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lundi 6 juillet 2026

Etre éditrice, un métier qui requiert des qualités multiples

Tout lecteur connait plutôt bien les noms de ses auteurs favoris, parfois celui de leur maison d’édition mais la chaîne du livre n’existerait pas sans quelques personnes indispensables et plutôt discrètes, que sont les éditeurs et éditrices.

Leur métier consiste à accompagner la sortie d'un ouvrage depuis sa conception jusqu'à sa parution en accord avec la politique éditoriale définie, après avoir coordonné les différentes étapes du processus d'édition : rédaction, relecture, fabrication, diffusion …

Me rendant régulièrement à des présentations de livres j’ai souvent entendu ce terme, que j’associais à des visages sympathiques ou sévères, dont la description du rôle n’allait pas au-delà des circonstances de leur découverte des auteurs, surtout lorsqu’il s’agissait de premiers romans. La plupart du temps ils restaient en retrait, en toute logique puisqu’ils n’étaient pas les "vedettes" de ces évènements.

Ces rencontres sont animées par des journalistes ou des professionnels de ce type d’exercice que je retrouvais régulièrement. Parmi eux, j’avais noté le nom de Maya Michalon que j’ai, je crois, entendue pour la première fois en mai 2018 à l’occasion de la sortie de Bonjour Tristesse en Bande dessinée par Rue de Sèvres.

J’appréciais sa manière personnelle et sensible de présenter le travail d’un auteur tout autant que sa façon d’animer des débats. Et puis un jour j’ai compris qu’elle était devenue éditrice. Avait-elle changé de casquette ?

Pas vraiment. Elle en avait ajouté une à son vestiaire. Ayant envie d’en savoir davantage sur cette profession plutôt méconnue je lui avais demandé si elle était d’accord pour m’en parler alors que j’avais bien conscience de ne pas avoir les compétences pour mener cet entretien.

Malgré son accord de principe il a fallu du temps pour que nous ayons l'opportunité d’aborder le sujet. Ce nouveau métier lui avait été proposé, sans qu’elle le sollicite, alors qu’elle avait eu l’intention de l’exercer très longtemps auparavant. Elle avait "fait" Hypokhâgne puis un DESS Master 2 en littérature anglophone. Poursuivre sur la voie de l’édition nécessitait de justifier d'une expérience dans le domaine, par exemple sous forme de stages, ce qu’elle avait sollicité chez Libraires du Sud. L’entretien échoua mais se solda par un emploi de coordinatrice culturelle … difficile à refuser.

De fil en aiguille Maya Michalon est devenue experte en animation de table-rondes. Jusqu’à ce jour de juin 2017 où elle interroge Manon Fargetton, Timothée de Fombelle et Marie-Aude Murail. Le CNL et Bragelonne ont organisé une conférence dans la salle de l’Hôtel d’Avejan, rue de Verneuil, à propos De l’importance de l’imaginaire en littérature jeunesse devant une centaine de personnes. Parmi elles un auditeur attentif ne manquait précisément pas d’imagination en s’intéressant peut-être davantage aux questions qu’aux réponses.

Il s’agissait de Louis Delas connu pour son tempérament de fonceur. Longtemps éditeur de bandes dessinées chez Casterman, il avait pris, à la suite du départ à la retraite de son père en 2013, la tête de l’École des loisirs, aux côtés de son cousin Jean-Louis Fabre. Une de ses premières grandes actions fut de créer son propre label de BD, Rue de Sèvres, une filiale spécialisée dans la publication de bandes dessinées.

Son intention était clairement de développer une offre plus large et il restructura l’ensemble de l’offre éditoriale au fil des années qui ont suivi. La personnalité et le potentiel qu’il pressentait chez Maya le poussa à lui faire une proposition à l’issue d’une rencontre en compagnie de Jean-Louis Fabre. Mais, comme précisé plus haut, qui dit éditeur dit auteur. Alors pour simplifier on peut résumer en disant que Maya Michalon avait l’opportunité de se lancer comme éditrice … à condition de débusquer de nouvelles voix.

La jeune femme était excitée mais terrorisée à l’idée de pouvoir exercer ce métier de rêve dont elle ne rêvait même plus. Pas question de détourner des auteurs de leurs maisons d’édition. Mais par contre il était peut-être envisageable d’annoncer à ceux qu’elle pressentait comme potentiels auteurs jeunesse (alors qu’ils publiaient pour des adultes) qu’elle pouvait être leur porte d’entrée dans cet univers.

Voilà comment Alice Zenitzer lui confia son manuscrit de Home, sweet home. L’arrivée de Sylvain Pattieu est elle aussi à porter à son crédit. J'avais beaucoup apprécié le premier, Amour chrome, qui reçut le Prix Cendres 2021 et le Prix Vendredi la même année. La série Hypallage comprend maintenant 4 tomes. 

Avant d’aborder toutes les satisfactions que lui apporte ce métier il convient d’en souligner les aspects les plus frustrants. Elle avait été prévenue : prépare-toi à dire souvent non. Et de fait, c’est l’exercice auquel elle est confrontée 9 fois sur 10. Et pas toujours par manque de qualité du texte. Son enthousiasme n’est pas un gage de publication. Marie Labonne, la directrice éditoriale de la maison, lit tout avant de valider le moindre accord. Parce qu’elle connait l’ensemble des (autres) initiatives en cours, car ils sont environ vingt-cinq éditeurs au sein de l’équipe, maitrise les plannings de parution, et peut donc approuver ou différer un projet.

Maya Michalon s’est donné pour contrainte de lire au moins 50 à 60 pages avant de décider d’aller plus avant ou de renoncer. Dans ce cas elle reconnaitra de façon diplomatique qu’elle n’est pas la bonne personne pour accompagner l’auteur sur ce projet.

Mais si le texte sonne juste à son oreille, si les personnages sont incarnés, alors elle se lance. Le premier impératif est de faire vibrer le coeur de la future éditrice pour qu’elle se sente la force de dire à l’auteur/trice : Il s’est passé quelque chose pour moi. Je veux travailler avec vous. Si vous en êtes d’accord je vais commencer par vous faire quelques retours.

Une fois le processus enclenché (et approuvé par Marie Labonne) des navettes s’organisent dans le but de peaufiner le texte, de renforcer sa cohérence, quitte à déplacer une scène, à en ajouter une autre, à supprimer un personnage secondaire ou à développer un rôle. Un texte qui ne peut pas trouver sa place dans la collection Moucheron pourra être édité parmi les albums. Et même si Maya Michalon s’estime plus légitime dans l’édition de texte que pour l’illustration c’est un domaine qu’elle connait.

