Son œuvre s’inscrit de plus en plus clairement dans une littérature engagée, ancrée dans les réalités économiques, politiques et environnementales actuelles. Leur âme au diable (2021) était long de plus de 600 pages pour dénoncer le lobby du tabac. Cette fois le texte est extrêmement resserré, en dessous de la centaine de pages, mais suffisantes pour exhumer un épisode oublié des essais nucléaires qui ont meurtri les Marquises dans les années 1970, après quatre siècles de destin tragique marqués par le colonialisme qui nous est rappelé page 29 et qui, sincèrement font honte : les maladies transmises par les colons, la prostitution, la conversion de force au catholicisme, le bagne, l'interdiction de la pratique artistique du tatouage et des danses traditionnelles.
Comme si ces exactions ne suffisaient pas, les dérives se sont poursuivies au détriment des populations et de la terre en en faisant le théâtre d’essais nucléaires aériens qui ne cesseront qu'en 1996.
Simone Hauata, dix-neuf ans, quitte pour la première fois sa baie natale d’Anaho. Elle débarque en 1972 à Eiao, une des îles des Marquises, embauchée comme cuisinière pour les ouvriers qui travaillent au forage de la terre pour le compte de l’Arvecom. Très vite les rumeurs prétendent que l’entreprise a des liens avec les essais nucléaires que la France mène dans la région, sinon pourquoi y aurait-il tant de légionnaires à surveiller la zone et empêcher tout contact avec l’extérieur ? Certains ouvriers ne sont pas dupes et s’organisent pour essayer de saboter les forages qui détruisent l’île et ses voisines tout en mettant en danger leurs habitants. C’est le cas de Tahi, dont s’épren la jeune femme qui, elle aussi, va entrer en résistance.
EIAO est un titre bref qui dit l’essentiel en résonnant comme un nom de code. Ce qui est très beau c’est l’écriture de Marin Ledun, à la fois concise et poétique, utilisant autant que possible un lexique emprunté à la langue mā’ohi si bien qu’on oublie que le texte a été conçu par un métropolitain qui, d’ailleurs, est né quelques années après les faits. Il faut dire que depuis 2016 et deux séjours à l’occasion de salons du livre dans les îles de Nuku Hiva et Ua Pou, il revient régulièrement aux Marquises et ses deux précédents romans se déroulent dans le Pacifique Sud. Il espère pouvoir continuer de développer des personnages et des histoires ancrés dans ce vaste territoire.
À la fin, Eiao devient un tombeau préservé du feu nucléaire, la promesse d’une fosse commune pour chair contaminée ailleurs, et désormais, aussi, une décharge (p. 78), ce qui n’est pas à proprement parler une fin heureuse. Connaitra-t-on un jour le nombre de victimes qui furent irradiées en Polynésie au nom de la grandeur de l’Etat colonial français ? Sans compter les dégâts sur la faune et sur la flore.
EIAO de Marin Ledun, Au vent des îles, en librairie depuis le 9 janvier 2026
Sélection Hors concours 2026
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