Mon vrai nom est Élisabeth m'est arrivé avec la promesse qu'il s'agissait de la révélation de la rentrée littéraire. On aurait pu au moins mentionner "une des" par courtoisie pour les autres …
Adèle Yon a choisi la voie de l’exhaustivité pour restituer la vie de son arrière-grand-mère dite "Betsy" (1916-1990) longtemps considérée schizophrène par la famille, en particulier par son époux, soutenu par son beau-père. Cette femme subit des épisodes de coma diabétique (des cures de Sakel), des électrochocs, une lobotomie et dix-sept ans de longs séjours en asile psychiatrique, censés la remettre dans le droit chemin, c’est-à-dire ne plus déranger personne par sa personnalité atypique et exubérante, laquelle faisant sans doute trop d’ombre à son macho de mari.
Les faits se sont déroulés il y a un siècle, ce qui n’est tout de même pas très ancien. Cette situation n’est pas un cas isolé. Manifestement des centaines et des centaines de femmes ont subi des sévices (comment dire les choses autrement ?) identiques aux Etats-Unis comme en France.
Dans ce livre lourd de près de 400 pages, Adèle Yon relate le moindre détail, allant jusqu’à nous préciser qu’une de ses interlocutrices ne voulait pas consommer les macarons qu’elle avait apportés en remerciement mais qu’elle en prit néanmoins un, à la framboise. Franchement, était-il indispensable de "tout" nous dire ? Le récit aurait de mon point de vue rien perdu de sa puissance s’il avait été resserré. La profusion d’éléments (dont on pense parfois qu’ils ne sont là que pour nous perdre ou servir de caution inutile) m’a plusieurs fois rebutée. J’avais dès le début compris l’essentiel de la problématique et bien que je trouve ce destin horrible je n’avais pas envie qu’on m'en fasse suivre toutes les circonvolutions.
J’aurais préféré qu’on tente une analyse sociologique. Qu’on essaie de décortiquer ce qui dans cette famille, a pu permettre de justifier cet enchaînement se concluant par le suicide du dernier fils alors qu’il avait été un chercheur émérite auquel on doit l’invention du Minitel et dont la fin nous est racontée dans le premier chapitre.
J’ai aussi été très dérangée par la différence de typographie entre les retranscriptions des correspondances et des entretiens (qui apparaissent à la limite du lisible comme si le temps les avait quasiment gommé) et le reste du texte, imprimé à l’encre noire mais dans une casse très petite, rendant la lecture là encore ardue bien que pour une raison différente.
Adèle n’a pas connu cette arrière grand-mère mais elle ne remet pas de prime abord en cause la folie dont on l’accuse (car c’est de cela qu’il s’agit) et craint que ce malheur soit héréditaire, la conduisant à s’interroger (p. 38) à propos de mes émotions, qui, bien souvent, me mettent hors de moi et dont je ne sais que faire. Les questions à sa grand-mère buttent sur la constatation que c’est très triste mais qu’il vaut mieux ne pas en parler (p. 38).
J’aurais envie, en refermant le livre de condamner cette famille qui a préféré le silence à la remise en question.
Dès ses premières lettres, tout en lui faisant mille promesses, André ne s’engageaitpas auprès de sa fiancé à exhausser tous les désirs : il est possible que parfois je refuse, en donnant les raisons de mon refus (p. 68). A l’inverse, le grand-père confiera que la lecture de cette correspondance lui aurait en quelque sorte mis la puce à l’oreille tant il lui donnait des ordres en matière de lecture, et de toutes sortes d’engagements qu’elle devra satisfaire une fois mariée (p. 78). La pauvre se débat sans imposer sa volonté, si ce n’est entre parenthèses en précisant après la signature du surnom qu’il lui a imposé, Betsy (savez-vous que mon vrai nom vrai nom est Elisabeth ?) p. 118
Le 21 juillet 40, la pauvre écrit : ce qu’il y a d’épouvantable est que je serai bien obligée de me plier à ce que vous me direz (p. 134). Elle tentera dans les lettres suivantes de l’implorer de tenir compte de ce qu’elle désigne sous le nom de "tempérament" mais on devine qu’il n’en fit rien.
On suppose qu’elle était folle (le mot est dit) amoureuse de ce mari qui pourtant la maltraitait, lui faisait enfant sur enfant, ce qui aggravait son état, la trompait, et se débarrassait d’elle avec la complicité du corps médical, ce qui d’ailleurs n’est pas une rare puisque dans presque tous les témoignages que j’ai pu récemment lire sur des situations de viol ou d’inceste on retrouve la même "combine" pour sauvegarder la gente masculine.
En juillet 43 elle tente encore de lui "expliquer ce qu’est une femme". et ce sera une nouvelle fois en pure perte. Face à ces mots qui sonnent vrai on découvre des feuillets intitulés Méditation, signés d’André qui semblent étrangement faux.
Adèle Yon pousse les recherches outre-atlantique pour explorer les techniques de lobotomie. L’usage du pic à glace (p. 198) à partir de 1946 et ans une sorte de roulotte chirurgicale itinérante est purement incroyable de monstruosité. J’ignorais tout cela. Pour moi les actions de lobotomie, que j’ai toujours trouvées d’une violente inacceptable, avaient lieu sous un minimum de contrôle médical. Tout comme l’usage des electro-chocs. Et je sais bien que cela s’est poursuivi longtemps puisque Nikki de Saint-Phalle en fut elle aussi victime, sans doute par excès, elle aussi, de "tempérament".
Elle nous avait annoncé que sa thèse portera sur les double fantômes (p. 94). Puis en 2021, peut-être par saturation, elle décide de tout arrêter pour se consacrer à la cuisine. Mais pas n’importe laquelle puisqu’elle nous raconte, toujours avec un sens inouï du détail, comment elle découpe une carcasse de porc (p. 210), avec une précision … chirurgicale ou du moins anato-pathologique.
Bien sûr il y a des informations à savoir et qui sont très intéressantes, comme la nécessité légale de trois avis médicaux en cas d’internement (p. 250), le fonctionnement des archives et de façon plus factuelle sur la manière dont on vivait dans un hôpital psychiatrique comme celui de Fleury-les-Aubrais. Pour l’anecdote, car moi aussi je peux m’y risquer, on menaçait quand je travaillais à Orléans, d’envoyer les récalcitrants à Fleury et plus loin j’ai été étonnée de découvrir le rôle du Docteur Le savoureux, grande personnalité de la ville où je vis désormais. De même, la référence à Jane Eyre ou Rebecca est relativement fréquente lorsqu'on veut évoquer la question du double féminin fantôme, que ce soit en littérature comme au cinéma. La dernière dont je me souvienne figure dans le livre de Michel Moatti.
Le dernier chapitre (p. 375) est bouleversant parce qu’à ce stade on sait tout ce qui s’est passé et qu’on y lit un déroulé différent, raconté du point de vue d’Elisabeth et qui est déchirant. Puisse cet ouvrage, multiplement récompensé, apaiser son autrice !
La couverture du livre est la reproduction d'Autoportrait avec des icônes, une huile sur toile de Elené Shatberashvili, artiste née en Géorgie en 1990, ayant grandi dans la Géorgie post soviétique et partageant sa vie entre la France et la Géorgie.
Mon vrai nom est Élisabeth d'Adèle Yon, aux Éditions du sous-sol, en librairie depuis le 6 février 2025
Prix essai France Télévisions 2025, Grand prix des lectrices de Elle dans la catégorie Non-Fiction, Prix Régine-Deforges, Prix littéraire du Nouvel Obs, Prix littéraire du Barreau de Marseille.

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