mercredi 12 novembre 2014

Hommage du Salon de la Photo à Sabine Weiss

Le Salon de la photo se tient à Paris Porte de versailles du 13 - 17 novembre 2014 et il a choisi de rendre hommage cette année à la "grande" photographe Sabine Weiss. Si je mets le mot grande entre guillemets c'est avec une forme d'affection car pour avoir eu la chance de la rencontrer plusieurs fois, je peux vous dire qu'elle est petite en taille. Mais son talent, son regard et son humour sont immenses.

Elle parle très bien de son art : Faire des images de ce que je vois dans la vie est un bonheur, une nécessité même. Pour moi, saisir l’instant, exprimer l’émotion, attraper le geste ou l’ambiance de la chose vue et de communiquer cette vision à autrui est la passion du photographe.

On connait peu de photos d'elle. L'autoportrait que voici date de 1954, une époque où la pratique du "selfie" ne se faisait pas bras tendus avec son téléphone portable

J'ai vu récemment ce même type de cliché dans le film A la recherche de Vivian Maier, le récit insensé de cette nourrice française, expatriée à New York, dont l'oeuvre photographique (quelque 30 0000 photographies) n'aura été exposée qu'après sa mort grâce à la découverte quasi accidentelle de John Maloof.
Une fois n'est pas coutume, je reprendrai l'essentiel du communiqué de presse pour vous présenter Sabine parce que je ne vais pas pouvoir réaliser une interview originale. Je vous renvoie malgré tout à deux expositions précédentes dont j'ai rendu compte sur le blog en 2009 et en 2012

Sabine Weiss est née en 1924 à Saint-Gingolph en Suisse. Elle commence très jeune à photographier avec un petit appareil en bakélite acheté avec ses économies. "Petite je faisais déjà des tirages par contact dans des petits châssis de bois que je plaçais sur ma fenêtre et que je fixais au sel de cuisine !"

A dix-sept ans, elle prend la décision de devenir photographe puisque c’est ce qu’elle aime faire par dessus tout. Elle entre à dix-huit ans dans le très réputé atelier Boissonas à Genève. "C’est là que j’ai appris la technique de l’éclairage, la retouche, la pratique des chambres en bois 18x24 et 24x30. Je faisais de tout : les tirages, les glaçages, la fabrication des bains et les livraisons chez les clients".

En 1945, elle obtient son diplôme de photographe et ouvre son propre atelier en plein centre de Genève. Là elle réalise des photographies de publicité, des portraits, commence le reportage avant de partir s’installer définitivement à Paris en 1946. Dès son arrivée, elle immortalise le Paris des années 50, ce Paris populaire qui baigne dans l’ambiance particulière de l’après-guerre.

Recommandée par un ami, elle se présente chez Willy Maywald, célèbre photographe de mode, et en devient l’assistante. "J’ai travaillé dans des conditions inimaginables aujourd’hui, mais avec lui j’ai compris l’importance de la lumière naturelle comme source d’émotion". Elle rencontre de nombreuses personnalités du monde de l’art, de la littérature, du théâtre comme Cocteau, Gérard Philippe, Edwige Feuillière, Utrillo, Rouault, Léger, Arp... assiste à l’ouverture de la maison Dior et à la présentation de la première Collection au 37 avenue Montaigne.

En 1949 elle rencontre son mari le peintre américain Hugh Weiss et décide de s’installer à son compte. Robert Doisneau découvre ses photographies chez Vogue, et lui propose d’entrer à l’Agence Rapho dont il fait partie (et où Sabine est toujours). Cette même année 1952, elle signe avec le magazine un contrat qui durera neuf ans, et travaillera pendant de longues années avec de nombreuses revues américaines comme Time, Life, NewYorkTimes, Newsweek, Town & Country, Fortune, Holiday, European Travel & Life, Esquire.

Dès 1954 elle est exposée aux Etats-Unis : à l’Art Institute de Chicago, au Walker Art Center de Minneapolis, au Bard College, à la Limelight Gallery de NewYork, au Nebraska Art Center de Lincoln, et en Allemagne à l’occasion de l’exposition «"Subjective Fotografie" d’Otto Steinert.

En 1955 le photographe américain Edward Steichen choisit trois de ses photographies pour l’exposition qu’il organise au Museum of Modern Art de NewYork "The Family of Man", événement qui marquera l’histoire de la photographie.

Dans les années soixante, elle poursuit ses collaborations avec les agences de publicité, la presse européenne et américaine, partageant son activité entre les commandes et l’approfondissement de son travail personnel. Ces dernières années, Sabine Weiss se consacre à des expositions mettant en valeur toute son œuvre dite humaniste qui la touche particulièrement.

Son travail photographique est pluridisciplinaire :
Le Portrait : passionnée de musique, elle fixe les visages de grands compositeurs, interprètes et chefs d’orchestre pour la presse mais aussi pour Pathé Marconi (Igor Stravinski, Benjamin Britten, Pablo Casals, Stan Getz, Maria Callas,...) Pour Vogue, l’Art d’Aujourd’hui, L’Oeil elle réalise des portraits d’artistes, d’écrivains, de personnalités (Cocteau, Breton, Braque, Miro, Giacometti, Dubuffet, Niki de Saint-Phalle, Françoise Sagan, Coco Chanel, Jeanne Moreau, ... )
La Mode et la Publicité : elle réalise de très nombreuses photo de mode et conçoit des campagnes publicitaires à la demande des agences dans tous les domaines (beauté, alcool, textile, mode enfantine,...)
Le Reportage : pour des commandes presse ou pour le plaisir, elle sillonne le monde.
• Et surtout l’Humain : attachée à la vie dans son quotidien, aux émotions et aux gens, son travail mêle poésie et observation sociale. "Lumière, geste, regard, mouvement, silence, repos, rigueur, détente, je voudrais tout incorporer dans cet instant pour que s’exprime avec un minimum de moyen l’essentiel de l’homme.", "Mes photos (...) expriment un certain amour que j’ai pour la vie".

