mercredi 24 mars 2021

Slam de Partho Sen-Gupta

SLAM est un film bouleversant, réalisé par le cinéaste français d’origine indienne Partho Sen-Gupta avec une équipe et des acteurs internationaux.

Les thèmes abordés sont universels : l'assimilation culturelle, l'islamophobie et l'extrémisme religieux, dans un contexte d'emballement médiatique. Mais dans un pays dont on ne sait pas qu'il connait ce phénomène, puisque le film a été tourné en Australie.
Ameena (Danielle Horvat) est une jeune rebelle. Elle vit avec sa mère, une réfugiée palestinienne. Elle est militante et féministe. Elle porte un hijab par choix mais cela ne l'empêche pas de participer régulièrement à des concours dans lesquels des poètes interprètent des slams.
Les lettres S-L-A-M sont d'ailleurs écrites sur les phalanges de sa main. Ses performances sont hypnotiques et passionnées. Sa chambre est couverte d'affiches pour la liberté de la Palestine et la lutte contre le racisme.
Son frère Ricky (l'acteur palestinien Adam Bakrin'est pas engagé politiquement. Il est marié à une jolie australienne avec qui il va bientôt avoir un troisième enfant. Il dirige un petit café et évite de parler de politique. Ricky se sent très australien. Il s'est éloigné de sa sœur Ameena parce que leurs modes de vie et de leurs convictions politiques sont très différentes.
Un jour, Ameena disparaît. L'officier de police Joanne Hendriks (Rachael Blake) commence à enquêter sur cette disparition, mais c’est l’emballement médiatique. Une vidéosurveillance montre une femme qui ressemble à Ameena dans un aéroport en Turquie, et un média annonce qu'elle aurait épousé un djihadiste. Bien qu'il ne soit pas soupçonné de terrorisme, la vie de Ricky est bouleversée, par l'enquête policière et les paparazzis. Le jeune père se rend compte qu'il n'est pas totalement considéré comme un australien. C'est toujours un "wog", d'après un ami d'Ameena, un citoyen de seconde zone, et il va devoir se confronter au racisme et à l'islamophobie.
Ce film se suit avec une angoisse qui monte crescendo bien que la policière ne soit pas bloquée sur des idées reçues, bien au contraire et malgré le soutien que la famille australienne témoigne à Ricky. Mais on comprend que l'opinion publique, manipulée par les médias, est proche de basculer dans un nationalisme alimenté par une xénophobie grandissante.

Il aborde un aspect que nous ne connaissons pas en France, la dénaturalisation. Il s'agit de la perte de la nationalité pour soi et toute sa famille en cas de soupçon d'activité djihadiste. Dans un tel contexte Ricky ne sait pas quel comportement adopter, en particulier vis à vis de sa soeur, s'excuser ou tenter de la comprendre ? Mais surtout faire la lumière sur sa disparition.

Le film est dédié à la militante féministe Candy Royalle (décédée des suites d'une longue maladie en 2018) qui a écrit le texte clamé par la comédienne.

J'espère qu'il pourra bientôt être à l'affiche car il est sensible, militant et fort réussi. sa sortie est sans cesse repoussée pour les raisons sanitaires que l'on connait. Voici pour le moment la bande-annonce :

Photo Bonnie Elliot pour Waynapitch

lundi 22 mars 2021

Les orageuses de Marcia Burnier

Pour moi, ce livre arrive une année trop tard. Le public est repu de tant d’histoires de violences faites aux femmes qu’il peut penser qu’il a entre les mains un roman de plus sur le même thème.

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il demeure essentiel et j'ai énormément apprécié Les Orageuses tout en estimant que Marcia Burnier n'est pas allée trop loin en décrivant les plans d'action de ses sorcières, sorte de surnom affectif qu'elle donne à ses personnages féminins.

Pour résumer, ce sont les péripéties d'un gang de filles décidées à reconquérir leur estime de soi, perdue après un viol.

Ce livre est féministe, mais il n’est pas un réquisitoire contre les hommes. Or il le pourrait légitimement … après des siècles de droit de cuissage.

D'ailleurs je recommande à celles, et à ceux, qui continueraient de croire que tout va pour le mieux dans notre monde d'écouter Andréa Bescond (vous savez, celle qui a écrit et joué au théâtre Les Chatouilles) parler à propos de l’éducation des hommes. Et surtout de voir, dès qu'il sera de nouveau à l'affiche, le bouleversant, et néanmoins drôlissime Caroline Vigneaux croque la pomme.

Je pourrais tout autant suggérer Pompiers, pour comprendre comment une femme peut avoir du mal à imposer le "non", ce petit mot si important chanté par Angèle, et qui figure en bonne place dans le roman :  non c’est non (p. 30). Même si Les non qu’elle opposait n’avaient pas de valeur. Ils étaient comme du silence (p. 40-41). C’est très bien vu et on peut penser alors particulièrement aussi au contexte du viol conjugal.

A tous ceux et celles qui estimeraient que Marcia Burnier exagère je rappelle (ou j'apprends) que fut un temps où avorter était un crime, donc passible de la cour d'assises. Le viol n'était alors qu'un (petit) délit. Voilà comment et pourquoi le violeur de la jeune fille que Gisèle Halimi a défendu au fameux procès de Bobini avait pu "dénoncer" sa victime et obtenir en échange une remise de peine car il était passible de correctionnelle pour un (autre) méfait qu'il avait commis. Monstrueux, non ? Courrez voir Hors-la-loi de Pauline Bureau dès que le spectacle sera reprogrammé dans les théâtres!

C'est donc sans surprise que j'ai découvert que le personnage de Lucie comparait le traitement des affaires de tribunal correctionnel à celles de viol. Comme s’il y avait deux poids deux mesures. Et bien que le viol soit désormais catalogué parmi les crimes (et pas un délit), donc reconnu comme une des plus graves infractions, y compris le viol conjugal.

Ce type d'éclairage rend paisible la lecture des Orageuses. Le thème n'est d'ailleurs pas nouveau. Il a été traité, de manière plus comique et très fantaisiste par l'américaine Fern Michaels dans Vengeance à temps partiel. Et plus récemment, dans un autre contexte, par Erri de Luca avec Impossible.

Ces trois ouvrages posent la question de la légitimité qu'il pourrait y avoir à se substituer à la justice quand celle-ci fait défaut. Sous la plume de Marcia Burnier, tout est bon pour "un de moins" surtout s’il fait profession d’éducateur comme l’agresseur d’Inès.

L'objectif de ce groupe de femmes est avant tout de se réparer (puisque la justice ne le fait pas). Cette posture est démontrée dès le début (p. 24) : Lucie avait commencé à comprendre que le projet de Mia était organisé, que son groupe de copines avait décidé que ça serait ça le remède, la manière d’aller mieux.

Elle est ré-affirmée régulièrement. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c'est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d'autre n'est disposé à le faire (p. 50).

Elles agissent de façon mesurée, ce qui les rend très attachantes ces sorcières, et fait qu'on a une immense compassion pour elles. Elles expriment une sorte de code de déontologie : Elles avaient passé des nuits et des jours entiers à élaborer leur plan et les limites de ce qui leur semblait acceptable moralement (…) parlementé pendant des heures sur l’éthique de la vengeance (p. 67).

