jeudi 31 octobre 2019

Chambord filmé par Laurent Charbonnier pour son 500 ème anniversaire

(mise à jour 19 février 2020)

Ceux qui ne sont jamais allés à Chambord n'en connaissent que la silhouette du château, monumental, surmonté je crois par 365 cheminées faisant de lui une sorte d'éternel gâteau d'anniversaire architectural.

Un film lui est consacré pour son cinquantième anniversaire. Le résultat est étonnant, à la frontière du documentaire, du film d'animation et du film animalier.

Le réalisateur Laurent Charbonnier raconte l'histoire, plusieurs fois tragique, de ce monument qui a failli disparaître, depuis son édification par François 1er, en mettant l'accent sur la beauté et la diversité du Domaine qu'il a filmé comme s'il était une réserve naturelle.

Cet homme, qui est une référence dans le domaine du cinéma animalier, connait bien le terroir puisqu'il est solognot. Il a planté les caméras pendant un an avec une équipe spécialisée dans les films animaliers, tant pour le recueil d'images exceptionnelles que dans la prise de son.

Il a voulu se faire côtoyer les deux univers. Celui de l’humanité et celui de l’animal. Celui de l’immobilité et celui du mouvement. Celui du patrimoine historique et celui du patrimoine naturel. Celui de la grande Histoire et celui des petites histoires naturelles.

Le résultat est magique. Les rôles sont inversés. La salamandre, les renardeaux, les marcassins, le cerf, le martin-pêcheur, le pic noir à tête rouge vivent sous nos yeux, alors que les rois de France et les évènements sont les personnages de petits films d'animation qui renseignent fort à propos sur les évolutions historiques, en passant par Louis XIV, la Révolution française, la Première et la Seconde Guerre mondiale.

A voir en famille cet hiver avant de programmer une visite sur place au printemps prochain. Je vous suggère alors un détour par Cheverny, qui est juste à coté, très différent en terme de taille, et qui fut le décor de Moulinsart.

Un autre jumelage possible est Azay-le-Rideau et le château de l'Islette qui séduira les admirateurs de Claudel et de Rodin et qui est le cadre d'un roman que j'ai découvert il y a quelques jours.

Je voudrais aussi signaler que les éditions Vilo (Groupe Ramsay) ont publié le 1er octobre ce qu'on appelle un "beau-livre", intitulé Chambord  pour illustrer les moments magiques du film.

Le livre de 180 pages est co-écrit par deux amoureux de la Sologne et son patrimoine, la journaliste Émilie Rencien, et l'auteur Georges Brown qui se sont attachés à compléter en texte et en images l'intention de Laurent Charbonnie. La couverture reprend l'affiche du film. On trouvera dans ce film des planches identiques à celles du documentaire. Cet ouvrage permet de revivre, en textes et en images,  le contraste subtil entre la vie animalière trépidante et majestueuse du domaine et l'immuable colosse de pierre de 500 ans, symbole du royaume de France et de la Renaissance.

Chambord de Laurent Charbonnier, avec la voix de Cécile de France, en salle depuis le 9 octobre 2019

mercredi 30 octobre 2019

Joker de Todd Phillips

C'est Jean-Marc Barr qui, après l'enregistrement d'un Entre Voix qui lui était consacré sur Needradio, m'a décidée à aller voir Joker et j'ai été autant  impressionnée par l'interprétation de Joaquin Phoenix que par le scénario.

On suit la vie misérable d'Arthur Fleck, dont la maladie psychique lui vaut le statut d'handicapé, et dont le rire maladif ne fait hélas pas rire grand monde. Ses tentatives pour transformer son infériorité en art ne marchent pas dans la sphère professionnelle où il perd son emploi de clown par intérim.

Il tente alors d'infiltrer la sphère artistique où il s'imagine avoir une petite chance de devenir une vedette de stand-up après avoir été repéré par le présentateur du plus populaire show télévisé, Murray Franklin (Robert de Niro). Il perdra tout sens de la mesure lorsqu'il se rendra compte que là aussi il a été manipulé.

Il s'agit bien entendu d'une fiction mais le personnage est si connu qu'on en viendrait à croire qu'il a réellement existé. D'autant plus que la paupérisation et le désintérêt de l'Etat pour les plus démunis font écho au contexte présenté dans le film. Le gouvernement américain qui retire l'accès aux soins aux psychopathes, les grèves du ramassage des ordures ménagères, la crise économique, et ... en France la montée du mouvement des gilets jaunes.

Si Arthur Fleck n'était pas psychiatriquement atteint (et on comprend la racine de sa psychose quand on a avec lui accès au dossier médical de sa mère) il aurait pu prendre la tête d'un mouvement politique au lieu de s'endurer dans une tentative de restauration narcissique qui tourne mal. Mais qui pourrait résister à une telle enfance et au rejet permanent ?

L'acteur a perdu 23 kilos pour incarner le rôle. Il le rend vivant, pathétique, touchant (malgré les horreurs qu'il commet). Je ne sais pas s'il aura la statuette mais la nomination aux Oscars est une évidence.

Je n'ai aucunement cherché à trouver et encore moins à juger la morale du film qui obtint le Lion d'or à Venise. Certes il est parfois extrêmement violent et difficile à soutenir, mais la société est brutale elle aussi ... Je me suis concentrée sur la performance de Joaquin Phoenix et sur la construction du personnage qui fait comprendre toutes les apparitions du Joker dans les autres films comme Batman.

On accepte Dracula sans réserve. Faisons de même pour Joker.

Joker, de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, en salle le 9 octobre
Photo Warner Bros

mardi 29 octobre 2019

Inauguration du 25 ème Salon du chocolat

Soirée d'inauguration ce soir au Salon du chocolat, toujours porte de Versailles, mais dans une ambiance qui n'a rien à voir avec les années 2010 (je rappelle que le Dulcey a été inventé en 2012).

Néanmoins, et c'est très bien, le Salon met l'accent sur les pays producteurs, par exemple Diogo Vaz, Marou, le Guatemala, avec un Grand Cru Alta Verapaz chez Ethiquable (stand A 85. Allez-y, leur éventail de grands crus est remarquable) sur les femmes aussi, qui ne sont que quatre dans le monde à être "chocolatière" (par exemple une japonaise qui tient boutique à Bourg-la-Reine et Montrouge. Ça s’appelle Mitsuha et la délicatesse de ses associations va me mener par le bout des papilles).

J’ai été séduite par les emballages artistiques de la marque Le chocolat des Français. Comme quoi il y a sur le Salon autant de fond que de forme.
Des sculptures ponctuaient l’espace (tout de même réduit depuis que le Salon s’est installé sur un seul étage et dans un autre pavillon).

lundi 28 octobre 2019

L'homme qui n'aimait plus les chats de Isabelle Aupy

La couverture est étonnante, bleu de Prusse, avec un texte que l'on découvre en rusant, en inclinant le livre pour jouer avec la lumière.