Sabine Weiss récuse le statut d’artiste. Son but est de témoigner plutôt que de créer : - "J’ai toujours senti le besoin de dénoncer avec mes photos, les injustices que l’on rencontre." - "Je n’aime pas les choses très éclatantes mais plutôt la sobriété... il ne s’agit pas d’aimer bien, il faut être ému. L’amour des gens, c’est beau. C’est grave, il y a une profondeur terrible. Il faut dépasser l’anecdote, dégager le calice, le recueillement. Je  photographie  pour  conserver  l’éphémère,  fixer  le  hasard, garder en image ce qui va disparaître : gestes, attitudes, objets qui sont des témoignages de notre passage.  L’appareil  les  ramasse,  les  fige  au  moment  même où ils disparaissent".

La photographe utilise essentiellement le noir et blanc, et axe sa recherche sur un cadrage précis, une certaine lumière, des ambiances... Elle fait de la photographie un art de vivre, arpente Paris - souvent la nuit - à la recherche de scènes de rue, de vies de solitude, de jeux d’enfants, de figures humaines dans la fugacité d’une émotion... Sa formidable production dénombre beaucoup d’enfants, de vieillards, ou encore de sourires de stars... tous empreints de spontanéité et de simplicité.

Doisneau disait à propos des photographies de Sabine Weiss : "Les scènes, en apparence inoffensives, ont été inscrites avec une volontaire malice juste à ce moment précis de déséquilibre où ce qui est communément admis se trouve remis en question".

Ses photographies font partie de collections prestigieuses : Museum of Modern Art de New York (MoMA), Museum of Modern Art de Kyoto, Metropolitan Museum of Art, Art Institute of Chicago, Musée de l’Élysée à Lausanne, Centre Georges-Pompidou, Maison européenne de la photographie, Kunsthaus de Zürich, Musée français de la photographie, Musée Carnavalet.

Il était naturel que le Salon de la Photo fêter ses 90 ans avec éclat à travers une centaine de clichés représentatifs de son œuvre "humaniste". Dans une vidéo inédite de la réalisatrice Stéphanie Grosjean Sabine Weiss présente elle-même ses archives professionnelles et révèle les aspects si différents de son métier de photographe.

Enfin 9 photographes professionnels, cadets d’environ un demi-siècle ont réalisé chacun une photographie dont ils ont eu le "déclic" à partir d’une photographie de Sabine Weiss.

Ce sont  Catalina Martin-Chico, Cédric Gerbehaye, Florence Levillain, Jean-Christophe Béchet, Marion Poussier, Mat Jacob, Philippe Guionie, Stéphane Lavoué, et Viviane Dalles. Leurs clichés relèvent à la fois de l'hommage, de la citation et apportent un nouveau regard.

Je m'étais très modestement livrée à ce type d'exercice avec la complicité de Sabine il y a quelques mois.
Le salon de la Photo 
Chère Sabine
Hommage du Salon de la Photo à la photographe Sabine Weiss
Du 13 au 17 novembre 2014
Parc des Expositions Porte de Versailles 
75015 Paris 

http://www.lesalondelaphoto.com
http://sabineweissphotographe.com/

samedi 8 novembre 2014

Maya Kamaty livre son premier album Santié Papang chez Atmosphériques

Santié Papang est sorti le 27 octobre chez Atmosphériques. Je l'ai écouté en avant-première mais je n'ai pas eu la possibilité d'en parler avant aujourd'hui. C'est pourtant peu dire que j'ai aimé : je l'ai écouté quasiment en boucle à longueur de temps, pour m'imprégner de toutes les nuances que l'artiste a réussi à harmoniser sur cet album.

La pochette est surprenante, ultra sophistiquée, ne ressemblant pas à ce que Maya Kamaty est dans la réalité, naturelle et attachante.

Si elle a déjà un long passé de festivalière elle n'est pas encore connue du grand public. Pourtant Maya Kamaty a été la première femme lauréate du Prix Alain Peters et du Prix des Musiques de l’Océan Indien en 2013. Et Santié Papang est son premier album.

La chanteuse revendique désormais ses origines réunionnaises. Elle est née d'un père musicien-chanteur (Gilbert Pounia) et d'une mère conteuse qui tous deux ont milité pour imposer la culture réunionnaise. On pourrait penser que ce fut déterminant pour asseoir une vocation artistique. Elle a refusé cet héritage pendant longtemps, jusqu'à ce que tout finisse par l'envahir et s’installer en elle, sans même que sa conscience n’en soit alertée, reconnait-elle.

La belle langue créole de son île, le vent chaloupant du Maloya, la musique et le chant traditionnel de sa terre de naissance et de vie, entraient en elle à son insu, attendant le moment propice pour s’imposer à elle.

Elle signe tous les textes, en créole. Maya Kamaty ne s’interdit néanmoins rien. Surtout le droit de bifurquer vers là où elle ne pensait jamais aller comme chanter en français les deux textes que lui a écrit le poète Michel Ducasse, Ecris-moi et Comme un refrain. Dans l'une ou l'autre langue l'album ouvre grand les fenêtres de l'imaginaire.

Le premier titre, Ansam, finit par être limpide même à celui qui n'a pas l'oreille habituée à ce créole là. D'ailleurs vous savez peut-être qu'à la réunion les métropolitains sont appelés les "zoreilles" parce que précisément ils font tout répéter, espérant comprendre ... On a l'impression de se balancer dans un fauteuil à bascule sous la varangue (sorte de véranda ouverte sur le jardin) en écoutant la voix langoureuse de Maya. Mais pour elle c'est la crainte de l'ouragan à laquelle elle songe, barricadée dans la maison en attendant que l'alerte cyclonique soit levée.

Ecris-moi arrive juste après. Il nous donne très envie de danser. Et nous sommes surpris de presque tout comprendre, sans percevoir que le texte est totalement français. C'est que la poésie de Michel Ducasse est plutôt dense, extrêmement travaillée. On a envie de le paraphraser en le citant : le jeu en vaut la dentelle.

