mardi 8 juin 2021

Le crépuscule des éléphants de Guillaume Ramezi

La couverture est ultra sombre, presque sinistre. De fait, les premiers chapitres du Crépuscule des éléphants sont lourds à supporter. Et puis l’intrigue policière se dessine, donnant envie au lecteur de poursuivre en se prenant au jeu de la vérité et en oubliant momentanément l’horreur du début et qui, on le sait, est malheureusement très plausible.

J'ai lu tout récemment un autre roman sur le même sujet La révérence de l’éléphant. Les questions de survie animalière sont plus que jamais d’actualité.

Une des croyances voudrait, et pour une fois elle ne porte pas tort aux éléphants, que si leur trompe se dresse en l'air alors il sera gage de bonne fortune et c'est la raison principale pour laquelle les statuettes sont majoritairement dans cette posture. Rien d'étonnant alors à ce que le pachyderme parcheminé de la couverture adopte une position différente.

Guillaume Ramezi défend cette espèce qui est gravement massacrée mais il aurait pu choisir le pangolin, lui aussi persécuté (p. 108). Cependant, vous comprendrez qu'il n'a pas la cote depuis qu'il est accusé d'avoir propagé le Covid à l'homme, même si, de toute évidence, ce n'est pas lui le responsable. Le trafic des animaux sauvages qui est dénoncé dans le roman n'est pas nouveau. Il a des ramifications sur plusieurs continents. C'est le trafic le plus juteux après celui des armes et de la drogue.

L'auteur a bâti une intrigue avec des personnages aux intérêts complexes. Ils ont leur part d’ombre comme le souligne habilement la citation de Malraux : La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache (p.110). On en comprendra la profondeur à la toute fin de l’histoire.

Les fidèles lecteurs de l'auteur auront malgré tout un a priori favorable à l'égard de deux d'entre eux, Camille qui était l'enquêtrice de L'important n'est pas la chute. Et Mathias, le héros de Derniers jours à Alep. Les trois romans peuvent tout à fait être lus séparément, et c'est heureux puisque les premiers sont en rupture. On peut néanmoins s'interroger sur cette récurrence. Elle pourrait bien perdurer dans l’œuvre de cet auteur. Et on espère que les éditions IFS republieront les premiers (French Pulp étant en cessation d'activité).

Guillaume Ramezi a visité de nombreuses réserves animalières pour traiter cette thématique qui lui tient à coeur depuis longtemps. Voilà sans doute pourquoi les détails zoologiques sont si multiples. Il rend hommage aux ONG qui restent un maillon essentiel en terme de protection même si certains gouvernements commencent à comprendre leur intérêt économique à préserver leur faune. Ce n'est pas demain la veille que le tourisme écologique pourra supplanter les safaris de chasse en terme de revenus.

Le crépuscule des éléphants se déroule au Gabon, où Guillaume n'a jamais mis les pieds mais d'une part y vivent encore beaucoup d'éléphants, on y est francophone, et il est de notoriété publique que c'est un des pays les plus corrompus au monde. Je suis étonnée que l’auteur n'ait pas eu peur de dénoncer de tels trafics. Surtout qu’il s’appuie sur des faits réels, qu’il énumère. Par contre, et il faut le prendre avec humour, il reconnait un point positif, le meilleur café au monde serait gabonais (p. 123).

L’affaire se déroule dans plusieurs pays en parallèle. On se croirait dans une enquête pour l’émission télévisée Envoyé spécial étant donné le sujet. Les ramifications sont complexes et la résolution est étonnante. Le roman est cependant réellement un roman policier, mais il est extrêmement sombre parce qu’on est tous concernés par la proximité de l’éventualité de la disparition totale des éléphants. Beaucoup de moments sont très anxiogènes. jJ vous garantis l'adrénaline et l'hémoglobine.

J'ignorais l'emploi de leur ivoire telle qu'elle est dénoncée à la fin du roman. Il y a 2 à 4% des éléphants qui naissent sans défense, et cette proportion serait de 30% aujourd’hui, comme si l’espèce s’adaptait pour survivre. Cela suffira-t-il à éviter leur extinction ?

A chacun de nous de militer à son niveau. Sachez qu'un programme d'adoption virtuelle des éléphants avec WWF est favorisé par cette lecture.

Le crépuscule des éléphants de Guillaume Ramezi, chez Phenix Noir, en librairie depuis le 21 Avril 2021

lundi 7 juin 2021

Quelque chose au côté gauche de Léon Tolstoï, mis en scène par Séverine Vincent

Je suis allée à la création de Quelque chose au côté gauche, d’après "La mort d’Ivan Ilitch" de Léon Tolstoï, librement adapté par Hervé Falloux et mis en scène par Séverine Vincent.

Le phénix renaît de ses cendres et la symbolique est évidente pour célébrer la reprise des spectacles en présence de public après cette année d’isolement sanitaire.

Mais si le nom de ce qui est présenté comme un festival est justifié, par contre le choix de l’affiche du spectacle est totalement décalé. Ce n’est pas parce qu’un énorme ours est assis à la terrasse du café située face du Théâtre de la Huchette qu’il était approprié de choisir cette peluche pour illustrer spectacle. Je cherche en vain le rapport entre cette image et la soirée que j'ai vécue.

D’ailleurs la pièce n’est absolument pas une promesse de renaissance, bien au contraire. Elle est carrément dramatique. L’issue ne fait pas de doute, pas plus que celle du film THE FATHER avec qui on peut établir un certain nombre de parallèles. A commencer par l’interprétation par deux immenses comédiens.

Hervé Falloux était très ému à la fin de cette première représentation dont il a plaisanté avoir oublié de régler les saluts tant les applaudissements et les bravos le cueillirent. A juste titre car son interprétation est bouleversante.

Il y avait pas mal de monde ce soir à la Huchette, même s'il faut relativiser en raison du taux d'occupation qui n'est pas encore revenu à 100%. Tout de même, il a grimpé depuis lundi dernier en passant à 65%. Un grand nombre de fauteuils sont encore recouvert de la housse blanche qui en interdit l'accès, créant une impression étrange puisque, sur la scène, ce sont de grands draps blancs qui cachent (aussi) le mobilier.

Hervé Falloux est lui aussi costumé tout de blanc, par le grand Jean-Daniel Vuillermoz, dont on ne présente plus le travail. Il a beau fanfaronner être le phénix de la famille et afficher un large sourire il y a un détail qui ne trompe pas : il a les pieds nus. Il nous apparait immédiatement frustré et déprimé.

Il campe un homme calculateur, qui n'est pas un filou tout en reconnaissant y ressembler, se payant du bon temps dans la haute société, devenu juge d'instruction dans la Russie tsariste, présidant le tribunal de St Pétersbourg avec compétence et froideur, ayant pris goût au pouvoir. Et pourtant il nous est sympathique, ce qui est sans doute le fruit du talent du comédien. La vie conjugale est une chose très compliquée, se plaint-il. Je trouve la paix et le plaisir dans le whist puis dans ma nouvelle charge de substitut.

Sept ans plus tard le voici est procureur, mais les soucis arrivent. Il perd deux enfants, loupe une promotion. Ses dettes s’accumulent. Il vit à la campagne, s’ennuie (quoi de plus normal ?) et s’angoisse. Il nous mime une crise de nerfs qui serait remarquée par le jury des Molières, si la manifestation a toujours bien lieu. Puis la vie reprend son cours. Bientôt tout roule de nouveau.

On le voit jubiler. Il nous raconte la satisfaction qu'il éprouve de décorer lui-même son logement, n'hésitant pas à grimper sur un escabeau. Il n'épargne pas ses peines pour arriver à un résultat qu'il qualifie d’exquis. Et tant pis s'il se cogne à une espagnolette de fenêtre au côté gauche. Un incident plus qu'un accident qui n'est peut-être qu'un simple bleu. Il n’empêche que la douleur va aller crescendo.

Mais, pour le moment, la vie d'Ivan Ilitch est encore gaie, agréable, bienséante, un terme qui va revenir régulièrement dans ses confidences. Progressivement on le perçoit de plus en plus hypocondriaque, multipliant les avis médicaux, tous différents, inévitablement. Un moment il se met à croire à une guérison par les icônes "pour guérir, c’est tout simple, il suffit d’aider la nature", ce qui fait bien rire le public.

