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mardi 22 septembre 2026

La deuxième fille, premier film de Zou Jing

La deuxième fille est un film dramatique franco-chinois de Zou Jing. Bien que sa sortie en France ne soit pas programmée avant janvier 2027 j'en parle dès maintenant parce que c'est lui qui a reçut à la fois le Prix du Grand jury et le Prix du public au dernier festival Paysages de cinéastes.

Il s'agit d'un premier long métrage en solo après un court métrage Lili, toute seule (Duo li) qui a remporté le Prix Découverte Leitz Ciné de la semaine de la Critique au Festival de Cannes 2021.

On apprendra, en lisant le générique de fin, que la réalisatrice chinoise le dédie à sa grand-mère paternelle, et pour cause puisqu'il est inspiré de sa propre situation bien que la réalisatrice ait transposé l'histoire.
Une jeune Chinoise grandit de ses 6 ans à ses 18 ans entre trois familles, qui lui donnent chacune un nouveau nom et une nouvelle vie. En quête d'appartenance et d'amour, elle doit affronter le poids de son passé et l'incertitude de son avenir, jusqu'à ce qu'elle trouve sa propre voie.
Le titre original en chinois, Wu ming nü hai, signifie littéralement "Fille sans nom" et la version anglaise a choisi A Girl Unknown. La France a opté pour un titre plus politique mais qui, faute d'explication, reste incompris.

L'année exacte de naissance de la petite fille n'est pas explicitement mentionnée mais l'histoire se déroule à la fin du XX° siècle alors que la politique de l'enfant unique (1979-2015) a été instaurée pour freiner la croissance démographique.

Le deuxième enfant était interdit sous peine de lourdes amendes et de sanctions administratives, ce qui a d'ailleurs eu des conséquences démographiques et un déséquilibre hommes-femmes. Aujourd'hui les couples ont le droit d'avoir jusqu'à trois enfants, et les restrictions historiques ont été totalement levées en 2021.

Zou Jing n'a appris la vérité à propos de la naissance de sa grand-mère, née en 1936, et qui l'a en partie élevée, seulement après sa mort. Elle découvre alors qu'elle avait été abandonnée juste après sa naissance et adoptée par une famille d'un autre village. Elle a aussi précisé lors de ses entretiens au Festival de Cannes s'être inspirée de témoignages de jeunes femmes nées à la fin des années 1980 et qui ont grandi durant la période complexe de l'enfant unique. 

Pour supporter un tel poids il faut nécessairement faire preuve d'une force extraordinaire. Voilà pourquoi elle donne à son héroïne vitalité et résilience, comme elle a supposé que sa grand-mère possédait, ce qui ne l'a pas empêchée d'ajouter des éléments qu'elle avait elle-même vécu petite fille.

Le film couvre toute la décennie des années 1990 jusqu'au début des années 2000 et retrace le parcours de cette jeune fille de ses 6 ans à ses 18 ans. Le spectateur ne sait pas vraiment qu'elle est dans une famille adoptive au début du film (et à ce titre on peut estimer qu'il manque quelques inter-titres résumant la situation mais la réalisatrice a peut-être omis de le faire pour éviter toute censure).

Il n'y a pas non plus de mention de dates, ni de lieux. J'explique en fin d'article ce qu'il faut savoir pour comprendre l'histoire (et que nous avons reconstitué en discutant entre spectateurs à la sortie). Libre à vous de ne pas le lire si vous voulez découvrir le film par vous-mêmes, quitte à y revenir après la projection.

Le film a été entièrement tourné dans la campagne puis dans une grande métropole de la province du Guangdong, située dans le sud de la Chine (au nord de Hong-Kong) bien que la région ne soit pas clairement mentionnée. C'est dans les vastes zones industrielles de la région que se situe l'usine de vêtements où elle finit par chercher son émancipation.  Le choix est logique car le Guangdong fut le cœur historique de l'explosion économique, de l'urbanisation massive et des usines textiles en Chine à partir des années 1980 et 1990.

Ce film a plusieurs particularités qui font son originalité. D'abord la lenteur, associée à des plans très longs, souvent fixes, qui s'étirent, y compris la musique sur le générique de fin, alors que les dialogues sont peu bavards. On n'explique jamais rien à l'enfant et donc quoi de plus logique que, à de rares exceptions près, les émotions demeurent contenues. Comme cette larme unique qui coule sans bruit le long de la joue de la petite fille découvrant son père mort.
Il y a beaucoup d'images superbes, comme celle-ci jouant sur le reflet. Je signale à cet égard que la réalisatrice cosigne le montage, ce qui témoigne de son engagement sur le résultat final.

Zou Jing a choisi de prendre le parti des femmes. Tout le film est construit à travers leur regard. Dans cette société pourtant fortement patriarcale c'est l'épouse qui est le pilier inébranlable et qui prend les décisions tandis que le mari est toxique ou cherche souvent à fuir ses responsabilités (quand il ne meurt pas).

De multiples métaphores reviennent régulièrement :
- la présence de l'eau avec des séquences magnifiques dans la campagne du début ou en bord de mer à la fin. C'est aussi la pluie, et les larmes …
- les voilages qui régulièrement se soulèvent, comme pour indiquer une réalité partiellement visible.
- le fil et le tissage qui sont sans doute pour moi le plus caractéristique de l'oeuvre. On connait le mythe d'Ariane. Ici il est décliné dans chaque famille.
. C'est, dans la première famille, le fil du cerf-volant. Puis le jeu de l'élastique, un grand classique incontournable des cours de récréation. Deux enfants sont face à face et tendent un grand élastique noué en boucle derrière leurs chevilles. La petite fille réalise une série de sauts (sauter au milieu, à l'extérieur, sur les fils) sans se prendre les pieds dedans, sans faire de faute, et selon des combinaisons de plus en plus complexe.
. C'est dans la seconde le jeu de ficelle (ou de cat's cradle, berceau du chat) avec uu brin de laine nouée cette fois entre les poignets, on crée des formes géométriques comme l'échelle de Jacob, la tour Eiffel ou la tasse à thé et on peut compliquer les choses en passant le fil d'une paire de mains à l'autre comme elle le fait avec sa mère adoptive.
. Ce sont enfin les bobines de fil de l'atelier de tissage où, dans un moment de fatigue et de lassitude extrême elle regrette : si seulement notre monde était irréel, il pourrait être juste.
La deuxième fille de Zou Jing
Avec : Li Gengxi : Wang Juan / Wu Lian; Shen Jiani : Ding Meishuang; Feng Zu : Wang Weiqiang; Cao Ruofan : Lin Juan / Wang Juan jeune
Prix Fondation Gan à la Diffusion
Prix FIPRESCI
Film est en compétition dans la Semaine de la critique lors du festival de Cannes 2026.
Sortie nationale prévue en France le 27 janvier 2027, date sujette à modification
Photos Pyramide Films
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Ce qu'il faut savoir pour comprendre l'histoire (et que nous avons reconstitué en discutant entre spectateurs à la sortie).

samedi 12 septembre 2026

Palmarès du 24ème festival Paysage de cinéastes

(mis à jour le 30 septembre 2036)
L'heure est venue de dresser le Palmarès du 24ème festival Paysage de cinéastes.

Rarement nous aurons eu l’occasion de tant voyager, depuis les États-Unis jusqu’en Chine, en passant par la République Centrafricaine et en faisant une halte à Barcelone, une autre en Belgique flamande.

