mercredi 29 septembre 2021

Les intranquilles, un film de Joachim Lafosse

Leila (Leïla Bekhti) et Damien (Damien Bonnard) s’aiment profondément. Malgré la fragilité consécutive à d’épuisantes phases maniaques, Damien tente de poursuivre sa vie avec Leila, sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire. 

Joachim Lafosse n’a pas eu à chercher loin pour écrire le scénario des Intranquilles. Il s’est inspiré de ses propres souvenirs. Il connait bien la bipolarité. Le petit garçon qui assiste impuissant aux bouffées délirantes d’un père qu’il admire, c'était lui. La différence c’est qu’il n’était pas peintre mais photographe. Bien entendu il ne faudrait pas conclure que tout artiste est bipolaire (sa femme ne l’est pas) ni que tout bipolaire est artiste.

Evidemment, on pensera néanmoins (et le réalisateur le connait bien) à Gérard Garouste dont j’avais découvert la biographie, précisément intitulée L’intranquille, lorsque j’étais jurée du Grand Prix des Lectrices de Elle.

On comprend très vite que cette famille vit au bord du drame. Pas moyen d’être tranquille cinq minutes. Même à la plage. Romain a emmené son fils faire un tour de bateau et soudain l’envie lui prend de rentrer à la nage. Ramène le bateau crie-t-il à son gamin de fils, tu sais faire. Le môme se met aux commandes, bien obligé, son père irresponsable a déjà plongé. Il semble se débrouiller comme un chef mais l’angoisse est palpable, chez la mère et contamine le spectateur.

Dans le plan suivant Romain est devenu cuisinier et prépare en pleine nuit un festin pour une armada. Là encore on se dit qu’il pourrait provoquer un incendie. Et quand il peint dans son atelier c’est avec une frénésie comparable. Le réalisateur nous le montre en jouant de gros plans et de mises au point parfois floues. La musique est absente ou tourne en boucle. On oublie qu’on est face à une œuvre de fiction.

Ce qui est admirable dans la démonstration que fait Joachim Lafosse, c’est que l’amour ne suffit pas à contenir la psychose. Et les médicaments n’améliorent pas tant que cela la situation puisque le patient est alors sans aucune énergie. Il passe d’un extrême à un autre, et c’est un des aspects les plus éreintants pour les proches. Cette facette est admirablement traduite, par le fait que les acteurs principaux incarnent leurs personnages sans avoir changé de prénom.

Leila Bekhti, alourdie par une récente grossesse a différé la perte de poids de manière à être physiquement au plus près de cette femme qui fait tout passer avant son propre confort. Elle fait remarquer aussi en interview qu’elle exerce le métier de restauratrice de meubles anciens et qu’en quelque sorte elle va transposer dans sa vie personnelle en tentant de réparer son mari.

La famille est donc présente, aimante, entourante, conciliante, mais elle ne « suit » pas. Ni le père, ni l’épouse, ni le fils ne réussissent à infléchir le processus. Personne n’y parviendrait.
Et pourtant Romain les aime. Et pourtant il est doué, artiste reconnu. Et pourtant il vit dans un cadre agréable, sans soucis financiers. Pas besoin d’une goutte d’eau (ni d’alcool) pour faire déborder le vase. C’est inéluctable. Voilà le pire.

Les Intranquilles, film réalisé par Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti, Damien Bonnard.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2021
Photo © Les Films du Losange

lundi 27 septembre 2021

revenir fils de Christophe Perruchas

Après Sept gingembres, un premier roman découvert l’an dernier, pour lequel mon avis fut difficile à écrire, Christophe Perruchas revient pour nous proposer de réfléchir à une autre pathologie, celle que l’on connait sous le nom de Syndrome de Diogène, c’est-à-dire la manie compulsive de collectionner et de garder "tout". Même pas "au cas où".

Depuis la mort de son père, le narrateur, un collégien de quatorze ans, vit seul avec sa mère, qui montre les signes grandissants d’une accumulation pathologique : non seulement elle conserve des objets devenus inutiles comme des boites vides ou des piles de journaux qui envahissent peu à peu la maison mais elle récupère autour d'elle tout ce qui peut contribuer à occuper de l'espace, un peu comme un boulimique se remplirait de nourriture. Tandis que le fils adolescent grandit, la mère se replie jour après jour dans un monde où seul existe son premier enfant, Jean, décédé de mort subite du nourrisson. La faute au manque durant la guerre. Au manque d’amour après. Aux deuils. A tout ce qu’il aura fallu combler …

De toute façon, on n’a pas le choix, on est toute seule. L’Homme, nous a laissé tomber et avant lui, l’enfant Jean, on ne se plaint pas, non, c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? (p. 108) Elle peut tellement peu qu’elle se carapaçonne avec ce qu’elle a sous la main.

Il y aura un moment (p. 131) qui laissera envisager que cette femme a une soudaine prise de conscience : « On a gardé, gardé (je pense à être sur ses gardes) et puis un jour tout est sorti d’un coup (…) les digues qui cèdent, la catastrophe (…). Les médicaments vont aider comme une béquille quand on a une patte cassée. Et puis, quand ça ira mieux on s’en passera. Rien de plus, rien de moins.

Dans deux séquences de six semaines chacune, en 1987, puis vingt ans plus tard, en 2007, marqué par un difficile retour, l'auteur fait entendre alternativement deux voix qui vont finir par se rejoindre dans une folie aux multiples ramifications, étouffantes comme les tentacules d'un poulpe. Ce qui est intéressant c’est de nous placer dans la tête du fils, puis dans celle de la mère, sachant que lorsqu’on est dans la sienne c’est un « on » indéfini qui s’exprime.

revenir fils est très bien écrit, et bouleversant. L’auteur parvient à la fois à faire ressentir le dégoût et l’admiration que le fils ressent à l’égard de sa mère dont il associe les déplacements à la lenteur du ski de fond (p. 194) avant d’en faire une description effrayante. Christophe Perruchas veut que son écriture dérange et il y parvient à travers ce récit hypnotique, en décrivant en peu de mots un désordre qui, lui, est infini. Elle a construit des pyramides dans son désert, élève des palais et des monuments, dresse des autels et des temples. L’espace d’un moment je suis fier d’elle, petite mère courage (p. 220).

Adolescent, le fils parvenait à s'opposer, en se réfugiant dans une caravane. Quand la situation est devenue incontrôlable il a été placé dans une famille d'accueil. Il est parti avec le minimum. Il sait se débarrasser du « trop » mais dira malgré tout : C’est fou ce qu’on peut garder (p. 123 en commentant ce qu’il a conservé, et sans faire le lien avec la maladie mentale de sa mère). Pourra-t-il se tenir longtemps à l'écart d'une telle folie ? Peut-on supporter d’être « débarqué de la mémoire » de celle qui vous a donné la vie ?

Il y a du surréalisme dans cette histoire qui a malgré tout sans doute été composée sur un fond de témoignages. Les médecins ont étudié la syllogomanie, qui est la plupart du temps associée à une démence sénile, mais qui a aussi tendance à se transmettre au sein d’une même famille. Il faut dire qu’autrefois il était vital de garder le moindre morceau de corde parce qu’on manquait de tout dans les campagnes. On n’allait pas se rendre ville voisine pour acheter une bricole. On se débrouillait avec ce qu’on avait sous la main. Avec l’avantage de ne gâcher de l’argent qui, de toute façon, faisait défaut. Récupérer était une qualité. Elle le redevient avec les préoccupations contemporaines de développement durable.

Cette lecture m’a malgré tout ébranlée. Elle a déclenché une nouvelle fringale de rangement. Je me sentais protégée par le fait que je n’ai pas subi un traumatisme comparable à celui de la mère (la perte d’un enfant) mais je ne me sentais pas indemne, avec mon habitude de conserver moi aussi plein de trucs dont je suis persuadée qu’ils me serviront un jour. Et lorsque par hasard cette croyance s’avère exacte elle justifie des accumulations qui peuvent sembler excessives.