Les soucis recommencent. La vie s’en va je meurs. Je ne veux pas mourir ! Son angoisse est de plus en plus évidente même si on peut songer à un épisode dépressif car il avoue le souhait d'être plaint. Je marche vers la mort, rabaissé par la bienséance. Tel est pris qui croyait prendre.

Le comédien exprime toutes les facettes de la personnalité du personnage. Avec son visage, sa voix, son corps. Il éprouve une difficulté touchante à enfiler sa veste correctement (comme Anthony Hopkins avec son pull dans The Father). On assiste à son délire sur une musique stridente et martelante, et pourtant il danse merveilleusement.

Il juge sa vie laide et insipide, s'interroge : as-tu fait les bons choix ? C’est à l’orée de la mort que le sens de la vie lui est révélé. La vie d’Ivan Ilitch est comme celle de Tolstoï, bourrée de contradictions, d’élans opposés, d’écartèlements. Finalement c'est au spectateur que sa question va droit au cœur sur le fait que la vie ait ou non un sens.

La pièce se termine sur la confidence d'avoir le sentiment d’avoir vécu dans le faux. Je veux racheter ma vie, murmure-t-il dans une demande de pardon simple et belle. Il était logique que les bravos fusent dès le noir de fin.

Quelque chose au côté gauche est le troisième volet d’une trilogie commencée en 1992 par Hervé Falloux avec le spectacle Mars qu’il avait adapté du roman éponyme de Fritz Zorn (qui avait été créé en 1986 par un jeune comédien suisse romand Jean-Quentin Châtelain, mis en scène par Darius Peyamiras). Il joua ce spectacle une centaine de fois à la Ménagerie de verre, au Théâtre Montorgueil, puis au Théâtre-Paris-Villette, avant de partir en tournée.

Le second volet fut Nuits blanches d’après la nouvelle "Sommeil" d’Haruki Murakami qu’il adapta et mit en scène au Théâtre de l’œuvre en 2015, avec Nathalie Richard comme interprète.

Les époques, les cultures, les continents, les sexes sont différents et pourtant la même difficulté à vivre, à exister, à sortir de la morbidité, de l’ennui, ou dans Quelque chose au côté gauche de la vacuité d’une existence mondaine et installée. A chaque fois, il faut la déflagration d’un évènement plus ou moins violent pour faire renaître les personnages de ces pièces.

Il faut ajouter qu'il y a trois ans, Hervé Falloux a eu "des problèmes de santé". S'il va bien aujourd'hui, et il. le démontre sur scène, les médecins n'étaient alors pas très optimistes. Les souvenirs de cette étape ont été son fil rouge pour l’adaptation de la nouvelle de Tolstoï. Ce que j’ai essayé de traduire, c’est le cheminement vers la lumière de cet homme égoïste, avide de reconnaissance et de plaisir vain. La maladie n’est là que pour révéler l’humanité d’Ivan Ilitch et donner un sens à sa vie. C’est un électrochoc. La pièce est le combat d’un homme contre lui-même, pour sa rédemption. Aucune intention d’un voyeurisme malsain pour la mort mais relater un chemin difficile, parfois drôle vers la vérité et la grâce.

Le défi est pleinement relevé.

Quelque chose au côté gauche de Léon Tolstoï
Aadaptation et interprétation par Hervé Falloux
Mis en scène par Séverine Vincent
Scénographie de Jean-Michel Adam
Lumières de Philippe Sazerat
Costume de Jean-Daniel Vuillermoz
Au Théâtre de la Huchette les lundis 7, 14, 21 et 28 juin à 19h30
Dans le cadre d'un nouvel événement Phénix festival.
Reprise au Studio Hébertot du 28 octobre au 27 novembre 2021
Réservations : 01 43 26 38 99
Durée : 1h10
Théâtre de la Huchette - 23, rue de la Huchette - 75005 Paris

dimanche 6 juin 2021

Petite maman de Céline Sciamma

Petite maman commence dans le noir et dans un silence extrême, discrètement perturbé par un tic-tac qui sera rejoint par des chants d'oiseaux. On découvre Nelly en pleine réflexion, faisant des mots fléchés avec une vieille dame. la caméra la suit, disant au-revoir à chaque pensionnaire d'une maison de retraite. Et je me dis que c'est une drôle d'activité pour une petite fille que d'être visiteuse en  EHPAD.

 Maman, est-ce que je peux garder sa canne ? La question n'apporte pas encore la réponse. En fait, Nelly a huit ans et vient de perdre sa grand-mère. Elle part dans la voiture de sa mère, Marion, tandis que le père conduit un petit camion. Les parents vont vider la maison d’enfance de Marion. Nelly est heureuse d’explorer les bois qui l’entourent où sa mère, enfant, construisait une cabane dont elle ne lui situe pas l'endroit exact. Un matin, la tristesse pousse Marion à partir. Nelly reste seule avec son père. On entend le bruit du vent qui se lève. C’est ensuite qu'elle rencontre dans ces bois une petite fille qui construit une cabane. Elle a son âge et elle s’appelle Marion. C’est sa "petite maman".

Céline Sciamma, on la connaît pour la réalisation de Tomboy, le scénario de Ma vie de Courgette, le magnifique Portrait de la jeune fille en feuElle a écrit un film intimiste, qui déroutera sans doute ceux qui sont habitués aux enchaînements de plans de quelques secondes. L’action se déroule si lentement qu’on a le sentiment de la suivre en temps réel, ce qui est une prouesse s’agissant d’un scénario qui jongle avec la temporalité. C’est que tout est affaire de sensibilité. 

Le film raconte -à travers les yeux de l'enfant- l’histoire d’une petite fille qui prend la mesure de la dépression de sa mère consécutivement au décès de sa grand-mère. L’aïeule, comme la mère, ont été atteintes d’une maladie et la mère en a été sauvée par une intervention chirurgicale sans doute traumatisante puisque elle n’en a jamais parlé à son enfant.

Il n'y a qu'un seul personnage masculin, très positif, le père, dont la patience n’a d’égal que l’immense liberté qu’il accorde à la petite fille. En cela le film est une sorte de manifeste pour une éducation bienveillante et permissive, s’appuyant sur les ressources psychiques des enfants à grandir harmonieusement. Peut-être la mère n’a-t-elle pas eu cette chance. 
Les costumes ont été choisis par Céline Sciamma de telle manière qu’on ne puisse pas dater la période avec précision même si on suppose être dans les années 60-80, une fourchette suffisamment large pour qu’ils aient pu être portés par n’importe quel enfant, en dehors de contraintes de mode. Et surtout par la mère comme par la fille, ce qui permet au spectateur de douter.

De la même façon, le paysage n’est pas réellement situé. Une sorte de forêt évoquant celle que traverserait le petit chaperon rouge pour aller voir sa mère-grand. A la différence qu’ici il n’y a pas de loup mais un enfant identique dont on comprendra qu'il s’agit de sa mère enfant. Même si les personnages parlent peu et que le mystère est épais on ne ressent pas d'angoisse.

On doit être au début de l’automne même si la saison n’est pas encore très marquée. C'est une anecdote mais j'apprendrai plus tard que l'équipe de tournage a ajouté des feuilles mortes aux couleurs éclatantes. Les maisons des deux petites filles sont rigoureusement identiques, avec la même porte secrète, le même papier peint d’origine dans la cuisine, le même carrelage dans la salle de bain. Une souche d’arbre sert de repères spatio-temporel pour annoncer les changements d’époque et progressivement s'installe le fantastique.