Partout les adolescents vivent des moments fondateurs. Certains peut-être un peu plus que d’autres en raison du contexte politique comme on le constate en Afrique ou en Chine. C’est sans doute une dimension à laquelle nous avons tous été sensibles.

Georges Siffredi, Président du conseil départemental des Hauts-de-Seine avait raison de souligner qu'en racontant la jeunesse on raconte aussi la société et on incite à mieux comprendre le monde, en invitant les différents publics au dialogue.

Pour sa part, Carl Segaud, maire de Châtenay-Malabry de comparer l'adolescence avec notre époque. Elle est le temps des projets tout autant que des incertitudes, de vulnérabilité autant que d'enthousiasme. Carline Diallo, la déléguée générale avait fait un choix judicieux pour éviter une image figée ou idéalisée de la jeunesse en insistant sur le fait qu'il y a non pas une mais des adolescences. Sa programmation l'a amplement illustré et nous a amené à regarder les autres avec bienveillance et humanité.

Mais rappelons d'abord la liste des longs en compétition (par ordre chronologique de sortie) :

. Congo Boy de Rafiki Fariala, présenté en avant-première mondiale le 15 mai 2026 lors du Festival de Cannes dans la sélection Un Certain Regard et qui sortira en salle en France le 25 novembre 2026.

. Barça Zou réalisé par Paul Nouhet, présenté en avant-première au Festival de Cannes 2026 (sélection ACID) sortira le 25 novembre 2026. 

. I'll Be Gone in June, présenté lui aussi en avant-première dans la section Un Certain Regard, et dont la sortie officielle est prévue pour le 9 décembre 2026.

. La Deuxième Fille (titre original Wu Ming Nü Hai) réalisé par Zou Jing sortira en salles en France le 27 janvier 2027.

. Skiff de Cecilia Verheyden est sorti le 4 février 2026 en Belgique. Il circule activement sur le territoire français depuis le début de l'année 2026 à travers des festivals, des projections spéciales et des avant-premières en présence de la réalisatrice mais aucune date de sortie nationale n’est encore annoncée pour la France.

Pour la deuxième année consécutive le public et le Grand Jury ont fait le même choix alors que bien entendu ce ne sont pas les mêmes votants, qui s’est porté sur le très sensible film de Zou Jing tandis que les jurys des Femmes et celui des Jeunes ont élu celui de Rafik Fabiala :
La sélection faite par Carline Diallo, la déléguée générale du festival, était très pointue. Chacun traitait du thème de cette édition consacrée à l'adolescence. Il suffisait de laisser traîner une oreille pour saisir les compliments accordés à quatre des cinq films. N’en choisir qu’un était difficile et la compétition fut très serrée. Voilà d’ailleurs pourquoi le Grand Jury a tenu à décerner une mention spéciale à L'actrice Naomi Cosma pour le film I'll Be Gone in June.
Les critiques des films en compétition seront publiées un peu avant la date de leur sortie nationale. Le présent article sera donc régulièrement mis à jour. J’ajoute que tous ces films, y compris les avant-premières devraient faire l’objet d’une re-programmation au Rex, vous donnant ainsi une seconde chance pour les voir.
Palmarès complet :
Longs-métrages en compétition
           * Prix du Public et Prix du Grand Jury : La Deuxième Fille de Zou Jing
        * Mention spéciale du Grand Jury : L'actrice Naomi Cosma pour le film I'll Be Gone in June
        * Prix du Jury des Jeunes et Prix du Jury des Femmes : Congo Boy de Rafiki Fariala

Prix de la Compétition Jeune Public : Petite Casbah d'Antoine Colomb
Compétition des courts-métrages
           * Prix du Public : Pourquoi pas nous de Christopher Delva (ci-dessus)
           * Prix des Scolaires : Fort comme un lion de Nathan Villanneau
Je voudrais par ailleurs indiquer que la soirée qui a eu lieu à la Cité-jardin a battu tous les records de fréquentation et saluer la performance de la Compagnie Guet-apens Bgirlz qui a assuré une brillante première partie lors de la soirée d'ouverture du festival, juste avant la projection en plein air du film de Rudi Rosenberg.
Films du 24ème festival Paysage de cinéastes, déjà chroniqués :
Quelques mots d'amour, réalisé par Rudi Rosenberg, film d'ouverture
Adieu monde cruel de Félix de Givry, présenté hors compétition
Mémoire de fille de Judith Godrèche, film de clôture
Le corset, film d'animation de Louis Clichy, en complétion jeune public
La pampa, premier film d'Antoine Chevrollier, carte blanche aux jeunes ambassadeurs des ciné-jeunes

Cet article sera régulièrement mis à jour.

vendredi 11 septembre 2026

Mémoire de fille de Judith Godrèche

Mémoire de fille avait été projeté au Festival de Cannes 2026, dans la Sélection Officielle Un Certain Regard. Ce fut le film choisi par Carline Diallo pour clôturer la très belle 24 ème édition du festival Paysages de cinéastes avec beaucoup de pertinence puisque le thème était l'adolescence.

Judith Godrèche a fait un travail remarquable d'adaptation. On comprend qu'elle y ait consacré plusieurs années (avec de multiples aller-retour avec l'autrice Annie Ernaux qui est mentionnée comme co-scénariste) mais tous ses efforts sont pertinents. Et il faut saluer ce succès d'autant plus que ce n'est "que" son second film, après Toutes les filles pleurent en 2010. 
Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
J'ai lu le roman juste avant de découvrir le film au cinéma et j'ai retrouvé l'essentiel, parfois au mot près alors que, franchement, je pensais l'exercice impossible. Une des bonnes idées est d'avoir recours à une voix off en évitant l'écueil de l'explication par l'image.

Le film est ainsi fidèle au type d'écriture d'Annie Ernaux, qui le caractérisait dans La place, prix Renaudot 1984 comme excluant la poésie du souvenir. Pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement (p. 24).

Etant un récit autobiographique il était important de respecter la volonté de l'autrice. Il est d'ailleurs amusant de la reconnaitre dès les premières images, floutée, descendant les marches conduisant à la librairie où aura lieu la séance de dédicace. On retrouve aussi avec plaisir, dans le rôle de Claudine, Maïwène Barthèlemy qui avait été révélée dans le film Vingt dieux où elle était la jeune Marie-Lise et qui lui valut le César de la meilleure révélation féminine. 

Ajoutons une direction d'acteurs d'une grande finesse. Tess Barthélemy est remarquable de naturel, espièglerie et d'intelligence. Tout le monde sait que c'est la fille de la réalisatrice, ce qui ne retire rien à son talent. Elle avait déjà tourné sous la direction de sa mère dans la série Icon of French Cinema en 2023 et le court métrage Moi aussi en 2024. Victor Bonnel (venu presque en voisin puisqu'il est originaire de Châtenay-Mallabry, et ci-dessous avec Esther Archambault qui interprète Marie-Thérèse) est d'un machisme au naturel désarmant, correspondant à ce qu'on imaginait du personnage de H.
Le choix des musiques a été fait parmi celles qui sont citées dans le livre. Les reconstitutions historiques sont vraiment intéressantes et réussissent à restituer l'atmosphère des années 60, y compris par l'abus de la cigarette (la loi interdisant de fumer dans les lieux publics est encore loin d'être votée). 

