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jeudi 12 février 2026

All Parts Of Us de Susanna Inglada au Drawing Lab … et quelques mots de la Drawing Factory II

Je n’avais pas vu tous les artistes présentés en focus par toutes les galeries participantes de la Drawing Now de mars 2025 mais je n’avais manqué aucun des 5 artistes sélectionnés par le jury, comme je le raconte dans cet article.

Parmi eux Susanna Inglada, choisie comme artiste focus par son galerie, Maurits Van de Laar, installé aux Pays-Bas (ci-dessous entre la commissaire et l'artiste), me semblait avoir le potentiel pour l’emporter pour son talent bien sûr mais aussi l’ampleur de son potentiel à déployer le dessin au-delà de la feuille, et qui s’exprimait déjà par exemple à travers son recours à la céramique pour y exprimer aussi sa créativité en matière de dessin. 

En effet elle explore aussi bien les notions de pouvoir, d’autorité, que de corruption et d’inégalités de genre à travers des scènes théâtrales peuplées de figures expressives et distordues, brouillant les frontières entre dessin et sculpture. Tout est pour elle opportunité à écrire une nouvelle page : Dessiner est une façon de me poser des questions, dit-elle.
L’exposition qu’elle présente au Drawing Lab ne dément pas cet enthousiasme. J’espère que vous serez nombreux à y découvrir son travail : l’accès est gratuit, tous les jours, pendant quasiment trois mois.

J'ai eu le privilège de la visiter en avant-première et en sa compagnie ainsi que de la commissaire d’exposition Giuliana Benassi.
Intitulée All Parts Of Us, et presque conçue comme une installation, elle exprime combien la société est fragmentée en attirant notre œil sur ce qu’il est urgent de considérer. 

L’ampleur de l’espace a été l’occasion pour l’artiste d’opérer une nouvelle lecture des relations humaines en élargissant le champ des possibles. On remarquera combien un matériau aussi fragile que le papier, moins résistant en tout cas que la céramique, peut devenir un pont extrêmement solide pour devenir le miroir de nous-mêmes.
Nous voilà dans El bosque, la Forêt, constituée de troncs constitués par les mains nouées de tous les membres de la famille de l’artiste et qui sont regardantes aussi bien recto que verso. Ici l’union fait la force et cette métaphore exprime la fragilité autant que la puissance des relations humaines entre hommes et femmes de toutes les générations. 
Les groupes qui occupent les angles de la Blue Room composent des sculptures en trois dimensions en jouant avec les frontières. Les visages à demi masqués sur des yeux clos symbolisent l’introspection alors que le personnage supérieur, agissant comme comme une sculpture surgie du dessin, interpose ses mains ouvertes pour inciter à dire stop.

Avec Susanna Inglada le dessin quitte le papier pour envahir l’espace. Fragmentée et expressive, l’œuvre de l’artiste catalane compose un théâtre du contemporain où chaque élément — corps, regard, geste — participe d’un tout collectif. Inspirée par son rapport au théâtre, Inglada met en scène des figures tourmentées, entre unité et conflit, lucidité et déni, pour interroger nos manières d’être ensemble. Entre dessin, céramique et animation, elle revisite les grandes traditions picturales pour y révéler les tensions du pouvoir et du regard, tout en y glissant un humour discret, comme un remède à la gravité du réel. 

Comme nous l'a expliqué Giuliana Benassi sont ici rassemblées les oeuvres les plus récentes de l’artiste et propose un parcours immersif (parce que le visiteur est invité à circuler dans la forêt) où le dessin s’étend dans l’espace tridimensionnel, transformant celui-ci en une scène expressive de la contemporanéité. La fragmentation, déjà soulignée par le titre, n’est pas seulement une technique de composition par le collage, mais aussi une clé pour révéler une vision de l’existence où chaque fragment prend sa place dans un tout collectif et partagé.

Les oeuvres d’Inglada fonctionnent comme un miroir réactif de l’état du monde, capable de saisir les émotions et les traumatismes du moment présent, une sensibilité nourrie par son parcours théâtral. L’artiste agit comme une metteuse en scène, guidant le spectateur à travers des installations telles que Forest : une forêt de mains menaçantes, métaphore dramatique de l’unité et du conflit, ou Ojos Cerrados (Yeux fermés), un collage de figures aux yeux clos incarnant l’archétype de ceux qui détournent le regard ou ne peuvent affronter le conflit. Ces figures deviennent a contrario un avertissement puissant et un appel à l’éveil collectif.
Dans la petite salle adjacente, les oeuvres sur papier, en céramique, ainsi que la vidéo animée réinterprétant l’histoire biblique de Suzanne (on notera au passage la presque homonymie avec le propre prénom de l'artiste) et les vieillards, puisent dans les grandes traditions picturales (de Goya à Paula Rego) la force et la lucidité critique nécessaires pour aborder des thèmes tels que le regard masculin et les rapports de pouvoir. Un humour subtil relie ces oeuvres entre elles, agissant comme un antidote aux questions aiguës de l’existence.
L’exposition invite le spectateur à devenir acteur, à participer activement à cette pièce collective où la conscience et le regard ouvert sont essentiels, pour se recomposer en une seule multitude, où toutes les parties sont nous.
Les yeux sont parfois grand ouverts, parfois clos pour alors mieux scruter l'intérieur de nos pensées.
Interrogée à propos de sa palette, l'artiste a répondu qu'elle faisait beaucoup de choix d'ordre émotionnel. Elle a d'abord employé un nombre restreint de couleurs, élargi depuis, en raison d'influences liées aux lieux où elle travaille, comme le gris en Hollande, ou l'orange vif à Rome.