Si la maison a été construite en studio les extérieurs ont été tournés dans la région où la réalisatrice a vécu, l'Axe majeur de Cergy-Pontoise. Sur le côté de cette zone se trouve la pyramide de l'Ile astronomique que les gamines explorent à la fin du film. De 20 mètres de côté et 10 de haut c'est un empilement de 177 éléments de béton blanc, formant des sortes d'escaliers sur les côtés de la sculpture. Elle est le symbole d'un décalage de point de vue voulue par l'artiste Dani Karavan. Elle est creuse et ouverte.
C’est pas que tu oublies mais t’écoutes pas. La patience de l'enfant à l'égard de sa mère est inhabituelle venant d'un enfant. Mais sa ténacité aussi. Plus tard elle interrogera son père : Ça s’est bien passé l’opération de maman ? Je sais pas les vrais trucs, se plaint la petite fille.
L’empathie de Nelly à l’égard des adultes semble sans limites dès le début. Ses au-revoir sont sobres et touchants. La scène de la becquée quand elle glisse des biscuits apéritif dans la bouche de sa mère qui est au volant et qu'elle la fait boire à la paille avant de lui serrer le cou est d'une tendresse infinie. Le moment où elle barbouille le visage de son père de savon à barbe est chaleureux. L'épisode de lecture avec sa mère est très paisible, également quand celle-ci lui raconte ses peurs enfantines de voir apparaître une panthère noire au pied de son lit. Et tant d'autres … On jurerait que la confection des crêpes a été tourné en caméra cachée. Il est rare de filmer le bonheur simple, les rires. Rien ne semble joué. Et pourtant elles jouent sauf la scène du Cluedo qui, elle, est interprétée comme le serait une scène de théâtre.
J’ai beaucoup aimé ce film et je me suis permise d’intervenir auprès de spectateurs critiques à la sortie. Ils n’avaient pas compris la lenteur des plans, ni apprécié le jeu des jumelle, les estimant trop naturelles, alors que c’est pour moi une des forces du film. Il est certain aussi que nous n’avons plus l’habitude de voir des enfants qui n’enchaînent pas caprice sur caprice et qui sont capables de s’occuper avec trois fois rien sans avoir les yeux rivés sur un smartphone ou un écran vidéo. Nelly, elle, joue au jokari, aux petits chevaux, au Cluedo.
Ce dernier jeu est une métaphore de leur vie. Les secrets c’est pas forcément des choses qu’on cherche à cacher mais on a personne à qui le dire. Ce sera Nelly qui confiera à Marion petite fille le fin mot de l'histoire.

On reconnaît la signature musicale du précédent film de Céline Sciamma, une nouvelle fois par para One qui signe la Musique du futur sur laquelle Céline a écrit des paroles. La directrice de la photographie est Claire Mathon, une autre de ses complices habituelles.
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Lilies Films

samedi 5 juin 2021

Mes jardins de Paris d’Alain Baraton

Voici un livre qui me semblait être la bible indispensable pour l’amatrice de jardins que je suis. Hélas, pour être parfaite, il manque deux choses à Mes jardins de Paris : une carte situant chacun des jardins en question et un récapitulatif par arrondissement. La liste de la table des matières n'est de ce fait absolument pas utilisable pour programmer une visite. Ce livre est davantage un petit roman qu’un guide.

Evidemment on aurait aimé des photos mais le coût de l'édition aurait été prohibitif, on le comprend.

Il faut le lire de la première à la dernière page, ce qui prend un certain temps, et noter les lieux qui nous intéresse, s’en faire une liste pour ensuite songer à nous y rendre à la faveur d’un déplacement à proximité lors d’une prochaine visite dans la capitale.

Et comme les restrictions de couvre-feu s’éloignent et que l’été arrive nous allons pouvoir profiter davantage de ces lieux magiques car ils nous ressourcent avec la nature. Il faudra veiller tout de même à vérifier les horaires d’ouvertures et les conditions d’accès des jardins avant de vous y rendre.

Il n’empêche que je l’ai lu ce livre avec énormément d’intérêt. J’ai trouvé la classification des jardins originale et plutôt tentante comme approche même si, spontanément, je m‘attendais à une répartition botanique, du type grand/petit/intime/secret/exotique/fleuri/potager/à la française/à l‘anglaise … Les thèmes choisis par Alain Baraton sont inhabituels et nous amène à considérer les choses sous un autre angle.

Le texte consacré à chacun ne s’attarde pas souvent sur les plantations, ce qui est dommage, car c’est pour moi l’intérêt particulier de ces endroits. Je ne traverserai pas le Square Renoir en pensant au peintre, dont je sais qu’il n’y mit jamais les pieds, mais pour y trouver un arbre ou une fleur particulière, peut-être en rapport avec une de ses œuvres. Il aurait d’ailleurs été intéressant que l’auteur nous donne les clés de nomination des jardins de Paris. Si l’idée est simplement de rendre un hommage ou si l’intention de la municipalité est d’aller plus loin, mais je suis sans doute trop idéaliste.

Bref, pour mieux apprécier la justesse des propos, je me suis focalisée sur les jardins que je connais déjà afin de confronter mon propre avis à celui de l'auteur. J'ai trouvé le texte du Jardin de la Fondation Cartier (p. 86) remarquable de précision. Il rappelle son illustre occupant, René de Chateaubriand, et ses compétences en botanique. Allez voir le Parc de son ancienne demeure à Chatenay-Malabry pour en être convaincu !

Par contre, la page 89 consacrée au Jardin de la Pagode n'est pas à jour puisque je me souviens de la controverse  suite à l'abattage, le 11 mai 2020, de ses arbres centenaires. Le ginkgo, le marronnier, le hêtre pleureur ainsi que tous les hauts arbres qui surplombaient l'insolite pavillon, ont été rasés pour permettre la construction de deux salles en sous-sol. On promet en contrepartie un nouveau "jardin japonais".

Les connaissances de l'auteur lui permettent de situer les contextes historiques des créations des jardins qu'il a retenus. Je n'ai pas été surprise qu'il parle de l'action de Jean-Charles Alphand (p. 200) mandaté par le baron Haussmann pour végétaliser Paris et dont Anthony van den Bossche m'avait appris l'existence dans son livre Grand Platinum.

Quel étonnement de lire que le plus vieil arbre du Jardin des plantes est un robinier faux-acacia de 1636, que l'on doit à Vespasien Robin, qui a d'ailleurs donné son nom à l'espèce.

Je me souvenais du Jardin des Rosiers - Joseph Migneret dont j'avais remarqué l'abondance de cénaothes, d'orangers du Mexique et la présence d'un curieux figuier rampant. Par contre j'ignorais que les graminées décoratives, les Stipa tenuifolia, qu'on appelle aussi cheveux d'ange, avaient été semées en mémoire à la jeunesse des victimes de la seconde Guerre mondiale.

La description du Square Jehan Rictus, 14 place des Abbesses (p. 316) est fidèle. Vous remarquerez sur la photo ces carreaux de lave émaillée des "je t'aime" en 250 langues différentes qui font sa spécificité. Par contre, je n'ai rien trouvé sur le Jardin sauvage Saint-Vincent. L'auteur s'est peut-être comme moi heurté à porte close.
Ce fut une grande satisfaction de constater que beaucoup de jardins consacrent maintenant une partie de leur surface à un espace de culture partagée, sans doute par les habitants du quartier. C'est le cas dans le Square Giacometti, au 36 rue Didot. J'ai compris aussi que je connaissais imparfaitement ce 14 ème arrondissement où j'avais vécu, mais peut-être qu'il a connu des évolutions depuis mon déménagement qui remonte à quelques années. Ainsi je me promets d'aller voir à quoi ressemblent le Square de l'Aspirant Dunand, 20 rue Saillard, et le Jardin du Père Plumier, 112 rue de Vercingétorix, 

J'en sais plus sur le sujet en refermant le livre. Par exemple qu'il existe un Square Alice Saunier-Saité, un autre baptisé Danielle Mitterrand. Pas plus que le Square Sarah Bernhardt et le Square Alain Bashung dont il parait que l'ambiance est forestière (p. 21). J'irai y faire un tour quand je passerai à proximité. D'ailleurs, après l'avoir refeuilleté, j'ai relevé toutes les adresses et les ai classées par arrondissement. Je vais garder cette liste dans mon sac pour me guider. Et consulter régulièrement ce "petit" livre passionnant.

Mes jardins de Paris d’Alain Baraton, Mon Poche 2021

vendredi 4 juin 2021

The Father de Florian Zeller

Le film commence sur la musique du Roi Arthur de Purcell alors que Anne (Olivia Colman) presse le pas pour rentrer chez elle. Elle héberge désormais son père (Anthony Hopkins), âgé de plus de 80 ans, dont on comprendra progressivement qu'il est atteint de démence. Elle va tenter de l’accompagner le plus loin possible dans un labyrinthe de questions sans réponses.

Le titre, THE FATHER, mérite l’écriture en lettres capitales pour signifier combien ce père a dû être magnifiquement intelligent avant que la maladie ne grignote ses fonctions cognitives. Il subsiste des pétillances qui sont très jouissives à regarder. Plusieurs scènes sont très drôles. On rit beaucoup malgré la tension dramatique.

