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mercredi 10 juin 2026

Ouverture du Fonds Enki Bilal au 22 rue Charlot - 75003 Paris

L'ouverture du Fonds Enki Bilal a eu lieu ce matin, en avant-première, avec une certaine émotion tout autant qu'une joie palpable.

C'est un nouvel endroit que l'on désignera bientôt sous son acronyme, FEB. Je vous recommande d'acquérir le catalogue "Le fond est la forme" bien qu'il déborde le cadre de l'exposition parce que Clémentine Hustin y a travaillé longuement en amont, avant même d'avoir déniché l'espace qui n'est pas une galerie et où rien n'est à vendre, à l'exception d'une lithographie qui est accrochée à l'entrée, un peu à l'écart. Comme elle l'annonce fort à propos l'accrochage, en croisant les techniques, les périodes et les thèmes, met en lumière la richesse, les évolutions et les tensions qui façonnent son travail.
Le hasard est comme toujours amusant : les deux premières toiles de l'accrochage s'appellent Flying Above et Swimming above Fuji-Yama, 2015. Nous sommes au coeur d'un quartier historique, attirant désormais de multiples boutiques et restaurants revendiquant la "meilleure" cuisine japonaise, à deux pas du marché des Enfants Rouges, dans l'ancienne galerie de Denise René, une pionnière en matière d’art abstrait et cinétique, particulièrement avec Vasarely.

Enki Bilal a pris la pose près de l'immense sculpture, Auto-lui-même, un buste de 600 kilos, sculpté par Alban Ficat (unique artiste non japonais à avoir réalisé une sculpture du Studio Ghibli), réalisé par la Fonderie d’art Rosini à Bobigny, appelé à devenir le totem du lieu. Elle ne devrait pas rester seule car son pendant féminin est en projet, illustrant combien la notion de couple est déterminante dans l’œuvre de l’artiste.

Un modèle "réduit" a été moulé par Arnaud Briand, Meilleur Ouvrier de France, au Pré-Saint-Gervais. Le FEB en a été édité 300 exemplaires en plâtre composite noir carbone dont le numéro 1 a été installé dans une niche de l'entrée.

L'artiste est sérieux mais c'est pour mieux masquer l'émotion. Ce fut un grand plaisir de suivre la visite guidée qu'il a faite, ému mais très souriant, commentant, souvent avec un humour très fin, plusieurs de ses oeuvres, toujours avec sincérité, comme s'il les redécouvrait (alors que je parie qu'il a validé chaque cartel, un à un). Il émane du tout une parfaite cohérence -quasi obsessionnelle- dans sa thématique, si bien que deux heures plus tard on ne peut plus le qualifier "d'inclassable", même s'il est une classe à lui tout seul.

Nous sommes donc au sein du Fonds Enki Bilal, à propos duquel l'artiste insiste sur l'orthographe car la lettre "s" change tout. Le mot désigne un ensemble de biens mobiliers et ne signifie ni "totalité" ni "fin". La culture est très en danger, mais elle existe encore. L'accélération des choses risque de mener à un mur alors nous … on accroche (sous-entendu sur le mur). Je n'ai pas mis un centime dans l'affaire, mais bien sûr toute mon énergie et mes originaux.

Interrogé sur ce point il conviendra que comme tous les dessinateurs il a beaucoup vendu, pour mieux vivre, même si avec le recul on peut dire que les prix étaient dérisoires. Parce que la bande dessinée n'était pas encore un art reconnu. Il nous a rappelé un moment charnière, lors d'une vente chez Artcurial, qui a fait entrer véritablement le 9 ème art dans le monde de l'art contemporain.
En effet, une de ses toiles intitulée Bleu Sang s'est vendue 176 910 euros en 2006 dans cette maison de ventes aux enchères. Je signale que ce n'est que depuis octobre 2022 que l'Académie des beaux-arts a ouvert une section de gravure et dessin.

mardi 12 mai 2026

Yann Kebbi, lauréat de la première édition du Prix Françoise Cauvin-Monet – Académie des beaux-arts, expose Galerie Vivienne

La Galerie de l’Académie des beaux-arts, au sein de la Galerie Vivienne, présente dans sa nouvelle exposition les travaux de Yann Kebbi, premier lauréat (2025) de la première édition du Prix Françoise Cauvin-Monet – Académie des beaux-arts.

Une rencontre a eu lieu en présence de l’artiste et fut l’occasion de découvrir un ensemble d’œuvres révélant la diversité de sa pratique, où dialoguent dessin, peinture, eau-forte, collage, stylo et gravure. L'homme aime combiner les techniques pour mieux exprimer ce qu'il ressent et il apprécie particulièrement le livre, en tant que media, comme il l'a démontré avec l'opus consacré à Las Vegas qu'il a illustré pour la collection Travel Book de Louis Vuitton et dont un extrait est repris sur le mur du fond (Luxor Casino Hotel, Lobby, crayon et stylo à bille de couleur sur papier, 70 x 24 cm, 2022)
On pourra admirer l'oeuvre dans son entièreté sur le mur adjacent, avec quelques autres de la même série :

Treasure Island Casino Hotel, 2022,
crayon et stylo à bille de couleur sur papier, 70 x 24 cm
The Fremont Street expérience, 2022,
crayon et stylo à bille de couleur sur papier, 70 x 24 cm

Le livre rassemble une série de dessins élaborés à partir de carnets réalisés sur le motif, puis recomposée en atelier selon une logique panoramique, car la richesse des sujets observables à Las Vegas est considérable, afin de restituer une vision dense et stratifiée de la ville. Le trait, à la fois incisif et instable, s'accompagne d'interventions colorées qui restituent la saturation lumineuse et l'intensité thermique propres à cet environnement artificiel.

dimanche 12 avril 2026

Avec CLING ! la Bande dessinée parle cash à la Monnaie de Paris

C'était avant-hier, dans les salons historiques de l’Hôtel de la Monnaie de Paris. Qui aurait dit qu'on oserait y accueillir avec les honneurs Tintin, Astérix, Lucky Luke, Picsou, Batman, les Schtroumpfs, Gaston Lagaffe sans compter aussi les Freak Brothers, Lupin III, Blueberry, Corto Maltese ou encore des figures majeures du manga et de la BD "underground" ?

La Monnaie de Paris reste un lieu de production dans une usine parisienne en plus de celle de Bordeaux. C'est aussi un lieu patrimonial et culturel où l'on tire le fil de symboles comme vecteurs de lien social.

