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vendredi 24 juillet 2020

Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon

Catherine Bardon a poursuivi la saga de la famille dominicaine en publiant le tome 3, intitulé Et la vie reprit son cours qui fait suite aux Déracinés, salué par de nombreux prix, et à L’Américaine tous trois aux éditions Les Escales.

La série est addictive parce que les personnages, bien qu'exceptionnels, sont profondément humains. A tel point que le dernier ouvrage nous abandonnant fin septembre 1979 nous attendons maintenant un quatrième.

Comme dans les précédents tomes, les chapitres sont toujours courts, et l'écriture rythmée, donnant le sentiment d'assister à un diaporama laissant notre esprit vagabonder un peu entre les chapitres. 

J'aime beaucoup la ponctuation du texte par des expressions locales, souvent non traduites, et à ce propos intraduisibles littéralement,  mais compréhensibles dans le contexte comme la parada, qui est un endroit où l'on peut s'arrêter pour se restaurer.

Je découvre des expressions savoureuses et méconnues. J'ignorais que ahoritica (p. 217) était une nuance supplémentaire à ahora (maintenant) et ahorita (dans un petit moment) que j'entends si souvent au Mexique.

Catherine Bardon connait parfaitement l'histoire de la fondation de la République dominicaine où elle se rend régulièrement et qu'elle a recueillie, il y a trente ans déjà, de la bouche même des derniers témoins. Avant de s'atteler à cette fresque historique elle avait écrit des guides de voyage et réalisé un livre de photographies. On en apprend de plus en plus sur ce pays dont l'histoire était jusque là méconnue et l'image très focalisée sur l'exploitation récente et touristique. Nous sommes "baladés" (dans le bon sens du terme) entre deux continents, quatre pays, cinq langues, trois générations. Et cela fait du bien, particulièrement en cette période oui les voyages nous sont interdits pour cause sanitaire.

C'est la chronique d'une grande et belle famille ressuscitée de son exil après le sacrifice de sa terre natale (p. 315). C'est l'histoire de Ruth, qui se déroule dans des chapitres écrits à la première personne mais c'est aussi -et alors l'auteure passe à la troisième personne- celle d'Almah. L'évolution des sentiments compte autant que les faits historiques. Catherine Bardon a beaucoup contribué à mettre à jour une mythologie restée longtemps confidentielle afin que ceux qui ont fait l'histoire de cette communauté ne soient pas que des noms oubliés au bas des pages jaunies d'un accord qui aura tout juste sa place dans un musée (p.137) comme elle le fait dire à un de ses personnages au moment de la dissolution de l'accord encadrant le projet de communauté agricole de Sosúa et qui avait été signé en janvier 1940.

Organisé en 3 parties, et 38 chapitres, ce tome III couvre la période 1967-1979. Je vous conseillerais de les découvrir dans l'ordre mais celui qui commencerait par ce livre là ne serait pas perdu puisque Catherine Bardon commence par rappeler qui sont les personnages principaux en résumant brièvement l'essentiel de ce qu'ils ont vécu jusque là. Un prologue, ensuite, remet le lecteur en condition pour accueillir la suite du feuilleton.

La deuxième partie, intitulée Et la vie prit ses racines est très proche du titre, lequel sera d'ailleurs la dernière phrase du roman. C'est Joseph Kessel (in La vallée des rubis) qui le lui a inspiré : Et la vie prit ses racines, son cours, sa routine parmi les décors et les personnages d'un songe.

Il m'est difficile de parler de cet opus parce que je ne voudrais pas spoiler les rebondissements qui vont se succéder, jusqu'à la fin. Je peux juste dire qu'on retrouve l'atmosphère que l'on appréciait déjà, et que le caractère des personnages est intact, quoique un peu assagi par les années, ce qui est tout à fait dans l'ordre des choses. 

samedi 16 mars 2019

L'américaine de Catherine Bardon


J'avais lu très (trop) vite Les déracinés et j'étais restée sur un regret, me promettant de reprendre le livre à la première occasion.  Cela étant je viens de relire, la tête froide, ce que j'écrivais à propos de ce roman et je ne renie pas mes mots, qui, au final ne sont pas si sévères que je le craignais.

Il faut dire que j'ai rencontré Catherine Bardon quelques jours après avoir posté ce premier billet et que j'aurais voulu être beaucoup plus positive tant sa personnalité et son engagement littéraire m'avaient enthousiasmée.

J'ai trouvé mieux que relire son roman (même si je le ferai, je me le promets encore) : j'ai plongé dans le second opus de cette saga familiale que cette fois j'ai savouré comme il convenait.

D'abord parce que, à l'instar du premier, L'Américaine est bien écrit, extrêmement documenté et néanmoins facile à lire, et à suivre. Catherine Bardon séquence le roman en courts chapitres qui permettent au lecteur de faire une pause tout en ayant une très forte envie d'y revenir.

Connaissant déjà les personnages principaux j'ai d'autant plus apprécié de les retrouver et, je me répète mais c'est important, de prendre mon temps pour rester en leur compagnie, excepté Wilhelm (mais n'ayant pas accroché avec lui dans le premier tome son absence ne me pèse pas).

L'Américaine poursuit sur la lancée du précédent. Ce tome II (et on peut penser qu'il y aura un III) est de la même veine : c'est lui aussi un roman d'apprentissage, certes plus focalisée sur Ruth, la fille du couple mais à vrai dire chaque personnage poursuit son évolution et ses interrogations sur le sens à donner à leur vie, prouvant qu'on n'a jamais fini de grandir.

C'est un roman d'initiation qui est aussi un roman historique. Catherine Bardon connait bien la République Dominicaine, où elle a vécu et où elle a rencontré plusieurs personnes qui appartiennent à cette seconde génération de pionniers sur une ile qu'on pense paradisiaque et qui ne se résume pas aux plages et aux installations touristiques "all inclusive".

Ruth a vécu une enfance heureuse mais elle va devoir couper le cordon, s'affirmer en tant qu'individu et surtout faire des choix alors que tant de voies s'ouvrent à elle. Le plus important sera de déterminer si elle deviendra citoyenne américaine. Il lui faudra pour cela surmonter les blessures qui lui viennent en héritage de ses parents.

J'ai apprécié encore la juste observation de l'âme juive, aussi fine (et instructive) que dans le premier livre. L'auteure, qui n'est pas de cette confession, dit avoir été beaucoup aidée par un rabin pour s'approprier les codes. C'est sans doute pour cela qu'elle est si claire, ne parlant jamais en ellipse. L'exercice de la documentation lui est naturel, acquis lorsqu'elle écrivait (pendant ses vacances) des guides touristiques où la moindre inexactitude lui aurait été reprochée.

Outre l'histoire de la république Dominicaine on suit l'évolution de la société américaine (que l'on connait sans doute mieux mais cela ne gâche rien au récit). Il aurait été impensable de ne pas re-situer l'engagement de Martin Luther King (et je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec Ma Chérie de Laurence Peyrin dont le roman se situe à la même époque), et des faits majeurs comme l’assassinat du Président Kennedy, mais aussi d'autres événements qui ont marqué la société américaine jusqu'en 1967 alors que Ruth estime venu le moment de faire le choix de rester aux états-Unis comme beaucoup d'autres émigrés l'ont fait, ou rentrer pour retrouver ses racines, à moins qu'une autre possibilité se présente ...

Nous n'osons être impatients de lire la suite, quoique ...

L'américaine de Catherine Bardon, Les Escales, 2019

samedi 1 mai 2021

Un invincible été de Catherine Bardon

Il fallait bien que ça arrive, la saga que Catherine Bardon a commencée avec Les déracinés s'achève sur ce quatrième tome, Un invincible été.

