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vendredi 15 mai 2026

Une femme à la mer avec Nathalie Lucas

Pour moi Florence Arthaud avait deux caractéristiques, celle d'avoir été la première femme à remporter la mythique course en solitaire en 1990. Et d'être Flo, l'héroïne célébrée par Pierre Bachelet avec qui elle a interprété 3 chansons.

Je ne savais rien de ses (nombreux) accidents car elle les enchaîna. Elle avait des séquelles d’un accident de la route qui l’avait plongée dans le coma à 17 ans et qui provoqua une paralysie partielle. Elle avait fait une fausse couche avant l'arrivée de la fabuleuse victoire de la Route du Rhum. Elle mourut avec neuf autres personnes, dont plusieurs sportifs français, dans un double accident d'hélicoptères en Argentine sur le tournage d’une émission. C'était le 9 mars 2015. Exactement dix jours avant la sortie en librairie de Cette nuit, la mer est noire, qui est le récit de sa chute en mer, aux éditions Arthaud.

Je n’avais pas entendu parler de ce naufrage, quelques années auparavant, en octobre 2011, le lendemain de son anniversaire, quand elle tomba de son bateau en pleine nuit alors qu'elle naviguait seule et tranquille, revenant de Rome après une croisière en solitaire en Méditerranée.

Je ne suis pas venue voir Une femme à la mer en mémoire de cette femme prodigieuse (dont on a bien raison de projeter le portrait à la fin du spectacle) mais pour assister à la performance de Nathalie Lucas qui est une comédienne que j’aime beaucoup.

Le terme d'exploit ne serait pas exagéré. Peu de personnes sont capables de rester suspendues en l’air aussi longtemps comme l’exige le dispositif scénique imaginé par Stéphane Cottin pour restituer le cadre de l'évènement.

Stéphane est un excellent vidéaste qui utilise ce média avec une justesse qui est toujours au service de la cause. Ses images ne sont jamais gratuites. Et en plus elles sont belles et magnifiquement accompagnées par les lumières de Moïse Hill. On voit vraiment Florence, alias Nathalie, faire une chute dans l’eau de mer en projetant des myriades de gouttelettes. Comme nous savons qu’elle en réchappa on ne s’inquiète pas beaucoup mais, et c’est tout l’art de l’interprétation de la comédienne, elle est si crédible qu’on se demande si elle va s’en sortir, comment, et dans quel état.

Bravo pour nous placer face à un suspense haletant ! Quelle émotion quand l’hélicoptère arrive. Surtout quand on sait que cet engin sera à la fois son sauveur et la cause de son ultime tragédie. Comme le destin peut être étrange !

Disposant d'une lampe frontale et d'un téléphone portable, Florence Arthaud parvint, malgré l'absence de ses lunettes, à appeler sa mère qui prévint son frère. Le CROSSMED est alors alerté, et trois heures vingt minutes après son appel de détresse, elle est récupérée par le biais de la géolocalisation de son téléphone. Consciente mais en état d'hypothermie, restitué à la perfection par la comédienne, elle est hélitreuillée vers l'hôpital de Bastia et en sort le lendemain.

Nathalie Lucas joue avec sensibilité toutes les facettes du personnage, tendre et vulnérable, ayant recueilli un petit chat avant de partir, forte et courageuse aussi.

L'histoire (vraie) est d'autant plus crédible que nous ne pouvons pas blâmer la sportive. Nous commettons tous des erreurs en oubliant les règles pourtant essentielles. Boucler sa ceinture, ici s'assurer avec le harnais, omettre le gilet de sauvetage (ou le casque lorsqu'on repense à Coluche) … On ne le dira jamais assez. La sécurité ne se discute pas, même par mer calme. Et il faut une résistance hors du commun pour se sortir de la catastrophe annoncée.

Florence fait face courageusement, méticuleusement, en se débarrassant de ses bottes roses fétiches qui prennent l'eau, et qui ne sont pas faciles à retirer. La force physique ne suffira pas, la navigatrice le sait bien. Elle a perdu tant d'amis en mer dont les noms s'imposent à sa mémoire et qu'elle pense bientôt rejoindre … Dans ces cas là, rien n'est possible sans un minimum de chance. Disposer de sa lampe frontale … et d'un portable étanche (qu'elle venait d'acheter), pourvu que quelqu'un réponde à son appel.