Depuis le confinement, curieusement (et je ne suis pas la seule à avoir été animée par cette pulsion) j’ai énormément trié, classé, ordonné et rangé (ces verbes sont d'ailleurs rarement utilisés à bon escient) et j'ai réussi (car cela n’allait pas de soi) à beaucoup jeter, donner, voire même vendre. Des sacs entiers de documents administratifs périmés ont débarrassé le plancher. Mais je n’ai pas fini. L'acte est douloureux avant de donner satisfaction. Et je n'ai pas été exempte de regrets, ayant brutalement besoin de quelque chose dont je m’étais séparée quelques jours auparavant.

Contrairement au personnage du roman je fais la différence entre garder, accumuler, collectionner, et se laisser envahir, … recouvrir et disparaitre. Outre le fait que ce soit un très bon second roman, revenir fils est de ces livres qu'on a envie de faire circuler car il interroge pile là où la peur de disparaitre pourrait nous amener à des comportements extrêmes. Garder tout ne prémunit de rien. Et sous le pansement, la plaie s'infecte.

revenir fils, de Christophe Perruchas, la brune, éditions du Rouergue, en librairie depuis le 18 août 2021
Ce roman a été inclus dans la sélection 2022 des 68 premières fois.

dimanche 26 septembre 2021

Petite soeur, un film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond

Je m'étais gardée d'exprimer mon ressenti sur le film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, Petite soeur, parce que j'étais juré du Festival Paysages de cinéastes de Chatenay-Malabry (92) où il était en compétition. Il y a été projeté les 12 et 13 septembre derniers.

Il va sortir en salle dans quelques jours et je peux désormais en parler. D'abord je dois reconnaitre que c'est un excellent film. Tout y est admirablement maitrisé, le sujet, le scénario, l'interprétation et personne ne s'étonnera qu'il ait été primé déjà plusieurs fois, notamment à la Berlinade où il était en compétition officielle.

Je ne révèlerai rien des délibérations chatenaisiennes mais je peux donner mon avis. D'autant que depuis j'ai vu d'autres films comparables, notamment Tout s'est bien passé à propos duquel j'écrivais il y a quelques jours qu'il est tout le contraire.

Outre ce contexte où les films autour de la fin de vie se multiplient j'ai regretté que les réalisatrices ne se renouvellent pas. On retrouve le même sujet que dans leur précédent film, La petite chambre (avec Michel Bouquet).

Lisa (Nina Hossest une dramaturge allemande qui a abandonné ses ambitions artistiques pour suivre son mari en Suisse et se consacrer à sa famille. Lorsque son frère jumeau Sven (Lars Eidinger), acteur vedette du théâtre Schaubuhne de Berlin, tombe malade, Lisa remue ciel et terre pour le faire remonter sur scène. Cette intense relation fraternelle renvoie Lisa à ses aspirations profondes et ravive en elle son désir de créer, de se sentir vivante.

Le scénario est assez prévisible. Après le don de moelle que la soeur jumelle fait à son frère celui-ci va mieux. Elle entretient son désir de remonter sur scène. Thomas Ostermeier, qui joue son propre rôle puisqu'il est directeur du célèbre théâtre berlinois (et qui a souvent dirigé les deux comédiens) tente de la convaincre que ce n'est pas une bonne idée. Marthe Keller est fantasque à souhait dans son rôle de mère-sorcière voulant à toute fin gaver ses enfants de Sacher Torte, la fameuse spécialité rhénane, mais ratée systématiquement.

Il n'empêche que les images sont sublimes, même si l'ensemble est très "noir et blanc" que ce soit à Berlin comme en Suisse où l'air pur de Leysin ne suffira sans doute pas pour guérir ni de la leucémie, ni d'un état dépressif qui lentement se diffuse entre les protagonistes. Le parallèle qu'on peut voir entre le conte traditionnel Hansel et Gretel, que Lisa récrit pour son frère et leur propre situation est intéressant (alors que l'ensemble des critiques se focalise sur le drame shakespearien puisque Sven était l'interprète fétiche d'Hamlet).

La forme poétique est belle, que ce soit par les dialogues, la réalisation, la musique de Brahms ou de Schuman, le recours au sable et aux arbres pour symboliser le temps qui passe et le cycle de la vie. Mais la beauté ne fait pas tout.

Petite soeur, un film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond
Avec Nina Hoss, Lars Eidinger, Marthe Keller …, en salle e 6 octobre prochain

samedi 25 septembre 2021

Je chemine avec Gilles Clément

Chacun son chemin. Celui de Gilles Clément est différent de celui de Nancy Huston que j’ai beaucoup aimé suivre. Ils ont sans doute cependant des pensées communes.

Il y a des principes à retenir, comme celui du jardin qui bouge. L’homme a peur du burnou, c’est le mot qu’il emploie (burn-out) qu’il attribue au fait qu’on ne vit pas à son propre rythme. Il en a fait son principe de vie et il l'applique à son travail de jardinier.

Il raconte (p. 57) son sursaut politique lorsqu’il vote pour la première fois pour René Dumont. Ce qui lui a permis de vivre c’est la polyactivité : les jardins, l’enseignement et l’écriture. Et puis la pratique de ce qu’il appelle l’économie de la non-dépense, n’achetant pas ce dont il ne se servira pas. Interrogé sur les lectures qui l’ont marqué, il cite le Petit Prince de Saint-Exupéry. Et surtout les Souvenirs entomologiques de Fabre, s’extasiant à juste titre sur l’abnégation du bousier roulant des boules dans lesquelles les femelles pondront. Cet insecte qu’on écrase sans y prendre garde est en voie de disparition à cause des antibiotiques qu’on injecte dans les animaux d’élevage.

Gilles Clément ne craint pas de dire des vérités qui ne sont pas consensuelles chez nos élites. Il pense particulièrement (p. 16) aux exploitants en agriculture conventionnelle. On leur dit ce qu’ils doivent cultiver, ou élever, faute de quoi on les menace de ne pas leur verser les primes qui leur permettront (peut-être) de rembourser les crédits. Il ajoute qu’en aucun cas un enfant ne doit accepter d’être ainsi transformé d’humain en robot. Il faut leur apprendre à réfléchir au sens de ce qu’ils font.

Il exprime d'autres inquiétudes (p. 66) : j’ai peur que l’on s’achemine vers une privatisation généralisée et une sponsorisation par Engie ou EDF etc. sur les transitions énergétiques, écologiques et sur le paysage. Et là on ne pourra plus rien dire. Ce seront les lobbys qui dirigeront. Je crains que les écoles soient bientôt concernées elles aussi. Il n’y a pas de formation sur le vivant adaptée aux questions d’urgence biologique dans les établissements qui devraient en principe traiter ces sujets.

Quelles sont en effet les écoles qui ont repris son principe de Jardin en mouvement, un concept qui relève pourtant aujourd'hui de l'évidence ? Un lycée agricole (un seul ?) s’est saisit de cette idée, et vingt ans après. Il réfute le qualificatif de paysagiste, car celui-ci n’est pas obligé de travailler avec le vivant, préférant le terme plus modeste de jardinier. Pour simplifier, on dira que le paysage est alors le résultat, pas forcément imposé par l’homme qui est au service de la nature.