Les titres choisis par Catherine sont toujours pertinents. La République Dominicaine est sans nul doute le pays de l’été éternel. Il y fait un temps magnifique à longueur d’année. C’est aussi une référence assumée à Albert Camus puisqu’il est mentionné en exergue. Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. On retrouve ces mots gravés sur la pierre tombale d’Almah : A l’hiver de ma vie, j’ai découvert en moi un invincible été (p. 406) allusion explicite à sa force de caractère, faisant fi des obstacles, à l’instar de son ami Markus. 

La construction de leurs vies est exemplaire, traçant une destinée extraordinaire. Une des qualités de cette saga est d’être centrée autour de trois femmes parmi des hommes qui sont eux aussi de belles personnes et qui jouent souvent un rôle de soutien. Comme Domingo rassurant Ruth : tu transformeras toujours tes rêves en réalité (p. 345).

Qu’on ne s’y trompe pas. Le soleil n’efface pas les difficultés. Ni là-bas, ni ailleurs. Les quatre pays, la République Dominicaine, les Etats-Unis, Israël et l’Autriche, où se joue l’histoire familiale sont secoués de tragédies que l’auteure nous fait revivre, comme l’attentat terroriste du World Trade Center new-yorkais qui parle à chacun d’entre nous. Ces évènements que nous avons traversés, et qui ont un rôle de marqueurs, ponctuent le déroulé des faits et solidifient les fondations du scénario.

Est-ce pour cela que, dans cet opus, davantage que dans les autres, je me suis sentie plus proche des protagonistes ? Je l’ai lu, certes sans me balancer dans une mecedora, mais sous un soleil très chaud. Les personnages me sont devenus si familiers que je me sentais incluse dans cette famille.  J’ai perçu la vie s’écouler et venir la fin d’une épopée, qui coïncide avec celle de la fin de la vie d’Almah qui, jusqu’au bout, aura été une femme forte. Elle mourra à 101 ans, âge symbolique en référence à celui où le pionnier qui a raconté cette épopée à Catherine a quitté notre terre. Bien sûr, elle éprouve toujours une reconnaissance infinie à son égard. Et elle lui rend hommage dans la postface.

L’émotion s’installe dès le prologue, qui lève le voile, et qui, clin d’œil aux fidèles lecteurs, s‘achève sur le titre du précédent volume. On reconnaît bien le caractère volontaire de Catherine avec le recours à la formidable injonction de Gide : il ne tient qu’à moi (p. 16).

C’est Ruth qui raconte, elle dont Catherine nous confie qu’elle aime écrire (p. 33). Pas question de démarrer avec la nostalgie. C’est une fête qui se profile d’abord, comme un écho joyeux au Bal des débutantes vécu par Almah dans son pays natal, celle de la Quinceañera (p. 17). Ce quinzième anniversaire est un moment exceptionnel dans la vie d’une jeune fille en Amérique du Sud. J’en ai constaté l’importance au Mexique, même si l’arrivée des 30 ans y est aussi un cap dans la vie des « jeunes » gens. Beaucoup de comportements sont communs aux deux pays, comme l’habitude de ne jamais poser un sac sur le sol car cela éloignerait la prospérité (p. 310).

Pour le moment, et depuis son retour à Sosúa, Ruth se bat aux côtés d’Almah pour les siens et pour la mémoire de sa communauté, alors que les touristes commencent à déferler sur l’île tandis qu’Arturo et Nathan mènent leurs vies d’artiste aux Etats-Unis. Gaya affirme son indépendance et part dans ce pays comme le fit sa mère. Elle poursuivra son propre combat, écologique, et son activité dans la biodiversité sous-marine, inspirée de personnes que l’auteure a connues, dans ce pays qui est malgré tout un des plus vulnérables du monde au changement climatique (p. 276). La République dominicaine est très affectée par  les cyclones, plus de pluies, ses côtes qui se redessinent.

La tribu Rosenheck-Soteras a fait sienne la maxime de la poétesse Salomé Ureña : « C’est en continuant à nous battre pour créer le pays dont nous rêvons que nous ferons une patrie de la terre qui est sous nos pieds ». Mais la grande histoire, comme toujours, les touchera de près. De l’attentat des tours jumelles au terrible séisme de 2010 en Haïti, en passant par les émeutes en République dominicaine. Chacun tracera néanmoins son chemin, malgré les obstacles et la folie du monde, nous donnant par là-même un message de résilience et d’espoir.

Chaque tome de cette saga aura été un roman et c’est bien plus agréable à lire qu’une fresque historique qui n’aurait pas eu ce panache, ces accents d’envolées lyriques qui nous ont pris au coeur. En refermant le quatrième volet de cette impressionnante fresque romanesque, j’ai le sentiment d’avoir davantage suivi des « enracinés » que le contraire. Catherine Bardon a vraisemblablement mis beaucoup d’elle dans ses personnages et bien lui en a pris. On sent tout l’amour qu’elle porte à ce pays dont elle a sillonné chaque kilomètre carré depuis une trentaine d’années. Elle va jusqu’à rebaptiser (et elle ne le cache pas) une plage plus belle qu’un paysage de Klimt (p. 296) en lui donnant le prénom d’Almah. Et le récit est émaillé d’évènement régionaux, la construction d’une nouvelle route, du Faro à Colon, qu’elle qualifie de mausolée stalinien, censé contenir les ossements de Christophe Colomb, la création du banco de la planta, afin de protéger les baleines, …

Beaucoup de citations et de références, de fils croisés entre les chapitres, font de cette lecture un parcours très enrichissant, ponctué d’expressions locales savoureuses comme des ornementations. On aurait envie de noter une infinité de phrases prononcées par Almah, comme celle-ci : Quand on est en exil, la patrie, c’est la famille (p. 302). Ou cette autre empruntée à Alfred de Musset : Je ne sais pas où va mon chemin, mais je marche mieux quand ma main serre la tienne (p. 299). Ou encore, plus légère, Franchement, ma chère, c’est le cadet de mes soucis (p. 58), une réplique d’Autant en emporte le vent.

Un épilogue, une postface, les play-lists de chaque roman (p. 417), des remerciements. On sent combien il est difficile pour Catherine de poser le crayon. La postface fourmille de conseils de visite pour celui qui voudra aller sur place, de lieux à voir, mais pour l’émotion rien de plus car son ultime recommandation est de ne « pas chercher à savoir où est la réalité et où est la fiction. Car dans cette histoire, tout est vrai » (p. 415).

Une chose est sûre : une romancière est née. On peut aussi comprendre que Catherine Bardon s’impatiente de se confronter à ses propres envies et qu’elle brûle d’écrire en toute indépendance. Car même si elle a parfois un peu enrubanné l’histoire, en prenant quelques libertés avec la réalité, mais toujours avec respect puisqu’une note de bas de page rétablit la vérité, il m’a semblé qu’elle avait acquis (et rien de plus logique) une maturité croissante au fil des pages. On sent combien il lui est difficile de lâcher les protagonistes de cette aventure qui ont fait d’elle une véritable auteure.
Cette aventure éditoriale de 4 ans n’est pas tout à fait terminée. Elle se prolonge par un cinquième, que vous aurez remarqué sur la photo, qui est la déclinaison du premier tome en bande dessinée. Je vous en parle très vite. Et puis il faut espérer que la série soit prochainement traduite en anglais, en espagnol et en hébreu pour la rendre lisible à la grande diaspora de cette communauté de Sosúa installée maintenant aux USA et en Israël. Et, pourquoi pas, rêver à une adaptation cinématographique dont je parierais que Catherine a déjà le casting idéal en tête.

Un invincible été de Catherine Bardon, Les Escales, en librairie le 8 avril 2021

mardi 30 août 2022

La fille de l'ogre de Catherine Bardon

Peu de gens connaissent la vie compliquée de la riche (mais pas héritière) fille de l’Ogre des Caraïbes. Il fut un mari autoritaire, colérique, inflexible, violent qui effraya tant sa mère (p. 11), et un père tout aussi peu sentimental dont les ordres, jamais, ne se discutèrent.