Nous sommes à Londres, à notre époque, et l’homme témoigne de façon récurrente son mépris pour les français qui ne parlent même pas anglais. C’est sa manière de témoigner son opposition au départ de sa fille pour Paris. L’annonce de cette nouvelle le déboussole … à moins que ce ne soit plutôt l’œuvre de la maladie.

Avant d’être un film, Le Père fut un énorme succès au théâtre, d’abord en France, avec l’exceptionnel Robert Hirsch qui reçut en 2014 le Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé tandis que sa partenaire, Isabelle Gélinas recevait celui de la comédienne. La pièce, qui est la septième de Florian Zeller avait été créée en septembre 2012 au théâtre Hébertot, dans une mise en scène de Ladislas Chollat. Elle s'y est jouée jusqu'en 2014 et a été reprise en 2015 à la Comédie des Champs-Élysées

Elle a par la suite été jouée dans le monde entier et a reçu de nombreux prix. Elle est, selon The Guardian, "la pièce la plus acclamée de la décennie" et selon le Times une des meilleures. Il n’empêche que la caméra est en quelque sorte l’œil amplifié du spectateur et que, du coup, le propos gagne à la transposition. D’autant que Florian Zeller a obtenu carte blanche pour diriger ses acteurs, écrire le scénario et concevoir chaque scène de manière à ce que le spectateur soit lui aussi autant perturbé que les protagonistes.

Car très vite, et bien plus qu’au théâtre, on perd le sens de la réalité et nous finissons par laisser échapper la logique. Plusieurs scènes se répètent, légèrement décalées, en particulier celle de la préparation d'un poulet pour le dîner. Ce quoi nous mettre la puce à l'oreille à la troisième reprise.

Je me suis repérée finalement aux meubles de la cuisine pour distinguer les moments rêvés par Antony, comme dans le film A beautiful mind le schizophrène reconnait ses crises au fait que la petite fille apparait toujours dans les mêmes vêtements démodés. Mais je ne suis pas certaine d'avoir tout compris correctement. Je ne pourrai pas jurer qu’Anne va effectivement venir s’installer en France (dans la version d'origine, française, c’était bien entendu en Angleterre qu’elle devait aller vivre).

Cela n'a bien entendu aucune importance, l'important étant d'avoir perçu de l'intérieur le désastre de la maladie d'Alzheimer. Anthony Hopkins est bouleversant de naturel. On y croit à tel point qu'on se retient de se lever pour le serrer entre nos bras. D'autant que son personnage porte son prénom. Et pourtant il n'y a jamais de moments tournés pour tirer les larmes du spectateur. La dignité est de mise jusqu'au bout et l'oscar est amplement justifié. Comme meilleur acteur pour Anthony Hopkins et celui du meilleur scénario adapté pour le tandem Zeller-Hampton.

Une première adaptation au cinéma avait été faite avec Floride de Philippe Le Guay avec Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain en 2015, dans des décors extérieurs, ce qui produisait un autre résultat.

The Father, texte, mise en scène et réalisation Florian Zeller
Avec Anthony Hopkins (Rôle : Anthony), Olivia Colman (Rôle : Anne), Mark Gatiss (Rôle : L’Homme), Imogen Poots (Rôle : Laura), Rufus Sewell (Rôle : Paul), Olivia Williams (Rôle : La Femme), Ayesha Dharker (Rôle : Dr. Sarai), Evie Wray (Rôle : Lucy) …

jeudi 3 juin 2021

Exit, comédie musicale de Stéphane Laporte et Gaétan Borg, composée par Didier Bailly

J'ai découvert Exit en avant-première presse aujourd'hui au Théâtre de la Huchette et j'ai été conquise. J'ose dire que c'est un coup de coeur.

Il est dans l'air du temps, quelques années après le vote qui a initié le Brexit. Il traite subtilement de l'ostracisme. Il est d'une très grande qualité musicale. Les voix des trois comédiens sont d'une justesse irréprochable (et quel bonheur de les entendre sans micro HF). Il ose commencer par la dérision, dans un humour très bristish et petit à petit prend de la profondeur. Il est drôle, souvent très, parfois à peine, régulièrement savoureusement subversif. Il fourmille de références culturelles, musicales, historiques, contemporaines (les cuisiniers des shows télévisés en prennent pour leur grade).

Faut-il que j'ajoute des arguments ? C'est un spectacle qui est beaucoup plus profond qu'il en a l'air … et la chanson ! Et après cette longue période sans théâtre, c'est le type de soirée qui fait vraiment du bien et qui peut rassembler tous les publics.

On nous annonce une comédie (musicale) romantique et c'est bien cela. Il est justifié de mentionner le caractère musical entre parenthèses parce que le spectacle n'est pas que cela. J'ai même été surprise par l'arrivée de la première chanson. Trop souvent les interprètes des comédies musicales sont d'excellents chanteurs mais de piètres acteurs. Ici pas du tout. Harold Savary, Marina Pangos et Simon Heulle ont les trois talents fondamentaux : chanter, jouer et danser.

La parenthèse ne signifie pas que l'aspect musical ait été sacrifié, loin de là. Les inspirations médiévales rencontrent les codes musicaux et sonores du jeu vidéo. Exit évoque l’orient avec "Aliénor aux croisades", Versailles avec "Marie-Antoinette et les moutons Danton", la musique des troubadours dans "Trouba-dance", lequel s'inscrit parfaitement dans des tonalités contemporaines de slam. On se régale.

Le décor est intelligemment conçu par Sandrine Lamblin pour occuper la minuscule scène de la Huchette sans qu'on ait de sentiment d'étouffement. Une astuce permet de projeter autant que nécessaire des captures d'écran pour que le public ne perde rien des jeux video dont la création s'effectue en live pendant la représentation. Les animations de Stéphane Gérard sont plutôt réussies, même si elles ne sont pas ma tasse de thé.

Les costumes de Julia Allègre sont efficaces. Les chorégraphies de Mariejo Buffon sont pertinentes et totalement appropriées, jamais superflues.

On boit plus de champagne que de thé mais on mange des huîtres. D'ailleurs nos voisins britanniques adorent les déguster chaudes, souvent enrobées de bacon. Je les rejoins puisqu'il y a quelque jours j'avais publié sur le blog une recette d'huitres au barbecue (et je vous jure que je ne savais rien du scénario du spectacle).
Les auteurs situent l'intrigue en pleine campagne du Brexit, en 2016, pour le référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Europe. C'est une toile de fond métaphorique, prétexte à faire osciller la vie affective des trois personnages. Les anglais hésitent. Le cœur d’une jeune scénariste de jeux vidéo balance lui aussi, mais entre un Français et un Anglais, tandis que son destin emprunte un chemin similaire à celui de son héroïne, Alienor d’Aquitaine. C'est une excellente idée de combiner tous ces ingrédients en rappelant un épisode peu connu de l'histoire commune de la France et de l'Angleterre qui ont bien failli être dirigés par la même maison royale.

La salle du théâtre devient une annexe d'un Eurostar, où nous accueille un chef de cabine qui rappelle les gestes barrières …Il a juste oublié de préciser que la sortie ne se fait pas sur la scène comme le rideau pourrait le faire croire (private joke que vous apprécierez après avoir vu la pièce). Nous voici embarqués au coeur de multiples confrontations des mondes (réel et virtuel), mais aussi des époques, au fil de pérégrinations musicales révélatrices de choix impossibles, et offrant de plus une issue inattendue… loin des classiques happy ends, ce qui est plutôt malin.

Comme Franck Desmedt, le directeur de la Huchette, a eu raison de miser sur une programmation qui fait une belle place au théâtre musical. Les derniers trophées de la comédie musicale ont été remis en juin 2019 et je ne sais pas s'il y aura bientôt de nouveaux, mais je parierais sur plusieurs statuettes pour Exit. Stéphane Laporte et Gaétan Borg avait reçu le Trophée du livret de Comédie Musicale pour la Cigale sans la fourmi où Marina Pangos et Simon Heulle étaient déjà distribués. Je les avaient vus au festival d'Avignon 2019.

La Huchette en avait gagné l'année précédente quelques-unes avec Comédiens ! 

Les touristes anglais ne viendront pas cet été, la faute au Covid plus encore qu'au Brexit. Dommage, car il aurait été intéressant de scruter leurs réactions face à l'exposition des rapports franco-anglais, houleux depuis si longtemps.

