Grèce et celle qui arrive d'Anatolie. Le patron nous a dit qu’il n’y avait aucune différence et nous avons fait des choix différents. La différence est sans doute minime mais chacun de nous a préféré la sienne, en l'occurrence pour moi l'anatolienne. Son degré d'amertume étant particulièrement léger.

A vous de vous déterminer entre Mythos, qui est une lager grecque, et Efes, qui est une pils produite en Turquie et appelée ainsi en référence à l'ancienne cité grecque Éphèse (en turc Efes), située près de la brasserie de la ville d'Izmir.
Nous nous sommes régalés. En commençant par une assiette d’entrées chaudes, un assortiment de Mezze traditionnel prévu pour une personne mais si généreux que c’est presque un menu à lui seul. Nous nous sommes partagés les spécialités qui avaient été préparées "comme à la maison", sans aucun doute.

J’ai compris ensuite ce qu’était réellement une moussaka et je ne suis pas prête d'avoir envie d’en manger une ailleurs, surtout pas celles que nous décongelons les soirs où la flemme nous fait oublier que nous savons cuisiner. Mon Dieu, quel régal !

Prendre un dessert relevait de la pure gourmandise mais le patron nous a convaincu qu’il fallait gouter le riz au lait et à la cannelle et que sa salade de fruits méritait qu’on y plonge la petite cuillère.

Heureusement que nous avions prévu une marche soutenue juste après. Le cimetière du Père Lachaise est un endroit assez magique, où l’histoire chahute l’actualité récente et où je vais de temps en temps.

La balade est à entreprendre si vous n’y avez pas encore mis les pieds : Sachez qu’Héloïse et Abélard ne sont pas des personnages de légende, que Molière et La Fontaine sont voisins pour l’éternité, que le corps du sculpteur Arman a été rapatrié de New York pour qu’il soit satisfait d’y être "enfin seul", qu’Yves Montant y a rejoint Simone Signoret …

Vous y ferez beaucoup d’autres découvertes pour peu que vous prépariez votre visite parce qu’une fois sur place, malgré les plans accrochés aux quatre coins, il ne sera pas aisé de mémoriser les emplacements.

La Taverne de Ménil
100, boulevard de Ménilmontant, 75020 Paris
01 43 66 25 39
Il n'existe pas de site dédié mais une page Facebook
Formule déjeuner en semaine : entrée/plat ou plat/dessert pour 11 euros.

samedi 13 septembre 2014

La famille Bélier, de Eric Lartigau en avant-première pour la clôture du festival Paysages de cinéastes

La 13 ème édition du festival Paysages de cinéastes de Chatenay-Malabry aura été assez éprouvante. La sélection a révélé des films assez durs, très engagés, ce qui fera dire à la présidente Anne Le Ny qu'ils furent âcres.

Nous avions envie de douceur, sans être prêts à concéder à la mièvrerie. Eric Lartigau nous a comblé avec La famille Bélier qui recevra une véritable ovation.

Le choix de Carline Diallo, Déléguée générale du festival aura été judicieux. Elle nous promet le film qui apportera la légèreté dont nous avons besoin pour faire descendre la pression, tout en restant dans le thème puisque la musique y joue un rôle prépondérant.
Dans la famille Bélier, tout le monde est sourd sauf Paula, 16 ans. Elle est une interprète indispensable à ses parents au quotidien, notamment pour l’exploitation de la ferme familiale. Un jour, poussée par son professeur de musique qui lui a découvert un don pour le chant, elle décide de préparer le concours de Radio France. Un choix de vie qui signifierait pour elle l’éloignement de sa famille et un passage inévitable à l’âge adulte.
Eric Lartigau a confié que le rôle principal était tenu par Louane Emera, qui a été révélée au public en 2013 par l’émission The Voice où elle se maintint jusqu’en demi-finale. Vous vous souvenez peut-être de cette toute jeune fille de 16 ans interprétant la chanson de William Sheller, Je vais être un homme heureux. Les 4 juges s'étaient retournés. Eric Lartigau ne pouvait pas faire meilleur choix lui aussi. Il cherchait une comédienne sachant chanter. Il découvrit une chanteuse capable de jouer.

Il a résumé son film comme le trajet initiatique d'une jeune fille devant quitter sa maison. Il a voulu pointer à cette occasion nos peurs engendrées par les séparations.

Ça commence un soir par un vêlage. On se croirait dans un ultime épisode de l'Amour est dans le pré.  L'animal est tout noir. Il lui faut un nom. Ce sera "Nuit blanche".

Le générique confirme le ton : une sinusoïde parcourt l'écran, promettant qu'un courant alternatif électrisera les personnages en les secouant d'émotions extrêmes, tantôt ultra exaltantes, tantôt décourageantes. Avec entretemps des scènes d'un comique extrêmement libérateur et réjouissant.

Il y a beaucoup de couleurs, des paysages de campagne paisible. On pressent de la joie, de la bonne humeur, malgré les soucis. Paula gère les retards de commandes au téléphone tout en allant au lycée. On se demande pourquoi c'est elle qui fait ça. On comprend vite que vu qu'il n'y a qu'elle qui parle dans la famille cela créé des obligations.

On retrouve tout ce beau monde plus tard sur le marché. Paula explique comment s'opère chez eux la division du travail : elle sourit, je parle, il encaisse. La salle éclate de son premier fou rire. Elle, c'est la mère (Karin Viard, agricultrice insensée dans ses robes de top model), lui, c'est le père (François Damiens tout autant incroyable derrière sa barbe de satyre).

Il y aura mille détails drôlissimes : la couleur jaune (Poste) de leur voiture, la façon de parler des "zandicapés", le désir du père de se présenter aux élections municipales, les confrontations avec le maire sortant. Pour se préparer il s'imprégnera de la prose d'un spécialiste, François Hollande, qui a publié "Changer de destin" et quelques scènes plus loin "Le rêve français" qu'il lira avec autant d'avidité tandis que sa femme s'imprègne de la pensée de Kennedy.

Les jeunes filles parlent sans tabous de leurs désirs d'amour. 

Eric Elmosnino campe un prof de musique qui ne mâche pas ses mots pour motiver ses troupes : le chant c'est votre fosse à purin personnel. Chantez avec vos tripes ! ou encore Vous avez une pépite dans le gosier et elle est en colère. Et enfin : On va braver le sort et s'attaquer à un monument ... Michel Sardou !

Au-delà des effets comiques générés aussi par l'emploi du langage des signes (que les acteurs ont du apprendre), il y a dans ce film une vraie réflexion sur la différence et sur le regard qu'on peut poser sur les handicapés. On a envie de s'arrêter sur certaines phrases : c'est pas un handicap d'être sourd ma fille c'est une identité (comme pour d'autres la couleur de leur peau).

On assiste au cas de conscience de Paula partagée entre l'envie de vivre son rêve (monter à Paris pour devenir chanteuse professionnelle) et la culpabilité d'abandonner sa famille qui a tant besoin d'elle puisqu'elle est leur médiatrice. Entre les deux son coeur balance et on vibre avec elle. Son professeur aussi, très émouvant lorsqu'il l'accompagne à Radio France.

Les scènes de chorale sont remarquables d'intensité. D'abord parce que la puissance et la qualité des interprétations vont crescendo tout au long du film. Ensuite parce que le public prend conscience du handicap des parents quand un concert est filmé de leur point de vue. C'est en voyant l'émotion des spectateurs qu'ils réalisent le talent de leur fille. Inversement nous comprenons l'ampleur de leur silence lorsque le réalisateur coupe le son.

Très beau moment aussi quand le père demande à sa fille de chanter en posant la main sur sa poitrine pour en percevoir les vibrations. Et qu'il lui donne ensuite son feu vert pour partir ... mais en famille car chez les bélier on reste unis à la vie, à la mort.

On ne pouvait pas imaginer une chanson plus riche de sens que Je vole de Michel Sardou :
Mes chers parents je pars
Je vous aime mais je pars
Vous n'aurez plus d'enfants, ce soir
Je m'enfuis pas je vole 
Et il faut avouer que Louane l'interprète à la perfection, avec un je ne sais quoi qui fait penser à Coeur de Pirate.

On a beaucoup ri, et pleuré aussi mais d'une saine émotion. Et je vous plains de devoir attendre décembre pour le voir puisqu'il ne sortira pas avant.