Quand un second ouvrage est en route l'auteur poursuit en général avec le même éditeur. Il doit être rassurant d’avoir en "son" éditeur, une personne de confiance qui va vous aider à accoucher du meilleur livre. On respecte dans la mesure du possible le tandem auteur-éditeur mais un auteur qui aurait le sentiment de "tourner en rond" pourrait solliciter le conseil d'un autre éditeur. Si un auteur n’est pas strictement attaché à un éditeur et que des changements peuvent intervenir, cela concerne surtout les illustrateurs, en toute logique. On pourrait caricaturer en concluant que les auteurs sont attachés à leur éditeur et que les illustrateurs le sont à leur maison d’édition.

Il ne faut pas se cacher que l'époque est difficile. L'augmentation du temps de consultation des écrans chez les jeunes a pour conséquence qu'ils lisent moins longtemps. Leur niveau de concentration a diminué. Les prescripteurs sont dans l'attente de livres de moins de 200 pages, ce qui au demeurant n'est pas nécessairement un handicap. La vie entière de Timothée de Fombelle est une réussite prodigieuse et elle est loin d'atteindre la centaine de pages. Alors que le temps de lecture (sur papier) se rétrécit je me demande si l’album ne pourrait pas réconcilier avec l’objet livre, mais c’est un autre sujet.

Ce métier est probablement très engageant mais il ne peut pas engendrer de lassitude. Il n’y a jamais deux expériences identiques et c’est ce qui fait pour partie l’intérêt de ce type de collaboration. Interrogée sur son métier d’animatrice littéraire (en 2024 dans une interview que vous pouvez lire ici) , elle avait dit : C’est épuisant pour les auteurs de toujours répondre aux mêmes questions. Ils apprécient de passer à des questions plus intimes, guidées par ce qui a résonné en nous. Sortir des sentiers battus, c’est ce qui m’anime moi.

Elle applique la règle à son métier d'éditrice en incitant aussi ses auteurs à se dépouiller de leurs éventuelles expressions favorites, en application de la recommandation de William Faulkner : Kill your darlings.

Faire mâturer un futur ouvrage prend des mois, de l’ordre de un an à un an et demi. Le temps paradoxalement de l’oublier pour mieux le redécouvrir.

Beaucoup d'éditeurs sont plutôt animés par l'urgence, dès la signature du contrat et dans la perspective que leur favori soit retenu par les premières sélections pour les prix littéraires. C'est trop souvent le cas en édition adultes où le travail d'édition ne peut sans doute pas excéder cinq mois. On édite vite et beaucoup. Quitte à pilonner des quantités industrielles. Et à engendrer de la frustration chez les auteurs pour adultes qui souffrent du manque de disponibilité de leurs éditeurs.

L'Ecole des loisirs n'est pas dans cette logique. Les livres sont maintenus très longtemps. On ne cherche ni l'éphémère ni le saisonnier. On ne fait pas la course aux prix, ce qui n'empêche pas de se réjouir quand un ouvrage reçoit une récompense. Comme ce fut le cas pour Amour chrome, ou pour La danse sauvage d'Harmonie Stark de Jean-Michel Payet et Sigrid Baffert, collection M +, pépite à Montreuil. Ou encore lorsque la série Oscar et Carosse et La piscine du roi des rats (tous parus en collection Moucheron) ont été dans la Sélection Sorcières.


Malgré tout, rien ne lui fait davantage plaisir que d’apprendre qu’un de ses auteurs a réussi à capter l’attention de jeunes lecteurs qui ont délaissé les écrans pour se plonger dans un texte. Et s’il s’agit de non lecteurs c’est encore mieux.

Le travail de l'éditeur ne se borne pas à accompagner l'auteur jusqu'au BAT, le fameux bon-à-tirer. C'est sans fin. La cabane de Ludovic Lecomte est sortie le 17 janvier 2024. Aujourd'hui il est en cours d'édition en Corée, avec une postface écrite par une psychologue japonaise grande spécialiste du phénomène Hikikomori, désignant ceux qui vivent coupés du monde et des autres, cloîtrés le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Il est évident que Maya Michalon, qui en est l'éditrice, utilisera ce document pour prolonger la vie du roman auprès du lectorat français.

Une éditrice de l'Ecole des loisirs est spécialisée dans l'édition de textes étrangers. Avec sa formation en littérature anglophone Maya Michalon peut aussi lire en anglais. Il lui est ainsi arrivé d'éditer en collection Medium, en 2020, un manuscrit de langue anglaise, De l'autre côté du pont de Padma Venkatraman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Amandine Chambaron-Maillard, qui le lui avait suggéré.

Le travail est alors différent puisqu'il est hors de question d'intervenir sur la structure du texte mais on peut ajuster le vocabulaire, proposer des termes plus simples, intervenir sur la longueur des phrases, opter pour des notes de bas de page ou placer des informations complémentaires en fin d'ouvrage …

Par contre, lorsque le roman est adapté en bande dessinée, il passe entre les mains d'un autre éditeur, chacun sa spécialité. Ils sont environ 25 à l'Ecole des loisirs (sachant que les catalogues du groupe comptent plus de 1800 titres). Maya Michalon a travaillé sur une bonne quarantaine et est en relation avec une quinzaine d'auteurs. Elle en publie une dizaine cette année.

Difficile de gérer le retard chronique dans la lecture des manuscrits qui s’accumulent dans l'ordinateur, et l’attente des auteurs et autrices de réponses, de retours. D’autant plus qu’elle ne lit pas « en diagonale ». Voilà pourquoi elle accuse systématiquement réception de chaque manuscrit en annonçant qu’elle répondra dans un délai "le plus décent possible".

Quand on est éditrice, et que l’information s’est répandue, on est aussi extrêmement sollicité par l’entourage, les personnes qu’on rencontre … qui elles mêmes connaissent quelqu’un qui a un texte à proposer. Il n’est pas exclu que ce soit un futur succès mais rien n’est certain et il ne faut jamais susciter de faux espoirs. Il est donc important de savoir ne pas se laisser ensevelir.

Le recours à l'intelligence artificielle est un sujet brûlant. On pourrait imaginer que des auteurs indélicats composent des textes en y ayant recours mais Maya pense qu'elle s'en rendrait compte, si ce n'est au premier abord, du moins lors des fameux aller-retours avec l'auteur. On peut aussi craindre que certaines maisons d'édition soient tentées par cette option pour réduire les frais de traduction et/ou de correction. Ce n'est pas une voie que l'Ecole des loisirs a l'intention de suivre. Elle ne serait pas qualitative.

