Alors qu’on a plutôt jusqu’à présent porté sur les écrans des jeunes femmes ayant grandi au sein de la communauté musulmane Shana a ceci de différent que sa famille est juive, et qui plus est pratiquante, même si elle-même ne se reconnait pas dans cette religion. On peut d’ailleurs y voir l’origine symbolique de ses problèmes. Comme si les galères qu’elle va subir sont des punitions divines. Ou une voie vers la liberté …
Le film commence dès le générique et il faut une certaine culture pour y déceler la représentation de chacun des dix châtiments que Dieu a infligé à l’Egypte pour obtenir la libération des hébreux qui y étaient maintenus en esclavage :
- Les eaux du fleuve se transforment en sang pendant sept jours.
- Des grenouilles pullulent dans le pays, puis des poux infestent l'homme et le bétail, et des taons envahissent les maisons.
- La peste anéantit chevaux, ânes, chameaux, bovins et moutons.
- Des ulcères affligent l'homme et le bétail.
- La grêle tue l'homme et le bétail, détruit les récoltes et les arbres.
- Des nuées de sauterelles couvrent le pays et dévorent toutes les plantes.
- Les ténèbres durent trois jours.
- La mort s'abat sur tous les premiers-nés de l'homme et du bétail.
On devine alors qu’on va nous livrer une fable mythologique. Et de fait, tout se confirme avec la première scène qui est le repas de Pessah, par lequel on célèbre la libération des hébreux et la fin de l’esclavage.
Si le spectateur accepte le contrat implicite il peut profiter pleinement du scénario qui parfois tourne à la comédie, par exemple quand Shana, contrainte à se prostituer, doit s’enfuir parce qu’elle est victime d’un eczéma qui enlaidit son corps entier (plaie de la lèpre).
Chacune des plaies est donc transposée avec plus ou moins d’efficacité. C’est sans doute la raison pour laquelle la réalisatrice a décidé d’intercaler une image du livre sacré pour mieux éclairer le public, ce que je trouve un peu trop didactique.
Le film prend des allures de comédie quand Shana traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d’une bague censée protéger du mauvais œil mais la jeune femme saura-t-elle en faire bon usage ? Au bout du compte on se demande si elle est victime … ou si elle tire avantage, profit, intérêt de toutes les catastrophes.
Lila Pinell nous offre une fable plutôt joyeuse, inscrite dans un contexte d'emprise relationnelle (Moïse, le compagnon de Shanah est en prison pour trafic), d'influence des réseaux sociaux et des codes actuels de la beauté (le Botox n'est plus une option mais une obligation), de difficultés diverses, de relations familiales tendues à l'approche de la BM de sa soeur (sa bar-mitsva), et surtout de la nécessité à se construire en autonomie. Ajoutez à cela des sujets graves comme la judéité, la transmission identitaire ou son rejet, le déterminisme social, toujours avec profondeur mais aussi humour.
Il faudra beaucoup d'énergie et de volonté à Shanah pour devenir elle-même après avoir craqué sa peau de fille de, sœur de, compagne de … Il faudra assumer les choix, payer les pots cassés, résoudre les conflits. Pour finir, peut-être par gagner sa liberté sans perdre l'amour de ses proches.
Une des particularités du phrasé de la comédienne est de maitriser l'usage du lexique de la jeunesse et surtout ce nouveau tic de langage des jeunes qui consiste à marquer de manière excessive les consonnes jusqu'à créer un effet de friction. L'articulation est ainsi modifiée, par exemple : Du coup, genre, Amandjine, sans mentchir elle me djit, genre en mode … Le personnage en devient parfois vulgaire, mais le plus souvent vulnérable.
La réalisatrice connait très bien la comédienne à qui elle a confié le rôle principal (sans doute écrit pour elle). Eva Huault avait six ans et demi quand elle l'a filmée pour la première fois, pour le documentaire qu'elle a tourné dans une colonie de vacances en juillet 2007. Elle l'avait retrouvée en 2021 pour son moyen métrage Le Roi David, directement inspiré de sa vie. Sékouka Doucouré y interprétait un rôle secondaire. Il est Moïse dans Shana.
On retrouve avec plaisir Noémie Lvovsky qui campe une mère juive à l'opposé des clichés habituels puisqu'elle n'est absolument pas possessive.
Lila Pinell est une réalisatrice et scénariste française. Elle a fait des études de philosophie avant d’intégrer le Master de réalisation documentaire de Lussas. Son premier film, Nous arrivons (2009) abordait le quotidien d’une communauté d’enfants dans une colonie de vacances autogérée. Elle collaborera ensuite pendant plusieurs années avec Chloé Mahieu, avec laquelle elle réalisera notamment le documentaire Nos fiançailles (2012) et Kiss & Cry (2017), leur premier long-métrage de fiction (sélectionné à l’ACID). En 2021, Lila réalise seule Le Roi David, Grand Prix de Clermont Ferrand et Prix Jean Vigo.
Shana de Lila Pinell
Avec Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib, Anaïs Monah, Bettina de Van, Sékouba Doucouré, Solal Bouloudnine, Sarah Benabdallah, Anthony Sonigo, Geneviève Krief, Adam Lévy-Zauberman, Lisa Nyarko, Sarah Djourou, Maëva Dahan, Divine Mboyo, Sarah Bramms, Martin Jauvat, Anane Ieléna …
En salles depuis le 17 juin 2026
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