Il a formalisé ce principe sous le nom de Jardin en mouvement. C’est un jardinage sur le terrain, empirique. La position de départ vient du désir de protéger la diversité vivante, surtout animale, entomologique. Comment je fais pour garder les papillons et les insectes alors qu’on m’a appris à les tuer ? Si l’on veut théoriser, c’est l’idée que l’on fait avec et pas contre, et que l’on dépense très peu d’énergie contraire. Il s’agit de préserver les espèces autant que possible, dans leur diversité, y compris celles représentées par une série de plantes à cycles courts, qui meurent après avoir fait leurs graines. Ces graines se ressèment, mais jamais au même endroit. Donc, les plantes se déplacent sur le terrain et il faut respecter cette dynamique (p. 76) quitte à modifier le tracé d’une allée si celle-ci est soudainement "envahie".

Dans son jardin potager personnel il est passé progressivement en permaculture, mais pas partout. En tout cas il bannit les engrais solubles que l’on utilise d’habitude et et qui ne sont pas vraiment utiles aux plantes. Elles n’en absorbent qu’un tout petit peu et tout le reste s’en va dans les ruisseaux provoquant ensuite la destruction des milieux et profitant aux plantes gourmandes d'engrais, invasives et non souhaitées. Il alerte aussi sur des choses toutes simples comme ce que contiennent les nuages qui lorsqu’il pleut déversent autant d’eau que des particules empoisonnées.

Il tient aussi à rétablir la vérité à propos du concours du parc André Citroën dans le 15e arrondissement de Paris (ouvert au public en 1992) puisqu’ils ont été deux architectes et deux paysagiste à être au final sélectionnés même si on lui en a attribué souvent la seule paternité. Aujourd’hui il n’y a plus de budget alloué à l’entretien du parc, qui coûte trop cher, et surtout la fontainerie. C’était financièrement possible, ça ne l’est plus. C’est là que pour la première fois il a aidé les jardiniers qui ne connaissaient pas ce principe de gestion du Jardin en mouvement et qui ne savaient pas comment s’y prendre.

Il compare très finement (p. 94) le mécanisme darwinien qui est bref et sélectif  et le processus lamarckien qui est long et transformateur. Le succès du modèle darwinien vient de ce qu’il coïncide avec la vision de l’économie qui dicte ses règles or ce qui est intéressant à comprendre c’est que rien n’est jamais fichu (c’est le mot qu’il emploie), car il n’y a pas de destin génétique pour toute la vie et c’est très important de le dire : tu es comme tu es, mais si cela ne te convient pas, tu peux changer comme tu penses qu’il faut changer. Et il donne l’exemple des plantes du feu qui ont qui ont été sélectionnées pour le supporter et qui maintenant ont besoin de lui pour vivre car les levées de dormance de leurs graines nécessite un choc thermique. (p. 96)

Ce petit livre est très intéressant et pousse l'adulte que nous sommes à réfléchir. Mais si on le place dans cette collection conçue par les éditions du Seuil pour aider les adolescents à choisir leur voie les propos de Gilles Clément sont peut-être un peu trop empreints de regrets (mais on comprend qu'il en soit ainsi). Espérons que ses arguments, qui sont implacables, suscite des vocations. Car il a raison. Il devient urgent de changer de modèle économique et, pour être efficace, cela ne peut se faire qu’à une échelle mondiale (p. 74).

En tant que parent on retiendra le conseil, même s'il n'est pas nouveau, d'éloigner les esprits, surtout ceux des enfants, de la fascination des écrans qui les monopolisent, mais qui ne sollicitent ni leur réflexion, ni leur intelligence, ni leur curiosité (p. 124). Et pour terminer sur une note positive on se rassurera que chaque enfant se développe à son rythme.

Je chemine avec Gilles Clément, Entretiens menés par Sophie Lhuillier, au Seuil, en librairie depuis le 12 mars 2021

vendredi 24 septembre 2021

Tout s'est bien passé, film de François Ozon

Il y a tant de spectacles et de films autour de la santé et de la mort que j'ai hésité à parler de Tout s'est bien passé dont le thème n'est pas réjouissant, a priori.

Hospitalisé après un sévère accident vasculaire cérébral, André (André Dussolier) se réveille diminué et surtout dépendant. Cet homme de 85 ans vivait jusque là passionnément, à l'inverse de sa femme (Charlotte Rampling) très atteinte par une démence consécutive à une maladie de Parkinson et surtout d'une froideur polaire à l'égard de sa famille. Ne voyant pas d'issue positive à la situation malgré une amélioration de sa santé, André va demander à sa fille cadette, Emmanuelle, de l'aider à mourir.

François Ozon a écrit le scénario à partir du livre éponyme d'Emmanuèle Bernheim, publié en 2013 et dans lequel elle raconte comment elle a aidé son père à mourir ...

On se trouve exactement à l'opposé du propos de Petite soeur, le film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond présenté en avant-première au Festival Paysages de cinéastes et qui va sortir très prochainement sur les écrans. Je publierai ma critique dans quelques jours.

Tous deux se situent dans un milieu aisé et artistique. Chacun sollicite l'aide au sein de la cellule familiale.  C'est toujours la femme qui est bien portante, sorte d'ultra infirmière porteuse de vie ou d'espoir. Mais si ces Ozon on lui demande d'aider à partir, chez Chuat et Reymond on la sollicite pour rester.

Ce qui est touchant dans Tout s'est bien passé, c'est qu'on perçoit qu'André Dussolier joue un rôle de composition (bravo pour le maquillage !), admirable au demeurant, ce qui autorise le spectateur à prendre le minimum de distance pour supporter le propos. Chacun est juste, que ce soit les têtes d'affiche ou les rôles, dits secondaires, pour beaucoup interprétés par des comédiens de théâtre comme Judith Magre (Simone, la cousine d'André), Daniel Mesguich (l'avocat Maître Kiejman), Stéphane Hillel (le médecin) …

Emmanuèle est une romancière épanouie et accomplie, aussi bien dans sa vie privée que professionnelle. Son mari (Éric Caravaca) est aux petits soins pour elle et la soutiendra, quoiqu'elle décide. Sa soeur ainée, Pascale (Géraldine Pailhas) est à peine jalouse de la complicité qui l'unit à leur père. Elle restera elle aussi toujours très proche d'elle. Il y a bien une crise de conscience, l'euthanasie n'étant pas une décision facile, et bien entendu toujours illégale en France. Mais elle est vite surmontée, comme le sous-entend le titre du film. Bien sûr, l'argent facilite les choses pour organiser de dignes adieux.

Il y a des crises de larmes, de la douleur, et Emmanuèle tombe elle-même malade, comment pourrait-il en être autrement ? Mais François Ozon évite le trop plein de pathos avec une responsable d'association suisse d'une grande dignité (Hanna Schygulla). Il distille plusieurs rebondissements, osant parfois le cocasse (notamment avec la scène des ambulanciers invoquant leurs croyances religieuses). Les dialogues sont souvent teintés d'humour noir (Sa femme, avec son coeur de ciment, elle est déjà morte). Il offre à Grégory Gadebois un rôle de contre-emploi autrement plus intéressant que sa prestation dans Délicieux.

Géraldine Pailhas et Sophie Marceau sont deux soeurs très crédibles. L'une et l'autre se donnent la réplique comme si elle appartenaient à la même famille. Leur jeu est juste et au final on se dit que oui tout s'est bien passé.

Initialement planifié en mars 2020 le tournage fut reporté à cause du confinement en raison de la pandémie de Covid-19. Il commença finalement au cours de l'été. Le film a été présenté et sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes 2021. Il est sorti en salles depuis le 22 septembre 2021 en Belgique, France et Suisse romande.

Tout s'est bien passé
Scénario et réalisation François Ozon
Avec Sophie Marceau, André Dussollier, Géraldine Pailhas, Charlotte Rampling, Éric Caravaca, Grégory Gadebois, Hanna Schygulla …

jeudi 23 septembre 2021

La rue, mise en scène de Marcel Bozonnet

La Rue se joue dans la salle de répétition du Théâtre du Soleil, pour permettre à la troupe de ne pas interrompre la préparation de la prochaine grande création.