Le processus passe aussi par les mots. Autour d’elle, à la pause-déjeuner, on lui demande Lucie ça va ? Tu fais une drôle de tête, elle est la gêne quand le mot est prononcé, mais merde à la fin, Lucie n’a pas envie de dire agression, parce que ce qui arrive aux meufs c’est des viols, voilà, y’a pas de raison d’avoir honte, mais plein de raisons d’être en colère (p. 38)L'auteure passe en revue toutes les étapes, sans occulter la honte : il ne faut surtout pas qu’elle oublie que rien n’est de sa faute … (p.41)

Elle a raison de citer plusieurs types de viols. Comme celui d'une soirée d’anniversaire, à un âge pleinement adulte, car le viol ne concerne pas que les mineures … il peut intervenir à 28 ans.

Le récit des Orageuses se déroule sur une année. Et bien qu'il ne soit pas présenté comme tel, il présente des allures de journal de bord. Ce n'est pas, non plus, un documentaire même s'il alimente la connaissance du phénomène à propos duquel on voudrait savoir si on en parle plus parce que les langues se délient ou parce qu'il est en progression, ce qui serait effroyable.

L'auteur nous livre malgré tout quelques clés explicatives, en pointant (p. 68) qu’on paie l’absence d’apprentissage de la frustration. C’est effectivement une cause, mais elle n'est pas la seule.

Marcia Burnier connait le sujet par coeur et parfois laisse filtrer des opinions personnelles fort à propos. Elle voit juste quand elle dit que dans l’exercice de sa profession l’expérience personnelle est une force autant qu’une brèche (p. 79). Raison de plus pour avoir avoir opté pour un roman avec une intrigue et des faits qui sont racontés sous l'angle de la fiction de manière à ce que la révolte de chacune puisse s'exprimer. En premier celle de Lucie (dont je me suis demandé si ce n'était pas la voix de Marcia) : son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira.

Elle aurait pu choisir la forme d'une compilation de dossiers rédigés à partir des confidences que Lucie entend dans son bureau, mais le résultat aurait été moins fort car il aurait perdu sa valeur universelle. On sent néanmoins le souci de faire bouger les lignes. En prévoyant par exemple dans un questionnaire de filiation "enfant né d'un viol".

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse de 33 ans. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vagueet Art/iculation. Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2 et vit désormais à Paris.

Elle est éprise de justice, cela transparait à chaque ligne. Mais elle est aussi passionnée par les loups. Un sujet qui apparaitra peut-être dans son second roman …

C'est elle qui a choisi l'illustration de couverture, réalisée par Marianne Acqua et qui colle parfaitement à l'histoire. Bravo aux éditions Cambourakis pour cette publication qui m'a fait découvrir cet éditeur.

Les orageuses de Marcia Burnier, aux Éditions Cambourakis, en librairie depuis le 2 septembre 2020

dimanche 21 mars 2021

Un si petit monde de Jean-Philippe Blondel

Ce fut agréable de m'évader dans les années 90 le temps de la lecture d'Un si petit monde, lequel est celui qui gravite autour d'un établissement scolaire de province.

Qui, mieux que Jean-Philippe Blondel pourrait écrire sur ce microcosme qu'est l'Education nationale et qu'il connait parfaitement de l'intérieur ? Il ne cherche pas à masquer son amour pour son métier d'enseignant. Pour y avoir un temps moi-même mis les pieds, je dois dire que les passages liés à l'enseignement sont d'une rigueur quasi scientifique. Et très intéressants.
1989 : la planète entière, fascinée, suit heure après heure la chute du mur de Berlin ; la peur du SIDA se diffuse ; la mondialisation va devenir la norme... Un avenir meilleur serait-il possible ? La guerre du Golfe va très vite confirmer que le nouveau monde ressemble à l’ancien.
Pendant que les évènements se précipitent, les habitants du groupe scolaire Denis Diderot redéfinissent leur place dans la société. Janick Lorrain et Michèle Goubert découvrent qu’on peut vivre sans hommes. Philippe Goubert, indécis, va être soudain confronté à la révélation d’une vocation. Geneviève Coudrier semble inamovible, mais c’est le secret qu’elle cache jalousement qui va soudain faire bouger les lignes
Par contre, la lecture réclame de l'attention. Peut-être surtout parce que je n'avais pas lu le précédent roman, La Grande Escapade. Bien que les deux ouvrages soient indépendants, j'ai eu quelques difficultés à suivre les parcours croisés des personnages. Il aurait été plus aisé de les identifier si je les avais découverts dans le premier opus.

L'écriture est extrêmement cadencée. L'intrigue de Un si petit monde progresse au rythme d'une large marche. La cohorte enfle, augmentée de temps en temps par un nouveau personnage dont les contours ne nous sont précisés que quelques pages plus loin.

Gérard Lorrain qui ne voulait pas laisser "passer ses rêves. Il irait aux confins du monde connu" (p. 43). Janick Lorrain qui envoie subitement tout valser et qui "serre les dents pour lutter contre cette irrigation impromptue qui menace ses yeux" (p. 67). Cette femme, à la force d'une statue, qui peut être terrassée par une crise de panique dès lors qu'elle constate que "rien ne peut être considéré comme acquis dans l'existence" (p. 70). Philippe Goubert qui refuse de se "laisser déborder" (p. 104). Magali et Baptiste Lorrain qui "n'osent pas encore tirer des plans sur la comète. Ils marchent sur la pointe des pieds sur le sentier de leur nouvelle vie" (p. 119).

Le récit est dense, sans aération de sauts de ligne. Les paragraphes s'enchainent dans un rythme soutenu. Les dialogues sont brefs et n'interrompent pas le fil. Jean-Philippe Blondel semble s'affranchir de la pesante nécessité de planter décor et personnages. Il laisse aux jolies expressions le temps de surgir.

Pourtant, j'ai aimé ces entrecroisements de trajectoires. Malgré une espèce de forme d'étouffement. Est-ce voulu par l'auteur pour signifier l'étroitesse de ce microcosme provincial ? De ce "cercle qui s'est petit à petit formé autour de Philippe Goubert" (p. 149) jusqu'à former le "on" multiple des personnages gravitant dans ce "si petit monde" comme le qualifie Michèle Goubert (p. 211).

J'ai apprécié de me retrouver dans la fin des années 80, que je croyais particulières juste pour moi car elles marquent la naissance de mes enfants. En lisant ce roman je redécouvre combien la synchronicité est vécue par des millions de personnes, tous différents et pourtant si semblables, et qui pensent naïvement traverser des moments uniques. Les guerres, les traités de paix, les attentats, … jusqu'aux confinements successifs que nous subissons et dont on croit s'accommoder. Ces instants historiques ne provoquent pas que des ondes de choc politiques. Ils nous influencent et conditionnent nos choix notre insu.

Entre les "on pourrait" et les renoncements, que de bifurcations possibles !

