
J'avais l'intention de profiter de mon séjour à Mexico pour revoir la
Casa Azul, la maison natale où Frida Kahlo vécut avec Diego Rivera, devenue musée en 1958 à la mort de celui-ci (il y a presque 70 ans). Les files d'attente m'en ont dissuadée et je me suis "consolée" en me rendant dans un nouveau musée, inauguré il y a tout juste trois semaines.
Baptisé Museo Casa Kahlo, il est installé dans la Casa Roja, ancienne demeure familiale de Cristina Kahlo après de gros travaux de rénovation et d'adaptation dont l'architecture a été confiée au Rockwell Group. Cette "maison rouge" est située à deux pas de la mythique "maison bleue" au 54 rue Aguayo, dans le quartier Coyoacán de Mexico et a ouvert ses portes au public le 27 septembre 2025.

C'est bien davantage qu'un musée parce que le parcours de visite est conçu comme une caisse de résonance où les expériences familiales, les émotions et les processus créatifs sont amplifiés. Chaque mur, chaque pièce et chaque patio retrace un mode de vie respectant l'intimité tout en favorisant l'expression artistique de Frida mais aussi de son père Guillermo Kahlo.
On comprend au fil d'un parcours combinant des pièces originales et des ressources numériques (qui enrichissent le récit, tout en respectant l’esprit de la maison) comment l'art, la vie quotidienne et les relations familiales se sont entremêlés pour façonner un héritage universel.
Côté rue, les murs sont de couleur Terre de Sienne, en lien direct avec le nom de l'édifice. On rentre par une sorte de très large couloir qui servait autrefois de garage pour déboucher sur un patio qu’entouré la maison proprement dire. Je ne sais pas quelle était sa configuration exacte quand elle était habitée puisqu’un gros travail de muséologie a été effectué, et qui d’ailleurs a été effectué avec beaucoup de sensibilité.

Nous voici donc dans le patio aménagé en salle d’attente en plein air avec les bancs mexicains traditionnels peints couleur rouille installés autour d’un pamplemoussier qui se trouvait là depuis toujours. On annonce un temps d’attente de 10 minutes entre deux visites guidées mais ce n’est qu’approximatif puisque j’ai patienté presque trois quarts d’heure, que je ne regrette pas car la découverte était passionnante, y compris pour quelqu’un comme moi qui connait plutôt bien la vie de Frida Kahlo. Mais il est préférable de prévoir un livre ou de quoi patienter. Et second conseil, vous munir d’une "petite laine" parce que la climatisation est vraiment réglée au plus bas.
La visite démarre avec un mapping -conçu de manière ludique et inventive- qui reprend l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur Frida pour apprécier la visite. Comme vous le savez sans doute elle est née à Coyoacan et a eu plusieurs sœurs dont la plus importante fut Cristina, à la fois sa meilleure amie et sa rivale (elle a séduit son mari Diego Rivera, à moins que ce ne soit l’inverse).

