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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
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vendredi 1 mai 2026

Et pourquoi pas un Corn Bread ?


Je crois bien que c'est la visite de l'exposition d'Henry Taylor au musée Picasso en début de mois combinée à une invitation à une pendaison de crémaillère dans un jardin qui m'a poussée à me lancer dans l'expérience d'un Corn Bread.

Le peintre a réalisé un tableau montrant le plat à sa sortie du four et s'il a encadré les lettres COR et A c'est parce qu'elles composent le prénom de sa maman.

Voilà un plat emblématique de la Soul Food du sud des États-Unis, associée aux traditions culinaires afro-américaines depuis les années 60, et qui est encore un mouvement culinaire très populaire de nos jours, comme le poulet frit, les macaronis au fromage, le chou vert, les gombos panés et frits … 

Le pain de maïs était préparé depuis des siècles par les amérindiens qui étaient les populations autochtones, bien avant l’arrivée des chercheurs d’or qui se sont approprié la recette. La farine était locale et moins chère que celle de blé. C'est un dessert populaire au Mexique où on l’appelle Pan de Elote (gâteau de maïs) alors que pas du tout aux USA bien qu’il contienne du sucre. On le propose en accompagnement d'une viande grillée ou d'un plat en sauce. Il est donc idéal pour un barbecue.

Une scène mémorable du film La ligne verte, adapté de l'oeuvre de Stephen King, montre Paul Edgecombe (Tom Hanks), le gardien de la prison, offrir ces petits pains de maïs (faits par sa femme) au détenu John Caffey (Frank Darabont). Une autre scène culte se déroule dans le film Life (dont le titre français est Perpète) réalisé par Ted Demme, en 1999 avec Eddie Murphy et Martin Lawrence montre une bagarre dans le pénitencierdu Mississippi dans les années 1930 suite à la convoitise d'un morceau de corn bread par un détenu à un autre.

Le cornbread peut être soit frit, soit cuit à la vapeur, soit cuit au four, comme je vous en livre la recette aujourd'hui, en préconisant moitié farine de maïs (que j'ai ramenée du Mexique) et moitié farine de blé, pour un résultat plus proche de nos habitudes culinaires parce que la farine de maïs est granuleuse, un peu comme la polenta quoique en bien plus fin. Il peut se manger dès la sortie du four ou réchauffé le lendemain, voire à température ambiante.

J'ai adapté les proportions à 3 oeufs ce qui m'a demandé :
- 420 grammes de farine (moitié maïs, moitié blé)
1 cuillère à café de levure chimique ou de bicarbonate
- 150 grammes de beurre mou
- 160 de sucre
- 350 ml de babeurre/lait fermenté/lait Ribot

J'ai fait fondre le beurre que j'ai fouetté avec les œufs entiers et le sucre. Puis le lait qui aurait dû être fermenté (j'avais ajouté un jus de citron, ça n'a pas marché, mais sans nuire pour autant au résultat).

J'avais à part mélangé les farines et la levure. J'aurais mis une pincée de sel si je n'avais pas utilisé du beurre demi-sel. J'ai incorporé le contenu des deux saladiers en trois fois jusqu’à obtenir un appareil homogène (et pour une fois j'ai employé la feuille K de mon robot). Le four a été placé en préchauffage à 175°.

J'ai versé dans un moule carré de 25 cm sur 25 cm, mais on peut prendre un rectangulaire de surface équivalente, beurré et fariné… Je n'ai en tout cas jamais vu de Corn bread dans un moule rond.
J'ai enfourné pour une quarantaine de minutes jusqu'à ce qu'il soit doré sur le dessus. Il se découpe en carrés avec un couteau à pain. Si ma photo témoigne d'un résultat esthétiquement "moyen" c'est parce que j'ai voulu le démouler trop tôt et qu'il s'est brisé. Il faut soit le découper dans le moule soit placer un torchon dessus avant de démouler … à moins que j'ai insuffisamment beurré le moule. On peut aussi par précaution verser la pâte sur du papier sulfurisé.

vendredi 3 avril 2026

Splendeurs du baroque au Musée Jacquemart-André

Le Musée Jacquemart-André présente des peintures de la Hispanic Society of America (New-York) dans une exposition intitulée Splendeurs du baroque dans la continuité du programme consacré par le musée aux maîtres du XVII° siècle, depuis Caravage (2018), Artemisia Gentileschi (2025), la collection Borghèse (2024) et surtout Georges de La Tour l’année dernière, … avant le Tintoret à partir de septembre prochain.