On peut disposer d’énormément de dollars sans parvenir à être heureuse. Et ce n’est pas par caprice que Flor de Oro voit sa vie défiler comme un mauvais roman-photos.

Le travail de recherche, mené encore une fois avec une précision infinie par Catherine Bardon - à qui on doit la formidable saga des Déracinés- éclaire une figure importante de cette République dominicaine qui lui doit beaucoup.

On voyage avec elle depuis cette île jusqu’à Venise, en passant par New-York, Miami, Berlin et Paris … A sa manière, elle est, elle aussi, une déracinée … et à ce titre ne pouvait que susciter l’intérêt de la romancière.

J’ai eu grand plaisir à discuter avec elle de ce destin peu ordinaire dans un des bars préférés de Flor, le Ritz, évidemment, qui est cité p. 218.

C'est dans cet espace cosy et chargé d'histoire que j'ai pris les photos qui illustrent cet article. On pourrait croire que c'est un bar de grand hôtel comme il en existe tant mais le Bar Hemingway a ceci de particulier qu'il a été créé initialement pour les femmes parce qu'elles n'avaient pas le droit d'accéder à ces endroits.

Voilà pourquoi, au début du XX° siècle, il s'appelle le Ladies' Bar, puis Le Petit Bar, avant de lui donner en 1994 le nom du écrivain Ernest Hemingway. Il demeure réputé pour ses cocktails dont le Bloody Mary, qui selon la légende fut créé pour l'écrivain afin que sa femme, Mary Welsh, n'y détecte pas l'odeur de l'alcool, le jus de tomate ayant la réputation de masquer le parfum de la vodka.
Aujourd'hui, l'endroit est tel que l'a connu le Prix Nobel de littérature avec ses boiseries, ses fauteuils en cuir capitonné et ses éléments de décor, photographies, gants de boxe, trophées … Il est ouvert Place Vendôme du mardi au samedi de 18 h 30 à 2 h du matin.

Le cocktail qui a la faveur des habitués depuis 1994 s’appelle The Serendipity, un nom qui correspond totalement à la situation puisqu’il qualifie le don de faire une découverte inattendue, en l’occurrence pour nous celle de cette femme. A consommer avec modération, il est composé d’un mélange de Calvados, normand cela va de soi, de menthe fraîche, de jus de pomme doux-amer et de Champagne pour la pétillance. Chaque verre est servi décoré d’une splendide rose blanche. 
Le destin de Flor est touchant. Le séjour en pension en France à partir de 9 ans la prive de l'amour de sa mère. L'affection que lui témoignera son père sera intéressée et motivée par son appétit sans limite pour le pouvoir. Flor n'est pas dupe. C’est elle qui le dit : je suis la fille de l’ogre des Caraïbes (p. 170).

Pourtant Catherine est persuadée que paradoxalement elle a dû être aimée par son père mais d'une relation qui fut décevante. La raison est peut-être à chercher dans cette fameuse goutte de sang de "couleur" qui était une tare à une époque où l'Amérique ne cherchait qu'à blanchir la race. Alexandra Lapierre traite cet aspect dans sa biographie de Belle Greene. Et Catherine Bardon fait régulièrement allusion à ce sang noir (p. 317) dont le père a horreur autant que des origines plébéiennes de sa fille.

Flor aurait souhaité que son père lui confie plus longtemps un rôle diplomatique et culturel pour lequel elle avait toutes les aptitudes. Et puis, par dessus tout elle aurait voulu avoir un enfant. Elle ne put jamais concevoir alors que son père lui donna une myriade de demi-sœurs et frères.

Cette femme, qu'on a parfois du mal à plaindre car l'argent l'aura malgré tout aidée à surmonter bien des tourments, devient touchante au fil des pages. Sans être candide ni naïve sur les monstruosités dont son père est coupable (et auquel le lecteur ne trouve aucune circonstance atténuante) elle suit un chemin de résilience et elle doit, pour survivre, refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance (p. 148). La suite des événements démontrera néanmoins que ce n’était pas la bonne méthode.

On éprouve donc de l'empathie pour Flor qui n'a jamais connu la liberté, la vraie, car elle fut (presque) toujours sous la coupe d’un mari, d’un nom et surtout toute sa vie d'un père pour qui tout individu devait lui servir à accomplir son grand rêve, développer ce pays qui devient peu à peu sa propriété privée et régner sur lui en maître incontesté (p. 85). En résumé, elle ne fut pas maîtresse de son destin. Et pourtant sa vie fut exceptionnelle.

Elle collectionna les maris mais resta toujours attachée au premier, Porfirio Rubirosa, véritable play-boy qui dit-on, servit de modèle au créateur de James Bond, et dont le nom de famille désigne encore dans les restaurants un poivrier rotatif géant, en raison d'une de ses particularités anatomiques.

Dans les livres d'histoire, Flor n'est pourtant "personne" (p. 351) et sa tombe n'est plus entretenue depuis longtemps. On comprend pourquoi sa personnalité a tant intéressé Catherine Bardon qui, patiemment, et un peu à la manière d'un puzzle, a reconstitué la trajectoire au fil de chapitres très séquencés. Elle donne finalement une place à celle qui est inconnue même de Wikipédia.

L'auteure est très douée pour ce travail de chercheur et d'historien et excelle à suivre une personnalité comme s'il s'agissait d'un jeu de piste. Elle fouille tant le passé qu'au final elle n'a pas grand chose à inventer.
Alors trinquons à la mémoire de Flor et au talent de sa marraine qui a eu raison de nous ouvrir les coulisses de la création (p. 401) et d'ajouter des photographies, même si celles-ci sont de qualité médiocre. Elles apportent de l'authenticité à un récit touchant qui s’apparente à une confidence.

La fille de l'ogre de Catherine Bardon, éditions Les Escales, en librairie depuis le 18 août 2022

dimanche 9 mai 2021

Les Déracinés en BD

 
L’adaptation des Déracinés en bande dessinée ne m’a pas surprise. Catherine Bardon en avait le souhait dès l’origine.

Il était logique qu’au fil des salons (car à l’époque le Covid ne les avait pas encore condamnés) elle rencontre au hasard des signatures un bédéiste dont elle partagerait les goûts pour une nature tropicale.

Ce fut Winoc (photo ci-contre) au salon de Bondues, en 2019.  il ne la connaissait pas mais tout s’est enclenché très vite en l’espace de deux-trois mois car Phileas a donné son feu vert sans attendre. Cette nouvelle maison d’édition de BD de genre associe les éditions Jungle et le groupe Editis.

Catherine ne maîtrisait pas tous les codes de la bande dessinée mais elle avait envie de transposer elle-même tout le premier tome. La collaboration s’est installée dans une confiance mutuelle. Elle avait beaucoup de documentation. Lui n’était jamais allé en République dominicaine mais il avait réalisé un album, en auto édition, sur l’Équateur, et le caractère végétal de sa réalisation plaisait beaucoup à Catherine.

Les deux partenaires se sont vite mis d’accord pour reprendre les moments forts du roman. Leurs seuls points de divergence a concerné d’une part le désir de Catherine d’en dire le plus possible et surtout les visages des héros. Catherine avait en tête des portraits très finalisés, en particulier pour Almah, blonde aux yeux bleus. Winoc a souvent entendu ses protestations : ah non, ils ne sont pas beaux. Il a donc fait preuve de diplomatie pour lui démontrer combien la beauté affadit les expressions. La bande dessinée, quand elle est réussie, est presque à la limite de la caricature. Il n’empêche que je les trouve très beaux, notamment p. 49.