La famille Bélier, d'Eric Lartigau, sortira en salle le 17 décembre 2014

vendredi 5 septembre 2014

Géronimo de Tony Gatlif en avant-première du festival Paysages de cinéastes

Ouverture du festival Paysages de cinéastes ce soir, dans le parc de la maison de Chateaubriand à Châtenay-Malabry (92). J'aime ce moment auquel je suis fidèle chaque année parce c'est toujours magique de découvrir un film en avant-première et en plein air, surtout dans un tel écrin de verdure.

La soirée a commencé en fanfare avec un concert de musique tsigane du Ziveli Orkestar ... choix doublement logique puisque cette 13ème édition était placée sous le signe de la musique et que le réalisateur Tony Gatlif apprécie particulièrement cet orchestre.

Il avait d'ailleurs déjà invité ces musiciens à Cannes où son film a été présenté hors compétition.

Nous devions en effet assister à la projection de Geronimo un peu plus tard dans la soirée avec un peu plus d'un mois d'avance sur sa sortie nationale. Plusieurs membres du jury étaient présents. Comme Anne le Ny, ci-dessous, qui vient de signer le films si sensible Nous avons failli être amies.
Citant Baudelaire, le président du Conseil Général, Patrick Devedjian, a souligné que si la photographie montre tout mais cache l'essentiel on pouvait dire exactement l'inverse de la musique. Celle-ci tient une place de premier ordre dans le film de Tony Gatlif et on constatera combien la comparaison est juste.
Le Ziveli Orkestar a mis une ambiance très joyeuse, donnant envie de danser à beaucoup de personnes. Les cuivres ont résonné avec ampleur : trompettes, saxophone, tuba, helicon ... s'entendant avec le violon et la batterie, elle-même renforcée par des frappés de mains que le public a scandé avec ardeur. Les 9 musiciens comme la chanteuse ont été très appréciés.
Tony Gatlif semblait lui aussi au comble de la joie, photographiant autour de lui je ne sais quelle facétie. Il n'est pas allé jusqu'aux débordements qui ont marqué Cannes où il a cassé une centaine d'assiettes. Il parait que c'est la tradition pour porter chance...
Il estima que l'accueil que Chatenay lui réservait était princier. Ceux qui le connaissent auront apprécié les allusions au titre du film qu'il réalisa en 1982, et surtout au nom de sa maison de production, Prince Films. Il est venu accompagné de Nailia Harzoune et d'un comédien.
Né d'un père kabyle et d'une mère gitane, le réalisateur a voulu témoigner que ce n'est pas parce qu'on possède un portable et tous les objets technologiques que l'on est moderne. Le mariage arrangé demeure une réalité dans l'univers gitan. Il a lui-même failli en être victime comme le fut son frère.

Il a réalisé Geronimo en s'inspirant de Roméo et Juliette, comme de West Side Story, et le film peut être ressenti comme un hymne à la musique et à la femme. La musique a pour fonction essentielle de tempérer la violence.

Il a voulu la montrer pour mieux la dénoncer et il emploie la musique comme une sorte de métaphore sonore de cette violence, et la chorégraphie comme sa représentation visuelle. Il aime autant la musique turque que la musique espagnole, en particulier le flamenco, et les deux sont présentes, avec le même tempo.
Le film se situe quelque part, dans le Sud de la France. Dans la chaleur du mois d'août, Geronimo, une jeune éducatrice, veille à apaiser les tensions entre les jeunes d'un quartier. Tout bascule quand Nil Terzi, une adolescente d'origine turque, s'échappe de son mariage forcé avec un homme plus âgé qu’elle, qui lui fait peur, mais que son clan, une famille turque, lui a choisi pour retrouver son amoureux, Lucky Molina, un jeune gitan. Leur fuite met le feu aux poudres aux deux clans. L'affrontement éclate en joutes et "battles" musicales. Geronimo va tout tenter pour enrayer la folie qui embrase le quartier.
Geronimo est un nom de mec. Il est porté par une fille aux cheveux longs, toujours en jupe et boots,  qui se déplace à grandes enjambées quand elle ne roule pas au volant d'une voiture qui s'ébroue comme une américaine des années soixante. S'il n'y avait pas cette haine qui anime les deux clans on pourrait croire que tout le monde joue aux cow-boys et aux indiens.

Avoir confié le rôle à une femme plutôt qu'à un homme renforce le personnage. Geronimo (extraordinaire Céline Sallette) est éducatrice de rue, parfois médiatrice, parfois shérif des temps modernes, capable d'envoyer un coup de boule pour calmer un importun comme de s'interposer dans une rixe qui dégénère, sans craindre de prendre des coups.

Une énergie très forte se dégage dès le premier plan. Nil (Nailia Harzoune) attrape sa robe de mariée à pleines mains et s'enfuit en courant, suivie par la caméra en un travelling de près de 10 minutes jusqu'à ce qu'elle rejoigne Lucky (David Murgia) qui l'enlève sur sa moto rugissante. On continue à suivre leur chevauchée fantastique et folle, dentelle au vent,  dans les rues désertes d’une banlieue anonyme du sud de la France.

La musique accompagne cette chevauchée, renforcée des cris rauques de la jeune fille. Ces deux là vivent une passion dévorante et rien ni personne ne pourra les séparer. Géronimo a compris que l'honneur du clan est terni et qu'il n'est pas certain que l'affaire puisse se régler à l'amiable avec de l'argent. Cette fois il faudra davantage qu'un regard et quelques paroles bien senties pour désamorcer le conflit.

Tout le film se déroule dans un univers anonyme, mais symbolique comme peuvent l'être d’anciennes usines de métallurgie à l’abandon. l'espace y est propice aux affrontements, qu'ils aient lieu sous forme de "battles" associant la danse, hip-hop ou flamenco, ou à corps à corps.

La plupart des scènes sont tournées caméra à l'épaule, quitte à faire flotter un peu l'image. Les couleurs sont saturées, éblouissantes comme le soleil qui surchauffe les esprits. Les comédiens sont pour la plupart des acteurs non professionnels, et comme leur texte ne leur était donné qu'au dernier moment le jeu s'en trouvait davantage authentique et spontané. Si bien qu'on a parfois le sentiment d'assister à un documentaire.

C'est puissant, choral et troublant. Geronimo sortira en salles le 15 octobre.

On pourra avoir envie de prolonger avec le livre de nouvelles qu'un autre réalisateur, Emir Kusturica, publie chez Jean Claude Lattès, Etranger dans le mariage, et dont la sortie en librairie est programmée pour le 24 septembre prochain.

On retrouve ici son univers si typique, mélange de fantaisie et de noirceur, de burlesque et de tragique, composant ce qu’il appelle un "réalisme magique", profondément marqué par les événements de son pays.

mardi 2 septembre 2014

A Auvers-sur-Oise dans les traces de Van Gogh

Nous voilà 30 kilomètres au nord-Ouest de Paris. Ce n'est pas la porte à coté pour moi qui habite en banlieue sud et c'est bien dommage parce que cette région du Vexin est rudement agréable. Je comprends qu'elle ait attiré les peintres.

C'est d'ailleurs sur les traces de Van Gogh que nous sommes allés aujourd'hui, amusés de constater que les jardiniers d'Auvers-sur-Oise aient repiqué des tournesols dans les bordures. Hasard ou hommage ?

Le climat ne semble pas si particulier que cela mais il y a aussi une abondante floraison de roses trémières qui n'ont rien à envier à ceux de l'île d'Aix et un figuier aux fruits juteux et délicieux se courbait sur la petite rue qui mène à l'ancienne demeure du Docteur Gachet.
On y accède par un grand portail et un escalier bucolique mais subsiste l'entrée officielle où les noms des artistes qui y sont passés sont encore gravés dans la pierre : Pissaro, Guillaumin, Cézanne et l'inoubliable Van Gogh.
Inscrite avec le jardin à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1991, achetée par le Conseil général du Val-d'Oise en 1996, la maison a ouvert ses portes au public en 2003, année du 150ème anniversaire de la naissance de Vincent van Gogh.
La maison blanche à trois niveaux, coiffée d'un toit en tuiles plates, plonge coté Sud sur les toits rouges du village et la vallée de l'Oise. Le panorama est sans vis à vis sur les collines voisines et l'évocation des tableaux est une évidence.

