vendredi 8 mars 2019

Bonjour enfermez-moi de et avec Anna Jouan dans une mise en scène de Thomas Lempire

C'est de mon point de vue une des "missions" des bloggeurs que de consacrer le plus de pages possible à des découvertes, ce que les journalistes, les vrais, faisaient autrefois ... mais ça c'était avant ...

Il me semble que je remplis cette mission en littérature puisque je chronique beaucoup de premiers romans. Je vais aussi le plus possible découvrir des premiers films (j'ai la chance d'être invitée à des avant-premières ou des festivals). Il est probable que je n'accorde pas assez de temps aux premières pièces et aux premières mises en scène, non par désintérêt mais par manque de disponibilité. Je n'aurais en tout cas pas voulu rater ce Bonjour enfermez-moi qui s'est faufilé dans la programmation (excellente) du Studio Hébertot pour une soirée exceptionnelle mercredi 27 février.

J'étais intriguée par l'emploi du terme de showcase pour qualifier la soirée. Littéralement "vitrine d'exposition" j'ai davantage l'habitude de voir cette expression dans le monde de la musique (que je chronique aussi un peu) pour désigner une représentation musicale promotionnelle — avec ou sans musiciens — devant des professionnels ou dans un lieu ouvert à un public choisi, dans le but de roder un nouveau spectacle.

L'auteure-interprète Anna Jouan et son metteur en scène Thomas Lempire (dont c'était la première mise en scène) ont bien fait d'employer ce mot parce qu'il illustrait la pression qu'ils avaient sur les épaules et en même temps il les dédouanait d'être parfaits.

La surprise d'assister à un spectacle abouti et non "en devenir" a été d'autant plus forte.

C'est un seule-en-scène mais la comédienne, qui est aussi l'auteure, se révèle dans une infinité de facettes, nous offrant bien plus qu'un monologue. Le jeu d'Anna Jouan est tour à tour déconcertant, émouvant, drôle, profond ... Elle sait jouer la comédie, c'est le minimum, mais elle est tout autant capable de mimer, de chanter et de danser. On ne peut qu'être conquis par la performance qui nous transporte dans un univers poétique, tragique, évocateur d'autres mondes.

On devine que le projet a longuement mûri et que probablement il continuera (d'où le terme de show-case). On se doutait qu'elle avait ce soir là comme le chantait Léo Ferré "le cœur battant jusqu'à la dernière battue" et elle le confirma aux saluts.

Sur scène elle est une jeune femme devenue loup et qui a décidé de s’enfermer pendant 9 mois, 274 jours et 23 668 200 secondes, mais de partager avec nous son cheminement avec le fol espoir d'être acceptée telle qu'elle est (et devenaient) et donc comprise.

Les premières secondes installent l'atmosphère. La jeune femme descend prudemment l'escalier coté jardin, tenant précieusement une brassée de papier qui s'ajoutera à ce qui jonche déjà le sol de sa grotte. Le texte est d'abord prononcé en voix off alors qu'elle s'exprime à la manière d'une poupée désarticulée.

Elle révèle son identité dans la seconde scène dans un silence épais : je m'appelle Sarah. J'ai des planètes dans la bote crânienne. Je suis un loup.

Le spectateur suivra jour après jour, l'évolution de ses pensées qui se déploient tout au long d'une très belle performance. On a envie de retenir le temps qu'elle note sur le tableau noir du fond de scène. On comprend que c'est fini quand la comédienne tire sur les rideaux pour s'en faire un voile de mariée.

Il n'est pas nécessaire d'avoir vu Le temps des gitans d'Emir Kusturica pour apprécier la chorégraphie précédente, sur des images noir et blanc qui se déploient alors que Ederlezi exerce son pouvoir envoutant. Cette musique de Goran Bregovic souligne le coté surnaturel de la situation et la difficulté de réaliser ses rêves. Il n'est pas davantage indispensable de connaitre le répertoire de l'opéra pour apprécier ce Kindertotenlieder, et peu importe si ce n'était pas une musique de Gustav Mahler. J'ai pensé voir Penthésilée et sa meute sur la banquise du Théâtre national de Chaillot (1982) et cette évocation était émouvante.

Chaque spectateur pourra faire d'autres liens. C'est la richesse de ce spectacle d'avoir le potentiel pour parler à tous, y compris aux amateurs de variété française.


Le travail de Thomas Lempire, servi par les lumière de Noé Lorridan est bien plus qu'une mise en espace et on souhaite une reprise très bientôt dans ce théâtre ou sur une autre scène.

On espère qu'il ne faudra pas attendre dix mille ans pour ne mourir de rien et vivre de tout. Ce soir là cette équipe talentueuse faisait mentir le poète. On ne pouvait pas dire qu'il n'y avait plus rien.

Showcase "Bonjour enfermez-moi" d’Anna Jouan
Mise en scène de Thomas Lempire
Interprétée par Anna Jouan
Lumières de Noé Leridan,
Mercredi 27 février 2019 à 21heures
Au Studio Hebertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris

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