C’est à l’érudit et mécène américain Archer Milton Huntington (1870-1955), dont le portrait, peint en 1926 par José María López Mezquita, impressionne à la fin du parcours de l’exposition, qu’on doit la fondation en 1904 de la plus ancienne et importante institution muséale dédiée à l’étude et à la valorisation des arts et des cultures du monde hispanophone et lusophone hors de la péninsule ibérique.

Pensée comme un lieu capable de "condenser l’âme de l’Espagne, au travers des œuvres de la main comme de l’esprit", la Hispanic Society of America abrite aujourd’hui dans le nord-ouest de Manhattan, à New York (Audubon Terrace) plus de 750 000 pièces, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, couvrant plus de trente-cinq pays et une grande variété de techniques et de mediums. Elle a entamé en 2019 la rénovation de ses bâtiments historiques et l’ajout de nouvelles salles dans l’objectif de réouvrir au public à l’automne 2027. C’est dans ce contexte que l’institution confie au Musée Jacquemart-André une sélection de ses chefs-d’œuvre, dans une exposition consacrée au Siècle d’or qui se compose d’une quarantaine d’œuvres pour la première fois réunies en France, parmi lesquelles des peintures des grands maîtres du Siècle d’or tels que Velázquez, Greco et Zurbarán.
L’exposition s’annonce par la diffusion de mélodies baroques que l’on peut entendre dès qu’on traverse le Salon de musique. La première salle achève de placer le spectateur dans l’ambiance avec un Portrait de jeune fille (v. 1657-1667), huile sur toile de Juan Baptiste Martinez del Mazo (1612-1667), gendre et principal collaborateur de Diego Velázquez (1599-1660), celui qui a porté l’art du portait à son sommet au point de révolutionner le genre. La proximité stylistique avec le  Portrait de jeune fille (v. 1638-1642), huile sur toile, 51.5 x 41 cm, que l’on verra dans la salle 7, et que les commissaires ont retenu pour l’affiche est évidente et logique. Il figure en tête de cet article et illustre parfaitement cette capacité à conférer une présence saisissante à ses modèles.
Son portrait de la reine Isabelle de Bourbon, peint vers 1627 est également remarquable. Le plafond de la salle suivante est d’une beauté prenante. A la suite du Concile de Trente (1534-1563) l’image religieuse devient un instrument privilégié de promotion de la foi catholique.
On y voit donc plusieurs toiles de saints, peintes par Doménikos Theotókopoulos, dit Le Greco, (1541-1614) qui occupe une place de transition entre Renaissance et baroque (du portugais barroco désignant l’aspect d’une perle irrégulière). Sont exposés Saint Luc, années 1590, Jean Jacques le Majeur, une Pietà, v. 1574-1576, ou encore cette Tête de saint François, vers 1590, qui contraste du point de vue de la taille avec ce Portrait d’homme exécuté par le même peintre sur un carton de moins de 8 cm de hauteur avec une minutie parfaite, dégageant une présence d’ordre monumental.
Peu d'artistes se sont autant intéressés au poverello d'Assise que Greco, qui consacre une part importante de son œuvre à deux aspects de la vie spirituelle du saint, déclinés en de multiples formules: la prière et l'expérience mystique. Le cadrage serré et la touche lumineuse et expressive soulignent l'émotion sur le visage du saint qui, les yeux levés vers le ciel, fait l'expérience d'une vision. Ce portrait pourrait être le fragment d'une composition plus large. La palette sombre et terreuse renvoie à l'humilité choisie par saint François pour vivre sa foi. Il devient ainsi le symbole d'une dévotion solitaire et ascétique, promue par la Contre-Réforme catholique.

mardi 31 mars 2026

L'expo-hommage à Sebastião Salgado par la Ville de Paris

Paris rend hommage au photographe brésilien reconnu internationalement Sebastião Salgado, disparu le 23 mai dernier à l’âge de 81 ans.

Cette exposition est présentée du 21 février au 30 mai 2026 à la Salle Saint-Jean, au sein de l’Hôtel de Ville de Paris. Mais c'est bien davantage puisqu'il y a deux autres parties, complémentaires, concernant d'une part le fils du couple, Rodrigo, et l'engagement dans la fondation Instituto Terra.