Le jardin toujours foisonnant apparaît dans trois tableaux de Vincent van Gogh conservés à Paris, au musée d'Orsay. Dans Le jardin du docteur Paul Gachet, le peintre représente des espèces d'allure méditerranéenne — des thuyas interprétés en cyprès, un yucca qui devient aloès —, secouées sur un ciel tourmenté par les bourrasques d'un vent aussi violent que le mistral.
Paul Ferdinand Gachet aurait dû suivre les traces de son père dans l'industrie lainière. Il préféra la médecine qu'il exerça à la Salpêtrière auprès de malades mentaux, puis dans ses cabinets parisiens. Il est éclectique et hyperactif, alternat homéopathie et allopathie, réussissant à concilier son métier et sa peinture, la littérature comme la pêche à la ligne...

Simultanément, il fréquente les ateliers d'artistes, reprend le dessin et la peinture, s'initie à la gravure. Un jour il découvre Auvers-sur-Oise, désormais à une heure de Paris avec l'ouverture d'une ligne de chemin de fer. La santé fragile de son épouse est l'alibi justifiant l'achat de la grande maison en 1872.
Pour ne pas monopoliser en quelque sorte le fil d'actualité du blog j'ai inséré cette balise pour "lire la suite" afin que seuls ceux qui souhaitent la totalité du compte-rendu y aient accès. Une fois le lien activé, je vous recommande de cliquer (doucement) sur la première photo pour activer le diaporama de l'ensemble. Je télécharge dorénavant les images en haute définition. L'opération ralentit sans doute l'affichage sur votre écran mais elle permet de les regarder ensuite "comme si vous y étiez".

lundi 1 septembre 2014

Une semaine dans la vie de Stephen King d'Alexandra Varrin aux éditions Léo Scheer

Le titre résonne comme une œuvre de fiction alors que c'est tout le contraire. Une semaine dans la vie de Stephen King est le récit d'une semaine folle que, dans la réalité, Alexandra Varrin a vécu intensément, sans intention particulière, et surtout pas celle d'en faire un compte-rendu public.

Elle est parvenue à voir, et à discuter avec l'immense auteur Stephen King lors de sa venue exceptionnelle en France du 12 au 16 novembre dernier, à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Docteur Sleep. Elle a été de tous les rendez-vous : une conférence de presse, une séance de dédicace, l'enregistrement en direct d'une émission de télévision (La Grande Librairie), d'une émission de radio (Le Mouv), et un cocktail avant la soirée du Grand Rex. Son art de taper l'incruste m'épate tout autant que la sensibilité et la finesse avec laquelle elle choisit des cadeaux pour son idole.

Un mois plus tard les souvenirs étaient toujours très vifs et l’idée a fait son chemin de communiquer surtout sur la façon dont la fiction l'a aidée à grandir, même si cette influence ne fut pas la seule à être déterminante.

J'ai, de mon coté, eu la chance de découvrir le livre avant sa sortie en librairie et de discuter avec la jeune femme. Sans être une de ses groupies (sa célébrité est sans commune mesure avec celle de la star) j'ai pu lui confier mon admiration pour ce récit qui m'a beaucoup touchée alors que je connais très peu l'oeuvre de Stephen King.

Je suis certaine que beaucoup de lecteurs vont comme moi se retrouver dans le récit d’Alexandra puisqu’en dehors de l'effet "journal de bord" elle s’adresse à nous de manière universelle. Son livre est aussi l'occasion de quelques pages d'une rare justesse sur les motivations des grupies (p. 85), l'analyse du processus d'écriture (p. 156) ou ce qu'elle désigne sous le terme de cristallisation amoureuse (p. 193).  

Bien entendu l'essentiel consiste à comprendre comment ce qu'elle appelle "des modèles faits d'encre et de papier" (p. 21) sont "devenus des amis avec lesquels elle a appris à devenir adulte" (p. 132). Elle a parfaitement raison en soulignant que le rôle déterminant des livres, et en miroir de l'écriture puisqu'elle même concède écrire pour découvrir ce qu'elle pense (P. 119).

D’une manière générale on peut estimer que la littérature et tout ce qui est lié à l’imaginaire prend de plus en plus d'importance, et que ce phénomène s’intensifiera encore, surtout pour les gens un peu solitaires.

N'allez pas imaginer un livre ennuyeux. Elle compare (p. 27) la tranquille Franche-Comté de son enfance à l'Etat du Maine qui sert de cadre aux romans de Stephen King, une campagne profonde peuplée par des gens rationnels. Je vous conseille quand même d'y passer des vacances ne serait-ce que pour le musée de plein air des Maisons Comtoises de Nancray, le Fort Saint-Antoine et tant que j'y suis je vous recommande aussi la lecture du Domaine des murmures de Carole Martinez pour rester dans cette région.

Alexandra est capable de beaucoup de second degré, faisant du Stephen King sans le savoir en évoquant Jean-Claude Romand sans explication (p. 37). Elle a raison de souligner que rien n'est plus terrible que ce qui se passe dans la vraie vie comme la solitude, le chômage, la maladie. Ce qui effraie le plus dans l'œuvre de Stephen King ce ne sont pas les monstres, qui sont des allégories, mais ce qui est désigné. Et elle a bien raison de terminer en nous confiant les propres peurs du maitre de l'horreur.

Elle écrit aussi avec un humour corrosif à d'autres endroits. Il y a des moments très savoureux, par exemple sur son rejet des émissions de télévision au regard de sa première expérience de plateau il y a trois ans (p. 121). Elle ne le cite pas nommément mais il s'agit de Frédéric Taddéi pour Ce soir ou jamais et le plus amusant est qu'elle va le retrouver dans quelques jours à la radio.

La démarche d’Alexandra est touchante parce qu’elle est totalement sincère. Elle reconnait d’ailleurs qu’elle n’a pas tout aimé dans l’œuvre du maître King et qu’elle ne l'idolâtre pas même si on pourrait s’amuser qu’elle ait pu agir comme les inconditionnels que l’on ne voyait jusque là que dans l'univers du rock ou de la télé-réalité. Elle est pleinement consciente d’avoir agi de manière excessive : J'étais tout de même au MK2 (elle a passé 16 heures d'affilée sur la dalle pour avoir la garantie d’obtenir une dédicace le lendemain sachant qu'ils ne seraient que 100 élus parmi 3000 candidats), je devrais balayer devant ma porte moi-même avec un tracto-pelle vu ce que j'ai fait.

Elle a réellement vécu tout avec détermination, et avec calme. Elle n'avait pas initialement remarqué la mention "pour Alex" notée en accompagnement de la dédicace. Ce n’est effectivement que plus tard qu’elle la vit, comme elle l’écrit page 117.

Sa position est peu banale car elle n’est pas seulement lectrice. Elle aussi sacrifie aux séances de dédicaces organisées à la sortie de chacun de ses romans. Elle ne s’y est jamais sentie très à l'aise. Ecrire c'est d'abord partager avec des gens qui sont des anonymes, et qui font bien de le rester. Le fait de venir me voir c'est un peu intimidant ... Parfois c'est fou comme les lecteurs peuvent être à coté de la plaque en croyant avoir compris quelque chose qui est absolument différent de ce que j’ai voulu transmettre. Je ne les contredis pas et je reste souriante. Après tout c’est leur façon de voir les choses.

