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vendredi 13 février 2026

Dessiner encore, au théâtre, d’après l’œuvre de Coco

Il y a des spectacles où je vais sans me poser de questions ni me renseigner sur le sujet. Si Hélène Degy et Salomé Villiers se sont penchées sur une adaptation c'est qu'il y a d'excellentes raisons à le faire. Je ne tergiverse pas.

Et le résultat est époustouflant.

Que de bleu sur l’affiche, et pour cause puisqu’elle reprend la couleur de la couverture du livre Dessiner encore qui a inspiré l’équipe de création.

Dix années ont passé depuis l’attentat du 7 janvier 2015 qui fit 17 victimes dont la plupart étaient membres de la rédaction de Charlie Hebdo. Le souvenir de cette période reste gravée dans nos mémoires. Reprendre les faits et leur suite, en adoptant le point de vue de Corinne Rey, alias Coco, qui fut tristement et involontairement bien sûr celle qui ouvrit la porte aux terroristes, était une gageure même si le support de sa bande dessinée pouvait en constituer la ligne directrice.

Hélène Degy et Salomé Villiers ont réussi une adaptation au-delà de ce qu’on pouvait espérer en nous faisant vivre une soirée convoquant toutes les émotions, y compris le rire, comme la vie en somme. La mise en scène de Georges Vauraz est extrêmement alerte, servie par trois comédiennes qui se saisissent alternativement du rôle principal si bien que le spectateur ne se projette jamais dans un seul personnage qui aurait, sous la forme d’un one-woman-show, collecté une noyade de larmes.

On est certes régulièrement submergé et le remarquable travail de mapping de Valentine Boidron et d'Eloi Février y participe mais on est tout autant surpris par l’inventivité du jeu, l’utilisation d’un décor évolutif et qui nous rend disponible à entendre les interrogations de Coco. En respectant totalement son talent de dessinatrice que pour ma part je découvrais.

Plusieurs planches de la bande dessinée éponyme sont accrochées dans le couloir menant à la salle et complètent notre information.

Le sujet est, on s’en doute, ultra sensible. Rien n’aurait pu se faire sans l’accord des parties prenantes, même si je crois que la liberté artistique n’a pas été remise en cause. Une vingtaine de journalistes de Charlie Hebdo, et Coco elle-même, se trouvaient dans la salle le soir de ma venue. A voir leurs visages à la sortie je n’ai pas eu l’impression que quiconque se soit senti trahi. Et j’avais régulièrement entendu des rires tonitruants qui ne pouvaient que venir de ce groupe, quitte à être cathartiques.

Le 7 janvier 2015, les attentats de Charlie Hebdo ont bouleversé la vie de Coco (et de tant d'autres bien sûr) en une poignée de minutes. Parce qu’un dessin ne tue pas, au sens propre de ces mots, la dessinatrice se confie avec générosité, humour et pudeur. Elle nous emmène dans un voyage intérieur d’une rare sensibilité, où se mêlent ses blessures, ses élans de vie et ses plus belles rencontres, humaines et artistiques, au cœur de la rédaction de Charlie Hebdo.

Le spectateur découvre tout d'abord un décor étonnant, avec une sorte de tribune devant une paroi qui semble avoir été recouverte par la peau d'un poisson. On comprendra plus tard que les écailles de ce mur sont des feuilles A4 de papier blanc.

Pour le moment le fond de scène est totalement submergé par d'énormes vagues, évoquant celle immortalisée par Hokusai (mais c'est une fausse piste) alors que le son monte en même temps que le niveau de l'eau. Une phrase s'inscrit, difficile à lire depuis la salle, selon l'endroit où on est assis : elle a jonché d'or et de jade ma routine. Elle a jonché de sopalin des torrents de larmes mais l'ampleur m'a fait me fissurer … Cet extrait de la chanson Ode à la vie d'Alain Bashung est en exergue à la bande dessinée, précédent la première planche (p. 8) qui figure parmi celles qui sont affichées dans le théâtre. Cette ode annonce brillamment la couleur.

Ce que j'interprète comme étant des détritus remonte à la surface. Ce sont en fait des carnets et des crayons. J'ai essayé de faire obstruction par le dessin. Barrage à l'insensé. Dessiner pour ne plus penser. Dessiner, dessiner, dessiner … La situation est grave mais l'humour est bien là quand on voit l'héroïne mimer un castor au milieu d'une rivière.

Elles sont trois comédiennes à prendre en charge le récit et c'est une fabuleuse idée qu'elles ont eue, évitant ainsi le piège d'un monologue qui aurait pu être plombant. Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers (en alternance avec Jessica Berthe-Godart) 

Nous allons, avec elle(s) revivre les épisodes de sa reconstruction. Outre le dessin elle tente l'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) qui est une technique qui existe réellement. Le spectacle est totalement fidèle au livre. Ceux qui l'ont lu apprécieront les images. Ceux qui ne le connaissent pas auront envie de le découvrir et je parie qu'ils seront surpris de la proximité entre les deux. Le travail de création vidéo de Valentine Boidron et d'Eloi Février est prodigieux.