Exit, écrit par Stéphane Laporte et Gaétan Borg, composé par Didier Bailly
Mis en scène par Patrick Alluin assisté de Gaétan Borg 
Avec Harold Savary, Marina Pangos et Simon Heulle 
Arrangements musicaux : Jérémy Branger, Marie-Anne Favreau, Paul Cépède 
A partir du 5 juin au Théâtre de la Huchette (23 Rue de la Huchette, 75005 Paris)
du mercredi au vendredi à 21h10, samedi et dimanche à 15h00 (durée : 1h35 )
réservations : theatre-huchette.com ou 01 43 26 38 99 
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Fabienne Rappeneau

mardi 1 juin 2021

Le Bal de Diane Peylin

La citation qui figure sur la quatrième de couverture du livre de Diane Peylin est doublement représentative, de son style, et de l'état d'esprit dans lequel Le Bal m'a plongée :
" Il y a des jours où le temps s’arrête pour une longue respiration. Laissant naître des bulles d’air sous le crâne. Des jours entre parenthèses où les draps blancs des fantômes ne couvrent plus le regard des vivants".
Au cœur de l’été, dans un village du sud-est, Robin rejoint sa femme, sa fille et sa mère dans la maison familiale. Dans ce lieu gorgé de souvenirs, il va tenter de se réapproprier son corps meurtri après une longue maladie. Mais les blessures que l’on voit sont rarement les plus profondes. Au cours de ces semaines caniculaires, des tensions apparaissent à l’ombre du mûrier. L’heure est venue pour chacun d’oser dire les présences invisibles qui les ont éloignés les uns des autres.
J'ai énormément apprécié cette lecture, qui se savoure en sollicitant chacun de nos sens. C'est un bijou. Le Bal méritait que je trouve un mûrier comparable à ceux qui s'épanouissent dans le village familial de Robin pour placer le livre au centre de cette photographie.

Les phrases sont vives, souvent sans pronom. Elles sonnent tac-tac ou plutôt clac-clac comme le feraient des photos. Et voilà justement qu’elles apparaissent, ces photos, introduites par ces mêmes onomatopées. La première, page 43, et je trouve l'idée épatante de nous suggérer des clichés qui n'existent pas. On a tous comme Robin (p. 91) des instants qu’on voudrait fixer, mais qui s’échappent comme du sable entre nos doigts.

Ces instantanés surgissent à bon escient, réinventant aussi en quelque sorte le journal (p. 115).

Le bal est un moment essentiel de la vie de chacun des personnages. Il y en a donc plusieurs. Le lecteur retiendra celui qu'il aura préféré, avec les musiques de l'époque. Il pourra même danser lui aussi sur les musiques qui figurent sur la playlist (p. 187), téléchargeable avec l'application Lisez! que je recommande d'écouter sans aller jusqu'à conseiller de siroter une marquisette (p. 50) car j'ai obligation de rester dans la modération.

A propos de cette application, je pense qu'on pourrait aller plus loin en proposant aussi le téléchargement des photos mentionnées comme "existantes", même si leur pouvoir d'évocation est immense puisqu'il est dans la suggestion.

Comme je le mentionnais précédemment, cette lecture excite tous nos sens, la vue et l'ouïe évidemment, mais aussi le goût et l'odorat parce que Rosa est tout le temps en train de cuisiner, certes des plats simples, mais dont les parfums nous sont accessibles comme si on était invité à sa table. J'ai souvent senti le soleil brûler ma peau comme une caresse alors que je lisais, la plupart du temps d'ailleurs en extérieur. La nature est extrêmement présente dans ce récit. Autant qu'un personnage.

Nos souvenirs sont titillés. On m'a rabâché à moi aussi qu'il ne fallait pas mettre les citrons au composteur (p. 73). Et j'ai d'excellents souvenirs de parties de Mastermind (p. 100) dont j'ai encore la boite rangée parmi les jeux de société.

Chaque personnage est très typé et ses réactions au stress post-traumatique de la guérison sont particulières. Il m'a semblé que c'était un des axes majeurs de ce roman : comment peut-on supporter puis surmonter le "peu supportable", que ce soit la maladie, la mort, la perte d'un enfant, et même la vieillesse.

Rosa, la grand-mère, est une femme moderne qui n’était pas obligée de travailler autant qu’elle l’a fait comme photographe mais sans cela elle aurait vécu une vie plus terne, triste et frustrée. Elle part souvent en reportage, s'éloignant de son fantasque mari, Alexandre qui devait gérer, tantôt père magicien tantôt père pathétique. Les bons jours, il revêtait son plus beau costume, s’equipait de ses instruments, livres, épée, parapluie, objets incongru et occupait la chambre de son fils. Valeureux, conteur intarissable, danseur infatigable, il faisait le show pour que les crampes de douleurs deviennent des crampes de sourire, des crampes de rire. (p. 33) 

Le couple Robin-Suzanne est différent. Leurs caractéristiques se dessinent au fil des pages. Comme la relation entre Robin et son frère Elvis, vivant au Canada et communiquant par visio-conférence. Jeanne, leur fille, est très touchante dans l'attention qu'elle leur porte et dans sa manière de démarrer sa vie amoureuse.

L'auteure parvient à nous faire entendre la voix de chacun, quitte à employer une astuce comme le changement de typographie pour Robin ou le surgissement de photos pour Rosa. Elle raconte la vie sans occulter les drames, mais sans minimiser les petits bonheurs du quotidien. Diane Peylin a précisément l'art de raconter comment faire de ces petites choses des événements extraordinaires (p. 92). C'est une des réussites de ce livre plein d'amour et de pulsion de vie.

Le Bal de Diane Peylin, chez Héloïse d'Ormesson, en librairie depuis le 8 avril 2021
Photo de couverture Ben Zank 

vendredi 28 mai 2021

Plantes bienfaisantes, un carnet de notes des Editions De Borée

Je suis une grande consommatrice de carnet de notes. Je les aime plutôt petits, pas trop épais, à la couverture souple, pour ne pas alourdir mon sac. Les feuilles ne doivent surtout pas être blanches parce que cela me dérange d'écrire sur un papier qui reflète la lumière du soleil.

Qu'il soit ou non ligné n'est pas un critère. Par contre la présence d'un élastique est appréciable parce qu'elle garantit de ne pas perdre les multiples petits papiers qu'il m'arrive de glisser entre les pages. Et s'il a des coins arrondis c'est préférable car il sera plus agréable à manipuler.

Les carnets de papeterie des éditions De Borée ont toutes ces qualités plus une, qui est d'être enrichis d'aquarelles sur un thème particulier. Il en existe un avec des oiseaux et ce doit être bien utile de se promener dans la nature en l'ayant à portée de main. Deux autres sont consacrés à l'Auvergne, une région bien connue de l'auteur-illustrateur, Daniel Brugès.

L'univers des plantes médicinales m'est assez familier et j'ai apprécié à sa juste valeur celui qui s'intitule Plantes bienfaisantes. Pour les visuels et les caractéristiques des plantes, ainsi que leurs principales indications et pour sa praticité. 
J'ai été heureuse d'y trouver la bourrache et ses étonnantes fleurs bleues qui contrastent simplement posées sur une salade de tomates bien rouges. J'ai lu plus loin ue les feuilles de pâquerettes font de savoureuses salades au printemps. Oserai-je la recette de tisane de coquelicot ?
Les illustrations occupent une place harmonieuse par rapport à l'espace disponible pour écrire. Elles sont parfois discrètes, quitte à reprendre la même plante en la commentant davantage quelques pages plus loin. Voici à titre d'exemple ce qu'on peut lire de la chélidoine dont je connaissais son emploi contre les verrues :
L'auteur est précis et j'ai évidemment appris pas mal de choses malgré mes connaissances préalables L'éditeur prévient, à la fin, l'importance de ne pas confondre avec des plantes toxiques. Ce carnet est destiné à la prise de notes, pas à la cueillette. Il est un cadeau fort sympathique pour moins de dix euros.

Plantes bienfaisantes, illustré par Daniel Brugès, carnet de notes de 104 pages des Editions De Borée

jeudi 27 mai 2021

Pourquoi les spaghetti bolognese n’existent pas d'Arthur Le Caisne

C'est un de ces petits miracles inattendus des vide-greniers quand on tombe par hasard sur un auteur qu'on apprécie, et que l'on peut, pour une somme quasi symbolique, acquérir un ouvrage dont on sait à l'avance qu'on appréciera la découverte.