J'ai voulu lire le récit d'Alexandra alors même que je connais très peu l'oeuvre de Stephen King parce que j'avais été sidérée de l'engouement que sa venue en France avait provoqué. Qu'un écrivain réussisse à déplacer des foules alors qu'on affirme qu'on ne lit plus m'avait littéralement bluffée. Je l'avais aperçu en reportage. J'avais suivi la grande Librairie et j'avais regretté de ne pas avoir eu l'occasion de l'approcher. Son humanité m'avait profondément interrogée. j'ai retrouvé ce que j'avais ressenti en lisant cette description :
"Il entre sans se presser, désinvolte. Un sourire au coin des lèvres, grand, un peu voûté, la démarche hésitante. Sous les flashes qui crépitent, malgré l’interdiction, ses yeux pétillent. Mi-gêné, mi-amusé, l’air de rien, il sort de sa coquille, prend quelques secondes pour observer la foule, curieux, vulnérable, perplexe. Le temps de traverser l’estrade, il endosse une nouvelle carapace, drapé dans le statut qui a réuni ici près de trois cents journalistes venus des quatre coins de la planète  : celui de l’écrivain le plus célèbre au monde. "
A chaque fois qu’elle s’est trouvée face à cet homme qu’elle admire tant et qui représente énormément à ses yeux Alexandra a parfaitement réussi à maitriser ses élans et rester discrète. Je suis fan, mais j'ai gardé ma capacité de jugement (p. 109). Elle justifie sa position en faisant référence à Annie, la fan sociopathe de Misery, un des premiers livres de Stephen King, faisant le portrait d’une infirmière psychotique qui séquestre un écrivain pour l’avoir pour elle seule.
J’ai effectivement rencontré Stephen King chaque jour et lui aussi m'a rencontrée tout autant, même si les interactions n'ont jamais été très longues. Je n’aurais pas voulu qu’il voit en moi un double de Dolores. Je n’ai rien fait qui aurait pu le mettre mal à l'aise.
Elle avait juste osé solliciter son accord pour la photo de 4ème de couverture où on les voit tous les deux cote à cote. Alexandra ne lui a donc pas montré le fameux (et si beau) tatouage multicolore qu’elle a sur l’épaule et qu’elle exhibe sur la première de couverture, Grippe-Sou le clown de Ça, brandissant des ballons de baudruche. Elle était réfractaire à l'idée de se montrer ainsi mais elle décida finalement d’assumer ce choix, pourvu qu’il s’inscrive dans une démarche artistique.

Le photographe s’est inspiré de la scène de la baignoire de Shining. Après tout puisque ce tatouage est une réalité autant l'exploiter pourvu que la mise en situation soit contrôlée. Le cliché est très réussi, évoquant une pochette de disque ou l’affiche d’un film qui aurait pu être signé par David Lynch.

Stephen King l’aura découvert en feuilletant le livre qu’elle lui a transmis par le biais de son assistante accompagné d’une version en anglais, qu’elle a rédigée elle-même, au prix d’un grand effort. J’en ai encore les yeux qui saignent, avoue-t-elle.

L’éditeur de Stephen King étant Albin Michel, on aurait pu comprendre qu’elle propose son manuscrit à cette maison d’édition mais elle est restée fidèle à Léo Scheer qui la suit depuis ses débuts. Il connaissait ma passion pour Stephen King. J’en avait parlé avec lui avant de commencer. J‘avais songé d’ailleurs à me lancer dans un essai sur le sujet avant que je sache que Stephen King viendrait à Paris. Aujourd’hui je ne regrette pas d’avoir attendu. Le résultat n’aurait pas été si personnel.

Face à ma surprise de ne pas comprendre pourquoi ni comment elle ne croule pas sous les propositions elle raisonne en riant que tout est de sa faute parce qu’elle ne "réseaute" pas suffisamment. J’espère qu’elle se trompe et qu’elle sera vite contactée pour une publication en langue anglaise. Elle reconnait espérer modestement malgré tout au moins un e-book en version anglaise. Si elle n’est pas complètement satisfaite de sa traduction il semblerait qu’elle soit tout à fait correcte, d’après les premiers lecteurs confirmés qui l’ont lue. 

Ce livre aura changé sa vie, sans doute plus profondément qu’elle ne le pense au moment où nous nous sommes parlé. Elle n’a que quelques échos de journalistes, positifs mais encore rares. Des salons et des séances de dédicaces commencent à être programmés. Des rendez-vous sont pris. Une émission de radio. Pour le moment elle ne ressent pas d’angoisse, mais elle redoute d’être surexposée. Tout ira bien tant qu’elle réussira à parler de quelqu'un qu’elle aime sans parler d’elle.

On débusquera malgré tout entre les lignes des confidences la concernant. Rien de très scandaleux. Sa maman a lu le livre et sa réaction fut positive.

Alexandra Varrin m’apparait doucement rebelle, encore en construction. Si j’ai été choquée qu’elle cite Miossec (p. 178), elle s'en est défendue en reconnaissant ne l’avoir jamais écouté, tout simplement parce qu’il n’appartient pas à son paysage musical. Elle a été élevée les trois quarts du temps par ses grands-parents qui écoutaient "de la musique de grands-parents, comme Gilbert Bécaud" et ce qu’elle aime c’est plutôt le rock, des chanteurs comme Marilyn Manson, Nine Inch Nails ou The Dresden Dolls ... Elle a formé ses goûts au fil du temps, choisissant d’abord les albums de manière instinctive, par rapport aux pochettes.

Jusque là Alexandra Varrin écrivait des livres qui s’apparentaient à des autofictions. Je suis en train de sortir de cette vague qui sert à donner une version idéalisée de soi-même. Je sens les choses changer. Vous remarquerez déjà qu’une semaine dans la vie de Stephen King s’achève sur une note positive, ce qui est très nouveau pour moi. Jusque là je me cachais derrière le sarcasme, peut-être parce que je manquais encore de maturité.

Alexandra n’est pas écrivain à plein temps. Elle est née en 1985 et vit à Paris. Elle a suivi une école de commerce après un Bac ES, suivant en quelque sorte un parcours logique pour ce qu’on appelle "une bonne élève". Elle exerce un métier dans un domaine éloigné de l'écriture, ce qui la satisfait finalement pleinement. Ses collègues ne sont pas tous au courant de sa double vie mais ceux qui ont lu ses livres partagent sa joie.

Ecrire restera cathartique et passionnel. Ce qui aura changé c'est sa manière de fonctionner. Alexandra n’a pas de rituel d’écriture. Elle écrit quand elle a une idée, souvent le soir, voire la nuit, peu importe les heures, le plus vite possible pour conjurer la peur de se lasser du sujet, (elle dit que cela lui est déjà arrivé). Elle est en route pour un nouveau roman, le sixième, qui se trouve au stade du premier jet.

Après notre entretien j'hésite entre me précipiter sur un livre de Stephen King (que je connais à travers les films qui ont été tirés de ses ouvrages) ou un roman d'Alexandra. Deux fortes envies que je ne dois pas être la seule à ressentir.

Une semaine dans la vie de Stephen King d'Alexandra Varrin aux éditions Léo Scheer
Photo d'A. Varrin avec S. King © D.R. Jérémy Guerineau / Club Stephen King

dimanche 31 août 2014

Pique-nique littéraire annuel pour Babelio

Quatrième édition pour les "babelistes" qui se sont retrouvés ce dimanche dans les Jardins de Bercy, en bordure du Jardin Yitzhak Rabin et avec un temps d'une clémence devenue rare en cette fin d'été.

Si les lecteurs aiment partager leurs découvertes de papier ils n'ont pas l'habitude de faire nappe commune. Ce n'est pas par mauvaise volonté mais par manque de spontanéité que chacun (ou presque) s'était préparé "son" sandwhich ou "sa" boite de salade, sans songer à se munir d'une simple assiette.

C'était alors compliqué de proposer de faire goûter un plat ... Du coup la première partie de la rencontre a été un peu étrange, même si, assez vite, des solutions ont permis aux petits plats de circuler entre les groupes. Il y a sans conteste un espace de progression à exploiter.

L'ambiance était cependant très sympathique et les nouveaux venus n'ont pas regretté le déplacement.
Quelques personnes se sont glissées parmi nous pour profiter de l'occasion et faire la publicité sur leurs activités ou leurs publications.
Il y eu ainsi des militants de Book Crossing, une des associations prônant l'abandon des livre à l'air libre afin que d'autres lecteurs s'en emparent. Un astucieux système de traçabilité permet de suivre le chemin parcouru.
Nous avons donc été incités à rejoindre le mouvement en choisissant un ouvrage parmi ceux qui ont été déposé sur l'herbe.
Les quizz ont cette année encore titillé les neurones. On les a trouvé faciles, même le second annoncé comme ardu. A moins que ce ne soit le niveau de révision des participants qui soit en cause pour expliquer que tant d'entre nous ont déclarés 10 réponses sur 10.