Retour au créole avec Son zié dans une nouvelle intonation. Elle y dénonce les violences conjugales., encore tabou à La Réunion. Le kayamb, son instrument fétiche, résonne étonnamment. C'est sans doute une question de rythme.

Le kayamb est utilisé dans les Mascareignes pour jouer le séga et le maloya. C'est un instrument de percussion idiophone par secouement. Il incarne l’âme de la musique Réunionnaise, résumant toute l’histoire de l’île et l’héritage des esclaves des plantations de cannes à sucre. Ce sont eux qui ont construit les premiers kayambs avec ce qu’ils trouvaient sur place : des roseaux ou des tiges de fleurs de canne à sucre liés entre elles composant deux panneaux montées sur un cadre en bois léger, à l'intérieur duquel on met des petites graines rondes et dures de safran marron, de kaskavel ou de conflor, le tout maintenu par 3 lanières de cuir de peau qui assurent l'homogénéité et la robustesse de l'ensemble. Les graines produisent un son caractéristique lorsqu'elles s'entrechoquent, pareil au bruit des vagues

Le joueur de Kayamb tient son instrument horizontalement. Il le secoue avec l'aide des deux mains en se cambrant légèrement vers l'avant dans un mouvement dansant et en impulsant le mouvement du bout des doigts. 

J'ai particulièrement apprécié la piste 4 Comme un refrain parce qu'on y entend pleinement la voix de Maya, libérée des instruments (on ne perçoit le kayamb qu'à la toute fin). J'ai fini par trouver à qui elle me faisait ici penser, à la chanteuse Daphné.

Suit Santié Papang, qui donne le titre à l'album, tout imprégné de maloya. Elle évoque le mode de vie sur les hauteurs de l'île et les nombreuses fêtes qui sont des moments de purs partages.

La batterie s'affirme avec Mové Rev dans un créole plus "français" dirais-je dans une très belle musicalité qui s'exprime en "plages". La voix s'efface régulièrement pour laisser s'exprimer les instruments et d'autres émotions, en l'occurrence le puits sans fond d'Alice au Pays des Merveilles.

Ti Kok s'inscrit dans une des problématiques de l'île. Il y est question des zoreilles et d'un frère marron (évadé) dans une atmosphère ultramarine. Il est dédié à son frère pour signifier que même si on vit éloignés géographiquement la pensée et l'amour sont plus forts que tout.

Maya exprime de la rage dans Ti Brine. On a envie de comprendre ses propos. Cela tombe bien, si je puis dire car le livret comporte la traduction de chaque chanson. Les paroles ne sont guère plus claires en français mais le regret et la nostalgie sont nets. C'est l'histoire d'une jeune fille qui se languit de la pluie. Il faut savoir que le Maloya, ce blues ternaire issu du chant des anciens esclaves travaillant sur les plantations de canne, et qui est la fierté des Réunionnais fut banni par les autorités, et interdit officieusement jusqu'en 1981.

Mazine évoque les incivilités. Dernié Viraz est inspiré de la vie de Billie Holiday, parlant d'abandon, d'oubli de soi et des dégâts de l'alcool.

Zanfan est une berceuse et Véli c'est l'étoile du berger, une chanson d'espoir et d'amour.

Maya Kamaty (un nom formé en associant deux prénoms, le sien, et celui d’une femme debout, marginale et intense, dont lui a beaucoup parlé son père) avait fait du Maloya le fil conducteur du folk contemporain qu’elle crée en compagnie de son groupe, avec qui elle se produit pour la première fois le 8 mars 2012. Une date à la saveur symbolique. Les femmes ont mis du temps avant d’oser s’emparer du Maloya. "Quand je vois le combat qu’a mené ma mère pour la langue créole et le Maloya, pour moi, c’est un exemple fort. C’est comme si, nous les femmes, nous étions monté dans le train en marche pour nous positionner, en tant que femmes, dans le Maloya" commente Maya.

Ce premier album de Maya Kamaty associe les instruments traditionnels (kayamb, roulèr) aux sonorités de guitares plus contemporaines pour produire un blues métissé de maloya, la musique emblématique de la Réunion. Certains concluront que sa voix se cherche sur la voie qu'elle trace... l'image est plus que juste tant elle exprime des nuances différentes d'un titre à l'autre.

Et si vous pouvez allez la voir en scène la sensation sera plus forte encore : après une tournée en Corée, en octobre elle a fait une halte à Paris puis au Pédiluve de Châtenay - Malabry (92). Début novembre elle fut aux Liaisons Musicales de Marcq-en-baroeul (59), au Festival Vand'Influences de Vandoeuvre-les-Nancy (54) puis à l'Auditorium de Saint Florent le vieil (49).

Le 20 novembre elle sera au Mundial Montréal à Montréal. Le 7 mars 2015 à la Journée de la femme de Magny-les-Hameaux (78), le 9 avril au Coquelicot de Fougères (35) et le lendemain au Théâtre Victor Hugo de cette même ville. On peut suivre son actualité sur son adresse facebook.

Dans quelques jours je vous emmènerai faire un autre voyage, découvrir d'autres rivages marins ... en Baie d'Arcachon, et je vous promets quelques surprises.

mercredi 5 novembre 2014

La Bûche de Noël revisitée par les "Maisons" de Guy Martin

Double surprise à mon retour : les rues parisiennes ont accroché les guirlandes de lumière annonçant Noël et une invitation à découvrir les dernières créations de Guy Martin pour célébrer comme il se doit les festivités de fin d'année. De quoi supporter d'avoir quitté le cadre idyllique de mes vacances sous l'été indien.
Rendez-vous nous est donné au 68 Guy Martin, le restaurant qui se cache au sous-sol de la boutique historique, totalement rénovée du prestigieux parfumeur, Guerlain.

Les 50 tables ont été rassemblées pour composer un buffet gourmand.

Trois Bûches majestueuses, méritant la majucule, attendent chacun des invités. L'ordre de dégustation est un dilemme. On commencera par la buche en forme de bouteille de champagne à croquer qui sera servie au grand véfour, sous les arcades du Palais-Royal, juste derrière la Comédie-Française.

