samedi 25 décembre 2021

Noël au Mexique et réflexions sur la bienveillance légendaire de ses habitants

Se rendre au Mexique est un dépaysement en soi. Y aller en période de Noël encore davantage. Tout surprend. D'abord parce que c'est le pays de la démesure, avec des paysages grandioses, mais aussi d'immenses zones urbanisées … et souvent de manière un peu anarchique car il n'y a pas la moindre contrainte urbanistique ou architecturale autre que celle de construire désormais des immeubles susceptibles d'être résistants aux tremblements de terre.

J'ai eu l'occasion de dire que ce qui frappe en premier ce sont les couleurs et Noël ne s'y fait pas discrète même si la municipalité de Mexico n'a pas investi grand chose dans les illuminations. Cette guirlande de Feliz Navidad (qui se trouve malgré tout dans l'hyper centre sur une artère de près de 15 km, l'Avenida Paseo de la Reforma ("Promenade de la Réforme") qu'on appelle simplement Reforma) est bien pauvre au regard de ce que montrait par exemple une "petite" ville comme Chatenay-Malabry (92), preuve à l'appui ci-dessous :
Ce sont en général les particuliers, les commerçants et les hôtels qui assument d'installer des décorations. Avec la prédominance partout de la Noche Buena, que nous appelons Poinsettia chez nous, et qui signifie aussi au Mexique "messe de minuit du réveillon".
On remarque malgré tout des sapins gigantesques, qui ne sont jamais des épicéas, … évidemment et qui ont pour dénominateur commun d'être en matière synthétique.

lundi 20 décembre 2021

Drôle de voyage dans un pays qui n'existe pas de Karin Tourmente-Leroux

Bien avant de rencontrer Karin Tourmente-Leroux j’ai eu quelques contacts téléphoniques avec elle et j’ai d’emblée été frappée par sa spontanéité et je dirai sa « fureur de vivre » toute contagieuse.

Cette impression s’est confirmée lorsque je l’ai découverte en chair et en os, dans le joli cadre du château de Cheverny dont elle est l’attachée de presse. Je savais qu’elle était atteinte d’une maladie un peu spéciale, l’obligeant à subir une chimiothérapie pas réjouissante du tout. J’ai été d’autant plus étonnée de la voir si souriante, autant à l’écoute de chacun et menant le groupe tambour battant quasi en pôle position.

J’avais malgré tout été un peu surprise qu‘elle nous abandonne un moment l’après-midi, mais nous étions entre de bonnes mains. Je sais aujourd’hui pourquoi. Elle était contrainte de se reposer un minimum pour pouvoir terminer la journée sans trop de aïe et de ouille

C’est ainsi qu’elle désigne les douleurs que sa maladie lui fait subir, surtout quand elle sollicite un peu trop la machine. J’ai appris ce jour-là qu’il s’agissait de thrombocytémie essentielle, une vraie plaie, méconnue car rare, et Karin ne m’en voudra pas d’ajouter « heureusement ».

Un peu pour supporter et beaucoup pour partager, cette battante a décidé de raconter, avec l’humour et l’énergie qui la caractérisent, ce qu’elle appelle son Drôle de voyage dans un pays qui n'existe pas.

Le parcours de la combattante a commencé officiellement le vendredi 27 septembre 2019, quand le nom de cette maladie a été posé sur ses symptômes. Elle a compris qu’une fois encore elle allait changer de vie…

Commence alors ce voyage que Karin Tourmente-Leroux va d’abord partager sur la toile en tenant un carnet sur une maladie du sang qui ne touche qu'une personne sur 100 000, avec en bagage un optimisme sans faille pour narrer sa nouvelle vie, au rythme des plaquettes. Elle estime indispensable de raconter ce que vivent au quotidien des milliers de personnes car bien que « rare » cette affection touche beaucoup de personnes qui doivent chacune se sentir seule au monde.

Ayant été journaliste la jeune femme trouve les mots pour transmettre son expérience en ne se privant surtout pas de faire un pied de nez à la thrombocytémie essentielle en couchant sur le papier un quotidien réinventé, comme un témoignage vivant et délirant pour prendre de la distance. 

Le style est vif et brut, à l’image de son auteure. Cette histoire est aujourd’hui un livre, pour rappeler l’essentiel : vivre. Il est actuellement disponible chez Librinova, en suivant ce lien. Mais je ne serais pas surprise de le retrouver chez un autre éditeur. J’espère qu’il conservera la couverture si poétique réalisée par Anaïs Dufils, une jeune illustratrice pleine de talents et de promesses.

J’ai appris l’essentiel sur cette maladie que je ne connaissais évidemment pas. Sans prétendre être donneuse de leçons, Karin nous transmet avec simplicité son appétence pour toutes sortes de choses et je vous assure que loin d’être plombante cette lecture peut être qualifiée de réjouisssante car elle sait mettre du baume au coeur de tout un chacun. Bravo !

J’ajoute qu’après avoir été journaliste puis responsable de la communication d’un homme politique et d’un parti politique, Karin Tourmente-Leroux a fondé en 2016 son agence de communication qu’elle n’a jamais cessé de continue de diriger avec passion.

Drôle de voyage dans un pays qui n'existe pas de Karin Tourmente-Leroux, chez Librinova depuis le 15 septembre 2021

mardi 7 décembre 2021

Trois jours de Denis Brillet

En février, il peut geler à pierre fendre comme le dit la sagesse populaire. Surtout dans le centre de la France. Alors la présence d’un jeune homme sous une tente fragile sur l’herbe verte du camping municipal n’est pas naturelle et intrigue.

Il débarque dont ne sait où et pour trois jours seulement, d’où le titre du roman. Personne n’a la moindre idée de ce qu’il vient faire là. Pourtant, si le garçon ne semble pas bien méchant, il affiche une détermination de fer et avance sans jamais reculer sous "des paires d’yeux au diapason de la méfiance" (p.231) alors qu'à son arrivée il nous disait "être à cent lieux d'imaginer à quoi il allait occuper ses journées" (p.14).

Trois jours raconte la collusion entre le destin de ce jeune homme et celui des habitants de ce village agonisant qui se dépeuple : le maire, un garde-champêtre, une épicière, un garçon de café, un tétraplégique, un enfant singulier, une bibliothécaire …

Le destin est à l’oeuvre au fil du croisement de leurs routes. Le jeune ne nous fera pas croire qu’il ne subsistera de son passage qu’une trace éphémère laissée par sa tente sur l’herbe du camping.

Il suffit parfois de peu de choses pour détourner une trajectoire. On a tous une propension à rester dans notre « zone de confort » même si celle-ci est une prison dès lors que, comme l’analyse l’auteur (p. 217) "l’illusion du bonheur est préférable au bonheur lui-même".

Denis Brillet traite de manière inédite le thème de l’altérité dans une nature hostile à laquelle il donne un statut de personnage. Il aborde par petites touches des sujets de société universels comme la solitude, la peur du changement, la pensée magique et d’autres très actuels, comme la précarité. C’est sans surprise qu’on voit se profiler une manifestation des gilets jaunes à la fin.

