lundi 27 septembre 2021

revenir fils de Christophe Perruchas

Après Sept gingembres, un premier roman découvert l’an dernier, pour lequel mon avis fut difficile à écrire, Christophe Perruchas revient pour nous proposer de réfléchir à une autre pathologie, celle que l’on connait sous le nom de Syndrome de Diogène, c’est-à-dire la manie compulsive de collectionner et de garder "tout". Même pas "au cas où".

Depuis la mort de son père, le narrateur, un collégien de quatorze ans, vit seul avec sa mère, qui montre les signes grandissants d’une accumulation pathologique : non seulement elle conserve des objets devenus inutiles comme des boites vides ou des piles de journaux qui envahissent peu à peu la maison mais elle récupère autour d'elle tout ce qui peut contribuer à occuper de l'espace, un peu comme un boulimique se remplirait de nourriture. Tandis que le fils adolescent grandit, la mère se replie jour après jour dans un monde où seul existe son premier enfant, Jean, décédé de mort subite du nourrisson. La faute au manque durant la guerre. Au manque d’amour après. Aux deuils. A tout ce qu’il aura fallu combler …

De toute façon, on n’a pas le choix, on est toute seule. L’Homme, nous a laissé tomber et avant lui, l’enfant Jean, on ne se plaint pas, non, c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? (p. 108) Elle peut tellement peu qu’elle se carapaçonne avec ce qu’elle a sous la main.

Il y aura un moment (p. 131) qui laissera envisager que cette femme a une soudaine prise de conscience : « On a gardé, gardé (je pense à être sur ses gardes) et puis un jour tout est sorti d’un coup (…) les digues qui cèdent, la catastrophe (…). Les médicaments vont aider comme une béquille quand on a une patte cassée. Et puis, quand ça ira mieux on s’en passera. Rien de plus, rien de moins.

Dans deux séquences de six semaines chacune, en 1987, puis vingt ans plus tard, en 2007, marqué par un difficile retour, l'auteur fait entendre alternativement deux voix qui vont finir par se rejoindre dans une folie aux multiples ramifications, étouffantes comme les tentacules d'un poulpe. Ce qui est intéressant c’est de nous placer dans la tête du fils, puis dans celle de la mère, sachant que lorsqu’on est dans la sienne c’est un « on » indéfini qui s’exprime.

revenir fils est très bien écrit, et bouleversant. L’auteur parvient à la fois à faire ressentir le dégoût et l’admiration que le fils ressent à l’égard de sa mère dont il associe les déplacements à la lenteur du ski de fond (p. 194) avant d’en faire une description effrayante. Christophe Perruchas veut que son écriture dérange et il y parvient à travers ce récit hypnotique, en décrivant en peu de mots un désordre qui, lui, est infini. Elle a construit des pyramides dans son désert, élève des palais et des monuments, dresse des autels et des temples. L’espace d’un moment je suis fier d’elle, petite mère courage (p. 220).

Adolescent, le fils parvenait à s'opposer, en se réfugiant dans une caravane. Quand la situation est devenue incontrôlable il a été placé dans une famille d'accueil. Il est parti avec le minimum. Il sait se débarrasser du « trop » mais dira malgré tout : C’est fou ce qu’on peut garder (p. 123 en commentant ce qu’il a conservé, et sans faire le lien avec la maladie mentale de sa mère). Pourra-t-il se tenir longtemps à l'écart d'une telle folie ? Peut-on supporter d’être « débarqué de la mémoire » de celle qui vous a donné la vie ?

Il y a du surréalisme dans cette histoire qui a malgré tout sans doute été composée sur un fond de témoignages. Les médecins ont étudié la syllogomanie, qui est la plupart du temps associée à une démence sénile, mais qui a aussi tendance à se transmettre au sein d’une même famille. Il faut dire qu’autrefois il était vital de garder le moindre morceau de corde parce qu’on manquait de tout dans les campagnes. On n’allait pas se rendre ville voisine pour acheter une bricole. On se débrouillait avec ce qu’on avait sous la main. Avec l’avantage de ne gâcher de l’argent qui, de toute façon, faisait défaut. Récupérer était une qualité. Elle le redevient avec les préoccupations contemporaines de développement durable.

Cette lecture m’a malgré tout ébranlée. Elle a déclenché une nouvelle fringale de rangement. Je me sentais protégée par le fait que je n’ai pas subi un traumatisme comparable à celui de la mère (la perte d’un enfant) mais je ne me sentais pas indemne, avec mon habitude de conserver moi aussi plein de trucs dont je suis persuadée qu’ils me serviront un jour. Et lorsque par hasard cette croyance s’avère exacte elle justifie des accumulations qui peuvent sembler excessives.

Depuis le confinement, curieusement (et je ne suis pas la seule à avoir été animée par cette pulsion) j’ai énormément trié, classé, ordonné et rangé (ces verbes sont d'ailleurs rarement utilisés à bon escient) et j'ai réussi (car cela n’allait pas de soi) à beaucoup jeter, donner, voire même vendre. Des sacs entiers de documents administratifs périmés ont débarrassé le plancher. Mais je n’ai pas fini. L'acte est douloureux avant de donner satisfaction. Et je n'ai pas été exempte de regrets, ayant brutalement besoin de quelque chose dont je m’étais séparée quelques jours auparavant.

Contrairement au personnage du roman je fais la différence entre garder, accumuler, collectionner, et se laisser envahir, … recouvrir et disparaitre. Outre le fait que ce soit un très bon second roman, revenir fils est de ces livres qu'on a envie de faire circuler car il interroge pile là où la peur de disparaitre pourrait nous amener à des comportements extrêmes. Garder tout ne prémunit de rien. Et sous le pansement, la plaie s'infecte.

revenir fils, de Christophe Perruchas, la brune, éditions du Rouergue, en librairie depuis le 18 août 2021
Ce roman a été inclus dans la sélection 2022 des 68 premières fois.

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