On reconnait le coing, la mandarine, le kaki, tous des fruits orangés gorgés de soleil.
Nous poursuivons avec celle qui sera proposée au 68 Guy Martin, toute empreinte du souffle de Shalimar, ce parfum canonissime présenté en 1925 lors de l'Exposition internationale des arts décoratifs de Paris, au Grand Palais.
Et la plus orientale des fragrances de la maison séduit toujours autant. 

Elle a été créée en hommage à la jeune princesse indienne, d'origine persane, Mumtaz Mahal pour laquelle son époux, l'empereur moghol Shah Jahan, fit construire et le plus emblématique des mausolées, le Taj Mahal.

Shalimar est le nom donné par divers souverains moghols à des jardins, notamment en Inde et le flacon, dessiné par Raymond Guerlain, est inspiré d'une vasque.

C'est le "nez" du parfumeur, Thierry Wasser, qui a donné à Guy martin les ingrédients caractéristiques de ce jus : bergamote, vanille de Madagascar, fève tonka ... que nous retrouverons en évocation dans le dessert comme un hommage.

Cette bûche est un voyage qui séduira beaucoup les femmes.
La troisième proposition est sortie des cuisines de l'Atelier Guy Martin. C'est la plus surprenante, voire déroutante pour ceux qui ont des goûts disons classiques. C'est que la cuisine est un art toujours en mouvement, ne serait-ce que sous l'influence de la saisonnalité.

Les gourmets qui connaissent les épices apprécieront l'alliance entre le café, la vanille, le cumin, la cardamone et le gingembre à condition d'accepter de dépasser les préjugés et d'attendre autre chose de ce type de dessert qu'une énième version au marron glacé.
Paraphrasant Guy Martin, je dis souvent qu'il faut gouter jusqu'à 15 fois avant de prétendre déterminer si on aime ou pas un produit. Cette bûche illustre ce principe et il faut l'aborder sans préjugés.

La rencontre avec un nouvel épice doit être répétée pour parvenir à en mémoriser les caractéristiques, forcément différentes selon les conditions de dégustation et les interactions avec d'autres substances. C'est à ce prix qu'on devient libre ensuite de le choisir, ou de l'écarter.
Pour ma part j'ai apprécié la légèreté et la subtilité de cette bûche. Mais je vous laisse juge de vos préférences, tout comme le parfumeur laisse la femme décider de son parfum entre Sous le vent, Mitsouko ou ... Shalimar.
On pourra aussi avoir envie de découvrir l'univers du chef Guy Martin à travers l'un de ses ouvrages ou d'aller encore plus loin en participant à un des ateliers qu'il propose. C'est toujours un très beau moment. A cette occasion je vous redonne la recette du foie gras au citron vert telle que je l'ai apprise auprès de ses cuisiniers.

mardi 4 novembre 2014

Panache, des photographies d'Alain Fouray exposées chez Deyrolle

Les connaisseurs savent que depuis 1831 la maison Deyrolle est le temple de la taxidermie. C'est l'adresse à connaitre si on veut donner à son home une atmosphère de cabinet de curiosités.

J'y étais ce soir pour le vernissage de l'exposition joliment intitulée Panache et je n'ai pas résisté à la tentation de faire quelques clichés évocateurs, certes moins réussis que ceux d'Alain Fouray mais qui vous donneront un aperçu de ce que vous pourrez y trouver à longueur d'année.

Louis Albert de Broglie est très présent dans cette entreprise qu'il a rachetée en 2001 et vous serez accueilli dans l'escalier par le Prince jardinier, non pas en personne, mais dans sa version animalière.

La boutique-musée a retrouvé sa vocation première et le terrible incendie de 2008 est presque oublié.

La démarche pédagogique demeure et les planches ont la part belle. Les boîtes destinées aux collectionneurs sont toujours fabriquées ici par les meilleurs artisans et la grande spécialité demeure la vente d'insectes.

On pouvait voir ce soir le travail en cours, discrètement écarté pour dégager de la place. Il faut dire qu'il y avait foule pour admirer le travail photographique d'Alain Fouray qui revisite le mode de représentation habituel d'une fascinante collection d'oiseaux naturalisés.

Entre abstraction et figuration, le photographe "réincarne l'oiseau" par un cadrage resserré sur le corps et interroge sur la perception de l'image et sur "l'objet de contemplation". Il donne à voir cette alchimie à la fois magique et sensuelle de l'habit et de la plume, associant comme il le dit lui-même, le beau et le bizarre.

Il nous est donné à regarder sous un angle inhabituel le Coq de Sonnerat ...
... l'Eider à tête grise ...
 ... la Sarcelle d'hiver

Ce sont plus de 35 photographies qui devaient être présentées jusqu'au 22 novembre mais l'exposition sera prolongée d'une semaine. A cette occasion, un livre de 112 pages est édité avec la collaboration du papetier Fedrigoni France et de Fot imprimeurs.

Les images sont surprenantes, voire déroutantes, toujours étranges. La façon qu'il a choisi de cadrer chacun de ses modèles par un plan resserré sur leur corps, sans rien laisser voir ni de leur tête, ni de leurs pattes les verse à l'ordre d'une énigme. Rien n'y est révélé que leur gorge, leur poitrine et leur abdomen en un tout unifié par leur plumage.

Pour avoir tenté moi-même de prendre des clichés d'oiseaux dans la réserve ornithologique du Basin d'Arcachon je suis époustouflée par la qualité des images d'Alain Fouray. Sans mettre en question son talent je comprends mieux son travail en apprenant qu'il ne les a pas réalisées dans la nature mais au muséum de Rouen.

Photographe pour les grands travaux, l'architecture et la publicité, Alain Fouray apprécie de réaliser aussi des clichés qui s'inscrivent dans une démarche personnelle. Pour lui qui a grandi dans cette ville, le museum d'histoires naturelles est ce lieu de mémoire où, enfant, il déambulait à la découverte émerveillée des beautés de la nature. De retour sur place, le photographe qu'il est devenu a marqué le pas devant l'extraordinaire collection d'oiseaux naturalisés que recèle l'institution normande. 

