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mardi 6 octobre 2026

Nous aussi d'Anne Godard

Je me sens très chanceuse d’avoir eu l’opportunité de lire Nous aussi hier soir en compagnie d’Anne Godard dans un moment de solitude partagée en petit comité sous forme d’une Reading Party dans les locaux de Babelio.

Je m'étais imposé de ne rien apprendre de plus sur ce livre pour arriver la plus neutre possible à cet évènement. Mais comment occulter qu’il est dans la première sélection du Goncourt 2026 ?

Nous aussi n'est que le troisième roman d'une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y brosse une grande famille bourgeoise parisienne dont elle dynamite les apparences et les secrets, sans épargner personne. Son écriture est une musique poétique qui, à l’instar d’un jeu de dominos, trace la généalogie de cette famille qui "elle aussi" … 

Alors que l'a première personne du singulier aurait installé la revendication, elle a eu recours à un style particulier puisque tout le roman est écrit à la troisième personne avec le pronom personnel "on" qui, théoriquement, est toujours associé à un verbe conjugué au singulier, y compris lorsque ce on désigne un groupe de plusieurs individus.

Il installe une garantie de sécurité (personne n'est nommé) mais le lecteur devine que ce n'est qu'une façade, un paravent qui protège un moment un microcosme un peu sectaire.

Anne Godard enseigne la littérature créative et applique ses principes à elle-même. Si bien que ses "on" sont parfois singuliers, parfois pluriels, rarement indéfinis mais plutôt renseignés de manière à ce que le lecteur comprenne s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille, d'un jeune ou d'un vieux, ou encore d'un masculin pluriel quand elle aborde la guerre d'Algérie (p.87). Croyez-moi, le lecteur s'y fait très vite, presque flatté que l'autrice sollicite sa sagacité pour saisir la subtilité de chaque phrase.

Depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté (p. 26). Le doute n'est plus permis, c'est un pluriel et il devient choral. Le "nous" peut alors s'infiltrer, nous les filles, nous les garçons (p. 37-38) puis nous aussi le regard et le dos droit (…) quelquefois on rit bruyamment. Le nous enflera au fil des pages, devenant tou un monde. Ce "nous aussi" pourra être interprété comme une sorte de "me too" collectif, allant jusqu'à nous pousser à nous interroger : notre famille serait-elle, elle aussi, un "nous aussi" ? Aucun prénom n'est mentionné, à l'exception d'un seul et on comprendra qu'il s'agit d'un choix stratégique levant toute ambiguïté.

Le découpage est vif. Aucun chapitre n'excède deux pages. Et clac, au suivant. Pour une fois, le format si particulier des livres d'Actes Sud s'accorde au rythme.

Il y a un aspect sociologique qui a son intérêt. Apprenant qu'on place correctement le couteau à fromage au-dessus de l'assiette et le couteau à fruit (p. 19) je sais déjà que je ne fais pas partie du clan puisque j'utilise le premier pour couper (aussi) les fruits.

Les touches d'humour sont nombreuses, frôlant parfois la dérision. Comme cette assurance d'entrer dans les Grandes Ecoles, comme une lettre à la poste, il suffit de ne pas oublier le timbre (p. 15). Ou encore la scène de la déchirure du drap de cent ans (p. 75) que, sans être de "cette" famille j'ai vécu moi aussi.

On sait se moquer des dérapages, … quand ils sont acceptables. Comme de cet arrière grand-père qui, ignorant ce qu'était le caviar, s'en servit une louche (p. 22). Mais la conscience de classe reste forte : On a voulu des enfants (…) des petits nous pour refaire un grand nous (p. 119), depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté (p. 26), nous, patrimoine vivant (p. 42). Impossible de retenir cette expression à charge contre Anne Godard, puisqu'un peu plus loin elle regrette "nos bonnes manières et notre morgue de nantis" (p. 58). On chérit le chien par-dessus tout mais on tient le fils du voisin à l'écart (p. 61-62).

Pourtant, malgré l'abondance des énumérations positives je n'ai jamais décelé la moindre trace de bonheur.

Outre l'existence d'un couteau à fruit, j'ai appris des termes que je n'avais jamais entendu, comme "ébouter" les haricots (p. 49), tâche dont pourtant je m'acquittais des étés entiers avec ma mère, ou épogne, cette tarte au flan inimitable (p. 56), qui est une sorte de pain brioché que l’on trouve principalement en Savoie et en Saône-et-Loire aussi bien en version sucrée que salée. Et je vous laisse découvrir les abats dont on se régale (p.85).

Les énumérations sont amusantes, distrayantes, jusqu'à ce que le récit bascule avec l'évocation des jeux d'eau tout nu (p. 65). On commence à percevoir le revers de la médaille, à travers quelque chose qui s'apparente au bizutage dans les jeux entre cousins (p. 71).

La mère essaie de deviner ce qui ne va pas (p. 80) mais sa réponse n'éclaircira rien du tout. Les enfants continuent malgré tout d'espérer que quelqu'un va nous aider, que quelqu'un va nommer ce qui se passe.