Il n'était pas simple de faire ressentir au public la nature de cet endroit refuge, qui est un espace mental dans lequel on peut se réfugier si on se sent trop submergé par ses émotions, en particulier le souvenir de l'épisode traumatique. Et cet endroit refuge apparait, en noir et blanc avant de prendre couleur comme par magie sur la scène. Et avec humour quand on nous fait entendre pop, pop, le cri de ralliement que Coco échangeait avec son père.

Quand le thérapeute lui demande de raconter "son" 7 janvier les comédiennes changent de position. Après l'échec de l'EMDR voici Monsieur Jean, docteur en psychologie qui va expliquer (ce que nous savons désormais plutôt bien) le processus de stress post traumatique en insistant sur le fait que le temps seul ne suffit pas.

Arrive un moment très intense avec l'évocation concrète de cette journée qui accueillait la première conférence de rédaction de l'année. Il est très émouvant de voir concrètement l'équipe car on sait ce qui va se passer. Et pourtant on sursaute en entendant le bruit des armes et on est secoué lorsque les traits recouvrent la scène comme si c'était initialement une simple page blanche et qui dans la BD s'étend sur près de 8 pages. On entend une sirène accompagnant cette phrase : on a tué Charlie Hebdo.

Arrivent les et si ? auxquels je faisais allusion plus haut. Et cette exclamation : tout ça pour un dessin ! Et ce dessin, en réponse, intitulé Même pas mal dont émerge une main brandissant un crayon, … et qui fut signé Coco.

Chaque épisode essentiel de cette histoire récente nous est restitué (comme il l'est bien entendu aussi dans le livre), avec autant de fidélité que de justesse et d'intelligence. On assîtes à un superbe karaoké politique, sorte de théâtre de guignol. On revoir les politiques répondre aux journalistes. Et puis on revit l'histoire du journal en remontant en arrière, incluant des procès dont celui-ci dont la planche (p. 182-183) est elle aussi sur les murs :
Revient le souvenir de l'attentat de 2015, la vague … J'ouvre les yeux. Ils sont là. Et je vois le larmes dans les yeux de Coco, alias Salomé Villiers alors que les #JeSuisCharlie apparaissent. Mais là encore l'humour s'infiltre avec l'allusion à la fiente de pigeon qui est tombée le 11 janvier 2015 sur la veste du Président Hollande au moment de la marche républicaine et qui fait rire les trois comédiennes.

Les gros crayons ont la taille d'armes. Le jeu des comédiennes est extrêmement énergique avec des évocations fulgurantes. Et des questions cruciales qui transcendent tout comme ai-je le droit ? Puis-je ? (sous-entendu … vivre encore).

La mise en scène ose sans relâche surprendre le spectateur qui passe des larmes au rire. Du général au particulier. Du drame à l'anecdote comme avec cet épisode au cours duquel Coco raconte comment Cabu l'a encouragée et aidée à faire sa première caricature, celle de Christine Lagarde qui fut la directrice du FMI. On retient la phrase de Cavanna (un des fondateurs de Charlie Hebdo) : un bon dessin, c'est un coup de poing dans la gueule. Et le conseil de Cabu (interprété alors par Hélène Degy) : si tu réussis à saisir le regard tu as fait 50% de ta caricature. On les retrouve avec satisfaction sur la double page 296-297 :
Il y a quelques répétitions mais elle sont nécessaires. Non, les dessinateurs ne se cachent pas sous des cagoules. Oui, un dessin ne tue pas.

L'humour encore et toujours, avec la musique de Gloria qui provoque le rire dans la salle. Et la phrase qui revient en boucle avec les images de vague : je dois dessiner, dessiner encore.

C'est une (dernière) belle idée de laisser la parole aux dessins et de terminer avec le crayon au bout du poing tendu avant de faire défiler les noms de tous ceux qui ont été tués ce jour là.

Le résultat est beau, vibrant, onirique et courageux, ce qui est largement nécessaire par les temps qu'on traverse.

Dessiner encore d’après l’œuvre de Coco,  "Dessiner Encore", Éditions Les Arènes
Adaptation théâtrale : Hélène Degy et Salomé Villiers
Scénographie et Mise en scène Georges Vauraz
Avec Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers en alternance avec Jessica Berthe-Godart
Mise en scène : Georges Vauraz
Création vidéo : Valentine Boidron & Eloi Février
Création lumière : Denis Koransky
Musique : Valentin Marinelli & Clément Barbier
Chorégraphe : Emma Pasquer
A partir du 31 janvier 2026
Du mercredi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures
Au Théâtre Lepic - 1 avenue Junot - 75018 Paris
Ci-dessus Hélène Degy, Georges Vauraz et Salomé Villiers (et Anna Mihalcea ci-dessous)

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