J'avais, évidemment, beaucoup entendu parler de Soudain du fait de ce double prix d'interprétation féminine au festival de Cannes pour Tao Okamoto et Virginie Efira dont on saluait la performance d'avoir spécialement appris le japonais.
D’ailleurs aucune des deux ne jouait dans sa langue maternelle, partant chacune presque de zéro, en japonais, pour l'une, en français pour l’autre. Etait-ce bien indispensable ? En sortant de la projection c'était une évidence que oui, et pas seulement parce que le réalisateur est japonais et qu'il a tourné en France.
Néanmoins, avoir une actrice dans chaque langue lui permettait de tourner en France tout en conservant une partie du film dans sa langue maternelle, ce qui lui offrait une forme de point d’appui. Il aurait pu faire le choix de réaliser Soudain au Japon mais il a pensé que la densité (et la longueur) des conversations entre les protagonistes ne seraient pas forcément reçues de façon aussi ouverte par des producteurs japonais.
J’avais beaucoup aimé son précédent film, Le mal n’existe pas que j’avais trouvé éminemment politique. Je ne suis donc pas surprise que Soudain le soit également. C'est un film aussi beau que profond, inoubliable, dont on ne s'aperçoit pas qu'il dure plus de trois heures.
Directrice d'un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira) tente d'y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur l'écoute et la dignité des résidents, malgré la réticence d’une partie de ses équipes. Sa rencontre avec Mari Morisaki (Tao Okamoto), une metteuse en scène japonaise qui se bat contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde, les deux femmes engagent ensemble un combat pour "rendre possible l’impossible".
Le réalisateur est parti d'échanges réels entre une philosophe (dont la santé se dégrade brutalement) et une anthropologue, Makiko Miyano et Maho Isono, dont il n’a conservé qu’une réplique mais les questions du hasard et du risque qui y sont traitées ont imprégné la trame fictionnelle autour de la façon dont deux êtres humains entrent en relation pour peu qu’on accepte d’accueillir le hasard qui, seul, peut faire surgir certaines choses.
Une réplique concrétise cette disposition d’esprit : Certaines choses qu'on désire nous échappent et d'autres sont offertes sans qu'on s'y attende.
Une autre contient l'essentiel du message du réalisateur : Il existe peut-être un autre peut-être, celui qu'on appelle espoir mais c'est le seul pouvant nous offrir un avenir meilleur.
Le parallèle entre l'état des patients et la santé de Marie-Lou est particulièrement intéressant. A force de se donner corps et âme dans son travail elle est, sans en avoir conscience, au bord d'un burn-out dont son collègue Olivier (excellent Jean-Charles Clichet) décèle les signes avant-coureurs et l'alerte tandis qu'elle tente de régler seule le conflit de point de vue avec Sophie l'infirmière (Marie Bunel). Il faudra du temps pour convaincre toute l'équipe.
Un autre parallèle est en place entre Mari qui se bat contre la maladie et Marie-Lou qui se bat contre un fonctionnement. Pour fin arriver à la conclusion : on vit dans un système qui nous épuise mais que l'on fait tourner.
Sans faire un film de propagande Ryûsuke Hamaguchi s’est intéressé à l’Humanitude, une méthode de soin française, introduite au Japon il y a une dizaine d’années, et qui permettait d’interroger plus largement la place de l’être humain dans la société, et la manière dont cette société finit parfois par ne plus lui laisser de place (voir note en fin d'article). Toute l’équipe a suivi une formation spécifique. Il a visité des EHPAD où cette méthode est réellement appliquée, et un autre où elle était encore en cours d’implantation. Il a pris la mesure du manque de personnel et du manque d’argent qui traversent aujourd’hui le monde du soin, dont il serait difficile de ne pas voir que le capitalisme est une des causes.
Cet aspect est très intéressant, surtout dans le contexte des scandales qui ont impactés ce type d'établissement. L'affaire ORPEA est même citée comme point de départ d'un manque de confiance que l'humanitude pourrait rétablir.
Les comédiens sont tous des professionnels, à l’exception de quelques petits rôles confiés à des personnes issues de la figuration. De nombreux résidents et membres du personnel de l’EHPAD (en activité) ont pris part au film, ce qui a constitué une forme d’expérience joyeuse et de divertissement pour les résidents réels, qui ont participé comme figurants, ou qui ont regardé le tournage depuis leur fenêtre.
Le personnage inspiré de Makiko Miyano est devenu, dans le film, une metteuse en scène parce que dans sa jeunesse elle avait fait un peu de mise en scène. Pour ne pas réitérer des scènes qu'on avait pu voir dans Drive My Car, où le théâtre occupait déjà une place importante, il a choisi de s'appuyer sur Psychonautica, un livre du chercheur japonais Takeshi Matsushima, consacré notamment à la psychiatrie en Italie et à la figure de Franco Basaglia. La pièce que l’on voit dans le film n’existe pas comme œuvre autonome mais un grand nombre d’anecdotes et de citations qui y figurent sont réelles et proviennent du livre.
De nombreuses scènes se sont ancrées dans ma mémoire. Celle où les deux femmes reçoivent une fiente de pigeon alors qu'elles sont en pleine discussion philosophique apporte une rupture humoristique qui restaure le principe de réalité. Le film se clôturera sur une répétition de cet incident. Il y a aussi le massage des pieds, magnifique en terme d'émotion. La musique (Samuel Andreyev) accompagne le film sans alourdir l’émotion. Ce qui est admirable c'est de parvenir à secouer le spectateur sans lui arracher de larmes.
Ryûsuke Hamaguchi aurait mérité la palme d'or. Vraiment !
Soudain de Ryûsuke Hamaguchi
Scénario de Ryûsuke Hamaguchi et Léa Le Dina
Librement inspiré de "Quand la vie prend un tournant inattendu"
Correspondances entre Makiko Miyano et Maho Isono – Éditions Shobunsha
Avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka, Kodai Kurosaki, Jean-Charles Clichet, Marie Bunel …En salles depuis le 12 août 2028
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La méthodologie de soin Gineste-Marescotti dite Humanitude®, du nom des deux français qui l’ont créée, est une philosophie qui interroge l’humain et les relations avec les personnes en situation de vulnérabilité. Née au cœur des services, elle comprend plus de 150 techniques professionnelles fondées sur 4 piliers : le regard, la parole, le toucher et la verticalité.
L’Humanitude est enseignée dans plusieurs pays dont le Japon. En France, plus de 800 établissements (EHPAD, secteur du handicap, services à domicile) l’ont choisie. Sa mise en pratique au quotidien permet d’apaiser plus de de 8 soins difficiles sur 10. A ce jour, 38 établissements ont obtenu le label Humanitude,
premier label de bientraitance. Sources : www.humanitude.fr (les formations professionnelles) et www.lelabelhumanitude.fr
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