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mercredi 4 février 2026

Le Cercle de craie caucasien dans la mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota

J'ai vu d'excellents spectacles créés à partir de presque rien. Disposer d'un budget confortable est devenu assez exceptionnel dans le théâtre mais il faut reconnaitre que lorsqu'on peut ne pas se restreindre l'expression artistique prend une autre dimension.

C'et tout à fait cela avec Le Cercle de craie caucasien qu'Emmanuel Demarcy-Mota a mis en scène au Théâtre de la Ville.

D'abord par le nombre de comédiens sur le plateau. Ils sont quinze, et plusieurs interprètent jusqu'à sept personnages. Ensuite par les costumes, d'une rare beauté. Enfin par le décor qui évoque la Russie et ses paysages, de forêts, de montagne et de torrent … quoique pour le faire surgir sur scène le décorateur a recours à une idée très simple matérialisée par une toile bleue, certes d'une longueur démesurée, qu'un groupe traversera sur un pont de singe impressionnant.
Tout cela ne serait-ce pure perte s'il n'y avait (aussi) un texte d'une étrange prosodie, qui avance par secousses, dans une syntaxe inhabituelle à nos oreilles (par exemple Ils vont nous brûler le toit au-dessus de la tête). Et des comédiens qui font troupe pour en propose une relecture libre, poétique et contemporaine, faisant de la pièce un moment de théâtre généreux et engagé, régulièrement bouleversante, en particulier lorsque l'émotion les amène à parler d'eux à la troisième personne (par exemple la demoiselle veut dire).

Bertold Brecht écrivit la pièce en 1944 en s'inspirant d'un vieux conte chinois, démontrant que la bonté et la solidarité sont de grandes forces de résistance (par exemple le droit fiche le camp comme un rien si on n'y fait pas attention). Il l'avait mise en scène dans ce théâtre en 1955 et on peut imaginer le poids de l'histoire planer sur la création contemporaine, … ou la guider.
Le résultat est exigeant, bien sûr, mais ouvert au monde et parfaitement lisible. On en resort porté par la vitalité de cette société où la justice est le lieu de moults paradoxes et aberration mais qui finira par être rendue par le "juge" Azdak (exceptionnelle Valérie Dashwood).
Il est des histoires qui, au milieu du vacarme du monde, rallument quelque chose de profondément humain. Le Cercle de craie caucasien raconte l’itinéraire d’une jeune femme, Groucha, qui sauve un enfant abandonné par la noblesse en fuite, dans le chaos de la guerre. Elle l’élève avec courage et tendresse mais, des années plus tard, la mère biologique réapparaît. À qui revient l’enfant ?

C'est l'éternelle question de la légitimité familiale de celui qui élève par rapport à celui qui met au monde, mille fois traitée, et avec toujours la même issue (et que l'on devine bien évidemment ici). La surprise vient du chemin emprunté pour parvenir à cette issue.
C'est un spectacle complet, où le texte devient un art parce que tout y est dialectique mais avec aussi de la danse, du chant (des voix superbes) et de la musique jouée en direct. Presque des marionnettes aussi quand les comédiens avancent masqués.
C'est aussi l'occasion de la remise en question de la puissance outrecuidante des fortunés sur les pauvres.
Le cercle, vide à la fin, contraste avec toute l'agitation qui a précédé.
Il surprend aussi quand la troupe entière s'aligne pour les saluts, vite rejointe par tous ceux qui travaillent dans l'ombre et sans qui rien ne serait possible, entrainés par Emmanuel Demarcy-Mota.
Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht
Mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota
Avec Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto
Scénographie Natacha le Guen de Kerneizon, assistée de Celine Diez
Costumes Fanny Brouste, assistée de Lucile Charvet
Lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota, assistés d’Erwan Emeury
Musique Arman Méliès
Son Flavien Gaudon, Victor Koeppel
Vidéo Renaud Rubiano, assisté de Yann Philippe
Masques Brunot Jouvet assisté de Fanny Grappe
La pièce Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht (traduction de Georges Proser) est publiée et représentée par L’ARCHE – éditeur & agence théâtrale.
Théâtre de la Ville-Paris
Du mercredi 28 janvier au vendredi 20 février 2026 

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