Cet espace, certes plus modeste, convient très bien comme cadre à cette adaptation du texte que sa traductrice, Rachel Ertel, grande spécialiste de la littérature yiddish, qualifiait elle-même de roman "inclassable, déroutant".

Marcel Bozonnet réussit parfaitement ce pari insensé de rendre palpable l’âme yiddish sans tomber dans l’explicatif. Tout est suggéré et s’accorde avec notre monde contemporain, que le choix musical installe dès le début, avec une musique palpitante, exécutée en direct, par Gwennaëlle Roulleau.

Plus tard, l’allée qui borde le bâtiment constituera un prolongement de la scène, si bien que tout en étant au théâtre on perd nos repères habituels de spectateur. D’ailleurs nous voici dans une usine textile polonaise, dans des tranchées creusées dans la neige, en bordure d’une arène de cirque, et puis dans un musée en croyant reconnaître dans une poupée rouge qui vole l'évocation d'un tableau de Chagall.

Ils ne sont que trois comédiens, et un musicien, mais ils sont multiples, et c'est le miracle des marionnettes qui prennent vie en insufflant de al poésie dans le drame. Elles sont si réalistes que je me suis laissée prendre par la plus grande, assise, me fixant de son regard, qui inspire la pitié.

C'est que le personnage du soldat (interprété avec beaucoup de sensibilité par Stanislas Roquette) est terriblement humain. Et que Josefa (Lucie Lastellaeffectue un numéro de cirque aussi surprenant que réussi.

Marcel Bozonnet a sans doute effectué un travail d'adaptation (avec Jean-Pierre Jourdain) orienté de manière à servir une mise en scène très personnelle en nous livrant sa propre lecture … en dirigeant notre regard afin que nous ne soyons pas "déroutés".

Il nous propose un spectacle qui se déroule essentiellement en noir et rouge, deux couleurs symboliques de la guerre et du sang, de la mort et de la vie, sublimé par les éclairages toujours très justes de Philippe Catalano, en parfait accord avec les projections vidéo de Quentin Balpe.

Les images projetées s’estompent, s’accordant avec l’effacement du soldat parmi les effectifs de l’armée. Il est réformé et condamné à la rue. Cet espace sera à la fois un dedans et un dehors, une réalité et un rêve auquel on veut croire, même après que les marionnettes auront quitté le plateau, entrainées par le vieux marionnettiste juif (Jean Sclavis).
La Rue
D’après le roman d’Isroël Rabon traduit du yiddish par Rachel Ertel
Adaptation Jean-Pierre Jourdain et Marcel Bozonnet
Mise en scène Marcel Bozonnet en collaboration avec Pauline Devinat
Avec Stanislas Roquette, Lucie Lastella et Jean Sclavis 
Marionnettes Emilie Valantin
Scénographie Adeline Caron et Costumes Renato Bianchi
Du 15 au 25 septembre, puis du 5 au 10 octobre 2021
Du mardi au samedi à 20h30, sauf le dimanche 10 octobre représentation unique à 16h 
Au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes - 75012 Paris

mercredi 22 septembre 2021

On n’est pas là pour disparaître, dans la mise en scène de Mathieu Touzé

L’accueil se fait dorénavant en extérieur et en cette fin de septembre c’est une excellente idée. Les parasols donnent envie d’arriver en avance, de s’installer avec un bouquin, de boire un verre (en toute modération). Tout cela est possible avant et même après le spectacle. Outre le fait que la distanciation est plus commode à respecter.

Mathieu Touzé et Edouard Chapot espèrent bien offrir ce cadre le plus longtemps possible aux spectateurs. L’affichage des spectacles à venir sur le grillage de la clôture donne de la visibilité à la programmation, et interpelle sans doute les chineurs qui déambulent dans le quartier les week-ends.

Le seul reproche à faire est la courte durée de la présence de chaque spectacle.  Espérons qu'en cette rentrée pléthorique chacun puisse trouver son public. Soyez attentifs aux reprises. Elles sont une forme de prolongement, la première étant pour Moi, Malvolio, qui avait été créé au ParisOFFestival.

Le confort est également sensible dans la salle encore fraichement refaite (nous n'avons pas vraiment eu le temps de nous y habituer avec la crise sanitaire). La musicienne Rebecca Meyer a commencé à jouer et les notes de sa guitare électrique vont accompagner Yuming Hey tout au long de sa performance. Car c’en est une. Insensée. Confirmant ce que l’on sait déjà, qu’il est un immense comédien.

Pour le moment c’est Marina Hands (de la Comédie française) qui nous demande d’éteindre nos téléphones portables.

Il est beaucoup question de maladie et de mort, au cinéma comme au théâtre. La santé est devenue une préoccupation majeure de cette rentrée, et c'est compréhensible. Entre Covid et cancer il y a aussi ce foutu Alzheimer qui touche des millions de personnes, se propageant comme un incendie, alors qu'il n'a rien de contagieux.

Yuming, parfois à peine audible débite dans la pénombre ou en pleine lumière, jouant tous les personnages, avec de légères inflexions de voix différentes jamais trop appuyées. On sait très bien qui parle, cela tient au texte, à la syntaxe magnifiquement orchestrée par l'auteure Olivia Rosenthal, et surtout au jeu. On mesure l’évolution des dégâts à la capacité ou non à faire un exercice de décompte que même un être censé ne parviendrait pas à tenir très longtemps. L'angoisse monte et pourtant le pire ne s’était pas tout à fait produit.

Ce pire, on le connait dès le début. il n'y a pas mystère. Monsieur T. a planté un couteau à cinq reprises dans le corps de sa femme, sans intention de la tuer, mais par une sorte de nécessité vitale.
 
J’ai peur de toi, dit la femme. On devine l’enfer que subissent le mari comme l’épouse, chacun d’un côté du mur.

Le décor est fascinant, comme un soleil qui s'effondrerait sur un sol devenu inhabitable. Les lumières sont indissociables de la création vidéo, évoquant des programmes informatiques dont la compréhension nous échappe. Le temps s'arrête ou s'accélère. Le comédien se fossilise et pourtant une part de lui est encore en mouvement, totalement malléable, pour donner vie à chacun des personnages que l'on reconnait sans chercher à savoir de qui il s'agit. On assiste, impuissant, mais fasciné, à un émiettement.

C’est compliqué sera le mot de la fin.
Et pourtant Yuming Hey, formidablement dirigé par Mathieu Touzé qui évite une mise en scène pathologique, aura réussi la prouesse de tout rendre fluide. Et de faire oublier la difficulté de la performance, à l’instar des circassiens si agiles qu’on ne craint même pas qu'ils puissent chuter. La présence du comédien est incandescente.

Il relâche la pression aux saluts, retrouvant son sourire après cette heure aussi sportive qu’une course de ski.
On n'est pas là pour disparaitre est un spectacle dont on sort chamboulé. On s'en doutait, à cause du sujet, cette maladie d'Alzheimer dont on parle de plus en plus, et qui finit par devenir le cauchemar de tout un chacun au fil des années.

Alors on en rit s'exclamant Oh je développe le syndrome d'Aloïs (le prénom du célèbre médecin) au moindre oubli comme pour conjurer le sort. Mais là, sur cette scène, la perte d'identité est autrement cauchemardesque et splendidement incarnée.