La caméra de Judith Godrèche est toujours respectueuse des artistes. Elle a bien entendu filmé les scènes d'amour avec une coordinatrice d'intimité bien qu'elle soit elle même probablement compétente pour en assurer les prises de vue. Après être devenue l'une des porte-paroles du mouvement #MeToo en France depuis 2017, on pouvait l'attendre au tournant car Annie Ernaux exprime en toutes lettres dans le roman son plein accord avec Simone de Beauvoir affirmant que "la première pénétration est toujours un viol", ajoutant plus loin "avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer" (p. 120).

Elle a conçu des scènes extrêmement pudiques en combinant de très gros plans, du floutage avec l'emploi d'une ampoule qui pend au-dessous d'un fil.

J'avais un petit doute à propos du personnage de la mère avec laquelle Arnie Ernaux n'est pas tendre. Ici c'est une femme digne, et plutôt positive (jouée par Ariane Labed) qui incite sa fille à être forte : regarde au-dessus de toi, pas en dessous.

On retrouve naturellement les thèmes chers à l'autrice : la question de la place et l'évolution de la condition féminine. Ce n'est pas un biopic de celle qui a été couronnée prix Nobel de littérature (en 2022) en ce sens qu'il se concentre sur "la fille de 58" mais il s'en approche et répond à la question fondamentale de dialoguer avec la jeune personne que nous avons été en interrogeant les souvenirs.

Mémoire de fille de Judith Godrèche
Scénario : Judith Godrèche et Annie Ernaux d'après le roman autobiographique éponyme paru en 2016
Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel, Ariane Labed, Anja Verderosa, Esther Archambault …
Sortie prévue en salles le 30 septembre 2026

mardi 8 septembre 2026

Adieu monde cruel de Félix de Givry

Adieu monde cruel est un film franco-belge dont le thème colle parfaitement à celui de la 24 ème édition du festival Paysages de cinéastes mais, étant donné la proximité de sa date de sortie, le 9 septembre, il ne pouvait pas faire partie de la sélection de longs-métrages en compétition.

Il fut projeté une fois, et en avant-première, mais il sera très prochainement de nouveau à l’affiche du Rex de Châtenay-Malabry (92).

À l’origine, ce sont de véritables lettres de suicide publiées dans la presse américaine à la fin du XIX° siècle qui popularisèrent en quelque sorte l’expression que le réalisateur a choisi comme titre.

La formule est ensuite devenue familière. Elle est présente dans Le Kid de Charlie Chaplin comme dans beaucoup de dessins animés, où d’ailleurs le héros exprime souvent un désespoir exagéré face à des situations anodines et rate systématiquement son suicide. Si bien que la formule a souvent été parodiée, notamment par Les Simpson ou Bob l'Éponge.

Dans leur opéra-rock mythique The Wall (1979) les Pink Floyd lui redonne son premier sens. Goodbye Cruel World  y est une chanson très courte mais d'une forte intensité dramatique annonçant que le héros décide de se couper définitivement du reste de l'humanité. On peut voir dans le costume (et la coiffure) du jeune Otto une évocation de ce contexte même si nous allons vite constater que lui aussi loupe son suicide sans que l’on soit dans une forme de comédie. On peut se demander a posteriori s’il avait l’intention de mourir ou simplement de disparaître.

Rien n’est donné à voir dans la toute première scène d’introduction. La course poursuite est filmée en panoramique dans la nuit noire comme une carte géographique qu’on déploie alors que retentissent les appels à l’aide du garçon qui très vite se tait pour ne pas se faire repérer. Otto est une victime du harcèlement scolaire mais celui-ci restera hors champ. J’ai beaucoup apprécié qu’on en soit dispensé pour se focaliser sur les conséquences.

En nous prévenant que «ce film commence d’une certaine façon par la fin» on nous interdit l’interprétation immédiate et dirige notre pensée. La question n’est plus de chercher à savoir pourquoi il a été harcelé ni par qui exactement. L’heure n’est pas aux règlements de comptes mais à la manière de se reconstruire après un traumatisme.

Paradoxalement, ce sera la douceur qui va le plus imprégner le film. Les cinéphiles reconnaîtront la voix off au timbre et à la prosodie si reconnaissables, tendre et apaisante, qui va régulièrement intervenir en commentaire. Françoise Lebrun est une figure légendaire, notamment célèbre pour son rôle de Veronika dans La Maman et la Putain, ce qui laisse penser que le réalisateur a voulu rendre hommage à la Nouvelle Vague à travers ce premier film.

Le garçon aurait pu décider de laisser une lettre d’explication collective (par exemple à sa mère, à charge pour elle de la transmettre à l’école) puisque chacun des élèves de sa classe de 3ème recevra le même texte mais il choisit de rédiger 52 enveloppes et de les envoyer par la Poste. C’est encore en voix off qu’on en découvre le contenu et la justification, "Parce que la mort c'est juste une fois, et la vie c'est tous les jours…" alors qu’à l’image le collège nous est montré, vide de sa présence.

Il accuse globalement l’ensemble de ses camarades, à l’exception d’une certaine Léna … qui va jouer ensuite un rôle décisif en lui venant en aide. Mais pour le moment Otto part tranquillement, libère son furet dans les bois et saute depuis un pont ferroviaire métallique désaffecté  dans les eaux tourbillonnantes de la Touques, un fleuve côtier qui traverse la ville de Lisieux où se déroulent de nombreuses scènes.

On est surpris de le voir réchapper de cette violente chute et Otto va boiter pendant les premiers jours de sa cavale. À l’instar des Pink Floyd, Otto franchit une frontière entre le monde hostile du collège et le début de sa vie de fantôme. On appréciera la métaphore de se "jeter à l’eau" dans un nouveau monde où il sera compliqué de s’organiser pour survivre, mais différemment.

Nous sommes au tout début de l’automne. La nuit va tomber vers 18 h 30, ce qui va d’ailleurs faciliter sa disparition. Otto apprend sa disparition par la radio et qu’on l’a cherché "partout". Il est contraint de manger des restes dans des poubelles et il m’a semblé que c’était celles de l’hôtel restaurant où travaille Léna, la fille de la propriétaire de l’hôtel de la Basilique.

Léna le reconnait et va lui apporter son aide. Jusqu’à ce que la voix off qualifie la mise en scène de la fugue de « jeu dangereux ». Ce qui ne devait être au départ qu'une farce vengeresse et un appel à l'aide face au harcèlement scolaire pourrait évoluer en un engrenage fatal en échappant au contrôle des adolescents. la fuite devrait-elle devenir définitive ?

Otto réalise l’ampleur de son geste : "Après ce que j'ai fait, je pourrai jamais rentrer chez moi". Léna demeure positive : "Il peut pas se passer que des choses mauvaises. J'y crois pas. Il y a forcément des choses belles qui vont arriver aussi".

Après plusieurs péripéties que je ne raconterais évidemment pas, et quelques incohérences mais acceptables puisque nous sommes dans l’univers du conte, le spectateur est prévenu que la fin n’est pas tout à fait la fin alors qu’Otto reconnait qu’il a voulu devenir quelqu’un d’autre parce qu’il n’arrivait pas à être lui.

Félix de Givry filme superbement la ville de Lisieux (Normandie), un centre ville accidenté (alors que je croyais la région plane) et ses environs jusqu’à Trouville-sur-Mer. Il utilise la symbolique religieuse avec discrétion, avec la présence du parvis de la cathédrale Saint-Pierre et de la Basilique Sainte-Thérèse, cette humble sainte qui ne voulait que "faire le ciel sur la terre".