Cette histoire de disparition, envoyée par SMS par l'auteure à son éditeur, démontre qu'un premier roman peut suivre des voix non-conformistes. Voilà pour le positif. Et je veux louer la politique éditoriale de l'éditeur qui concentre ses efforts sur très peu d'ouvrages.

Ce titre serait même le premier proposé par la toute jeune maison du Panseur, qui démarre une nouvelle aventure éditoriale, placée, selon ce qui est écrit sur son site, sous les auspices conjugués de la différence et de l’exigence. L’éditeur Jérémy Eyme a programmé 2 titres pour 2019 et trois en 2020, un choix original en ces temps de surproduction caractérisée.

Mais il faut appeler un chat un chat et ce (petit) roman, faussement surréaliste ne m'a pas convaincue.

Menant une vie tranquille, des insulaires vont voir leur quotidien bouleversé le jour où leurs chats disparaissent, emportés par des hommes du continent. Envoyé à terre pour protester, l’instituteur du village n’en revient qu’un mois plus tard, avec un costume neuf et une femme de l’administration, avant que des agents ne viennent à leur tour installer un bureau sur l’île, afin de résoudre le problème. Mais les chiens que l’on propose finalement aux insulaires restent des chiens, avec une laisse en prime, même si l’Administration, curieusement, les nomme "chats" …

Il doit forcément y avoir une explication mais en toute logique "l'intérêt de nous filer des chiens et d'appeler ça des chats m'échappe un peu. Par contre, une chose est sûre, quelle qu'en soit la raison, je sens bien quelle ne va pas me plaire" dit le narrateur (p. 45).

J'ai bien compris que le débat était philosophique. Que cet opuscule offrait une réflexion sur le changement, sur la capacité à remettre en question ses certitudes, et sur le mensonge, également sur la façon personnelle de chacun d'accepter de bouleverses ses habitudes. L'astuce c'est de prétendre que "on ne peut pas juger sans savoir, ça ne se fait pas" (p. 79).

A l'époque où nous sommes de plus en plus soumis à des fakes, cette distopie dont le titre est expliqué p. 92-94 ne peut que faire froid dans le dos.
Le chat reste un symbole puissant de liberté. Roubaix l'a bien compris en installant El Gato en l'honneur de l'Eldorado de Lille 3000. Cet Alebrije monumental nous ferait presque croire que nous sommes au Mexique !

L'homme qui n'aimait plus les chats, de Isabelle Aupy, éditions du Panseur

dimanche 27 octobre 2019

Baikonour d'Odile d’Oultremont aux Éditions de l’Observatoire.

J'avais promis d'attendre son second livre pour me prononcer à propos d'Odile d’Oultremont. Je n'avais en effet pas été séduite par Les déraisons.

J'ai eu du mal à apprécier ce Baïkonour mais après une échappée dans la cuisine à faire de la soupe (je suis très sérieuse, la preuve) j'ai finalement été convaincue et ... je peux même dire que je lirai avec grand plaisir le troisième à sa sortie.

Pourtant la progression de ce second opus est chaotique. L'auteure s'intéresse bizarrement beaucoup à ce que chaque personnage trimballe sous ses chaussures.

Par exemple (page 28) Marcus "devine les cailloux crisser sous les semelles dures et glisser sous les plus molles". Or le jeune homme se trouve à 51 mètres de hauteur et je ne suis pas sûre qu'on puisse deviner pareille différence d'où il est, et surtout quel intérêt cela a, et pour le personnage, et pour le récit ... à moins qu'Odile d’Oultremont soit obsédée par les semelles comme Amélie Nothomb l'est avec le pneu (elle s'impose la contrainte de placer ce mot dans chacun de ses romans). Et encore (page 68) ses semelles effleurent le pavé. Après avoir lu une citation à Arthur Rimbaud … j'imaginerai que les semelles sont un hommages au poète.

Elle utilise un lexique inhabituel : une enfonçure de perplexité (page 29), s'encourir (page 46) l'algorithme familial (page 48). Edith s'est elle-même licenciée des négociations de vente du Baikonour (page 141). On ne parle pas, on souffle

La sécurité d'abord peut-on lire au début. Et pourtant nous assisterons à deux accidents très graves. Sans compter un troisième, mineur, de coloration. Le sujet semble être une obsession pour le marin. Pourquoi alors ne met-il jamais le gilet de sécurité en prétextant que, à part m'irriter les aisselles je vois pas à quoi ça sert (p. 23).

J'avoue que je me suis ennuyée dans les premières pages. Hormis l'accident de bateau de la deuxième page du livre (qui porte tout de même le numéro 12) et le contenu du fait-tout qui mijote sur le feu en chuchotant des bulles ... il ne s'est pas passé grand chose et nous sommes tout de même rendus page 72. Marcus est en haut de sa grue. Anka va et vient dans l'eau de mer ou sur le pavé. Edith fait la soupe.

samedi 26 octobre 2019

Un déjeuner des Clos à la Closerie des Lilas

Je n'avais que de vagues (mais agréables) souvenirs de la Closerie des Lilas et j'ai été heureuse d'y être invitée pour un déjeuner d’exception annoncé à "huit clos".

Connaissez-vous l'origine de son nom ? C'est en raison de mille pieds de lilas qui ont été plantés en 1847 par François Bullier, un ancien serveur du bal voisin de la Grande Chaumière, qui avait racheté un établissement où il fit aménager des salles en style mauresque. Le soir les jardins étaient éclairés par des globes fonctionnant au gaz, ce qui était très moderne pour l'époque. Mais le propriétaire voulant lui donner son propre nom, abandonna le terme de la Closerie des Lilas pour celui de Bal Bullier.

Désormais disponible, cette dénomination fut reprise (avec l'accord de la famille Bullier) par le propriétaire du modeste café de quartier installé sur le trottoir d'en face. L'endroit fut vite à la mode et attira une nouvelle clientèle d'artistes et d'écrivains comme Alain Fournier, Francis Carco, Roland Dorgelès, Picasso et le couple Delaunay.

Ce furent ensuite Gertrude Stein et Ernest Hemingway, qui à l'époque habite rue Notre-Dame-des-Champs. Il mentionnera à plusieurs reprises la Closerie dans son Paris est une fête. C'est là qu'il écrivit Le soleil se lève aussi. Il y fut souvent rejoint par son compatriote Scott Fitzgerald, qui devint son ami et qui lui fera lire ici le manuscrit de Gatsby le MagnifiqueLe cinéaste Robert Enrico y tourna la scène de son film Le vieux fusil (sorti en 1975) dans laquelle Romy Schneider et Philippe Noiret se retrouvent pour la première fois à la table d'un restaurant.