Un si petit monde, de Jean-Philippe Blondel, Buchet Chastel, en librairie depuis le 4 mars 2021

samedi 20 mars 2021

Josep, film d'animation de Aurel

Josep a fait partie de la Sélection Officielle Cannes 2020. Il a reçu le César du film d'animation en mars 2021. C'est le premier long métrage d'Aurel, dessinateur de presse qui travaille pour Le Monde et Le Canard Enchaîné. Il avait déjà publié une vingtaine d’ouvrages dont deux BD documentaires, Clandestino et La Menuiserie.
Né en 1910 à Barcelone, Josep Bartolí est dessinateur et caricaturiste. Militant du parti communiste catalan, c’est un partisan convaincu de la République, qu’il défendra de toutes les manières possible.
Après avoir commence très jeune à travailler comme dessinateur de presse, il fonde en 1936 le syndicat des dessinateurs de presse de Catalogne. Pendant la Guerre d’Espagne, il devient commissaire politique du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste. Il s’exile en France en 1939 après l’effondrement de la République, où il est incarcéré dans sept camps différents en deux ans.
Il parvient à s’enfuir grâce à la complicité d’un capitaine de l’armée française. Mais il est arrêté par la police et transféré dans le camp de Bram, où il commence à dessiner en cachette sur un carnet. Il poursuit son "œuvre de résistance" derrière les barbelés et réussit à s’évader de Bram.
Arrêté près de Vichy par la Gestapo, il est envoyé au camp nazi de Dachau. Il parviendra à sauter du train et à échapper à une mort programmée. Après un long périple, il arrive en 1943 au Mexique, qui offre l’asile à de nombreux réfugiés espagnols. Il y côtoie Diego Rivera et Frida Kahlo, auprès desquels il participe à l’ébullition de la révolution mexicaine.
Il s’installe ensuite aux États-Unis, où il rencontre Rothko, Jackson Pollock, Kline et De Kooning. Il meurt en 1995 à New York
C'est un film très réussi pour de multiples raisons. C'est un hommage à un artiste peu connu de la jeunesse actuelle et qui méritait qu'on raconte son combat. Etant lui aussi dessinateur de presse Aurel a su comment faire passer un message qui ne soit pas uniquement artistique. Il utilise astucieusement une heureuse mise en abîme avec le personnage de Valentin, un adolescent, un peu rebelle, mais lui aussi douée pour le dessin.

La complicité s'installe entre le jeune homme et son grand-père (doublé par Gérard Hernandez avec grande sensibilité et une pointe d'humour), mourant, qui lui livre cette histoire dont il se saisit comme un héritage. C'est ce que l'on décode dans la scène finale qui se passe à New-York. Le spectateur se trouve donc à la fois dans une oeuvre de fiction et dans un récit historique.

Sergi Lopez incarne à la perfection l'artiste. Sa triple connaissance de l'espagnol (castillan et catalan) et de la langue française font merveille.

C'est aussi un film qui pêche par certains aspects. La mère de Valentin (Valérie Lemercier) est caricaturale. Le spectateur confond parfois l'histoire du grand-père et celle du gendarme (Bruno Solo) qui, bien qu'étant une seule et même personne, n'est pas doublé par le même acteur. C'est aussi un peu tiré par les cheveux de faire raconter cette histoire par un personnage atteint d'Alzheimer alors que son récit fourmille de détails. Il manque aussi des repères spatio-temporels pour distinguer nettement les cinq périodes de la narration. Le seul passage du noir et blanc (disons du sépia) à la couleur et le changement de trait ne suffisent pas. A moins de visionner le film plusieurs fois.

Et surtout on a du mal à savoir ce qui relève de l'invention et des vrais dessins de Bartoli. La rencontre avec Frida Kahlo semble être imaginaire alors qu'elle a bel et bien eu lieu et cet aspect méritait qu'on s'y attarde tant le rôle du Mexique fut important au plan politique.

J'ai regretté que ces "défauts" ne soient pas corrigés par des ajouts dans le coffret du DVD.

Le recours à l'animation pour délivrer un message politique à des adultes n'est pas nouveau. Il avait été très réussi par Zabou Breitman, pour sa première expérience dans l'animation, en 2019 en adaptant Les Hirondelles de Kaboul, le roman de Yasmina Khadra pour dénoncer l'obscurantisme religieux.

Malgré ces réserves il faut voir ce film. Le crayon est une arme. Le cinéma d'animation également.

vendredi 19 mars 2021

Les Grandes Occasions de Alexandra Matine

Le titre est écrit avec L G et O majuscules. Les Grandes occasions méritent cette emphase.
Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n’arrive plus. Mais aujourd’hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l’heure tourne. Certains sont en retard, d’autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.
On parle du livre comme d'une photo de famille aussi douce qu’impitoyable. Je dirais plutôt une succession de flashs parce que le lecteur est souvent ébloui par la violence des situations même si, parfois, j'ai repensé au film de Bertrand Tavernier (1984) Un dimanche à la campagne qui cache un drame derrière son apparente douceur.

Je sais qu'on reproche à Alexandra Matine la proximité de son incipit avec celui de l'Etranger d'Albert Camus qui tous deux commencent par l'annonce de la mort de la mère. Je n'y aurais pas prêté attention. Est-ce intentionnel ou disons "maladroit", il n'empêche que le choix de la fin inversée permet d'évacuer la question de savoir si Esther parviendra à réussir son repas de famille. Le lecteur peut concentrer son attention sur autre chose.

J'ai lu qu'on comparait son style à celui de Marguerite Duras. Il y a certes des points de convergence mais Les Grandes Occasions sonnent à mon oreille … comme du Matine, je veux dire que sa musique est particulière. Et je l'ai beaucoup appréciée. Elle a une place indéniable parmi ceux qui savent écrire l'ultra intime.

Esther tisse les liens familiaux les plus serrés possible. Cette métaphore de la tapisserie revient régulièrement comme une rengaine et fait subtilement écho aux origines iraniennes de son mari Reza. Egalement aux brindilles que l'oiseau entremêle pour faire le nid où il pondra ses oeufs. On pourrait aussi la rapprocher de l'exercice du tricot, aussi bien la layette que l'écharpe qu'on voudrait nouer au cou de tous ceux qu'on aime. Et bien entendu de la toile d'araignée au centre de laquelle l'animal attend sa proie.
La table est prête (...) avec la nappe blanche, les bouquets de fleurs, les jolis couverts. La description pointilleuse place le lecteur au centre (p. 16). Si elle change la moindre chose, tout peut basculer. C'est une superstition qu'elle a. Mais si tout est exactement comme elle l'imagine, alors ça ira.

A de multiples reprises, Alexandra Matine relate les pensées magiques de son personnage principal. Si la pensée magique pouvait l'être, … magique, on le saurait. Pourtant elle y croit mordicus (et cela ne l'empêchera pas de mourir, nous en avons été prévenus).

Esther tient pour retenir mais, comme l'auteure le fait remarquer au lecteur, sa toile craque constamment. Elle voulait Reza, ses enfants et se réunir le dimanche… Elle pouvait tout supporter pour ça. Elle avait tout supporté pour ça (p. 21). Esther a rejoué mille fois dans sa tête le jour où, à nouveau, la famille serait réunie. Et sa tête explose.

C'est ce drame qui nous est raconté. Avec souvent des termes terribles : Sur les yeux clos de l'enfant, elle voit la fin de sa vie (p. 48).

Sans doute ai-je particulièrement été réceptive parce que cette histoire n'est pas tant que ça éloignée de celle de ma famille. Avec quelle violence le père assène à son fils Alexandre que la musique est une perte de temps (p. 89) ! Ce déni du mérite et du plaisir de réussir, j’ai pu le connaître avec mon père, et surtout avec ma mère. A la différence près, et elle est de taille, que mon père a changé complètement quelques années avant sa mort. Je me souviens de l'avoir entendu dire que ça doit être drôlement bien de réussir dans ce qu'on aime.

Dans le microcosme décrit par Alexandra Matine il n'y a guère de place au plaisir. On note (p. 65) l'habitude de punir (de se punir aussi) décrite par exemple à travers la scène du maquillage que la fille entreprend sur le visage de sa mère. Un moment envisageable avec ma fille, totalement inconcevable pour moi avec ma mère. Elle est bien comparable à Esther (p. 194) sur ce point qu'avouer le plaisir, c'est permettre aux autres qu'ils vous le retirent (…) Elle ne parle pas de plaisir, elle dit : "ça serait plus pratique". Les enfants ne sont pas dupes et je ne l'étais pas davantage.