Je connais Arthur Le Caisne, avec qui j'ai eu l'occasion de discuter au moment de la sortie de son premier livre, La cuisine c'est aussi de la chimie. Je l'ai lu et relu régulièrement. Et prêté aussi beaucoup de cuisiniers.

Le titre de celui-ci, paru alors que le Covid allait bientôt nous éloigner des restaurants, n'était pas pour me faire peur. Je sais qu'Arthur va nous expliquer Pourquoi les spaghetti bolognese n’existent pas.

Cette question ne m'empêchait pas de dormir. Je savais qu'il fallait rincer plusieurs fois le riz blanc avant de le cuire mais j'ignore encore beaucoup de choses sur les pâtes. Vous devez penser que je vais vous donner la réponse à la question du titre du livre mais il vous faudra la chercher (p. 116), très argumentée, comme l'auteur excelle à le faire.

J'ai pioché une foultitude de secrets et de contre-vérités, à propos de plein de choses, comme je m'y attendais. Chacune des affirmations repose sur les études et expériences scientifiques les plus récentes, et est toujours livrée avec une bonne dose d’humour et de bienveillance.

Apprendre et comprendre pourquoi il faut saler l’eau de cuisson de certains légumes mais pas d’autres, pourquoi un pot-au-feu préparé la veille est meilleur, pourquoi il faut mettre les haricots verts à cuire à l’eau bouillante et les pommes de terre à l’eau froide (c'est comme certaines règles d'orthographe, j'ai du mal à le mémoriser).

Bien sûr, il y a des trucs et astuces très utiles, alors que d'autres informations sont plus anecdotiques. On sait que la tomate est un fruit mais moins que les fraises et les pommes sont des légumes, et bien entendu Arthur justifie l'affirmation selon laquelle tous les fruits sont des légumes, mais que la réciproque n'est pas juste (p. 170).

Ce livre aux allures de Quid répond à plus de 700 pourquoi, dont vous pourrez tirer la substantifique moelle pour régaler vos invités à l'apéritif, … puisque, après des mois de restrictions sanitaires, cette activité va être de nouveau permise.

Vous saurez tout sur tous les aliments, légumes, viandes, poissons, lait, pâtes, œufs, mais aussi les méthodes de cuisson, les batteries de cuisine, il apporte des réponses qui autrefois nous étaient transmises par nos grands-mères. Comme le secret de la bouteille pour rattraper une crème anglaise (p. 78). Ou du vocabulaire approprié. Ainsi on déveine un foie gras. On ne le dénerve pas.

Je tiens de la mienne une grande part de ce précieux savoir. Mais j'ai appris avec Arthur que le diamètre du rouleau à pâtisserie était déterminant pour obtenir une abaisse fine et régulière (p. 13) et je vais à l'avenir me servir d'une bouteille. J'ai compris l'intérêt de découpe d'une viande épaisse avec un couteau à pain (p. 18). 

Je savais que la cuisson du poivre le rendait amer et qu'il ne fallait pas l'acheter moulu. Mais j'admets désormais que le sel n'est pas un exhausteur de goût mais un modificateur de saveurs. Désormais, quand je le pourrai, je salerai mes viandes la veille de leur cuisson. Et je saurai comment obtenir une peau croustillante au poulet cuit au four (p. 134).

J'utilise énormément de feuilles de laurier mais j'ai appris l'intérêt d'en retirer la nervure centrale pour une meilleure diffusion des saveurs. Les plantes aromatiques doivent s'utiliser différemment selon qu'elles sont ligneuses (thym, romarin …) et alors être placées en début de cuisson ou herbacées (basilic, estragon) et alors en fin de cuisson. Il me reste à progresser dans la découpe et l'emploi des gousses d'ail et des oignons. Quant aux piments, sur lesquels je savais beaucoup de choses, Arthur m'apprend que ce ne sont pas les graines qu'il faut retirer mais la peau blanche pour qu'ils ne soient pas trop piquants. Cela ouvre des perspectives d'emploi des dites graines.

Et je suis bien contente d'avoir une preuve scientifique pour justifier de ne jamais conserver mes oeufs au réfrigérateur (p. 91), contrairement aux remontrances (donc injustifiées) qui me sont faites. Pareillement pour ne plus consommer la peau des pommes de terre.

Je vais améliorer ma façon de préparer les moules en les nettoyant à l'eau courante (on ne fait jamais tremper ces mollusques là) avant d'arracher leur byssus (p. 153). Depuis cette lecture, j'ai corrigé ma recette de moules marinières. Et je m'engage à avoir le réflexe de jeter l'eau des huîtres à leur ouverture pour qu'elles lâchent ensuite une seconde eau, qui viendra de leurs tissus et qui sera beaucoup plus savoureuse que la première qui n'est rien d'autre que de l'eau de mer.

Quant aux modes de cuisson des viandes, poissons et même légumes, j'ai déjà pris désormais la bonne habitude de mettre l'huile sur les aliments plutôt que dans le plat de cuisson, mais j'avoue qu'il me reste encore à apprendre. Ce livre m'est devenu indispensable !

Pourquoi les spaghetti bolognese n’existent pas d'Arthur Le Caisne, Marabout, collection Beaux-livres cuisine, en librairie depuis le 2 octobre 2019

mercredi 26 mai 2021

Sous le signe du chat de Luciano Melis

Si vous aimez les chats vous ronronnerez de plaisir en feuilletant Sous le signe du chat. C’est un petit livre qu’on peut glisser dans sa poche pour accompagner les trajets qui reprennent dans les transports en commun. Il faut prendre le temps de le déguster. Chaque extrait mérite réflexion. Voilà sans doute pourquoi il est classé par les Presses du Châtelet comme un outil de développement personnel.

Il est organisé en sept chapitres, après une préface de Macha Méril, connue pour ses talents de comédienne, comme de cuisinière, et pour son amour des chats. Les citations, extraits, proverbes, aphorismes se suivent, j’allais ajouter "sans queue ni tête" parce que, de mon point de vue, leur position est interchangeable.

Cet ouvrage n’est pas une dissertation sur la gente féline autour d’un axe thèse/antithèse. On y remarque même une citation du Petit prince de Saint-Exupéry qui concerne un renard (p. 16). Mais tout y est positif, ou à tout le moins neutre.

Les morceaux choisis sont brefs, ou longs, parfois entiers, comme le conte de Grimm (p. 208) venant de partout, de personnes célèbres contemporaines, d’auteurs historiques parfois oubliés, voire d'inconnus. Certains noms surgissent à plusieurs reprises comme Guy de Maupassant, Colette, René de Chateaubriand, Annie Duperey … dont on savait leur affection pour leurs animaux. Il y a aussi Georges Brassens, Anne Wiazemsky, Émile Zola, Tennesse Williams, Pablo Neruda, Amélie Nothomb (dans quelques lignes où il est aussi inévitablement question de champagne).

Françoise Giroud nous alerte avec humour : On ne possède pas un chat, c'est lui qui vous possède (p. 32). Il est amusant de retenir les noms de ces fidèles compagnons : Biscuit (A. Nothomb), Siki (Louis Nucera), Orange (M. Carême), Barre-de-Rouille (Joris-Karl Huysmans), Micetto (de Chateaubriand) ou neige (S. Mallarmé) …

Vous constaterez que l’auteur n’a pas oublié les classiques incontournables. Comme les Peines de coeur d’une chatte anglaise. Et le Journal d’un chat assassin d’Anne Fine (p. 181) dont j’aime tant le second degré. Les reproches du boulanger à Pomponette s’adressant en réalité à sa femme Aurélie, dans un dialogue superbement écrit par Marcel Pagnol, figurent p. 205. J’ignorais que Charles Baudelaire avait intitulé un des poèmes des Fleurs du mal Le chat (p. 156). En tout cas, preuve en image (ci-contre) que les chats sont aussi des lecteurs. Aldous Huxley doit avoir raison de préconiser d'en avoir si on veut écrire (p. 28). Mais attention, nous prévient Maupassant, les chats, c'est comme le papier, ça se froisse vite (p. 31).