Amedeo Modigliani, André Breton, Louis Aragon, Kees van Dongen, Jean-Paul Sartre, Paul Verlaine  André Gide, Paul Éluard, Oscar Wilde, Samuel Beckett, Man Ray, ou, plus récemment, Jean-Edern Hallier, ont également fréquenté La Closerie des Lilas.

Renaud fit l'éloge du bar dans sa chanson À la Close, tirée de son album Rouge Sang. Il fréquenta beaucoup l'établissement pendant sa dépression et il y rencontra sa future épouse, Romane Serda. Il aimait s'installaer à la première table, à gauche en entrant, mais aucune plaque commémorative ne la signale. Certains clients demandent à réserver une des tables occupées autrefois par des personnes illustres coté restaurant, coté brasserie, ou coté bar, où Hemingway écrivait debout.

Plus près de nous, depuis 2006, un jury s'y réunit chaque année pour décerner le Prix du livre incorrect. Depuis 2007 le Prix de la Closerie des Lilas couronne une romancière de langue française dont l’ouvrage paraît à la rentrée de janvier. Le jury permanent est composé des six co-fondatrices : Emmanuelle de Boysson, Carole Chrétiennot, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Stéphanie Janicot, Jessica Nelson et Tatiana de Rosnay. La tradition artistique et littéraire du fameux restaurant n'est pas près de s'éteindre. Pourtant l'endroit a conservé une atmosphère quasi campagnarde.

Je me souvenais des sièges en damier de velours vert, des lustres de pâte de verre, de l'immense véranda donnant sur le boulevard. 
Posée sur le piano, la sculpture d'Étienne Pirot, dit Étienne, un sculpteur français né à Grenoble en 1952, est tout à fait propice à ce moment puisqu'elle s'intitule La dégustation.

de grandes régions viticoles françaises et étrangères ont leurs Clos : Bourgogne, Beaujolais, Bordelais, Cahors, champagne-Ardenne, Minervois, Etats-Unis, Argentine ... dans lesquelles ils sont implantés.
Les Clos en question sont ce jour-là au nombre de 7, au travers de 8 vins, et je préviens d'emblée qu'il faut les consommer avec modération, étaient :

vendredi 25 octobre 2019

Un été à l'Islette de Géraldine Jeffroy

J'ignorais ce château de l'Islette et pourtant je croyais bien connaitre bien les châteaux de la Loire.

Le roman de Géraldine Jeffroy est bref (ce n'est pas un défaut), polyphonique et très agréable à lire.

La voix principale d'Eugénie, préceptrice de la pétillante Marguerite alterne avec les courriers (sont-ce de vrais échanges épistolaires ? Ils se sont vraisemblablement rencontrés en 1891, chez Mallarmé, ont été amis quelques années avant de se perdre de vue. Les pages de la correspondance entre Claude Debussy et Camille Claudel constituent un joli prétexte à raconter la genèse de L'après-midi d'un faune. Selon Boulez ce morceau ouvrit les portes de la musique moderne.

L'idée d'une correspondance entre eux est séduisante car il y a de nombreux points communs entre les deux artistes qui semblent complémentaires. On entreverra aussi Verlaine, Wagner, Mallarmé, Satie.

J'aurais peut-être placé au début, en guise d'avertissement, la très intéressante note qui se trouve à la fin. Car même si quelques indices suggèrent que le personnage principal est Camille Claudel je n'étais pas certaine d'avoir bien compris et j'ai relu le début après avoir terminé le roman.

S'il est attesté qu'Auguste Rodin et Camille Claudel sont venus plusieurs fois au château de l'Islette, leurs séjours n'ont pas toujours été concomitants. Il serait presque certain que Camille ait avorté. Le bruit a couru qu'elle aurait eu deux garçons de Rodin, dont elle se serait séparés. Et l'auteure s'interroge sur quels adultes ils sont devenus... même si son livre est un roman.

On apprend que toute l'histoire a été expédiée le 7 mars 1916 au soldat Camille Farnoux du 232 ème RI, alors basé en Lorraine. L'enseigne des parents d'Eugénie s'appelle Farnoux et il est donc facile de supputer qu'elle en est la mère. Le terme de "confession" m'a étonnée en dernière page d'abord car le geste d'Eugénie a été magnifique et ne mérite pas qu'elle sollicite quasiment un pardon. Je n'ai pas compris pourquoi il manquerait peut-être les derniers feuillets. Et bien entendu le fait que la lettre n'ait pas trouvé son destinataire signifie que celui ci est très probablement décédé pendant la guerre, alors qu'il n'avait que 24 ans, puisqu'il est né en 1892. Il n'y a donc aucune confession, mais plutôt la levée d'un secret. Et on aura remarqué qu'il porte le prénom de sa mère.

Rodin, dont Camille est consciente qu'il pourrait lui "voler son temps et son énergie" (p. 79) est présenté comme un ogre. L'auteure prend parti : Dès cette première rencontre je sus qu'il me serait difficile d'apprécier tout à fait cet homme. Quant à elle et ce qu'elle fut pour moi : un éblouissement (p.17). Le caractère impétueux de Rodin n'est pas une surprise. Il est de notoriété publique

On apprend qu'il avait une écriture déplorable, une orthographe calamiteuse, justifiant qu'Eugénie endosse le rôle de la secrétaire, et relançant le débat sur la langue française qui est si passionnant au théâtre Tristan Bernard dans le spectacle La convivialité (chronique prochaine).

On nous dit que Rodin s'est attelé à la sculpture monumentale de l'écrivain tourangeau Balzac qui ornera plus tard l'angle du boulevard RaspailIl ne l'achèvera que 6 ans plus tard. Il travaille à l'Islette avec un sosie et Camille qui, comme lui, a besoin de modèles vivants, sculptera La petite châtelaine dans ce même château, à partir de septembre 1892 au cours de 62 séances de pose, ce buste dont il existe plusieurs versions. C'est un portrait d'enfant particulièrement fort et émouvant. Hasard du calendrier j'ai pu admirer de près cette oeuvre au musée de Roubaix le jour-même où je lisais ce roman.

Malgré la profondeur du sujet (un enfant caché de Camille Claudel) Un été à l'Islette est écrit avec fraicheur, humour et légèreté. Sans occulter les tourments de la grande artiste, malade de jalousie, et on sait qu'il y avait de quoi. Géraldine Jeffroy a eu bien raison d'accorder une place importante à cette petite fille, Marguerite, dont les commentaires sur le sculpteur pourraient passer pour impertinence s'ils n'émanaient pas d'un enfant, et qui permettent de dire tout haut ce que le lecteur ressent.