Sans doute vous interrogez-vous à propos de la question de la rémunération. Certains éditeurs sont salariés. D'autres fonctionnent en free-lance. Il s’écoule un an à un an et demi entre la première lecture et la publication. Plusieurs projets avancent simultanément. La quantité de travail est conséquente et on ne compte pas ses heures. Maya Michalon aurait pu signer un contrat sur le modèle de ceux des auteurs, basé notamment sur un % en fonction des ventes. Etant donné la diversité de ses missions et la durée sur laquelle s'étalent les sorties elle a opté pour un montant fixe, à partir d'une estimation moyenne de temps consacré.

Pour résumer, et en conclusion, j’ai le sentiment que pour être éditeur, du moins en jeunesse, il faut cumuler de nombreuses qualités : être dénicheur, diplomate, travailleur, patient, savoir être rassurant (les écrivains sont tout autant angoissés que nombre de comédiens que je connais) et bienveillant, … et modeste puisque c’est en quelque sorte un métier de l’ombre.

Quand il existe, le nom du traducteur figure sur la première page à côté de celui de l’auteur, mais pas celui de l’éditeur. Il est parfois mentionné dans les remerciements. Ce métier est surtout un métier de l’ombre, comme pour la vingtaine de personnes qui interviennent dans le processus jusqu'à la sortie en librairie. Je ne connais que l'Iconoclaste qui consacre une page entière au "générique" en précisant : l'exemplaire que vous tenez entre les mains a été rendu possible grâce au travail de toute une équipe. Tout bien considéré le prix de vente d'un ouvrage ne semble pas élevé.

mardi 2 juin 2026

La compagnie Doudous

J’ai reçu La compagnie Doudous à l’occasion d’une masse critique organisée par Babelio. D’après le résumé il s’agissait du texte de deux spectacles pour marionnettes en peluches s’adressant à de jeunes enfants (de 6 à 9 ans).

Si les illustrations pourraient intéresser des maternelles, le texte par contre ne me semble pas du tout accessible à un large lectorat. D’abord parce que le niveau de lexique est très recherché, en toute logique d’ailleurs puisqu’on nous a promis abondance d’expressions choisies de la langue française et un travail poussé sur les assonances.

Ensuite parce qu’il faut un certain niveau de culture -certes populaire- pour savoir qu’une marque de piles a utilisé un lapin dans un spot publicitaire, qu’un chanteur possédait un chien du nom de Mirza, que Rossinante était la jument de Don Quichotte, que le Kong est un restaurant parisien (au-dessus de la Samaritaine) … Bref, personne ne goûtera toutes les subtilités de ces textes, au demeurant petits bijoux littéraires. Je pense que je suis moi-même passée à côté de 20% des références.

Peut-être qu’en spectacle les mimiques des marionnettes font oeuvre de compensation et que l’intonation des comédiens provoque les rires. Cela pose la question de l’objectif de ce petit livre : amuser ou cultiver ?

En tout cas je le recommande par contre aux enseignants de français des collèges et lycées, à condition de demander aux élèves d’entreprendre des travaux explicatifs. Dans un tel contexte l’ouvrage (qui compte tout de même 80 pages) sera le point de départ d’exposés passionnants sur des pans de notre culture.

La compagnie Doudous, par Erell, chez Posidonia jeunesse, en librairie depuis le 15 février 2026

jeudi 19 février 2026

Double Plouf et Patatras … avec Philippe Corentin

Nouvelle journée, jeudi 19 février, à l’Ecole des loisirs, à fouiller le patrimoine littéraire, cette fois celui d'un des plus singuliers et des plus libres, multipliant les irrévérences avec une fantaisie provoquant le pardon et forçant l’admiration.

Les amateurs de littérature jeunesse auront compris qu'il s'agit de Philippe Corentin, un auteur "renversant" que j'avais rencontré le mercredi 31 octobre 2012.
L’équipe s’est appuyée sur l’excellente et rarement si complète exposition que lui avait consacré le Musée de l’Illustration Jeunesse (MIJ) de Moulins (Allier), intitulée Scrogneugneu, enrichie par les fonds de l’Heure Joyeuse que conserve la Médiathèque Françoise Sagan, un havre de paix et de découverte, proche de la gare de l’Est, que je recommande chaudement. J’y étais d’ailleurs déjà venue à propos de la publication de Bonjour Tristesse en bande dessinée.

Après Moulins, Paris consacre donc une très grande exposition à Corentin sur plusieurs étages de la médiathèque Françoise Sagan que nous ont présentée Hélène Vallotteau, responsable jeunesse et patrimoine de l'établissement et Binh Chaumont amie de Philippe et de son épouse Michèle (ci-dessous à droite) qui y a apporté tout un repas d'ingrédients mystère que sont les jeux qu'elle a conçus à partir des albums et dont les enfants (et les parents) peuvent s’emparer.
Auparavant nous avons eu le bonheur et la chance d'écouter la grande spécialiste Yvanne Chenouf (ci-dessus à gauche) présenter les caractéristiques de l'oeuvre de Corentin qui pour elle est un des auteurs les plus libres, les plus singuliers et dont l'humour est irrévérencieux permettait de désarçonner son interlocuteur à coup sûr, ce dont il était très fier.

Et ça commence quand on l'interroge sur sa biographie qui sera vite expédiée. Né dans les années 40, en région parisienne, il passe son enfance à Quimper, fait des études qui sont qualifiées de très secondaires ... En 1968, ses premiers dessins sont publiés dans "L'Enragé". Il a collaboré à "Elle", "Marie-Claire", "Jardin des Modes", "Vogue"... avant d'arriver aux albums pour enfants.

C'est un auteur renversant à double titre : tomber par terre et être ému. Le poème Dans Paris de Paul Eluard lui correspond à merveille (voir en fin d'article). Le poète y joue avec les éléments comme avec un château de cartes ou les cubes d'une pyramide construite par les enfants. Tout va tomber dans un ordre logique, anticipante, et réjouissant.

C'est représentatif de ce que fait Corentin en ce sens que tout rate chez lui.
 Pipioli le souriceau estime que ce qu’une hirondelle fait il peut le faire, mais il choisit comme modèle l’oiseau le moins migrateur qui soit, un merle qui s'appelle Zigomar, et qu'on retrouve dans plusieurs albums.

Quand on chante Joyeux anniversaire c’est la partition de Malbrough s’en va en guerre qui est dessinée (dans Patatras). Il bouleverse l'ordre familial mais ne rigole pas pour autant avec les traditions. La mère confirmera systématiquement la cohérence du monde. On ne change pas ce que la nature nous a donné.