Je suis sans doute sous l’influence de ce que je vois au cinéma ou au théâtre mais il ne fait pas de doute pour moi que ce garçon est le strict contrepied de Tartuffe, mais je ne peux argumenter mon point de vue sans trop révéler comment les choses vont tourner.

C’est le dixième ouvrage de cet auteur qui vit en Normandie, au coeur du Pays d’Auge. Après des études d’histoire menées en parallèle à sa profession d’enseignant, il s’est remis à l’écriture qu’il avait laissée de côté par manque de temps. Son recueil Lignes de vies a reçu le Prix Gustave Flaubert et son roman Mille raisons d’aimer Lilo le Prix des Bibliothécaires de Douvres-la-Délivrande et le Prix du Lion’s Club de Normandie.

J’ai découvert ce livre, paru il y a un an, par la dernière sélection 2021 Hors Concours où l’extrait qui y figurait m’a donné envie de le lire en entier, quand bien même mon avis n’était pas celui de la majorité du jury professionnel auquel j’appartiens.

En relisant les notes que j'avais prises après avoir lu l'extrait publié dans la sélection (est qui était le début du roman) je les trouve après coup très justes : formulations inédites, humour léger mais présent, lexique très soutenu, intrigant. Le roman a pleinement tenu ses promesses.

Trois jours de Denis Brillet, Rémanence, 8 septembre 2020

dimanche 5 décembre 2021

5 Saisons chez vous de Franck Giovannini

Voilà un livre de recettes qui n'est pas banal, ni dans son format, hors normes, de 30 sur 30 cm, ni dans sa conception. 5 saisons chez vous est une surprise est de taille.

Je ne connaissais pas l'auteur Franck Giovannini, qui est pourtant à la tête d'un d’un des meilleurs restaurants du monde, l'Hôtel de Ville de Crissier, lequel possède une renommée internationale. Il est installé en Suisse, près de Lausanne, et la probabilité d'y déjeuner est donc faible pour nous parisiens, sans compter bien sûr la dépense que représente un repas (compter 390 francs suisses par convive, un peu moins en euros).

Trop souvent les ouvrages des grands chefs sont à leur gloire et les recettes impossibles à reproduire chez soi. Franck Giovannini a eu la brillante idée de ne rien sacrifier à l'excellence en montrant comment il servirait le plat dans son établissement (photo de gauche, en pleine page) mais il a eu la délicatesse de revoir chacun en considérant que nous lecteurs, nous n'aurions ni le coup de main, ni le matériel, ni certains ingrédients, ni le savoir-faire pour les reproduire à l'identique.

Il les a donc simplifiés et il a prévu un dressage (photo de la moitié inférieure de la page de droite), certes élégant, mais abordable.

Il a choisi les plus grandes réussites des cinq dernières années, depuis son arrivée à la tête du restaurant. La date de chacune figure en grisé sous la photo. Elles sont classées par saison, au nombre de cinq car il estime que l'estivale se glisse entre le printemps et l'été. Et il n'a pas pu se retenir d'ajouter quelques coups de coeur et bien entendu les recettes de base. Il fait aussi la part belle à son équipe, à ses producteurs et le livre commence par rappeler l'histoire des lieux en rendant hommage à  Fredy Girardet, Philippe Rochat et Benoît Violier qui l'ont précédé dans ce cadre exceptionnel.

Certes, on remarquera qu'il utilise des produits d'exception et donc onéreux comme du chevreuil, du perdreau, du foie gras, du homard, des truffes ou du caviar. Personne se cuisine chez soi des grenouilles et du lagopède … mais il y a des recettes beaucoup plus simples et néanmoins sophistiquées comme La nage de coques et couteaux des estrans charentais chamarrés aux premiers légumes verts cuits-crus (p. 53), Les bouchées de moules de la Côte des légendes parfumées au basilic, pesto gourmand et éclats de courgettes (p. 127) ou même un plat végétarien à base de choux (p. 135). Tout cela est simple, peu couteux mais d'une élégance folle.

Coté desserts, la soupe de fraises au citron vert et éclats de meringue (p. 73) ou de coupe chocolatée au café glacé aux noisettes (p. 115) sont tout à fait réalistes. On pourra aussi s'inspirer des photos pour imaginer ses propres présentations, en reprenant par exemple l'idée de placer des cônes de jambon sec.

De quoi faire briller les étoiles à la maison. En ayant à l'esprit la parole de ce chef qui, tout en assurant la production d'un millier d'assiettes dans la journée, a bien raison d'affirmer qu'un plat doit être bon avant d’être beau. Car jamais le visuel ne doit prendre le pas sur l’aromatique. Ce qui ne nous empêchera pas de saliver et de rêver en feuilletant les 276 pages de ce livre.

5 Saisons chez vous Franck Giovannini, Editions Favre, en librairie depuis le 8 novembre 2021

mercredi 1 décembre 2021

Tartuffe Théorème dans la mise en scène de Macha Makeïeff

Encore Tartuffe j’en conviens, mais différent de ceux que j’ai déjà vus.

Celui-ci s’inscrit dans l’univers coloré qu’affectionne Macha Makeïeff dont on connait l’inclinaison pour les années 50-60 et c'est donc sans grande surprise qu'on remarque des objets typiques comme le téléphone de bakélite, le cendrier, le tourne-disques, le polaroid, un tapis Lurçat (signe de la richesse des propriétaires) ou un service à thé doré.

Ce parti-pris est loin d’être anecdotique car il met en garde le public en lui signifiant que ce type d’individu n’existe pas qu’au siècle où Molière l’écrivit. Elle semble nous prévenir qu’il convient de rester sur ses gardes.

Pourtant, en le situant dans ces années-là, elle n’en fait pas tout à fait un personnage contemporain même si les femmes y ont une posture qui s’inscrit dans le mouvement actuel de revendication (légitime) du consentement préalable et de la fronde contre toute tentative de harcèlement. 

Les hommes jeunes ont toujours le club de golf à la main pour affirmer leur position et donner l’illusion d’entretenir une menace. Les femmes, elles, usent de paroles et d'astuces, comme la jeune Mariane qui a recours à la photographie pour dénoncer le prédateur ou l'expérimentée Elmire qui prend le séducteur à son propre piège.

Molière a toujours fait s’affronter le monde des bourgeois et celui des domestiques. Ici, la metteuse en scène braque le projecteur sur une autre opposition, celle du monde masculin composé de prédateurs ou de soumis, avec celui des femmes qui sont en fait les personnes fortes. De plus elle donne le beau rôle aux domestiques qui sont loin de subir les désirs de leurs maîtres et maîtresses. Un vrai vent de liberté souffle dans ce loft. Il entrera en turbulence avec l’orage que déclenchent Tartuffe et ses doubles.

