samedi 2 mars 2019

La guerre en soi de Laure Naimski

J'avais découvert Laure Naimski avec son premier roman, En kit.

Le style est constant, avec des phrases courtes, efficaces, et un parler vrai qui ne s'encombre pas d'édulcorant.

Je m'attendais, dans une sorte de conformisme stupide, il faut le reconnaitre, à retrouver dans son second roman, l'humour décalé que j'avais tant apprécié cinq ans plus tôt. Manifestement l'auteure a muri et le thème sous-jacent de l'altérité autour la figure de l’étranger (qui était en filigrane dans En kit) s'est nettement assombri


Paul est un garçon fugueur. Dans sa ville au bord de la mer affluent des hommes qui espèrent franchir la frontière. Avec eux, Paul a trouvé son combat. Une camionnette, des affiches à coller la nuit en catimini. L’ordre aux habitants de ne plus tirer les rideaux sur ceux qui rôdent sous leurs fenêtres. Un jour, Paul disparaît définitivement. Louise se tient debout dans le cercle. Ses mots éclatent : "Mon fils est mort. Il avait vingt-sept ans." Louise cherche un coupable. Sur la plage balayée par un vent glacial, elle épie un homme à vélo, parmi ceux qui fuient la guerre…

La guerre en soi n'est pas une lecture de tout repos. Comme beaucoup de livres de cette (seconde) rentrée littéraire, marquée -est-ce la faute d'un pessimisme ambiant ?- par les deuils et les pertes. J'ai le sentiment de ne lire que cela ... Forcément cela finit par impacter mon regard.

La colonne vertébrale de ce roman, c'est le deuil impossible de la perte d'un enfant. Mais à l'inverse d'Alain Gillot qui propose une vision résiliente, Louise, la mère de Paul, entre en résistance et est prête à mener toutes les guerres possibles pour calmer sa révolte. 

Ça commence par une forme d'autodestruction avec l'alcool. Ça se poursuit en cherchant un coupable, un substitut à sa colère, pour ne plus se sentir la principale responsable de la perte de son fils. Le lecteur est vite prévenu de ce subterfuge : il y a des choses pour lesquelles je vais mentir. Le plus souvent par omission. Parce que je je n’aime pas le mensonge. Mon fils me mentait. (...) Il y a des choses dont j’aimerais parler mais je n’en ai pas le droit. Parce que ce sont des secrets. Si je les révélais mon frère, Mathieu, ne me le pardonnerait pas. Après tout, peut-être que je le ferai quand même. Mais à mots couverts (p.13).

Louise, 56 ans, est veuve depuis dix ans. La bonne femme est une irréductible, un roc .... mais qui pourrait être pulvérisé par les assauts de la vie, à l'instar des falaises que les vagues attaquent sans relâche. Louise est rongée par l’alcool, buvant tout ce qui lui tombe sous la main, surtout le Côtes-du-Rhône et, manque de chance, elle a l’alcool haineux.

Elle doit affronter de multiples démons et parmi eux figurent en bonne place les derniers mois de sa mère, dont Louise de déclare (p. 43) terrorisée par cette pieuvre clouée au litElle finira par la gaver de sédatifs. Doit-on la condamner pour cela ? Elle se fera passer pour une bénévole au grand coeur pour infiltrer le réseau où son fils venait en aide aux migrants. Qu'aurions-nous fait à sa place ?

L'art de Laure Naimski est d'entrainer le lecteur dans le tourbillon où se noie Louise. Et de nous ébranler dans nos certitudes à propos de ce qui est bien, ou mal, autant en ce qui concerne son fils que sa propre mère.

Ce bref roman s'articule en trois parties qui ne sont pas chronologiques, comme peuvent l'être les confidences d'une personne alcoolique. Les circonstances de la mort de Paul (27 ans) sont confuses : c’est la guerre et la misère qui ont pris mon fils. Ils sont arrivés jusqu’à nous sans que nous puissions les contenir, pareils à une invasion de criquets (p.48).

La guerre est donc autant externe qu'intérieure. Elle couve partout, à commencer au sein du foyer et on comprend, dans la seconde partie que Louise a toujours vécu dans la crainte (la certitude ?) d’un malheur dont on pourrait penser l'origine dans une dépression post-partnum dont elle ne se serait jamais remise. Elle veut se consacrer à ce fils qui restera unique. S'il y a eu de l’amour entre eux, il est toujours resté sans paroles, ... distillant une sorte de mort lente. Le moment où elle le retrouve sans le reconnaitre est bouleversant.

Paul sera arrêté. J’ignorais que venir en aide à des migrants est un délit, passible de prison. Manifestement Louise était mieux informée que moi ... puisqu’elle l’a dénoncé, espérant sans doute enrayer le processus, mais l’opération ne fait que précipiter les choses. On comprend que la frontière entre responsabilité et culpabilité soit si ténue.

La colère de Louise est aiguisée par la lucidité et la rage et le lecteur l'assiste dans le combat qu'elle engage au fil d'une lecture incandescente.

La guerre en soi de Laure Naimski, Belfond Pointillés, en librairie depuis le 7 février 2019

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