On n’est pas là pour disparaître 
D’après le roman d’Olivia Rosenthal, publié aux Éditions Gallimard, en 2021
Mise en scène et adaptation Mathieu Touzé
Avec Yuming Hey, et la participation de Marina Hands de la Comédie-Française
Du 21 septembre au 3 octobre du mardi au samedi
Au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier - 75014 Paris
mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h, jeudi à 19h, dimanche à 16h
A partir de 14 ans

mardi 21 septembre 2021

Pour autrui, texte et mise en scène de Pauline Bureau

La surprise est venue sans doute ce soir davantage des rires que du sujet. Personne dans la salle n’ignore le thème de Pour autrui, la pièce écrite par Pauline Bureau avec l’élan qui la caractérise quand elle s’empare d’un sujet qui lui tient à coeur.

Très préoccupée par les questions de santé, elle propose une pièce qui conjugue l’intime et le spectaculaire. Beaucoup de silences, de temps qui s’étire (sans susciter le moindre ennui mais qui permet au spectateur de digérer ce qui se passe).

La scénographie est quasi insensée. Et pourtant on connait déjà le talent d'Emmanuelle Roy. On retrouve la division de l’espace en deux plans,comme on a pu le voir dans Mon coeur. Ajoutez une tournette centrale, des espaces latéraux, et coupez en deux le haut, vous obtiendrez 5 lieux, plus le bord du plateau, qui fonctionnement isolément ou en combinaison. Quelle mécanique ! Cela aurait pu être anecdotique, acrobatique, mais tout est fluide. Les images projetées sont d’un réalisme inhabituel, si fortes que parfois j’oubliais être au théâtre tant il y a dans ce spectacle un dispositif cinématographique, avec même des gros plans, je ne vous dis pas comment.

Sur le fond, Pauline Bureau confronte les interrogations que l’on peut avoir en matière de GPA, mais aussi de maternité et de parentalité, et sur la filiation. Elle les combine à des soucis d’ordre écologique, ce qui n’empêche pas ses personnages de prendre l’avion, comme quoi la mesure de l’empreinte carbone n’est pas une évidence.

J'ai été touchée de multiples façons. Par ce coup de foudre entre Liz et Alex (Nicolas Chupin), par la relation fusionnelle entre Liz et sa soeur Kate (Rebecca Finet). Par l'interprétation autant jouée que dansée de Maria Mc Clurg (Rose Hutchinson). A de nombreux moments, on oublie qu'on est au théâtre, malgré l'imposant dispositif et l'originalité du propos. Sans doute pour partie parce que l'histoire est singulière.

Pauline Bureau réussit la prouesse de nous captiver en nous racontant des faits exceptionnels (il y a de multiples hasards et coïncidences dans la pièce) qui n'ont pas en soi valeur d'exemple. Car qui a une soeur vivant au bout du monde, travaillant dans un service de prématurés à San Francisco, dont une collègue est capable de porter votre enfant ? Et de le faire dans un cadre réglementaire ? Etre marionnettiste et donc donner la vie à des poupées et ne pas pouvoir devenir père est sans doute complexe à vivre. Et bien entendu surmonter un cancer et une fausse couche tardive (qui sont deux épreuves que Pauline connait, ce qui impose encore plus de respect). On peut être dans le contrôle, hors concours en terme de perfection comme l'est le personnage de Liz, et puis être touchée par des problèmes de santé.

C'est un des points forts de Pour autrui que de ne pas être militant en démontrant que c'est facile ou généralisable. Voilà aussi pourquoi j'ai apprécié que le spectacle soit réalisé pour partie en langues étrangères. Cela reste de l'exception mais on peut (et on doit) croire à une circulation possible de générosité et de respect. Sans faire mystère du coût et du contre-don. Car oui, donner ce n'est pas perdre. Et c'est très bien que le dossier du spectacle fasse le point sur l'évolution de la législation en matière de GPA.

On retrouve avec plaisir plusieurs comédiens avec qui la metteuse en scène a l’habitude de travailler. Comme Marie Nicolle, très juste en working-girl dont la vie bascule vers le bonheur puis dans le drame.  Martine Chevallier est incroyable, entre deux rôles très différents. Sa composition de la mère devenant grand-mère est formidable.

Par contre, je ne suis pas certaine que le monologue de fin à propos des forêts et de la surdouance soit très à propos, laissant croire qu’un enfant conçu de manière exceptionnelle serait forcément exceptionnel, mais cette critique est mineure. On ne peut pas « tout » dire dans un seul spectacle.
Pour autrui, texte et mise en scène de Pauline Bureau,  et dramaturgie Benoîte Bureau
Avec Yann Burlot, Martine Chevallier, Nicolas Chupin, Rébecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Maria Mc Clurg, Marie Nicolle, Anthony Roullier et Maximilien Seweryn, et à l’image les enfants Rose Josefsberg Fichera et Jason Kitching
Scénographie et accessoires Emmanuelle Roy, et costumes Alice Touvet
Composition musicale et sonore Vincent Hulot
Lumières Laurent Schneegans
Vidéo Nathalie Cabrol
Du 21 septembre au 17 octobre 2021 au Grand Théâtre de La Colline, théâtre national, 15 Rue Malte-Brun 75020 Paris
Le mardi à 19h30, du mercredi au samedi à 20h30 et le dimanche à 15h30
Relâche le dimanche 26 septembre
Longue tournée qui passera les 9 et 10 février 2022 à l'Azimut Firmin-Gémier – Châtenay-Malabry
(Pauline Bureau, ci-dessus au centre)

lundi 20 septembre 2021

Je chemine avec Nancy Huston, au Seuil

C’est le sixième opus d’une nouvelle Collection littéraire du Seuil. Après Agnès b, Hubert Reeves, Susan George, Gilles Clément et Angélique Kidjo, c’est maintenant Nancy Houston qui a accepté de se livrer.

La série s’intitule Je chemine avec … Ces jours-ci j’ai découvert l’opus consacré à cette auteure majeure. L’expérience m’a convaincue. Alors je marcherai prochainement avec Gilles Clément et Angélique Kidjo.

L'écrivaine évoque son parcours, ses différentes origines, sa personnalité et aussi ses goûts pour questionner ce qui sous-tend son identité individuelle. Elle souligne l'importance de ses engagements féministes et écologistes. Mais elle le fait avec un naturel et une spontanéité que Sophie Lhuillier a réussi à capter d’une façon remarquable. Si bien que le lecteur se sent inclus dans la conversation.

J’ai envie de tout raconter tant il y a dans chaque page matière à réfléchir sur son propre parcours. Pourtant j’ai bien compris que la cible de cette collection est plutôt les grands adolescent avec l’objectif de les aider à choisir leur voie. Il est tout à fait juste qu’entendre (car on dirait des entretiens radiophoniques) Nancy Huston exprimer ce qui l’anime et comment elle en est venue à devenir écrivaine est tout à fait intéressant. On se dit par exemple, ah oui, ce métier peut être compatible avec le rythme d’un travail de bureau en apprenant qu’elle s’astreint à un fonctionnement régi par des horaires fixes dans un lieu qui n’est pas son domicile, ni un espace public, en référence à la « chambre à soi » préconisée par Virginia Woolf.

Elle parle notamment d’écriture, le sujet était incontournable. Mais quand elle donne des conseils, elle s’adresse à nous comme une amie (p. 129). Si on veut écrire, il faut d’abord prendre conscience de la liberté inouïe dont on dispose, pis se donner des consignes pour la restreindre !

Elle souligne combien l’imagination est un don précieux, faisant référence, alors qu’on ne s’y attend pas chez elle, au Jardin extraordinaire dans lequel Charles Trenet a vu tant de choses.

Elle explique comment et pourquoi elle apprécie de vivre en France, et combien elle aime une région en particulier, le Berry. Mais surtout elle n‘exprime aucun regret quant aux travers qu’elle a subis et qui sont selon elle des « cadeaux en mal » de la vie. Le pire étant à 6 ans, le départ de sa mère en laissant derrière elle ses trois enfants.