Née en 1983 en Espagne, à Banyeres del Penedes, Susanna Inglada vit et travaille à Amsterdam. Elle a étudié les Beaux-Arts à l’Université de Barcelone et à la Willem de Kooning Academy de Rotterdam, avant d’obtenir un Master au Frank Mohr Institute de Groningue, puis un post-master au HISK (Belgique).
Son travail a été présenté à l’international dans des institutions telles que le Museum Folkwang (Allemagne), la Kunsthal de Rotterdam (Pays-Bas), le Dordrechts Museum (Pays-Bas), le 18th Street Arts Center (États-Unis), La Casa Encendida (Espagne), l’Azkuna Zentroa (Espagne), le Museum Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas), le Centraal Museum d’Utrecht (Pays-Bas), le DOM MUSEUM (Autriche) et le BOZAR (Belgique).

Elle a participé à de nombreuses résidences d’artistes aux Pays-Bas, en Allemagne, aux États-Unis et en Italie. Elle a reçu le Generaciones Award (Espagne, 2019), le Scheffer Prize (Pays-Bas, 2020) et le Drawing Now Award (France, 2025).

All Parts Of Us de Susanna Inglada
Exposition du Prix Drawing Now 2025
Commissaire d’exposition : Giuliana Benassi
Du 13 février au 10 mai 2026 
Au Drawing Lab - 17, rue de Richelieu - 75001 Paris
Entrée libre
Ouvert tous les jours de 11h à 19h

L'artiste a installé deux autres expositions, à Amiens, que je visiterai le 13 mars prochain. Je complèterai alors cet article. Et je rendrai également compte de la prochaine Drawing Now qui se déroulera du 26 au 29 mars 2026 au Carreau du Temple à Paris.
La Drawing Now Paris est la première foire d’art contemporain dédiée au dessin en Europe et elle fêtera son vingtième anniversaire en 2027. Avant cela, la prochaine édition aura lieu du 26 au 29 mars 2026 au Carreau du Temple. C’est l’endroit où approcher toute la diversité du dessin contemporain d’aujourd’hui en le plaçant en regard des 50 dernières années.
On saura le soir du vernissage quel sera la ou le lauréat qui investira le Drawing Lab en 2027. Carine Tissot, directrice générale de la Drawing Society a révélé ce matin les 5 sélectionnés et qui sont :

- Guénaëlle de Carbonnières, née en 1986, représentée par la Galerie Binome,
- Roman Moriceau, né en 1976, représenté par Archiraar Gallery,
- Chloé Vanderstraeten, née en 1996, représentée par Traits Libres Gallery,
- Maxime Verdier, né en 1991, représenté par la Galerie Anne-Sarah Bénichou,
- Katarzyna Wiesiołek, née en 1990, représentée par la Galerie Eric Dupont.

Madame Christine Phal, présidente et fondatrice de Drawing Now Paris et du Drawing Lab, nous a ensuite présenté le contexte d'une initiative de la Drawing Society, avec le Centre national des arts plastiques (Cnap) et en partenariat avec SOFERIM, promoteur immobilier, la Drawing Factory, au 61, rue de Richelieu et d'y effectuer une visite libre des ateliers d’artistes.

Nous sommes en fait dans la Factory #2 car il s'agit de profiter d'espaces libres (mais destinés à ne pas le rester puisqu'ils font l'objet d'un programme de rénovation immobilière qui nécessite plusieurs mois pour se monter) et de les proposer comme ateliers temporaires à des artistes en proposant également un programme de workshops, rencontres et évènements tout au long des six mois d'occupation, de manière à favoriser échanges, collaborations et découvertes.

Ceux-ci, ouverts depuis le 4 novembre dernier, accueilleront des artistes jusqu'au 30 avril 2026. L'endroit n'est en effet pas destiné à être pérenne mais à se réincarner dans un autre lieu, à Paris ou en région, rien n'est exclu.

Déployée sur 1 500 m², la Drawing Factory II offre aux artistes un espace de création alliant ateliers, foyer commun et salles de rencontres. Les ateliers permettent le travail collectif, l’expérimentation de nouvelles techniques et le développement de projets de grande ampleur. Le 3e niveau est réservé aux rencontres ou ateliers participatifs. On y retrouvera les rencontres du Cnap et d’autres institutions invitées.