Avouez qu'elle est saisissante, en haut de l'escalier d'accès, la première reproduction, celle de Winsor McCay (1867-1934 aux États-Unis) Pennies into Dollars, Encre de Chine sur papier de 1933, publiée dans The Omaha Bee-News !

La raison en est que depuis plusieurs années, la programmation culturelle de la Monnaie de Paris explore les multiples dimensions de l’argent et la monnaie, qu’elles soient économiques, symboliques, artistiques ou sociales. En choisissant aujourd'hui la bande dessinée comme médium, on affirme la volonté de croiser les disciplines et surtout de s’adresser à tous les publics.

Cette fois, sur 650 m², le visiteur est invité à une traversée visuelle de plus de deux cents œuvres, issues d’une grande diversité de supports : planches originales, couvertures, films, œuvres patrimoniales et créations contemporaines qui dialoguent dans une scénographie signée Marine Brunet (Agence Soplo), avec un graphisme de Roman Gigou.

Sans verser dans les stéréotypes, on lui propose un récit transversal de l’histoire de la bande dessinée éclairé par huit figures archétypales commandées spécialement (de gauche à droite) à Ugo Bienvenu, Blutch, CocoFlorence CestacNicolas de Crécy, Anouk Ricard, Thomas Ott et Catherine Meurisse et qui structurent le parcours et en constituent le fil narratif et scénographique à travers les archétypes "aventuriers, voleurs, épargnants, marginaux, milliardaires joueurs, faussaires et alchimistes".
C'est un des moments forts que de les découvrir en oriflammes, dans le Salon d'honneur (qui se fait aussi bibliothèque pour les visiteurs) si on songe que la Bande dessinée est entrée pour la première fois dans un musée (celui des Arts Décoratifs) seulement en 1964. Et le catalogue de l'exposition permettra d'en saisir tous les rouages.

mercredi 25 mars 2026

Drawing Now 2026, nouveau Prix Drawing Lab, artistes anciennement lauréats … et quelques autres

Tous ceux qui s'intéressent au dessin attendent chaque printemps la nouvelle édition de la première foire d'art contemporain en Europe dédiée à cet art.

Drawing Now Paris se tiendra au Carreau du Temple du jeudi 26 au dimanche 29 mars 2026 mais nous avons été quelques-uns à la découvrir en avant-première et à connaitre à 18 h 30 le nom de l'artiste qui emporte le Prix, et dont j'annonçais les noms il y a un petit peu plus d'un mois retenus par le comité de sélection du salon parmi les focus de moins de 50 ans présentés par les 71 galeries participantes venant de 13 pays différents.

Il s'agit de Chloé Vanderstraeten qui est ci-dessus radieuse entre Christine Phal, présidente et fondatrice de Drawing Now Paris et du Drawing Lab, et un autre candidat, Maxime Verdier.

J'ai aussi rencontré d'autres exposants mais voilà d'abord ce que je peux dire des cinq nominés.

1. Chloé Vanderstraeten (ci-contre à côté de Colonne I, 2025, découpage et pliage sur papier de 70 x 35 x 400 cm), représentée par Traits Libres Gallery en secteur inception, est née en 1996. Elle vit et travaille à Paris. Diplômée en 2021 des Beaux-arts de Paris avec les félicitations du jury et des Arts décoratifs de Paris, elle collectionne les iconographies scientifiques et techniques -des traités médicaux du Moyen-Age à l’architecture utopique des années 1960.

Elle y puise un vocabulaire graphique qu’elle détourne de ses fonctions initiales pour donner forme à une poésie du corps en vie, par le dessin, la sculpture et l’édition. Via des techniques de patronage, de tissage et de pavage, elle déploie dans l’espace des enveloppes corporelles en papier, matière poreuse et sensible, pour créer des jeux d’échelle qui éveillent les imaginaires mêlés entre corps et architecture. Ses sculptures révèlent l’imbrication entre morphologie organique et technique et questionnent l’héritage contemporain des imaginaires techno-scientifiques modernes.
Elle présente toute une série d'oeuvres intitulées Embryon, comme celui ci, 2026, crayon de couleur, stylo et mine graphite sur papier, acier et aluminium, de 50 x 25 x 7 cm. Et sachant que cette artiste coud aussi on peut aisément prévoir qu'elle va largement nous surprendre l'an prochain en investissant le Drawing Lab.
2. Maxime Verdier (ci-dessus en conversation avec Jean Julien, dont je parlerai du travail plus bas) est représenté par la Galerie Anne-Sarah Bénichou en secteur général. Fondée en 2016 à Paris dans le Marais, cette galerie représente 17 artistes de différentes générations, français et étrangers, émergents et confirmés. 

Maxime est né à Dieppe en 1991. Après l’obtention de son diplôme à L’École Supérieure d’Art et Design Le Havre-Rouen, il intègre les Beaux-Arts de Paris dont il est diplômé en 2017 avec les félicitations du jury. Remarqué lors de la 64ème édition du Salon de Montrouge, il a participé à de nombreuses expositions en France et a été résident de la Drawing Factory à Paris en 2021. Par la juxtaposition et la confrontation du vécu et du fantasmagorique, son œuvre convoque des univers multiples, exhumant des récits intimes. En 2023, il a été l’auteur lauréat de l’affiche officielle du tournoi Roland-Garros, intitulée Terre d’étoiles.
Une de ses oeuvres a été choisie par la revue Art Press pour faire la couverture du dernier numéro, pour des raisons artistiques mais qui auraient pu influencer le jury.

vendredi 20 mars 2026

Visite des trois expositions de Susanna Inglada Paris – Amiens

Il y a des artistes dont l'univers nous touche plus que d'autres. C'est le cas de Susanna Inglada dont j'ai découvert le travail l'an dernier avant même qu'elle obtienne le Prix Drawing Now.

Cette distinction lui a permis de bénéficier d'un vaste espace d'exposition au Drawing Lab où elle présente une exposition intitulée All parts of us.

On peut aussi découvrir son travail en région, précisément à Amiens avec deux autres expositions, respectivement à la Maison de la culture d'Amiens et au FRAC Picardie qui se sont associés, dans le cadre du "Printemps du dessin" (qui rassemble une centaine de lieux dans toute la France), pour présenter la singularité de son œuvre.

J'ai profité d'une journée sur place pour voir les autres expositions présentées par le FRAC et que je retrace en fin d'article.

Qui, mieux que Susanna déploie un espace où le dessin sort de la feuille pour investir l’espace et la scène ? C'est autant frappant dans les trois lieux qui l'accueillent. Il est possible que ses animations constituent une clé pour entrer plus facilement dans son univers. Elles se présentent comme des chorégraphies suspendues d'environ trois minutes : fragments de visages, mains crispées et corps recroquevillés racontent, mieux que des mots, la violence, les rapports de pouvoir, la domination, le silence, tout autant que la force de la résistance ou de la résilience.