La gamine a aussi un point de vue pertinent sur la sculpteuse : mademoiselle Camille est bien malheureuse. Dans sa tête il y a des monstres (p. 88). Elle sombrera dans la folie en 1905.

Née à Chinon, il ne fait pas de doute que Géraldine Jeffroy connaît bien la région dont elle cite d'ailleurs une des spécialités, les rillons. Son écriture repose sans doute sur une documentation très sérieuse. Elle ne peut pas avoir inventé lpassion de Rodin pour le potage à l'artichaut dont l'odeur est cependant épouvantable (page 94).

Je ne sais pas si on peut considérer l'auteure comme une primo-romancière. Elle publie ici son 5ème ouvrage. Véritablement émouvant : Je pris réellement conscience de ma solitude; j'avais eu à l'Islette l'illusion d'avoir une famille, ou du moins une place non négligeable. Mais peut-être est-il plus juste de dire que j'avais fait de telles rencontres durant cet été 92 que je voulais en garder "quelque chose" en vertu de l'accord tacite passé avec Camille (page 117).

Surtout ne manquez pas Camille contre Claudel pour en apprendre davantage sur cette femme exceptionnelle lorsque le spectacle sera repris dans un théâtre, ce qui est m'a-t-on dit imminent.

Un été à l'Islette de Géraldine Jeffroy aux Editions Arléa
Photo de couverture Richard Ernest, Studio Window, 1963

jeudi 24 octobre 2019

En garde à vue

Le roman de John Wainwright "Brain Wash" avait inspiré le film de Claude Miller "Garde à vue" dont Francis Lombrail et Frédéric Bouchet ont conservé le titre.

Pour ma part je préfère le terme anglais qui, signifiant "lavage de cerveau" correspond mieux, de mon point de vue à ce que subit Monsieur  Bergerot (Thibault de Montalembert) de la part du commissaire Toulouse (Wladimir Yordanoff), bien secondé par l’inspecteur Berthil (Francis Lombrail) qui partage son point de vue. Sans compter sa  femme (Marianne Basler) qui n'hésitera pas à témoigner à charge  alors qu’il encourt la peine de mort, faisant dire au commissaire que comme Salomé elle veut sa tête sur un plateau.

Le contexte est différent aujourd'hui alors qu'en 1981, quand le film est sorti, on était au coeur du débat : pour ou contre la suppression de cette peine capitale.

L'intérêt du spectacle demeure dans la manière dont on peut amener quelqu'un à "avouer" ... même si ce n'est pas nécessairement l'aveu qu'on attend. Et cette problématique est intemporelle.

L'histoire se déroule au moment de l'année où tout le monde devrait pouvoir savourer une certaine paix et réveillonner en famille ou entre amis. Manque de chance pour les deux policiers, ils doivent entendre une personnalité locale, Monsieur  Bergerot, qui est maire de la ville, au sujet du viol suivi du meurtre de trois jeunes filles. L'affaire est très sérieuse et ne souffre pas d'attendre.

L'homme est convoqué comme témoin. Le spectateur comprend néanmoins vite qu'en l'absence de suspect il ferait le coupable idéal. A condition qu'il reconnaisse les faits. Et d'autant plus vite que bientôt le gouvernement socialiste abolira la peine de mort, ce que les policiers ont du mal à admettre.

Ce qui est très intéressant dans cette pièce c'est d'abord que rien n'est évident. Le commissaire n'est pas un modèle de vertu. Son alcoolisme est patent. Ensuite, d'une part l'alternance de tragique et de comique, par exemple avec la difficulté à faire fonctionner les guirlandes du sapin de Noël, ou encore le défaut de la machine à écrire qui ne tape pas toutes les lettres. Et d'autre part la finesse des dialogues. On sourit malgré nous quand le maire reconnait qu'il soupçonne d'être soupçonné.

La vérité n'est pas toujours l'opposé du mensonge ... car on peut bien essayer de mentir si c'est vraisemblable. Et le commissaire essaie de faire la lumière sur les faits, malgré son intime conviction car il sait que à trop vouloir un coupable on finit par le fabriquer.

Néanmoins l'enquête patine, les heures passent. De témoin l'homme est passé accusé puisqu'il se trouve en garde à vue. On ne perd pas un instant d'un suspens interprété avec subtilité par tous les acteurs. Mais l'affaire rebondit quand on la pense enfin dénouée.

J'ai trouvé que le décor, évoquant un igloo, était probablement difficile pour les comédiens. On a du mal à se sentir dans un commissariat mais le plan final est si magistral qu'il valide le parti pris.
On est dans la veine de 12 hommes en colère et il n'est pas surprenant que En garde à vue soit sélectionné pour l’Etoile de la meilleure pièce 2019.

En garde à vue, adapté par Francis Lombrail et Frédéric Bouchet
D’après le roman Brainwash (lavage de cerveau) de John Wainwright
Mise en scène Charles Tordjman
Avec Marianne Basler, Thibault de Montalembert, Francis Lombrail et Wladimir Yordanoff.
Décors Vincent Tordjman
Lumières Christian Pinaud
Costumes Cidalia Da Costa
Musiques Vicnet
Du mardi au samedi à 21h 00 et le dimanche à 15h 30
Depuis le 17 septembre 2019 et jusqu’au 5 janvier 2020
78 bis boulevard des Batignolles, Paris 17ème
01.43.87.23.23 www.theatrehebertot.com

mercredi 23 octobre 2019

Déjeuner à la Cantine du Troquet-Pernety

C'est toujours un grand plaisir de déjeuner à La Cantine Du Troquet de Christian Etchebest, cette fois 101 rue de l'Ouest, dans celle qui s'appelle Pernety.

Il y a un esprit que l'on retrouve quel que soit l'établissement. On y vient pour la simplicité du bistrot, la qualité des produits mis à l'honneur en cuisine alors qu'en salle on ne fait pas de chichi. Le sens de l'humour est toujours décliné quelque part. Ici avec des caricatures des bonnes manières qui occupent un pan de mur près du bar.

Une autre particularité de cette Cantine est de disposer d'une salle adjacente (privatisable) qui a tout d'un restaurant miniature avec son superbe bar tout en garantissant l'intimité d'une salle à manger familiale puisqu'on peut y recevoir entre 12 et 24 personnes.