Les questions subsidiaires furent donc déterminantes pour désigner les gagnants d'une Babelio Box. (des livres bien sûr mais aussi des tee-shirts, des sacs en tissu ...). LiliGalipette fut de ceux-là, ce qui n'a surpris personne. Nous n'avions pas concouru en solo et les gagnants ont partagé leur lot avec fair-play avec les membres du groupe qu'ils avaient composé.
Autre tradition désormais : la loterie de livres. Chacun était venu avec un ouvrage (de la valeur d'un livre de poche) empaqueté et dédicacé. La moisson fut collationnée dans un grand sac, où les mains ont plongé laissant faire le hasard. J'ai tiré Au temps du Roi Edouard de Vita Sackville-West, choisi par Titine 75 avec qui j'ai fait connaissance. Je lui dirai bientôt ce que cette lecture aura suscité en moi.
Le plus drôle parfois fut de s'apercevoir qu'on avait entre les mains le bouquin choisi par la personne dont on avait gouté une quiche ou un dessert. De nouvelles amitiés se dessinaient, dans le plus pur esprit Babelio.
Quand on consulte le calendrier de la rentrée 2015 on pressent qu'il faut d'ores et déjà bloquer la date du dimanche 30 août pour nous retrouver en nous promettant d'amener quelques amis. Pour ma part j'étais venue accompagner de deux personnes et nous avons prolongé l'après-midi en découvrant de l'autre coté de la Seine la forêt qui pousse au pied des quatre immeubles en forme de livre ouvert de la Très Grande Bibliothèque, dépaysante à souhait.

vendredi 29 août 2014

Toute ressemblance avec le père de Franck Courtès chez JC Lattès

Franck Courtès est photographe indépendant. Il partage son temps entre Paris et la campagne. Il est l’auteur d’Autorisation de pratiquer la course à pied, un recueil de nouvelles, paru chez Lattès en 2013.

Un an plus tard il publie Toute ressemblance avec le père, titre équivoque qui ne le reste pas longtemps, après avoir jeté un trouble passager.

Les auteurs sont nombreux, à commencer par Aragon dans Aurélien, à écrire précautionneusement quelque chose du style : Les personnages et les situations de ce roman sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes privées que l'on pourrait y apercevoir serait entièrement fortuite et indépendante de la volonté de l'auteur.

On comprend vite que la question ne se pose pas pour Franck Courtès. Il a extrêmement tout construit et rien n'est fortuit. A commencer par la couverture où il se met en scène, avec son propre fils, dans une posture semblable, l'appareil photo simplement dressé entre eux. Le lecteur devient la paroi qui renvoie leur image.

La relation avec son enfant est prétexte pour explorer celles qui se sont nouées -ou qui ont été manquées- avec le père, en l'occurrence celui de l'auteur. Car il s'agit bien d'un récit autobiographique. Et s'il est difficile de se construire avec l'image d'un fantôme de père il n'est pas impossible de modifier sa trajectoire. Yves Saint-Laurent est cité en exergue : Tout homme pour vivre a besoin de fantômes esthétiques.

A défaut d'accepter son passé, l'écrivain en fait un terreau et réussit merveilleusement à le modeler en déconstruisant l'histoire, pour mieux donner du corps à chaque chapitre. On pourrait critiquer la manière dont la chronologie bouscule le lecteur comme les secousses d'une voiture dont on pousse le régime. Je me suis dit que j'allais caler. Mais non. Au final j'ai ressenti un vrai plaisir de lecture avec ce qui est devenu un vrai roman.

On bénéficie au passage de quelques analyses fort justes sur le métier de photographe et la difficulté que le sujet peut avoir à accepter son image. Ainsi Laure estime la photo très bien, mais ne s'aime pas dessus au motif que c'est horrible de vieillir (p. 218). Franck Courtès, photographe, analyse : Chacun doit renoncer à l'image de sa jeunesse un jour ou l'autre. Ce n'est pas une question de beauté mais de temps. Le photographe en est le fossoyeur. C'est la raison pour laquelle on nous craint tant. L'appareil photo est une faux impitoyable.

Il nous donne aussi quelques très belles descriptions de paysages, notamment ces séances de pêche à la truite qui enclenchent et clôturent le livre. Aucun doute que son oeil de photographe est au centre du cyclone de son enfance : j'étais un cristal de garçon, nous prévient-il p. 12. 

Nous sommes nous aussi hantés par nos souvenirs, surtout quand ils sont associés à la brutalité d'un départ qui a été insuffisamment expliqué. Les morts tragiques ont tendance à transformer la victime en héros ou en modèle, avec des injonctions comportementales qui composent un héritage souvent très lourd, surtout pour un adolescent.

Il faut beaucoup de ténacité et d'amour pour fouiller le passé, faire la part des choses, tenter de comprendre, peut-être de pardonner pour ne pas répéter avec son propre fils les erreurs de parcours que l'on a subies. On peut tout par la pensée, fait-on dire à l'enfant (p. 438). On peut tout par les mots, dirais-je de l'écrivain.

Toute ressemblance avec le père de Franck Courtès chez JC Lattès, en librairie depuis le 27 août 2014

jeudi 28 août 2014

Joseph de Marie-Hélène Lafon chez Buchet Chastel

Marie-Hélène Lafon m'a surprise avec la citation de Paul Cézanne. Ce n'est pas le peintre que j'aurais spontanément associé aux paysages de ses romans.

Par contre j'ai retrouvé intact son style si particulier qui, me semble-til, décrit avec une humanité accrue les derniers paysans cantaliens : Joseph, la patronne, Raymond (le chien), le patron et plus loin la Cécile du Casino, le fils Couderc, et puis aussi les disparus, le François de la Gazelle, le fils Lavigne ...

C'est que, chez ces gens là, on est le/la comme si on n'avait pas sa propre appartenance. Joseph s'en trouve anobli. Il est Joseph, un point c'est tout sous la plume de l'auteure. On ne connaitra que son prénom. Il est le personnage principal mais il ne saurait exister davantage. Il est ouvrier agricole, dans le Cantal, mais il pourrait l'être dans un autre terrain, terreau ou terroir.

En rédigeant son récit de vie, Marie-Hélène Lafon fait de Joseph un héros ordinaire, comme on dit désormais ... Cette lecture emballera ceux qui ont connu ce monde qui s'éteint où le temps fut longtemps suspendu avant de choir lentement mais inexorablement.

Quelle que soit la campagne que l'on ait pu approcher, pour peu qu'on ait connu un grand-père ou une cousine qui "vivait à la ferme" on sera ému de retrouver les rituels de réassurance qui n'ont hélas rien évité, le lexique particulier des campagnes et cette manière de parler comme "faire maison" pour s'établir, se marier.

Joseph observe, et nous regardons le monde à travers lui. Et nous les voyons s'éteindre tous les deux, lui d'abord parce qu'il a dépassé la soixantaine et que c'est un âge qui pèse quand on a comme lui turbiné durement. Et puis aussi ce monde agricole qui est en train d'agonir.

Il lui est arrivé peu de choses mais elles furent dévastatrices, surtout une histoire d'amour qui a mal tourné et qui a failli l'emporter. Joseph a sombré dans l'alcool, banal ... mais le travail l'a sauvé. Il a réussi à tenir la tête hors de la boisson, à rester vivant, et surtout à devenir ou rester un être d'une douceur qui force le respect.

Joseph n'a fait ni famille, ni maison. On pourrait croire qu'il fait corps avec le mobilier. Il parle peu, agit peu, mais à bon escient. Sa vie semble étriquée et pourtant elle craque comme un vieux parquet, sans rompre. Et surtout Joseph résiste, il sait se tenir et c'est ce qui le tient.

Marie-Hélène Lafon a dit de son roman que c'était un road movie immobile, une épopée ordinaire de haute solitude, mais une solitude peuplée par le monde que son personnage a sous sa peau. L'auteure est une archéologue ethnologue d'une précision infinie. Les paysages affleurent sous les mots. Tout ce monde grouille et on ne s'ennuie pas. On est transporté en douceur dans ce pays où les choses étaient réglées comme ça. On referme le livre avec le sentiment d'avoir gagné en tendresse. On se dit que c'est bien de l'avoir écrit, qu'il fallait le faire, que surtout c'était ces mots là qui auraient le pouvoir d'en faire comme un reposoir.

Il faut le lire avant ou après l'Annonce, que j'avais tout autant aimé. J'avais rencontré Marie-Hélène Lafon en 2010 pour la sortie de ce livre. Ce qu'elle avait dit alors demeure d'une actualité aussi forte.