Car, bien qu’elle ajoute le mot Théorème à "son" Tartuffe, parce que les deux mots commencent par la même initiale ou se situent à la même époque … la référence à Pasolini n’est pas évidente. Car si l’inconnu qui s’introduit dans la maison des bourgeois milanais séduit tout le monde, d’une part il a un air angélique, vêtu de blanc, et surtout il laisse tout le monde désemparé par son départ.

Dans la pièce que j’ai vue aux Bouffes du Nord Tartuffe a les traits d’un démon, habillé d'une sorte de soutane noire et on respire lorsqu’on sait qu’il est mis hors d’état de nuire une nouvelle fois.

Le noir et le blanc des rapaces (Tartuffe, ses trois acolytes et les corneilles empaillées) tranche avec les couleurs vives de l'insouciante famille bourgeoise qui se livre à toutes sortes de plaisirs derrière un voile, au grand dam de Mme Pernelle (Jeanne-Marie Lévy), dont la voix monte dans les aigus avec une hystérie réjouissante. Il faut dire qu'elle est une remarquable chanteuse lyrique.

D'autres comédiens tirent particulièrement leur épingle du jeu : Xavier Gallais (Tartuffe) évidemment, qui parvient à renouveler le personnage face à Orgon (remarquable Vincent Winterhalter le soir de ma venue) et à la finaude Elmire (Hélène Bressiant) et Irina Solano (Dorine) une fois qu'on a compris qu'elle avait pris du galon en étant devenue une amie de la famille, abandonnant à Flipote (Pascal Ternissien) toute la charge de la servitude.
Damis (Loïc Morbihan), Valère (Jean-Baptiste Le Vaillant) et Marianne (Nacima Bekhtaoui) assument leur rôle tandis que Cléante (Jin Xuan Mao) dénote du groupe par sa fantaisie et surtout par une diction qui est trop souvent incompréhensible.

Auteure, metteuse en scène, plasticienne, Macha Makeïeff dirige La Criée, Théâtre National de Marseille depuis dix ans. Elle a pour habitude de s'entourer de collaborateurs qui la suivent d'une création à une autre, ce qui assure une forte cohérence. Nièce, par alliance de son illustre oncle Jacques Tati, elle en assume l’héritage puisqu’elle est légataire de son oeuvre. On sentait la parenté ce soir dans cette version savoureuse d'un grand classique finalement toujours revisitable.
Tartuffe de Molière
Mise en scène, décor, costumes de Macha Makeïeff
Avec Xavier Gallais, Arthur Igual en alternance avec Vincent Winterhalter, Jeanne-Marie Lévy, Hélène Bressiant, Jin Xuan Mao, Loïc Mobihan, Nacima Bekhtaoui, Jean-Baptiste Le Vaillant, Irina Solano, Luis Fernando Pérez en alternance avec Rubén Yessayan, Pascal Ternisien et la voix de Pascal Rénéric
Lumières de Jean Bellorini
Son de Sébastien Trouvé 
Musique de Luis Fernando Pérez 
Danses de Guillaume Siard 
Coiffures et maquillages de Cécile Kretschmar  
Du 1er au 19 décembre au Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle - 75010 Paris
Puis en tournée
du 12 au 15 janvier au Théâtre national de Nice
du 22 au 26 février au Quai, CDN d’Angers
du 3 au 19 mars au TNP, Villeurbanne
du 24 au 26 mars au Théâtre Liberté, Liberté-Châteauvallon, Scène nationale de Toulon
du 30 mars au 8 avril au Théâtre National de Bretagne, Rennes
du 13 au 15 avril à la Scène nationale de Bayonne
les 20 et 21 avril à la MAC, Créteil
les 27 et 28 avril à MC Amiens
du 11 au 13 mai à la Comédie de Caen

vendredi 26 novembre 2021

Indésirable d'Erwan Lahrer

J'ai découvert le style d'Erwan Lahrer avec Le livre que je ne voulais pas écrire. Beaucoup de mes ami(e)s m’avaient vanté le personnage, sa sympathie et son talent.

Indésirable est une sorte d’ovni littéraire, extrêmement bien conçu, et il faudrait des lignes et des lignes pour en célébrer tous les intérêts.

Sous couvert de concevoir un roman en écriture inclusive parfaitement réussie (et ce n’est pas la moindre de ses qualités), Erwan Larcher est parvenu à me captiver jusqu’au bout.
Quand Sam Zabriski s’installe à Saint-Airy, dans la maison dite «du Disparu», le destin de ce village rural au riche passé historique bascule.

Ici, on se méfie un peu des étrangers. Ici, on décatit très bien entre-soi. Ici, on a des certitudes, dont celle que l’humanité se compose d’hommes et de femmes. Or impossible de deviner à quel genre appartient Sam, par ailleurs énigmatique quant à son passé. L’incertitude et l’inconnu dérangent, les passions s’exaltent, les tensions s’aiguisent. Après quelques escarmouches, la guerre est bientôt déclarée. Personne n’en sortira indemne.

Roman noir, roman politique, étude de mœurs, Indésirable déroule cinq années de la vie d’un microcosme perturbé par l’arrivée d’un corps étranger. Et forge une langue pour exprimer le dissemblable.
Le livre est effectivement difficile à genrer. On se doute bien qu’une fois lancé, Erwan Lahrer aura du mal à clore les aventures de ce personnage qui aurait pu côtoyer James Bond. Et dans lequel il a mis un peu de lui-même puisqu’il s’est aussi lancé -c’est lui qui le dit en interview- dans la déraisonnable aventure de réhabiliter un ancien logis poitevin du XV° siècle pour en faire une résidence d’écriture. 

Tous les ingrédients sont là pour rendre la lecture addictive. Avec profusion de détails humoristiques, un lexique très soutenu, et de multiples sourires. Chaque chapitre pourrait être le point de départ d’une nouvelle indépendante.

On est toujours la mauvaise herbe de quelqu’un écrit-il (p. 179). Sapristi ! L’auteur est en tout cas le poil à gratter qu’il nous fallait.

Indésirable d'Erwan Lahrer, chez Quidam Editeur, en librairie depuis mars 2021
Sélection Prix du roman de Villeneuve-sur-Lot

jeudi 25 novembre 2021

De son vivant, le film d’Emmanuelle Bercot

Emmanuelle Bercot est revenue en 2021 hors compétition au Festival de Cannes avec son film De son vivant. On avait bien cru qu’il ne serait jamais bouclé, notamment à cause de l’AVC de Catherine Deneuve et d’une interruption due au Covid. Ç’aurait été une perte immense. On peut parier que ce sixième film fera date dans l’histoire.

Il raconte, sous une forme inhabituelle, les derniers mois de Benjamin (Benoit Magimel) condamné trop jeune par un cancer du pancréas.

La maladie et la mort imprègnent beaucoup d’œuvres depuis la pandémie, tant au théâtre, qu’en littérature ou au cinéma. A croire que les artistes se sentent plus que jamais une responsabilité à dénoncer ce qui ne va pas.