Deux d'entre elles sont inspirés de l'histoire Susanna and the Elders (Susanna et les ancêtres), respectivement Rumeurs et Pouvons-nous être des oiseaux ? La troisième, uniquement projetée à Amiens, s'intitule Entre toi et moi. Elle est bouleversante car elle retrace avec pudeur et sensibilité un épisode personnel douloureux concernant la perte d'un enfant.
Toutes trois, réalisées selon le principe du stop motion, utilisent bien entendu des dessins et/ou des morceaux qu'on peut retrouver presque ou totalement à l'identique sur les murs. Comme celle-ci :
Ainsi donc déambuler parmi les oeuvres prend davantage de sens après les visionnage.
Nous avons été accueillis à la Maison de la Culture d'Amiens par Romaric Daurier (ci-dessus à droite) qui succède à Laurent Dreano (ci-dessous).

vendredi 13 février 2026

Dessiner encore, au théâtre, d’après l’œuvre de Coco

Il y a des spectacles où je vais sans me poser de questions ni me renseigner sur le sujet. Si Hélène Degy et Salomé Villiers se sont penchées sur une adaptation c'est qu'il y a d'excellentes raisons à le faire. Je ne tergiverse pas.

Et le résultat est époustouflant.

Que de bleu sur l’affiche, et pour cause puisqu’elle reprend la couleur de la couverture du livre Dessiner encore qui a inspiré l’équipe de création.

Dix années ont passé depuis l’attentat du 7 janvier 2015 qui fit 17 victimes dont la plupart étaient membres de la rédaction de Charlie Hebdo. Le souvenir de cette période reste gravée dans nos mémoires. Reprendre les faits et leur suite, en adoptant le point de vue de Corinne Rey, alias Coco, qui fut tristement et involontairement bien sûr celle qui ouvrit la porte aux terroristes, était une gageure même si le support de sa bande dessinée pouvait en constituer la ligne directrice.

Hélène Degy et Salomé Villiers ont réussi une adaptation au-delà de ce qu’on pouvait espérer en nous faisant vivre une soirée convoquant toutes les émotions, y compris le rire, comme la vie en somme. La mise en scène de Georges Vauraz est extrêmement alerte, servie par trois comédiennes qui se saisissent alternativement du rôle principal si bien que le spectateur ne se projette jamais dans un seul personnage qui aurait, sous la forme d’un one-woman-show, collecté une noyade de larmes.

On est certes régulièrement submergé et le remarquable travail de mapping de Valentine Boidron et d'Eloi Février y participe mais on est tout autant surpris par l’inventivité du jeu, l’utilisation d’un décor évolutif et qui nous rend disponible à entendre les interrogations de Coco. En respectant totalement son talent de dessinatrice que pour ma part je découvrais.

Plusieurs planches de la bande dessinée éponyme sont accrochées dans le couloir menant à la salle et complètent notre information.

Le sujet est, on s’en doute, ultra sensible. Rien n’aurait pu se faire sans l’accord des parties prenantes, même si je crois que la liberté artistique n’a pas été remise en cause. Une vingtaine de journalistes de Charlie Hebdo, et Coco elle-même, se trouvaient dans la salle le soir de ma venue. A voir leurs visages à la sortie je n’ai pas eu l’impression que quiconque se soit senti trahi. Et j’avais régulièrement entendu des rires tonitruants qui ne pouvaient que venir de ce groupe, quitte à être cathartiques.

Le 7 janvier 2015, les attentats de Charlie Hebdo ont bouleversé la vie de Coco (et de tant d'autres bien sûr) en une poignée de minutes. Parce qu’un dessin ne tue pas, au sens propre de ces mots, la dessinatrice se confie avec générosité, humour et pudeur. Elle nous emmène dans un voyage intérieur d’une rare sensibilité, où se mêlent ses blessures, ses élans de vie et ses plus belles rencontres, humaines et artistiques, au cœur de la rédaction de Charlie Hebdo.

Le spectateur découvre tout d'abord un décor étonnant, avec une sorte de tribune devant une paroi qui semble avoir été recouverte par la peau d'un poisson. On comprendra plus tard que les écailles de ce mur sont des feuilles A4 de papier blanc.

Pour le moment le fond de scène est totalement submergé par d'énormes vagues, évoquant celle immortalisée par Hokusai (mais c'est une fausse piste) alors que le son monte en même temps que le niveau de l'eau. Une phrase s'inscrit, difficile à lire depuis la salle, selon l'endroit où on est assis : elle a jonché d'or et de jade ma routine. Elle a jonché de sopalin des torrents de larmes mais l'ampleur m'a fait me fissurer … Cet extrait de la chanson Ode à la vie d'Alain Bashung est en exergue à la bande dessinée, précédent la première planche (p. 8) qui figure parmi celles qui sont affichées dans le théâtre. Cette ode annonce brillamment la couleur.

Ce que j'interprète comme étant des détritus remonte à la surface. Ce sont en fait des carnets et des crayons. J'ai essayé de faire obstruction par le dessin. Barrage à l'insensé. Dessiner pour ne plus penser. Dessiner, dessiner, dessiner … La situation est grave mais l'humour est bien là quand on voit l'héroïne mimer un castor au milieu d'une rivière.

Elles sont trois comédiennes à prendre en charge le récit et c'est une fabuleuse idée qu'elles ont eue, évitant ainsi le piège d'un monologue qui aurait pu être plombant. Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers (en alternance avec Jessica Berthe-Godart) 

Nous allons, avec elle(s) revivre les épisodes de sa reconstruction. Outre le dessin elle tente l'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) qui est une technique qui existe réellement. Le spectacle est totalement fidèle au livre. Ceux qui l'ont lu apprécieront les images. Ceux qui ne le connaissent pas auront envie de le découvrir et je parie qu'ils seront surpris de la proximité entre les deux. Le travail de création vidéo de Valentine Boidron et d'Eloi Février est prodigieux.

Il n'était pas simple de faire ressentir au public la nature de cet endroit refuge, qui est un espace mental dans lequel on peut se réfugier si on se sent trop submergé par ses émotions, en particulier le souvenir de l'épisode traumatique. Et cet endroit refuge apparait, en noir et blanc avant de prendre couleur comme par magie sur la scène. Et avec humour quand on nous fait entendre pop, pop, le cri de ralliement que Coco échangeait avec son père.