Joseph de Marie-Hélène Lafon chez Buchet Chastel

lundi 25 août 2014

On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt chez JC Lattès

Grégoire Delacourt s'y entend comme personne pour dresser des listes, établir des récapitulatifs. Il l'a prouvé avec La liste de mes envies. Il remet ça avec son dernier roman, On ne voyait que le bonheur. Avec des chapitres brefs, qui claquent comme les pages qu'on tourne, assez vite, en croyant que cela ne s'arrêtera pas alors qu'il en est des livres comme de la vie ... tout à une fin.

On dirait des nouvelles, des instantanés, un livre de photos, jetées dans un désordre qui n'a rien de chronologique, qu'il nous autorise à feuilleter et dont il nous souffle les commentaires.

L'auteur pèse ce que vaut ce monde, notre monde qui, par bienséance débaptise un dessert, appelé autrefois "tête-de-nègre" pour le renommer Othello mais qui ne semble pas choqué de laisser se multiplier les licenciements.

Quand on aime, peut-on compter autre chose que de l'amour à deux balles ?  Le narrateur est prolixe. Sa soeur s'exprime à demi-mots.

Que le récit soit autobiographique ... je l'ignore. Nostalgique de toute évidence, à l'instar de ce cliché qui suggère la tranquillité d'un art de vivre à la française dans les années 70, et de quelques leitmotiv comme ce rêve de boire des Blood and Sand au Mexique qui s'insinue dès le début. Il faudra attendre la page 181 pour en connaitre la recette. 

Qui ne s'interroge pas un jour sur ce qu'il a reçu en héritage de ses parents ? Le narrateur attribue à son père son incapacité à se laisser aimer (p. 103). De ce handicap il a fait une force qui lui permet d'accomplir son métier d'assureur sans état d'âme. Son incapacité à éprouver de la compassion fut une aubaine pour son patron.

Ensuite, son entourage pourra bien le toucher dans le petit pyjama de leur vie (p. 170) ... il n'empêche qu'il ne sera pas capable d'agir autrement que d'une manière violente, justifiant ses actes en reportant , encore une fois, la responsabilité sur son père : le mal que j'ai fait c'est le mal qu'il m'a fait (p. 210).

En tout cas s'il y a un sujet qui résonne absolument plus vrai que vrai ce sont les lignes consacrées au licenciement et aux méthodes de Pôle Emploi, notamment avec deux pages implacables (p. 235-236). Celui qui n'a pas connu cela ne sait pas ce que c'est que le dégoût de soi, ni où il peut conduire, ni de quel drame il peut être le déclencheur.

On l'approuve lorsqu'il écrit que l'on pousse tordu sans l'amour d'une maman (p. 354). Par contre je ne suis pas d'accord avec lui quand il affirme que le bonheur, on ne sait jamais qu'on est en train de le vivre, contrairement à la douleur (p. 343) même s'il avait auparavant expliqué joliment le pourquoi du titre, On ne voyait que le bonheur ... (p. 77)

Le roman s'articule en trois parties très différentes mais chacune empreinte d'une très forte humanité et de références qui emportent le lecteur vers d'autres rivages. C'est la surprenante citation de Clémence Boulouque extraite de son livre Je n'emporte rien du monde : Le temps est passé. Alors le temps est venu. (p. 269). C'est encore la chanson qu'interprétait Nicole Croisille Parlez-moi de lui ... (p. 356)

Comprendre, c'est faire un pas de géant vers l'autre. C'est le début du pardon. (p. 218)

Tout compte fait, et une fois terminés les alignements de chiffres, on admettra que le vrai sujet du livre était là dans la capacité à concevoir le pardon.

On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt chez JC Lattès, août 2014

dimanche 24 août 2014

Louise de Julie Gouazé aux éditions Léo Scheer

Vous savez l'attention que je porte aux premiers romans. Celui-ci n'a pas failli à la règle : je l'ai lu le lendemain de son atterrissage dans ma boite aux lettres, malgré d'autres urgences. Je n'ai pas été déçue. Julie Gouazé a une écriture déjà bien affirmée.

La citation (p. 53) du grand succès de Louise Attaque (2007) colle parfaitement à son style, aussi dynamique que J't'emmène au vent. Louise, c'est d'ailleurs le prénom de l'héroïne et le titre du livre, mais le roman aurait aussi bien pu s'appeler Alice tant les deux soeurs agissent en miroir, malgré 14 ans d'écart d'âge.

L'une boit, l'autre se noie dans une boite de nuit.  

L'une a du mal à élever son enfant, l'autre à en concevoir.

Alice est la soeur chérie, adorée, imitée ... enfin jusqu'à un certain point. Jusqu'à ce qu'elle devienne comme un fantôme et que Louise se sente alors en constant décalage.

Louise est une hyperactive. Semble d'une solidité à toute épreuve mais le lecteur comprend vite que ce n'est qu'une armure qui protège son hypersensibilité. C'est aussi ce qui rend le personnage d'emblée si attachant. Elle se lance à corps et âme perdus dans des entreprises qui ne sont pas à sa portée. Louise expérimente. Probablement que son inconscient lui souffle que si elle accompagne un séropositif jusqu'au bout du bout, que si elle survit au monde de la nuit alors elle pourra aussi sauver sa soeur. Louise ne sait pas encore que dire non, cela s'apprend aussi.

S'étourdir. S'occuper. Surtout se taire. Sauf que s'abrutir jusqu'à l'écœurement ne guérit personne. Cela permet juste de cocher la case et de savoir qu'on ne l'y reprendra plus. (p. 56)

On s'inquiète avec elle pour sa soeur, et pour son neveu. On s'énerve presque que les parents ne remplissent pas leur fonction de "croqueurs de cauchemars" comme elle l'écrit si joliment (p.90). Et pourtant ils sont toujours présents, pas démissionnaires pour deux sous. Bref, on y croit.

Julie Gouazé raconte les années 70, les photos carrées, le formica, le Bac, Noël, les vacances en combi VW, la famille ... Il y a un chapitre magnifique sur la nourriture (le chapitre 16) que je ferais bien de méditer : ne pas nourrir c'est ne pas aimer. Cuisiner beaucoup, c'est adorer. Ne pas manger, c'est délaisser. (...) C'est une habitude de guerre, cette façon de ne rien jeter. C'est pour cette raison que Louise ne mange pas de pain frais.

Mon Dieu, comme j'ai pu râler chez mes parents contre cette même manie d'acheter une baguette fraîche, craquante, et si tentante chaque jour, mais d'attendre le lendemain pour la rompre, au motif qu'il faut bien finir d'abord le pain de la veille. Jusqu'à ce que je pense trouver la combine, engloutir l'une pour gagner le droit de l'autre. Peine perdue, le lendemain ma mère avait acheté deux baguettes. Ça m'est resté : aucun croissant au monde ne vaudra du pain frais au petit déjeuner.

L'auteur décrit l'alcoolisme avec des mots justes. Elle évoque le coma éthylique avec pudeur, sans verser dans le pathos. Sa retenue donne une force supplémentaire au récit qui est avant tout une histoire familiale où l'amour est au centre de tout.

Elle démontre aussi que la tête pense, et que lorsque les mots ne sont pas dits c'est le corps qui s'en charge. Mais que la vie réussit toujours à retrouver le chemin qui conduit vers le rire.

Julie Gouazé est née en 1977 à Lyon. Après un DEA d'histoire contemporaine et un DESS en communication politique, elle a travaillé dans la communication puis est devenue journaliste. Elle a collaboré à différentes publications. Après un passage à LCI elle a intégré la rédaction du magazine Ripostes sur France 5. Elle travaille depuis quatre ans en tant que lectrice pour plusieurs maisons d'éditions. Elle vit aujourd'hui à Paris. Louise est son premier roman.

Louise, Julie Gouazé, Léo Scheer, 162 pages, en librairie depuis le 20 août 2014

samedi 23 août 2014

L'Histoire d'un amour de Catherine Locandro, Editions Héloïse d'Ormesson

Premier indice sur la couverture, avec la citation des paroles de cette chanson écrite par Pascal Sevran qui fut le grand succès de l'année 1975, ... J'avais oublié simplement que j'avais deux fois dix-huit ans.

Deuxième indice, la dédicace que me fait Catherine Locandro  résumant son nouveau roman à ce couple "la chanteuse et le jeune homme".