Alors on s'interroge sur la photo de la couverture. C'est bien l'autrice qui est cette petite fille dont le regard nous interroge. Le choix de la photo a été fait après plusieurs refus de droit. Finalement autant "assumer" a pensé Anne Godard qui voulait ce type de couverture, en noir et blanc, où l'enfant qui semble dans un bien-être potentiel est en fait prise dans des liens qui sont représentés par la main masculine balançant le hamac.

Il ressort de l'entretien qui a été mené par Pierre Krause que la première écriture remonte à 2018 parce qu'il est important de prendre le temps nécessaire avant de rendre un manuscrit. Ce n'est qu'en 2023 qu'Anne Godard a eu l'idée de décrire d'abord une famille qui fonctionne comme un corps d'où l'idée d'écrire au pluriel. L'usage du nous fait perdre les limites entre les personnes mais il est peu euphonique, ce qui constitue un handicap majeur pour une autrice qui dit écrire beaucoup à l'oreille. Ce fut donc le "on" qui est aussi le groupe des enfants. Elle eut un temps l'envie de composer deux partie de 50 chapitres chacun qui auraient composé un double puzzle.

Les enfants perçoivent le décalage entre le discours égalitaire et les comportements qui vont à l'encontre. La famille est secouée de points de vue contradictoires qui sont clairement apparents à l'intérieur de chaque chapitre.

L'immeuble nous contient tous dans son grand corps carré (…) dans ce grand tout où tout se partage, tout est commun (p. 103). Il joue un rôle essentiel, métaphore de cette famille, de son héritage, du sentiment d'appartenance, de la superposition des générations. Le couloir où sont notés les tailles des différents membres de la famille n'est pas anecdotique. Il est signifiant de l'enfermement des enfants dans un système. 

Plusieurs travaux ont été essentiels pendant le temps de gestation du roman. Les travaux de la psychanalyste Alice Miller (1923-2010) qui a dénoncé les violences éducatives, ou la "pédagogie noire" décrite dans son ouvrage majeur C'est pour ton bien (1980). l'amenant à se couper de la psychanalyse freudienne. Pour elle l'enfant naît totalement innocent et ses comportements violents ou névrotiques sont uniquement des réponses aux traumatismes subis. Elle a reproché à la psychanalyse traditionnelle d'accuser l'enfant de "fantasmer" la violence (alors qu'elle est bien réelle), protégeant ainsi les parents et perpétuant le déni de la maltraitance. Elle a aussi écrit "Notre corps ne ment jamais" signifiant par là qu'il n'oublie rien, même si certaines choses sont enfouies.

Agota Kristof (1935–2011) est une écrivaine hongroise exilée en Suisse en 1956 dont Le Grand Cahier a beaucoup compté. C'est le premier livre d'une trilogie qu'elle recommande de lire en totalité. Son écriture se caractérise par un refus presque total des adjectifs qualificatifs et des appréciations subjectives et Anne Godard a voulu faire de même, ce qui l'a conduite à supprimer les titres initiaux des chapitres.

On peut encore citer La porte du fond de Christiane Rochefort (prix Médicis 1988), avec la peur que les mots soient pires que la chose.

La soirée ne suffit pas pour lire le roman dans sa totalité et j'ai poursuivi au-delà. J'ai remarqué que cette famille de "privilégiés" n'était pas exempte de maladie comme la démence sénile (p. 109). Par contre l'attitude face aux choses matérielles est pour le moins étrange : On n'est pas gênée par la poussière, ce n'est pas de al crasse, c'est juste un peu du mystère du temps qui s'accumule silencieusement (p. 106). Comme quoi cette famille a élevé le déni au niveau de l'art. Si bien que lorsqu'on essaie de lutter contre quelque chose qu'on en sait pas comment trouver (…) on est sûre de cette enfance heureuse (p. 117). Et la première partie s'achève sur rien ne peut leur arriver, c'est la famille (p. 121).

La seconde partie est plus sombre. La mort s'invite, qu'elle soit de vieillesse ou de suicide. Le déni n'a plus cours : on porte en nous le silence et la mort d'un petit garçon (p. 163). Le voile se lève doucement sur les secrets, et il y en a une série. On reconnait qu'on a tout oublié, tout verrouillé, tout recouvert (…) de peur d'être démasquée (p. 205).

C'est par une victime que le souvenir revient. Alors Anne Godard débobine les fils emmêlés de al pelote généalogique. On répète ce qu'on a subi. La question reste sans réponse de savoir si le garçon s'est tué pur maintenir la chape de plomb ou pour la faire éclater (…) l'inceste arrive dans une famille où il a déjà eu lieu (p. 213).
Un état de confusion saisit la narratrice. On n'arrive pas à savoir qu'elle place on occupe, est-ce qu'on est complice, est-ce qu'on est victime ? (…) Parler, est-ce que ce serait trahir ?

Néanmoins tout est révélé bien qu'il y a des choses qu'on ne dit pas (et ce sont les derniers paroles du roman, p. 238).

Je me réjouis que ce roman demeure dans la deuxième sélection du Prix Goncourt 2026.  Il faut attendre le 27 octobre pour connaitre les quatre derniers finalistes sachant que le ou la lauréate sera annoncé le 3 novembre.

Nous aussi d'Anne Godard, Actes Sud, août 2026

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