samedi 9 mars 2019

Ma Chérie de Laurence Peyrin

C'est un de ces petits bonheurs de mon activité de blogueuse que de découvrir des auteures. Laurence Peyrin écrit depuis un certain temps mais je ne la connaissais pas et j'ai d'abord été séduite par sa personnalité.

Je m'étais rendue à l'invitation de Babelio complètement par hasard. Je ne me serais peut-être pas arrêtée sur la couverture de Ma Chérie et j'aurais manqué un vrai plaisir de lecture.

Elle a présenté son héroïne comme une trentenaire un peu naïve, tombée sous le charme d'un richissime agent immobilier qui a fait d'elle sa maitresse officielle, sans lui promettre le mariage. La jeune femme vit sur son nuage à Coral Gables, le quartier chic de Miami, et se satisfait de ce qu'elle a car c'est un caractère heureux. Elle va tomber de haut quand l'amant est arrêté pour escroquerie. Elle se retrouve sans domicile, sans argent et sans ami(es) si on peut appeler comme tel les personnes qui gravitaient autour d'elle.

Il va falloir qu'elle consente à baisser la tête et à demander asile chez ses parents. Au cours du trajet en bus un homme va s'asseoir à coté d'elle, un homme noir, ce qui, dans les années 60, dans le sud des Etats-Unis très conservateur était encore scandaleux. Cette rencontre sera déterminante car elle va lui permettre de révéler sa vraie personnalité.

J'ai aussitôt pensé à Rosa Parks, et c'est sans surprise que j'ai découvert à la fin du livre que la détermination de cette femme est le point de départ de l'écriture. Je ne spolie rien en le soulignant. Il y a dans le roman des références historiques extrêmement émouvantes. 

J'ai vraiment aimé la construction et la narration. On sent que Laurence Peyrin connait bien l'Amérique (où elle se rend régulièrement car une de ses filles vit en Floride et on sent -p.302 combien elle y est attachée) tout autant que l'âme féminine. Tous les personnages féminins sont bien campés et leur évolution est intéressante, en particulier aussi celle de Suzie, l'ennemie d'enfance qui sera plus tard une précieuse alliée. Les hommes sont plus faibles mais ils sont touchants eux aussi, sans doute parce qu'ils ont des failles. Je pense surtout à son père.


Elle a confié aimer écrire sur une époque et sur une région, me donnant envie de me plonger bientôt dans l'univers de l'Aile des vierges qui est son précédent roman et qui vient de sortir en version poche chez Pocket, pour découvrir cette femme normale au destin extraordinaire ... à l'opposé de Ma Chérie.

Je m'interroge d'ailleurs sur ma capacité à accepter celle-ci parce que, à l'inverse de Laurence Peyrin, j'ai aimé d'emblée cette blonde romantique secouée par la vie. Je ne l'ai pas tant que ça jugée indolente et se laissant vivre dans un cocon doré. C'est plutôt une fille saine ... qui (p.57) ne se pique la ruche que très occasionnellement (j'ignorais l'expression tout comme je ne savais pas qu'il fallait manger une banane avant de se rendre à un cocktail. Conseil utile à la veille de remise de Prix) et puis qui réussit à merveille la Key lime pie de Floride, ce qui ne pouvait que convaincre la blogueuse culinaire que je suis (aussi). La recette figure p.219 ouvrant la troisième partie, intitulée espoir. D'ailleurs la cuisine occupe une place non négligeable dans le roman.

L'auteure ayant réécrit le début de son livre lorsqu'elle s'est rendu compte de la "valeur intrinsèque" de son héroïne a sans doute laissé transparaitre en filigrane les qualités que l'on voit se déployer par la suite.

Elle raconte la genèse du roman avec autant d'humour que de sérieux. Le sujet est grave puisqu'elle a voulu revenir sur les circonstances de la mort de Kennedy. Le décor synthétise beaucoup des défauts de l'Amérique et ce que le rêve américain avait encore de possible à la fin des années soixante.