C'est l'endroit idéal pour organiser ne serait-ce qu'un apéritif dinatoire autour des charcuteries de Louis Ospital, relevées d'un cornichon de la Maison Marc ou d'un petit piment doux. Ou encore une tartine de fromage blanc de chèvre sur une belle tranche de pain de Jean-Luc Poujauran.
Chaque Cantine a malgré tout sa signature qui s'exprimera davantage au moment du repas. Ce midi je me suis régalée d'une "Soupe de céleri/parmesan/chorizo", moelleuse et pas trop forte, idéale pour préparer les papilles.
Ensuite une généreuse assiette de "Girolles comme au Pays Basque" dont le goût de marron se révélait cuillerée après cuillerée.

mardi 22 octobre 2019

Picasso Illustrateur au MUba Eugène-Leroy de Tourcoing

Le 18 octobre,  je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Le billet publié le lendemain concernait les quatre expositions temporaires que l'on peut y voir jusqu'en février 2020.

Le jour suivant nous sommes allés à Hem, voir cette chapelle dont la visite est totalement complémentaire de l'exposition Traverser la lumière.

Cette fois c'est à Tourcoing que je vous emmène, au MUba Eugène-Leroy voir l'exposition Picasso Illustrateur.

Tourcoing fut la capitale mondiale des négoces de laines et cette matière spéculative a amené une prospérité fabuleuse à la région jusqu’aux années 70-80 quand les pays émergents ont commencé à exporter leur textile. Après la période industrielle puis commerçante elle renait avec le tertiaire. Je ne donnerai qu’un exemple avec booking.com qui employait 70 personnes il y a 10 ans et 850 aujourd’hui.

Ce Musée a reçu en 2009 une exceptionnelle donation des fils de l'artiste Eugène Leroy (né à Tourcoing en 1910) de 44 tableaux, 13 sculptures, 140 dessins, 27 œuvres de la collection personnelle de l’artiste, 18 carnets, 99 gravures, 98 plaques de cuivre, le tout jalonnant son œuvre des années 1930 à 2000, année de sa mort. Le musée est devenu depuis le lieu de référence du peintre, un lieu d’exposition de ses œuvres, de consultation de ses archives, enfin, un centre de recherche scientifique, artistique et historique pleinement dédié à l'artiste. Les collections permanentes sont évidement composées de nombreux artistes et leur présentation est pensée comme une exposition temporaire.

Il accueille aussi régulièrement des expositions sur des thèmes particuliers. Depuis le 19 octobre et jusqu’au 13 janvier il s’agit de Picasso illustrateur. Et comme la volonté est d'amener le spectateur à revenir dans les collections permanentes celles-ci sont réaccrochées à chaque  exposition temporaire en correspondance, en lien selon les thématiques, et selon les techniques. Voilà pourquoi je consacrerai une grande partie de cet article à une visite des collections permanentes.

Picasso illustrateur

Pablo Picasso (1881-1973) est un artiste prolixe qui a réalisé 60 000 oeuvres au cours de sa vie; on connait ses grandes toiles mais moins son travail autour de l’illustration. L’exposition met en lumière l’importance de ses relations avec les écrivains, les poètes et les philosophes en mettant en avant la diversité des techniques et innovations plastiques de ce grand artiste dans son oeuvre illustrée.


Pablo Picasso - Pignate décorée d'une farandole et de personnages portant une colombe géante, Vallauris, 11 août 1950 - Terre rouge culinaire, décor à l'engobe noir

Pierre Reverdy (1889-1960) Pablo Picasso, Paris NRF 1924, édition originale avec l'épreuve du portrait de Picasso d'après un dessin de l'artiste, gravée sur bois par G. Aubert I Exemplaire sur papier vergé pur fil Lafuma, n°174. Picasso s’est défendu d’être abstrait et pourtant sa manière d’illustrer le Chant des morts, qui est l’un des ensembles poétiques majeurs de Pierre Reverdy, publié en 1948, a quelque chose à voir avec l’abstraction, avec ses 125 lithographies ponctuées de grands signes rouges nerveux et majestueux qu’il a déposés en réponse à l’écriture manuscrite.
La Source, été 1921 est une oeuvre maitresse, de par ses dimensions, plus de 150 sur 200 cm, à portée iconique et qui est en quelque sorte le point d'ancrage de l'exposition.

lundi 21 octobre 2019

Ecoutez leur silence de Gabrielle Gay


Ecoutez leur silence, au Funambule théâtre est une pièce écrite et mise en scène par Gabrielle Gay qui n'appartient à aucun genre.

Un centre, des ados… Une histoire, la leur, qui deviendra la vôtre. Rire, Hurler, jusqu’à s’en briser la voix, ici, ensemble dans cet endroit. Eux, ici et maintenant. Dans ce centre, des ados. Le quotidien de Nathaelle, éduc spé : entourer, protéger et entendre ces jeunes comme elle peut, avec ses armes : sa bienveillance.

Elle parle à chacun de nous en s'appuyant sur la difficulté d'adolescents à mettre des mots sur leurs émotions, et surtout à les digérer (ce que beaucoup d'adultes ne parviennent pas à canaliser non plus).

Accepter les "coups dans la gueule" et ses faiblesses, mais "être là", voilà résumé le credo de Nathanëlle, l'éducatrice.

Le spectateur ne perd pas un mot de dialogues ciselés qui respirent l'authenticité à la hauteur d'un documentaire. Nous sommes pourtant bien au théâtre, dans un genre très particulier en raison de la justesse de l'interprétation, et d'une direction d'acteurs exceptionnelle.

Les lumières de Clément Séclin sont d'une précision exemplaire. On découvre l'histoire de chaque protagoniste par bribes. Le résultat est prenant, sincère, et néanmoins teinté d'humour. C'est phénoménalement intelligent.
La dernière représentation a lieu demain soir à 19 heures, 58 rue des Saules. Personnellement j'aurais manqué quelque chose si je n'avais fait le déplacement aujourd'hui. Je vous le conseille vivement et j'espère que ce spectacle sera prolongé ou repris dans un autre lieu.

Toute l'équipe le mérite amplement !
Ecoutez leur silence de Gabrielle Gay
Mise en scène Gabrielle Gay
Avec Emie Redon, Marie Malaquias, Tom Lovighi, Vincent Bailleul, Astrid Saule, Juliette Hecquet, Nadhir El Arabi, Dorothée Girot
Création lumières Clément Séclin
Au Funambule Théâtre 53 rue des Saules - 75018 Paris
Du 9 septembre au 22 octobre
Lundi à 21h et Mardi à 19h

dimanche 20 octobre 2019

Roubaix (suite) La chapelle de Hem

Avant-hier je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Le billet publié hier concernait les quatre expositions temporaires que l'on peut y voir jusqu'en février 2020. Aujourd'hui nous allons nous rendre à Hem, voir cette chapelle dont la visite est totalement complémentaire de l'exposition Traverser la lumière.

Très exactement à la Chapelle Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face - 14 Rue de Croix, 59510 Hem qui est un lieu très important de l’art sacré de l’après guerre et très peu connu du grand public.