Il achève son film sur un dénouement suspendu (justifiant que la fin ne soit pas tout à fait la fin) avec un envol de ballons blancs au-dessus des toits, scellant l’abandon de sa vie de fantôme, donnant l’occasion de filmer un joli jeu de cache-cache avec sa mère qui ne le dénonce pas et accepte silencieusement la décision de s'émanciper et de quitter la ville. Espérons qu’il deviendra effectivement quelqu’un d’autre. peut-être un cinéaste puisque Félix de Givry a déclaré en interview combien il s’était inspiré de ses années de collège qu’il a vécues comme un bagne.

Adieu monde cruel a été présenté, hors compétition, en clôture de la Semaine de la critique lors du Festival de Cannes 2026.

À propos des comédiens Jane Beever est une Léna très juste. Otto est Milo Machado-Graner qui a commencé en 2021 dans le rôle du fils du psychiatre, interprété par Frédéric Pierrot, pour la série télévisée, En thérapie, diffusée sur Arte.Puis il incarne Alexandre, aux côtés de son frère Solàn, dans En attendant Bojangles. Deux ans plus tard il est Daniel, le formidable fils malvoyant de Sandra, dans Anatomie d'une chute, Palme d'or de Cannes 2023.

La musique est composée par Arnaud Toulon, qui retrouve Félix de Givry après Arco (2025), film d’animation d’Ugo Bienvenu, qui obtint le César 2026 dans sa catégorie. Félix de Givry en était co-scénariste et producteur et Ugo est producteur d’Adieu monde cruel.

Adieu monde cruel de Félix de Givry
Scénario : Félix de Givry et Marie-Stéphane Imbert
Musique originale : Arnaud Toulon
Avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Françoise Lebrun (la narratrice), Emmanuelle Destremau, Maïa Sandoz, Erwan Kepoa Falé …

Film de clôture de la Semaine de la Critique 2026

samedi 5 septembre 2026

Quelques mots d'amour, second film réalisé par Rudi Rosenberg

C'est Quelques mots d'amour, le second film réalisé par Rudi Rosenberg, dont c'est le deuxième long métrage, et qui a été présenté dans la section "Un certain regard" au Festival de Cannes 2026, qui a été choisi pour la soirée d'ouverture du festival Paysages de cinéastes dont le thème de la 24 ème édition est l'adolescence.
Sarcelles, 1995. Erika fait de son mieux pour élever seule ses deux enfants mais la quête obsessionnelle de son aînée Abigaëlle pour retrouver son père va bouleverser tout l'équilibre de la famille.
La gamine se persuade que son père, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en silence quelque part. Lorsqu’elle se met en tête de le retrouver, Erika se sent obligée de l’aider, tout en cherchant à la protéger.
En grandissant, la quête d’Abigaëlle se transforme en obsession, entraînant avec elle sa mère, sa meilleure amie, et tout son entourage.
La première scène est troublante car on connait la voix singulière et rocailleuse de la gardienne d'immeuble sans pour autant reconnaitre son visage. C'est Liliane Rovère, (la célèbre Arlette Azémar de la série Dix pour cent) qui nous offre un caméo vocal. On aperçoit la silhouette du père à une fenêtre, confirmant que son existence n'est pas un fantasme. Son refus d'accepter tout contact avec son ancienne compagne (Hafsia Herzi) et la fille qu'ils ont eu ensemble est malheureusement très net mais totalement inacceptable par l'enfant.

Erika a toujours su qu'il ne souhaitait pas de cette paternité et accepte la situation. Abi ne peut y croire. Elle est même persuadée que sa mère cherche à l'écarter de son père. La petite fille (Ella Bedoucha pour le rôle à 7 ans) est touchante de spontanéité et d'authenticité, en particulier lorsqu'elle lui écrit, tout autant que sa copine qui après l'avoir lue lui promet "Ton père va te donner une chance".

Bien qu'il comprenne l'importance de cette quête pour la gamine, le spectateur est totalement du côté de cette maman célibataire qui fait de son mieux pour soutenir sa fille tout en essayant de lui faire entendre raison. C'est la meilleure mère possible, s’efforçant de maintenir le cap et l’autorité avec beaucoup d'empathie est de compréhension. A tel point qu'elle cède devant le désir d'Abi d'adopter un chien trouvé dans la rue, malgré les complications que cette arrivée va causer.

Elle va jusqu'à solliciter les conseils d'un psy qui, plein de bon sens, lui répondra : montrez lui que vous êtes de son côté.

Avec un tel sujet, qui doit concerner une large audience, Rudi Rosenberg aurait pu construire un film hyper sérieux, triste, voire pathétique. Mais le rire permet de faire craquer des barrières. Le réalisateur insuffle du sourire dans presque chaque scène. On sourit aussi en entendant résonner la comédie musicale Les Dix Commandements que le jeune garçon écoute à plein tube. Le personnage du psy est totalement "insensé", recevant ses patients dans une pièce qui ne garantit pas l'intimité minimale. Mais ce qu'il dit est néanmoins juste.

Il y a des retournements de situation inattendus, notamment avec le chien qui nous fera verser une larme. Vous les découvrirez par vous-même. Et vous comprendrez qu'à défaut de mots on pourra peut-être recevoir des preuves.

Il faut signaler un casting plus vrai que nature, auprès des habitants de Sarcelles. Hafsia Herzi est la seule comédienne professionnelle, ce qui confère au film un aspect presque documentaire. Sa patience (elle aussi a commencé sans avoir fait d'école) et son immense professionnalisme (y compris dans la direction d'acteurs puisqu'elle est elle-même une excellente réalisatrice) a sans doute permis la justesse de jeu des enfants, Aïdan Djouadi et Mateo Danila pour interpréter son fils Yoni à 5 et 12 ans, Charlie Lugassy et Eden Sarfati pour Chloé, l'amie d'enfance de sa fille à 7 et 14 ans et bien entendu Nour Salam qui est Abigaëlle à 14 ans, et qui est elle aussi une petite exception car elle était déjà en agence, mais sans avoir une forte expérience.

Quand on sait qu'il est interdit de faire tourner les enfants à de multiples reprises et que donc Hafsia a interprété plusieurs scènes en donnant la réplique à une personne imaginaire ou un assistant on ne peut que saluer son travail car rien ne laisse supposer de telles contraintes de jeu.

Le film est un bijou de pudeur, de tendresse et de naturel. Il est autant sensible que personnel. Nul doute que Rudi Rosenberg est un cinéaste à suivre. Carline Diallo, la déléguée générale du festival, ne pouvait pas mieux choisir pour la soirée d'ouverture de cette édition consacrée à l'adolescence.

L’an dernier nous avions découvert, dans un genre semblable, Des preuves d’amour, qui avait intégré la compétition longs-métrages.

Quelques mots d'amour, réalisé par Rudi Rosenberg
Scénario : Rudi Rosenberg en collaboration avec Bruno Tracq
Avec Hafsia Herzi, Nour Salam, Ella Bedoucha, Aïdan Djouadi, Mateo Danila, Charlie Lugassy, Eden Sarfati  …
Sortie nationale 28 octobre 2026

Les critiques des films en compétition seront publiées un peu avant la date de leur sortie nationale mais le bilan de l'édition (prévu dans une semaine) les évoquera bien entendu. 

mercredi 12 août 2026

Le corset, film d’animation de Louis Clichy, et bientôt un livre d'Emmanuel Villin

Le corset est un film d'animation réalisé par Louis Clichy dont la sortie nationale est programmée pour le 14 août 2026. Ce sera aussi un livre jeunesse, écrit par Emmanuel Villin, qui sera en librairie deux mois plus tard.