Il venait du dessin politique et érotique et trouva malgré tout sa place à l'Ecole des loisirs, même si Ungerer était déjà là. Il y entre avec Mademoiselle-tout-à-l’envers, orpheline de deux parents tués par crime. Chiffonnette est une cousine d'Amérique qui arrive dans la famille des deux souriceaux Trottinette et Totoche, des noms qui viennent de l'univers de la Bande Dessinée. Comme Cosette et Gavroche. Ni chauve, ni souris, elle a par contre le museau chiffonné et n'est pas comme tout le monde, jouant un peu la vamp (comme vampire).

Mais quel est le vrai monde ?
 Pas d’ironie sans conflit de valeurs, démontrant qu’un autre ordre est possible. Par exemple rejoindre l’Afrique, avoir un dessert, ce que réclame un personnage, fourchette à la main, goûter une petite fille.

Corentin a un frère jumeau, Alain Le Saux, également auteur jeunesse, dont il ne porte pas le même nom. La gémellité traverse l’œuvre (un des albums est Les deux oiseaux). Tout le monde est dans l’inconfort de sa position et les obstacles au changement sont multiples :
- une erreur de calcul dans l'Afrique de Zigomar (comme Colomb), 
- la question de l'offre et de la demande,
- l'instabilité du désir qui est débordant.

Quand le point de vue change, le monde change.
 Alors on conclut de nouvelles alliances : Chien/lapin, lapin/loup, Grenouille/merle/souriceau. On cherche à régler le problème par la métamorphose mais les choses ne se font pas par simple bonne volonté. Il faut suivre une formation, ce que fait le lapin pour guider Le chien qui voulait être chat. Il faut accepter de s'ouvrir aux autres, de jouer, lire, bouger, se remuer. Malheureusement Biplan, le moucheron rabat-joie ressasse Je sais pas quoi faire. Qu’est-ce que je peux faire ? Comme le demande Anna Karina et le crocodile lit dans son bain comme Belmondo, toujours dans Pierrot le fou le film de Godard.

On remarque une autre allusion au cinéaste dans Zigomar n’aime pas les légumes, quand les oiseaux se posent sur la branche à bout de souffle. Il y a une forte inter-conicité chez Corentin. Un petit être tenu dans un gros poing poilu évoque King-Kong. Une chute dans le ruisseau, voilà Gavroche, les pieds battant l'air et c'est l'Icare de Bruegel. Des volailles en panique, une haie d'honneur de lapins, c'est l'hommage à Rabier. La tête du Père Noël sur un plateau, c'est Saint Jean-Baptiste du Caravage ...

On deale beaucoup chez Corentin qui semble prôner la pédagogie du détour. (Zygomar n’aime pas les légumes).

Il aime mettre en scène des rois (des légumes, des gâteaux) qui peuvent tout aussi bien être un loup ou un escargot, pourvu de porter une couronne, et des reines de carnaval comme la reine des fourmis. Il s'inspire du discours du Dictateur de Charlie Chaplin en 1940. Nous pourrons tous être heureux mais nous avons perdu le chemin.

Il met en garde. On ne s’assoie pas à la table d’un loup. On ne joue pas avec le feu. C'est le propos de Mademoiselle Sauve-qui-peut.

Il nous fait entrer dans l'histoire, comme au théâtre, par une interrogation : dis, maman pourquoi ... ? ou bien bille en tête par une affirmation : voilà, c'est l'histoire de ... en détournant ensuite les personnages principaux des contes (le père noël, le petit chaperon rouge, le loup), c'est encore l'histoire d'un ogre, mais celle-là elle est rigolote.

Ses héros portent des noms de personnages de dessins animés : Pipioli Pissenlit, Zigomar, Scroneugneu, Trottinette, Totoche, Routoutou, Bouboule, Baballe, Machin Chouette, Loustique et Chiffonnette ... Ils sont aussi sympathiques lorsqu'ils n'ont pas de patronymes comme la Mère Souris (avec des majuscules tout de même) ou la grenouille qui parfois même se contente d'être spectatrice muette de l'aventure, comme dans Plouf !
Dans un second temps, Hélène Valotteau et Binh Chaumont ont dialogué pour donner le cadre de l'exposition dont elles sont les deux commissaires.

Bin explique que l’idée de fabriquer des jeux à partir des albums a germé en 2020 dans son tout petit appartement pendant le Covid avec aussi un travail de marionnettes.
 Chacun tient dans une palette et il y en a une par album.

mercredi 11 février 2026

Ni oui, ni non, Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants par Tomi Ungerer

J'avais promis, en novembre dernier, dans l'article consacré à Tomi Ungerer, de revenir sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule intitulé Ni oui, ni non et publié en mars 2018.

Tomi Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine où il avait à coeur de fournir aux enfants les réponses les plus justes possible. Mais je dois dire que je ne savais pas aussi fin philosophe avant d'assister à l'Ecole des loisirs à la conférence d'Edwige Chirouter intitulée Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Tomi Ungerer est une personnalité très attachante qui, sous un abord subversif, était un homme très mesuré. Je ne raisonne que pour être raisonnable avait -il prévenu dans la préface de son ouvrage dont la couverture illustre l’interrogation : pourquoi je ne suis pas toi et toi tu n’es pas moi ?

Le livre est la compilation de vraies questions d’enfants auxquelles il répond en modérant sa tendance au cynisme. Ses pensées font longtemps écho, si bien qu’on pourrait entendre dans sa première affirmation le verbe comme résonner. Car il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis, ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi.

Je voudrais aujourd’hui consacrer cet article à ce petit traité de philosophie qui est presque un jeu parce rien n’est tout blanc ou tout noir. Il le sait bien, lui dont l’enfance fut marquée par l’Histoire : après la Drôle de guerre, quand les Allemands ont occupé l’Alsace ils ont interdit de parler français. En 1945 les Français ont repris l’Alsace et il fut interdit de parler un seul mot d’allemand ou d’alsacien (p. 19), ce qui renforça par réaction le garçon à cultiver son accent.

Cette période l’a évidemment profondément marqué et les références sont multiples. On peut gagner des batailles, mais on ne peut pas gagner une guerre, qui est toujours synonyme de gâchis (p. 18).

La pauvreté (connue à trois ans et demi suite au décès de son père, ce qu’il répète à de multiples reprises) forge l’acharnement du désespoir (p. 106). 

On doit apprendre des choses pour alimenter notre cervelle (p. 28). Il avoue ne rien comprendre à la théorie du big-bang (p. 40) mais en recense 3 : la naissance, le première fois qu’on tombe amoureux et lorsqu’on passe outre-tombe.

Il prône un monde où seuls les enfants auraient le droit de vote (p. 42) parce que le niveau de l’intelligence humaine chute après la maturité. Il encourage à (se) poser des questions concrètes … ou abstraites (p. 54).Il est circonspect lorsqu’il doit parler du temps, préférant le prendre ou le garder plutôt que le tuer par manque d’occupation (p. 64). Il a raison de pointer que la moquerie est une forme de méchanceté (p. 68) mais elle est une arme nécessaire pour dénoncer les vices et les travers de la société.