Troisième avec le titre, L'Histoire d'un amour, qui a révélé au public cette même chanteuse, en 1958. Elle avait encore la voix arrondie par l'accent :
Mon histoire c'est l'histoire d'un amour
Ma complainte c'est la plainte de 2 coeurs
Un roman parmi tant d'autres

Ce n'est pas la couverture qui par contre vous donnera le dernier indice pour trouver le nom de cette chanteuse qui vivait rue d'Orchampt, dans sa maison de Montmartre, occupée avant elle par Louis Ferdinand Céline qui y écrivit le Voyage au bout de la nuit (p. 79), devant laquelle je suis passée il y a quelques années.
Le roman est né d'une jolie idée que l'auteure nous explique page 9 et nous donne les clés à la fin. L'ensemble compose un  livre assez mince, mais d'une densité qui ramène l'artiste parmi nous et nous la rend encore plus vraie, même pour ceux qui ne l'ont pas connue.

Nous voilà à Rome dans les années 80. Un certain Luca apprend la mort de la Chanteuse (elle sera toujours désignée par une majuscule) en même temps que le monde entier comprend qu'elle fut son amour de jeunesse. Elle était italienne mais la famille du jeune homme la désigne comme "sa parisienne". C'était toujours mieux que "cette femme" dont l'accablera la mère du garçon en remuant le passé.

Luca la rencontra à la suite de ce qu'André Breton aurait qualifié de "hasard objectif" (p. 59). Etaient-ils faits l'un pour l'autre ? Etait-ce une erreur de jeunesse pour l'un, de maturité pour l'autre ? Le mot erreur bien entendu ne convient pas, on le comprendra au fil des pages. 

Peut-on dire qu'un amour ne dure pas ? Quelle différence fut la plus déterminante, celle de l'âge ou de la classe sociale ? Ce qui était peu admissible dans l'Europe des années 60 serait sans doute mieux accepté aujourd'hui ...

Ce fut un amour secret et comme l'analyse Catherine Locandro, le secret n'est bon pour personne, ni pour celui qui le garde, ni pour ceux qui en ignorent l'existence. (p. 106).

On ne peut qu'être sensible à ce récit qui, pour une fois, adopte le parti masculin, et qui se place surtout loin, très loin des proses sensationnalistes de la presse people.

L'Histoire d'un amour, Catherine Locandro, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 août 2014

vendredi 22 août 2014

L'incertitude de l'aube de Sophie Van der Linden chez Buchet Chastel

Vous allez, dans une dizaine de jours, accompagner vos enfants à l'école. En France, la rentrée n'est pas particulièrement joyeuse. Surtout en Maternelle. Les Mamans et les Papas "posent" une demi-journée pour consoler leur bambin de ce qu'ils vivent comme un abandon.

On entendait autrefois la recommandation d'être gentil avec la maitresse. Elle est devenue : j'espère que la maîtresse sera gentille avec toi. Les temps changent ... Alors beaucoup d'écoles pratiquent la rentrée échelonnée, de manière à accueillir "comme il se doit" les familles et les petits, pas plus de cinq nouveaux par matinée (ce qui fait tout de même au bas mot 15 individus, sans compter l'espace occupé par les caméras et appareils photo). En une semaine les présentations sont terminées, sans pleurs ... surtout du coté des mamans parce que les enfants sont en général ravis de conquérir de l'indépendance.

C'est gagné quand ils sont malheureux que "demain y a pas école". Et coup de bol désormais même le mercredi sera un jour d'école. Je ne vais pas lancer le débat, je ne suis pas sûre que mon ironie serait décryptée.

En Ossétie du Nord, il en va autrement. Il en allait. Le jour de la rentrée était une immense fête. Et le matin du 1er septembre 2004, toute la petite ville de Beslan, 37 000 habitants, n'a pas dérogé à la règle. Aucun des participants n'imagine qu'un millier d'entre eux courent vers une catastrophe sans précédent. Dix ans plus tard, les controverses ne sont pas élucidées, le procès n'a satisfait personne et les ravages psychologiques sont immenses. Peut-être Sophie Van der Linden contribue à les apaiser un peu avec ce livre qui est un hommage vibrant à cette enfance meurtrie.

L’Incertitude de l’aube se focalise sur Anushka et sa meilleure amie, Miléna, sautillant joyeuses sur le chemin de l’école. C'est à peine si on sent le risque d'un malheur en lisant que la petite fille marche en évitant précautionneusement les traits entre chaque pierre du rebord du chemin (p. 15). Tous les enfants font cela.

Etre séparée de Miléna pour cette nouvelle année scolaire ET se retrouver dans la classe de Mme Leviakoff semblent alors les choses les plus horribles qui soient pour la petite Anushka qui, tout l'été, a eu le pressentiment que quelque chose d'horrible allait se produire.

Le pire est pourtant à venir ... La fête est finie avant d'avoir commencé. Ce n'est pas un spectacle de clowns qui se déroule dans le gymnase, mais une prise d'otages par des fascistes, terroristes, méchants, appelez-les comme vous voudrez ... Première leçon : les synonymes.

L'oiseau, les pétards, les chants, les cris, un CLAC ... les sons occupent un espace confiné, vite envahi par la chaleur, la peur, la puanteur. Impossible de hiérarchiser.

Anushka, 8 ans, a survécu à la noyade, à l'étouffement dans la faille d'une falaise. Elle se croit immortelle, comme tous les enfants. Elle se culpabilise aussi. Comme tous les enfants. Faire une bonne action pourrait être la parade au malheur ... Comme sauver une abeille peut-être, en partant du principe qu'une vie vaut une vie.

Faire une prière, même si elle croit difficilement (p. 38) que Dieu existe en permettant que des enfants meurent ou qu'il y ait des guerres. Ou encore se raccrocher à la morale des contes où ce sont toujours les vilains qui sont punis.

Dans ce domaine, qui est sa grande spécialité, Sophie connait toutes les histoires et toutes les comptines que l'on peut invoquer, et dont elle livre chaque référence à la fin (p. 149), nous épargnant une fastidieuse exploration via Internet. J'en ai appris de multiples que je ne soupçonnais pas. Comme Châtaigne, la petite chienne du conte de Tchekhov que je vais m'empresser de rechercher.

Je rappelle que l'auteure a publié il y a quelques mois un ouvrage remarquable sur le sujet : Album [s] de Sophie Van der Linden, sous la direction artistique d'Olivier Douzou, en Coédition Editions de facto / Encore une fois, chez Actes Sud Junior, octobre 2013 que j'ai présenté sur le blog en mai dernier.

Anushka est très courageuse face à la mort, la faim, la soif, et la peur qui prend possession de son corps. Mais son cerveau résiste, en pensant aux paroles de sagesse de son grand-père : "Ta richesse, c'est ce que tu as dans la tête, personne ne pourra te le voler. Tous tes souvenirs, ils sont à toi, pour toujours. Tu peux les visiter à chaque instant, où que tu sois, les saisir à pleines mains. Ils font partie de toi. C'est la seule chose qui ne pourra jamais t'être enlevée."

La petite fille se concentre, devient pierre, s'évade, revit ses derniers repas, évoque un à un chaque souvenir, puis l'imaginaire se substitue au réel avec le prochain anniversaire, un voyage au Pôle Nord, ... au paradis.

Sophie Van der Linden a écrit un roman d'une grande gravité avec un style poétique qui le rendrait presque léger, faisant s'envoler l'oiseau d'Arthur Rimbaud qui permet une fin ouverte.

J'avais été enthousiaste à la parution de son premier roman, l'an dernier. La fabrique du monde reste un livre remarquable. Il a ce point commun avec celui-ci d'explorer le comportement d'un individu au sein d'un univers hostile, dans une narration qui est toujours écrite à la première personne, entrainant le lecteur au coeur de ce qu'il n'a a priori pas envie de voir, mais cela sans verser dans l'insoutenable ou le pathologique.

Elle a déjà commencé son troisième roman qui, lui, ne se passera ni en Chine, ni en Russie ... sans que je puisse vous en dire davantage pour le moment.

L'incertitude de l'aube de Sophie Van der Linden chez Buchet Chastel, en librairie le 21 août 2014

jeudi 21 août 2014

Pétronille d'Amélie Nothomb, chez Albin Michel


J'avais fait le mauvais pari. Je pensais Amélie Nothomb suffisamment dingue des chapeaux pour consacrer un jour un roman à une héroïne dont le prénom évoquerait immédiatement cet univers. Je savais pourtant l'ampleur de son addiction au champagne. Cela transpirait suffisamment dans des ouvrages précédents.