Quand le thérapeute lui demande de raconter "son" 7 janvier les comédiennes changent de position. Après l'échec de l'EMDR voici Monsieur Jean, docteur en psychologie qui va expliquer (ce que nous savons désormais plutôt bien) le processus de stress post traumatique en insistant sur le fait que le temps seul ne suffit pas.

Arrive un moment très intense avec l'évocation concrète de cette journée qui accueillait la première conférence de rédaction de l'année. Il est très émouvant de voir concrètement l'équipe car on sait ce qui va se passer. Et pourtant on sursaute en entendant le bruit des armes et on est secoué lorsque les traits recouvrent la scène comme si c'était initialement une simple page blanche et qui dans la BD s'étend sur près de 8 pages. On entend une sirène accompagnant cette phrase : on a tué Charlie Hebdo.

Arrivent les et si ? auxquels je faisais allusion plus haut. Et cette exclamation : tout ça pour un dessin ! Et ce dessin, en réponse, intitulé Même pas mal dont émerge une main brandissant un crayon, … et qui fut signé Coco.

Chaque épisode essentiel de cette histoire récente nous est restitué (comme il l'est bien entendu aussi dans le livre), avec autant de fidélité que de justesse et d'intelligence. On assîtes à un superbe karaoké politique, sorte de théâtre de guignol. On revoir les politiques répondre aux journalistes. Et puis on revit l'histoire du journal en remontant en arrière, incluant des procès dont celui-ci dont la planche (p. 182-183) est elle aussi sur les murs :
Revient le souvenir de l'attentat de 2015, la vague … J'ouvre les yeux. Ils sont là. Et je vois le larmes dans les yeux de Coco, alias Salomé Villiers alors que les #JeSuisCharlie apparaissent. Mais là encore l'humour s'infiltre avec l'allusion à la fiente de pigeon qui est tombée le 11 janvier 2015 sur la veste du Président Hollande au moment de la marche républicaine et qui fait rire les trois comédiennes.

Les gros crayons ont la taille d'armes. Le jeu des comédiennes est extrêmement énergique avec des évocations fulgurantes. Et des questions cruciales qui transcendent tout comme ai-je le droit ? Puis-je ? (sous-entendu … vivre encore).

La mise en scène ose sans relâche surprendre le spectateur qui passe des larmes au rire. Du général au particulier. Du drame à l'anecdote comme avec cet épisode au cours duquel Coco raconte comment Cabu l'a encouragée et aidée à faire sa première caricature, celle de Christine Lagarde qui fut la directrice du FMI. On retient la phrase de Cavanna (un des fondateurs de Charlie Hebdo) : un bon dessin, c'est un coup de poing dans la gueule. Et le conseil de Cabu (interprété alors par Hélène Degy) : si tu réussis à saisir le regard tu as fait 50% de ta caricature. On les retrouve avec satisfaction sur la double page 296-297 :
Il y a quelques répétitions mais elle sont nécessaires. Non, les dessinateurs ne se cachent pas sous des cagoules. Oui, un dessin ne tue pas.

L'humour encore et toujours, avec la musique de Gloria qui provoque le rire dans la salle. Et la phrase qui revient en boucle avec les images de vague : je dois dessiner, dessiner encore.

C'est une (dernière) belle idée de laisser la parole aux dessins et de terminer avec le crayon au bout du poing tendu avant de faire défiler les noms de tous ceux qui ont été tués ce jour là.

Le résultat est beau, vibrant, onirique et courageux, ce qui est largement nécessaire par les temps qu'on traverse.
Dessiner encore d’après l’œuvre de Coco,  "Dessiner Encore", Éditions Les Arènes, Grand prix d'Angoulême de l'année 2020, Grand prix de la BD ELLE, Prix du journalisme 2021, Prix spécial du jury étudiant de la BD politique – LCP 2021, Prix de la région Centre-Val de Loire, et Prix Artémisia catégorie Témoignage 2022
Adaptation théâtrale : Hélène Degy et Salomé Villiers
Scénographie et Mise en scène Georges Vauraz
Avec Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers en alternance avec Jessica Berthe-Godart
Mise en scène : Georges Vauraz
Création vidéo : Valentine Boidron & Eloi Février
Création lumière : Denis Koransky
Musique : Valentin Marinelli & Clément Barbier
Chorégraphe : Emma Pasquer
A partir du 31 janvier 2026
Du mercredi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures
Au Théâtre Lepic - 1 avenue Junot - 75018 Paris
Ci-dessus Hélène Degy, Georges Vauraz et Salomé Villiers (et Anna Mihalcea ci-dessous)

jeudi 12 février 2026

All Parts Of Us de Susanna Inglada au Drawing Lab … et quelques mots de la Drawing Factory II

Je n’avais pas vu tous les artistes présentés en focus par toutes les galeries participantes de la Drawing Now de mars 2025 mais je n’avais manqué aucun des 5 artistes sélectionnés par le jury, comme je le raconte dans cet article.

Parmi eux Susanna Inglada, choisie comme artiste focus par son galerie, Maurits Van de Laar, installé aux Pays-Bas (ci-dessous entre la commissaire et l'artiste), me semblait avoir le potentiel pour l’emporter pour son talent bien sûr mais aussi l’ampleur de son potentiel à déployer le dessin au-delà de la feuille, et qui s’exprimait déjà par exemple à travers son recours à la céramique pour y exprimer aussi sa créativité en matière de dessin. 

En effet elle explore aussi bien les notions de pouvoir, d’autorité, que de corruption et d’inégalités de genre à travers des scènes théâtrales peuplées de figures expressives et distordues, brouillant les frontières entre dessin et sculpture. Tout est pour elle opportunité à écrire une nouvelle page : Dessiner est une façon de me poser des questions, dit-elle.
L’exposition qu’elle présente au Drawing Lab ne dément pas cet enthousiasme. J’espère que vous serez nombreux à y découvrir son travail : l’accès est gratuit, tous les jours, pendant quasiment trois mois.

J'ai eu le privilège de la visiter en avant-première et en sa compagnie ainsi que de la commissaire d’exposition Giuliana Benassi.
Intitulée All Parts Of Us, et presque conçue comme une installation, elle exprime combien la société est fragmentée en attirant notre œil sur ce qu’il est urgent de considérer. 

