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mercredi 1 juillet 2026

J'ai jamais … de Rhiannon Collett

C'est à l'occasion d'une avant-première parisienne ouverte aux professionnels et à la presse que j'ai découvert J'ai jamais … de Rhiannon Collett qui va être présenté au festival d'Avignon dans quelques jours, à la Manufacture.

On peut dire qu’il s’agit d’un conte fantastique ancré dans un réalisme magique mais c’est insuffisant pour caractériser cette pièce dont l’écriture est, certes en québécois, mais éblouissante.

Je ne me suis pas attachée à la traduction du titre qui, à la réflexion est très éloigné du texte original, Kissing game, bien plus riche. La pièce a été écrite par une autrice canadienne et a été traduite pour être comprise d’un public québécois. Cependant il n’y a pas eu d’adaptation effectuée pour la francophonie hors Québec. La compagnie a fait le choix de conserver la langue québécoise, et c’est heureux parce que la syntaxe, quoique particulière, est tout à fait accessible, et de plus cohérente avec l’accent de la comédienne qui ne pourrait pas le gommer. Elle peut "juste" intervenir sur l’articulation pour permettre au public de saisir certaines expressions.

J’ai eu la chance de pouvoir lire la version interprétée à Paris et j’ai énormément apprécié, sans doute parce que j’avais encore en tête les images du spectacle. Je dois reconnaître que plusieurs des mots qui m’avaient échappé pendant la représentation ne posèrent aucun problème à l’écrit. Sans doute parce qu’on a le temps de les comprendre dans le contexte. Par exemple une lumière rouge qui semble ne pas poser de problème est en fait une feu rouge. Les boules désignent les seins. La camisole est une chemise. Le bas est une chaussette. Une roche un simple caillou. Sans parler évidemment de mots anglais comme lighter dont sans doute aucun français ne songerait à un briquet. C’est dommage parce que cet objet joue un rôle essentiel. 

Il est donc possible que le public avignonnais entende une version un peu ajustée.

Rhiannon Collett est un.e artiste et auteur.trice dramatique non-binaire dont les œuvres explorent la ritualisation du deuil, la performativité de genre, l’identité queer et les effets psychologiques de l’objectification sexuelle. Il est important de considérer que J’ai jamais … a été pensé pour les adolescents à partir de 12 ans et que la pièce date déjà de 2018.

La comédienne, Pénélope Ducharme, est totalement crédible en jeune lycéenne. Dès notre entrée dans la salle on la découvre allongée sur une civière dans un espace un peu surréaliste ceinturé de lumières et surmonté d’un disque qui parfois évoquera un vitrail d’église, parfois une pleine lune.

Elle porte un blouson en jean dans le dos duquel on devine un grand coeur en patchwork brodé, encadré de deux marteaux, dont on apprendra qu'ils sont les symboles de la justice pour elle et son amie Kate. 

Sam n'a pas une vie familiale très facile. Avec son père elle "prend l'intimité qu'elle peut", faisant preuve de maturité et de résilience. Mais quand elle rencontre une camarade de classe, rousse aux cheveux croches (ébouriffés) qui pourrait avoir les attributs d’une sorcière c'est quasiment un coup de foudre. Quand sa sœur est agressée, Kate sollicite son aide pour la venger. Elles vont retrouver l’homme responsable et l'attirer dans une ruelle. Kate se positionne comme appât, demandant à Sam d’être la justice. Celle-ci, trouvant par hasard un marteau, obéira à son amie qui estime que si on agit comme un sans-cœur on n’a pas besoin de cet organe.

L'organe est volé et jeté au fond d’une rivière. Il continue pourtant de battre ouvrant une brèche étrange dans la réalité et dans leur amitié. La parabole est parfaitement interprétée et déclinée jusqu’au bout, interrogeant des questions qu’on se pose tous : est-il juste de faire justice, le coupable mérite-t-il une seconde chance, le justicier lui-même est-il un être irréprochable ? Qu'est-ce que c'est une "bonne" personne ?

De superbes métaphores nous sont proposées, s’illustrant dans une prose très riche, écrite à coups de phrases qui sonnent, ponctuée par la musique éléctoacoustique de la montréalaise Magnanime (Sara Magnan).
La mise en scène de Véa (ci-dessus) est efficace et évite précisément l’écueil du réalisme. Comme il aurait été beau de faire tomber la neige depuis les cintres (comme Jean Bellorini sait si bien le faire) mais au risque de vider la scène de sa poésie.

Bien qu'écrite en 2018, la pièce résonne à nos oreilles dans le contexte toujours actuel des violences faites aux femmes. J’ai jamais… est un conte fantastique sur la justice, la culpabilité mais aussi sur le pardon et le vertige de se révéler à soi-même.

J’ai jamais… de Rhiannon Collett
Mise en scène Véa
Avec Pénélope Ducharme
Vu le 30 juin 2026 à 13h30 au Théâtre Le Lucernaire à Paris
Au festival d'Avignon, à La Manufacture - Intra Muros du 4 au 21 juillet 2026 à 9 h 40, relâche les 9 et 16 juillet 
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de © Roxanne Ross

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