La réalisatrice aurait pu établir un réquisitoire (comme Catherine Corsini avec La fracture, même si la pulsion de vie y est très forte) ou un drame, le sujet s’y prêtait. Elle a préféré l’angle du mélo pour canaliser les larmes sur autre chose que la maladie. Tous les ingrédients y sont, y compris un fils caché et une histoire d’amour impossible.

L’exagération de la souffrance -pourtant légitime- d’une mère (Catherine Deneuve) face à l’inacceptable est teintée d’humour. Le dévouement d’un médecin (le docteur Gabriel Sara dans son propre rôle) et d’une infirmière (Cécile de France) pour les accompagner sur l’impossible chemin est admirablement filmé au long d’une année de quatre saisons qui commence bien entendu en été, pour accepter quelques pas de tango avec la maladie, faire le ménage sur le bureau de sa vie et comprendre ce que ça signifie : mourir de son vivant.
Emmanuelle Bercot montre un hôpital idéal, non pas parce qu’il guérit les corps mais parce qu’il soigne les âmes, toutes les âmes, celles des patients, de la famille et du personnel soignant. Une telle unité existe, aux USA, financée par des mécènes. Il n’est donc pas irréaliste de rêver un tel cadre. Outre l’argent, car les intervenants ne sont pas des bénévoles, la réussite est conditionnée à un savoir-faire particulier que le docteur Sara a accepté de partager.

Le scénario lui offre l’occasion de témoigner à visage découvert sur ses méthodes et son principe absolu de vérité (même si Emmanuelle Bercot le pousse à faire quelques entorses). Il se refuse à « peindre l’image en rose » pour rassurer le patient ou sa famille. Mais il martèle aussi qu’il ne faut engager « que » la bataille qu’on peut gagner. Je n’en dirai pas davantage car il a abondamment répondu dans la presse aux questions qu’on se pose à son propos, et tout cela est disponible sur Internet.

Le parti-pris du mélo, discutable au demeurant, permet d’éviter l’écueil du documentaire puisque 80% des dialogues sont authentiques. La réalisatrice a en effet entrepris un énorme travail d’enquête préalable en se rendant dans le service hospitalier de son mentor.
Elle est venue avec simplicité répondre sans détour à toutes les questions du public du Sélect d’Antony qu’elle va finir par bien connaître car ce n’est pas la première fois que Christine Beauchemin-Flot (ci-dessous) l’y invite.
Il était aussi intéressant d’attribuer à Benjamin le métier de professeur de théâtre parce que c’est une profession où l’on doit là aussi prendre soin des émotions des élèves. Les scènes de répétition sont des moments très forts qui contrebalancent celles qui sont tournées en milieu hospitalier.
Après La fille de Brest, elle démontre une nouvelle fois son intérêt pour la sociologie de la santé tout en surprenant les spectateurs. Bravo !

De son vivant d’Emmanuelle Bercot
Avec Benoit Magimel, Catherine Deneuve, le docteur Sara, Cécile de France, Oscar Morgan …
Date de sortie France : 24/11/2021
Distribution France : StudioCanal

Quelques autres films d’Emmanuelle Bercot comme réalisatrice : La Tête HauteElle s’en va où il est davantage question de joie, de légèreté et d’espérance. Comme co-scénariste, Polisse. Et en tant que comédienne exceptionnelle aussi dans Mon roi de Maïwen.

mercredi 24 novembre 2021

Ni russe, ni iranien, le caviar est aquitain à la Galerie Bartoux

Je ne suis pas une néophyte en matière de caviar. Je l'écris sans gloire. J'ai eu l'opportunité de visiter des élevages et de rencontrer des producteurs passionnés qui m'ont appris l'essentiel.

Depuis, tout en étant sensible à la cause animale je suis malgré tout admirative de leur travail et de leur acharnement à établir un cahier des charges qui vont leur permettre de protéger leur savoir-faire par une IGP (Indication Géographique Protégée) pour le caviar d'Aquitaine.

Ils sont quatre à oeuvrer en ce sens depuis 2013 et on espère que l'année 2023 verra la concrétisation de leurs efforts. Ils pratiquent un élevage éthique, avec une faible densité de poissons dans les bassins. Les esturgeons ne sont pas nourris avec des aliments OGM et ne reçoivent jamais d'antibiotiques.

Alors tant qu'à manger du caviar autant opter pour celui qui n'est ni russe, ni iranien, mais aquitain !

C'est ce que nous avons fait ce soir en nous rendant à l'invitation des maisons Perlita, Caviar de France et Sturia que je connais bien, et auquel le groupe Caviar House & Prunier s'est associé pour la conquête de l'IGP. Je vous invite d'ailleurs à lire ou relire ce que j'avais écrit sur le sujet, notamment il y a deux ans, à mon retour du Bassin d'Arcachon.
Il existe une quinzaine de galeries Bartoux dans le monde et c’est dans la galerie parisienne du 5 avenue Matignon que la soirée se déroulait, au coeur des œuvres des artistes. J'ai regretté un peu qu'ils ne soient pas présents (à l'exception du très discret 
Hom Nguyen). Sans prétendre à une visite exhaustive, il me semble logique de vous parler de quelques-uns.

mardi 23 novembre 2021

Le banana bread d'Olivia Potts … revu et amendé

Olivia Potts partage sa recette du gâteau à la banane p. 46 de son livre Une année douce-amère. J’adore ce type de gâteau et son mode opératoire m’a décontenancée. Et surtout je teste toujours avant de recommander un livre de recettes alors j’ai entrepris de vérifier moi-même.

Vous allez me trouver peu indulgente mais comme j’ai vraiment apprécié son témoignage sur la période de deuil (qui est le sujet principal du livre) je m’autorise à critiquer en vertu de l’adage Qui aime bien châtie bien.

Elle annonce une heure de préparation, ce qui est largement surestimé. Une demi-heure suffira à un débutant. Et en tout état de cause si la première chose à faire est de préchauffer le four j’objecterai qu’il n’a pas besoin d’autant de temps et que c’est un gâchis en terme énergétique.

A la croire il faut d’abord chemiser le moule à cake. Soit, mais le beurrer suffira amplement.

Venons-en aux proportions. J’ai respecté la quantité de beurre (125 grammes) mais je n’allais pas les malaxer avec 150 grammes de sucre roux muscovado (+ 85 de sucre blond muscovado) soit un total de 235 grammes. Un tel poids m'a semblé dément, d'autant que les bananes cachent des sucres lents et que l'auteure encourage à ajouter des bonbons (deux tubes de bonbons au caramel ou sinon des Michokos). J'ai donc réduit drastiquement à 150 grammes de sucre roux. Point barre. Et ce fut parfait.