Il démontre qu’on peut être le plus fort même en étant le plut petit (p. 79), que la religion n’est pas obligatoire mais qu’elle enseigne "le goût de l’intégrité, de la compassion, du pardon et surtout de la bonne volonté" (p. 80). On ne sera donc pas surpris qu’il réponde à Georgios, six ans et demi, que les dieux ont été créés par les hommes parce qu’ils en avaient besoin pour affronter l’inexplicable (p. 44).
 Il use de mots simples pour dire le pire : Les pierres sont dépourvues de pensée mais pas de mémoire (p. 112). Le temps passe parce qu’il n’a pas le choix (p. 123).

Fervent défenseur de la liberté de penser, il ne supportait pas, enfant, qu’on lui dise que le Fuhrer pensait pour lui (p. 87). Son imagination était sa meilleure amie (p. 100).

L’humour est une armure, le défi un remède à la déficience, pour tourner le sort en sortilège, donner au destin une destination (p. 126).

Ni oui, ni non, Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants par Tomi Ungerer, Ecole des loisirs, 2018

mercredi 21 janvier 2026

J'ai suivi un webinaire avec Cédric Ramadier et Vincent Bourgeau en préambule de la Semaine nationale de la Petite Enfance

La Semaine nationale de la Petite Enfance se déroulera bientôt, du 14 au 21 mars 2026 et son thème sera cette année Des équilibres.

L'école des loisirs, en collaboration avec Agir pour la Petite Enfance, m'avait invitée à suivre aujourd'hui un webinaire avec Cédric Ramadier et Vincent Bourgeau qui sont les parrains de l'édition 2026.

Bien entendu ont également participé Gaelle Moreno, Responsable Éducation et Promotion de la lecture chez l'éditeur qui est depuis 5 ans partenaire de la Semaine, et Thomas Ulmann, qui en assure la partie direction artistique.

Je connais les deux auteurs à travers leur série Le livre qui …  dont j'avais retenu un ouvrage en septembre 2016 Le livre en colère, rouge flamboyant comme on en a l'habitude pour cet état qui préoccupe beaucoup les éducateurs. J'avais apprécié qu'on soit ici dans le point de vue de l'enfant et pas dans une approche moralisatrice.

Tous les enfants (et même encore les adultes) connaissent cet état où on se sent dépassé par les évènements. Si quelqu'un avait un remède magique cela aiderait. Et le voilà justement, sous la forme d'un conseil : compter jusqu'à 10 pour laisser au calme le temps de revenir.

mercredi 10 décembre 2025

Voyage retour d’Anne Brouillard

J'avoue, en postulant sur Babelio pour recevoir Voyage retour, que je pensais découvrir un livre comparable à ce qu’Anne Brouillard avait imaginé précédemment dans la série du Pays des Chintiens, avec La grande forêt en 2016, Les Iles en 2019, et Les châteaux en 2024, tous publiés à l'Ecole des loisirs.

Oui, et non en fait. J'ai retrouvé le style de l'auteure, la délicatesse de ses dessins et son sens du détail. Par contre le format est radicalement différent.

Il est sans texte, à l'instar de ce qu'a fait l'immense auteur Mitsumasa Ano dont je recommande notamment Ce jour-là dans lequel un cavalier solitaire et silencieux visite l'Europe des légendes, des traditions, des coutumes...

L'ouvrage est de relatif petit format, comme un carnet de voyage qu'on glisse dans sa poche. Les 38 pages de ce leporello sont pliées en accordéon pour se déployer en ribambelle sur plusieurs mètres, formant ainsi une histoire qui se déroule dans le temps avant de revenir au point de départ.

Il est recommandé à partir de 12 ans mais j'ai voulu le "tester" sur un petit bonhomme de seulement deux ans. Comme je le pressentais ce livre l'a formidablement intéressé, une fois passée la première déception, en l'ouvrant. "Il est cassé" a-t-il d'abord supposé.
Il est entré très vite dans l'histoire, cherchant les engins qui le passionnent en ce moment (trains, pelleteuses, voitures, vélos …), s'attachant à repérer des détails …
… une maison qui semble abandonnée, un vol d’oiseaux, une rivière, des champs, des arbres au bord des voies, la ville qui commence … Il interroge c'est quoi là ? Et sans attendre la moindre réponse donne son interprétation : Il passe pas le train, il avance pasÇà c'est l'autoroute. Il revient en arrière et change le déroulé de l'histoire : un train sous le pont, ça avance sur les rails.
Si je me risque à entrer dans la conversation, suggérant la présence d'oiseaux il s'approche de l'image et précise non des corbeaux.
Comme tous les enfants de son âge il pointe avec son doigt en commentant : un tracteur, un bateau, la pelleteuse, une maison, un petit canard au bord de l'eau, une poussette, une fille.

Il est manifeste qu'Anne Brouillard n'aime pas que les châteaux. Cette fois son intérêt se porte sur les gares, les voyages en train et les paysages qui défilent, que je crois qu'elle "capture" et dessine, en direct sur ses carnets.

Chaque pli dévoile un nouveau pan de paysage, offrant un regard différent sur le décor.

lundi 24 novembre 2025

Un bout de chemin avec Tomi Ungerer

Passer une matinée à l’Ecole des loisirs pour évoquer un auteur emblématique est un plaisir immense. Après Claude Ponti en mars dernier et Maurice Sendak en octobre c’était ce matin Tomi Ungerer qui était à l’honneur.

Je lui ai consacré plusieurs articles et je croyais bien le connaitre et pourtant je ne le savais pas tant philosophe. La matinée a commencé par la conférence d'Edwige Chirouter qui nous a permis de comprendre Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Cet auteur s’efforçait de concevoir des récits imparfaits parce que, comme il le disait avec à propos, si l’histoire est trop bien elle ne laisse pas de place à l’invention personnelle. Il a ainsi cherché à faire des anti-histoires, ou des para-histoires. un des meilleurs exemples est peut-être Papaski, paru en 1992, qui est un collectionneur d'histoires à dormir debout. Il a croisé M. Parcell Mesquin, qui a offert un rouleau-compresseur à sa femme, pour leurs noces d'argent. C'est bien pratique pour repasser le linge et étaler la pizza... Dans les illustrations de ces comptines loufoques, absurdes et sarcastiques, Tomi a mis en scène quelques-uns des jouets rares de sa propre collection, aujourd’hui visibles au musée de Strasbourg.