Je rappelle que c'est l'histoire d'un couple de jeunes juifs de Vienne persécutés comme tant d'autres à partir de 1936 et obligés du quitter l'Autriche fin 1938, après l'Anschluss et la Nuit de Cristal. Leur errance va les mener à Sosuà, en République Dominicaine, seul pays à avoir ouvert ses frontières après la conférence d'Evian, précisément à Sosuà, où se déroule la seconde moitié de la BD qui est aujourd'hui une station balnéaire, mais qui à l'époque, en 1940, n’existait pratiquement pas. Fort heureusement un musée de cette aventure existait aussi, dont le fond est disponible en ligne.

Le résultat est là, satisfaisant pour tous les deux, et pour nous aussi car elle apporte quelque chose de différent au texte du roman. Néanmoins je ne conseillerais pas de lire les deux versions dans la foulée. Il faut espérer atteindre avec ce média les collégiens et les lycéens qui, ensuite, auront peut-être envie de lire la saga dans son entièreté (ce n’est pas un rêve inaccessible). Cette miette de l’histoire, comme le dit Catherine avec beaucoup de justesse, mérite que la jeunesse y soit sensibilisée.
La couverture est magnifique. C’est une des premières qui a été adressée à l’éditeur qui l’a retenue parmi huit propositions. Winoc a de multiples projets en cours, notamment une autre adaptation de livre. S’agissant de cette quadrilogie, dont il a lu les trois premiers, il n’est pas certain qu’une bande dessinée soit nécessaire pour chacun mais il pourrait songer à un album spécifique qui tirerait un fil, par exemple celui de la vie d’Almah. Qui sait si Catherine n’aurait pas la même intention…

Une chose est sûre, et je la tiens de sa bouche, il retravaillerait volontiers avec elle sur ce projet, ou sur un autre.

Les Déracinés, scénario Catherine Bardon, dessin Winoc, couleurs Sébastien Bouët, Phileas, en librairie depuis janvier 2021
D’après le roman éponyme de Catherine Bardon, paru en 2017 aux Escales, en 2019 chez Pocket

mardi 15 octobre 2024

Almah - une jeunesse viennoise - 1911-1932 de Catherine Bardon

Comme beaucoup, j’ai découvert Catherine Bardon par son premier livre, je devrais préciser premier roman, parce que Les déracinés ne furent pas son premier ouvrage.

Je me suis laissée emporter par la saga familiale et par l’ensemble des portraits féminins que cette auteure nous offre. Il est plus fréquent d’ajouter une suite à un roman ou un opus supplémentaire à une saga que d’écrire un préquel, (terme anglais, mais d’aucuns disent présuite ou antépisode au Canada francophone), qui est, en littérature, au cinéma, dans les séries télévisées, en musique ou dans les jeux vidéo, une œuvre dont l'histoire précède celle d'une œuvre antérieurement créée.

L’exercice s’est imposé pour répondre aux attentes d’un lectorat impatient d’en savoir davantage sur la jeune femme qui est l’héroïne des Déracinés et dont nous avons suivi le formidable destin au fil de 4 tomes qui ont passionné 2 millions de lecteurs.
Vienne, 1911. Almah Kahn naît au sein d’une famille de la grande bourgeoisie juive. Son père, chirurgien réputé et grand amateur d’art, est aussi un mécène qui côtoie les plus grands artistes de l’époque. Sa mère, pianiste de talent, soigne son spleen auprès du docteur Freud dont elle est l’une des premières patientes.
Au cœur de ce bouillonnement culturel, Almah chemine vers l’âge adulte. Elle grandit dans une Autriche terriblement meurtrie par la guerre et marquée par la chute de la maison Habsbourg, tandis que se profile le spectre du nazisme.
À travers l’enfance et la jeunesse privilégiées d’Almah, ses amitiés, ses doutes et les premières épreuves infligées par la vie, Catherine Bardon dresse le tableau d’une Vienne qui jette ses derniers feux dans une Autriche au bord du gouffre, livrée aux soubresauts de l’Histoire.
Almah est le portrait puissant et ciselé d’une enfant puis d’une jeune femme vive, effrontée, indépendante et habitée par une soif d’absolu qui ne la quittera jamais.
Sur un plan strictement personnel, ce retour sur la jeunesse d’Almah me permet d’approcher le contexte que ma propre grand-mère a connu, puisqu’elle est née à la même époque. L’auteure a procédé comme toujours, en creusant encore davantage la documentation qu’elle avait rassemblée. Elle s’en est expliqué au cours d’une très intéressante rencontre qui a eu lieu ce matin en distanciel (une chance pour moi puisque je me trouvais encore au Mexique).

Catherine Bardon a passé beaucoup de temps à Vienne car la famille d’Almah est viennoise avant d’être autrichienne. Les Kahn étaient autrichiens depuis cinq générations, médecins de père en fils, et nul n’aurait pu être plus viennois (p. 106). Il était nécessaire de s’imprégner de l’atmosphère d’une ville qui a la réputation non usurpée d’être envoûtante et qui était le phare culturel de l’Europe au début du XX° siècle. C’est là qu’est née la psychanalyse et il était important que Freud soit présent dans le roman. La capitale est encore marquée par la culture des cafés où les écrivains s’installent des heures durant, à tel point qu’ils s’y font livrer leur courrier. Les monuments y ont été sauvegardés ou reconstruits et de nombreux hôtels particuliers ont subsisté.

Ce séjour était essentiel pour pouvoir restituer au mieux cette famille bourgeoise, cultivée et aimante et le mode de vie des habitants qui par exemple vont à l’opéra quelle que soit leur catégorie sociale.

Également pour témoigner de la déliquescence de l’empire autrichien en même temps que s’opère un glissement dans l’antisémitisme et vers le nazisme (même si celui ci n’est pas né dans ce pays). Les protagonistes se bercent d’illusions, refusant de voir les signes, manquant cruellement de lucidité. Jusqu’à ce qu’un jour la guerre les rattrape. Cette guerre que personne n’avait voulue et que l’on acclamait aujourd’hui avec ivresse. Même les écrivains s’en mêlaient, publiant essais et poèmes aux accents patriotiques, où guerre rimait avec victoire. Moins d’une semaine plus tard, par le jeu des alliances, l’Europe toute entière s’embrasait dans un conflit mondial (p. 42). Plus dure fut leur chute. 

La société y est encore traditionnelle. Les femmes ont rarement un métier, élèvent leurs enfants, tiennent salon. Leurs filles commencent à aller à l’université. Almah est élevée comme un garcon, avec une liberté équivalente, et choisira une profession qui est plutôt associée à des hommes, celle de dentiste. C’est encore une fois la réalité qui en est la raison puisque la dentiste du kibboutz de Sosúa était une femme.

Par contre Catherine avait déjà une connaissance intime des personnages et plusieurs éléments caractéristiques de la famille existaient préalablement. Elle les a repris comme la collection d’œuvres picturales de Julius (le père), chirurgien de renom et mécène. Voilà d’ailleurs pourquoi figurent, dans la version papier, deux tableaux de Max Kurzweil, un des cofondateurs de la Sécession viennoise en 1897, avec Gustav Klimt. Ces oeuvres sont toutes deux encore visibles à Vienne mais je ne saurais les décrire puisque j’ai lu le roman en version numérique. Je n’ai malgré tout pas oublié que le premier jouera un rôle important pour monnayer certaines choses pour Almah et son mari.

Il aurait pu être choisi pour illustrer le livre, ce qui était d’ailleurs la première intention de l’auteure parce que le tableau d’Almah à cinq ans symbolise toute la poésie de l’enfance. Cependant la couverture retenue in fine reflète admirablement l’esthétisme des années 1930 tout autant que le potentiel d’une jeune femme en devenir.

Hannah (la mère) apparaissait déjà dépressive et fragile dans le tome 1 de la saga. Mais débordante d’amour pour son mari et son enfant. Solaire également car très cultivée, belle et pianiste talentueuse. Le choix du prénom de sa fille est justifié par cet amour pour la musique. En l’honneur d’Alma Mahler, artiste et figure féminine libre qu’elle admirait. Et avec un H final, comme à son propre prénom. Julius était d’accord. Il était toujours d’accord avec les décisions de son épouse (p. 12). Une autre raison est à chercher dans l’œuvre du compositeur du lied n° 4, le Chant pour des enfants morts, car le couple a perdu un garçon quelques années auparavant. Julius le sait parfaitement : Quand il entendait sa femme jouer ce morceau, ce n’était pas bon signe, et pire (p. 13).