Il est donc très probable que la majorité du public verra le film avant de lire l'ouvrage alors que j'ai suivi la démarche inverse parce qu'il a été présenté en avant-première de la rentrée littéraire par L'école des loisirs. Cependant je ne parlerai que du film aujourd’hui.

Louis Clichy est né en 1979. Il s'est formé à l'animation à l'Ecole des Gobelins. Il a commencé sa carrière comme animateur chez Pixar sur Wall-E (2008) et Là-haut (2009). Il a scénarisé et coréalisé ensuite Astérix: Le Domaine des Dieux (2014) avec Alexandre Astier, récompensé par le César du meilleur film d'animation, suivi par Astérix: Le Secret de la potion magique (2018), si bien que Le Corset est son troisième long métrage.

Le Corset est son premier long métrage personnel en tant que réalisateur et il y affirme un style très personnel, caractérisé par un dessin au trait et à l'encre qui renoue avec Mange et À quoi ça sert l'amour, ses premiers courts métrages.
Dans une ferme au cœur de la Beauce, Christophe, 11 ans, règle ses pas sur ceux de son père. Mais à l’école, à la maison, sur le tracteur, Christophe ne cesse de pencher… et tombe. Il doit porter un corset pour filer droit. Tandis que la ferme traverse des moments difficiles, Christophe grandit comme il peut. Il se passionne alors pour la musique et fait la rencontre de Clara, avec qui tout semble devenir possible… 
Je n’ai pas trouvé que le film s’adressait spécifiquement au jeune public (alors que le livre est davantage ciblé). On suit la vie quotidienne dans une exploitation beauceronne à partir des années 80 (la photo de classe est datée 86-87) qui ont vu s’accélérer de profondes transformations du monde agricole déjà amorcées dans la décennie précédente. Jusque là beaucoup de personnes venaient directement chercher leur lait dans les fermes. On y pratiquait l’élevage de plusieurs types de bétail, moutons comme vaches, comme nous le montrent les premières images et bien entendu celles-ci étaient traites à la main, ces mêmes mains qui équeutent les haricots verts du jardin en suivant le très populaire jeu radiophonique, la valise RTL. Les tâches agricoles sont partagées par les membres du clan si bien que la coopérative a pu prendre une place "naturelle" dans l’organisation de l’économie rurale. Une forme d’industrialisation s’est imposée avec la promesse d’un confort de vie grâce aux machines, aussi bien dans l’habitat (qui s’équipera du lave-vaisselle promis à la mère de famille, d’une télévision grand écran et d’une véranda) que dans la vie professionnelle. Les agriculteurs ont été convaincus d’abandonner les activités les moins lucratives au profit de la monoculture.
La Beauce est devenue le grenier à blé de la France, avec des champs à perte de vue, qu’il fallait cultiver avec de grandes doses d’engrais et des machines toujours plus puissantes, poussant les cultivateurs à s’endetter toujours davantage, au bénéfice de l’industrie chimique et des grosses coopératives, avec pour autre désastre (mais le film n’en parle pas vraiment) la pollution, l’appauvrissement des sols et l’épuisement des nappes phréatiques. On voit juste que l’on sacrifie un arbre centenaire parce qu'il gêne aux manœuvres des engins agricoles...

Un des angles du film témoigne de ces fausses promesses d’enrichissement et on sait aujourd’hui combien le monde agricole est marqué par les faillites avec un taux de suicide très élevé. Un autre thème est celui de l’évolution d’un petit garçon sensible et courageux, mais chétif, prénommé Christophe et dont le corps semble la métaphore de ce monde qui part de travers. On va vite comprendre que l’enfant va devoir porter un corset pour poursuivre son développement correctement sa croissance.

Louis Clichy s’est inspiré de ce dont il se souvenait de la vie agricole en Beauce, où son père était agriculteur et où il a vécu durant ses dix premières années. Et de sa propre situation puisqu’il a dû lui aussi être équipé d’un appareil, et qu’il en porte encore un maintenant. Il réussit à faire de cet engin de torture un objet qui permettra au petit garçon d’accéder à l’imaginaire et de "renverser la situation" à chaque fois qu’elle est insupportable. Il envoie valser les problèmes en inclinant la tête. Plusieurs séquences donnent lieu à des épisodes de réalisme magique très réussies comme celui où l’enfant déclenche un ouragan de colère sur la musique de la chanson de Stéphanie de Monaco. Elles sont évidemment plus spectaculaires sur le grand écran qu’au cours de la lecture.

Outre l’originalité avec laquelle ce thème du handicap est traité j’ai été touchée par la beauté des paysages dont je connaissais la platitude génératrice d’ennui, ce qui explique sans doute qu’ils soient rarement le décor de films tournés "à la campagne". Ce sont essentiellement des champs à perte de vue, très peu d’arbres, des fermes carrées, très fermées (pour se protéger du vent, mais qui coupent les habitants d’une certaine vie sociale). Sous le pinceau du réalisateur, ces paysages se chargent d’une dimension onirique et mélancolique inhabituelle. Si bien qu’en traversant cette région pour me rendre en vacances je l’ai trouvée moins monotone que d’habitude. Et je n’avais jamais remarqué jusque là combien elle était striée de lignes à haute tension. Peut-être parce que maintenant il y a aussi pléthore d'éoliennes qui attirent davantage l'attention le long de l'autoroute mais elles n'existaient pas à l'époque.
L’usage de l’encre de Chine et de l’aquarelle avec des teintes sépia et une palette incluant des violets et des orangés apportent une dimension mélancolique plus intéressante que le strict noir et blanc. Les champs à perte de vue sont bien mis en valeur, soulignés par une ligne d'horizon très nette. De plus l'aquarelle met l'accent sur la lumière dans l'image et assure la spontanéité du geste en évitant l'effet "coloriage". Louis Clichy illustrera le roman, mais par contre en noir et blanc.

La famille m’a semblé très représentative de ce monde où il est inhabituel -voire interdit- de manifester ses sentiments (une grande partie de mes oncles et tantes est issue du monde agricole et toute mon enfance a été marquée par la devise de mon père affirmant qu’un témoignage de tendresse était une preuve de faiblesse). On est dur au travail quel que soit le prix à payer et on verra que le père de Christophe s’impose la même règle, mettant sa santé en péril. On notera qu’il a du renoncer à sa passion pour le bricolage et la réalisation d’objets en bois, au motif que dans la vie on n’a pas toujours le choix. Lui aussi évoluera au fil du temps. L’admiration qu’il porte à son fils, à la toute fin, est très touchante (et se remarque particulièrement dans le film).

lundi 22 septembre 2025

Bilan du 23 ème festival Paysages de cinéastes

Créé en 2001, le festival Paysages de cinéastes est un rendez-vous incontournable et majeur non seulement des chatenaisiens mais des amateurs de cinéma, et même plus largement de tous ceux qui veulent comprendre le monde.

Particulièrement cette année car, en choisissant de focaliser la programmation sur des réalisatrices, la déléguée générale Carline Diallo nous aura permis de constater que les sujets que les femmes ont à coeur de porter sur le grand écran sont principalement des questions de société.

Elle nous avait annoncé le soir de l’ouverture un cinéma qui questionne et qui dérange. Nous n’avions à cet instant pas encore mesuré combien ce serait le cas et il faut saluer l'occasion qu’elle nous a donnée. Citant Jane Campion, elle nous a rappelé que quand on donne la parole aux femmes elles ne parlent pas seulement d'elles, elles parlent du monde.