Quand on répète sa maxime, il faut traumatiser les enfants, on oublie la seconde partie de la citation … sinon ils finissent experts-comptables. La provocation fait confiance à l’enfant capable de penser, à l'instar du propos de Nietzsche : il faut philosopher à coups de marteau (celui des réflexes). Parce que à la fin, ces "bonnes" histoires reconstruisent, ouvrent d'autres horizons, allument de nouvelles lumières.

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi. Je l’ignorais mais Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine et il a publié Ni oui, Ni non en mars 2018. Je reviendrai ultérieurement sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule. Comme Pourquoi on a des couleurs préférées ? Doit-on respecter les méchants ?

En le lisant on mesure combien on ne pense jamais tout seul mais toujours avec les autres. Et s’il y a un conseil à retenir c’est de ne jamais répondre à un enfant tu verras ça quand tu seras grand.

"Répondre aux enfants, cela signifie se mettre a leur place, illustrer les idées avec des exemples tirés de la réalité ou soutirés à l'imagination, leur montrer que tout se surmonte avec le sourire et le respect. Et que nous sommes tous grâce à l'absurde - des apprentis sorciers". Tomi Ungerer

La littérature est un grand laboratoire pour apprendre à philosopher parce qu'elle met à distance. Relisons la Lettre à Oskar Pollak de Franz Kafka écrite en janvier 1904 : Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? (…) un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

La fiction a une fonction de divertissement pour oublier, s’évader, ce qui certes est utile. Mais elle a aussi une fonction d’éclaircissement pour mieux comprendre le réel. Ce sont des récits qui apportent des réponses complexes à des questions complexes. 

En d'autres termes, formulés par Philippe Corentin, (qui est le prochain auteur avec qui nous ferons un bout de chemin ensemble avec les équipes éditoriales de l’Ecole des loisirs) : Il ne faut pas seulement des livres pour endormir les enfants le soir mais aussi les réveiller le matin.

Les amateurs de littérature jeunesse connaissent bien Une histoire à quatre voix d'Anthony Browne. Le père, la mère, Charles (le petit garçon) et Réglisse (le chien) racontent successivement la même courte tranche de vie. C'est très éclairant pour faire comprendre aux enfants la notion de point de vue. Cet auteur fournit des albums supports pour aborder des interrogations philosophiques.

L'enjeu est double. Il est éthique : Reconnaitre l'enfant comme un sujet, une personne à part entière. Et démocratique : Apprendre à discuter de façon pacifiée de nos désaccords.

Au final il s'agit de Reconnaître, Eveiller, Emanciper "On sème !" (slogan de la Chaire Unesco de la philosophie avec les enfants)... mais sans oublier que le monde est comme un texte à interpréter (on est loin du dogmatisme imposant une lecture unique comme du relativisme qui permet tout et n’importe quoi). A cet égard l’injonction à la gentillesse est une hypocrisie.
Après Edwige Chirouter, ce furent Grégoire Solotareff et Anaïs Vaugelade qui ont exprimé leurs points de vue, dans une conversation animée par Dominique Masdieu que nous retrouvons toujours avec grand plaisir.
Si on se risque à décrypter Les Trois brigands (1968) on remarquera dans les premières pages l'influence de son métier d'affichiste. On a souvent prétendu qu'Ungerer était subversif alors qu'il était surtout une éponge, s’imbibant des idées émergentes. Or dès 1961 la pensée à la mode effrite la stabilisation sociale des années 50.

mardi 11 novembre 2025

Mille Secrets de poussins de Claude Ponti par le Collectif Quatre Ailes

Est-ce que les poussins meurent ? Telle est une des questions auxquelles Claude Ponti répond dans Mille Secrets de poussins le livre qu’il a publié il y a exactement vingt ans.

Les poussins les plus vieux ont déjà presque quarante ans, ce qui signifie que ce seront bientôt des grands-parents qui raconteront les premières histoires de cet auteur jeunesse, s’ils ont conservé les albums que leurs parents leur ont lus quand ils étaient bambins. Sinon, ils peuvent toujours se les procurer dans les meilleures librairies.

Le premier poussin a en effet pointé son bec dans L'album d'Adèle qui date tout de même de 1986 : j'avais besoin d'éléments perturbateurs pour déranger les objets et déclencher des commencements d'histoires. Les poussins sont apparus et ils sont restés. Je ne peux rien faire contre eux. Cela ne se voit pas, mais il y en a partout.

Le Collectif Quatre Ailes s’est emparé de leurs aventures pour raconter Mille secrets de poussins à sa manière et en le théâtralisant à hauteur d’enfant. Il était programmé cet été au festival d'Avignon à Présence Pasteur, où il fut très bien reçu. Je suis allée voir le spectacle mercredi dernier à Fontenay-aux-Roses, à l’espace Rosa Bonheur où le Théâtre des Sources (nomade le temps d’importants travaux de mise aux normes) présente quelques-uns de ses spectacles.

J’ai d’autant plus envie de vous en parler que d’une part il est très réussi et que d’autre part il se pourrait que la tournée passe à proximité de chez vous. Quelques dates sont déjà prévues au Théâtre Patrick Devedjan d’Antony, presque voisin de Fontenay du 12 au 14 mars 2026.

Il est annoncé à partir de 3 ans et, voulant en faire profiter un bout de chou de 2 ans et demi (déjà grand amateur d’albums jeunesse) j’ai tenu à vérifier son accessibilité par moi-même. Sa durée d’à peine 30 minutes est idéale pour maintenir l’attention des tout-petits. La médiathèque de la ville avait eu l'excellente idée de présenter en même temps une sélection de livres autour de l’album éponyme de Ponti.
Parents et enfants pouvaient donc les consulter avant et/ou après le spectacle. Autre heureuse initiative afin que personne ne soit effrayé : l'obscurité était vraiment mesurée et de discrets chants d'oiseaux et de grenouilles accompagnaient l'installation du public. Des coussins disposés sur le sol étaient censés être réservés aux plus jeunes. Les adultes pouvaient s'asseoir derrière, sur des bancs.

Le comédien Damien Saugeon patiente depuis un moment, appuyé sur une bibliothèque miniature à roulettes, un gros livre entre les mains. Il est sans doute perplexe parce que -et c'est aussi pour ça qu'on aime le jeune public- on ne sait jamais comment la séance va se dérouler.

Après un clin d'œil coquin aux adultes il se lance et avoue aux enfants, avec davantage de mimiques que de paroles, que si toutes les pages sont blanches c'est que les personnages ont pris la poudre d'escampette.

Un papa éclate de rire. La main d'une petite fille s'agite en signe de bonjour. Un autre pointe du doigt Blaise le trouble-fête, qu'il est heureux d'avoir reconnu.