Un appel à candidatures avait été lancé suscitant plus d'une centaine de réponses pour … 32 pièces disponibles de 10 à 30 mètres carrés répartis sur les 6 étages, à l'exception du 3ème.

La sélection a été réalisée par un comité composé de Simon André-Deconchat (directeur adjoint du Centre national des arts plastiques), Marianne Dollo (art advisor et collectionneuse), Christine Phal (fondatrice du Drawing Lab), Carine Roma (directrice artistique de l’Espace Jacques Villeglé), Carine Tissot (présidente de la Drawing Society), Henri Van Melle (président des Jardiniers Montrouge) et Jérôme Zonder (artiste).

Aucune approche en particulier n'a été privilégiée, ni critère d'âge, rassemblant des femmes et de hommes entre 25 et 38 ans, de plusieurs nationalités, venant de diverses régions de France.

Certains sont déjà reconnus. D'autres, non ou disons pas encore. Ensemble ils ont créé une sorte de communauté d'entraide et oeuvrent dans une ambiance agréable. Les 33 artistes (car il y a un duo) représentent un bon panorama de ce qu'est le design aujourd'hui.

Chacun loue son espace, 10€ le mètre carré par mois. La moitié d'entre eux participeront à une exposition collective de fin de séjour dans le lobby et le rooftop.

J'en ai rencontré quatre, choisis par hasard, car comment faire autrement ?

Adji Titus, qui occupe l'Atelier #11 est une artiste visuelle née en 2000 qui vit à Montreuil. Elle dessine een mélangeant les couleurs et les médiums tels que le crayon, les feutres, le pastel à l'huile et la peinture.

Elle explore des problématiques universelles et raconte son appréhension des relations humaines pour créer des univers imaginaires porteurs d'espoir.

Elle a intitulé son projet Miam la vie, en réaction à la tendance d'estimer que rien ne va. Elle participe à des ateliers avec le jeune public et des médiations.

Camila Eslava, Atelier #15, est une artiste d'origine colombienne, née à Bogotá formée aux Beaux-Arts de Bogotá, à São Paulo (USP) et à Paris 8 où elle a soutenu une thèse doctorale-création, Dessiner l'Esprit Dessinant.

Elle pratique un dessin expansif, méditatif et multidisciplinaire, tissant des liens entre processus organiques, dynamiques de l'esprit créatif et pratiques contemplatives. Indissociable du vivant, son travail se nourrit de voyages immersifs à travers des natures et cosmovisions diverses, qui élargissent sa perception et intensifient son processus créatif, vécu comme une célébration de la plasticité de l'univers.

Pour cela elle a imaginé des machines qui lui permettent de dérouler ses dessins (effectués sur un simple rouleau de papier de caisse enregistreuse) qui font chacun 25 à 45 mètres de longueur. Elle travaille aussi sur une ligne textile.

Jean-Philippe Roubaud,  Atelier #67, est diplômé de la Villa Arson en 1997. Il vit et enseigne l'académisme en école de dessin à Cannes. Depuis 10 ans sa pratique est axée sur le dessin envisagé dans une approche classique et expérimentale.

Son travail explore les rapports entre geste, matière et espace à travers ce médium, la céramique et la performance, questionnant la place du dessin dans la création contemporaine et son dialogue avec d'autres disciplines artistiques.

A l'instar des céramistes, il emploie le crayon oxyde. il cuit, casse, recolle dans l'esprit des memento mori. En perdant son utilité en tant qu'objet, ce qu'il fait entre dans la fragilité du dessin et devient une oeuvre.

Il emploie des biscuits blancs au départ intacts car il n'en existe pas qui comportant un défaut seraient mis au rebut. Sur ceux qui sont photographiés ci-dessous on reconnaitra un rouge-gorge, un étourneau et un moineau.
Parmi ses artistes de référence on trouvera les frères Van Eyck qui, avec leur Adoration de l’Agneau Mystique achevé en 1432 est un chef-d’œuvre des Primitifs flamands et peut-être une des œuvres les plus influentes au monde.
Il aime réinvestir dans le dessin des outils de peinture. Il a de grandes connaissances techniques, acquises alors qu'il restaurait des chapelles et des plafonds. Son travail se déploie en séries.

Alix Le Boucher, Atelier #68, est artiste dessinatrice venant du XX° arrondissement de Paris. Elle développe une pratique pluridisciplinaire entre art et design où le dessin se balade et raconte puisqu'il se manifeste sous forme de broderies, de type broderie dite lunéville.

Entre illustration, bande dessinée, fresque, motif et décor, elle manie couleurs, textures et lumière pour créer des compositions saturées et vibrantes.

Cherchant à produire des œuvres dialoguant avec nos espaces de vie et de circulation, ses dessins s'étendent du format feuille à l'installation immersive, investissant vêtements, murs ou pièces entières.

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