Elle avait bien raison d'ajouter, juste avant que le palmarès ne soit révélé que cette édition était difficile à refermer tant elle avait été belle et forte. La plupart des films, projetés dans le cadre des compétition ou des avant-premières questionnaient d’une part la maternité, les difficultés familiales, le médical, d’autre part le monde du travail et les migrations (mais là encore en associant la problématique familiale).

Jamais jusqu’à présent je n’avais eu cette occasion de voir autant d’œuvres sur le soin, même si je suis attentive à ce que font les femmes au cinéma, en littérature et au théâtre. Peut-être aussi que face à la lenteur des institutions à faire bouger les lignes toutes ces réalisatrices ont compris que rien ne changera profondément et qu’il y a urgence à s’engager et à secouer les consciences. Le cinéma devient alors une clé pour interpréter notre époque. 

Le premier, Sorda de Eva Libertad Garcia est une magnifique histoire d’amour familial essayant de triompher du handicap de la surdité et il avait bouleversé positivement la salle dès sa première projection.

Ensuite, encore un premier film, En falling, dans la lignée des films de Ken Loach, notamment Sorry we miss you mais on peux y voir aussi une version contemporaine des Temps modernes de Chaplin dans la dégringolade lente mais inéluctable d’une employée.

Unique second film de la compétition, Promis le ciel d’Erige Sehiri, nous alerte sur la situation des migrantes ivoiriennes en Tunisie au sein d’une communauté évangéliste. L’espoir est au coeur de ce film lumineux malgré un un climat social de plus en plus préoccupant et une difficulté croissante à réussir à faire face.

Hanami a touché le public par la poésie pour avec laquelle la réalisatrice réinterroge la mémoire de son enfance.

Quant à Des preuves d’amour, il aurait eu toutes les qualités pour être primé si la compétition n’avait pas été d’un niveau aussi élevé. La réalisatrice française Alice Douard, découverte à Cannes au cours de la Semaine de la critique, filme avec tendresse et pudeur une (autre) maternité hors normes que celle de Sorda, l'attente par Céline de la venue d'une petite fille dans le couple qu'elle a fondé avec sa femme Nadia. Elle devra trouver sa place et sa légitimité sous le regard de ses amis, de sa mère (formidable Noémie Lvovsky), et aux yeux de la loi…

L’annonce du palmarès ne fut pas une énorme surprise. La compétition des Longs métrages a distingué
- Sorda de Eva Libertad Garcia qui reçut le Prix du Grand Jury, le Prix du Jury des Femmes et le Prix du Public.
- Promis le ciel de Erige Sehiri obtint le Prix du Jury de la Jeunesse.
Nous aurons eu à travers cette sélection des prises de conscience bouleversantes mais tout à fait recevables. D’autres avant-premières sont plus difficiles à entendre comme L’intérêt d’Adam, a fortiori On vous croit dont la projection était synchrone d’une manifestation de femmes à Paris dénonçant que la garde des enfants maltraités soit quasi systématiquement accordée aux pères violeurs, au nom du sacro-saint principe de présomption d’innocence. Il faut que les choses bougent et on espère que le cinéma aura ce pouvoir. On le souhaite ardemment aussi pour la condition de toutes les femmes vivant dans l’Est du Congo et qui sont littéralement massacrées en toute impunité depuis plus de trente ans. Le courageux (et magnifique) Muganga - Celui qui soigne de Marie-Hélène Roux (ci-dessus) fait toute la lumière sur cet état de fait.

Sur la production mondiale seulement un film sur quatre est réalisé par une femme, ce qui fait que leur parole reste mineure. Il faut les suivre et les encourager car si leurs films sont forts et beaux, ils n’ont pas une visibilité suffisante puisque seulement 7 des 22 films programmés à Cannes étaient réalisés par des femmes. Nous sommes loin de la parité et l’excès de Carline Diallo, en leur accordant toute la place, n’a fait que rétablir une évidence.

Un autre des points forts du festival fut de mettre l’accent sur les courts-métrages, et là encore réalisés par des femmes. On ne dira jamais assez qu’aucun long ne sort ex-nihilo. La réalisation d’un ou plusieurs courts précède toujours celle d’un long-métrage. Et après avoir découvert quatre courts de la comédienne et réalisatrice Sonadie San, Présidente du Jury des Femmes (ci-contre), nous sommes impatients de voir un long signé par cette femme talentueuse qui sait si bien nous toucher en donnant voix aux récits et luttes féminines qui l’habitent.

Deux courts-métrages ont été distingués ex-aequo dans la compétition scolaire : Poxo Peanuts de Etienne Grignon et Les mousses de Guillaume Bailer-Schmitt. Chez les adultes ce sera le très abouti Turnaround de Aisling Burne qui aura fait l'unanimité. Un film qui résonne avec deux thèmes d'actualité, la montée des locations via une plateforme et la situation des migrantes.

La compétition Jeune Public distinguera Olivia de Irene Iborra. A cet égard la déléguée générale avait raison de se réjouir que cette 23 ème édition était marquée par une fréquentation record le soir de la projection dans la cité-jardin en direction du jeune public et des familles.

Cette semaine de festival aura démultiplié nos émotions et affuté nos regards grâce à une programmation audacieuse, généreuse et attentive à de multiples sensibilités. Carline Diallo a plus que jamais réussi à faire battre nos cœurs en partageant avec nous ses convictions.

Alors … rendez-vous l’année prochaine !

jeudi 18 septembre 2025

Promis le ciel, un film de Erige Sehiri

La compétition du festival Paysages de cinéastes ne comportait qu’un seul second long-métrage, celui de la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri avec qui on avait fait connaissance en septembre 2022, à ce même festival, où son premier film, Sous les figues, racontant la naissance de relations amoureuses dans la jeunesse rurale tunisienne pendant la récolte estivale, avait été projeté en compétition. un portrait sensible de la jeunesse rurale. Le film avait été aussi présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes et était devenu la candidature officielle de la Tunisie aux Oscars 2023.

Promis le ciel a ému le public comme les jurés, surtout les membres du Jury des Jeunes qui a été sensible à sa dimension chorale et à l’intention de la réalisatrice de rendre visibles les invisibles et lui a décerné son Prix.
Marie, pasteure ivoirienne et ancienne journaliste, vit à Tunis. Elle héberge Naney, une jeune mère en quête d’un avenir meilleur, et Jolie, une étudiante déterminée qui porte les espoirs de sa famille restée au pays. Quand les trois femmes recueillent Kenza, 4 ans, rescapée d’un naufrage, leur refuge se transforme en famille recomposée tendre mais intranquille dans un climat social de plus en plus préoccupant.
Tout a commencé par la rencontre avec une journaliste ivoirienne basée à Tunis dont Érigé Sehiri a appris au fil des entretiens, et par hasard, qu’elle exerçait un second métier, celui de pasteure évangélique et qui venait de créer sa propre église avec l’objectif de soutenir les femmes au maximum. Elle a inspiré le personnage de Marie (Aïssa Maïga) qu’on voit diriger son église comme une entreprise.

On pense que les mouvements migratoires se font essentiellement depuis le continent africain par bateau vers l’Europe alors qu’ils n’en représentent que 20%. La migration interne à l’Afrique est donc très importante (pour 80 %), nous rappelant combien la Tunisie fait partie de ce continent africain. Il a donc semblé essentiel à la réalisatrice de revendiquer l’identité africaine de la Tunisie qui fut tant blessée ces dernières années, surtout la communauté subsaharienne qui y vit. On peut en effet être musulman, arabe et africain.