Chacun glissera un marque-page pour repérer son morceau préféré. J’ai retrouvé avec bonheur le court poème de Maurice Carême, que j’avais appris à l’école maternelle (p. 85) :
Le chat ouvrit les yeux,
Le soleil y entra.
Le chat ferma les yeux,
Le soleil y resta.

Voilà pourquoi, le soir,
Quand le chat se réveille,
J’aperçois dans le noir
Deux morceaux de soleil.

Plusieurs extraits m’ont surprise. J’ignorais l’épisode du chat dans l’œuvre de Jules Verne (p. 185). De fait, ce petit livre donne envie de lire les ouvrages cités. Je regrette qu’il n’y ait pas de bibliographie récapitulative à la fin, ni d’index des noms cités.

Curieusement, les illustrations qui sont souvent charmantes, ne sont pas créditées. Il y aurait eu pourtant de quoi faire, entre les esquisses de chat de Léonard de Vinci, le Chat Botté de Gustave Doré, mademoiselle Mitoufle de Béatrix Potter, des sculptures égyptiennes, et bien sûr les tableaux des grands maîtres que sont Fragonard (le chat angora), Van Dongen, Goya, Renoir, qui en a fait plusieurs, comme également Matisse, surtout son Chat aux poissons rouges, subversif et humoristique, épatant de couleurs. Ceux de Carl Larsson (1879-1940) si différents des félins de Picasso évidemment. 

J'aurais aimé trouver aussi la Mona Lisa à tête de chat, un montage inspiré du tableau de Vinci en 2016 par Susan Herbert, le Salon de coiffure avec singes et chats (Barbierstube mit Affen und Katzen) du peintre flamand Abraham Teniers (1629-1670), Le chat et l’oiseau de Paul Klee.

L'éditeur aurait sans doute reculé face aux problèmes de droits de reproduction mais c'est dommage. Surtout quand je vois à coté d'une citation de Tomi Ungerer un croquis qui n'a rien à voir avec ce qu'il a fait, notamment dans Les chats (au Cherche-Midi en 1998). Ses mots sans son trait de crayon c'est comme du pain sans sel. Son graphisme est d'une efficacité diabolique.

Il y a tout de même des absents notoires comme Philippe Geluck dont je me promets d’aller admirer les œuvres exposés en ce moment sur les Champs-Elysées. Bref le sujet n’est pas clos. J'ai envie de recommander Eloge du chat de Stéphanie Hochet (souvent citée dans ce livre), le Chat du rabbin de Joann Sfar et aussi le dernier d'Evelyne Dress, Mes chats.

Luciano Melis est l’auteur de biographies de Lino Ventura (La Martinière, 2019), Jean Orizet et Garibaldi (Melis édition, 2002 et 2008). Aux Presses du Châtelet a paru L’Arbre philosophe (2017), anthologie des plus beaux textes de la langue française consacrés aux arbres, préfacée par Pierre Rabhi.

Sous le signe du chat de Luciano Melis, préface de Macha Méril, Presses du Châtelet, en librairie depuis le 18 février 2021

mardi 25 mai 2021

Le paradoxe d'Anderson de Pascal Manoukian

Pascal Manoukian connait bien l'univers pictural. Le paradoxe d'Anderson est enrichi de multiples références à des oeuvres majeures de la peinture. A-t-il, comme Pierre Bonnard, dont il nous rappelle qu'il venait en catimini dans les musées retoucher ses tableaux (p. 27), procédé lui aussi à des ajustements pour rendre encore plus juste le portrait qu'il fait de la France hachée par la "destruction créatrice" (p. 36) de ses outils de production, qu'ils soient industriels ou agricoles ?

Le paradoxe d'Anderson est d'une incroyable beauté et irradie d'amour. Pourtant, c'est un livre qu'il faut classer parmi les romans noirs. Si, à certains moments, on sent s'opérer une tendance au renversement de situation n'allez pas imaginer que la fin sera heureuse comme dans l'album des Trois brigands de Tomi Ungerer où la riche petite fille réussit à sauver sa peau tout en apportant le bonheur à ses ravisseurs.

Tomi avait publié cet album en 1968. On rêvait encore en ce temps là … Et ce ne sont pas les prières à Saint-Gilles sous l'arbre à loques, une tradition pratiquée surtout en Picardie et en Belgique (mais aussi sous une autre manière par exemple au Japon et au Mexique), qui seront d'une quelconque efficacité. D'ailleurs la plupart des ormes centenaires ont été touchés par la graphiose et ont dû être abattus dans les années 80. Il n'y a pas que les usines qui disparaissent.

Les gens de ma génération ont été quasi harcelés par leurs parents qui opposaient l'injonction "Passe ton Bac d'abord" à toute demande d'émancipation ou de distraction. Ils en avaient été privés alors, forcément, ils croyaient que les diplômes auraient vertu de pass économique pour leurs enfants dont ils rêvaient qu'ils auraient une vie meilleure que la leur.

Rétrospectivement, on peut considérer que leur vie aura été plus belle. Toujours est-il qu'aujourd'hui les niveaux universitaires ne protègent de rien, surtout quand on est issu d'une famille ouvrière.

À 17 ans, Léa ne s’en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. La famille habite dans le nord de l’Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le Bac, section "économique et social". Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d’imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd’hui le détruit. Comme le paradoxe mis en évidence par le sociologue américain Charles Arnold Anderson (1907-1990) en 1961. L’acquisition par un étudiant d'un diplôme supérieur à celui de son père ne lui assure pas, nécessairement, une position sociale plus élevée.

Cette dure réalité, on la connait bien. Elle est développée dans plusieurs des romans de la sélections des 68 premières fois, récemment chroniqués. Je ne citerai que Les nuits d'été où Thomas Flahaut reprend la même thématique, en l'installant en Franche-Comté.

La différence avec l'oeuvre de Pascal Manoukian est que d'une part elle est antérieure (comment ai-je pu ne pas le lire à sa sortie en 2018 ?) et que son livre réussit la prouesse de nous laisser de l'espoir, même si, arrivée à la page 80 je me doutais que tout ne soit déjà "plié". Qu'allait-il se passer de pire, ou de meilleur, au long des 200 pages restantes ?

Le style est extrêmement vif, plaçant le lecteur en immersion avec des personnages décalés, et néanmoins très représentatifs de celle que les journalistes caractérisent de "France d'en bas". Deux ans après sa publication il n'a rien perdu de son dynamisme. Et de sa valeur d'alerte. Comme s'il n'était quand même pas trop tard pour inverser le processus. Il donne quelques pistes et nul besoin d'être docteur en économie pour les comprendre et agir plutôt que de se sentir coupable mais soulagé que la crise touche (pour le moment) d'autres personnes que nous (p. 50).

Le personnage de Léa est à ce titre porteur d'espoir. Elle a appris que dans l'Acatama les paysans ont résolu le problème de l'eau en tendant des filets au sommet des montagnes qui surplombent le désert. Le matin, les brumes de chaleur montent, alors les nuages se prennent dans les mailles et perlent en millions de gouttelettes. (.…) Depuis, elle veut partir travailler partout où ce qui ne vaut plus rien chez nos a encore de la valeur (p. 70).

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence Capa, il se consacre à l’écriture. Il a notamment publié, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017). 

Le paradoxe d'Anderson de Pascal Manoukian, éditions du Seuil. Rentrée littéraire automne 2018

dimanche 23 mai 2021

Les monstres de Charles Roux, chez Rivages

Les Monstres
, voilà un titre qui est loin d’être original. On peut penser au film réalisé en 1963 par Dino Risi avec Ugo Tognazzi, Vittorio Gassman. Et plusieurs romans portent déjà cet intitulé. Le risque de confusion est donc grand.

Il l'est d’autant plus qu’un terme pareil évoque quelque chose de particulier chez chacun d’entre nous. Pour moi, un monstre c’est quelqu’un qui se comporte d’une manière abominable, spécialement psychiquement. Je n’ai rien relevé de semblable au cours de ma lecture (mais je ne suis pas allée jusqu'au bout). Plus les pages se tournaient, plus je me demandais où Charles Roux voulait en venir. La récurrence du mot "monstre" et de ses déclinaisons, monstrueuse comme monstruosité, ne m’éclairaient pas davantage. Les pages suivantes seraient elles plus lumineuses ?