Sebastião Salgado, né en 1944 au Minas Gerais (Brésil), se destinait en premier lieu à une carrière d’économiste. Il travailla dans un premier temps pour l’Organisation Internationale du Café à Londres et commença à photographier au cours de ses nombreux déplacements. Très vite, il bascula pour travailler successivement pour les agences Sygma, Gamma et Magnum Photos, avant de fonder sa propre agence avec son épouse en 1994.

C'est elle, Lélia Wanick Salgado, qui est commissaire de l'exposition. Elle a voulu montrer le père aimant qu'il était, le photographe engagée pour des valeurs essentielles à l'humanité et la planète et l’écologiste désireux d'un monde durable.

Brésilien d'origine, il était devenu parisien d'adoption. Le couple s’y était installé en 1969 pour fuir la dictature militaire brésilienne. Il avait photographié l'an dernier la capitale sous plusieurs aspects pour que l'hôtel de ville puisse disposer de belles cartes de voeux. Cette toute récente série, totalement inédite pour le grand public, est exposée ici. Les arbres sont toujours le sujet principal. J'en ai retenu trois :
Parc Montsouris, Paris, France, 2024
Passerelle Michèle Morgan, Canal saint-Martin, Paris, 2024
La Petite Ceinture, Paris, France, 2024

Ces photographies récentes sont présentées à égalité avec les clichés emblématiques (que l'on peut voir grâce à un prêt exceptionnel de la Maison Européenne de la Photographie de cent-quatorze tirages) où l'artiste révèle la beauté du monde avec humanité. l'affiche a été choisie parmi elles, très intrigante car on peut y voir une main alors qu'il s'agit d'un iguane marin (Amblyrhynchus cristatus). Galápagos, Équateur, série Génésis, 2004.
Prière de remerciement au dieu mixe Kioga pour la bonne récolte,
en demandant encore une année de survie, Oaxaca, Mexique, 1980. 

La scénographie est un peu "brouillonne" et ne facilite pas l'appréciation de ces oeuvres magnifiques en raison aussi de l'affluence (malgré la tentative de régulation par réservation préalable).

jeudi 5 mars 2026

Masterclass Agave Pairing Experience à Wine Paris

Quand j'ai commencé à aller régulièrement au Mexique, il y a neuf ans, j'ignorais la différence entre Mezcal et Tequila. J'ai découvert, avec modération parce que l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, le premier dans la région de Oaxaca où j'ai visité une distillerie.

Quelques années plus tard j'ai approfondi sur la Tequila en me rendant dans cette ville. Quand j'en parlais autour de moi à mon retour on ouvrait de grands yeux en jugeant qu'il s'agissait d'alcools forts, sans véritable intérêt gustatif alors je démontrais que c'était des idées reçues.

Il y a eu des progrès mais ils sont encore insuffisant et une master-class de ce type, organisée par Comuna 52, et menée par des spécialistes, était la bienvenue dans le cadre de Wine Paris, et plus précisément au sein de l’espace Be Spririts.

Intitulée Agave Pairing Experience, autrement dit Accord mets & Agave, elle a été menée le 11 février dernier conjointement par Arturo Aguiñaga, MBA Wine & Spirits, et Mercedes Ahumada (ci-contre), cheffe du restaurant parisien Chicahualco, chimiste de formation et héritière fervente de la tradition culinaire préhispanique.

Ensemble ils ont croisé leurs expertises pour analyser les profils aromatiques des distillats d’agave et les principes d’accords, entre mets, spiritueux et cocktails et ont exploré le dialogue sensoriel entre les spiritueux d’agave et la gastronomie mexicaine, en termes de textures, intensité, persistance, puis équilibre entre sucré, acide, salé, amer et umami.

Ils se sont appuyés sur des cas concrets, incluant un cocktail et une dégustation avant d'enchainer avec 3 accords mets-agave en terminant par María Magdalena, qui est le nom donné par la cheffe à son dessert signature. La sélection Comuna 52 nous a permis de découvrir successivement plusieurs distillats d’exception. Mais auparavant deux sortes d'alcool, tous deux réalisés à partir d'agave, nous ont d’abord été proposées pour éprouver la différence de sensation et de texture et réveiller notre palais. Le premier plutôt neutre, le second plus épicé, presque sucré et légèrement fumé.