Il m'a donné envie de me risquer à l'expérience, un peu maladroitement et en acceptant le niveau de lumière qui régit l'espace. Le gros plan permet de repérer des effets de texture jusque là peu visibles et exalte la dimension onirique.
On pourra aussi visiter cette exposition en regardant avec une attention particulière les volatiles naturalisés qui sont installés chez Deyrolle. Comme cette corneille posée sur un crâne, ce rapace, un paon blanc, ...
... une étagère où se sont posés une série de gallinacées ... tandis qu'un oiseau de nuit surveille les allers et venues de la rue du Bac.
Panache, une exposition du photographe Alain Fouray jusqu'au 29 novembre 2014
Deyrolle, 46 rue du Bac - 75007 Paris , 01 42 22 30 07
Le lundi : 10h-13h et 14h-19h
Du mardi au samedi : 10h-19h

vendredi 31 octobre 2014

Accordez-moi Paris au Ciné XIII Théâtre

Les créateurs définissent le spectacle comme une comédie familiale historique interactive. C'est le mode de fonctionnement de la troupe des Visites-Spectacles dont j'avais vu l'énigme des Passages couverts. J'ai retrouvé leur mode opératoire ce soir, à ceci près qu'au lieu de leur emboiter le pas à travers les rues nous étions tous confortablement assis dans les fauteuils du Ciné XIII Théâtre.

Le lieu à lui seul vaut d’être découvert. C’est là que Claude Lelouch a tourné Edith et Marcel dans un décor qu’il a volontairement fait réaliser pour rappeler les années 1930. Avant d’être un cinéma ce fut déjà un théâtre sous le nom de Théâtre du Tertre. Et si on remonte encore en arrière on apprend que c’était un cabaret clandestin souterrain, installé en 1872 dans les anciennes carrières de Montmartre.

Etienne Mallinger s’est appuyé sur ces éléments pour concevoir une pièce de théâtre participative où s’entremêlent secrets, meurtre et passion dans un esprit qui fait penser aux histoires extraordinaires de Pierre Bellemare. Le public est mis à contribution pour résoudre une mystérieuse affaire qui se déroule au XIX°ème siècle et démasquer le ou la coupable.

Tout au long de la représentation on engrange des anecdotes sur Paris au travers de deux siècles d’histoire en passant par la Bastille, le Père Lachaise, et bien sûr la Butte Montmartre…

On apprend par exemple que la station de métro Abbesses est la plus profonde de Paris, à moins 38 mètres, que el quartier de la Goutte d’or a été appelé ainsi parce qu’on pouvait y consommer du vin sans payer de taxes et même que le méridien de Paris passait juste dans le jardin voisin avant que celui de Greenwich qui ne soit reconnu comme repère officiel en 1911.

Les pompiers s’appelaient sapeurs-pompiers parce que leur première fonction fut d’abattre les bâtisses en bois pour limiter la propagation des incendies au Moyen-âge. C’est pourquoi ils défilent encore sur les Champs Elysées en arborant sabre ou épée.

C’est un type de théâtre particulier sans grande ambition historique ou culturelle. Ses qualités tiennent à l’interprétation, parfaitement maitrisée par des comédiens aguerris, autant au théâtre de texte qu’à l’improvisation et à la nature des relations avec le public. Une après-midi en leur compagnie augure de passer un excellent moment, même pour des enfants à partir d’une douzaine d’années. Les spectacles auxquels on peut venir en famille sont suffisamment rares pour que ce soit souligné.
Accordez-moi Paris, d'après un texte d'Etienne Mallinger
Mise en scène : Jean-Philippe Azema & Romain Pissenem
Avec en alternance : Hermine Daglia - Nolwenn Tanet - Caroline Mercier - Carole Sauret - Thibaut Landier - Jean-Philippe Mole - Robin Barde - François Bernard - Jérôme Rodriguez - Jérôme Setian
Au Ciné XIII Théâtre, 1 Avenue Junot, 75018 Paris
Durée : 1h30, Tous les samedis et dimanches à 17h00
Ainsi que les mercredis, jeudis et vendredis à 17h00 pendant les vacances de la Toussaint
Métro Abbesses ou Lamark Caulaincourt
Montmartrobus : Arrêt Moulin de la Galette

A signaler que La liste de mes envies est elle aussi programmée toujours dans ce théâtre jusqu'au 10 janvier 2015
Pour connaitre les autres « Visites Spectacles » : Tél: 01 48 58 37 12
Email: info@visites-spectacles.com

lundi 27 octobre 2014

Comtesse du Barry prépare les fêtes...


(mis à jour le 23 novembre 2014)

Lundi 27 octobre 2014, la France est passée à l’heure d’hiver. Chez Comtesse du Barry on prépare les coffrets de Noël. Pourtant, le Sud-Ouest respire encore sous un soleil qui ne ménage pas ses rayons.

Parmi les nouveautés, c’est aujourd’hui que démarre la commercialisation des coffrets Extraits de terroir qui s’ouvrent comme un livre, regroupant les plus belles recettes de terrine et de rillettes de la marque, ainsi qu’une peinture spécialement réalisée par un artiste. Des coffrets que l’on aura envie de recycler (pour conserver ses bijoux, ses lettres d’amour, sa lingerie fine) à défaut de les regarnir de nouvelles boites, une fois les premières épuisées.

Les locaux sont installés au cœur de la région Midi-Pyrénées, dans le Gers, à Gimont, depuis 1980. Le hall exhibe aussi bien les affiches de la nouvelle identité visuelle que d’anciennes machines, comme cette malaxeuse sous-vide (1950) qui a servi à fabriquer les premiers blocs de foie gras, dont l’entreprise a inventé la recette en 1954.

L’idée a germé en voyant se perdre les échantillons au moment du contrôle des foies livrés par les producteurs. La qualité a toujours été une obsession. Les foies sont déposés sur une grande plaque et une sorte de cuillère à melon en prélève une infime partie pour réaliser un test de fonte.

