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samedi 11 avril 2026

Le Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Jérémie Lippman

Les trois coups résonnent sous le plafond du Gymnase Marie Bell qui est tout à fait raccord avec le décor du Bourgeois Gentilhomme, magnifiquement mis en scène et dépoussiéré par Jérémie Lippman et une troupe formidable, danseurs y compris. Mention particulière à la merveilleuse Marie Parouty en Madame Jourdain même si son mari, interprété par Jean-Paul Rouve est touchant de candeur, tout autant que de ridicule, lui valant une nomination comme meilleur comédien aux Molières.

L’ensemble est moderne, respectant malgré tout les codes du passé. La musique est baroque. Les cannes martèlent la mesure. Le lustre brille. Les perruches sont ébouriffées. Costumes et mimiques évoquent joliment Lagerfeld chez le tailleur, et quand la musique suggèrera celle des défilés le public ne retiendra pas ses battements de mains. Les intermèdes dansés sont tous très jolis. Les chorégraphies sont épatantes, et leur place est légitime puisque la pièce est une comédie-ballet.

Jérémie Lippman dit avoir envisagé l'espace scénique comme une arène pour évoquer à la fois la piste d’un cirque et le manège des apparences. De fait chaque personnage y vient, tour à tour, présenter son numéro pour défendre ses intérêts. Ce cercle infernal, s’accélère au fil des scènes (et même les saluts sont personnalisés). La scénographie évolue, puis se métamorphose, suivant ainsi l’aveuglement grandissant du protagoniste.

Les costumes, fidèles à l’époque de la pièce, incarnent les travestissements, les ambitions et les mensonges de ceux qui les portent. Tantôt apparats, tantôt déguisements, ils sont au cœur de la supercherie collective.

La musique omniprésente, emprunte à Lully ses fondations baroques. Elle se jouera, elle aussi de ce double jeu : elle guide, suggère, trahit, fait éclater le comique. À des moments clés, elle s’échappe du XVII° pour glisser vers des sonorités plus contemporaines, soulignant par contraste l’absurdité ou la modernité des situations.

Les ballets, accompagnent ces compositions et accentuent la frénésie et l’exaltation du ridicule, où le corps exprime ce que les mots dissimulent. Ils portent à leur paroxysme les illusions de grandeur de Monsieur Jourdain.

Est-ce que les gens de qualité font ci ou çà, portent ci ou çà, aiment ci ou çà ? Ne raillons pas les interrogations de ce bourgeois qui ressemble à s’y méprendre à tous les moutons qui suivent les influenceurs des réseaux sociaux.
"On veut toujours être quelqu'un d'autre, on aspire toujours à ce qu'on nous trouve mieux", a dit en interview Jean-Paul Rouve. Il confie avoir lui-même connu un sentiment d'imposture en arrivant de Dunkerque à Paris et avoir nourri son personnage de son propre parcours : "Tu as l'impression que tu es d'un milieu inférieur, c'est d'autres codes sociaux, d'autres façons de parler, d'autres goûts, d'autres rapports à tout. Donc il m'arrivait de mentir en disant 'oui, j'ai vu ça', de dire 'ça j'ai aimé, alors que je n'avais pas aimé', et de cacher mes véritables goûts".

Le comédien établit un parallèle avec la saga des Tuche, tout en nuançant : "Jeff Tuche ne change pas. Il vient dans un monde qui n'est pas le sien et au lieu de vouloir s'adapter, il vient avec son monde à lui et il va perturber le monde de l'autre. Alors que le Bourgeois, lui, veut s'adapter. Il a l'impression qu'il y a un monde qui est mieux que le sien et il veut appartenir à ce monde. Mais ils ont quand même tous les deux une part d'enfance très présente."

Combien de pères aujourd’hui ne pourraient pas se reconnaître dans le reproche : vous n’êtes pas gentleman, vous n’aurez pas ma fille quand leur progéniture annonce une union en dehors des attentes familiales ? Le désir de s’élever socialement n’est pas aussi ridicule qu’il y parait. C’est universel et près de quatre siècles après sa création au château de Chambord en 1670, Le Bourgeois Gentilhomme continue de faire rire et de questionner notre rapport aux apparences et à la légitimité sociale.

On déguste la conversation débattant de prose et de vers. Le rire de Nicole est contagieux quand elle estime que la maison est Mardi-Gras tous les jours. Le travail sur les voix et les accents est excellent. C'est un très beau travail de troupe longuement applaudi par un public conquis de scène en scène.
Traité avec une forte originalité, des parti-pris esthétiques tranchés sans pour autant dénaturer la pièce que nous connaissons bien. Il ne fait pas de doute que Jérémie Lippmann assisté de Sarah Gellé et Sarah Recht (qui ont également travaillé avec lui sur Les souliers rouges et Bungalow 21) sait s'entourer de talents.

Il n’y a pas longtemps, trois ans seulement Le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Christian Hecq et Valérie Lesort à la Comédie-Française, avait reçu le Molière du Théâtre public. Je me souviens de celui de Marcel Maréchal que je qualifiais de "régal". Il n’empêche que ceux qui bouderont la version de Jérémie Lippman se priveront d’un grand plaisir.
Le Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Jérémie Lippman
Scénographie et décors : Jacques Gabel
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Chorégraphies : Tamara Fernando
Perruques : Catherine Saint-Sever
Musiques : David Parienti
Lumières : Jean-Pascal Pracht
Avec Jean-Paul Rouve, Jean-Louis Barcelona, Gauthier Battoue, Julien Boclé, Taylor Chateau, Michaël Cohen, Hugues Delamarlière, Eleonora Galasso, Audrey Langle, Joséphine Meunier, Florent Operto, Marie Parisot, Marie Parouty, Héloïse Vellard
Au Théâtre du Gymnase jusqu'au 2 mai 2026
Mais aussi pour une date exceptionnelle à l’Olympia le 24 janvier 2027

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est une photo de © Tanguy Mendrisse, prise à la création de la pièce au Théâtre Antoine, en septembre 2025.

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