Dans la famille, il n'y a pas d'affection. On ne sait pas se toucher. Le corps est absent, aussi absent que les espoirs. La même peur de décevoir. La même peur du rejet, de l'énervement formidable si on s'approche trop. Chacun doit rester en soi. Se maîtriser. Ne pas donner aux autres la responsabilité de s'aimer. (...) Le toucher est une faiblesse (p. 150). J'ai tant entendu, petite, que toute marque de tendresse était une preuve de faiblesse que ce roman ne m'a pas semblé exagéré, mais je comprendrais que ceux qui ont eu d'autres habitudes puissent ne pas s'y retrouver.

Je n'ai aucun souvenir de tablées familiales complètes. Ma mère s'organisait, au contraire d'Esther, pour que mon frère et moi ne soyons jamais ensemble. Je pestais en me disant que nous ne serions réunis que pour la seule grande occasion imparable, le décès de l'un ou de l'autre. Et c'est ce qu'il advint.

Inversement, ma belle-mère adorait les grandes tablées, mais elles étaient envenimées de pensées et de mots tranchants, un peu comme la coupe qui se brise au mariage de Bruno.

Alexandra Matine réussit la prouesse de nous rendre chacun attachant. Y compris Reza dès lors que l'on apprend combien il a souffert enfant, même si cela ne cautionne pas son comportement d'adulte. Il rejette son passé dont il ne guérira pas : Ne dis pas à mes amis que Téhéran sent l'eau de rose (p. 108).

Esther, interdite de paroles, devient stupide à force de se taire. Elle passe à côté du bonheur qu'elle aurait pu s'autoriser dans leur maison de campagne de La romarine. Après avoir loupé son rôle de mère elle rate aussi celui de grand-mère, de peu, et cette fois du fait de la rancoeur de sa fille Carole qui se montre odieuse à son égard en la privant de ses petits-enfants.

Pourtant, tout aurait pu être différent. On le mesure lorsqu'elle descend dans la cave à la recherche d'un parasol (p. 36). Elle pense, toutes les caves sont comme des tombes.(…) Il y a tout ce dont elle ne se souvient pas. (…) Mais il y a aussi, dans un coin de la cave, des cartons empilés. parfaitement rangés. Avec des noms dessus, Carole, Alexandre, Bruno, Vanessa. les noms des enfants. l'enfance des enfants. Bien rangée, bien catégorisée, dans des cartons.

Il aurait fallu une véritable explication qui aurait rompu le silence mais (p. 101) Esther ne dit jamais rien (…) Elle ne fait plus rien d’autre que d’attendre que les autres la comprennent. Et de leur en vouloir parce qu’ils ne la comprennent pas.

Bref, malgré un sujet complexe, et bien que je me sois sans doute trop identifiée ou comparée à certains membres de cette famille, j'ai pris un énorme plaisir à cette lecture qui me permet somme toute de relativiser bien des choses.

Les Grandes Occasions de Alexandra Matine, aux éditions les Avrils, en librairie le 6 janvier 2021

jeudi 18 mars 2021

Une vie d’acteur de Tanguy Viel

Ayant énormément apprécié Paris-Brest lorsque j'étais jurée du Grand Prix des lectrices de ELLE, j'ai eu très envie d'aller voir une pièce écrite par Tanguy Viel.

Sachant que les spectacles de la saison seront reportés à la prochaine année le directeur du Théâtre 14 nous invite à profiter du moment. Je me sens privilégiée.

L'auteur a écrit en tissant la trame avec la vie du comédien qui interprète la pièce, d’où la légitimité du titre, Une vie d'acteur :
On pourrait résumer la chose ainsi : comment un enfant qui grandit dans une petite ville de province et qui voit "Tootsie" à l'âge de 12 ans devient acteur et comment même, il ne retrouve la vérité de son existence que là, dans le monde des images et des simulacres.
Ce qui se raconte alors est comme un roman d'apprentissage, celui que toute enfance fabrique pour sentir que s'ouvre devant elle un monde plus habitable ou plus grand ou plus intense, un monde "bigger than life" et qu'elle voudrait rejoindre.
Ce monde, pour beaucoup d'entre nous, s'est appelé "cinéma". Certains s'y sont réfugiés très tôt et ont tout construit là, dans le noir des salles, au point d'y confondre leurs souvenirs et les écrans de leur enfance. C'est ce roman-là, d'images et de salles et de magnétoscopes, qu’on voudrait rejouer.
Le décor est réduit à deux fois 4 chaises disposées en angle droit sur une estrade carrée dans une simplicité qui peut tout autant signifier la nudité d’un plateau de jeu que le vide d’une salle de spectacle.

Pierre Maillet est l'interprète de ce seul-en-scène et joue en quelque sorte son propre rôle. Il n'en est que plus émouvant. Il monte sur "sa" scène en sautillant comme s’il pénétrait à l’intérieur d’un ring. Il nous fait d’abord partager les affres du casting : il faut travailler.  On n’est rien si on n’y va pas à fond.

La révélation il l'a connue avec Tootsie.

Il raconte l'enfance, l'adolescence, le video-club narbonnais de l'oncle Bernard où il a fait ses classes cinématographiques. le spectacle fourmille d'anecdotes et de références dans lesquelles nous sommes nombreux à se retrouver. La mise en scène se fait oublier (et c'est un compliment). Bravo.
Une vie d’acteur de Tanguy Viel
Mise en scène Émilie Capliez
Avec Pierre Maillet
Production Comédie de Colmar - CDN Grand Est Alsace
Création dans le cadre de la tournée "Par les villages", dispositif hors-les-murs de la Comédie de Colmar.
En représentation professionnelle le 18 mars 21021 au Théâtre 14

mercredi 17 mars 2021

Tuer le fils de Benoît Séverac

J'ai dû vérifier le titre. J'aurais juré, une fois le livre refermé qu'il s'agissait de Tuer le père. Heureusement que je n'ai pas eu à témoigner. Comme quoi la vérité est ténue.
Matthieu Fabas a tué parce qu’il voulait prouver qu’il était un homme. Un meurtre inutile, juste pour que son père arrête de le traiter comme un moins que rien. Verdict, 15 ans de prison. Le lendemain de sa libération, c’est le père de Matthieu qui est assassiné et le coupable semble tout désigné. Mais pourquoi Matthieu sacrifierait-il une nouvelle fois sa vie ? Pour l’inspecteur Cérisol chargé de l’enquête et pour ses hommes, cela ne colle pas. Reste à plonger dans l’histoire de ces deux hommes, père et fils, pour comprendre leur terrible relation.
Je n'aurais sans doute pas ouvert ce roman s'il ne s'était pas trouvé dans la sélection du Prix du roman d'antony. Mais je reconnais que cette lecture fut agréable pour moi qui ne suis pas fan de romans policiers.

Sans doute parce que l'intrigue policière n'est, me semble-t-il, que prétexte à interroger la paternité à petites touches, dans plusieurs personnages. Comme il a raison d'insister sur le fait qu'un fils reste un fils quoiqu’il ait fait (p. 38). Peut-on retourner l'affirmation en l'appliquant au père ? 

J'ai apprécié par contre qu'on nous dévoile en quelque sorte l'envers du décor en donnant les clés pour comprendre comment on instruit une enquête. J'ai été amusée aussi que l'essentiel de l'action se déroule dans une partie de la région parisienne que je connais bien, entre Palaiseau, Versailles et Saint-Quentin-en-Yvelines, jusqu'à l'étang Braque où j'ai des souvenirs personnels heureux.