L’ampleur de l’espace a été l’occasion pour l’artiste d’opérer une nouvelle lecture des relations humaines en élargissant le champ des possibles. On remarquera combien un matériau aussi fragile que le papier, moins résistant en tout cas que la céramique, peut devenir un pont extrêmement solide pour devenir le miroir de nous-mêmes.
Nous voilà dans El bosque, la Forêt, constituée de troncs constitués par les mains nouées de tous les membres de la famille de l’artiste et qui sont regardantes aussi bien recto que verso. Ici l’union fait la force et cette métaphore exprime la fragilité autant que la puissance des relations humaines entre hommes et femmes de toutes les générations. 
Les groupes qui occupent les angles de la Blue Room composent des sculptures en trois dimensions en jouant avec les frontières. Les visages à demi masqués sur des yeux clos symbolisent l’introspection alors que le personnage supérieur, agissant comme comme une sculpture surgie du dessin, interpose ses mains ouvertes pour inciter à dire stop.

Avec Susanna Inglada le dessin quitte le papier pour envahir l’espace. Fragmentée et expressive, l’œuvre de l’artiste catalane compose un théâtre du contemporain où chaque élément — corps, regard, geste — participe d’un tout collectif. Inspirée par son rapport au théâtre, Inglada met en scène des figures tourmentées, entre unité et conflit, lucidité et déni, pour interroger nos manières d’être ensemble. Entre dessin, céramique et animation, elle revisite les grandes traditions picturales pour y révéler les tensions du pouvoir et du regard, tout en y glissant un humour discret, comme un remède à la gravité du réel. 

Comme nous l'a expliqué Giuliana Benassi sont ici rassemblées les oeuvres les plus récentes de l’artiste et propose un parcours immersif (parce que le visiteur est invité à circuler dans la forêt) où le dessin s’étend dans l’espace tridimensionnel, transformant celui-ci en une scène expressive de la contemporanéité. La fragmentation, déjà soulignée par le titre, n’est pas seulement une technique de composition par le collage, mais aussi une clé pour révéler une vision de l’existence où chaque fragment prend sa place dans un tout collectif et partagé.

mercredi 17 décembre 2025

L'art vu par la BD à la Galerie de l’Académie des beaux-arts, Galerie Vivienne

(article modifié le 24 janvier 2026)
Quelle exposition passionnante que L’Art vu par la BD qui commence à la Galerie de l’Académie des beaux-arts (Galerie Vivienne, 75002 Paris), nouvel espace d’exposition et de librairie de l’Académie, complémentaire du Pavillon de la Comtesse de Caen, et qui sera présenté jusqu'au 28 février 2026.

Il n'y a pas eu d'édition de catalogue (voilà pourquoi j'avais initialement publié un article très détaillé, désormais réduit, mais dont l'entièreté sera rétablie après la fin de l'exposition), mais c'est un joli cadeau qui est fait aux parisiens et qui plus est dans un endroit qui est en accès libre et gratuit.

C'est précis, didactique et susceptible d'intéresser autant les férus de bande dessinée que ceux qui n'y connaissent pas grand chose, … et qui seront convaincus ensuite que cet art est à leur portée.

Elle a été conçue par Thierry Groensteen, qui a été le premier directeur du musée de la bande dessinée d’Angoulême, correspondant de la section de gravure et dessin de l’Académie des beaux-arts depuis le 17 avril 2024. Visiter les lieux en sa compagnie était une chance exceptionnelle.

Représentée à l’Académie au sein de la section gravure et dessin, la bande dessinée est au carrefour de la littérature et des arts visuels, et se mesure aux autres formes d’expression. Tantôt informé, sérieux, biographique, son propos peut aussi être décalé, satirique, burlesque ou verser dans l’onirisme.
Descendons dans le vaste et agréable sous-sol de la galerie. Sous le crayon des dessinateurs, les arts se réinventent et quelquefois se mélangent. Pour ne citer que deux exemples, peinture, cinéma et comédie musicale fusionnent dans Moderne Olympia de Catherine Meurisse, membre de l’Académie ; l’architecture de la capitale Brasilia est célébrée par le prisme d’un film chez Jochen Gerner.

L’exposition réunit des exemples du regard que le 9e Art porte sur les 9 disciplines représentées au sein de l’Académie.

Quelques regards du 9ème Art sur la photographie :
Les travaux d'Eadweard Muybridge sur la chronophotographie, à l'instar d'Etienne Jules Marey dont les travaux sont actuellement exposés à l'Ecole de médecine, ont été d'une grande utilité pour les peintres et les dessinateurs, qui ont appris les lois du corps en mouvement dans ses livres The Human Figure in Motion et Animal Locomotion

Il n'est donc pas surprenant que la BD, en la personne de Guy Delisle, né en 1966, ait rendu hommage à Muybridge avec l'album Pour une fraction de seconde (page 142,143,144 et 145, Editions Delcourt, "Shampooing", 2004), encre de Chine.

Il croque Muybridge proclamant vous avez devant vous l’homme qui a arrêté le temps et montre Messonnier corrigeant l'orientation des pattes des chevaux de ses toiles déjà achevées.

Son contemporain Oscar Forrest, le photographe qui, dans l'album de Frederik Peeters, L'Odeur des garçons affamés (Scénario Loo Hui Phang, Éditions Casterman, 2016) , répertorie les paysages de l'Ouest américain et tire le portrait des Indiens, est, lui, un personnage fictif qui photographie l’ouest américain voué à disparaître. Le dessinateur a ajouté un lavis et comme la planche que le commissaire avait choisi d’exposer n’était plus disponible c'est le livre ouvert qui est en vitrine.
Arthis Jolinon, le héros de Balade au bout du monde, et la Valentina de Crepax (qui exerce son talent dans la mode) sont des photographes plus modernes.
Laurent Vicomte (1956-2020) a connu un grand succès dans les années 80. On le reconnait dans cette planche 13 de Balade au bout du monde, tome 1 : La Prison, Scénario de Makyo, Éditions Glénat, 1982, Encre de Chine.

C'est lui Arthis et il se représente appareil photo à la main et sa compagne, qui est dans la dernière case, a vu quelque chose d'effrayant dans l’objectif et qui ne sera révélé que page suivante (non exposée bien évidemment).