J’ai appris que contrairement au vin, il ne fallait pas faire tourner le liquide dans le verre au cours d’une dégustation de spiritueux parce qu’on ne fera pas se dégager les arômes mais juste bouger les alcools.
Les différences entre Mezcal et Tequila ont été présentées après les accords mais il me semble plus utile, dans le cadre d’un compte-rendu, de les présenter avant parce que sans être nouveaux, les distillats d'agave ne sont pas bien compris sur les marchés mondiaux et, s'ils sont en croissance, cette progression n'est pas la conséquence d'une meilleure connaissance. Nous français n’avons pas la mémoire de l’agave (ni d’ailleurs du maïs, mais c’est un autre débat). Des mythes subsistent et cette masterclass entendait les démonter. Non, ces alcools ne sont pas "trop complexes, trop fumés, trop difficiles à expliquer et à associer".

Si le raisin est la matière première du Calvados, ici c'est l'agave, qu'on appelle aussi "maguey" qui est utilisée. La Tequila est exclusivement produite à partir de l’Agave tequilana, dite aussi Agave bleue, dans l'État de Jalisco (où se trouve la ville de Tequila) et quelques municipalités des États de Nayarit, Michoacán, Guanajuato et Tamaulipas.

La production du Mezcal est autorisée avec une trentaine de variétés d'agave dans 8 états mexicains : Oaxaca, Guanajuato, Michoacan, Tamaulipas, San Luis Potosi, Guerrero, Durango et Zacatecas qui sont des noms que vous pouvez lire sur les étiquettes et qui sont des régions de production historiques, auxquelles s’ajoute depuis peu l’État de México.

On comprend tout de suite qu'en termes de saveurs et d'arômes la palette sera plus large en Mezcal, d'autant que certains y ajoutent parfois … jusqu'à un scorpion.

Pour l'une comme pour l'autre tout commence dans les champs. La plante a besoin de temps pour grandir avant qu'on la récolte à maturité (de 7 à 30 ans selon les variétés) pour ne garder que le cœur, "la piña" qui ressemble à un gros ananas pouvant peser jusqu'à 70 kilos qui chacune donneront environ 10 litres d'alcool.
La récolte est effectuée par des ouvriers très protégés comme on le voit sur la photo que j'ai prise en plein champ parce que les feuilles sont très coupantes. Les méthodes de production sont codifiées et modernes pour la Tequila, artisanales et ancestrales pour le MezcalJe rappellerai que la Tequila a été la première appellation d’origine au Mexique en 1974 et que donc sa production est définie depuis longtemps sur le plan juridique et commercial. L’AOC Mezcal a été définie en 1994, donc tardivement et après une période d’interdiction légale, particulièrement dans les années 30, ce qui justifia alors qu’on fasse cuire l’agave sous la terre pour ne pas attirer l’attention.

Il en découle que la Tequila est davantage controlée et standardisée, constante, fiable, avec une identité pure, convenant aux cocktails et à la gastronomie alors que le Mezcal (je devrais écrire les Mezcals) offrent davantage de complexité, de variété, et peut se consommer pur ou en gastronomie.

Les producteurs de Mezcal utilisent des piñas qui sont rassemblées traditionnellement pour être cuites dans des "palenques" : des fosses coniques de 2 à 3 mètres de diamètres creusées dans le sol dont les parois sont recouvertes de pierres. Dans les grandes exploitations elles sont acheminées jusqu'au four (souvent vapeur) pour passer en cuisson. D'ailleurs le mot "mezcal" signifie dans la langue amérindienne uto-aztèque nahualt "agave cuite au four".

vendredi 12 décembre 2025

Œuvres Inédites de Manuel Álvarez Bravo à la Galerie Carole Lambert

Quand j'ai appris que la Galerie Carole Lambert présentait une exposition exceptionnelle consacrée au maître de la photographie moderne Manuel Álvarez Bravo (1902–2002),  je n'ai eu de cesse que de m'y rendre puisque je revenais d'un séjour au Mexique.

J'avais eu la chance de pouvoir déambuler dans sa maison, ses ateliers, son grand jardin et j'étais interrogative de découvrir des oeuvres inédites.