Si j’osais me permettre une critique je dirais qu’il manque à la fin un récapitulatif des œuvres citées (en dehors de sa propre bibliographie qui bien entendu est incluse dans l’ouvrage) car cette femme, en toute logique, en donne beaucoup et il est impossible de les noter au fur et à mesure.

C’est donc une excellente idée que de proposer au public des trajectoires très variées, avec pour dénominateur commun la liberté et la passion. D’autres personnalités sont annoncées. Des scientifiques, artistes, sportifs, médecins, chefs cuisiniers, journalistes, artisans, entrepreneurs livreront -on l’espère- avec autant de franchise, les étapes qui ont jalonné leur vie : les rencontres et choix décisifs, les joies, mais aussi les moments de doute, les détours, voire les échecs, et comment elles et ils les ont surmontés. Car un parcours ne se résume pas à un métier, et il n’est jamais droit ni direct. C’est souvent grâce aux chemins de traverse que nous nous remettons en question, nous renforçons et pouvons aller plus loin.

Je chemine avec Nancy Huston, Entretiens menés par Sophie Lhuillier, au Seuil, en librairie depuis le 2 septembre 2021

dimanche 19 septembre 2021

Feuilleton Goldoni mis en scène par Muriel Mayette-Holtz

Ceux qui ont été privés de théâtre peuvent venir voir ce Feuilleton Goldoni en toute quiétude au théâtre de La Scala. Il est impossible qu’ils soient déçus. Et ceux qui ont continué à aller au théâtre (par exemple au festival d’Avignon) seront d’accord pour saluer le travail de Muriel Mayette-Holtz et de son équipage.

Voilà ce qu’elle en dit : Cette trilogie est un feuilleton psychologique sur notre incapacité au bonheur. Les deux protagonistes, qui s’aiment sans aucun doute, recherchent un amour pur et unique tout en revendiquant chacun leur liberté. Cette revendication est difficilement compatible avec leur désir d’absolu. Goldoni nous promène dans leurs contradictions sentimentales, de crises de larmes en crises de jalousie, d’élans amoureux en passion cachée. Nous sommes les témoins d’une confession impudique qui nous ramène à nos propres confusions. L’auteur fait souffrir ses personnages de maux inexistants, enfermés dans un aveuglement douloureux et sans issue. Il faudra trois pièces, un deuil, un héritage, une bataille pour approcher l’apaisement…

Cette saga se déploie en trois pièces, visibles séparément ou en intégrale. La rupture de ton est nette entre les deuxième et troisième parties. Je recommande donc de les voir dans la continuité. Les effets recherchés par Goldoni qui excelle à faire monter la pression n’en seront que plus sensibles.

Car l’auteur italien, mais qui écrivit cette trilogie en France, en 1764, a conçu une sorte de  «série», le terme de feuilleton est donc tout à fait adéquat. Le public des séries télévisées ne sera pas dépaysé. Y compris par le décor car la projection des images de Nice (Murielle Mayette-Holtz est directrice du CDN Nice Côte d’Azur depuis novembre 2019) est une excellente idée. Et par les costumes qui d’une heure à l’autre se rapprochent de plus en plus de ce que l’on porte aujourd’hui. Avec un emploi très habile du noir et de la couleur qui reviendra par petites touches après le deuil.

Quant à l’histoire, elle est composée des ingrédients fondamentaux : Zelinda une orpheline plutôt intelligente (Joséphine de Meaux) et Lindoro un noble désargenté mais courageux (Félicien Juttner) sont contraints de cacher leur amour au sein de la maison qui les emploie, elle comme femme de chambre, lui comme secrétaire. Ils sont sincères, fougueux, mais jaloux. Quand ce n’est pas l’un, c’est l’autre qui souffre de ce mal qui va peut-être provoquer leur perte.

Pourtant ils sont chanceux. D’abord parce qu’ils sont jeunes, beaux, en bonne santé et qu’ils seront héritiers de leur généreux patron … s’ils ne gâchent pas tout à vouloir passer pour ce qu’ils ne sont pas et qu’ils font confiance à la vie au lieu de croire que le diable se cache partout et aime à favoriser les mauvaises intentions. On voudrait leur crier d’arrêter de croire que tous les moments sont pour eux dangereux.

Mais ce serait nous priver de rebondissements multiples, de quiproquos savoureux suite à des scènes qui se jouent en miroir.

La mise en scène est très enlevée. Le jeu est fluide comme si les dialogues étaient improvisés sur l’instant. Les moments musicaux sont très agréables. Les adresses au public entre les trois parties entretiennent le suspense. Goldoni gratifie le public féminin de jolis compliments : les femmes ont de l’esprit, de l’ingéniosité et du coeur.

Bref, c’est drôle, fin, admirablement interprété. Juste ce dont on avait besoin pour assurer la transition entre l’été et une rentrée épuisante.
Feuilleton Goldoni
D’après la trilogie Les Aventures de Zelinda et Lindoro de Carlo Goldoni
Traduction & texte français de Ginette Herry
Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz
Avec Joséphine de Meaux, Félicien Juttner, Augustin Bouchacourt, Charlie Dupont, Ahmed Fattat, Tania Garbarski, Jonathan Gensburger, Frédéric de Goldfiem, Pauline Huriet, Thibaut Kuttler, Ève Pereur et le pianiste François Barucco
Décor et costumes de Rudy Sabounghi
Lumière de Pascal Noël
Musique de Cyril Giroux
Du 17 septembre au 3 octobre 2021
Durée : 1 h 20 pour chacune des trois parties. En Intégrale le week-end.
lascala-paris.com, 01 40 03 44 30
Puis tournée (voir dates sur le site du théâtre national de Nice : www.tnn.fr ) au  Théâtre de la Cité à Toulouse, Théâtre Liberté à Toulon, Théâtre de Liège, Théâtre du Jeu de Paume à Aix, La Criée Théâtre National de Marseille.

samedi 18 septembre 2021

Retour de En aparté

Comme j’ai aimé cette émission ! Le mode d’interview de Pascale Clark dans En aparté est pour moi un modèle du genre.

Attention je vous parle des premiers épisodes, de 2001 à 2006 le samedi à 14 heures tout de même 500 si je compte bien. Parce qu’ensuite ça a dégénéré avec l’arrivée de journalistes après 2006.

Alors quand j’ai appris le retour de cette émission culte sur Canal + avec Kad Merad comme premier invité le 16 septembre vous pouvez facilement imagine mon excitation. Et ensuite ma déception.

Ça avait pourtant bien commencé avec une tonalité qui semblait très proche de la version originale. L’intonation de la voix de Nathalie Lévy est d’ailleurs proche de celle de la créatrice, ce qui n’est pas forcément u atout. Mais très vite on s’est senti dans un décor construit en studio, bien loin de l’atmosphère d’un appartement qui semblait être vrai. La cheminée à l’éthanol est on ne peut plus factice. Et, qui plus est, pas du tout de saison. La conduite de l’interview était plus artificielle, davantage inscrite dans l’actualité et donc considérablement moins intime qu’autrefois.

En aparté reste une bonne émission, mais ni plus ni moins que d’autres émissions de promo alors que sa spécificité était de sonder l’intime d’un invité qui était réputé pour ne pas se livrer.

Le pire fut que j’ai eu l’impression de regarder une séquence qui a subi un montage, et donc des coupes alors que j’aurais juré que les premières étaient enregistrées dans une vraie continuité, laisssant place aux hésitations et à quelques silences éloquents.

Autant garder le bon souvenir que j’ai et ne pas tenter de ressusciter l’intérêt. Ce fut révolutionnaire. Ce ne l’est plus. Tant pis. La page est tournée.

vendredi 17 septembre 2021

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête de Gilles Paris

Je suis perplexe au moment d’écrire mon avis sur le dernier livre de Gilles Paris. Il est annoncé à destination des adolescents mais je ne se suis pas certaine que ce soit la meilleure cible. Je n’ai aucune idée de la manière dont les teen-agers pourront recevoir Un baiser qui palpite là, comme une petite bête.