On connaissait la volonté et le caractère bien trempé d’Almah. Nous ne sommes pas surpris de la voir enfant comme une boule d’énergie, une tornade de bonne humeur. Vu du point de vue de sa mère elle allait la rendre folle. Cette enfant, on ne pouvait la contenir, elle avait trop de vitalité, elle désobéissait sans arrêt et n’en faisait qu’à sa tête (p. 39). Catherine s’est amusée à écrire les chapitres qui illustrent son impertinence et sa détermination. C’est habile également d’orienter parfois notre regard sur le couple de domestiques, Alois et Teofila.  On retrouve la vivacité de son style, suffisamment imagé pour qu’on ait le sentiment d’y être. Les chapitres sont courts. Notre seule envie est de poursuivre la lecture.

Ce livre ne déroge pas aux autres. L’amitié y est essentielle , et particulièrement pour le sexe féminin. Sur le plan de la construction narrative la présence d’une "meilleure" amie permet de camper un contrepoint qui peut agir différemment et faire d’autres choix. C’est un personnage totalement fictif (qui n’apparaît pas plus tard au sein de la saga proprement dite) et qui permet aussi à Almah une première confrontation avec le drame.

Les nouveaux lecteurs pourront aussi bien commencer par celui-ci que par le tome 1. Cependant Une jeunesse viennoise offre l’intérêt de mieux faire connaître les parents et d’entrer progressivement dans le bouleversement historique qui pour nous, avec le recul, semble une évidence mais qui ne l’était pas pour tout le monde à l’époque. Pour les autres ce sera "une petite gourmandise à déguster après la quadrilogie".

On pourrait conseiller de lire en écoutant de la musique comme Catherine confie l’avoir fait pendant l’écriture : avec les symphonies et les lieder de Gustav Mahler, les poèmes symphoniques de Richard Strauss et les sonates de Franz Schubert (p. 182), auxquels on pourrait ajouter des valses viennoises, Wagner, également Mozart qu’Hannah interprète au piano.

Intitulé Le mot de la fin, le dernier chapitre donne l’impression que la boucle est bouclée et qu’un point final est posé à la saga. Le dernier chapitre est émouvant . Cependant le livre se termine par une invitation : On se donne rendez-vous pour une prochaine aventure ? (p. 183)

Interrogée sur ses projets, Catherine a exprimé un doute sur le choix d’un nouveau destin de femme en finissant par lâcher que ce serait peut-être un récit davantage fictif. Pour ma part j’aurais parié sur un autre prequel, orienté sur la jeunesse de Wil, le futur époux d’Almah. Parce que nous sommes très nombreux à ne pas vouloir quitter ces Déracinés. 

Almah - une jeunesse viennoise - 1911-1932 de Catherine Bardon, Les Escales, en librairie depuis le 10 octobre 2024
L’un en version numérique de 192 pages

vendredi 7 décembre 2018

Les déracinés de Catherine Bardon, aux Escales

Je sais que Les déracinés est un livre qui a enthousiasmé beaucoup de lecteurs. Je lui reconnais énormément de qualités, à tous points de vue, historique, comme littéraire.

Il ne m’a cependant pas procuré de réel plaisir de lecture. Chaque cinquantaine de pages je me disais que l’action allait "décoller" et qu'il fallait attendre encore un peu pour le voir, mais non ... J’ai donc patienté plus de 600 pages, à l’instar des personnages contraints d’attendre le bon vouloir des autorités pour réussir leur émigration. Patience et longueur de temps semble avoir été leur devise pendant 40 ans.

C’est probablement le tempérament de Wilhelm qui m’a tenue à distance du roman. Je ne lui ai pas trouvé de grandes qualités, comparativement à celles d’Almah, sa femme, et la fin du roman a confirmé mes réticences à le trouver exceptionnel.

J'ai sans doute trop pris parti pour elle, déterminée très jeune (p. 90) à conquérir le bonheur immédiat et absolu, sans jamais néanmoins faire de concession à ses valeurs morales. Il faut retenir sa leçon de vie consistant à imaginer une foule de petits plaisirs quotidiens à moissonner d'urgence pour emmagasiner des souvenirs heureux, comme un écureuil qui stocke ses noisettes en prévision d'un rude hiver. Plus tard elle constatera avec philosophie la perte du h final de son prénom (p. 298), mais elle ne perdra jamais son âme ... ni l'observance des rituels les plus fondamentaux comme celui de la shiv'ah (p. 593) à la mort d'un être cher.

Catherine Bardon a du talent pour décrire avec autant de détails le parcours de ce couple qui a eu un destin hors du commun, des cafés viennois aux plages des Caraïbes, entre 1921 et 1961, en se basant (et c'est un des grands intérêts du roman) sur des faits réels, plutôt méconnus car ce n'est pas ce versant de l'exil que l'on a traité jusqu'à présent.

samedi 15 décembre 2018

Ce que disent les auteurs de premier roman

Hier soir avait lieu une rencontre entre fidèles lecteurs, membres du groupe des 68 premières fois et une vingtaines d'auteurs de premier roman.

Ce sont des expériences de lecture très fortes qui sont proposées par un groupe de passionnées (je crois que le comité de sélection est exclusivement féminin) car sélectionner une quinzaine d'ouvrages à chaque session (soit trente pour l'année) parmi la presque centaine qui est parue chaque semestre est toujours difficile.

On ne peut pas dire que ce sont les "meilleurs",  ce n'est pas l'objet. Il s'agit plus, de mon point de vue, de faire découvrir des pépites vers lesquelles nous ne nous serions peut-être pas tournés spontanément.

Les chroniques de ces livres ont publiées sur le blog sous le tag "premier roman", avec quelques "intrus" puisqu'il a été décidé de poursuivre avec quelques seconds romans, lesquels ont peut-être plus de mal que les autres encore à faire leur chemin. Songez qu'il sort environ 200 nouveaux livres par jour et que le nombre moyen des ventes est de 300 (France entière). C'est dire l'ampleur des déceptions pour beaucoup d'auteurs dont plus de la moitié ne gagnent pas le SMIC.
Les présents en début de soirée  (quelques-uns sont arrivés plus tard) ont été soumis à la question par Charlotte Milandri, pour notre grand bonheur. Voici un florilège de leurs réponses :

L'Iliade et l'Odyssée d'Homère est le premier souvenir littéraire d'Hector Mathis. Cet auteur dit avoir peu de doute en écrivant, se laissant emporter par le récit. Par contre, une fois arrivé à l'étape de la publication il était effrayé à l'idée de peut-être regretter d’avoir écrit son livre, K.O.

Jérome Chantreau, Les enfants de ma mère, Les escales, déteste qu’on parle de la "langue" d’un auteur alors qu’il aimerait qu’on s’arrête sur son style. Il a vécu son premier émoi littéraire avec San-Antonio qui lui prouva avec En avant la moujik que lire et se marrer ne sont pas incompatibles.

Lisa Balavoine, Eparse, Lattès, a lu et relu Jane Eyre de Charlotte Brontë, qu’elle a découvert dans la bibliothèque de ses grand-parents où s’alignaient des romans de Simenon on ou d'Agatha Christie. Lisa aime l’idée de cette vie très dure, menée par cette fille qui apparaît si triste sur la couverture, mais qui trouve la lumière au bout de son chemin. Elle attribue son premier fou rire littéraire sans conteste à Fabrice Caro pour Le discours.