On pourrait passer dans la rue sans la remarquer parce qu’elle est en retrait et que son campanile à l’italienne (séparé de la chapelle) fait davantage penser à une cheminée d’usine, ce qui était volontaire de la part de l’architecte qui voulait marquer la simplicité mais qui fit scandale à l'époque. Et pourtant une citation de la "petite Thérèse" est gravée sur chaque cloche, fondue à Annecy. Il sonne à notre arrivée, et c'est une première émotion.
Elle a été construite entre 1956 et 1958 sous l’initiative de Philippe Leclercq, industriel textile à Roubaix, qui voulait disposer d'un lieu de culte à proximité de sa résidence, qui se trouvait elle-même dans un quartier ouvrier.
Sa statue est discrète devant la haie bordant la parcelle. Cette chapelle s'est intégrée à partir de 1956 dans une ancienne cour de ferme qui forme un béguinage. La simplicité de sa forme rappelle une grange, évoquant une crèche.

samedi 19 octobre 2019

Quatre expositions temporaires au Musée La Piscine de Roubaix

Hier je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Aujourd'hui  nous allons visiter quatre expositions temporaires.

Traverser la lumière
Elle a été conçue autour de la Seconde école de Paris qui a eu un rayonnement formidable dans le nord auprès des collectionneurs et qui a permis la réalisation de cette Chapelle Sainte Thérèse de l’enfant Jesus et de la Sainte Face de Hem, qui est un lieu très important de l’art sacré de l’après-guerre, très peu connu du grand public et auquel je consacrerai le prochain article.

C'est l’accrochage temporaire le plus important et la scénographie est réalisée grâce au concours des peintures Couleurs de Tollens, ce qui démontre que le mécénat demeure traditionnel dans la région.

Sont réunis 6 peintres Jean Bazaine, Roger Bissière, Jean le Moal, Gustave Singier, Alfred Manessier et une femme Elvire Jean dont ils disaient qu’elle était "la meilleure d’entre eux". Ces artistes n’ont pas craint de clamer le peu d’intérêt qu’ils accordaient à la peinture dite "classique" tout en reconnaissant l’héritage de plusieurs maitres qui les avaient précédés comme Cézanne (né le 19 janvier 1839 à Aix-en-Provence, mort le 22 octobre 1906 dans la même ville) qui avait en quelque sorte préparé la venue du cubisme.

On comprend très bien ce que signifie le terme de non figuratif pour caractériser des tableaux qui néanmoins ne sont pas abstraits. Plutôt que de penser à l’abstraction c’est le terme d’émotion qui me vient à l’esprit. Presque tous ont utilisé le motif dit de "la grille" pour fragmenter leurs toiles, ce qui peut évoquer le mouvement cubiste. Ci-dessous Gustave Singier (1909-1984) La Grille 1944 :
Certains critiques y ont vu la volonté d’écarter les barreaux que représentait la Seconde Guerre Mondiale dont on sortait à peine. Les motifs et les personnages sont en tout cas parfaitement reconnaissables, même s'il faut faire un (petit) effort : Alfred Manessier (1911-1993), La jeune fille, 1943.
Au fur et à mesure qu’on progresse dans le parcours on mesure l’importance de la lumière et de l’élément aquatique, avec toutes ses altérations, vagues et reflets (voir ci-dessous : Manessier, Marée basse, 1954).

vendredi 18 octobre 2019

Une journée à … dans les musées de Roubaix et Tourcoing

Je suis allée visiter quelques espaces culturels à Roubaix et Tourcoing et ce reportage fera l'objet de l'émission Une journée à … sur Needradio le dimanche 17 novembre prochain.

Vous y entendrez plusieurs interviews mais vous serez frustrés de ne pas voir les illustrations. Voici donc l'essentiel en images, au fil de quatre billets, les deux premiers consacrés au musée La Piscine de Roubaix et à quatre de ses expositions, le deuxième à la Chapelle de Hem, et le dernier au MUba Eugène-Leroy de Tourcoing avec l'exposition Picasso-Illustrateur..

Commençons par Roubaix. Dans cet article je présenterai l'architecture du lieu sans m'attarder sur quatre expositions qui feront l'objet d'une autre distincte. Nous avons, pas loin de notre studio, un établissement culturel qui s’est installé dans la première piscine de la région parisienne. C’est le théâtre Firmin Gémier La Piscine et je n'aurais donc pas dû être surprise mais la Piscine de Roubaix est un endroit stupéfiant.

On a dit le jour de son inauguration, le 23 octobre 1932, que c’était la plus belle piscine d’Europe et en 1934 elle était considérée comme une des plus modernes à l’instar de celles de Vienne, Nuremberg ou Charleroi. C’est une architecture magnifique.
Il faut aussi se replacer dans le contexte de Roubaix, capitale du textile, développée avec ce qu’on a appelé la révolution industrielle. Quelques grandes familles règnent sur la ville tandis que des milliers de travailleurs étrangers ont afflué de l’Europe entière. Les migrants étaient alors fortement encouragés à venir puisqu’il y avait beaucoup de travail manuel à faire. Mais ils logeaient dans l'habitat insalubre des courées, construites par les petits propriétaires désireux d’augmenter leurs revenus en lotissant au maximum des terrains en profondeur, ne donnant sur la rue que par une unique entrée. Les sanitaires étaient communs, les habitations n’avaient pas d’eau courante. Dans le meilleur des cas une pompe permettait de puiser l’eau pour l’habitation. Il faut savoir qu’on en comptait plus d’un millier et que cela représentait presque la moitié des habitations de la ville. Il existait des bains publics mais ils ne pouvaient pas satisfaire les besoins d’hygiène d’une ville de 125 000 habitants. Voilà pourquoi dès 1912 le maire socialiste Jean Lebas avait cherché à adoucir le quotidien de la population ouvrière en faisant construire une piscine à eau chaude. Le résultat est ce superbe édifice Art déco bâti entre 1927 et 1932 par l’architecte lillois Albert Baer.

jeudi 17 octobre 2019

Exposition Louise de Vilmorin à la Maison de Chateaubriand (92)

Le grand public va désormais mieux connaitre Louise de Vilmorin (1902-1969) à travers l'exposition Une vie à l’œuvre qui lui rend hommage à la Maison de Chateaubriand.

On la voit ci contre à sa table, photographiée en 1955 par © Boris Lipnitzki/Roger Viollet.

J'ai été surprise, le soir du vernissage, par le peu de choses que beaucoup de personnes présentes savaient d'elle. Il est vrai que ma position est particulière puisque j'ai longtemps habité à Verrières-le-Buisson où elle a terminé sa vie auprès d'André Malraux.