L'auteur s'est manifestement documenté sur les milieux du jeu et des motards, en particulier des passionnés de grosses cylindrées aux opinions extrêmes. Et bien entendu sur les capacités extrasensorielles des non voyants puisque un des personnages est aveugle, ce qui ne l'empêche pas d'être une sportive de haut niveau.

Mais ce que j'ai sans doute le plus apprécié, outre l'humour discret mais présent (le commandant voue un culte à la confiture et il pourrait bien en subir de graves conséquences) ce sont toutes les analyses que Benoît Séverac nous donne sur le travail d'écriture. Il va jusqu'à comparer (p. 137) la réclusion d'un homme en prison à l'isolement de l'écrivain pour écrire au calme. Mon incarcération n'était plus un malheur : elle est une bénédiction pour un écrivain.

Ainsi (p. 70) on note le conseil de nourrir son imagination, en ne se fiant pas à l'inspiration qu'on pourrait avoir au moment d'écrire : construisez votre base de données, votre banque d'expressions, de sensations, dans laquelle vous puiserez le moment venu pour façonner une scène, donner corps à un personnage.

La pratique régulière d'exercices sous contrainte, donnés par l'animateur des ateliers en prison, est judicieuse pour se muscler les neurones. Cela devra faciliter l'application de la recommandation de Stephen King dans son livre Sur l'écriture (p. 127) de s'éloigner de son quotidien, de ne pas parler de soi et d'inventer des récits aux antipodes de nos vies.

L'empathie, c'est la condition sine qua non pour pour réussir ses personnages, et des personnages caractérisés, c'est la pierre angulaire d'une oeuvre de fiction (p. 71).

J'ai retenu qu'il ne fallait pas sentir la présence de l'auteur derrière le narrateur dans un récit écrit à la première personne. Je le suivrais moins sur son point de vue à propos de l'autofiction qui serait le défaut du débutant (p. 192).

Quant à l'aspect purement polar du roman il est bien ficelé, mais peu surprenant. J'avais vite deviné l'auteur du meurtre, ce qui ne m'a néanmoins pas fait perdre l'intérêt d'assister à la résolution de l'enquête.

Benoît Séverac, né en 1966, a grandi aux pieds des Pyrénées et est devenu toulousain à l'âge de 18 ans. Il a été tour à tour guitariste-chanteur, comédien, saisonnier agricole, gardien de brebis, restaurateur de monuments funéraires, vendeur de produits régionaux de luxe et de chambres "meublées" pour gros clients japonais, professeur de judo, photographe dans l’armée de l’air, serveur en Angleterre, clarinettiste dans un big band de jazz puis co-fondateur d’une fanfare rock-latino-jazz… Il s'est formé à la dégustation de vin en Alsace, est diplômé du Wine and Spirit Education Trust de Londres et il enseigne aujourd'hui l'anglais à l’École nationale vétérinaire de Toulouse. Il publie à la fois des romans pour les adultes et de la littérature jeunesse.

Tuer le fils de Benoît Séverac, la Manufacture des livres, en librairie depuis le 6 février 2020
Sélection pour le Prix des Lecteurs d'Antony

mardi 16 mars 2021

Brouage, désormais en pleine terre

J'avais visité Brouage à la mi-septembre.

S'il était demandé d'être prudent, nombre de commerces étaient encore ouverts. On déambulait sur les rues pavées et visitait les galeries d'art qui lui donnaient un petit air de Saint-Paul-de-Vence, en plus modeste, mais charmant.

Il était agréable de s'imaginer prendre l'air marin depuis les remparts et de guetter un vol d'aigrette, reine au sein de cette réserve naturelle.

J'avais découvert la reconnaissance que les québécois vouent à un enfant du pays, Samuel de Champlain (1567-1635) lequel après avoir découvert le Canada ouvrit la porte de l’immigration charentaise vers ce nouveau monde qui attira les esprits les plus entreprenants.

J'ai profité d'un aménagement du confinement pour retraverser la ville le 2 décembre dernier. Malgré le soleil, les rues étaient désertes et son éloignement du littoral semblait la cause d'une désaffection qui n'avait aucun rapport avec cette évolution.

Comment imaginer dans ces conditions que Brouage fut autrefois un port stratégique concurrent de La Rochelle ? La bourgade semble perdue à une dizaine de kilomètres du rivage. Comme quoi tandis que la mer grignote du terrain d'un côté, elle le rend d'un autre.

Si l'on y voit encore de l'eau c'est celle des marais qui l'entourent. Les remparts sont demeurés intacts, à l'exception de la porte d’Hiers, au sud, partiellement détruite, qui ouvre sur la place d’Armes et les anciennes casernes. Les fortifications sont imposantes, composées de sept bastions reliés par des courtines de onze mètres de haut et ponctués d'une vingtaine d'échauguettes d'où l'on aperçoit la mer au lointain.

Ces murs ont été construits entre 1630 et 1640 sous la volonté de Richelieu. On pouvait alors entreposer dans la poudrière jusqu'à vingt tonnes de poudre. La gloire de la place fut aussi rapide que l'arrivée de son déclin. Elle ne resta pas longtemps concurrente de La Rochelle. Comment aurait-elle pu se maintenir alors que le port s'envasait ? Et puis Rochefort lui fit de l'ombre.

Brouage déclina, fut abandonnée par les militaires même si de nombreuses écoles subsistent dans la région.

La ville fut le théâtre de plusieurs épisodes épisodes historiques. En septembre 1659, c'est là que le jeune Louis XIV (il n'a que 21 ans) revoit pour la dernière Marie Mancini dont il est éperdument amoureux mais à qui il devra renoncer pour épouser Marie-Thérèse d'Autriche. Un escalier porte son nom, rappelant sa tristesse.

Un autre personnage célèbre a marqué la ville au XVII° siècle, Champlain, l'officier de marine cité plus haut qui entreprit son périple au Canada dès 1603. Il fit récit de ses voyages et découvertes auprès de ceux qu'il désigna sous le terme d'"Indiens sauvages".

Cinq ans après son départ, Brouage édifie l'église Saint-Pierre, à laquelle les Québécois offrirent sept vitraux illustrant la fondation de Québec.

  

Ce vitrail (ci-dessus) représente l'île Sainte-Croix et une statuette d'amérindienne est placée sur l'autel. Le vitrail de droite (ci-dessous) représente Montréal.

  

Une plaque mentionne que le vœu formulé par Champlain que l’on parle français au Québec a été exhaussé. C'est une consolation post-mortem pour cet homme, chassé par les anglais en 1629 du pays qu'il aima tant.

lundi 15 mars 2021

46 ème soirée des César

Ce fut vendredi 12 mars, et si j'ai suivi cette soirée des César parce que j'aime le cinéma j'avoue m'être souvent ennuyée.

Ce ne sont pas les blagues de mauvais goût de Marina Foïs qui m'ont dérangée en début de soirée. Ça démarrait avec vivacité.

Elle disait remarquablement son texte, alors que le président de la cérémonie peinait à lire le prompteur. Je me suis d'ailleurs demandé à quoi cela servait, un président …

Malheureusement elle ne joua que sur un seul registre et elle fut carrément stupide en traitant la pauvre Nathalie Baye de "mère de", en le disant si vite que franchement c'est odieux et inacceptable.