Car le meilleur foie en terme de saveur ne pourra pas être employé s’il ne résiste pas à la température de la conserve. Le consommateur serait déçu d’avoir autant de gras que de chair. Les meilleurs foies au regard de ce critère seront travaillés mi-cuits. Les autres seront broyés-hachés et transformés en bloc dans la malaxeuse.

On m’a d’ailleurs expliqué que le bloc a été conçu pour rendre le luxe accessible à une clientèle qui voulait oublier les privations de la guerre. Il est donc parfaitement tartinable alors que c’est un crime pour un foie entier. Dans son livre, Un roman français, Frédéric Beidbeiger raconte que sa mère distingue les personnes de bonne éducation à ce détail en poussant vers eux une assiette de foie gras. Ce n’est qu’affaire d’éducation au bon goût.

Pour fêter les 60 ans de l’invention, Comtesse du Barry a créé cette année 4 recettes de blocs de foie gras, à la figue, au Sauternes, au Jambon de Bayonne. Ce sont les Harmonies que l’on trouve sur le site Internet et qui sont bien entendu parfaitement tartinables sur toasts.
L’usine date environ de 1930. Bâtie rue Monplaisir … cela ne s’invente pas ! Le portrait de la Comtesse est encore bien visible en arrivant du bas de la rue. Et tous les employés passent une journée en production pour comprendre comment on y travaille, de façon artisanale. Je connais quelqu'un qui se souvient avoir cuisiné la choucroute et terminé en plaçant 4 grains de genièvre exactement au même endroit dans chaque boite.

Historiquement on produisait du foie gras d’oie, celui qui était fait avec du canard était réservé à la consommation des producteurs. La tendance s’est renversée dans les années 70 avec la hausse de la demande.

L’oie se comporte comme un animal de compagnie. Elle est très attachée à ses maitres. Elle vient se faire nourrir docilement mais il faut procéder avec savoir-faire et douceur, toujours manuellement. Et la nourri uniquement avec du grain. Un éleveur expérimenté ne parviendra pas à en gaver plus de 10 à l’heure. Quand on sait qu’il faut le faire trois fois par jour on comprend que le prix de l'oie soit supérieur à celui du canard.

Les mulards (canards) ont un gosier plus souple. Ils sont plus robustes, plus faciles aussi à élever et à gaver, et seulement deux fois par jour. Ils assurent de plus grosses productions de foies.

Comtesse du Barry est la seule entreprise "de taille industrielle" à faire encore du foie gras d’oie en s’approvisionnant chez huit producteurs alors qu’ils en ont une douzaine en canards. Avec la crainte de connaitre la rupture d’ici une vingtaine d’années car la relève se fait rare. C’est tant de contraintes que les jeunes perdent courage comme dans tout le secteur agricole.

Tout ce qui est vendu sous la marque est labellisé "made in sud-ouest". Les saumons proviennent d’Ecosse et des fjords de Norvège mais le rachat de l’entreprise par Maïsadour en 2011 a rendu possible d’investir dans un atelier spécifique à Brioude où il est découpé. Le caviar est un caviar d’Aquitaine, en provenance d’une ferme d’élevage en Dordogne.
Les consommateurs vont bientôt découvrir une nouvelle communication dans un cadre baroque en osant l’humour tout en affirmant les valeurs de l’héritage culturel. Des portraits anthropomorphiques d’une oie, d’un canard, une pintade, un cerf qui chacun affirme une "parole de Comtesse", en fait tout ce qui tient à cœur à la marque.

Je dirais que la Comtesse est devenue femme.

vendredi 24 octobre 2014

Marie d’en haut d’Agnès Ledig

Ce premier roman avait été récompensé par le coup de cœur des lectrices du Prix Femme actuelle. Le second, Juste avant le bonheur, paru en 2013 chez Albin Michel a remporté le Prix Maison de la Presse (lien en fin d'article sur la critique que j'en avais faite en mai 2013).

Agnès Ledig l'écrit en préambule Les enfants, c’est la vie. Elle campe deux personnages principaux. Le premier est le lieutenant Olivier Delombre, fondamentalement binaire, qui catégorise tout  de manière catégorique : zéro ou un. Marie est différente, inclassable et Olivier ne sait pas où la ranger ... au cours d’un premier face-à-face qui rend la virgule envisageable. (p.19) Quant à elle il serait un parpaing fourré à la frangipane. (p.26)

L’un et l’autre sont fragiles et blessés. Lui capable de chialer sur Cabrel et ses chevaliers cathares, une chanson qui, soit dit en passant ne m'émeut pas plus que ça. Ils n’ont que sept siècles d’histoire … et des charniers géants. (p. 101)

Phobique des araignées, il tombe bien avec cette femme dont le chien dévore ces petites bêtes avec délectation. Elle a le chic pour composer poésies, alexandrins et haikus. Il n'est heureux que sur son vélo et dans ses cahiers à dessin. C'est pas de chance d'être policier quand on a un tel coup de crayon.

La seconde rencontre est musclée. La frêle Marie terrasse le dur à cuire et le ligote pour l’empêcher de nuire … Ses multiples demandes (implorations) de pardon le rendent attachant à peine détaché. (p. 58) C'est que si la belle n’a pas un sale caractère, elle a du caractère. (p. 149)
Agnès Ledig a tricoté un récit choral qui permet au lecteur de se glisser dans la psychologie de chacun des personnages.

Mémé me disait qu’on ne peut pas refuser les excuses de quelqu’un, quand elles sont sincères. Il faut les utiliser comme une éponge humide sur le tableau noir et se laisser la chance de réécrire une autre leçon. (p. 67)

Pour la troisième rencontre il apportera un Cabernet d’Anjou Vendanges tardives.