L'établissement des Vilmorin, grainetiers installés quai de la Mégisserie, est devenu la médiathèque et abrite un petit musée où je me suis investie. J'ai eu l'occasion de voir de près plusieurs objets ayant appartenu à cette grande dame. Du coup les photos et affiches présentées me sont familières. Comme ces pièces d'archives concernant ses parents, la couverture d'un catalogue datant de 1923, qui semble n'avoir pas vieilli, ou cette affiche de Jean Cayré, Paris : Impr. Maron-Esperonnier, datant des années soixante.
En effet, le cinquantième anniversaire de la mort de Louise de Vilmorin, le 26 décembre 1969 à Verrières, fait l’objet d’une exposition du 19 octobre 2019 au 15 mars 2020, à l’initiative d’Olivier Muth, directeur des Archives départementales, dans le cadre des commémorations nationales de 2019. Il faut dire qu'il connait bien le sujet sur lequel il rédigea sa thèse de l’école des Chartres en 1999. Cette exposition permet aussi de valoriser  le travail collectif et de démontrer l’importance du patrimoine écrit appartenant aux fonds des Archives départementales.

Cette exposition fait écho aux orientations de la maison de Chateaubriand en valorisant une figure féminine du XXe siècle, au sein d’une saison qui fera également la part belle à Juliette Récamier et à George Sand (2019-2020), au salon littéraire du Docteur Le Savoureux, dernier propriétaire privé de la maison, et enfin en donnant une place de choix à l’écrit dans l’espace d’exposition.

Un parcours de citations sur des bâches, dans le parc, complètera l’exposition avec des mots de Antoine de Saint Exupéry, Jean Cocteau, André Malraux, Jean Hugo, Paul Léautaud et Saint John Perse. On pourra lire par exemple cette phrase tirée d'une lettre d'Antoine le 2 avril 1934 et qui semble prémonitoire : Tu ouvriras dans tes livres les ailes de l'archange.

mercredi 16 octobre 2019

Un ennemi du peuple mis en scène par Jean-François Sivadier

Marc Jeancourt frappe fort nos esprits en programmant Un ennemi du peuple dans la mise en scène de Jean-François Sivadier que quelques-uns ont pu découvrir la saison dernière au Théâtre de l'Odéon.

Ecrite en 1882, la pièce d'Ibsen a une intensité criante d'actualité, peut-être en raison de la traduction (de Eloi Recoing) mais surtout de l'interprétation de comédiens très impliqués.

C'est l'histoire de deux frères, pas très amis, mais unis pour le bien de leur ville. Peter (Vincent Guédon) est comme on dit, aux affaires, il est préfet. Tomas (Nicolas Bouchaud) est médecin et dirige l'établissement thermal qu'ils ont tous les deux créé pour assurer la prospérité de la cité. Tout ce monde vit dans le confort d'un matérialisme bourgeois dont à première vue tout le monde tire profit sans qu'on perçoive de vraies valeurs humanistes chez l'homme politique dont leur opinion à l'égard des concitoyens est méprisante.

Le succès des thermes a permis que le fardeau de la pauvreté pèse de moins en moins sur les classes dirigeantes. La situation se corse lorsque le médecin découvre que les eaux sont infectées de bactéries et inutilisables en voie interne comme externe. Il pense d'abord que son frère sera raisonnable et que sa découverte va éviter une catastrophe et s'apprête en toute bonne foi à lancer l'alerte. Le journaliste compte tirer profit de l'information à des fins politiques. Le président de l'association des petits propriétaires y voit une occasion d'élargir son pouvoir.

Mais le préfet fait une toute autre analyse de la situation. Reconnaitre qu'on s'est trompé et chercher une solution, c'est peut-être une posture acceptable pour un scientifique, encore que ... mais elle ne l'est pas du tout pour un homme politique. Ils ne sont pas formés à cela. On les sait capables de nier jusqu'au bout, quitte à perdre leur poste comme de récents scandales l'ont démontré.

mardi 15 octobre 2019

Quelques richesses du patrimoine de Provence Alpes Tourisme

Les conférences de presse se suivent et ne se ressemblent pas. Nous avons souvent droit au déroulé d'un catalogue, forcément séduisant, d'opérations plus ou moins originales. Mais celle qui a été organisée pour présenter la richesse du patrimoine de Provence Alpes Tourisme m'a vivement intéressée parce qu'elle a été marquée par l'authenticité, en raison de la venue d'artisans.

Situé dans le département des Alpes de Haute Provencece territoire regroupe 47 communes, dont Digne-les-Bains, Château-Arnoux, Les Mées, Moustiers-Sainte-Marie, Seyne-les-Alpes ou encore les stations de Chabanon, Montclar et Le Grand Puy,

Il se trouve en plein cœur du plus ancien UNESCO Géoparc du Monde, labellisé en 2000. J'ai beau avoir récemment visité cette institution j'ignorais ce label et surtout que l'UNESCO Géoparc de Haute Provence avait été le premier parmi les 147 qui existent désormais de par le monde.
C'est un acteur célèbre, mais dignois pur souche, qui était venu pour faire l'éloge de sa région, avec une sincérité qui ne s'invente pas. Grégory Montel est en effet extrêmement attaché à la ville où il est né, où il a encore de nombreux amis et où il revient autant que possible. Pour, m'a-t-il confié ensuite, y faire du ski, à Saint-Jean-de-Montclar, ou du parapente avec ses copains en sautant du Cousson, et se baigner avec ses enfants dans les eaux turquoise du lac de Sainte-Croix. Il m'a aussi parlé de Moustier-Sainte-Marie, la cité de la faience, qui est pour lui la quintessence de la Provence.

Il s'est investi culturellement en rachetant avec des amis les murs d'un vieux cinéma et a créé une association pour en faire un lieu culturel moderne, autour du spectacle vivant, de la musique, de la danse. C'est là qu'a lieu le festival "Potes of the top" fin août depuis 2016 où l'on peut venir écouter six artistes différents pour 15 € afin que la culture soit accessible à tout le monde

Il aime Digne parce que c’est un magnifique mélange entre les Alpes et la Provence. Il faut préciser que située au cœur des Alpes de Haute Provence, la ville est à 600 m d'altitude. Nous les provençaux on dit que c’est en Provence que le ciel est le plus pur au monde et je crois que c’est vrai. D’ailleurs j'ai toujours cru que l’étoile du berger c’était un vrai berger provençal qui l’avait posée là.
A croire qu'il a été influencé par un santonnier comme Patrick Volpes (on prononce Volpesse), installé depuis trente ans dans le petit village de Champtercier, sur les hauteurs de Digne les Bains, et qui a fait un métier d'un passe-temps devenu une passion qu'il exerce seul.

lundi 14 octobre 2019

Après la fête de Lola Nicolle

La couverture d'Après la fête met d'emblée le futur lecteur dans l'ambiance nostalgique qui émane de ce premier roman de Lola Nicolle.