J'en ai lu beaucoup plus que j'en ai chroniqué. Pétronille est le cinquième ouvrage de la romancière à propos duquel je me hasarde à écrire. Cela m'autoriserait-il à prétendre définir ce qu'est "un roman nothombien" ?

Un roman "nothombien", néologisme que je trouve amusant, est un texte autocentré sur l'auteur qui se justifie du fait que tout ce qu'on aime devient fiction (et réciproquement). C'est un livre toujours superbement enrobé d'une sur-couverture pensée par Philippe Narcisse qui est un graphiste génial. Souvenez-vous de la mise en scène du Fait du Prince ... Neuf fois sur dix Amélie y apparait avec un chapeau, parfois en recyclant le même ... chapeau de paille noire.

C'est un sujet en général imbibé de champagne à un endroit ou un autre. A cet égard le livre précité est un modèle du genre, élevant le buveur de champagne au rang d'aristocrate. Barbe-Bleue n'était pas en reste.

Le mot pneu y apparaît systématiquement quelque part.

On y trouve une allusion à une ville de la banlieue sud. Cela ne risque pas de m'échapper, j'y habite. L'an dernier c'était Verrières-le-Buisson. Cette fois ci, sa voisine Antony.

J'y apprends toujours un terme nouveau que j'ai du mal à recaser dans les semaines qui suivent. Avec Pétronille, c'est "sycophante" (délateur professionnel dans l'Athènes Antique) dont elle traite un paparazzi (p. 23). Quelque chose me dit que je m'amuse à jouer la sycophante dans cette chronique.

Ce fut abstruse dans Tuer le père (p. 134) et hospitographie dans Une forme de vie.

Il y a beaucoup de crimes, la fin justifiant les moyens. Le jeu tient aussi une place indéniable et Pétronille ne déroge pas ni à l'un, ni à l'autre.

C'est un livre qui se vendra à plus de 300 000 exemplaires, ce qui permet à notre écrivaine de pouvoir vivre et boire de sa plume. Soit dit en passant, elle doit consacrer autant de temps à écrire à ses lecteurs qu'à rédiger ses romans. C'est la rançon de son succès et surtout de ses promesses d'entretenir la correspondance avec ses fans. Elle ne se lasse pas d'affirmer qu'elle adore aussi les rencontrer. C'est parfois le sujet d'un roman, voire de deux puisque Pétronille, comme Une forme de vie, est aussi centré sur cela.
C'est bien entendu toujours un roman à clés, pour le plus grand bonheur de son lectorat.

Donc, je jette la clé du chapeau qui, pourtant me semblait lui aller comme un gant. Peut-être devrais-je lui envoyer une lettre pour le lui suggérer ? Avec quelques clichés pris à Caussade, où l'industrie du chapeau de paille est d'abord née de l'emploi des pailloles, tressées par les gardeuses de brebis des Causses.
L'initiative de les coudre pour en faire des chapeaux provient de Pétronille Cantecor (1762-1846), à l'origine paysanne vendeuse sur le marché. En 1860, le chemin de fer permettra l'essor de l'industrie chapelière, en facilitant la venue de lourdes machines modernes. Bientôt la paille locale est insuffisante, elle est importée d'Italie ou sous forme de paille de riz d'Extrême-Orient.
La mode chapelière subit les aléas de la mode et aussi les crises. Mais quelques chapelleries sont encore actives et je crois savoir que Roland Garros s'y fournit toujours ... ainsi que la royale Elisabeth d'Angleterre.

On peut encore y voir des modèles qui ont marqué l'histoire de la mode. C'était un sujet en or mais Amélie préféra l'or du champagne. Soit !

Couleront donc des flots de Veuve-Clicquot (meilleur après 36 heures de jeune), Roederer, Laurent-Perrier, Moët, Taittinger, Krug, Philipponnat, Perrier-Jouët, Jean Josselin (dont j'apprends qu'il a un goût de levure), Piper-Heidsieck (qu'elle rafraichit dans la neige), Dom Pérignon, Joseph-Perier, Dom-Ruinart blanc de blanc, et même Baron Fuente, qui n'est connu que d'une poignée d'initiés.

Si après une telle publicité on ne lui adresse pas des cuvées spéciales pour provoquer une citation dans le prochain roman c'est à désespérer des relations publiques.

J'aurai une pensée pour elle à la prochaine édition des Habits de lumières d'Epernay où je suis surprise qu'elle ne soit pas invitée. A force de crier au ... champagne, une forme d'usure se fait peut-être sentir ...

L'ivresse ne s'improvise pas. Elle relève de l'art (p. 7). Amélie se dédouane de passer pour une poivrote en cherchant un convignon ou une convigne (elle a décidément le talent des néologismes) avec qui partager sa passion.  Rien n'est plus difficile que de trouver la bonne personne avec qui boire prétend-elle. Car il faut avoir le vin gai !

Logique qu'elle la trouve parmi ses lectrices venues en dédicace puisque c'est une de ses occupations favorites. Ce sera le moyen de rendre hommage à l'une de ses amies, Stéphanie Hochet ... la clé vient de tomber dans la flute.

Car Stéphanie, alias Pétronille, s'avèrera écrivaine elle aussi. Décrypter les titres donnés dans le roman est un jeu d'enfant :
Vinaigre de miel pour Moutarde douce
- l'Apocalypse selon Ecuador pour l'Apocalyse selon Embrun
- Les Coriaces pour les Infernales
Je ne sens pas ma force pour Je ne connais pas ma force
- Aimer le ventre vide pour Le combat de l'amour et de la faim
- La distribution des ombres pour la distribution des lumières
- Les immédiates pour Les éphémérides
- Le sang du chagrin pour Sang d'encre

On peut s'interroger sur cet éloge du chat ... je veux dire de celle qu'elle décrit comme son contraire, extrêmement française, avec une gouaille qui la place à mi-chemin entre Zazie dans le métro et Christopher Marlowe, très insolente, garçon manqué et impertinente, grande spécialiste élisabéthaine, aussi bien dans la fiction que dans la réalité.

On suit leurs disputes, de vraies altercations comme dans une vraie amitié.

Amélie Nothomb copie un extrait d'une lettre que Jacques Chessex, l'écrivain suisse disparu l'an dernier, aurait envoyé à son héroïne, lui jurant (p. 141) qu'elle faisait désormais "partie de ses fous", ce que Stéphanie Hochet a publiquement révélé et que l'on peut lire sur son site.

Malheureusement Pétronille ne vit pas de ses livres, elle, et met du beurre dans les épinards en louant son corps à la science pour des essais thérapeutiques. Les noms des médicaments cités n'existent pas, mais cette révélation jette un certain effroi, tout autant que l'activité à laquelle elle se livrera à la fin, avant de filer comme un chat, pirouette nothombienne ultime.

Entre temps elle aura rendu également hommage aux libraires qui l'accueillent si bien (avec du champagne) en donnant des noms et des adresses rigoureusement exacts. A commencer par l'Astrée, 69 rue de Lévis dans le 17 ème, connue pour investir le trottoir et y improviser un apéritif après la dédicace. Elle poursuit avec Le Merle Moqueur, 51 Rue de Bagnolet, dans le 20 ème.

Elle nous fait cadeau de quelques heures passées à Londres pour interviewer Vivienne Westwood, cette vieille et géniale créatrice de la crinoline punk. L'entrevue est désastreuse et la créatrice se révèle être une créature parfaitement odieuse. Amélie règle ses comptes en précisant qu'elle n'invente rien.

Cette femme qui confie en interview sa peur d'être dévorée par ses lecteurs se livre en pâture. Qu'elle ne s'étonne pas de provoquer ce qu'elle redoute, à force de jouer avec la fiction et la folie. Je referme le livre en me demandant si à trop s'exposer, elle ne finira pas par perdre son identité, elle qui craint tant qu'on ne la lui vole. C'était le sujet principal du Fait du prince et cela reste en filigrane celui de ce dernier roman.

Pétronille, Amélie Nothomb, Albin Michel, ISBN 978 2226 25831 1, en librairie le 21 août 2014

Billet consacré à La nostalgie heureuse, 22 août 2013
Billet consacré à Barbe bleue, 24 août 2012,
Billet consacré à Tuer le père17 août 2011
Billet consacré à Une forme de vie, 29 août 2010, tous parus chez Albin Michel

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