Promis le ciel raconte plusieurs parcours individuels de déplacement qui sont tous la conséquence d’un énorme espoir. La réalisatrice est partie de la chanson éponyme de Delgres pour écrire le scénario de ce film, avec Anna Ciennik et Malika Cécile Louati. Ce groupe de blues créole ou caribéen français s’est formé en 2016, et son nom est un hommage à l'anti-esclavagiste antillais Louis Delgrès. En écoutant leur chanson à la fin du film on ne peut que constater que les paroles résument totalement l’ensemble et se réjouir que le groupe Delgres ait donné l’autorisation d’utiliser son titre. « On m’a promis le ciel, en attendant je suis sur la terre, à ramer. » La promesse du ciel, a déclaré la réalisatrice, fait référence aux promesses du droit, de la solidarité, des parents à leurs enfants, des gouvernements à leurs citoyens, de la religion, de ce qui nous attend ailleurs, demain. Les paroles de la chanson sont tragiques et pourtant elles insufflent de l’énergie, à l’instar de ces femmes qui, malgré la précarité de leur situation nous communiquent leur détermination.

Déjà en 2016, à l’occasion de recherches pour un court métrage documentaire Erige Sehiri avait rencontré des jeunes d’Afrique subsaharienne venus poursuivre leurs études en Tunisie, et ce bien avant la vague migratoire vers l’Europe qui a suivi. Ils étaient sénégalais, congolais, camerounais, ivoiriens, toutes et tous issus de différentes classes sociales. C’est parmi eux qu’évolue le personnage de Jolie (Laetitia Ky), qui est la seule des quatre femmes à avoir des papiers en règle. Mais, étant concentrée sur ses études elle ne s’identifie pas à la communauté dans laquelle elle vit, jusqu’à ce qu’elle subisse sans aucune raison apparente d’horribles violences policières. Laetitia Ky est actrice autant qu’artiste. Vivant à Abidjan, elle est connue pour ses sculptures capillaires que l’on peut voir sur Instagram. Elle utilise ses cheveux comme un médium artistique et militant, transmettant des messages sur l’estime de soi, l’égalité des genres et la beauté noire.

Hormis pour le personnage de Marie, interprétée par une actrice française d’origine malienne, la réalisatrice a fait appel à des comédiennes toutes ivoiriennes, ce qui ajoute de la crédibilité à l’interprétation, et en particulier pour le personnage de Naney (Debora Lobe) qui incarne le destin de toutes ces femmes, venues seules en Tunisie, ayant dû laisser leurs enfants en Côte d’Ivoire … et pour cause puisque c’était exactement sa propre situation, refusant de gagner sa vie comme femme de ménage ou nourrice, fréquentant aussi des Tunisiens, parlant un peu cette langue, dégageant à la fois force et fragilité, et un humour à toute épreuve … et sur le point réellement de s’engager dans la traversée.

La fillette, Kenza, une orpheline d’origine incertaine, mais sans doute née en Tunisie, est un peu l’enfant de tout le monde. On la découvre dès le début du film en mémoire d’une petite fille de cinq ans qui avait péri lors d’un naufrage en Méditerranée. Sa présence parmi les trois femmes adultes va faire office de carburant pour les faire évoluer, en particulier Marie qui souhaite la garder à ses côtés dans son église, et Naney qui se verrait bien partir avec elle pour faciliter son insertion en Europe. L’enjeu est important et inquiète Marie qui interroge Noa (Blamassi Touré), son ami et guide spirituel : Doit-on la remettre aux autorités pour qu’elle soit reconnue pupille de l’Etat ou la garder dans la communauté de l’église de la Persévérance ?

Blamassi Touré est réellement non-voyant, militant des droits humains dans la réalité, vivant en Tunisie depuis 15 ans. Ce personnage amène une référence biblique. Il connait cette femme mais mesure aussi les enjeux politiques et cherche à la protéger. Garder cet enfant représente un danger, dans la mesure où les églises évangéliques sont régulièrement accusées de trafic d’enfants vers la Méditerranée, et sont considérées comme des foyers de migration illégale. Kenza est donc un risque pour Marie, un enjeu pour Naney, une consolation pour Jolie, si bien qu’on oscille régulièrement entre solidarité et individualité, et entre dépendance et liberté. J’ai été étonnée par la réponse de l’enfant à Marie, dans les premières minutes, à la promesse : On va bien s’occuper de toi … Je veux pas répond Kenza. Elle exacerbe sans doute aussi plus tard les interrogations de Naney sur sa capacité à être une bonne mère avec sa fille restée au pays.

Le spectateur comprend nettement que, tout en vivant ensemble, Marie, Naney et Jolie ont des objectifs différents. Cette dernière ne se sent pas très à l’aise avec les deux autres, un peu emprisonnée, y compris économiquement, et aspire à plus d’indépendance. Marie est déjà (bien) installée dans son nouveau pays, la Tunisie, tandis que Naney, en transit, est indécise face à son avenir - rester ou traverser.

Hormis Noa, les hommes qui gravitent autour de ces trois femmes et de la fillette, sont rarement positifs, à commencer par les policiers. Le bailleur du local loué pour servir d’église (Mohamed Grayaâ, très grand acteur tunisien) campe un propriétaire comme ceux qui louaient des logements à des Subsahariens sans se poser trop de questions, jusqu’au jour où les autorités du pays ne le tolèrent plus et qu’ils se sentent eux-mêmes menacés. L’ami de Naney, Foued (Foued Zaazaa) joue double jeu, profitant de la moindre situation avec pour seule excuse d’être chômeur et de subir la crise économique. La scène de la trotinette, soit disant offerte à Naney, est révélatrice de son opportunisme.

On s’attache à chacune, bien qu’aucune ait des objectifs différents. Plusieurs très jolies scènes mettent en lumière leur complicité. Celle du bain de Kenza, au tout début, la fête d’anniversaire de Naney, mais aussi un match de football où Marie s’avère excellente, accompagnée par une musique très bien choisie. Je signale à cet égard que la bande-son du film est signée par Valentin Hadjadi.

J’ai aussi été sensible à la photo réalisée par Frida Marzouk (qui a travaillé avec Abdellatif Kechiche pour La vie d’Adèle en 2013). La ville de Tunis est souvent floutée, ne prenant jamais le pas sur les actrices, et permettant aussi de conserver un certain mystère sur les lieux qui ont été filmés sans compromettre leur sécurité future.

On comprend mieux la vie de ces communautés subsaharienne vivant dans des mondes parallèles, avec leurs propres bars (qu’ils appellent les maquis comme on l’entend dans le film), leurs discothèques, leurs commerces et leurs églises, installées dans des maisons d’habitation, où les fidèles ne vont pas seulement pour prier mais surtout pour se protéger de la réalité hostile qui les entoure.

Je me suis réjouie d’apprendre que Promis le ciel fut le premier film tunisien à faire l’ouverture d’Un certain regard à Cannes en mai dernier.

Pourtant, même si c’est un hasard du calendrier, il fait hélas écho aux propos du président de la République de Tunisie sur les migrants. Ce pays dont tant d’émigrés vivent à l’étranger est incapable de traiter dignement les migrants qui arrivent sur son territoire. La réalité a rattrapé la fiction après une vague de rafles et d’arrestations et pourtant tout en se rapprochant d’un réalisme documentaire Promis le ciel réussit à demeurer un film de fiction narrative, composé de beaux portraits de femmes dans une mise en scène profondément humaine, et résolument intemporelle.