Damien imite le piaillement d'Olga Toulemonde, la poule mère de tous les poussins, en tout cas ceux de la race "pontienne". Il fait un emploi habile des outils numériques pour faire progresser le récit.

Le lexique si particulier de l'auteur est respecté malgré des difficultés probables de compréhension. Ainsi les poussins font-ils des grimasques à la mort et ainsi lui échappent. La dimension philosophique est très claire. On comprendra, preuve à l'appui en images, par exemple en quoi les apparences sont trompeuses puisque chaque poussin est très différent des autres du fond du dedans de son intérieur.

Le comédien se penche régulièrement à hauteur d'enfant et un sourire s'affiche sur chaque visage. Il mime les scènes les plus spectaculaires, comme les sports favoris des oisillons, le saute-poussin et la mini-course immobile les yeux fermés.

Il est facile de se projeter dans cet univers. Avant de dormir, même rangés dans les livres, les poussins se posent mille questions … comme le font sans doute chacun des enfants spectateurs. Blaise arrive alors et le secret de son existence est donné après avoir expérimenté le fameux masque rouge qui modifie l'apparence de celui qui le porte.
La fin arrive avec la mégarigolade qui provoque plusieurs rappels. On aurait envie d'enchainer Avec un autre spectacle de la compagnie, Okilelé, lui aussi tiré d'un grand succès de Claude Ponti. Ils forment ensemble un dyptique. Il est probable que l'aventure Pontienne s'arrêtera là car l'équipe de création à un autre projet. Mais ceux d'entre vous qui veulent en savoir davantage sur cet immense auteur pourront lire l'article que j'ai récemment écrit après avoir cheminé un matin avec lui à l'Ecole des loisirs. 
Ce serait l'adaptation de Là où vont nos pères, une bande dessinée muette de l'Australien Shaun Tan publiée en 2006 par Hodder Children's Books, en version française en 2007 par Dargaud. L'œuvre a remporté de nombreux prix à travers le monde, dont le prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2008.

Ce serait un spectacle très visuel qui s'adresserait à un large auditoire. Mais pour le moment c'est Mille secrets de poussins qui est en voyage. Et comme cet article sera lu par des adultes je peux bien vous en révéler quelques secrets (de Polichinelle) : les effets sonores et les trucages vidéo permettent d'assimiler le sens des jeux de mots. C'est très ingénieux. Et vous remarquerez sur la photo ci-dessus que le livre qui est entre les mains du comédien … n'a rien de comparable avec la version originale, si ce n'est le titre.

Retrouvez les dates de tournée ici.

Mille Secrets de poussins d’après l’album de Claude Ponti  par Collectif Quatre Ailes
Vu le mercredi 5 novembre 2025 à l’espace Rosa Bonheur investi par le Théâtre des Sources
20 avenue Jean Moulin - 92260 Fontenay-aux-Roses

lundi 27 octobre 2025

Une matinée avec Maurice Sendak

Après Claude Ponti, et avant Tomi Ungerer et Philippe Corentin, c’est avec Maurice Sendak (1928-2012) que l’Ecole des loisirs a choisi de faire un bout de chemin avec nous, presque dix ans après lui avoir consacré un numéro de "Mon écrivain préféré".

Originaire d'une famille d'émigrants juifs polonais, il était né à New York en 1928. Ses livres ont marqué de façon tout à fait originale le monde des livres pour enfants.

De santé fragile, il a passé une enfance très calme, à beaucoup rêver. Son talent de conteur lui viendrait de son père, immigré juif-polonais, qui le nourrit de récits de la Torah et qui est lui-même auteur de livres jeunesse lorsqu’il ne travaille pas comme tailleur à Brooklyn. A 12 ans, il voit Fantasia et veut devenir illustrateur mais les studios Disney rejetteront plus tard sa candidature. Qu'importe, il travaillera dans la construction de décors et l'agencement de vitrines de magasins de jouet (et on verra combien les arrières-plans sont importants dans Max). On lui donne enfin sa chance de réaliser les arrières-plans d'une bande dessinée, puis enfin d'illustrer quelques albums. Il continuera toute sa vie à illustrer (aussi) pour d'autres personnes.

Dans les années 50-60, ses illustrations de Petit ours d’Else Minarik sont largement saluées. Elles viennent d'être rééditées. 

A 22 ans il peut enfin signer son premier ouvrage en tant qu'auteur et illustrateur. Et 7 ans plus tard, en 1963 sort l'emblématique Max et les maximonstres (dont un film a été tiré en 2009) au bout d'environ deux ans de travail. Cette histoire de petit garçon qui part en vadrouille dans un monde imaginaire après avoir été envoyé au lit sans manger lui vaudra une renommée mondiale. Il a reçu des prix prestigieux, notamment le "Prix Hans Christian Andersen", suprême récompense pour l'ensemble de son œuvre. Et pourtant, en lisant ses interviews on devine qu'il n'a jamais cessé de douter, jusqu'à sa mort le 8 mai 2012 à l'âge de 83 ans.
En feuilletant ses principaux ouvrages on remarque le sens de l'animation chorégraphique de ses personnages, presque toujours représentés en mouvement. Il n'hésite pas à dessiner un animal comme s'il était un humain comme dans Monsieur le lièvre voulez vous m'aider ? pour Charlotte Zolotow et avec quel humour ! Et bien entendu ses monstres expriment autant de sentiments que Max en parlant vraiment de l’anxiété, du plaisir et de l’immense problème d’être un petit enfant, ne parvenant pas toujours à contrôler leurs fantasmes. 

vendredi 29 août 2025

Jack et Nancy, les plus belles histoires de Quentin Blake

Quentin Blake est un de mes auteurs de littérature jeunesse préférés.

Comme j’avais aimé suivre les aventures à bicyclette d'Armeline Fourchedrue !  J’adore son style tendre et humoristique, qui s’accorde si bien à des histoires un peu fantastiques qui prouvent que l’imagination et la confiance peuvent tout rendre possible.

Et j’aime ses coups de pinceau. Savez-vous à ce propos qu’il fut l’illustrateur des albums de Ronald Dahl ?

On raconte que c’est quand le vent se lève que naissent les meilleures histoires ! C’est ainsi que Jack et Nancy s’envolent, accrochés à un parapluie magique, et qu’Angèle rencontre un minuscule oisillon tombé du ciel lors d’une tempête qu’elle appelle Petit chou.

Mark Evans et Massimo Fenati ont scénarisé les deux contes tirés des albums de Quentin Blake, où l’on parle d’amitié, de découvertes et de départs… mais aussi du bonheur de rentrer chez soi.