Mon adolescence est trop ancienne et même si celle de mes enfants ne fut pas de tout repos (il y eut quelques débuts de nuits blanches à attendre leur retour de fête avant de m’endormir … et je me souviens en particulier d’une péripétie qui faillit être tragique) mais elle est loin de ressembler à ce que Gilles Paris décrit dans son roman. Ou il a une imagination débridée, ou il a de cette période une connaissance qui m’échappe, … et que je trouve effrayante.

J’ai eu beaucoup de mal à progresser dans la lecture. Je savais que le pire avait eu lieu avant, avec le suicide d’une jeune fille par pendaison (qui est une mort particulièrement atroce) mais je découvrais malgré tout des épisodes d’une forte brutalité tous les deux chapitres. Si c’est à ça que ressemble l’adolescence aujourd’hui je suis bien contente de n’être plus directement concernée. Comme je plains la jeunesse actuelle d’être confrontée à cette surenchère en terme de séduction, de franchissement de limites et de défis. Finalement le manque de liberté de la mienne était un bouclier et j’en remercie rétrospectivement mes parents.

Le drame a eu lieu avant et le lecteur se croit allégé de la scène de crime, imaginant que le pire est antérieur. Mais le monde que Gilles Paris nous met devant les yeux est impitoyable, bâti sur des beuveries, les apparences et les faux-semblants, jalonné d’horribles défis. 

Certes ils ne sont pas tous « pourris » dans ce monde où les « adultes miniatures » sont plus que rois (on est dans un milieu où l’argent de poche est abondant, où le N°5 de Chanel est déjà « l’ancien parfum » d’une jeune fille et où manifestement on ne pratique pas la décroissance …). Ainsi par exemple Emma est une fille équilibrée (et on remarquera qu’elle reste sobre en soirée). Léon est super gentil mais il ne se rend pas compte des conséquences catastrophiques des services qu’il rend. Tom reconnaît qu’il est « un petit allumeur qui n’a pas conscience des incendies qu’il provoque » (p. 167) et qu’il « peut se comporter comme un salaud » (p. 152). Marlone affirme sans état d’âme : je prends, je jette. J’ai aucun scrupule (p. 152) et achète le silence en « glissant quelques billets de 500 euros », ce qui pour moi est carrément surréaliste.

Ce roman est très bien écrit, utilisant habilement le lexique des ados d’aujourd’hui (et c’est une excellente idée de l’avoir fait figurer à la fin), mais ce n’est pas en changeant les mots que le propos est adouci, bien au contraire. Il y a beaucoup de musique (dommage qu’une play-list n’est pas été constituée avec un QR code pour les écouter comme font certains éditeurs), beaucoup de sexe, beaucoup d’alcool, beaucoup de mensonges. On a le sentiment que tous les moyens sont bons pour se la mettre à l’envers. Et c’est terrifiant. Je ne parle pas de morale, mais de question de vie et de mort. La conception, chorale, donne la parole à chacun des protagonistes et le mal-être est leur point commun. Certains parents sont eux aussi dans la spirale de la violence. La plupart des adultes sont peu présents mais pas absents. Finalement la seule entraide vient des amis, d’un frère ou d’une soeur. Mais le pire est tout autant à craindre des copains car certains ami(e)s sont inséparables avant que leur relation bascule dans la haine.

Je devrais interroger Gilles sur ses motivations. Je le ferai -comme on dit- de vive voix. A t-il tant observé notre société et notamment les changements consécutifs à la généralisation des portables et à la banalisation de l‘usage des réseaux sociaux qu’il a fini par avoir envie d’écrire sur le sujet ? A-t-il voulu surtout alerter sur les dangers et donc faire réfléchir ? Aurait-il été bouleversé par un drame survenu à l’enfant d’un de ses proches ? S’agissant du suicide il en connait les contours, comme en témoigne le bouleversant roman qu’il a publié l’an dernier. Il est probable que depuis le temps qu'il est invité dans les établissements scolaires pour discuter avec les jeunes il aura collecté un nombre conséquent de témoignages, voire de confidences.

Je sais bien qu’on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans et je ne suis pas « frappée d’alignement » (on me dit plutôt anticonformiste) mais je n’aurais pas été honnête si j’avais caché le malaise que cette lecture a provoquée et qui, plusieurs jours après avoir refermé le livre, continue de faire son chemin au fond de moi. Je croise dans la rue des ados qui postent des images et des vidéos sur leurs smartphones en éclatant de rire et je ne suis pas rassurée. Je connaissais l’existence du harcèlement mais je ne le pensais pas si largement partagé. Et Gilles Paris pointe parfaitement le paradoxe : ils veulent coucher mais ne supportent pas ceux qui ont une sexualité libre. Ils condamnent chez les autres ce qu’ils s’autorisent. 

J’ai été surprise et je vais rester un moment sous le choc d’une lecture parfois insoutenable, laissant entrevoir l’enfer que supportent certains ados.. Ce n’est évidemment pas le livre que je condamne mais la violence de notre époque que je ne pensais pas si largement banale et si dramatiquement destructrice même si je sais bien que des adolescents sont quotidiennement victimes de harcèlement. Puisse ce roman, qui est une sorte d'électro-choc, faire réagir les adultes qui sont en situation d'agir ! 

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête de Gilles Paris, Gallimard, en librairie depuis le 9 septembre 2021

mardi 14 septembre 2021

Hors concours sélection 2021

(mise à jour le 12, le 30 octobre et le 30 nov. 2021)
Pour cette sixième année du Prix Hors Concours dont vous avez encore le temps de découvrir la sélection ici, j’avais six préférences, une fois lus tous les extraits.

La règle est sévère depuis que le nombre de titres à retenir, et uniquement à partir d’un extrait communiqué par l’éditeur, a été restreint de 7 à 5.

6 … c’était un de trop et j’ai durement tranché.

Pourtant c’était bien parti grâce à un changement de méthode. En me basant sur d’autres critères. J’ai d’abord cherché à sélectionner les ouvrages à partir de leurs couvertures. J’en avais 5. C’était parfait. Trop … j’ai eu un doute sur le sérieux de ma démarche.

J’ai pensé que le titre était tout de même déterminant. J’en avais de nouveau 5. Manque de pot cela faisait 10 car ces 5 là s’ajoutaient aux précédents puisque aucun n’appartenait à la première sélection.

Je me suis attachée au nom de l’éditeur parce que j’aime beaucoup ce que font certains. Je suis montée à 8. Deux d’entre eux avaient publié un livre dont j’avais précédemment retenu le visuel ou le titre. Ça ne convenait pas beaucoup mieux.

J’ai repéré les premiers romans puisqu’ils m’intéressent beaucoup depuis que j’ai rejoint l’épopée des « 68 premières fois ». Je pense qu’il faut leur accorder une attention particulière. Ils sont au nombre de 11, un peu plus d’un quart de cette sélection 2021. J’applaudis mais cela ne ne m’avance guère même s’il y a deux titres qui m’avaient cligné de l’œil.

Impossible de m’appuyer sur les noms des auteurs. Outre que les primo romanciers sont de parfaits inconnus, les autres ne me sont pas davantage familiers.

Alors ? Et bien je suis revenue à la méthode classique. J’ai lu tous les extraits, évidemment, et consciencieusement, même si j’avoue avoir un peu zigzagué pour explorer les sous-catégories que j’avais établies.