Par contre, ce fut difficile d'incorporer le sucre (car il est en grosses paillettes) avec le beurre pommade. Il a fallu beaucoup d'énergie avant d’obtenir un «mélange léger et velouté, sensiblement plus pâle qu’au début». Toute pâtissière un peu expérimentée sait qu’il faut malaxer jusqu’à ce que le mélange «blanchisse». Et j’ai, à peu de chose près, réussi mais en remplaçant ma traditionnelle fourchette par un batteur électrique.

On ajoute ensuite un à un les deux œufs. Je plaide coupable, je n’ai pas lu attentivement et je les ai versés ensemble sur le mélange. J’en ai d’ailleurs mis trois. Cependant je les casse toujours un par un dans un ramequin avant de transvaser de manière à éliminer un œuf pourri (ça m’est arrivé).

On doit à ce stade écraser trois bananes dans le mélange, mais «pas au point de faire disparaître les morceaux» précise Olivia. J’ai pensé que si on incorporait ensuite le mélange de farine, la levure et le sel les fruits seraient indubitablement réduits en bouillie. J’ai donc opté pour commencer par la farine (250 grammes de T80, pour donner un côté un peu bis), un demi-sachet de levure chimique et une grosse pincée de sel vanillé. Avec l’intention de mettre ensuite les bananes.

Le mélange était si compact que pour absorber toute la farine il était flagrant qu’il était indispensable de le détendre (surtout qu'on me dit de ne pas trop écraser les fruits quand je les ajouterai). J’aurais pu employer du lait, ou de la crème fraîche. J’ai eu envie de tester avec 3 cuillères à soupe de café fort et le résultat m’a convaincue de recommencer. Le café se sent à peine et renforce la saveur du gâteau.
J’ai suivi scrupuleusement le conseil d’avoir fait séjourner les fruits non épluchés 24 heures au congélateur. Olivia a trouvé ce truc pour en accélérer le mûrissement et la sucrosité. On peut les laisser plus d’une journée d’ailleurs. Pour les décongeler, il suffit de les plonger avec la peau (elle prévient qu’elle aura viré au noir, mais j’ai été surprise de les récupérer juste brunes) dans de l’eau chaude entre 10 et 15 minutes. Elles ont dégelé en un temps record une fois plongées dans de l'eau bouillante (hors du feu, cela va de soi). Elles étaient molles quand j’ai retiré la peau, mais leur chair est restée parfaitement claire.

Après les bananes, j’ai  tenu à ajouter ensuite 60 grammes de noix fraiches parce que c’est un des éléments incontournables selon moi de ce type de dessert, que ce soit pécan, pistaches, amandes concassées ou noisettes …
Vous vous souvenez qu’elle incorpore à la fin des bonbons anglais. Je n’ai pas eu envie de sortir acheter leur ersatz (des Michoko) et j’ai opté pour 10 caramels que j'ai cassés en deux et posés sur la pâte une fois le moule rempli. Je les ai enfoncés un à un en espérant qu’ils fondraient à la cuisson. Ce ne fut que partiellement réussi (heureusement que je les avais cassés en deux) et j’ai un peu regretté de les avoir ajoutés. Il aurait été plus malin d’enrober les noix d’un caramel maison comme dans cette recette de brownie.
Ne restait plus qu’à enfourner 45 minutes à 180° chaleur tournante. Le temps préconisé était parfait. Le résultat fut satisfaisant. Suffisamment pour que je recommence avec cette recette, mais sans les bonbons.
Reste à décider laquelle des suggestions d’Olivia je vais maintenant tester … 
En attendant je me régale, avec ou sans coulis de mûres.
Je rappelle les références de son livre : Une année douce-amère Olivia Potts, traduit de l'anglais par Stéphane Roques, publié par Les Escales, en librairie depuis le 4 novembre 2021

lundi 22 novembre 2021

On est fait pour s’entendre de Pascal Elbé

Je suis allée voir On est fait pour s’entendre parce que j’avais envie d’un peu de légèreté.

La bande-annonce m’avait convaincue que Pascal Elbé (que je ne connaissais pas comme réalisateur) avait conçu une sorte de feel-good cinématographique. Un peu à l’instar des romans de cette catégorie dont on sait à l’avance que les héros surmonteront leurs problèmes, ce qui est somme toute rassurant et encourageant.

On a besoin de s’identifier à des gens qui pourraient être nous et leur manière de s’en sortir est inspirante.

Antoine (Pascal Elbé) semble n’écouter rien ni personne : ses élèves (qui lui réclament plus d’attention), ses collègues (comme Claudia Tagbo qui n’aiment pas son manque de concentration), ses amours (qui lui reprochent son manque d’empathie), sa soeur (Emmanuelle Devos) et sa mère (Marthe Villalonga) ... Et pour cause : Antoine est encore jeune mais a perdu beaucoup d’audition. Seul son ami (François Berléand) parvient à le supporter. Sa nouvelle voisine Claire (Sandrine Kiberlain), venue s’installer temporairement chez sa sœur (Valérie Donzelli) avec sa fille après la perte de son mari, rêve de calme et tranquillité. Pas d’un voisin aussi bruyant qu’Antoine, avec sa musique à fond et son réveil qui sonne sans fin. Et pourtant, Claire et Antoine sont faits pour s’entendre !

J’ai adoré ce film qui ne se prend pas excessivement au sérieux. C’est une jolie comédie et pourtant le sujet est doublement sérieux puisque la malentendante touche 466 millions de personnes dans le monde (Source OMS) dont 10 millions de français soit 16 % de la population. Après 50 ans, une personne sur trois ont des difficultés auditives, et plus d’une sur deux après 80 ans.

La moitié d'entre eux reconnaissent des répercussions sur leur vie quotidienne. Pourtant seulement 19 % des personnes déclarant présenter des troubles de l’audition ont un appareil auditif. Ce taux est de 25 % chez les 65-84 ans et atteint 34 % chez les plus de 85 ans (Source : DREES).

Pascal Elbé en est lui-même victime. Il était donc très bien placé pour nous en parler. Et à juste titre il fait remarquer que la surdité est propice aux gags alors qu'il ne viendrait pas à l'esprit de se moquer de la vie quotidienne d'une personne qui perd progressivement la vue.

Le terme même de "malentendu" n'est-il pas synonyme d'incompréhension ? En tout cas le réalisateur a conçu un scénario riche en rebondissements mais relativement pauvre en dialogues. Son film est peu bavard, propice à l'introspection, ce qui est reposant et permet de se projeter dans cet homme qui a envie qu'on le laisse tranquille. C'est aussi prétexte à revoir les plages de Cabourg et d'Houlgate. Une sorte de bouffée d'air pur et d'authenticité sous couvert de comédie romantique.

Ceux qui voudraient en savoir plus sur ce fléau pourront lire La vie en sourdine de David Lodge qui, lui aussi, rapporte sa propre expérience depuis le déni jusqu’à l’acceptation.