Effectivement, je n'avais vu aucun de ces tirages sur les murs de ce qui est aujourd'hui un musée-archives, dans le quartier de Coyoacan, et que je décris iciMême l'autoportrait qu'expose Carole Lambert n'y figurait pas et dieu sait que l'artiste en a faits très peu.
Il m'a semblé avoir été réalisé le même jour que le célèbre selfie qu'il a pris à travers les barreaux de la fenêtre du rez-de-chaussée de sa maison en 1980. En tout cas, ce cliché date manifestement de la fin de sa vie.
En réunissant une quarantaine de tirages vintage inédits, Johann Mergenthaler, qui est le commissaire de l'exposition, est parvenu près d’un quart de siècle après sa disparition, à démontrer l’actualité persistante de son regard et la puissance intacte d’une œuvre toujours capable de dialoguer avec notre présent.
La première photographie, Puesto de pepitorias y alegrías, 1980-90 est aussi intrigante que d'un modernisme qui inciterait à la date d'avant-hier. Un visiteur y a vu tout à l'heure des piles de journaux coincées entre des parpaings.

mercredi 15 octobre 2025

La Casa Roja, la demeure de Cristina Kahlo, à Coyoacan, Mexique

J'avais l'intention de profiter de mon séjour à Mexico pour revoir la Casa Azul, la maison natale où Frida Kahlo vécut avec Diego Rivera, devenue musée en 1958 à la mort de celui-ci (il y a presque 70 ans). Les files d'attente m'en ont dissuadée et je me suis "consolée" en me rendant dans un nouveau musée, inauguré il y a tout juste trois semaines.

Baptisé Museo Casa Kahlo, il est installé dans la Casa Roja, ancienne demeure familiale de Cristina Kahlo après de gros travaux de rénovation et d'adaptation dont l'architecture a été confiée au Rockwell Group. Cette "maison rouge" est située à deux pas de la mythique "maison bleue" au 54 rue Aguayo, dans le quartier Coyoacán de Mexico et a ouvert ses portes au public le 27 septembre 2025.

C'est bien davantage qu'un musée parce que le parcours de visite est conçu comme une caisse de résonance où les expériences familiales, les émotions et les processus créatifs sont amplifiés. Chaque mur, chaque pièce et chaque patio retrace un mode de vie respectant l'intimité tout en favorisant l'expression artistique de Frida mais aussi de son père Guillermo Kahlo.

On comprend au fil d'un parcours combinant des pièces originales et des ressources numériques (qui enrichissent le récit, tout en respectant l’esprit de la maison) comment l'art, la vie quotidienne et les relations familiales se sont entremêlés pour façonner un héritage universel.

Côté rue, les murs sont de couleur Terre de Sienne, en lien direct avec le nom de l'édifice. On rentre par une sorte de très large couloir qui servait autrefois de garage pour déboucher sur un patio qu’entouré la maison proprement dire. Je ne sais pas quelle était sa configuration exacte quand elle était habitée puisqu’un gros travail de muséologie a été effectué, et qui d’ailleurs a été effectué avec beaucoup de sensibilité.
Nous voici donc dans le patio aménagé en salle d’attente en plein air avec les bancs mexicains traditionnels peints couleur rouille installés autour d’un pamplemoussier qui se trouvait là depuis toujours. On annonce un temps d’attente de 10 minutes entre deux visites guidées mais ce n’est qu’approximatif puisque j’ai patienté presque trois quarts d’heure, que je ne regrette pas car la découverte était passionnante, y compris pour quelqu’un comme moi qui connait plutôt bien la vie de Frida Kahlo. Mais il est préférable de prévoir un livre ou de quoi patienter. Et second conseil, vous munir d’une "petite laine" parce que la climatisation est vraiment réglée au plus bas.
La visite démarre avec un mapping -conçu de manière ludique et inventive- qui reprend l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur Frida pour apprécier la visite. Comme vous le savez sans doute elle est née à Coyoacan et a eu plusieurs sœurs dont la plus importante fut Cristina, à la fois sa meilleure amie et sa rivale (elle a séduit son mari Diego Rivera, à moins que ce ne soit l’inverse).