C’est dans la maison qu’elle a occupée que nous nous trouvons et son empreinte est partout. D’ailleurs nous sommes accueillis par deux portraits immenses, de part et d'autre d'un grand écran sur lequel le mapping est projeté. A droite Cristina, à gauche Frida, prise
à la Maison Aguayo (dont je n'ai pas trouvé l'adresse exacte), Auteur inconnu, vers 1947, Archives Isolda P. Kahlo (ci-contre).
Un grand panneau nous explique que l'endroit où nous nous trouvons fut d'abord habité par Guillermo Kahlo et Matilde Calderón, les parents de Frida alors qu'elle s'installait temporairement avec son mari Diego Rivera dans la Maison Bleue.
Plus tard, cette adresse devint la demeure de Cristina, la sœur cadette de Frida. L'artiste y a également vécu un moment en 1947. Après la mort de Cristina, la propriété a été léguée à sa fille Isolda. Elle appartient toujours aux descendants de Cristina, qui l'ont intelligemment transformée en espace culturel.
La vidéo nous rappelle que Frida a été victime de la poliomyélite très jeune avant de subir à 18 ans le si terrible accident qui va handicaper sa vie adulte, et notamment l’empêcher de mener une grossesse à terme. Pourtant ce n’est pas le courage qui lui aura manqué.
Jeune adolescente, elle se déplaçait à bicyclette avec vigueur et elle a subi héroiquement de multiples interventions chirurgicales. En conclusion une première phrase de Frida achève le film : esta es tu casa, reprenant la formule de bienvenue si fréquente au Mexique affirmant que ma maison est ta maison.
Nous verrons d’autres citations, brodées au fil rouge sur les rideaux du couloir, comme Si quiero la luna, me la bajo yo solita (Si je veux la lune, je la décrocherai moi-même), Porque todo nace de una destruccion (Parce que tout naît de la destruction), Nada vale mas que la risa (Rien ne vaut le rire) … qui est la première phrase d'un célèbre poème de cette femme.
Nous allons commencer par l’évocation de la cellule familiale, de sa mère Matilde dont on peut admirer une très jolie robe longue de dentelle blanche, et la figure paternelle de Guillermo qui influença tant la carrière artistique de sa fille.
Les parents de Frida se sont rencontrés à la bijouterie La Perla, où ils travaillaient et étaient de proches amis. Carl Wilhelm Kahlo Kaufmann est né en 1871 à Pforzheim, en Allemagne. Après le décès de sa mère, son père s'est remarié et le jeune homme a émigré en Amérique à l'âge de 18 ans pour tenter sa chance et commencer une nouvelle vie. Il a obtenu la nationalité mexicaine sous le nom de Guillermo et a travaillé pour plusieurs entreprises allemandes avant de se consacrer entièrement à la photographie.
Contrairement à ce qui a été dit, la mère de Frida n'était pas originaire d'Oaxaca. María Matilde Filomena Isabel Calderón González est née à Mexico en 1874 mais elle avait des origines indigènes. On voit une photo de leur mariage et le faire-part de la cérémonie (21 février 1898) apparait juste à coté la robe.
Physiquement, je leur ressemble à tous les deux. J'ai les yeux de ma mère et le corps de mon père. Frida Kahlo
La petite fille a manifesté très tôt un certain talent pour l’artisanat et tout ce qu’on peut faire de ses mains comme en témoigne cette petite tapisserie faite à l’âge de 5 ans.
La petite maison avec l'arbre, tapisserie en broderie à l'aiguille, par Frida Kahlo, vers 1912
Frida Kahlo, photographiée à 17 ans dans la Casa Azul le 7 février 1926 par Guillermo Kahlo
Tirage de l'époque, Archive Isolda P. Kahlo
Cristina était la seule des sœurs Kahlo à avoir des enfants. Frida éprouvait une profonde affection pour ses neveux, Isolda et Antonio, qui comblaient le vide familial qu'elle avait toujours désiré. Après le mariage bref et tumultueux de Cristina avec Antonio Pinedo, Frida, soucieuse du bien-être de sa sœur, l'aida à surmonter sa séparation. Elle la prit sous son aile, l'invita à vivre avec Isolda et Antonio à la Maison Bleue et la soutint financièrement en échange de petits boulots de bureau et de domestiques.
La guide ouvre un tiroir et fait apparaître une minuscule chaussure d’Isolda. Sur les panneaux on remarque une jolie photo de Frida entourée de sa nièce et de son neveu, en costume traditionnel. Et des poupées allemandes ayant appartenu aux enfants à côté d'un portrait d'Isolda Pinedo Kahlo exécuté au crayon par Diego Rivera, Sans date, Collection Isolda Pinedo Kahlo
Et puis cette très touchante carte écrite de la main de Frida : Ma douce petite Isoldita, Je t'offre ce bracelet pour que chaque fois que tu le portes, tu te souviennes que ta tante Frida t'aime de tout son cœur. Et comme symbole du jour où tu es passée de l'enfance à l'âge adulte.

On notera que l'affection d'isolda était symétriquement aussi forte. En légende d'une photo les représentant toutes deux on peut lire : Si je devais décrire ma tante Frida en quelques mots, je dirais qu'elle était aimante, courageuse, intègre, spontanée et généreuse.
On remarquera combien les échanges de lettres étaient ponctués de bisous. Pendant plusieurs années, Isolda et Antonio ont vécu chez leurs grands-parents, avec leur mère et leur oncle et leur tante, Diego et Frida, tandis que ces derniers faisaient régulièrement des allers-retours entre le Mexique et les États-Unis.
Lorsque Cristina accompagnait Frida lors de ses traitements médicaux, Isolda et Antonio étaient pris en charge par leurs tantes, qui leur prodiguaient amour et réconfort.
Autoportrait de Guillermo Kahlo en 1906, impression de l'époque
Bien que ses parents habitassent déjà à Aguayo, ils ne quittèrent jamais la Maison Bleue. Guillermo y conserva son studio de photographie jusqu'à son décès, tandis que Matilde s'occupait de la maison et des animaux pendant les séjours de Frida et Diego aux États-Unis.