Car contrairement à l’intitulé de ce programme cinématographique qui focalise sur la première partie, ce n’est pas une mais deux histoires de 26 minutes qui sont proposées en dessin animé. Jack et Nancy est la première, adapté d’un roman graphique de 1969.
Le frère et la soeur sont des blondinets très imaginatifs, qui ont soudain l’idée de se suspendre à un parapluie. Le vent est fort et l’objet que l’on se transmet dans cette famille de génération en génération est bien entendu magique. Les deux aventuriers vont pouvoir réaliser leur rêve de partir au bout du monde pour visiter une île extraordinaire, y rencontrer des animaux fantastiques et récolter des fruits et des piments exotiques.
Les plus beaux voyages ne peuvent être éternels. Bientôt, leurs parents et leur maison manquent aux deux enfants… Et s’il était temps de rentrer et de raconter leur incroyable aventure ? Il faudra sans doute utiliser le parapluie autrement, comme une barque peut-être.
Petit chou est la seconde histoire. Elle est adaptée d’un roman graphique plus récent, datant de 2002. Angèle est une vieille dame au caractère joyeux qui ne se passionnait jusqu’ici que pour le jardinage et la pâtisserie. Elle est jusque là très heureuse de régaler ses amis ou ses rencontres du parc de ses délicieux gâteaux. Un jour de grand vent, elle trouve un minuscule oisillon tombé du ciel.
Elle le recueille, lui fabrique un nid douillet, le dorlote de manière obsessionnelle et le nourrit plus encore de choses gourmandes choisies en fonction des évènements. Bientôt le Petit chou devient bien trop grand pour vivre à l’intérieur d’une maison. Cette vieille dame est attachante mais ne serait-il pas, à l’inverse de ce qu’ont fait Jack et Nancy, temps de quitter le foyer ?
Ces deux courts-métrages d’animation sont pleins de charme et d’humour absurde, autorisant de multiples rebondissements. D’autres suivront bien sûr. Mais pour le moment ce sont ces deux-là que l’on pourra faire découvrir très bientôt aux enfants au cinéma.

Jack et Nancy, les plus belles histoires de Quentin Blake, Un film de Gerrit Bekers et Massimo Fenati avec la voix d'Alexandra Lamy
À partir de 4 ans 
Sortie en salles le 15 octobre 2025
Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le livre inédit Jack et Nancy de Quentin Blake sortira en librairie le 2 octobre 2025 chez Gallimard Jeunesse. Les parents pourront donc continuer à parler d’amitié, de découvertes et de départs… mais aussi du bonheur de rentrer chez soi, à travers cette merveille d'album conçu par le génial Quentin Blake pour nous emmener très loin dans l'imaginaire.

lundi 30 juin 2025

La rentrée littéraire automnale de l’Ecole des loisirs #2 Les romans et livres illustrés

Je fais suite à l'épisode précédent présentant quelques albums de la rentrée littéraire de l'Ecole des loisirs, principalement axé sur les albums.

J’avais signalé quelques aspects de la vie mouvementée de Susie Morgenstern, maîtresse de cérémonie pétillante, et très impliquée de cette matinée de présentation d’ouvrages qui vont encore une fois réjouir petits et grands, jusqu’aux adultes, parce qu’il n’y a pas d’âge limite pour la littérature jeunesse quand elle est de qualité.

Cette autrice était invitée pour l’ensemble de son œuvre et pour présenter Addictions anonymes (collection Médium), écrit avec Denis Baronnet, à paraître le 10 septembre 2025.

Elle a constaté elle aussi combien les jeunes sont accros aux jeux vidéo, à la nourriture, aux séries … les addictions touchent tout le monde. Son esprit inventif a imaginé l'ouverture d'une salle commune dans l’immeuble où ils vivent où s’installerait un nouveau club de nature à aider tous les habitants. Bien sûr il faut y voir une évocation des A.A. (Les Alcooliques Anonymes, dont la méthode a d’ailleurs également inspiré Grégoire Delacourt dans La liste 2 mes envies dont j’ai prévu de vous parler après-demain).
Lucia Perrucci était invitée pour La prodigieuse machine à capturer les âmes (collection Médium) et fut interviewée par Maya Michalon en présence de Marc Lesage, traducteur et interprète.
Le 13 octobre 1971, le facteur apporte un paquet pour le frère jumeau de René, Louis, qui est mort exactement deux ans plus tôt. En ouvrant ce drôle de cadeau René ne s'attendait pas à découvrir un portrait de Louis, la pièce manquante à la mystérieuse chambre noire conservée dans le garage. Les questions se bousculent pour le garçon et ses petits frères André et Yves. Quels secrets contient-elle ? Qui est cette Cassandra Apollinaire qui a expédié le colis ? Où ont disparu les parents à présent ?

C'est pour cette famille le début d'une quête haletante et surréaliste, à la frontière de ce que l'on voit, ce que l'on sait, et ce que l'on croit.

Les modèles du positif et du négatif sont centraux dans son ouvrage. Qu’il s’agisse de la transformation du corps, de la frontière entre René et son jumeau mort, entre le masculin et le féminin mais toujours de façon très naturelle. Le roman est composé à 90% de dialogues, de façon à ne pas décrire les personnages mais à donner à les entendre.

Je signale que le premier roman de Lucia Perrucci avait très bien marché en Italie où elle a donc une belle notoriété.

Charlotte Moundlic a présenté Porculus de Louison, d’après l’œuvre d’Arnold Lobel, à paraître chez Rue de Sèvres en septembre. Elle nous en a fait une lecture très animée.

Un sujet en entraine un autre et ce fut l’occasion de citer Coeur de cochon à paraître le 20 août prochain chez JC Lattès, un hymne à la vie et à la tolérance, écrit par Susie qui a dû s’intéresser à cet animal proscrit par sa religion mais dont elle s’est résolue à accepter le don quand son cardiologue lui annonça, à l’aube de ses 80 ans, qu’il fallait opérer son coeur, et remplacer sa valve aortique par celle d’un porc. Elle a interrogé les traditions juives, reçu un signe de son défunt mari sous la forme d’un manuscrit perdu, et décida finalement d’adresser au cochon une lettre… pour le remercier.
Enfin Sylvie Gaillard, autrice-illustratrice a été interviewée par Morgane Vasta pour Orso et le secret des étoiles (Margot). C'est un conte orienté sur la nuit qu’elle a conçu en réaction à la peur du noir qu’elle ressentait quand elle était petite et qu’elle était bercée par la voix de Gérard Philipe racontant le Petit Prince. Voilà un livre qui se lit, se joue, et peut se danser. A tel point qu’une version comédie musicale sera créée le 24 septembre sur la scène du Grand Rex avec Nach, la soeur de Matthieu Chédid.

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