Cet épisode aura été peu remarqué. Le moment qui fit couler de l'encre, ce sera la scène de Corinne Massiero. Car c'était bel et bien une séquence cinématographique qu'elle nous offrit. Formidable d'à propos et d'audace comme seule une femme comme elle peut le faire. Capitaine Marleau courageuse dans la vie comme sur les plateaux, éprise de justice, et si intelligente.

Car oser revêtir la peau d'un animal pour remettre le César du meilleur costume, il fallait y penser. Vous souvenez-vous de cette publicité montrant des top models en manteau de fourrure d'où s'échappaient des flots de sang pour alerter sur la cruauté de cette pratique ? C'est dans le même état d'esprit que l'actrice portait en dessous la robe rouge sang de Carrie au bal du diable, un film d'horreur américain réalisé par Brian De Palma, sorti en 1976. Beaucoup l'ont oublié et n'ont donc pas compris la référence. Sa nudité ne me choqua pas. Je l'avais vue dans le film Louise Wimmer et je sais qu'elle n'a pas de fausse pudeur. Et puis elle est belle, n'en déplaise à ses détracteurs.

Corinne Massiero aura aussi en quelque sorte vengé les co-scénaristes d'Effacer l'historique qui repartit sans le César du meilleur scénario original. Et sa prestation n'est pas près de l'être … effacée.

Je regrette juste que la scène ait été trop rapide. Il manquait un peu de suspense. Mais j'imagine qu'elle a eu peur d'être tirée en coulisses. Il fallait prendre tout le monde de surprise. Bravo. Message bien envoyé, et sans doute reçu. Par contre se souviendrons-nous du film qui reçu ce César des meilleurs costumes ? De mon point de vue La bonne épouse aurait pu être distinguée dans une autre catégorie.

Le discours engagé de Jeanne Balibar était à souligner lui aussi mais, pardon de le dire, il résonne moins fort quand il est prononcé en exhibant une robe de grand couturier.

J'avais adoré en début de soirée la joie de Fathia Youssouf, meilleure espoir féminin pour Mignonnes, un film que j'avais salué à sa sortie. Egalement à la toute fin de la cérémonie, celle de l'orléanaise Laure Calamy. Comme elle a raison de souligner l'importance de la décentralisation dans la culture !

Evidemment il y eu un gagnant qui gagna plus que les autres. Adieu des cons, un titre qui semblait pensé sur mesure, rafla 7 statuettes. Certains s'étonnèrent de l'absence d'Albert Dupontel. Il a pourtant dit et redit qu'il n'accordait aucun intérêt à ce type de récompense. Seul le public compte à ses yeux.

Autre absente de taille, la ministre Roselyne Bachelot qui se montra devant les caméras en tout début de soirée pour réitérer son soutien aux artistes dans un bout de discours lénifiant avant de disparaitre en coulisses puisqu'elle n'avait pas de place légitime dans la salle, n'ayant aucun César à remettre ou à recevoir. Du coup elle ne put répondre à aucune critique et les paroles de ceux qui s'adressaient à elle sont tombées dans le vide. Est-ce que cela l'autorisait à estimer ensuite que la soirée avait été déplorable ?

Il me semble bien avoir entendu à plusieurs reprises que toutes les personnes présentes ce soir là avaient été testées au Covid même si les masques étaient portés en salle (plus ou moins …). Il n'empêche qu'on apprendra que, comme l'an dernier le malheureux ministre de la culture Franck Riester, elle aura assisté (en coulisses mais tout de même) à la soirée en étant atteinte du Covid. Espérons qu'elle aura respecté les gestes barrière.

Je me suis réjouie que le César du montage couronne un documentaire, car on oublie trop combien c'est essentiel. Il y avait moins de films en compétition cette année et bien entendu tous ceux qui le méritaient n'ont pas été récompensés. Comme Eté 85 qui est un film de qualité. Il était nominé dans de multiples catégories et repart bredouille. Ce sera le cas aussi de Petit pays. Quel regret. Comme aussi Dark Waters, qui pour moi est un film majeur sur la dénonciation des agissements des grandes firmes. Ce sera Drunk qui obtiendra le César du meilleur film étranger.

Il est probable que les annulations de sortie ont pesé sur le palmarès qui aura été resserré. Il me semble qu'il y avait moins de films que les années précédentes à pouvoir prétendre être au moins nominés. Un divan à Tunis ne pouvait pas lutter contre Deux, malgré ses qualités. Je n'ai par contre guère de regret pour De Gaulle, victime probable d'une sur-promesse.

J'avais vu plus d'une dizaine d'entre eux. J'aurais pu d'ailleurs améliorer le nombre si je n'avais pas été freinée par l'épidémie, notamment DeuxAntoinette dans les Cévennes et Adieu les cons que j'avais notés dans mon agenda. J'imagine qu'ils seront de nouveau à l'affiche à la réouverture des salles. Comme le documentaire Adolescentes que j'ai très envie de découvrir. Il ne doit pas être fréquent dans l'histoire des César qu'un documentaire reparte avec trois statuettes.

Je me suis rattrapée avec le DVD de JosepMeilleur film d'animation. Cet émouvant travail de mémoire m'a conduite dans un pays cher à mon coeur, le Mexique et je me suis laissée porter par cette tranche historique que je connaissais mal.

Mon avis est plus mitigé sur Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait qui valut à juste titre à Émilie Dequenne d'être remarquée comme meilleure actrice dans un second rôle.

J'ai aimé les intermèdes musicaux. Catherine Ringer fut bouleversante de naturel et de noblesse avec un Je reviens te chercher qui sera mémorable. Benjamin Biolay parfait. J'hésite à commenter le choix du titre d'Alain Souchon, Quand je serai KO. Lui, nominé meilleur acteur en 1984 dans l'Eté meurtrier, avait dû céder la statuette à un comique, extraordinaire dans un rôle dramatique, Coluche dans Tchao Pantin.

Ce soir là, hormis Stéphane Demoustier, surpris, heureux, et fier de son pari d'avoir misé sur une actrice inconnue, pour interpréter le rôle principal de La fille au bracelet (dans lequel jouait Benjamin Biolay), il me semble que ce sont surtout les femmes qui se sont illustrées et qui portèrent le flambeau.

samedi 13 mars 2021

Volia Panic d'Alexis Forestier, de la Compagnie les Endimanchés

Volia Panic aurait dû être présenté dans le cadre du Festival MARTO ! 2021 mais la crise sanitaire en aura décidé autrement.

Ce festival Hauts-Seinais dédié à la marionnette et au théâtre d'objets m'a fait découvrir depuis de nombreuses années le travail de multiples compagnies exceptionnelles, en particulier dans le domaine de la marionnette, pour enfants comme pour adultes.

La compagnie les Endimanchés était très heureuse de présenter le spectacle créé en 2015. Pourtant sa reprise est un tour de force parce qu'il n'avait pas été joué depuis un certain temps et que cette discontinuité pénalise les comédiens. On le comprend au fil de la représentation qui est une immense performance que j'ai vue hier sur la Scène nationale du Théâtre 71 de Malakoff.

L'action a déjà commencé quand on pénètre dans la salle. On peut considérer que les machines chauffent sur un fond de musique tsigane. Le plateau est encombré d'objets de toutes sortes et ce n'est rien comparativement à ce qui va suivre. Nous voici déjà embarqués dans l’histoire et les méandres de l’exploration spatiale, sur fond de chansons et de musique postpunk, aux accents hard-rock, emportés par des textes dits et chantés parfois en français, parfois en russe.