C’est dans la maison qu’elle a occupée que nous nous trouvons et son empreinte est partout. D’ailleurs nous sommes accueillis par deux portraits immenses, de part et d'autre d'un grand écran sur lequel le mapping est projeté. A droite Cristina, à gauche Frida, prise à la Maison Aguayo (dont je n'ai pas trouvé l'adresse exacte), Auteur inconnu, vers 1947, Archives Isolda P. Kahlo (ci-contre).

Un grand panneau nous explique que l'endroit où nous nous trouvons fut d'abord habité par Guillermo Kahlo et Matilde Calderón, les parents de Frida alors qu'elle s'installait temporairement avec son mari Diego Rivera dans la Maison Bleue.

Plus tard, cette adresse devint la demeure de Cristina, la sœur cadette de Frida. L'artiste y a également vécu un moment en 1947. Après la mort de Cristina, la propriété a été léguée à sa fille Isolda. Elle appartient toujours aux descendants de Cristina, qui l'ont intelligemment transformée en espace culturel.
La vidéo nous rappelle que Frida a été victime de la poliomyélite très jeune avant de subir à 18 ans le si terrible accident qui va handicaper sa vie adulte, et notamment l’empêcher de mener une grossesse à terme. Pourtant ce n’est pas le courage qui lui aura manqué.
Jeune adolescente, elle se déplaçait à bicyclette avec vigueur et elle a subi héroiquement de multiples interventions chirurgicales. En conclusion une première phrase de Frida achève le film : esta es tu casa, reprenant la formule de bienvenue si fréquente au Mexique affirmant que ma maison est ta maison.
Nous verrons d’autres citations, brodées au fil rouge sur les rideaux du couloir, comme Si quiero la luna, me la bajo yo solita (Si je veux la lune, je la décrocherai moi-même), Porque todo nace de una destruccion (Parce que tout naît de la destruction), Nada vale mas que la risa (Rien ne vaut le rire) … qui est la première phrase d'un célèbre poème de cette femme.
Nous allons commencer par l’évocation de la cellule familiale, de sa mère Matilde dont on peut admirer une très jolie robe longue de dentelle blanche, et la figure paternelle de Guillermo qui influença tant la carrière artistique de sa fille.

Les parents de Frida se sont rencontrés à la bijouterie La Perla, où ils travaillaient et étaient de proches amis. Carl Wilhelm Kahlo Kaufmann est né en 1871 à Pforzheim, en Allemagne. Après le décès de sa mère, son père s'est remarié et le jeune homme a émigré en Amérique à l'âge de 18 ans pour tenter sa chance et commencer une nouvelle vie. Il a obtenu la nationalité mexicaine sous le nom de Guillermo et a travaillé pour plusieurs entreprises allemandes avant de se consacrer entièrement à la photographie.

Contrairement à ce qui a été dit, la mère de Frida n'était pas originaire d'Oaxaca. María Matilde Filomena Isabel Calderón González est née à Mexico en 1874 mais elle avait des origines indigènes. On voit une photo de leur mariage et le faire-part de la cérémonie (21 février 1898) apparait juste à coté la robe.

Physiquement, je leur ressemble à tous les deux. J'ai les yeux de ma mère et le corps de mon père. Frida Kahlo

La petite fille a manifesté très tôt un certain talent pour l’artisanat et tout ce qu’on peut faire de ses mains comme en témoigne cette petite tapisserie faite à l’âge de 5 ans.
La petite maison avec l'arbre, tapisserie en broderie à l'aiguille, par Frida Kahlo, vers 1912
Frida Kahlo, photographiée à 17 ans dans la Casa Azul le 7 février 1926 par Guillermo Kahlo
Tirage de l'époque, Archive Isolda P. Kahlo

Cristina était la seule des sœurs Kahlo à avoir des enfants. Frida éprouvait une profonde affection pour ses neveux, Isolda et Antonio, qui comblaient le vide familial qu'elle avait toujours désiré. Après le mariage bref et tumultueux de Cristina avec Antonio Pinedo, Frida, soucieuse du bien-être de sa sœur, l'aida à surmonter sa séparation. Elle la prit sous son aile, l'invita à vivre avec Isolda et Antonio à la Maison Bleue et la soutint financièrement en échange de petits boulots de bureau et de domestiques.