La jeune femme invite à plonger dans le quartier de la Goutte-d'Or qu'elle connait pour ainsi dire "par coeur".

C'est là que vivent Raphaëlle et Antoine en tentant de concilier le quotidien avec leurs attentes. Loin de leurs origines, et pourtant heureux d'y être "reconnus, où la familiarité d'un quartier contrebalance l'anonymat de la grande ville (p. 34).

On pense à Hémingway pour qui Paris était une fête mais les références de l'auteure s'inscrivent dans le rap, en l'occurrence dans la chanson de IAM :

Après la fête tout s’estompe 
Y a plus un bruit, on tourne la page 
Les chaises se vident, au revoir tout le monde 
La réalité revient, on peine à porter la charge

La bande originale du livre se déroule p. 153 et découvre sa grande richesse, avec beaucoup de titres récents, mais aussi Juliette Gréco et Anne Sylvestre ... Car il n'est pas question d'opposer les générations, juste de faire un portrait des aspirations des trentenaires d'aujourd'hui.

Je continuerai longtemps de rêver, car cela supposerait de résoudre des problèmes de droits d'auteur, de pouvoir disposer d'une bande-son accompagnant un roman, au rythme exact de la progression de ma lecture.

Si nous sommes dans les mêmes rues que celles qui forment le décor d'un autre premier roman, Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine, l'atmosphère n'est pas la même, ce qui est passionnant.

L'enchainement des chapitres, comme autant de nouvelles, colore le roman de manière particulière, un peu kaléidoscopique. A cet égard le chapitre 12, à peine une page, est d'une beauté intense.

Cet ouvrage revisite le genre "journal intime". C'est une dentelle littéraire à savourer, chapitre après chapitre, en alternant avec l'écoute d'une musique.

Il s'en dégage une poésie extrême, subtile et élégante.


Après la fête de Lola Nicolle, Les Escales, en librairie depuis le 22 août

dimanche 13 octobre 2019

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail

Le club des amateurs de Sauveur et Fils sera heureux d'apprendre la sortie de la Saison 5 dans lequel Marie-Aude Murail est toujours très engagée à défendre l’égalité homme/femme mais aussi la vie si difficile des agriculteurs.

Le plus terrible c’est le suicide dans le monde agricole même si je connais cette triste réalité. Par contre j'ai découvert, horrifiée, la mort des vaches (p. 215) en raison de la négligence de ceux qui jettent des canettes sur les talus : La faucheuse les déchiquette en petits morceaux, et après, ça se retrouve dans nos champs et puis dans le fourrage pour nos bêtes. Ces petits bouts de métal coupants, ça leur troue la panse, ça leur déchire les intestins, ça peut même atteindre la membrane du cœur. C’est la troisième vache qu’on perd cette année, et celle-là allait vêler. On n’a pas besoin de ça, en plus du reste. Le reste, c’était deux suicides d’agriculteurs dans la région en un mois.

Elle continue aussi de dénoncer ceux qui utilisent les réseaux sociaux pour nuire à autrui et elle a raison de souligner qu'on ne peut tout de même pas injurier impunément. On peut obliger les opérateurs à lever l’anonymat, et les peines encourues laissent rêveur. Jusqu’à 45 000 € d’amende, et même une peine de prison, si les insultes sont à caractère homophobe ou raciste (p. 264).

Elle réitère les conséquences de l’usage du portable sur un enfant très jeune. Je ne suis pas surprise des troubles autistiques chez des enfants surexposés comme ce petit Maxime (p. 247). Les troubles sont réversibles si on agit à temps. Plus tard (p. 242) on assistera presque en direct à un accident mortel causé par la consultation d'un message téléphonique en conduisant. Néanmoins le psychologue semble un peu perdu dans toutes les pathologies. On a la confirmation dans cette saison de son caractère superstitieux. A ma grande stupéfaction, il ira même jusqu’à faire un quimbois (p.197).

L'humour demeure néanmoins et on découvrira que la clientèle du psychologue semble évoluer, suite à des recommandations d'un employé de Jardiland qui le conseille en tant que comportementaliste animalier.

On apprend qu’un chat repère instinctivement la détresse humaine via les phéromones que nous émettons et nous réconforte grâce aux vibrations réparatrices de son ronronnement. L'animal joue donc un rôle de "soutien émotionnel" ... comme dans L'ami, le dernier roman de la New-Yorkaise Sigrid Nunez, devenue un véritable phénomène littéraire outre-Atlantique.

L'alimentation devient un thème important. Le jeune Lazare penche de plus en plus vers une alimentation excluant la viande. Et Marie-Aude aborde un thème jusqu’à maintenant très peu traité en littérature, celui de l’addiction au sucre. Elle propose même aux lecteurs de répondre à trois questions pour vérifier le niveau éventuel de leur trouble (p.171) sur le niveau de consommation, leur difficulté à se limiter, et surtout le besoin d'en consommer en dehors des repas.

Elle précise qu’il est très difficile de se débarrasser d’une mauvaise habitude, pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est habituelle (...) mais très judicieusement elle nous donne un "truc" en suggérant de remplacer une habitude que par une autre (de préférence moins nocive).

On le sait, elle s’inquiète aussi des troubles de genre. Elle aborde donc le dysphorique de genre inquiétant d’une réassignation sexuelle. Marie-Aude a mis d’elle même dans ce roman (à travers les problèmes de grossesse), et s’identifie sans doute à Sauveur lorsqu’il explique ce qu’est la sublimation à Eliott : on renonce à changer de sexe et on devient écrivain (p. 187).

Dans ce cinquième opus chaque enfant de la famille recomposée tente de prendre sa place. Leur histoire se tisse en filigrane des faits de société chers à l'auteure qui continue à les creuser.

Marie-Aude Murail nous offre un roman très social, complètement en phase avec les inquiétudes qui concernent de plus en plus de lecteurs. Faut-il y voir une conséquence de la crise ... mais il est souvent question de budget et du coût des séances.

Etant une lectrice attentive j'ai relevé une erreur (sans nul doute un clin d'oeil de Marie-Aude) : il n'y a pas de salon de thé qui s'appelle Le Loir dans la théière à Orléans. C'est plutôt au Piano dans la théière que Louise va donc retrouver ses copines. Mais quand elle viendra rue des Rosiers à Paris elle pourra y déguster une de leurs fameuses tartes au citron meringuées.

Un loir ... un hamster ... on reste dans la même famille. Et si vous voulez lire les autres billets consacrés à Sauveur et Fils, c'est ici.

Sauveur et Fils Saison 5, de Marie-Aude Murail, Ecole des loisirs, septembre 2019

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