Maitre de l'érotisme en bandes dessinées, le milanais Guido Crepax (1933-2003) n'a cessé, dans la saga de son héroïne Valentina (coiffée comme Louise Brooks à qui le bédéiste vouait un véritable culte), de se confronter avec la littérature, la musique, le cinéma, l'architecture, la peinture et le design. Valentina sera une des premières femmes présentes dans la BD, après Bécassine et Fifi Brindacier. Au gré des épisodes, il cite la scène de l'escalier d'Odessa dans Le Cuirassé Potemkine, le tableau de Goya représentant la fusillade du "Tres de Mayo", les toiles abstraites de Kandinsky ou les femmes dont Yves Klein enduisait le corps de peinture bleue pour les transformer en "pinceaux vivants".
Dans Valentina : Sindrome di Moore (Planches 1, 2 et 3, Paru dans Linus en 1990 Encre de Chine, Collection Archivio Crepax, Milan)Valentina surprend au cours d'un shooting, d'étranges formes abstraites s'interposer dans son champ visuel entre ses modèles et l'objectif. Elles vont insensiblement grandir puis se transformer, comme on le verra plus loin dans la partie de l'exposition dédiée à la sculpture, en œuvres d'Henry Moore.

mercredi 29 octobre 2025

Buñuel après l'âge d'or, film d’animation

Buñuel après l'âge d'or (Buñuel en el laberinto de las tortugas) est un film d'animation espagnol réalisé par Salvador Simó et sorti en 2018, la même année qui voyait la sortie de J'ai perdu mon corps, qui m'avait littéralement envoutée, prouvant que les films d'animation sont grandement dignes d'intérêt.

Rappelons-nous l'intelligence de Flow il y a quelques mois !

Je vous incite à chercher ce Buñuel dans une médiathèque. Il n'est pas nécessaire de connaitre le cinéma de Buñuel pour l'apprécier.

Vous ne pourrez pas être déçu si vous vous intéressez tant soit peu aux histoires de tournage, … comme l'actualité nous en donne un très bon exemple avec le film que Richard Linklater a imaginé pour restituer l'ambiance d'A bout de souffleNouvelle vague est prodigieusement réussi et fera très bientôt l'objet d'un article.

Et si c'est l'Histoire qui vous passionne, ce film a l'intérêt de nous rappeler le niveau de misère d'une région rurale d'Estrémadure, dans l'Espagne des années 30 que Luis Buñuel avait à coeur de montrer. Las Hurdes, tierra sin pan (Terre sans pain) sera son unique documentaire, tourné en noir et blanc, avec très peu de moyens, aussi bien financiers que techniques. On raconte que le montage s'effectua sur une simple table de cuisine.

Je ne suis pas certaine que j'aurais eu le courage de regarder la version originale jusqu'au bout bien qu'il dure moins d'une demi-heure. Le grand mérite de Salvador Simó est de le rendre supportable du fait de la distance qu'instaure l'animation, l'usage de la couleur et le recours à des moments de respirations humoristiques, y compris lorsque Buñuel s'en prend à l'église catholique. Néanmoins, et très astucieusement, il y insère quelques extraits du film qui à eux seuls expriment toute la dureté de la vie de cette population des Hurdanos, pour qui il paraitrait que le film a eu un effet positif.

Buñuel le revendiquait comme étant un "essai cinématographique de géographie humaine". C'est la thèse ethnographique et anthropologique présentée par Maurice Legendre, directeur de la Casa de Velázquez à Madrid, en 1927 qui lui en donna l'idée mais le scandale de L’Âge d’or dans les milieux catholiques espagnols lors de sa projection à Paris en 1930 lui avait fermé toutes les portes, plongeant le réalisateur désargenté dans la dépression.

Comme Buñuel le raconta, il a pu tourner Las Hurdes grâce à un vieil ami, Ramón Acín, un anarchiste de Huesca, professeur de dessin et sculpteur qui, un jour, dans un café de Saragosse, lui avait dit : "Luis, si un jour je gagne à la loterie, je te paierai un film." Il gagna cent mille pesetas à la loterie et investit vingt mille pour faire le film, que le réalisateur rendit aux deux filles de Ramón, après sa mort.

L'anecdote est bien entendu reprise dans le film d'animation. La fine équipe se constituera du 20 avril au 24 mai 1932 autour de Buñuel avec le poète Pierre Unik, assistant réalisateur de L’Âge d’orengagé par Vogue pour faire un reportage et le photographe Éli Lotar avec une caméra prêtée par Yves Allégret.

Sur le plan cinématographique Terre sans pain fait encore "école" par l'usage du gros plan et de la piste sonore, ainsi que par la place assignée au spectateur et continue à surprendre aujourd’hui encore.

Les cinéphiles pourront se procurer le double DVD édité par le CRDP de l'académie de Lyon comprenant la version complète du film (1965) et la version censurée (1936), sachant que la première projection eut lieu en 1933, dans une version muette (qui est celle dont Salvador Simó utilise des extraits) et commentée au micro par Buñuel. Cet outil pédagogique détaille et analyse le contexte de ce film grâce de nombreuses ressources : articles de presse, documents historiques rares…

On y apprend (et Salvador Simó reprend ces éléments) que Buñuel a reconstitué certaines scènes du film en les mettant en scène afin de créer une plus forte impression dans le public. La chèvre censée mourir d'une chute "accidentelle" a été aidée par un coup de feu comme le montre la fumée visible au bord de l'image. L'âne a été couvert de miel pour être filmé pendant qu'il était piqué à mort par des abeilles. Il est probable enfin que la scène du bébé mort ait été enregistrée avec un nourrisson en plein sommeil (et on le souhaite). Rien de tout cela n'atténue les conditions de vie dramatiques des Hurdanos.

Buñuel était d'une manière générale très attentif à ses choix musicaux. Ici c'est la 4ème Symphonie de Brahms que parait-il il écoutait pendant le montage. 

Buñuel après l'âge d'or, Buñuel en el laberinto de las tortugas (littéralement "Buñuel dans le labyrinthe des tortues") de Salvador Simó
Scénario de Salvador Simó et Eligio R. Montero, d'après le roman graphique Buñuel en el laberinto de las tortugas de Fermín Solis, Astiberri Ediciones, Bilbao, 2009.
Goya 2020 du meilleur film d’animation.

vendredi 3 octobre 2025

ULIS, roman graphique de Fabien Toulmé

N’allez pas croire que le titre soit la promesse d’un beau voyage, quoique …

ULIS n’est pas un prénom mais l’acronyme désignant une Unité Localisée pour l'Inclusion Scolaire. Ce n’est pas une classe en tant que tel. C’est plus un dispositif de soutien (p. 23) et collectif qui permet à des élèves en situation de handicap de suivre un enseignement adapté au sein d'un établissement scolaire ordinaire français (école, collège ou lycée).