On est fait pour s’entendre de Pascal Elbé
Avec Pascal Elbé, Sandrine Kiberlain, François Berléand, Valérie Donzelli, Emmanuelle Devos, Claudia Tagbo, Marthe Villalonga …
Réalisé en 2019
En salle depuis le 17 novembre 2021

jeudi 18 novembre 2021

Frida. Viva la Vida, un documentaire de et par Giovanni Troilo

Quand André Breton qualifiait Frida Kahlo de "ruban autour d'une bombe" il faisait allusion à sa peinture. Mais on pourrait en dire autant de sa vie, maintenant qu'on la connait.

Giovanni Troilo a réalisé un documentaire qui présente les deux facettes de cette artiste : d'un côté, la révolutionnaire, pionnière du féminisme contemporain ; de l'autre, la femme, victime d'un corps torturé et d'une relation tourmentée. Ces deux aspects sont révélés au fil de la narration par le biais des paroles de Frida, tirées de ses lettres, journaux intimes et confessions privées.

Le film, que j'ai vu en avant-première au Rex de Châtenay, présente tour à tour entretiens, documents originaux, reconstructions captivantes et tableaux de l'artiste conservés dans certains des plus extraordinaires musées du Mexique, et notamment la Casa Azul (la maison bleue) qui était la maison de famille où elle est née et qu'elle habita avec avec son mari, le peintre Diego Rivera (8 décembre 1886 - 24 novembre 1957) et où je suis allée lors d'un de mes séjours au Mexique.

Frida Kahlo (6 juillet 1907 - 13 juillet 1954) est une véritable icône dans son pays. Son portrait est fréquemment représenté sur les murs de la ville, comme en témoigne la première photo que j'ai prise dans la capitale en août 2017. L'engouement qu'elle commence à provoquer en France est plus récent, même si elle est sans doute la femme et l’artiste mexicaine la plus connue au monde.
Pour ma part j'ai retrouvé dans le documentaire l'émotion que j'avais ressentie au cours de ma découverte de la Casa Azul, aussi bien les jardins, avec cette incroyable pyramide en réduction, qu'en intérieur quand on pénètre dans l'intimité de cette femme dont la vie aura été un champ de douleurs. Qu'elle ait pu clamer Viva la vida quelques semaines avant sa mort en 1954 est très caractéristique de son immense volonté de sublimation.
Le film retrace le chemin de croix de cette femme, souffrant dès l'enfance d'une poliomyélite, handicapée à la fin de son adolescence par un horrible accident de la circulation, qui fera trois fausses couches (à une époque où on n’aidait pas les femmes), sera opérée à de multiples reprises, portera des dizaines de corsets tous les plus contraignants les uns les autres, sera amputée de plusieurs orteils puis d'une jambe et qui mourra d'une pneumonie.

Peu d'êtres humains auraient été capables de produire une ouvre picturale aussi belle et aussi riche dans de telles conditions. On sait qu'elle peignait le plus souvent couchée et qu'elle s'est essentiellement représentée. Mais elle le fit avec un art aussi juste que particulier, intégrant des données très intimes et psychiques, en s'appuyant sur l’iconographie pré-colombienne qui était aussi une de ses principales sources d'inspiration
La relation avec son mari, célèbre peintre, de vingt ans son ainé, fut orageuse. Ils se séparèrent, habitèrent à San Angel deux maisons adjacentes (ci-dessus) avant de revenir plus ou moins ensemble à Coyocan. Je me souviens y avoir vu une énorme sculpture de batracien au pied de la haie de cactus. Surnommé le crapaud et la grenouille ce couple atypique a fait couler beaucoup d'encre. Ils se sont trompés mutuellement. Les aventures extra-conjugales de Frida étaient de notoriété publique, auprès d’amants parfois illustres, comme Trotsky, qui fut hébergé dans la Casa Azul.

Il est probable que derrière la violence de leur relation se cachait un immense amour comme en témoignent les images montrant l'urne aztèque en forme de crapaud dans laquelle Diego plaça les cendres de sa femme, sous un huipil et un châle de la défunte soigneusement pliés en guise de bouchon.

Tout ce qu'ils entreprenaient a marqué les milieux artistiques et politiques car leur engagement pour le communisme était très fort. Le couple partageait aussi une passion pour les civilisations pré-hispaniques. Frida portait avec fierté des vêtements et des parures traditionnels, se coiffant avec des bijoux anciens. Il faut d'ailleurs remarquer que beaucoup de femmes revendiquent le droit de les mettre encore aujourd'hui au quotidien, et pas seulement pour exécuter des danses sur les places des villages.

Je recommande à cet égard la visite du très beau musée du textile de Oaxaca.

La position de Frida mettant en scène sa garde-robe n'était pas exceptionnelle mais elle l'est devenue parce qu'elle était un vecteur de revendication dans ses toiles. Elle avait d'ailleurs fait la couverture de Vogue. Schiaparelli créa la robe "Madame Rivera". Christian Lacroix reconnut qu'elle fut une source d'inspiration et Jean-Paul Gautier lui dédia sa collection de l'année 1998.

Ce film retrace admirablement comment la peinture aura pris la place de tout dans la vie de Frida. Il est ponctué d'entretiens, d'images d'archives, et de vues aériennes magnifiques sur la ville de Mexico et au dessus de la Casa azul, et du site des pyramides de Teotihuacan. Les séquences de danses traditionnelles avec d'immenses robes blanches et des hommes sur échasses de la région de Tehuantepec sont très poétiques.

Frida. Viva la Vida, un documentaire de par Giovanni Troilo
Sortie nationale le 24 novembre 2021

mardi 16 novembre 2021

Une année douce-amère de Olivia Potts

Quel livre excellent ! Ce n’est pas une simple affaire que d’écrire un livre sur le deuil. Je ne sais pas si Une année douce-amère est totalement autobiographique comme le laisse supposer l’emploi du nom des personnages mais son à propos est exceptionnel.

Certes Olivia Potts est anglaise et on sent quelques distorsions propres aux différences d’usage avec les us et coutumes français, mais c’est mineur (et au demeurant cela ajoute un intérêt supplémentaire). Ses origines sont d’ailleurs surtout flagrantes dans le choix et les ingrédients des recettes de cuisine qu’elle partage avec nous.

Je n’avais rien lu d’aussi passionnant et d’aussi pertinent depuis J’ai réussi à rester en vie. Par contre, si j’avais ouvert celui-là alors que je me trouvais moi-même en pleine douleur, il n’en est rien en ce moment.

Si bien que je n’ai pas cherché de leçon de vie dans le témoignage de cette auteure, qualifié au demeurant de récit et non de roman. J’ai malgré tout voulu le lire comme un roman, pour mettre un peu de distance avec le sujet j’imagine.