Catherine Faye, L’attrape souci, Mazarine, attribue son premier coup de foudre littéraire à Mon bel oranger, un roman de José Mauro de Vasconcelos publié en 1968, partiellement autobiographique, souvent relu, toujours bouleversant et très présent dans ses pensées.
Quant à son meilleur compagnon d'écriture... c’est son histoire.

Guillaume Para, Ta vie ou la mienne, Anne Carrière a pour auteur de référence Ernest Hemingway. Il a tout lu de celui qu’il appelle tonton et qui correspond à l’image archétypale de l’écrivain, aventurier, mais d’une grande profondeur. Le soleil se lève aussi est le souvenir d’une énorme claque littéraire.
Le premier lecteur de son manuscrit est une lectrice, sa femme. Par contre il se méfie de ses proches et ne fait plus lire un manuscrit à ses parents qui interprètent beaucoup trop. C’est à cause de leurs critiques que son premier texte n’a pas été publié.

Gabrielle Tuloup, La nuit introuvable, Philippe Rey, est enseignante. Elle aime le mot "partir" parce qu'elle aimerait tant que ses élèves reviennent ... après être allé quelque part. Elle se souviendra toujours de la première critique publiée sur son livre, écrite par Nicole.

Laurent Seyer, Les poteaux étaient carrés, Finitude,vit à Londres. Il aime prendre pour modèles des gens qu’il rencontre mais dont il change plusieurs paramètres. Il n’a rien vécu de comparable aux héros de son livre qu'il a porté pendant des années. Il est d'autant plus surpris qu’on lui parle des personnages comme s’ils étaient vrais. Son héros de fiction préféré est naturellement le prochain qu’il aura inventé.
Son meilleur compagnon d’écriture c’est Apple avec un MacBook air, des écouteurs pour se couper du monde et un IPhone.

Camille Brunel, La guérilla des animaux, Alma, a déjà entendu ce qu’il rêvait qu’on lui dise à propos de son roman. Y compris quand des lecteurs lui reprochaient qu’il les avait fait sortir de leur zone de confort et qu’il les avait secoués. Pour le prochain dans lequel il fera vivre des animaux,  il adorerait qu’on le commente par exemple en lui disant c’est exactement ainsi que fonctionnent les éléphants.
C'est sans surprise qu'on entend qu'il aurait aimé avoir écrit Anima, de Wajdi Mouawad.

Vincent Villeminot, Fais de moi la colère, Les escales, écrit beaucoup, tout le temps. Il dit laisser les phrases s’user, se polir, jusqu’à ce qu’elles sonnent justes, même si cela doit prendre des mois. Il aime bien être déçu. Il a observé qu’il y a, chez chaque auteur, un livre "raté" parce que pour une fois l'écrivain aura été, dit-il, fainéant. Le meilleur exemple est Le ravissement de Britney Spears, écrit par Jean Rolin en 2011. Il ajoute que pour être belle une écriture doit être rigoureuse et tenue.

Nathalie Yot, Le Nord du Monde, La Contre Allée, a versé ses premières larmes littéraires avec Marguerite Duras mais elle confie qu’elle rit davantage qu’elle ne pleure. Venant de la poésie son tic d’écriture est sans doute celui de la répétition.

Catherine Bardon, Les déracinés, Les escales, n’a pas fermé l’œil après la lecture des Rivières pourpres. Elle a en revanche été déçue par le film.
Elle s’interroge sur le droit laisse à un auteur de laisser la fin en suspens. Comme là fait Pauline Delabroy-Allard, avec Ça raconte Sarah, éditions de Minuit qui a provoqué une grosse frustration.

La fin idéale pour Caroline Boudet, Juste un peu de temps, Stock, c’est lorsque les personnages lui manquent après avoir terminé le roman.
Elle se souvient de la première réponse d’un éditeur à propos de son manuscrit : ouais, c’est pas mal, mais pas vraiment un roman, faut le retravailler.

Sophie de Baere, La dérobée, Anne Carrière, a connu sa première envie d’écriture à 7-8 ans. Elle écrivit alors un texte qui fut joué en pièce de théâtre à l’école.
Elle accorde la palme du plus beau titre à Odile d’Oultremont avec Les déraisons.

Amélie Cordonnier, Trancher, Flammarion ,détestent les mots en asse, même si elle en a mis beaucoup dans son roman. C’est une lectrice qui adore pleurer en lisant, pour la vertu cathartique des larmes. Elle se souvient avoir pleuré tout au long Le Petit Lord Fauntleroy dans sa chambre d’enfant, pelotonnée sous un édredon jaune.

Jean Baptiste Naudet, La blessure, L’iconoclaste, aurait aimé bâtir un roman à partir de la phrase un jour je me suis couché de bonne heure. Quant au classique impossible, c’est bien évidemment Proust auquel il pense.

Le mot préféré de Blandine Fauré, Faune et flore du dedans, Arléa, est iridescence. Interrogée sur la première réponse d’un éditeur elle pense à l'accord du sien, inattendu, juste une semaine après l’envoi de son manuscrit.

Bertille Dutheil, Le Fou de Hind, Belfond estime que le mot "transport "définit parfaitement l’écriture. Si elle pouvait passer une journée avec un écrivain elle choisirait António Lobo Antunes, écrivain et psychiatre portugais, pour savoir comment fonctionne son cerveau.

Olivier Liron, Einstein, le sexe et moi, Alma, et Peire Aussane, Deux stations avant concorde, Michalon, arrivés plus tard ont été dispensé de l'exercice en public mais nous les avons interrogés en privé sur leurs motivations et leurs goûts ensuite.

lundi 19 août 2019

L’île aux enfants d'Ariane Bois, chez Belfond

L'île aux enfants a été un choc. Il est magnifique, touchant et facile à lire. Préparez vos mouchoirs mais vous ne regretterez pas cette découverte.

Si les romans sont des histoires inventées, ils le sont souvent à partir de faits réels, vécus par l’auteur ou qui lui ont été rapportés. Vous vous souvenez sans doute de mon enthousiasme pour la saga que Catherine Bardon a écrite pour restituer l’histoire méconnue de la République dominicaine.

Nous partons cette fois dans une autre île, française, à la Réunion. Ariane Bois y raconte en deux parties, très différentes, comment des enfants ont été enlevés à leur famille puis comment ils pourront peut-être retrouver leurs origines.

Au-delà du contexte historique, hélas vrai, c’est une superbe histoire d’amour qui nous interroge sur la primauté éventuelle des liens du sang. Est-on davantage mère quand on a porté un enfant ou quand on l’a élevé ? Peut-on pardonner à ses parents de nous avoir abandonné quand nous étions tout petit ? Ce sont des questions que beaucoup d’écrivains ont déjà largement fouillées.

La force de l’ouvrage d’Ariane Bois est double. D’abord pour sa valeur romanesque. Ensuite pour son intérêt sociologique et historique.

C’est un vrai roman qui emporte le lecteur. Ariane raconte l’enlèvement du point de vue des enfants sans expliquer le pourquoi du comment même si un oeil attentif remarquera une tractation secrète entre une grand-mère et une jolie dame. Ensuite elle nous transporte dans une campagne où la vie était très rude, alors que la France se relevait à peine de la Seconde Guerre mondiale. Au mieux les enfants ne sont pas considérés comme des personnes. Au pire ils sont carrément maltraités et exploités. Puis ce sont les années, je dirais 80, et on assiste à la rébellion classique d’une adolescente en mal de reconnaissance qui découvre le racisme à son égard puisqu’elle a la peau abricot foncé, à une époque où il n’est pas habituel d’en rencontrer. Double racisme en fait en raison de son physique et de son tempérament un peu sauvageon.

Cette jeune fille traverse une crise identitaire avec souffrance parce qu’on lui cache sa généalogie. Par chance elle va rencontrer un homme qui sera son mari et le père de ses futurs enfants et être enfin heureuse. Mais le brasier de ses origines n’est pas éteint.