Nous allons suivre pendant une année scolaire, la vie d’une ULIS avec ce qu’elle comporte de soucis, notamment administratifs, comme la gestion des absences, mais aussi de cas de conscience (lorsqu’on suppose par exemple qu’un enfant est battu, ou qu’on découvre qu’un autre porte une couche - p 85), de difficultés à enseigner à un groupe très hétérogène, dont beaucoup arrivent sans diagnostic préalable, et à fédérer le nombre d’intervenants. Sans parler de la nécessité à faire accepter les « différences » par l’ensemble de l’établissement dans un respect mutuel, tout autant que par les parents qui bien souvent ne comprennent pas où se situe l’intérêt de leur enfant.

Je connais plutôt bien la question de l’accueil des élèves dits « en situation de handicap » et je m’estime une certaine compétence pour juger le travail de Fabien Toulmé qui est le scénariste, l’illustrateur et le coloriste de ce roman graphique, vraiment tous publics et admirablement conçu.

Je ne jugerai pas la réalisation graphique qui peut plaire ou non, selon les préférences qu’on peut avoir en la matière. Le crayon de l’artiste est solidement ancré dans la réalité contemporaine. Ses dessins sont simples et au service des expressions de personnages dont les traits sont arrondis. L’emploi de la bichromie, différente en fonction des saisons, mais toujours avec une dominante de bleus, compose une atmosphère de douceur, qui n’exclut pas la gravité des situations traversées.

Mais pour le reste, ce qui est d’abord particulièrement réussi c’est le scénario. Je salue la prouesse d’avoir abordé la majorité des problèmes qui se posent dans ce contexte sans pêcher par excès d’optimisme ou de pessimiste ni être pour autant donneur de leçon. Très souvent l’auteur lance une problématique sans fournir de solution, en utilisant l’ellipse pour passer à un autre sujet. C’est très astucieux. Au lecteur de se livrer à ses propres suppositions.

De la même façon, le livre ne se termine pas sur une véritablement happy-end, ni par une catastrophe. On peut là encore deviner que le personnage principal va continuer à évoluer sans renier la parenthèse professionnelle qu’il a décidé de faire.

Yvan a fait un burn-out alors qu’il adorait son métier de programmeur informatique. On comprend que plusieurs mois plus tard il n’a pas eu d’autre choix que d’accepter un poste d'Accompagnant d'Elève en Situation de Handicap (AESH) en classe ULIS. Une situation qui ne fait pas rêver grand monde et pourtant c’est un beau métier (p. 14) et, comme le souligne sa collègue, Y a mieux qu’AESH pour se mettre dans le bain (p. 53).

Alors qu’il n’a ni formation ni expérience et est dans un état de grande fragilité émotionnelle, l’ingénieur est plongé sans aucune préparation préalable dans un monde nouveau  pour lui et dont il ignore les codes. On le voit tenter de trouver une place au sein d’une équipe dévouée mais éprouvée par un système à bout de souffle, débordée par des élèves hors normes et une Education nationale qui invente de nouveaux acronymes pour donner l’illusion que ça progresse (p. 119).

Ajoutez à cela que l’homme est en plein doute, professionnel et personnel (il n’est pas encore remis d’une rupture sentimentale). Sa recherche d’un nouvel équilibre sera ponctuée de remises en cause d’autant qu’il n’est pas le seul à comprendre qu’un tel job n’est pas une fin en soi. Mariama, depuis cinq ans en ULIS et qui est la plus expérimentée, estime que ce boulot est trop précaire, pas assez considéré, et va donc tenter une formation en éducation spécialisée.

La représentation graphique d’Yvan pourrait correspondre à ce qu’on imagine être « une bonne bouille ». Il va malgré tout comprendre dès la première crise de l’élève qui lui a été confié que la bonne volonté ne suffit pas. Les collègues lui expliqueront qu’être AESH, c’est être une béquille pas une prothèse (p. 25).

Il est astucieux d’intercaler des conversations avec sa soeur, et des séances de psychothérapie qui seront d’un soutien efficace (un peu à l’instar de la situation d’AESH pour un élève en difficulté). Le psy lui fera comprendre qu’il surestime son rôle. Plus vous mettez la barre haute plus vous aurez peur de l’échec (…) Chez vous la peur de l’échec est un moteur bien plus puissant que la simple satisfaction du travail bien fait (p. 156).

Malgré la gravité du contexte, Fabien Toulmé insuffle régulièrement un humour discret (l’allusion à une sortie scolaire au Bassin des Lumières en est un exemple) et surtout beaucoup d’amour dans cette histoire qui est exemplaire sans être culpabilisante, pour la raison essentielle qu’on peut pas tout réparer. A cet égard la scène dans laquelle Matisse, l’enfant hors normes, soutient de ses mains le sac à dos d’Yvan parce qu’il sait qu’il souffre de dorsalgie est très touchante (p. 167). Elle symbolise combien on a à apprendre et recevoir des autres.

Tout le monde aura fait « un beau voyage » au terme de l’année scolaire, au sens propre avec la classe de mer, comme au figuré. On a le sentiment que les cartes sont en cours de redistribution même si rien n’est devenu parfait et que l’auteur conclut sur une fin ouverte, avec un certain suspens, bien qu’il nous ait donné un indice quelques pages plus tôt en montrant qu’Yvan peut utiliser ses compétences informatiques pour créer un jeu d’apprentissage.

ULIS est un roman sur la question de la place, la nôtre et celle des autres, dans un monde où l’inclusion est une valeur fondamentale et où la résilience agit comme carburant.

ULIS de Fabien Toulmé, collection Mirages, Delcourt, en librairie depuis le 3 septembre 2025
Lu en version numérique de 320 pages sur la plateforme NetGalley 

mardi 17 juin 2025

Trémois, l'anatomie du trait, nouvelle exposition de l'Académie des beaux-arts

La nouvelle exposition de l'Académie des beaux-arts Trémois, l'anatomie du trait  rend hommage à l'œuvre de Pierre-Yves Trémois (1921-2020), élu en 1978 dans la section gravure et dessin de l'Académie des beaux-arts, et reçu sous la coupole en 1979.

Elle s’inscrit dans une cycle d’expositions-hommages pour redécouvrir des artistes majeurs du XXème siècle comme ce fut le cas avec la très belle mise en valeur de Rougemont par un public invité à entrer dans son atelier.