Au-delà de son travail de cinéaste, Erige Sehiri défend la liberté d’expression et l’éducation aux médias. Elle est cofondatrice du média indépendant Inkyfada et de l’ONG tunisienne Al Khatt. Elle est également membre fondatrice du collectif Rawiyat – Sisters in Film, qui soutient les femmes cinéastes du monde arabe et de sa diaspora.

Promis le ciel, un film de Erige Sehiri
Scénaristes : Erige Sehiri, Anna Ciennik, Malika Cécile Louati
Avec Aïssa Maïga, Laetitia Ky, Debora Lobe, Mohamed Grayaâ, Blamassi Touré, Foued Zaazaa …
Valois de la mise en scène, Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025
Valois de la meilleure actrice pour Debora Lobe Naney, Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025
Valois du scénario, Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025
Prix du Jury de la Jeunesse Du festival Paysages de cinéastes 2025 
Date de sortie : 26 novembre 2025
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Rappel du palmarès du 23ème festival Paysages de cinéastes

Compétition des Longs métrages
Prix du Grand Jury, Prix du Jury des Femmes et Prix du Public: Sorda de Eva Libertad Garcia
Prix du Jury de la Jeunesse : Promis le ciel de Erige Sehiri

Compétition Jeune Public : Olivia de Irene Iborra

Compétition des Courts métrages
Prix des Scolaires (2 films ex aequo) : Poxo Peanuts de Etienne Grignon et Les Mousses de Guillaume Bailer-Schmitt
Prix du public : Turnaround de Aisling Byrne

mercredi 17 septembre 2025

Des preuves d’amour, un film d'Alice Douard

Autre premier film particulièrement bien construit, avec un subtile dosage des émotions, Des preuves d’amour a été découvert à Cannes en mai dernier au cours de la Semaine de la critique. Il aurait pu remporter les suffrages des jurés et du public du 23 ème festival Paysages de cinéastes si la compétition n’avait pas été aussi intense.
Céline attend l'arrivée de son premier enfant. Mais elle n'est pas enceinte. Dans trois mois, c'est Nadia, sa femme (Monia Chokri), qui donnera naissance à leur fille. Sous le regard de ses amis, de sa mère, et aux yeux de la loi, elle cherche sa place et sa légitimité. 
Alice Douard filme avec tendresse une maternité hors normes. Elle a raison de nous rappeler, douze ans après l’adoption de la loi autorisant le mariage de personnes de même sexe (avec un scrutin s’établissant à 331 pour et 225 contre), que la vie n’a pas été immédiatement rose pour ces couples, dont le nombre de célébrations officielles dépasse aujourd’hui largement le nombre de 70 000. Néanmoins, et même si ce n’est pas clairement souligné, l’action se passe en 2014.

Voilà pourquoi la réalisatrice donne parfois dans le documentaire, ou du moins dans le film historique, nous rappelant que la PMA n’était alors pas autorisée en France même si cela semblait « aller de soi » pour beaucoup de monde dans l’entourage des deux jeunes femmes. Il fallait donc disposer également d’un budget pour le faire à l’étranger.

La PMA n’est autorisée pour les couples homosexuels de femmes que suite à la loi de bioéthique de 2021, qui a ouvert l'accès à toutes les femmes, célibataires ou en couple, qu'elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles. Elle a aussi prévu que la partenaire qui n’a pas accouché puisse être reconnue légalement comme mère, à condition de réaliser une reconnaissance conjointe anticipée, c'est-à-dire faite avant ou après la conception de l'enfant, mais avant la naissance, auprès des autorités compétentes.

Revenons en 2014 il fallait alors procéder à une procédure d’adoption avec tiers déclarant pour que l’épouse qui n’en était pas la conceptrice soit reconnue comme étant aussi parent de l’enfant, ce qui est une formalité plutôt complexe et qui va coûter tout de même quelque 2500 euros d’honoraires d’avocate pour augmenter les chances. Je me permets de signaler que dans l’hypothèse d’une naissance au sein d’un couple homme-femme la paternité du mari ne fait aucun doute a priori aux yeux de la loi et que si ce n’est pas le cas, l’enfant ne pourra ultérieurement porter le nom de son père véritable qu’après un déni de paternité (encore faut-il que le mari, supposé être le père légal, accepte de faire cette démarche).

Des preuves d’amour est un titre qui fait références à ces témoignages que la loi exige avant d’accorder l’adoption et on verra combien sera décisif celui de la mère (biologique) de Céline, avec qui elle entretient des relations compliquées, magnifiquement interprétée par Noémie Lvovsky (qui mérite largement un César pour sa performance de mauvaise mère malgré tout sincère et aimante). Monia est dentiste, mais évidemment, le métier de DJ qu’exerce Céline n’est pas très conformiste. Inversement, être la fille d’une très célèbre pianiste pourrait faciliter les choses. Ces situations donneront l’occasion d’entendre toutes sortes de musiques, celles électroniques de la DJ, et les morceaux classiques de la pianiste alors que les deux femmes sont attentives aux accords et aux dissonances.

A noter que le titre international est Love Letters, qui est un peu plus précis sur ce dont il s’agit que l’intitulé français, à propos des quinze lettres attestant de son lien à sa fille que Céline doit réunir au cours de démarches admistratives, qui dureront un an, presque la durée d’une gestation.

Si on apprend ou révise nos connaissances juridiques (par exemple à propos du nom marital qui n’est qu’un droit d’usage, ce qui signifie qu’on ne change absolument pas de patronyme en se mariant), on suit avant tout une très belle histoire d’amour qui d’emblée s’inscrit dans la joie et un certain humour car le couple n’est pas exempt des affres de la maternité. Ni des commentaires souvent maladroit de leur entourage, surtout de la part de ceux qui ont des difficultés à enfanter.

Des preuves d’amour est indéniablement un film politique mais qui devient un hymne tragi-comique à de multiples formes de sentiments et où certaines répliques jaillissent comme des perles : Il faut porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile dansante.

Quelle bonne idée de nous dispenser de la scène d’accouchement qui, certes n’aurait rien apporté de plus et qui a été évitée au profit d’une superbe moment de peau à peau entre Céline et le bébé.

Des preuves d’amour, un film d'Alice Douard
Scénaristes Julie Debiton, Alice Douard et Laurette Polmanss
Avec Ella Rumpf  (Céline Steiner), Monia Chokri (Nadia Hamdi), Noémie Lvovsky (Marguerite Orgen), Jeanne Herry (l’avocate) …
Mention Spéciale au Festival de Zurich en 2025 et une nomination pour la Golden Camera et la Queer Palm au Festival de Cannes en 2025. Il a également été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes, et le scénario a reçu le Prix du public au Festival CinePride en 2024

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Rappel du palmarès du 23ème festival Paysages de cinéastes

Compétition des Longs métrages
Prix du Grand Jury, Prix du Jury des Femmes et Prix du Public : Sorda de Eva Libertad Garcia
Prix du Jury de la Jeunesse: Promis le ciel de Erige Sehiri

Compétition Jeune Public : Olivia de Irene Iborra

Compétition des Courts métrages
Prix des Scolaires (2 films ex aequo) : Poxo Peanuts de Etienne Grignon et Les Mousses de Guillaume Bailer-Schmitt
Prix du public: Turnaround de Aisling Byrne

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