Il n’y a pas que les vaches dans la vie (et Suzie). Le paysan est aussi comptable, secrétaire, météorologue, mécanicien, botaniste, tout ça pour une bouchée de pain. P. 166-167 on peut lire deux pages terribles sur la condition agricole qui rendent limpides les motivations du gars qui s’est pendu dans sa grange parce que c’est trop dur de boucler les fins de mois ou de vivre seul, ou les deux.

L'auteur ne nous épargne pas les difficultés : un vélage difficile comme un accouchement en bétaillère. On apprend les vertus du colostrum qui fait des miracles à de multiples reprises.

C'est surtout un roman psychologique sur les diverses dimensions de l'amour filial, que l'on soit le père biologique ou pas. A cet égard, Antoine, le parrain, a peur que Suzie l’oublie un peu parce qu’Olivier est là, et Olivier a peur de ne pas trouver sa place parmi eux (p. 224). C’est parce qu’ils sont fragiles que les hommes ont besoin de bomber le torse pour se rassurer … dit Marie. Ne serait-elle pas gentiment misanthrope ? Avec en tout cas un coté un peu vieille France malgré un tempérament de feu.

Elle a gardé ce qu’elle aimait de l’époque de ses grands-parents, en y ajoutant le progrès qui leur faisait défaut. (p. 188)

C'est aussi un roman qui nous parle des combats intérieurs, lesquels sont exacerbés quand on se sent prisonnier entre sa conscience et ses désirs. A force de voir la pluie tomber on se dit que le soleil est une vue de l’esprit (p. 230). Incroyable cette capacité qu’a l’homme de douter de son rêve quand il le réalise.

Le rêve est à portée de mains grâce à une somme d'argent qui tombe du ciel. Marie l'acceptera-t-il ? Se laissera-t-elle convaincre par les arguments d'Olivier : L’argent n’a ni odeur ni émotion. C’est juste un bête outil qui permet de vivre, d’échanger, d’acheter et de vendre. (p. 244)

Vu sous cet angle l’argent est une chance. On a tous nos blessures, et si on ne prend pas un peu soin les uns des autres, comment on fait pour guérir ? (p. 245)

Arrivent les projets, les enfants, un décès encore, mort in utero, mort dans l’âme. On ne s’en remet jamais. On se relève mais on reste marqué par la chute. On boite. (p. 297)

Trente ans passent. La fin, le cancer du sein, génétique, les livres de Elisabeth Kübler-Ross, et autres témoins de leur "near death experience" puisque, dit-elle, les femmes enceintes lisent bien des livres sur l’accouchement… (p. 310) Suivent quelques pages magnifiques encore pour dire le chagrin force dix.
Olivier fera imprimer un livre de haikus qu’il illustrera : il restera une trace de son cœur et de tes mains.

Antoine restera le confident, le psy, le matelas moelleux pour les soirs de chagrin. L'auteur le compare à Amma, cette Indienne qui a déjà serré dans ses bras 26 millions de personnes (p. 312).

J'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai trouvé très fort pour un premier. Le second ne dément pas le talent d'Agnès Ledig.

Amusant, la couverture du second livre est encore un enfant, un garçon cette fois. Il a reçu le Prix en mai 2013 et je l'avais beaucoup apprécié.

Marie d’en haut d’Agnès Ledig, éditions Les Nouveaux Auteurs, Prisma Presse, 2011

lundi 20 octobre 2014

Le poison d'amour d'Eric-Emmanuel Schmitt chez Albin Michel

Après l'Elixir d'amour dont les adultes étaient censés s'abreuver, Eric-Emmanuel Schmitt a concocté le Poison d'amour pour étancher la soif des adolescents. Il a utilisé pour le second le verso du visuel de la couverture du premier. Il faudra trouver autre chose pour la tisane d'amour qui abordera les passions du quatrième âge ont il nous donne les prémices dans son dernier opus.

L'éditeur annonce un roman. On découvre presque une pièce de théâtre avec, à l'intérieur, une mise en abîme de Roméo et Juliette. Evidemment c'est Julia qui ambitionne de jouer le rôle titre féminin. Ce sera plus compliqué de trouver Roméo.

L'affaire de poison est cousue de fil blanc, même si le rebondissement qui intervient dans le dernier tiers est plutôt bien trouvé.

Mes enfants sortent tout juste de cette période délicate qu'est l'adolescence. Les moeurs évoluent à une vitesse folle. Je suis peut-être déjà "out" et Eric-Emmanuel Schmitt s'est sans doute ultra documenté pour écrire des dialogues plausibles dans la bouche des jeunes d'aujourd'hui. Mais je n'ai pas reconnu les paroles que j'entendais hier ... Les femelles du lycée, (p. 30) coller mieux qu'une moule (p. 40), des sentiments monochromes (p. 43), être un enfant requiert beaucoup d'indulgence envers ses géniteurs (p. 63), être heureuse jusqu'à la fureur (p. 97), les soirées essorantes (p. 116),  toutes ces expressions me semblent davantage relever de la plume d'un écrivain que du feutre d'une jeune fille.

Quant aux situations, les avortements à répétition, la criminalité sous forme d'appel au secours, la découverte de l'homosexualité du père ... ce sont des sujets qui ont certes une belle portée dramatique mais on conviendra que ce n'est pas le lot commun de la plupart des teenagers.

Il fait dire à Colombe (p. 19) que selon les statistiques nous aurons plusieurs métiers et formeront plusieurs couples. Je ne suis pas sûre pour autant que les jeunes aient renoncé au rêve de l'amour éternel. Une des jeunes filles reprend à son compte la sublime (mais paradoxale) théorie shakespearienne : Si tu ne m’aimes plus, c’est que tu ne m’as jamais aimé.

Amour, haine, élixir ou poison tout serait affaire de dosage.

L'auteur veut nous faire croire qu'ils sont à ce point désabusés qu'ils préfèrent vivre dans l'idée que l'amour est à considérer comme une denrée périssable. Pourtant il nous démontre l'inverse car ses personnages sont prêts à mourir d'amour. Et c'est Colombe, au prénom lui aussi évocateur, qui délivre l'ultime message au lecteur : Aimez avant de mourir !