 C’est sa fille, Caroline, qui après lui avoir extorqué la signature d’une procuration, partira pour l’ile de la Réunion. Ce qui est très réussi dans le scénario c’est que l’enquête se déroule au grand jour, surtout pas en cachette, même si la mère n’est pas prête à entendre la vérité, d’autant que vont éclater plusieurs secrets du poids d’un éléphant, comme l’écrit joliment Ariane Bois.

Car son écriture est magnifique. Les descriptions qu’elle nous offre des paysages réunionnais sont idylliques, et tout à fait justes. J’ai reconnu plusieurs endroits où j’ai eu la chance de me rendre. C’est très émouvant de lire le portait qu’elle dresse des coutumes locales. Tout ce qu’elle raconte est respectueux de l’atmosphère qui règne là-bas. Ce n’est pas pour rien que cette île est appelée la Réunion … parce qu’on peut y vivre en bonne intelligence quelles que soient notre provenance, notre religion, notre couleur de peau.

 Le scandale des enfants enlevés est totalement monstrueux. On sait que des tentatives semblables ont échoué chez les Antillais, sans doute parce qu’ils ont été moins confiants. Et à juste titre.

Je ne veux pas révéler davantage le cheminement des personnages. Le ton employé dans chacune des deux parties est différent. Après la plongée dans le mode de vie des années 70 en métropole nous effectuons un bond dans l’espace et dans le temps pour découvrir la Réunion d’aujourd’hui.

On devine l’exploitation cinématographique qui pourrait être faite de ce matériau. En attendant voilà un livre tout à fait adéquat pour l’été, qui vous fera voyager autant que réfléchir. Ariane Bois est de ceux qui soulève le voile sur un énorme scandale. Elle n’est pas la seule. Un rapport de mille pages vient d’être rendu au ministère des Outre-mer sur le sujet à la suite duquel Emmanuel Macron a déclaré que la France avait mal agi envers ces enfants et avait manqué à sa responsabilité morale envers eux.

J’ignorais, comme vous sans doute, ces enlèvements qui ont concerné à peu près 2000 enfants réunionnais. Il est important d’ouvrir les yeux pour que de tels agissements soient condamnés et on l’espère des familles rassemblées de nouveau.

Je connaissais par contre Ariane Bois pour ses précédents romans, qui ont tous en commun le fil rouge de la mémoire et du poids du secret familial. J'imagine que je la connaitrai encore mieux après avoir enregistré son portrait dans un prochain numéro d'Entre Voix qui sera à l'antenne sur Needradio à l'automne prochain. Cela me donnera l'occasion sans doute d'un nouvel article.

L’île aux enfants d'Ariane Bois, chez Belfond, en librairie depuis le 14 mars 2019

mercredi 14 septembre 2022

Une terrible délicatesse de Jo Browning Wroe

Une terrible délicatesse est présenté comme un roman bouleversant et plein d’espoir sur la résilience, le pardon et la fragilité du bonheur.
Octobre 1966. William Lavery, dix-neuf ans, vient de recevoir son diplôme. Il va rejoindre, comme son père et son grand-père avant lui, l’entreprise de pompes funèbres familiale. Mais alors que la soirée de remise des diplômes bat son plein, un télégramme annonce une terrible nouvelle : un glissement de terrain dans la petite ville minière d’Aberfan a enseveli une école. William se porte immédiatement volontaire pour prêter main-forte aux autres embaumeurs.
Sa vie sera irrémédiablement bouleversée par cette tragédie qui jette une lumière aveuglante sur les secrets enfouis de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d’une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ? Le jeune homme, à l’aube de sa vie d’adulte, apprendra que la compassion peut avoir des conséquences surprenantes et que porter secours aux autres est peut-être une autre manière de guérir soi-même.
Il est rare pour moi de lire un premier roman étranger et qui plus est annoncé comme l’événement littéraire de 2022 au Royaume-Uni, avant même que je ne l’ai ouvert.

Il est vrai qu’il est exceptionnel et je comprends l’enthousiasme qu’il a pu soulever, et qu’il va continuer de provoquer. Il y a fort à parier qu’un film sera prochainement tiré de cet ouvrage qui a toutes les qualités, à commencer par une forte authenticité, il n’y a aucun doute là-dessus.

Chaque pays a son martyr. Je veux dire par là que, en dehors des guerres qui touchent toute une nation, la mémoire collective se fédère autour d’un évènement tragique, dont la commémoration semble éternelle. Pour les Etats-Unis c’est le 11 septembre, pour la France c’est le 15 novembre, pour Haïti le séisme du 12 janvier 2010 et pour la Grande-Bretagne c’est la catastrophe d'Aberfan, le glissement d'un pan d'un terril dans ce petit village du sud du Pays de Galles, le 21 octobre 1966, provoquant la mort de 144 personnes dont 116 enfants.

Ces drames dépassent le périmètre de leur zone mais, une fois éteintes les caméras de télévision, la vie reprend son cours et seuls les habitants du pays concerné en conservent le traumatisme. Voilà sans doute pourquoi le nom d’Aberfan ne m’était pas familier. Il faut dire aussi que les évènements remontent à presque 60 ans…

Une terrible délicatesse a donc pour premier mérite de rappeler les faits à notre mémoire. Le second est d’attirer l’attention sur un métier peu connu, celui d’embaumeur que je connais davantage sous le nom de thanatopracteur. Et dont il était question dans un autre premier roman, français celui-là, Le parfum des cendres.

C’est sans doute parce qu’elle l’a exercé que Jo Browning Wroe en parle avec autant de détails, jamais morbides d’ailleurs. Suscitera-t-elle des vocations ? Son roman sort au moment où son pays connaît l’enterrement de la plus grande des célébrités, à savoir la Reine d’Angleterre.

Outre l'univers des pompes funèbres en général, le roman ouvre la porte sur la manière d'exercer au Royaume-Uni, apparemment très familiale, qui peut se résumer à cette phrase mnémotechnique pour se rappeler l’ordre des procédures : Il Faut Comprendre Comment Va Néanmoins s’Organiser le Lendemain (qui sans doute résonne mieux en anglais). L'explication comporte malgré tou une part de mystère (p. 239). Faut pour fermer les orifices. Comprendre désigne la coiffure. Comment, les cosmétiques, si nécessaire. Va pour vêtements, selon les instructions de la famille. Néanmoins pour nettoyer les équipements. Organiser pour ordre et vérification des stocks. Lendemain pour se laver soi-même.

Rien ne nous est épargné et pourtant ce roman n'est pas glauque du tout, et ne comporte pas de descriptions insoutenables, y compris quand il s'agit d'une autopsie. C'est l'aspect humain qui prime toujours : Cet homme a été aimé, et même s’il n’y a plus personne pour le pleurer, c’est toujours quelqu’un, et les embaumeurs doivent croire que les gens comptent. Sinon pourquoi viendraient-ils tous les jours travailler ? (p. 237)

On pourrait même convenir qu'ils exercent avec joie. Peut-être parce qu'ils sont capables d'humour, un humour tout ce qu'il y a d'anglais bien entendu. Les embaumeurs en ont besoin pour ne pas perdre l’esprit (p. 239).

On ignore ce qui se passe réellement entre le moment du décès et la mise en bière. C’est tout juste si on a l’image des chambres froides. Et pour ceux qui comme moi se sont recueillis devant des corps avant le scellé du cercueil les "contacts" restent limités. J’ai compris à la lecture du roman pourquoi je n’avais pas reconnu ma mère. Elle avait été maquillée, du coup dans mes dernières volontés je préciserai que je ne veux pas ce genre de traitement.

L’auteure, qui parle parfaitement français, et qui a grandi dans un crématorium, s’est inspiré des confidences de deux embaumeurs septuagénaires qui s’étaient portés volontaires dans cet accident. Tout en étant un roman, le texte est presque un récit de vie authentique comme l'avait fait Catherine Bardon avec Les Déracinés (même éditeur).