Je ne lui ferais qu'un seul reproche, l’absence d’index des recettes, qui arrivent dans le texte avec un naturel aussi fort que si elle citait des paroles de chansons. Elles ne sont pas faciles à retrouver par la suite, surtout lorsqu'elles sont incluses au milieu d'un chapitre, et je fais profiter les lecteurs d'un récapitulatif en fin d'article.
J’en ai testé, car je ne m’emballe jamais sans avoir vérifié la pertinence de ce que je recommande et de ce point de vue je vous incite à la prudence. Les méthodes anglaises ne sont pas les nôtres. Je le démontrerai avec mon analyse de son Banana Bread dans quelques jours. Je vais donc me concentrer ici uniquement sur l’aspect littéraire et non culinaire.

La couverture est magnifique, avec ce gros plan dans lequel on ne reconnaît pas immédiatement une tasse de thé et où la demi rondelle d’orange semble comme figée sous une gelée. La couleur de la boisson est inhabituelle car on se serait attendu à plus sombre, alors que le liquide doré fait figure de glaçage d’un entremets ou de couche de caramel sur une crème catalane.

Il y a effectivement du sucré et de l’amertume dans les propos d'Olivia Potts. Dévastée par la mort de sa mère, elle remarque que son chagrin baisse en intensité quand elle fait de la cuisine, imitant en cela son nouveau compagnon, Sam, manifestement doué dans ce domaine.

Malgré la fatigue de son métier d'avocate, elle se met aux fourneaux pour préparer notamment des banana breads (p. 45). Petit à petit elle fait le bilan de sa vie professionnelle, ce qui nous donne l'occasion d'en apprendre sur le système judiciaire anglais où le bébé-avocat apprend le métier (p. 33 et 61). Elle détaille ses journées avec un humour très britannique (par exemple p. 76) et va jusqu'à justifier l'intérêt de porter la perruque.

Elle décortique la façon dont on analyse le processus de deuil, à travers des étapes qu'elle remet en cause (p. 98). Elle invoque un code de la tristesse (p. 51), joue à la bataille du deuil (p. 104).

Dans une seconde partie, à partir de la page 108 (alors qu'elle expérimente un Soda Bread) et parce qu'elle constate que son rapport au temps a changé, elle voit dans la pâtisserie le moyen de construire une nouvelle vie, et surtout de donner du sens à son existence sans sa mère. Elle quitte le barreau, s’inscrit au diplôme de pâtisserie du Cordon Bleu à Londres et plonge la tête la première dans le monde de la pâtisserie, de ses défis, ses frustrations et ses récompenses, offrant alors au lecteur des passages homériques dignes des défis auxquels sont soumis les candidats de l'émission française du Meilleur Pâtissier.

Ce témoignage semble très sincère. Il est donc émouvant. Mais il ne faudrait pas pour autant prendre ses recettes pour argent comptant. Outre leur caractéristique très britannique elles me semblent souvent étranges. Il faudrait peut-être connaitre (et apprécier)t le goût d'une tartine de Marmite pour en avoir le coeur net. Pourtant j'ai déjà feuilleté des livres de Jamie Oliver ou de Nigella (dont la salade niçoise est tout de même peu académique) qui sont ses mentors. Et exécuté plusieurs de leurs plats.

J'ai donc un certain recul sur l'aspect culinaire, ce qui ne m'a pas du tout empêché d'apprécier ses aventures en cuisine et le ton de ses confidences.

Je ne peux malgré tout pas faire l’impasse sur une grosse erreur dans la recette du pain irlandais (p. 110). Alors qu’elle vient d’expliquer que la spécificité est de remplacer la levure par du bicarbonate de sodium, d’où son nom de Soda Bread, j’ai la surprise de voir de la levure dans la liste des ingrédients et pas de bicarbonate. J’ai donc aussitôt vérifié. On n’est pas bloggeuse culinaire depuis près de quatorze ans pour rien. Je vous recommande sans réserve la version d’Edda que j’ai trouvée sur Un déjeuner de soleil. Je la connais personnellement et j’ai toute confiance en elle.

Une année douce-amère de Olivia Potts, traduit de l'anglais par Stéphane Roques, publié par Les Escales, en librairie depuis le 4 novembre 2021

Liste des recettes :
P.  21 : La tourte du berger
P.  46 : Gâteaux à la banane et aux Rolo
P.  60 : La tourte au poisson
P.  69 : Lemon Curd
P.  90 : Pizza
P. 110 : Soda Bread
P. 137 : Minestrone
P. 158 : Cantuccini
P. 174 : Pavlova fruit de la passion et chocolat au lait
P. 195 : Crème caramel au safran
P. 214 : Soufflés à la framboise avec une crème anglaise au beurre de cacahuète
P. 237 : Fondant chocolat speculoos
P. 248 : Pithiviers à la queue-de-boeuf et au Marmite
P. 284 : Tarte Tatin aux poires et au chai marsala
P. 300 : Choux au thé Earl Grey
P. 318 : Croustillant praliné chocolat au lait à la pointe de sel
P. 337 : Pain d'épices

samedi 13 novembre 2021

Aline de Valérie Lemercier

Je voulais absolument me faire ma propre opinion au sujet d’Aline de Valérie Lemercier. En sortant de projection je comprends le triomphe qu’elle a eue au festival de Cannes où son film était présenté hors compétition. Il est amplement mérité.

C’était surtout le travail de cette comédienne et réalisatrice que je venais voir. Je n’avais aucune curiosité malsaine à découvrir les dessous de la vie de la chanteuse internationale dont on nous prévient qu’il s’agit d’une fiction « librement inventée » mais je suis certaine cependant que le film est à 80% exact. Et cette inspiration est faite avec respect, ce qui n’exclut pas l’humour.

Le plus touchant c’est d’avoir réussi à en faire avant tout une magnifique histoire d’amour, entre parents et enfants, entre frères et sœurs, entre un homme et une femme.

Le casting y est pour beaucoup. Avec des acteurs québécois qui ne forcent pas sur l’accent, afin de rendre les sous-titrages inutiles. Pour une fois, on comprend leur langue et c’est assez jouissif. Il faut aussi saluer le travail de Brigitte Buc, la co-autrice de Palais Royal, qui signe le scénario avec Valérie.

En fait c’est toute l’équipe qui devrait être mentionnée car je n’ai remarqué aucune fausse note dans les décors, les costumes (même si on se doute qu’ils ont été adaptés, parfois ré-inventés), l’interprétation. La comédienne a eu la très bonne idée de ne pas chercher à imiter mais à incarner. Elle est doublée par Victoria Sio qui a réussi à maintenir sa tessiture entre la sienne et celle de Céline. Le résultat est bluffant.

Ce ne sont pas moins de 35 titres qui sont interprétés. Parmi eux le standard de jazz de 1947 Nature boy que Céline Dion reprit avec succès en 2002. Et puis Going to a town dans laquelle le chanteur canadien Rufus Wainwright, se disant « so tired of you America » annonça son départ de l'Amérique de Bush et prévint de son départ pour Berlin. Elle est placée fort à propos sur les images montrant la chanteuse décidant de laisser sa fabuleuse maison de Las Vegas. Et puis, bien sûr, à la toute fin, la reprise de la chanson de Charlebois alors qu’elle est tout sauf une fille bien ordinaire.