La guide ouvre un tiroir et fait apparaître une minuscule chaussure d’Isolda. Sur les panneaux on remarque une jolie photo de Frida entourée de sa nièce et de son neveu, en costume traditionnel. Et des poupées allemandes ayant appartenu aux enfants à côté d'un portrait d'Isolda Pinedo Kahlo exécuté au crayon par Diego Rivera, Sans date, Collection Isolda Pinedo Kahlo
Et puis cette très touchante carte écrite de la main de Frida : Ma douce petite Isoldita, Je t'offre ce bracelet pour que chaque fois que tu le portes, tu te souviennes que ta tante Frida t'aime de tout son cœur. Et comme symbole du jour où tu es passée de l'enfance à l'âge adulte.
On notera que l'affection d'isolda était symétriquement aussi forte. En légende d'une photo les représentant toutes deux on peut lire : Si je devais décrire ma tante Frida en quelques mots, je dirais qu'elle était aimante, courageuse, intègre, spontanée et généreuse.

On remarquera combien les échanges de lettres étaient ponctués de bisous. Pendant plusieurs années, Isolda et Antonio ont vécu chez leurs grands-parents, avec leur mère et leur oncle et leur tante, Diego et Frida, tandis que ces derniers faisaient régulièrement des allers-retours entre le Mexique et les États-Unis.

Lorsque Cristina accompagnait Frida lors de ses traitements médicaux, Isolda et Antonio étaient pris en charge par leurs tantes, qui leur prodiguaient amour et réconfort.
Autoportrait de Guillermo Kahlo en 1906, impression de l'époque

Bien que ses parents habitassent déjà à Aguayo, ils ne quittèrent jamais la Maison Bleue. Guillermo y conserva son studio de photographie jusqu'à son décès, tandis que Matilde s'occupait de la maison et des animaux pendant les séjours de Frida et Diego aux États-Unis.

lundi 13 octobre 2025

Découverte de la maison du photographe mexicain Manuel Álvarez Bravo à Coyoacan

Il était tentant de retourner visiter la Casa Azul de Frida Kahlo, ou même la maison où Léon Trotsky mourut tragiquement.

Le hasard a voulu que, séjournant à quelques dizaines de mètres, j’avais remarqué un très discret musée, la Casa MAB, à l’ouverture hebdomadaire réduite, mais qui m’avait intriguée. Renseignement pris il s’agissait de la maison d’un des plus grands photographes mexicains, contemporain de Luis Bunel dont il fut photographe de plateau sur plusieurs de ses films, Manuel Álvarez Bravo (1902-2002).

Il faut être (un peu) spécialiste pour reconnaitre la grande reproduction qui signale sa trace sur le mur bleu extérieur avec un de ses motifs récurrents, les linges blancs. Il s'agit d'une oeuvre de 1932 intitulée Las lavanderas sobreentendidas, difficilement traduisibles comme Les lavandières sous-entendues qui a été choisie comme couverture d'un livre paru aux éditions de La Martinière en 2012, L'impalpable et l'imaginaire, présentant de manière thématique, environ 130 photos de Manuel Álvarez Bravo, en les mettant en regard d'une dizaine de photographies de Berenice Abbott, Lola Álvarez Bravo, Graciela Iturbide, Tina Modotti, Paul Strand, Edward Weston.

La visite fut très intéressante. D’abord parce que cette maison est out à fait représentative de l’architecture mexicaine des années 50-60 dont on voit encore de nombreuses traces, jusqu'aux blocs de verre insérés dans les plafonds pour laisser entrer une lumière naturelle zénitale.
On retrouve le même type de jardin à la Casa Azul, les mêmes plafonds de bois et de briques à la Cas Roja, les mêmes murs de pierres volcaniques un peu partout dans le quartier du Quadrant de San Francisco à Coyoacán, la division territoriale située au sud de Mexico où les grandes tours n’ont pas encore remplacées les maisons anciennes. C’est toujours une banlieue pittoresque où il et agréable de flâner. Je rappelle qu’y vécurent autrefois le conquistador Hemán Cortés (dont la maison est aujourd’hui un centre administratif) et de La Malinche, sa maîtresse indienne à qui un spectacle grandiose est actuellement consacré.