Au début, je me suis demandé s'il s'agissait d'une histoire réelle ou fantasmée parce que j'ai reconnu des outils agricoles comme une cardeuse et un fléau. A ma décharge je n'avais pas lu en détail le dossier de presse (pour ne pas être influencée) et j'étais encore sous le coup des émotions des images reçue de l'expédition en cours sur Mars.
On a sous les yeux un théâtre d’installation (et de désinstallation) fabriqué à vue avec des objets issus du monde rural et de la société industrielle naissante, machines et outils pour tenter le décollage d’une fusée. Alexis Forestier et Itto Mehdaoui se penchent sur le Cosmisme russe, courant de pensée du début du XXe siècle qui visait à intégrer l’homme au cosmos et qui aura influencé les pionniers de l’aventure spatiale soviétique. Un vaste sujet pour une pièce inclassable, en orbite entre performance et concert bricolé. Les interprètes y sont tour à tour musiciens, voltigeurs, machinistes ou comédiens pour donner vie à une scénographie minutieuse et pourtant joyeusement bordélique. Derrière l’absurde des situations et le chaos du paysage scénique, les Endimanchés révèlent les contradictions entre le désir originel de l’homme de comprendre le cosmos et sa volonté de maîtrise totale de l’environnement terrestre et extraterrestre.

L'ensemble tient du cabinet de curiosité et d'un musée qui "réunirait tout ce qui a fait son temps ne peut plus servir, et qui serait pourtant espoir d'un avenir". L'emploi de scènes d'actualité d'époque est judicieusement ficelé. Il est émouvant d'entendre les tonalités de voix sorties du passé. Quant aux passages chantés par Itto Mehdaoui ce sont de purs joyaux tant sa tessiture est belle.

C'est une sorte d'oxymore théâtrale témoignant que le progrès pourrait (aussi) correspondre à une fin de monde. Une forme d'angoisse enveloppe quelques scènes tant il est vrai que la conquête spatiale aura provoqué comme dommages collatéraux.

Je suis sortie bouleversée par le travail de ce collectif, aussi bien chez les comédiens (mais comment peuvent-ils mémoriser un tel texte ?) que dans l'équipe technique. D'ailleurs les artistes sont tout autant régisseurs. Réussir à résumer un siècle d'aventures en une heure trente est une prouesse. Je n'ai que quelques bémols : l'absence de surtitrage et l'usage (que je comprends néanmoins) de micros HF qui, parfois, ont fait que je ne repérais pas qui parlait.

Je souhaite à la compagnie de pouvoir bientôt reprendre sa tournée. Leur spectacle peut décemment être étiqueté comme essentiel. Scrutez l'apparition d'un calendrier sur leur site !
Volia Panic d'Alexis Forestier 
Conception Alexis Forestier en hommage à Jean Paul Curnier
Ecriture et montage des textes Samuel Eymard, Alexis Forestier, Itto Mehdaoui
Avec Alexis Forestier, Itto Mehdaoui, Christophe Lenté, Jean François Favreau, Barnabé Perrotey, Alexis Auffray, Perrine Cado
Compagnie les Endimanchés
En représentation professionnelle le vendredi 12 mars sur la scène nationale du Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, à Malakoff 92240
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Perrine Gamot

vendredi 12 mars 2021

L'Enfant céleste de Maud Simonnot

Si vous avez entendu parler de l’Enfant céleste ce fut sans doute en bien. Je n’imagine pas qu’on puisse écrire une critique négative sur ce livre au charme léger et délicat.

On devine combien Maud Simonnet a mené des recherches pour nourrir l’intrigue, habilement nouée avec les recherches que Tycho Brahe entrepris sur l'île de Ven où il imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.

Et combien il fallut de travail à l'auteure pour que tous ses effort ne se sentent pas. Il en résulte un récit empreint de délicatesse et de légèreté qui coule de source.

A la dérive, l’île, un dernier rivage, ces trois parties aux intitulés marins racontent l'histoire de plusieurs voyages, autant réels qu'intérieurs, qui mèneront la mère, Mary, et l'enfant, Célian, à envisager des horizons plus sereins.

Il me plaît de croire, même si je sais que c’est une illusion, que la couverture est une aquarelle tirée de l'herbier que Mary peint pour illustrer les plantes que lui rapporte son fils (p. 16). Ce choix obéit en tout cas à une grande logique puisque la nature et les plantes sont très présentes dans le livre. On pourra croire aussi à une toile du vieux pêcheur qui (p. 98) peint la flore de l'île lorsque la météo l’éloigne de l'océan.

J'ignorais cet endroit, d'à peine la moitié de la superficie d’Ouessant, si loin de Paris et de nos soucis. Maud Simonnet la décrit si finement que, si nous n'étions pas interdits de lointains voyages, je bouclerais illico une valise pour l'arpenter moi aussi et me laver de ces jours en creux qui accompagnent les chagrins (p. 113) que Mary n'est pas unique à devoir traverser.

Je ne suis pourtant pas à plaindre, ayant la chance de me rendre régulièrement sur Oléron, une île certes moins exotique, mais qui possède un immense potentiel de variétés de paysages sur quelques kilomètres de distance, et de ciels aussi.
L'adjectif figurant dans le titre étonne. Il sera associé à la voûte autour de Mary et Bjorn (p. 154). Il qualifie avant tout Célian, qui signifie "lune" en grec et "querelleur" en celte est en quelque sorte tombé du ciel pour la mère comme pour le lecteur qui ignore qui est son père (information sans importance au demeurant pour le roman). Il est victime -ou chanceux- de surdouance, selon le point de vue qu'on adopte. Maud Simonnot pointe ce que cette spécificité à de joli, cette aptitude si particulière à être en connexion sensuelle avec les éléments. Et bien sûr l’incompréhension de la part des personnes dites normales. On devrait exiger une proportion d'enseignants surdoués dans les établissements scolaires. Cela changerait beaucoup les choses mais c'est bien entendu inenvisageable : aucun ne passerait le cap des sélections.

L'auteure explique ce qui marque la surdouance (p. 35) en particulier une hypersensibilité. Elle nous donne plus loin un indice qu'elle qualifie de caractéristique déroutante pour repérer un surdoué (p. 119) : une pensée arborescente qui ne cesse de faire des liens entre les choses les plus improbables. J'ajouterai que ce qui est vrai d'un enfant l'est tout autant d'un adulte parce que la surdouance est une spécificité qui ne disparait pas. Elle reste dérangeante à tous les âges.

Les allers-retours entre le ciel et la terre sont constants. La dimension écologique est récurrente, parfois à travers quelques mots, mais qui sont essentiels. Par exemple en pointant (p. 84) combien la sauvegarde des semences est un combat . Et je recommande fortement de regarder le documentaire Les Liberterres qui en fait la démonstration. 

Je ne soupçonnais pas que Shakespeare se soit inspiré de la vie de Tycho Brahe alors que je ne cesse, en ce moment, d'aller voir des spectacles autour d'Hamlet ou de l'astronomie. Quel hasard ! Guy-Pierre Couleau,  qui a mis en scène plusieurs pièces de Shakespeare, dont la dernière est La tragédie d'Hamlet, au Théâtre 13, m’a appris que le théâtre du Globe, construit à Londres pendant la nuit de Noël 1598 par Shakespeare et ses comédiens, n'a pas seulement été nommé ainsi parce que "le monde entier est un théâtre" mais aussi en référence à ce bouillonnement des idées qui allait se répandre alors que Galilée, n'a pas encore l'idée de tourner une lunette vers le ciel. Il le fera en 1609, inventant alors la lunette astronomique.

L'analyse argumentée (p. 79) autour de ce que Maud Simonnot appelle des convergences troublantes est absolument passionnante, surtout pour quelqu'un qui a travaillé dans l'univers du théâtre.