Les quatre jeunes filles du romancier Schmitt sont quatre copines au profil hystérique, disons pour le moins excessif ou cyclothymique. On évitera de juger leurs actes comme relevant de la perversité, ou alors d'une manière inconsciente, ou malencontreuse. On dira que c'est la naïveté de la jeunesse.

On dira aussi que c'est l'effet des hormones, potentialisé par l'accélération de la communication, même si étonnamment, l'auteur n'abuse pas de l'emploi du téléphone, des mails et des textos, et encore moins des sextos auxquels on m'a dit que les ados étaient initiés.

A lire avant ou après le second volet de ce dyptique, ne serait-ce que pour vérifier l'assertion de Shakespeare : l'amour altère le jugement. Si j'étais prof de lettres je donnerais le sujet en dissertation.

Le poison d’amour, Éric-Emmanuel SCHMITT, chez Albin Michel, sortie en librairie en octobre 2014

samedi 18 octobre 2014

Le Spoutz d'après Marcel Pagnol par la Compagnie Marius

Un temps fort du Théâtre Firmin Gémier, nomade pour l'occasion. Une troupe qui arrive avec ses gradins, on se doit de l'accueillir dans un lieu adéquat. Ce sera le gymnase du COSOM. La Comp. Marius est OK. Habitués au plein air tous les comédiens ont adopté l'endroit  sans discuter car il est destiné à être détruit. On sent d'entrée de jeu que ces gens là ont une belle âme.

Et pourtant l'acoustique y est déplorable. Waas Gramser nous a dit après le spectacle qu'elle abandonnait d'être comprise. C'était exactement ce que j'ai pensé au cours de la soirée : Allez, je renonce à tout comprendre.

Le Spoutz a été écrit par Marcel Pagnol, immortalisé au cinéma par Fernandel en 1938. C'est l'histoire d'un apprenti épicier qui rêve de grandeur. A force d'y croire cela deviendra peut-être une réalité.

Toute la troupe s'amuse avec le jeu. On entend l'accent flamand et on oublie que la pièce a été créée à Marseille.

Pourtant la Comp. Marius nous propose, avant de nous installer sur leurs gradins, de casser la croute dans une ambiance méditerranéenne, avec une sardine et un verre de muscat, le tout à des prix quasi coutants, respectivement 4 et 2 €. On se sent responsables de fournir à manger à tous ceux qui sont venus en autobus. Et quand ils restent plus longtemps ils installent une vraie cuisine. Le public apprécie ce partage, en prenant le temps de s'installer. cela facilite le dialogue.

On assiste aux derniers préparatifs, à l'installation des costumes en coulisses ... on se met dans l'ambiance de manière plus conviviale que les traditionnels trois coups précédents le lever de rideau.

D'ailleurs point de rideau ici. Tout se fera "à vue" comme dans la tradition d'un théâtre de tréteaux très simple.
Ce ne sont pas de "vulgaires" sardines que la Compagnie a sélectionnées. Ils ont choisi la Belle-Iloise, de belles boites, et délicieusement bonnes. Le choix est aussi large que la sardine qui a bouché le port de Marseille.
On s'installe progressivement dans les gradins de bois, comparable à un amphithéâtre universitaire, prêts à assister à une leçon de théâtre composée de 57 tableaux et 34 personnages avec seulement cinq acteurs pour tout faire.

Pour les acteurs, c’est un plus, une force que la pièce ait été écrite pour une troupe par celui qui  à l'origine interprétait lui-même le rôle principal. Et très franchement, Kris Van Trier se mesure tout à fait à Marcel Pagnol, Raimu ou Fernandel. Il y a certainement quelque chose de jouissif et de très intime pour eux. Comme un frère toujours à leurs côtés. Je pense que ces rôles sont des cadeaux.
On reconnait des répliques mythiques : Il faut travailler pour vivre. Le métier d'épicier est noble. Tu n'es pas bon à rien, tu es mauvais en tout ! C'est toi qui te fout de notre gueule ou eux de la tienne ?  un petit idiot qui se prend pour un grand acteur. Alors quand je pleure ça les fait rire ? Tu n'as jamais pu faire comme les autres.
Voilà résumé l'essentiel de la pièce. Irénée rêve de devenir comédien et il saisira l'occasion de jouer un rôle phénoménal dans un film phénoménal.

Les comédiens aiment faire du théâtre en extérieur depuis 1999, même s'il pleut affirment-ils. C'est une question d'atmosphère. Chaque lieu est un défi. Et surtout cela restitue un espace de liberté aux spectateurs. D'ailleurs une voiture traversera l'allée qui longe le gymnase. Et ils ont beaucoup d'astuces et d'idées pour convoquer le rire : des portes trop petites, un singe, un canon ... sans parler des interactions avec le public (des collégiens ce soir). Ils n'hésitent pas à amender leur texte, glissant une allusion à un acteur "français" comme Gérard Depardieu ou une exhortation en guise de conclusion : Continuez la France, je vous aime !
On entend avec nostalgie Luis Mariano. La farce est violente mais la fin est heureuse. On ne se quittera pas sans pouvoir de nouveau discuter avec la troupe. L'usage veut qu'ils offrent toujours de partager "le mousseux" après le spectacle.
La troupe jouera en néerlandais et en français à Bruxelles. Tout s'arrange en parlant dans une autre langue, cela aide à prendre un peu de distance, soulignera Waas Gramser qui signe la mise en scène avec Tris en insistant sur le fait qu'ils ont toujours travaillé ensemble.
Le rôle du Spoutz est difficile parce qu'il n'est pas bâti, à l'inverse de Marius, sur des répliques saccadées comme une parie de ping pong. Les acteurs n'avaient pas vu le film avant de commencer leur mise en place. Aujourd'hui ils estiment ce film trop romantique et trop sérieux. C'est un drame, mais trempé au fer de l'humour. ce sera leur dernier mot.

Le Schpountz, d'après Marcel Pagnol, au COSOM d'Antony (92)
Jusqu'au 19 octobre puis en tournée

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