samedi 12 octobre 2019

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk

Je me souviens, écrivait Louis Aragon, en 1929 dans son Poème à crier dans les ruines.

Alexandra Koszelyk n'est jamais allée à Tchernobyl, mais le titre de son livre, emprunté au poète, est d'une grande justesse.

On parle de Tchernobyl. On devrait plus précisément citer le nom de Pripriat, car c'est dans cette petite ville qu'était implantée la centrale nucléaire qui faisait la fierté de l'URSS. Jusqu'à la catastrophe de 1986 que tout le monde a en tête, même ceux qui sont nés depuis. Il y a des événements dramatiques qui s'impriment dans la mémoire collective pour l'éternité.

Pourtant, à l'inverse de l'événement du "11 septembre" dont chacun se souvient comme s'il l'avait vécu intimement (en raison de la puissance médiatique des images) l'explosion de Tchernobyl n'a pas été comprise immédiatement comme un drame. Les autorités soviétiques ont tenté de se taire, puis se sont voulues rassurantes quand les pays scandinaves ont lancé l'alerte, plusieurs jours après, constatant des taux de radioactivité anormalement élevés dans l'air.

Pripiat est une ville surgie du néant en 1970, en République socialiste soviétique d'Ukraine. Elle se trouve à 3 km de la centrale nucléaire dite de Tchernobyl et à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Tchernobyl.

On a voulu nous faire croire que le "nuage radioactif" comme on le désigna alors était resté stationnaire et n'avait pas franchi les frontières mais force est de constater que le nombre de cancers de la thyroïde a fait un énorme bond dans notre pays, et que ce n'est sans doute pas une anomalie statistique.

En tout cas, est-ce une conséquence de l'omerta si peu de personnes ont écrit sur le sujet ... ?  Il y a eu  La supplication de Svetlana Alexievitch en 1997 et plus récemment La zone, en 2016, de Markiyan Kamysh qui tous deux, de mon point de vue provoquent une fascination dérangeante.

A l'inverse, son roman n'actionne pas de ressort pathologique, tout en étant bouleversant, et révèle une vraie auteure. D'abord parce que c'est une véritable fiction qu'elle nous propose puisqu'elle n'est pas allée en Ukraine (et ce n'est pas un reproche). Et parce que sa construction s'appuie sur des mythes et des légendes.

La littérature est au coeur de son activité professionnelle puisqu'elle enseigne le français, le latin et le grec ancien auprès de collégiens, ce qui n'est pas une mince affaire. J'imagine néanmoins quelle pression écrire un premier roman a représenté, et c'est un soulagement d'apprécier ce roman dont l'écriture est superbe, même si ce n'est pas une grande surprise pour moi parce que je connais un peu Alexandra et que je n'ai jamais douté de son talent.

Ce qui est très réussi c'est qu'elle soit parvenue à écrire en quelque sorte sur ses origines. L'Ukraine est le pays de ses grands-parents et elle s'est interrogée sur la question des racines (le sujet tracasse beaucoup de personnes y compris celles qui ne sont pas parties de si loin) quand elle est liée à l'exil, surtout s'il est provoqué par une catastrophe, et qu'il s'accompagne de secret.

Elle a construit autour une (très belle) histoire d'amour, entre Lena, contrainte de suivre ses parents en France et Ivan, obligé de rester sur place. La dialectique est simple entre perdre ses racines ou perdre la vie. Deux visions s'opposent, cette de la fuite pour se reconstruire ailleurs et celle de la résistance, en faisant le pari que la nature triomphera. Entre les deux, des milliers de kilomètres et le silence puisqu'on fait croire à Léna qu'il n'y a aucun survivant. Les deux adolescents sont séparés. Ce n'est pas pour autant que Léna oublie, et le lecteur apprendra qu'Ivan a trouvé un moyen pour entretenir sa mémoire.

La zone de Pripiat est devenue un spot touristique. J'ai vérifié comment on "faisait l'article" en promettant de "voyager sans stress", et que la découverte de la forêt rousse fait partie des attractions (c'est le mot employé) à ne pas manquer. Tout est envisageable, y compris de déjeuner dans la cantine des employés de la zone d'exclusion (et qu'on peut même obtenir un repas végétarien sur demande).

On doit, tout de même, signer deux documents, confirmant que l'on décharge la zone d'exclusion de Tchernobyl et les agences de voyages si nos effets personnels sont contaminés ou si notre santé se détériore, ce qui peut arriver durant ou après la visite, est-il présidé même si on nous promet qu'on recevra une dose de rayons inférieure à celle d'une radiographie. Léna, devenue adulte, signera un tel document, évidemment lorsqu'elle entreprendra le voyage vingt ans plus tard.

Si le roman d'Alexandra est réaliste il n'encourage aucunement à entreprendre un tel pèlerinage. On ressent au contraire la douleur de Léna de constater que sa terre natale est devenue une attraction. L'image de la grande roue (p. 20) sur laquelle aucun enfant n'a jamais eu l'occasion de monter est représentative du désarroi que l'on partage avec elle.

La catastrophe n'est pas le sujet du livre, même si la couverture rend hommage aux 900 000 liquidateurs qui ont oeuvré pour décontaminer au maximum. On comprendra à la fin de notre lecture la signification des coquelicots qui se dressent entre leurs têtes masquées.

Outre les légendes et les mythes fondateurs le roman est émaillé de multiples références littéraires que l'on savoure car elles arrivent à point nommé.

Et puis il y a le personnage de la grand-mère, Zenka, dont la mémoire jouera un rôle important. A crier dans les ruines est un roman que l'on a envie de partager, mais surtout pas de raconter. Alors que je vous laisse découvrir si la nature et l'amour triomphent, ... et si on peut en quelque sorte renouer avec ses racines.

Vous pouvez aussi bien sûr suivre Alexandra sur son blog Bric à Book où elle continue à proposer chaque semaine un exercice d’écriture.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk,  Aux forges de Vulcain
Finaliste du prix Stanislas.
Sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

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