On peut songer à diverses figures spectrales, comme celle du résident dit invisible (p. 75). De nombreux personnages célèbres traversent cet ouvrage et il faut remercier l'auteure de nous en donner les principales références p. 165. Elle y avoue un travestissement, celui du titre du poème de Tennyson, sans doute par humilité puisqu'il porte son propre prénom, Maud.

Ce premier roman (après avoir signé une biographie remarquée) nous parle de résilience avec élégance. Mary voudrait "oublier" Pierre en se débarrassant de l'imprégnation qui subsiste dans sa mémoire. Elle s'appuie sur ce qu'elle a lu de Proust (p. 137), un spécialiste en la matière pourrait-on dire. Elle a aussi recours à une forme de dénigrement en lâchant (p. 81) l'étrangeté de cet homme qui se tenait au bord de l’amour comme un échassier au bord de l’eau. Comme s'il existait un risque à être ou ne pas être emporté par des sentiments.

Curieusement et alors qu'elle avait placé en lui un fol espoir d'éternité, Mary ira mieux quand elle réussira (p. 101) cet exercice périlleux : J'essaie de refouler cette pensée que le bonheur présent est un moment volé. A la fin, elle sera sans doute parvenue à traverser à l'envers tous les sentiments. Elle pourra revenir sur les lieux de son défunt amour, y déposer des fleurs (p.160) et se sentir enfin prête à rejoindre ce rivage où l’on guérit du mal d’aimer.

On observera qu'elle n'était pas seule sur ce chemin de la désensibilisation (comme on pourrait le dire d'une allergie soudaine). Elle aura été accompagnée par sa mère, par les habitants de l'île et surtout par Björn, un homme réparateur agissant comme un onguent, précisément parce qu’il ne lui promet rien. Elle aura compris que les promesses ne servent à rien, ou peut-être à faire du mal quand elles ne sont pas tenues.

Quand Mary reprend l'escalade, ce sport lui fait l'effet d'une remontée d'un abysse. Le livre s'achève sur cette citation célèbre de Shakespeare, figurant dans La Tempête : Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves (p. 162). Il m’aura manqué de la musique pour qu’il soit parfait. Qu’importe, j’ai entendu le bruit des vagues.

L'Enfant céleste de Maud Simonnot, éditions de l'Observatoire, en librairie depuis le 19 août 2020
Choix Goncourt des lycéens de l’Italie

jeudi 11 mars 2021

La tragédie d'Hamlet mise en scène par Guy-Pierre Couleau

Le texte français de cette version a été co-écrit par Marie-Hélène Estienne et Jean-Claude Carrière, lequel sera éternellement absent désormais.

Je ne sais pas si c’est une référence à la pièce mais on m’a dit que tout ce qu’il écrivait, il le faisait en ayant près de lui une cabeza mexicaine, alors je rédige mon texte en faisant de même.

Guy-Pierre Couleau nous a exprimé à travers quelques mots de bienvenue sa joie de pouvoir au final parvenir à jouer 3 jours même si ce n'est que devant à chaque fois une vingtaine de spectateurs, et qu'on est loin des six semaines prévues initialement.

Il a insisté sur l'expérience collective de réflexion sur le monde que nous offre le théâtre. Une autre est celle de la maladie (et j’ajouterai de la mort). La troupe a répété sous ce double signe de l’inquiétude et de l’espoir. Il n'est pas inutile de le savoir.

Quant à l’avenir, personne ne le connaît actuellement. Je vous invite donc à consulter le site de la compagnie pour connaître les dates de la tournée que l’on espère prochaine. Elle passera notamment par le Théâtre d'Auxerre, la Scène nationale de Château Gontier, et au printemps 2022 par le Théâtre Victor Hugo de Bagneux, avant de revenir au Théâtre 13 Jardin. 

Je fais partie de ceux qui saluent le travail de ce metteur en scène qui a monté plusieurs pièces de Shakespeare. On retrouve d'ailleurs dans la distribution plusieurs comédiens que j'avais remarqués dans Le songe d'une nuit d'été au Théâtre du Peuple de Bussang. Pour lui le théâtre est (aussi) une question de fidélité : vingt ans après y avoir joué Le Baladin du monde occidental de JM Synge, et à l’invitation de sa directrice Colette Nucci, le revoici sur la scène du Théâtre 13 (lequel a connu de gros travaux) pour cette Tragédie d’Hamlet​ de William Shakespeare.

Il reconnait que le choix de cette pièce peut paraître paradoxal​, parce que pour beaucoup, ​Hamlet reste l’incontournable. Cependant, comme dans tous les grands textes, l’appel du sens est un chemin nécessaire pour qui souhaite avancer.
Je suis diversement réceptive aux parti-pris de décor et de costumes. Avoir choisi des vêtements contemporains ne me dérange pas mais si j’approuve ceux des hommes je m’étonne de ceux des personnages féminins. J'ai également été peu sensible aux scènes dansées par Sandra Sadhardheen, à l'exception de celle de la mise au tombeau d'Ophélie qui est sublime. Et je salue la magnifique chorégraphie des combats réglée par Florence Leguy.

Je dois dire que je suis forcément influencée, il ne pourrait en être autrement, par le très récent Hamlet que j’ai vu, il y a un mois, à la TempêteJ’ai essayé d’en effacer le souvenir, ce qui fut complexe et j’avoue qu’il subsistait pendant la représentation, malgré l’interprétation très sensible et admirable de Benjamin Jungers. Il est difficile d'être autant enthousiaste pour l'un et l'autre à si peu de distance. Je peux cependant affirmer que je les ai tous deux appréciés, pour des raisons différentes.
Sans être une spécialiste j'ai tout de même vu une dizaine d'Hamlet. Difficile dans ces conditions d'être encore surprise. Etais-je cependant sous influence d'une récente lecture, celle de l'Enfant céleste ? J'ai remarqué une profusion d’allusions botaniques qui ne m'avaient pas semblé aussi nombreuses jusque là. Et autant porteuses de sens. Par exemple celle-ci qui infuse la question centrale du doute : C’est un jardin non désherbé, monté en graines.

Cet Hamlet ne déroge pas aux précédents. Il interroge sur la quête de vérité et le refus des faux-semblants : Un homme peut sourire et n’être qu’un salaud. Du moins il en est ainsi au Danemark. Et sans cesse sur la folie et sur la vengeance à l'aune de cette vérité, dont on accepte qu'elle soit bafouée momentanément pour compromettre les coupables : je mens, Horatio, le reste est silence. Mais inceste et adultère, qui sont des sujets éminemment contemporains, pèsent lourd également. 

Sur le plan de la mise en scène, on notera que le public est presque partie intégrante du dispositif tant les comédiens vont et viennent à travers les escaliers, ce qui nous rend très attentifs aux changements de ton.
La tragédie d'Hamlet de Shakespeare
Adaptation : Peter Brook
Texte français : Jean-Claude Carrière et Marie-Hélène Estienne
Mise en scène : Guy-Pierre Couleau
Avec Emil Abossolo M’Bo, Bruno Boulzaguet, Marco Caraffa, Benjamin Jungers, Anne Le Guernec, Nils Ohlund, Thomas Ribière, Sandra Sadhardheen
Présentations professionnelles : Mercredi 10 mars, jeudi 11 mars et vendredi 12 mars 2021 à 14h30
Au Théâtre 13, Jardin, 103 A, Boulevard Auguste Blanqui, 75013 Paris
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est © Laurent Schneegans

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