J’ai ainsi réussi à retenir 6 puis 5 extraits. Et, preuve que ma méthode n’était pas si ridicule que ça, il y a parmi ces 5 là un dont le titre m’avait tapé dans l’œil et deux qui sont publiés par des maisons d’édition que j’avais retenues. Mais, franchement, au visuel, je ne sais pas si ma main aurait eu envie d’en ouvrir un, … si quand même un.

Je ne peux pas communiquer les titres maintenant, il serait impensable de vous influencer, mais je le dirai … Laissez-moi le temps de les lire dans leur intégralité.

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Les 5 titres qui ont reçu le plus de voix (et je vais avouer qu'ils ne figurent pas parmi les 5 que j'avais retenus - mais l’un d’entre eux était mon sixième). C'est d'ailleurs la première fois que mes avis diffèrent à ce point de l'ensemble des votes) sont :

Demain la brume de Timothée Demeillers, aux éditions Asphalte
Mars violet de Oana Lohan, aux éditions Le Chemin de fer
L'arrachée belle de Lou Darsan, aux éditions La Contre Allée
Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba, aux éditions Le Mot et le reste
Ultramarins de Mariette Navarro, aux éditions Quidam

Le vote s'est clôturé le 24 novembre, Le jury des journalistes, membres de l'Académie Hors Concours, a délibéré la veille et a choisi l’auteur lauréat, tandis que les lecteurs et lectrices ont été invités à distinguer leur favori. Le Palmarès a été dévoilé le 29 novembre à la Maison de la Poésie à Paris

Le prix Hors Concours, décerné par un jury de 5 journalistes - Stéphanie Khayat, David Médioni, Ilana Moryoussef, Isabelle Motrot et Inès de la Motte Saint-Pierre - a récompensé le troisième roman de Timothée Demeillers, né en 1984, vivant aujourd’hui à Nantes. Il se déroule à Nevers en 1990. Katia, lycéenne rebelle, étouffe dans sa vie et rêve d'indépendance. Elle s'éprend de Pierre-Yves, libre et anticonformiste comme elle aimerait l'être. Mais la soif d'absolu du jeune homme dépasse la sienne. Pendant ce temps, à Zagreb, la chanson Fuck you Yu devient un hymne à l'éclatement de la Yougoslavie, tandis qu'à Vukovar, nul ne doit savoir qui est serbe et qui est croate.

De leur côté, plus de 400 lecteurs et lectrices ont participé cette année à la sélection, d’abord en lisant les 40 extraits du catalogue Hors Concours puis, au terme d’un premier vote, les 5 livres finalistes, afin d'attribuer le Prix des lecteurs et lectrices à Mariette Navarro pour Ultramarins qui est le premier roman de cette dramaturge.

lundi 13 septembre 2021

Ouistreham, film d’Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrèreadapté le récit Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas paru en 2010.
Au tournant de la cinquantaine, l'écrivaine Marianne Winckler s’installe près de Caen sans révéler son identité et se fait embaucher dans une équipe de femmes de ménage. Elle va expérimenter le travail intérimaire et approcher la fragilité économique.
Ouistreham ne m’a pas passionnée. Vous direz que c’est parce que j’avais lu le livre (voir ici mon avis en 2011), et que donc je connaissais l’histoire. Mais alors comment expliquer que, reprenant le récit de Florence Aubenas à mon retour du cinéma, je sois encore en train de le relire à deux heures du matin sans ressentir le moindre ennui ?

C’était pour moi un livre choc dont je pensais qu’il avait le pouvoir de faire bouger les lignes en dénonçant les dysfonctionnements, pour commencer ceux de Pôle emploi. Un film aurait eu le potentiel pour aller plus loin. Il est probable que Florence Aubenas s’en inquiétait puisque les tractations ont duré des années avec diverses sociétés de production jusqu’à ce qu’elle accepte finalement en 2015 que ce soit Emmanuel Carrère – écrivain du réel et réalisateur – qui adapte son livre au cinéma.

Pour conserver l'aspect documentaire du récit, le réalisateur décida que tous les rôles soient interprétés par des comédiens non-professionnels, à l‘exception du rôle principal confié à Juliette Binoche qui se disait très motivée par le thème. Que cherchait-il à démontrer ? Que si une journaliste peut se faire passer pour  une femme de ménage, des femmes de ménage peuvent devenir actrices ? Comme si tout le monde était interchangeable … sauf qu’à la fin le mythe de Cendrillon fait long feu.

Le générique revendique une libre adaptation (co-signée par Emmanuel Carrère et Hélène Devynck)… je dirais plutôt une libre déformation. L’engagement sur le ferry ne se fait pas par piston. C’est un épisode clé du livre, qui justifie le titre. C’est violent et simple à la fois (p. 77). La problématique des soins dentaires est autrement plus émouvante dans le roman (p. 108) qui décrit admirablement le gouffre de la précarité sans jamais manquer de respect. Il me semble que plusieurs scènes pseudo romantiques en bord de mer ou sur le ferry ont été ajoutées et contribuent à dénaturer le propos. Mais je ne vais pas me livrer à une étude comparative. Ce ne sont pas les modifications qui m’ont dérangée mais ce sentiment de mensonge. Le livre étant sorti il y a onze ans il était essentiel de pointer pourquoi rien n’a changé alors que le film semble entériner les faits.

Certes, je reconnais des bribes de scène, mais tronquées, expurgées de ce qui fait la qualité de l’écriture de l'auteure, à savoir son humanité.

Le propos devient sur la toile une (mauvaise) comédie dramatique. Je ne parlerai pas de la fin, qui est purement antisociale. Comment les producteurs ont-ils pu valider un tel scénario ?

Il discrédite encore plus largement le monde journalistique que ne le fait France qui, de plus, est magnifique sur le plan cinématographique alors que les images d’Ouistreham n’ont pas de beauté, hormis les premières secondes. Elles sont pourtant signées par le triplement césarisé Patrick Blossier.

Le journalisme dit d’investigation, en prend pour son grade.

J’ai la désagréable impression d’avoir vu quelque chose de mensonger. A l’égard de l’auteure car je ne pense pas qu’elle écrivait "son" livre au fil des journées. Elle est revenue à Caen, dans la même chambre meublée, l’hiver suivant pour le rédiger alors que dans le film elle apparait comme une voleuse de confidences. A l’égard des compagnons d’infortune. A l’égard de la société, car ce film n’est pas daté, ne donne pas de chiffres, n’instruit pas sur la spirale de la précarité autrement que par l’anecdote de la voiture de Cédric … (Philippe dans le livre). Je n’ai pas vu un monde en train de s’écrouler.

J’avais émis des réserves sur la pièce de théâtre inspirée l’an dernier par le roman mais au moins celle-ci était fidèle.

On dirait que le personnage interprété par Juliette Binoche (qui au demeurant y est excellente, là n’est pas la question), est venu par opportunisme en Normandie, avec pour seul objectif de glaner de la matière pour écrire un livre à succès. Il me semble que l’expérience de Florence Aubenas s’inscrivait dans une autre réalité, au retour de sa détention comme otage en Irak pendant cinq mois en 2005.

Le tournage a été rapide, en mars-avril 2019, notamment à Hérouville-Saint-Clair (salle de la Fonderie), Giberville, Ouistreham, Caen (principalement dans le quartier La Guérinière et dans le centre-ville), à Bayeux et à Cherbourg-Octeville. Les scènes embarquées ont été filmées sur un ferry d'une compagnie néerlandaise basée à Rotterdam, la compagnie Brittany Ferries ayant refusé de donner les autorisations en raison de la criante d’une image dégradée de l'entreprise.

Il a été présenté au Festival de Cannes 2021, dans la sélection Quinzaine des réalisateurs (film d'ouverture). La sortie en salles, d’abord prévue en 2021, est reportée au 22 janvier 2022. Il était projeté en avant-première au Festival Paysages de cinéastes.

Photo du film Christine-Tamalet

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