On est bouleversé à plusieurs moments, avec les larmes d’émotion qui débordent de nos yeux et puis, l’instant d’après, on peine tout autant à étouffer un rire.

Le film démarre avec une scène montrant la jeune femme vécue de blanc allongée sur un lit blanc, entre deux enfants, écoutant au casque la chanson Ordinaire de Charlebois, la main sur un paquet de mouchoirs en papier, sans plus d’information. On comprendra ultérieurement.

L’action commence véritablement après. Nous sommes au Québec en 1932. Un jeune garçon est rudoyé par son père qui lui vole son argent, ne lui laissant qu’une pauvre pièce de 50 cents. Au lieu de se décourager il y verra un porte-bonheur. L’enfant est musicien, accordéoniste. Plus tard il tombera en amour avec une jeune violoniste. Ils se marient et … clame aussitôt vouloir « vivre pour nous autres », c’est-à-dire sans enfants. Pourtant ils en auront quatorze et la dernière ne sera vraiment pas désirée. C’est Céline, pardon Aline, dont le prénom est prétexte à un hommage furtif à Christophe, décédé depuis, alors qu’il est de notoriété publique que c’est la chanson d’Hugues Aufray, Céline qui a inspiré la mère de al chanteuse.

On sourit de voir les premières scènes de la gamine car les fans de Valérie Lemercier ne pourront s’empêcher de faire le rapprochement avec un de ses sketchs parodiant l’école des fans de Jacques Martin. Sauf qu’ici elle est très sérieuse. Et quand elle chante Mamy blue on ne peut que l’écouter bouche bée comme le fait sa famille.
La mère joue un rôle essentiel et rare dans la carrière d’un artiste. Elle n’a pas la formation requise mais elle témoigne d’une compétence hors normes pour lancer sa carrière avec l’appui d’un frère ainé. Elle a une vraie carrure d’imprésario, de « gérant » comme on dit là-bas. La mère contrôle tout et voudrait intervenir dans ses choix amoureux. Elle agit pour le bien de sa fille et s’inclinera donc devant son choix. Cela aussi est remarquable car on sait que c’est aussi vrai que rare.

Valérie Lemercier a repris des expressions connues. Comme la comparaison avec un diamant brut. Mais elle rend autant compte de l’immensité du travail accompli, des leçons d’anglais, des cours de danse, jusqu'aux séances d’orthodontie, qui furent épargnées à Vanessa Paradis, autre jeune prodige auquel on pourrait la comparer et qui fait une petite apparition comme un hommage.

Outre la montagne d’efforts et de sacrifices, on revit certains soucis bien connus comme le problème de cordes vocales exigeant de ne plus parler pendant trois mois. Mais d’autres moments plus intimes ne sont que suggérés, par exemple la difficulté à devenir mère avec une photo de bébé (de la célèbre et géniale photographe Anne Geddes). C’est parfait d’avoir fait une quasi ellipse sur la maladie de son mari. On le comprend par un plan discret, de dos et on devinera plus tard qu’il est décédé. On épargne le pathos.
Les lieux de tournage ont été multiples, aux USA, en Espagne, en France, y compris la salle de l’Allegria du Plessis-Robinson que j’ai reconnue. Il y a bien entendu beaucoup d’effets spéciaux, de trucages à la Méliès, d’astuces pour rendre crédible l’interprétation du personnage par la même personne entre 5 et 48 ans.

Mais tout cela s’oublie au profit d’une très romantique histoire d’amour construite sur une « fidèle invention ».

On ne peut que s’incliner devant le résultat, parodier le dialogue en affirmant que nous aussi on l’aime gros, et retenir comme adage de faire comme tu veux, comme tu peux.

Aline de Valérie Lemercier
Scénario de Brigitte Buc et Valérie Lemercier
Avec Valérie Lemercier (Aline), Sylvain Marcel (Guy-Claude), Danielle Fichaud (Sylvette), Roc Lafortune (Anglomard)
Costumes de Catherine Leterrier
Décors de Emmanuelle Duplay

Photos : Jean-Marie Leroy

vendredi 12 novembre 2021

Joséphine B écrit et mis en scène par Xavier Durringer

On peut dire que l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon a de multiples conséquences. La première est de raviver l’intérêt pour cette grande dame dont j’ai surtout connu les vicissitudes. Je me souviens de reportages focalisant sur ses soucis financiers pour entretenir Les Milandes, une propriété acquise en Dordogne pour abriter la douzaine d’enfants de multiples origines qu’elle avait adoptés.

Parfois un bref extrait d’un de ses spectacles ponctuait l’émission mais je n’avais jamais rien vu de très détaillé sur son parcours. Je ne suis pas sûre d’ailleurs que cela existe. Nul doute que la télévision le programmera s’il y en a.

Xavier Durringer a donc eu une excellente idée de s’emparer de sa vie pour en retracer l’essentiel sans tomber dans le travers du biopic. Le spectacle, comme le titre peut d’ailleurs le suggérer, n’a pas pour ambition de viser l’exhaustivité. Il nous épargne par exemple sa fin tragique, et ses déboires avec certains de ses enfants.

Il a volontairement choisi de n’être pas chronologique, ce qui permet de ne pas la voir vieillir et de clore avec un de ses numéros les plus célèbres. Les applaudissements fusent sur un personnage qui est alors au sommet de sa gloire.

Le tragique de son enfance et les problèmes qu’elle a connus ne sont pas occultés (la scèbne de la mort du poulet est bouleversante) mais c’est une force de vie qui domine, grâce à une interprétation enlevée. Il y a beaucoup d’humour, ce qui correspond bien au caractère facétieux de Joséphine qui, sur scène, était un vrai clown.

Le spectacle s’inscrit aussi dans le contexte des premières émeutes raciales de 1917 puis dans le mouvement  des Droits civiques avec des évocations précises sur le rôle de Rosa Park, les marches et la mort de Martin Luther King. L’interprétation de la chanson de Nina Simone, Strange fruit, est particulièrement émouvante.

Il est intéressant d’apprendre que Joséphine Baker se sentait bien mieux acceptée en France que dans son pays. A cette époque, être noire à Paris ne représentait pas un handicap.

Joséphine B est présenté dans une ancienne salle de cinéma qui portait déjà ce nom, Né en 1932 dans l’euphorie du cinéma parlant, Le Passy s’était endormi en 1985. Aujourd’hui, cette salle de spectacles reprend vie pour devenir le Théâtre de Passy après d’importants travaux qui ont permis de retrouver une salle Art Déco de 200 places. De nombreux projets sont dans les cartons pour les mois à venir.

Joséphine B écrit et mis en scène par Xavier Durringer
Avec Clarisse Caplan Thomas Armand
Au Théâtre de Passy - 95, rue de Passy - 75016 Paris
A partir du 28 octobre 2021 
Du jeudi au samedi à 19h00 – matinée le dimanche à 16h00  
Location : 01 82 28 56 40

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