Si modeler en terre glaise une figurine qui semble asexuée relève de la monstruosité alors c’est une grande partie de l’œuvre de Picasso qu’il faudra étiqueter sous ce terme. Et que dire des personnages des films de Fellini ? Je ne suis pas convaincue que le mot colle bien aux questions d’identité et de genre, car j’ai bien entendu fini par comprendre sur quel chemin on voulait me pousser.

L’éditeur présentait le roman de manière attrayante : Lors d'un diner-spectacle dans un restaurant tenu par une sorcière, au coeur d'une ville de béton sur laquelle plane une menace invisible, un homme et une femme se rencontrent.

Il est certain que le comité de sélection des 68 premières fois a vu dans ce premier roman l'audace que l'éditeur souligne aussi dans son argumentaire. Pour ma part, j'ai apprécié autrement plus "le fascinant mystère de l'identité" avec le roman de de Julien Dufresne-LamyMon père, ma mère, mes tremblements de terre à la rentrée littéraire de septembre dernier.

Pour la seule et unique fois dans la sélection de cette saison je n'irai pas jusqu'au bout, et ce n'est pas parce que le livre dépasse les 600 pages. Mais j'ai eu tant de bonheur de lecture avec les autres que je le referme sans regret au bout de la centième.

J'ai tout de même lu les deux derniers chapitres avant de me lasser définitivement. Le monstre invisible était imprimé parfois plusieurs fois sur la même page. Je restais sur mon impression …Toutefois, n'étant pas femme à renoncer et ayant lu des avis dithyrambiques j'ai contacté les lecteurs/trices en question pour connaitre le fin mot de cette aventure. Tout se joue dans ce fameux dîner-spectacle que j'avais loupé. Et pour cause : on me prévint qu'il fallait pousser jusqu'à la page (j'allais écrire la porte) 250.

Je suis perdue par ce bouquin. Je ne peux pas dire que je n'aime pas. Disons que je m'ennuie comme à un repas de famille qui se traine. Me voici tout de même rendue p. 313 et ils ne sont pas encore rentrés dans le restaurant. Suspense ! Je n’ai jamais lu à ce point en diagonale. Pourtant c’est très bien écrit, là n’est pas le problème. Il n'empêche que 600 pages … c'est en soi déjà monstrueux.

J'accompagnerai David et Alice à ce repas mais … moi aussi je ferai patienter ce pavé. Chacun son tour. D'autres livres m'appellent qui asticotent davantage mon appétit.

Les monstres de Charles Roux, chez Rivages, en librairie depuis le 6 janvier 2021

samedi 22 mai 2021

Des huitres au barbecue ? C’est délicieux

 

C’est un ostréiculteur d’Oléron qui m’a convaincue de tenter ce mode de cuisson et, depuis, j’en fait régulièrement. Dès que je peux acheter directement des huitres chez un producteur, de manière à être sûre de leur qualité.

Je profite de me trouver dans la seule région de France qui a acquis depuis 2009 une IGP (Indication géographique protégée) pour les huîtres affinées à Marennes‐Oléron. C'est le terroir dont elles dépendent qui les rend uniques : plus de 3 000 hectares des rives de la Seudre à la côte Est de l’île d’Oléron, en passant par la côte de Bourcefranc-Le-Chapus au Port des Barques.

J'apprécie la Fine de Claire qui est un type d'huître creuse tout d'abord élevée en mer et ensuite en claire où elle est affinée entre un et deux mois, au minimum 28 jours, à raison de 3 kg par m².

Les claires sont des bassins creusés en sol argileux, naturellement imperméables et de faible profondeur. Elles sont séparées par des talus alimentés en eau de mer par un réseau de chenaux communiquant avec la mer. Beaucoup de producteurs ont reconvertis d'anciens marias salants à cet usage. Le fond peut se recouvrir d'une algue verte qui pénètre dans les huîtres et leur donne une belle couleur et cet arôme particulier du terroir, qui se prolonge longtemps en bouche.

Elle a une odeur marine agréable et surtout une saveur salée, vite supplantée par une saveur sucrée qui va prédominer. Ces huitres ne sont commercialisées que du 1er novembre au 31 mars. Nous sommes en mai et à partir de ce mois, qui n’est pas en "r" on peut malgré tout continuer la consommation de ces mollusques, provenant de pleine mer. Traditionnellement on évitait la période mai-août depuis l'époque de Louis XIV pour éviter des problèmes d’intoxication, dus à un transport ne maitrisant pas les fortes chaleurs.

Il faut juste savoir qu’elles sont plus grasses, presque fondantes, avec un goût de crème que j’aime bien et qui convient à cette préparation. Si l'on choisit des Spéciales elles seront plus charnues du fait de la concavité de leur coquille. Quant au numéro, plus il est petit plus l'huitre est grosse. étant en zone de production (et de prix plus abordables qu'en région parisienne) je peux m'offrir des numéros 2 (86 à 110 grammes), soit le double du numéro 5.

La préparation est ultra simple. Je prépare un mélange de beurre (à température ambiante)-ail haché-fines herbes (cette fois je n'avais que de la ciboulette mais du persil aurait été parfait) que je dépose dans les huitres ouvertes (photo ci-contre).

A propos je rappelle qu'il faut acquérir le réflexe de jeter l'eau des huîtres à leur ouverture pour qu'elles lâchent ensuite une seconde eau, qui viendra de leurs tissus et qui sera beaucoup plus savoureuse que la première qui n'est rien d'autre que de l'eau de mer.

On les dépose sur la grille du barbecue et on surveille jusqu'à ce que le liquide contenu naturellement dans la coquille se mette à frissonner.

il est probable que la durée de la cuisson soit une question de goût. l'essentiel est de ne surtout pas surcuire (la photo en gros plan montre que l'aspect n'est pas modifié après cuisson).
Je sers dans une assiette adéquate, avec une décoration locale, un morceau de bois flotté ramassé sur la plage, quelques petits galets (que je rapporte en bord de mer en fin de séjour). Il y avait cette fois ci des filaments de goémon séché qui sont du plus bel effet.
On déguste à la petite cuillère pour ne pas risquer de se brûler les lèvres sur la coquille. Comme boisson, un vin local, plutôt sec. Il existe de nombreux vignerons sur Oléron qui, après la Première guerre mondiale, comptait alors 2000 hectares de vignes.
Si aujourd’hui, l'économie est essentiellement basée sur le tourisme et l’ostréiculture, la culture de la vigne s’est maintenue après l’épidémie de phylloxéra qui toucha l’île vers 1890. À cette époque, les propriétaires terriens en faillite, ont revendu leurs parcelles à leurs ouvriers viticoles. La plupart possédaient déjà quelques ceps sur les terrains sableux les plus exposés à la mer mais épargnés par le puceron ravageur, dans une zone au nom évocateur, les "sables vigniers". Il importèrent des plans de vignes américains beaucoup plus résistants aux maladies. Mais pour conserver la saveur et la qualité du vin, il greffèrent ces pieds à d’anciens ceps français.

J'ai goûté quelques vins du chai Favre, une exploitation familiale est présente depuis plusieurs générations au hameau de la Fromagerie (6 Route de l'Étang, 17310 Saint-Pierre-d'Oléron - 05 46 47 05 43). Soucieux de la qualité des produits, de la santé des hommes et de la protection de l’environnement, le vignoble a été converti à l’agriculture biologique en 2010. Cette expérience de plus de dix ans est la plus importante sur le territoire de l'île. Et comme les étiquettes sont réussies ! Elles feraient oublier qu'il faut toujours consommer avec modération.
Personnellement je n'ai pas (en général) de penchant pour le Sauvignon qui bénéficie pourtant d'une renommée internationale parmi les vins fruités et ronds. Ce cépage est majoritairement présent sur le vignoble Charentais. Et pourtant celui-ci est excellent.

Je préfère le Colombard, un des plus anciens cépage de la région charentaise, issu du croisement naturel entre le Gouais et le Chenin. Voilà pourquoi j'ai apprécié le Péchapié. un vin blanc sec biologique d’assemblage, réunissant les caractéristiques des deux cépages Sauvignon et Colombard. C'est un vin léger et rafraîchissant qui allie subtilement la vivacité et le fruit. 

Pour un repas de fête on se tournera vers le Grain Marin, Il est majoritairement issu de cépage Sauvignon, mais associé à une once de Chardonnay, ce qui lui donne de la douceur. Il est fruité, rond et boisé car il est vinifié en fût de chêne. Il y séjourne environ 8 mois avant d’atteindre sa maturité.

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