Le sujet est complexe car il y a, comme le souligne la mère du narrateur, il y a une part de folie dans le deuil (p. 409). Chacun vit (et survit au) traumatisme à sa manière. Quand il est stressé, William se calme en s’occupant d’un corps, ce qui lui permet de s’oublier un moment (p. 391). Ce qui est "fou"pour nous lecteurs, c’est de réaliser que la catastrophe n’a pas provoqué en lui le rejet de son métier, loin de là, mais celui de la vie. En cela il a peut-être été plus secoué que ceux qui ont bruyamment manifesté leur peine, d'autant qu'il refuse toute aide psychologique. Jusqu'à comprendre que ce n’est pas facile de se laisser aimer par des gens à qui on ne cesse de faire du mal (p. 340).

Et puis admettre que la vie reprend ses droits alors qu'on imagine qu'une zone de catastrophe demeure en l'état ad vitam aeternam. Sauf qu'elle ne s'embaume pas, si je puis faire cette comparaison. William sera donc désemparé quand il reviendra sur les lieux du drame. Tout lui paraitra si ordinaire (le mot est en italiques dans le livre). Tu ne crois pas, lui dira alors Gloria, que les choses ne restent pas telles quelles, pour le bien de toutes les personnes qui doivent continuer à vivre ici ? (p. 422)

Un autre intérêt du livre est d'aborder les préjugés de classe, le mode de formation. Et puis les habitudes de petit-déjeuner et du thé, et des pubs, les codes de bienséance, l’heure des repas, les modes de vie selon les classes sociales, sans oublier la musique qui conserve une place prépondérante.

C'est un livre qu'il est important de méditer …

Une terrible délicatesse de Jo Browning Wroe, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, les Escales, en librairie depuis le 25 août 2022
Sélection Prix du roman FNAC 2022
En édition Pocket à partir de septembre 2023

dimanche 7 avril 2024

Le Rouge et le Blanc, de Harold Cobert

Combien de fois ai-je entendu que, dans la vie, rien n’est jamais ou tout blanc ou tout noir !

Harold Colbert a choisi de nous raconter le XX° siècle à travers le destin tragique de deux frères désunis par une vision politique différente, le premier libéral et le second révolutionnaire, mais liés par l’amour d’une femme.
Russie, 1914. Tout oppose soudain Alexeï et Ivan Narychkine, deux frères issus de l’aristocratie. Alexeï, l’aîné, a hérité de leur père son tempérament déterminé et réfléchi. Libéral, il prône la modernisation et la démocratisation de la Russie. Ivan, lui, ressemble à leur mère : d’un naturel tourmenté et exalté, il épouse volontiers les pensées anarchistes et marxistes.
Quand, en 1917, la Révolution éclate, tous se déchirent et chacun choisit son camp, au risque de devoir un jour s’affronter…
Natalia, leur sœur de lait, fille de leur gouvernante et de l’administrateur des terres familiales choisit d’œuvrer auprès d’Yvan de son propre frère Kolya. Mais oubliera-t-elle les sentiments qu’elle avait (aussi) pour Alexei ?
Je ne peux pas davantage résumer près d’un siècle d’histoire. Car nous allons suivre l’évolution de la Russie à travers le parcours de ces trois personnages, ici fictifs, mais bien entendu sur fond historique réel. Je dirais juste pour vous convaincre de le lire que Le Rouge et le Blanc est construit comme une série télévisée, en six parties, de plusieurs chapitres relativement courts, qui se lisent sans aucune lassitude et qui, s'achevant chacun sur une énigme, donnent envie d'en dévorer le suivant, même quand on a parfaitement deviné la réponse (comme par exemple p. 170 où le nom masqué est évident). On a beau connaître l’enchaînement des évènements dans leurs grandes lignes on se prend au jeu de comprendre comment les deux frères ont traversé les années.

Bref, on est dans l'esprit des feuilletonistes du XIX° : Balzac, Maupassant, Dumas … mais il n’est pas nécessaire d’être familier de ces grands auteurs, ni de littérature russe pour apprécier, même si cela peut aider d’avoir lu auparavant les oeuvres de Dostoievski, en particulier son dernier roman, publié d’ailleurs sous forme de feuilleton, Les Frères Karamazov, dont l’un d’entre eux s’appelle justement Yvan. L’analogie s’arrête là avec le fait que l’action se déroule dans le même pays.

Il n’est pas davantage indispensable d’avoir lu L'Archipel du Goulag. 1918-1956, l’essai d'investigation littéraire d'Alexandre Soljenitsyne publié en 1973. Mais ce sont malgré tout des lectures additionnelles essentielles.

La couverture du livre est magnifique. Ce personnage vu de dos, que j’imagine féminin, pourrait être Natalia, face au monument le plus emblématique de la Sainte-Russie dont chaque tour symboliserait l’homme Rouge et l’homme Blanc, à savoir Yvan et Alexei.

Je salue le travail de l’écrivain qui signe ici une oeuvre majeure. J’ai dans les mois qui viennent de s’écouler, fait l’effort de me rendre au musée de la Grande Guerre, à deux reprises car je sais combien il est important de ne pas oublier. La dernière fois j’ai même été surprise de constater les liens très forts entre la Russie et la France avant et pendant le conflit. Je me suis arrêtée devant cette Boite à musique offerte par le tsar aux officiers de haut rang et dignitaires français en bois, métal, biscuit et verre. Cet objet commémore l'alliance franco-russe et la visite du tsar en 1896. Les deux personnages en porcelaine sont Nicolas II et le président français Félix Faure. La boite joue La Marseillaise et l'Hymne des tsars, hymne de la Russie impériale. Et plus loin j’ai remarqué les uniformes des soldats russes.
Mais au fil de ma lecture du roman, j’ai eu du mal à passer outre les horreurs des combats et la violence des faits. Je sais qu’en ce moment même il se déroule des atrocités comparables et cette lecture m’a constamment renvoyée au contexte géopolitique actuel qui est tout simplement horrible. J'ai apprécié de suivre les différences de points de vue entre Lénine et Trotski, puis des autres grandes figures de l’histoire. J’aurais envie d’adhérer au principe qu’il faille s’oublier pour permettre un avenir meilleur aux plus démunis, mais quand on sait que cet avenir est un autre bain de sang la justification ne passe pas.

Il m'est très difficile d'admettre que les caractéristiques de ce qu'on appelle "l'âme russe" capable de passer de l'amour à la haine en une fraction de seconde, n'acceptant pas les demi-mesures et vivant d'excès puisse excuser quoi que ce soit mais je pense que la lecture du roman d’Harold Colbert est une nécessité en vertu du conseil de Karl Marx : Celui qui ignore l’histoire est contraint à la revivre.

J’espère que l’avenir sera de nouveau paisible et qu’il sera alors envisageable de parler du roman uniquement d’un point de vue littéraire et le coeur léger. Ce n‘est pas le cas aujourd'hui et encore une fois cela n’a rien à voir avec le résultat dont je sais qu’il est le fruit d’une quinzaine d’années de recherches.

Harold Cobert, docteur ès lettres, est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d'Ormeson, 2009 ; Le Livre de Poche, 2011), Lignes brisées (Héloise d'Ormesson, 2015), La Mésange et l’Ogresse (Plon, 2016 ; Points, 2017), Belle-amie (Les Escales, 2019 ; Pocket, 2020) et Périandre (Robert Laffont, 2022).

Je l’avais rencontré au Salon du Livre, en mars 2019 (ci-dessous avec Catherine Bardon et Brice Homs) et j’avais bien compris que les défis d’écriture le stimulaient. Je ne suis pas étonnée qu’il nous ait offert une oeuvre d’une telle prouesse littéraire que ce dernier roman.
Le Rouge et le Blanc, de Harold Cobert, Les Escales, en librairie depuis le 7 mars 2024

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