D’abord graveur (son œuvre est estimée à plus de mille gravures), Trémois aura aussi été dessinateur, peintre, sculpteur, céramiste et orfèvre. Vous le connaissez tous. Vous êtes forcément passés à côté de la sculpture monumentale qu'il a créée en 1977 (réalisée par la Fonderie Susse), et qui se trouve à la sortie Lescot de la gare de Châtelet-les-Halles, en face des composteurs et du guichet de la RATP, que je n’ai malheureusement jamais pensé à photographier.
Appelée fort à propos Énergies, elle exprime la vision que l'artiste a de la fusion entre l’homme et l’animal, et entre le volume et la ligne et qu'il convient -peut-être- de lire entre les lignes et entre les mots (je la décris en note, en bas de cet article).
Pierre-Yves Trémois est un artiste d’une rare intensité, dont l’œuvre a marqué le monde de l’art par son trait incisif, sa précision anatomique et son exploration fascinante des liens entre l’humain, l’animal et le sacré. On comprend qu’Yvan Brohard, commissaire de l'exposition (ci-dessus à côté de Hermine Videau, Directrice de la Communication et des Prix) soit passionné par le parcours de cet artiste fascinant par sa profusion et son éclectisme, ayant touché avec succès à de multiples techniques artistiques, jusqu’à la céramique.

Il a eu la chance de faire sa connaissance en 2012 et d’être le commissaire de pratiquement toutes ses expositions, en particulier Trémois, rétrospective au Réfectoire des Cordeliers et musée d'histoire de la médecine de Paris en Octobre 2019, qui présenta une oeuvre spectaculaire de 24 mètres, représentant la passion du christ face à celle des hommes.

Une vocation tient à peu de choses. Pour Trémois ce fut une question de météo et de gratuité d’un musée. Il raconte, dans une vidéo projetée dans le parcours, qu’à l’âge de 7-8 ans, il trouva refuge au musée Guimet pour échapper à des trombes d’eau. Il tomba en arrêt devant un tableau chinois et un portrait japonais dans lequel il ne compte que 5 traits. Tout est venu de là.

Je ne sais pas si c'est un juste retour des choses mais l'artiste est sans doute plus célèbre en Corée et au Japon que dans son propre pays. C’est aussi le cas de Georges Mathieu qui par ailleurs était son ami et qui est exposé actuellement à la Monnaie de Paris. Inversement Trémois fut un très grand collectionneur d’art japonais et certaines oeuvres sont maintenant à Guimet ou au musée de Tokyo.

On peut voir au moins un autre signe dans son destin en écoutant la musique de son patronyme qui contient les mots trait et moi qui s’expriment si clairement dans ses oeuvres. Non seulement l’artiste est maître du trait, quel que soit le médium mais il est aussi un peintre ou un graveur qui écrit. Ses tableaux sont ponctués de citations, de petites phrases, de clins d’oeil. Pour peu qu’on tourne la tête on verra, pour ne citer maintenant qu'un exemple, on verra que sur son tableau inspiré par celui de David intitulé La mort de Marat, il pousse Charlotte Corday dans un billet signé du jour du crime, à réclamer la bienveillance de Marat au motif qu’elle serait bien malheureuse.
Né en 1921, mort à près de 100 ans, cet artiste aura traversé le siècle dans un foisonnement artistique. La soixantaine des œuvres choisies par Yvan Bohard illustre la fascination de Pierre-Yves Trémois pour les liens qui unissent l’humain, l‘animal et le sacré. Toutes les époques se côtoient dans la première salle, et parmi les estampes et oeuvres gravées, la plus grande en face de nous est la première et se fait remarquer par une technique très classique
 Exode II, eau-forte, pointe sèche, 1940

Il avait obtenu, en 1943, le premier grand prix de Rome de peinture. Il se consacra ensuite à la gravure au burin et à l'eau-forte. Il sera pensionnaire de la Casa de Velázquez de 1951 à 1952 à Madrid où il intègre la 22e promotion d'artistes. Dès qu’il se saisit du burin il trace avec la volonté toujours affirmée de créer une écriture graphique qui lui soit propre, nerveuse, précise, vibrante, en restant fidèle à ce qu’il sait faire (la représentation de la réalité). La gravure au burin exige une présicion extrême puisque tout repentir est exclu. On remarque un très beau portrait de Montherlant (burin et pointe sèche, 1953) dont il était un ami résonne et qui lui enverra sa dernière lettre avant son suicide.
La gravure « La guerre civile » burin et pointe sèche, 1964, a été choisie pour le sac de l’exposition.

Yvan Brohard nous explique la préparation incroyable de la toile de lin que faisait Trémois comme au XVII°. Tous les supports l’intéressent, papier à la cuve, encre de chine, fusain, tout sera matière à faire des expériences aussi bien sur le fond que la forme. Il a été jusqu’à se lancer le défi de faire des monotypes qu’il releva brillamment quand on pense qu'on ne peut pas consacrer plus de 30 minutes à peindre la plaque de cuivre avant qu'elle ne sèche et qu’il faille la mettre sous presse, sans compter qu’une seule œuvre est possible. Il en fera 100 grand format (pressés dans les ateliers Lacourière-Frélaut).

Grand admirateur de Dürer il lui consacre où parfois l’écriture apparaît à l’envers comme on le faisait à la Renaissance. Il ajoute une anamorphose (inventée en Chine au XV° siècle). On peut considérer la deuxième comme celle des hommages, en particulier à Sharaku, qui est un des plus grands graveurs japonais et qu’il associe à Van Gogh (qui était un grand collectionneur d’estampes) et Toulouse-Lautrec pour lesquels il avait une grande admiration, comme pour Ingres.
Van Gogh et Sharaku, acrylique sur toile, 2010
Toulouse-Lautrec et Sharaku, acrylique sur toile, 2010
L’Hommage à Ingres, huile sur toile, 2000, est juste en face et prête à sourire. C’est qu’on peut faire 2 voire 3 lectures de chacune de ses oeuvres et s’apercevoir que l’humour transparaît au second degré. Dans La Grande Odalisque peinte en 1814 sur une commande de Caroline Murat, sœur de Napoléon Ier et reine consort de Naples on remarquait très vite un dos particulièrement long (le peintre avait ajouté trois vertèbres supplémentaire) et l'angle peu naturel formé par la jambe gauche. Ces déformations ont été voulues par Ingres, qui a préféré volontairement sacrifier la vraisemblance à sa vision de la beauté. Elles inspirèrent de nombreux pastiches et détournements. Trémois y répond en dotant de trois bras la femme qui est sur les genoux d’Ingres.

La céramique l’intéressa pendant 18 mois juste après avoir découvert Vallauris en 1994 et cet art avec Picasso. Il aura conçu 120 céramiques gravées dans l'argile et émaillées. Il doit alors travailler à main levée, sans aucun appui possible, ce qui est très difficile. Comme il était fasciné par la mer parce que l’homme est issu du monde marin il représentera souvent des poissons, également ensuite en sculptures.
Entre le feu et le trait, recto et verso

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