Tout le monde l'appelle Ma Chérie mais elle a trois prénoms Gloria, Mercy et Hope qui scandent chacun l'évolution du personnage sur trois grandes parties. A la gloire (elle fut Miss Floride 1952) succède la pitié et viendra ensuite l'espoir. A la fin on l'appellera agapi mou ... on n'échappe pas à un surnom en somme.

L'évolution du personnage est vraiment très intéressante et il conviendra de comprendre son aveu fait à Marcus (p.178) je ne suis rien du tout comme une preuve d'humilité. Marcus a raison de lui répondre que ce sont des gens comme elle qui permettent de gagner le combat, en l'occurence contre le Ku Klux Klan et pour les droits civiques, aux cotés de Martin Luther King.

Il serait malvenu de chercher ce qu'il y a de commun entre Laurence Peyrin et ses personnages mais une chose est certaine elle a la même qualité que Ma Chérie d'être curieuse de tout, des évènements comme des personnes. Ni l'une ni l'autre n'ont rien de factice.

Elle n'a pas écrit un roman feel-good, comme on en voit souvent. Certes il est positif et il se lit facilement mais il est profond et fait réfléchir. Cette fois à propos de l'histoire de l'Amérique, de la ségrégation, de la guerre de Corée, des conséquences de l'assassinat de Kennedy. On ne rappelle pas assez souvent que la Corée ce fut 36000 morts, 92000 blessés, 8000 disparus ... avec "en face" deux millions de civils qui ont été décimés. De quoi en revenir fou comme l'exprime Benjamin (p.233) en estimant n'avoir servi aucune cause.

La question du militantisme est également bien posée (p. 249) et mérite de l'être. Et j'ai été autant surprise qu'heureuse de découvrir in extenso le texte du discours de Martin Luther King que l'on connait tous de trop loin. Ne survolez pas les pages 251 et suivantes. Elles sont bouleversantes. Le synchronisme se constate aussi en littérature puisque (p. 229) Catherine Bardon relate le courage de Rosa Parks et le rêve du pasteur dans son dernier roman l'Américaine (les Escales, sorti ces jours-ci).

Journaliste pendant vingt ans, spécialisée dans le cinéma, Laurence Peyrin a choisi un jour de changer de métier mais elle a gardé la manie (positive) de vérifier tout ce qu'elle écrit. Elle a besoin d'un cadre pour travailler et c'est dans une bibliothèque municipale qu'elle a son rituel d'écriture, aux horaires d'ouverture de l'endroit, même si comme toi les auteurs elle vit H24 avec ses personnages.

Le lecteur aussi vérifie ... j'ai écouté la musique de Sea of love à laquelle elle fait allusion (p.243, et je regrette qu'il n'y ait pas de play-list à la fin du roman comme on en voit pourtant de plus en plus). J'ai découvert que c'était celle que Guy Bedos utilisait en fond sonore pour son sketch La drague. John Phillip Baptiste et George Khoury auraient-ils imaginé un tel succès en 1959 ? C'est peut-être gênant pour Gloria de fredonner je veux te dire combien je t'aime mais le message sera passé car Marcus l'emmènera bel et bien au bord de la mer. Faut-il d'ailleurs voir plus loin un hommage à Aretha Franklin, disparue l'été dernier, dans la citation de The way I love (p.315) ?

Elle construit une oeuvre romanesque qui allie des histoires passionnantes, des personnages subtils et forts, une intensité d’émotion et une belle écriture. De La drôle de vie de Zelda Zonk, prix Maison de la presse 2015, à L’Aile des vierges en passant par Miss Cyclone, ses romans ne cessent de conquérir les lecteurs.

Laurence a déjà la trame du prochain, qui sera encore une fois radicalement différent mais qui, lui aussi, sera conditionné par le prénom de son héroïne. Elle aura un prénom d'égérie mais elle nous fera toucher du doigt la vraie femme qui se cache derrière, personne n'en doute.

Ma Chérie de Laurence Peyrin, Calmann-Lévy, en librairie depuis le 13 mars 2019

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