Nous vivons avec Nathalie Lucas ces trois heures d'angoisse, de détermination et de courage que n'aurait pas renié le célèbre docteur Coué. Nous entendons au loin les conversations étouffées ponctuées de rire des estivants dînant sur la plage de Macinaggio du Cap Corse. Nous craignons pour Bilka, moussaillon impuissant sur l'Argade II qui s'éloigne à la vitesse de 5 noeuds parce qu'il est en pilotage automatique. Nous savons qu'une solution interviendra, mais laquelle ?  Quel bateau de pêcheur pourrait la repérer ? 

La soirée devient alors l'occasion de nous donner une leçon d'espoir.

Au début la musique agréable évoquait un certain exotisme (très belle bande sonore de Cyril Giroux). La nuit recouvre une surface scintillante, rendant l'instant magique et hors du temps. La mer s'étend, calme et paisible, sur la toile de fond du théâtre. C'est une nuit idéale pour naviguer seul et tranquille. Pas tout à fait seule puisque la sportive vient de recueillir un chaton. Pas tout à fait tranquille puisqu'une "petite" vague imprévue la déséquilibre et la jette à l'eau.

Le bateau s'éloigne. La mer promet de devenir son tombeau. Il est près de minuit. Le public est plongé dans un noir aussi profond que celui de cette nuit là, dans le terrible silence de la mer comme du ciel. Florence va mourir.

C'est l'instant du mea culpa, de reconnaitre une vie entière vécue dans l'excès, de s'interroger sur la question de Dieu et d'éprouver la peur avant que les réflexes (et les leçons apprises) ne s'imposent. Se débarrasser de ses bottes. Economiser l'énergie pour flotter le plus longtemps possible en se maintenant dans une espèce de survie animale.

Mais comment positiver quand on sait qu'on n'a quasiment aucune chance, étant à 30 km de la côte la plus proche, dans une eau tout de même un peu froide (12 degrés) ? Florence tente de faire la planche mais coule. Alors elle nage et relativise "surtout ne pas paniquer", se rappeler ses capacités surhumaines de résistance après son accident de la route.

On dit parfois être dans un état second lorsqu'on doit faire face à une situation exceptionnelle. Pour rendre le cocasse de la situation, Stéphane Cottin lui a proposé un dispositif scénique la suspendant dans les airs (et nous donnant l'indice de l'intervention de l'hélitreuillage). Nathalie flotte donc au-dessus de la scène, retenue par des sangles dont elle sait qu'elles deviennent dangereuses pour sa propre santé au bout d'une heure. Elle aussi "reste dans l'action tout en économisant ses forces".

On sent que ça ne va pas suffire. Déjà l'eau s'infiltre par son nez. Elle commence à ressentir l'ivresse des profondeurs. Elle va s'endormir et mourir sans souffrance. A moins que … elle ne songe à sortir son portable et composer au petit bonheur la chance un numéro enregistré à la lettre M … comme maman.
La suite, on la connait. L'exemple est magnifique et doit nous inspirer. Bravo à ces deux femmes d'exception !
Une femme à la mer d'après l'adaptation de Jean-Benoît Patricot du livre "Cette nuit la mer est noire" écrit par Florence Arthaud en collaboration avec Jean-Louis Bachelet aux éditions Arthaud
Mise en scène & scénographie : Stéphane Cottin
Avec : Nathalie Lucas
Lumière : Moïse Hill
Création sonore : Cyril Giroux
Costumes : Chouchane Abello-Tcherpachian
Technique de vol : Marc Bizet MBTA
Avec les voix de Frédérique Tiermont, Julie Delarme et Marc Citti
A partir de 12 ans
Au théâtre des Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Les samedi 2, mardi 5 et lundi 11 mai puis le samedi 23 mai à 15 h et le mercredi 27 mai à 21 h
Au théâtre des Gémeaux - 84000 Avignon à 11h 40
Du 4 au 25 juillet relâche les 8, 15 et 22 juillet 

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