Outre l’intérêt architectural, on apprécie l’atmosphère de cette maison, grande mais simple, où l’empreinte des habitants semble être restée en l’état. On ne serait pas surprise d’entendre sa voix nous interpeler, ce qui en soit est assez saisissant. Cette maison a indéniablement une âme et est fascinante. D’ailleurs ce sont les airs préférés de Manuel Álvarez Bravo que l’on entend pendant notre déambulation. Sa passion pour la musique classique était familiale, et il ne manquait jamais d'écouter ses disques entre une courte sieste après le déjeuner et son travail en laboratoire.

Je pensais suivre une visite en français mais ce n’était pas possible ce jour là. Dommage parce que j’ai retenu peu d’informations. Certes de grands panneaux d’information fournissent l’essentiel de ce qu’il faut savoir mais ils ne sont pas traduits, ni en français ni même en anglais. Ce serait formidable que ces textes soient au moins lisibles sur petit livret qu'on aurait entre les mains en passant d’une pièce à une autre Du coup, à moins de très bien comprendre l’espagnol, je vous conseillerais plutôt d’opter pour une visite libre … après vous être documenté auparavant sur cet immense artiste.

Il y a beaucoup à voir. Enormément à lire. Alors forcément, on fait sans doute l’impasse sur l’essentiel.
Côté jardin, on admire les extérieurs sans se douter que l’énorme porte masque un premier patio où se dresse un cactus centenaire. La limite de la dernière éruption volcanique a été conservé et se remarque nettement sur le sol.
Si on contournait alors la demeure principale on pénétrerait dans un espace très vert, et on aurait envie de se poser autour de la table, à l’ombre et dans la fraîcheur des grands arbres.
Un atelier annexe du photographe a été construit au fond. La pièce est minuscule mais on y ressent encore sa présence. On remarquera au fronton de la porte une reproduction d’une fresque que j’avais vue dans le temple des peintures de la zone archéologique de Bonampak en août 2017. Cet ancien site maya de l’Etat du Chiapas dépendait d’un d’un site plus grand, celui de Yaxchilan, situé à une trentaine de kilomètres plus au sud, à la frontière du Guatemala.
De grandes reproductions de photographies ornent les murs. On y reconnaît notamment son célébrissime ami (ci-dessous), en action dans un cliché de 1930 intitulé "Diego Rivera Painting the Reservoir of the Lerma River", mais aussi Man Ray…
On y voit aussi un grand portrait en couleur de Colette datant de 1964 (ci-dessous  à gauche)
Les années ont passé mais la fenêtre à travers laquelle il a pris un célèbre selfie en 1980 est toujours là, sur le mur d'en face, en 2002.
On découvre au fil de la visite plusieurs clichés représentant l'artiste. Par ordre chronologique c'est d'abord Manuel Álvarez Bravo dans la chambre noire de son studio de photographie (Photo : Doris Heyden). Puis celle de María García et de Colette Urbajtel. 
Manuel Álvarez Bravo (1902-2002) fut l'un des artistes mexicains les plus marquants du XX° siècle et l'un des représentants les plus importants de l'histoire de la photographie mondiale. Il est né à Mexico et a vécu dans le centre historique jusque dans les années 1930. Il s'est ensuite installé dans le quartier de San Rafael, pendant la période 1940-1950. Puis dans cette maison, conçue en collaboration avec l'architecte José de la Vega et construite entre 1955 et 1962 qu'il habita de 1960 jusqu'à sa mort en 2002.

Elle a été rénovée par l'architecte Brígida Recamier de 2021 à 2023 pour abriter les Archives Manuel Álvarez Bravo, SC, fondées en 2005 dans le but de préserver la mémoire de la vie quotidienne et du lieu de travail de Don Manuel et de son épouse Colette. étudier et diffuser l'héritage du photographe.
Il y a bien entendu des photos que lui ont dédicacées ses amis, comme celle-ci d'Henri Matisse, prise en 1944 par Henri Cartier-Bresson. On devine combien la peinture était importante pour Manuel Álvarez Bravo qui, dans les années soixante réalise celle-ci en Hollande, en hommage à Claude Monet.
Entrons dans la maison. On est saisi par l'espace qui offre une vision très large sur les murs (couverts de photos et de quelques estampes européennes et mexicaines appartenant à l'importante collection personnelle de l'artiste) et sur l'immensité de sa collection d'objets d'art populaire et préhispaniques. Une série d'ouvrages est placée sur la table circulaire que nous aimerions avoir le temps de consulter.

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